Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.
Kitabı oku: «La Comédie humaine, Volume 4», sayfa 12
Modeste vécut donc encore quelque temps par la compréhension, non-seulement des œuvres, mais encore du caractère de ses auteurs favoris. Goldsmith, l'auteur d'Oberman, Charles Nodier, Maturin, les plus pauvres, les plus souffrants, étaient ses dieux; elle devinait leurs douleurs, elle s'initiait à ces dénûments entremêlés de contemplations célestes, elle y versait les trésors de son cœur; elle se voyait l'auteur du bien-être matériel de ces artistes, martyres de leurs facultés. Cette noble compatissance, cette intuition des difficultés du travail, ce culte du talent, est une des plus rares fantaisies qui jamais aient voleté dans des âmes de femme. C'est d'abord comme un secret entre la femme et Dieu; car là rien d'éclatant, rien de ce qui flatte la vanité, cet auxiliaire si puissant des actions en France.
De cette troisième période d'idées, naquit chez Modeste un violent désir de pénétrer au cœur d'une de ces existences anormales, de connaître les ressorts de la pensée, les malheurs intimes du génie, et ce qu'il veut, et ce qu'il est. Ainsi, chez elle, les coups de tête de la Fantaisie, les voyages de son âme dans le vide, les pointes poussées dans les ténèbres de l'avenir, l'impatience d'un amour en bloc à porter sur un point, la noblesse de ses idées quant à la vie, le parti pris de souffrir dans une sphère élevée au lieu de barboter dans les marais d'une vie de province, comme avait fait sa mère, l'engagement qu'elle maintenait avec elle-même de ne pas faillir, de respecter le foyer paternel et de n'y apporter que de la joie, tout ce monde de sentiments se produisit enfin sous une forme. Modeste voulut être la compagne d'un poëte, d'un artiste, d'un homme enfin supérieur à la foule des hommes; mais elle voulut le choisir, ne lui donner son cœur, sa vie, son immense tendresse dégagée des ennuis de la passion, qu'après l'avoir soumis à une étude approfondie.
Ce joli roman, elle commença par en jouir. La tranquillité la plus profonde régna dans son âme. Sa physionomie se colora doucement. Elle devint la belle et sublime image de l'Allemagne que vous avez vue, la gloire du Chalet, l'orgueil de madame Latournelle et des Dumay. Modeste eut alors une existence double. Elle accomplissait humblement et avec amour toutes les minuties de la vie vulgaire au Chalet, elle s'en servait comme d'un frein pour enserrer le poëme de sa vie idéale, à l'instar des Chartreux qui régularisent la vie matérielle et s'occupent pour laisser l'âme se développer dans la prière. Toutes les grandes intelligences s'astreignent à quelque travail mécanique afin de se rendre maîtres de la pensée. Spinosa dégrossissait des verres à lunettes, Bayle comptait les tuiles des toits, Montesquieu jardinait. Le corps ainsi dompté, l'âme déploie ses ailes en toute sécurité. Madame Mignon, qui lisait dans l'âme de sa fille, avait donc raison. Modeste aimait, elle aimait de cet amour platonique si rare, si peu compris, la première illusion des jeunes filles, le plus délicat de tous les sentiments, la friandise du cœur. Elle buvait à longs traits à la coupe de l'Inconnu, de l'Impossible, du Rêve. Elle admirait l'oiseau bleu du paradis des jeunes filles, qui chante à distance, et sur lequel la main ne peut jamais se poser, qui se laisse entrevoir, et que le plomb d'aucun fusil n'atteint, dont les couleurs magiques, dont les pierreries scintillent, éblouissent les yeux, et qu'on ne revoit plus dès que la Réalité, cette hideuse Harpie accompagnée de témoins et de monsieur le Maire, apparaît. Avoir de l'amour toutes les poésies sans voir l'amant! quelle suave débauche! quelle Chimère à tous crins, à toutes ailes!
Voici le futile et niais hasard qui décida de la vie de cette jeune fille.
Modeste vit à l'étalage d'un libraire le portrait lithographié d'un de ses favoris, de Canalis. Vous savez combien sont menteuses ces esquisses, le fruit de hideuses spéculations qui s'en prennent à la personne des gens célèbres, comme si leurs visages étaient des propriétés publiques. Or, Canalis, crayonné dans une pose assez byronienne, offrait à l'admiration publique ses cheveux en coup de vent, son cou nu, le front démesuré que tout barde doit avoir. Le front de Victor Hugo fera raser autant de crânes que la gloire de Napoléon a fait tuer de maréchaux en herbe. Cette figure, sublime par nécessité mercantile, frappa Modeste, et le jour où elle acheta ce portrait, l'un des plus beaux livres de d'Arthès venait de paraître. Dût Modeste y perdre, il faut avouer qu'elle hésita longtemps entre l'illustre poëte et l'illustre prosateur. Mais ces deux hommes célèbres étaient-ils libres?
Modeste commença par s'assurer la coopération de Françoise Cochet, la fille emmenée du Havre et ramenée par la pauvre Bettina-Caroline, que madame Mignon et madame Dumay prenaient en journée préférablement à toute autre, et qui demeurait au Havre. Elle emmena dans sa chambre cette créature assez disgraciée; elle lui jura de ne jamais donner le moindre chagrin à ses parents; de ne jamais sortir des bornes imposées à une jeune fille; quant à Françoise, plus tard, au retour de son père, elle lui assurerait une existence tranquille, à la condition de garder un secret inviolable sur le service réclamé. Qu'était-ce? peu de chose, une chose innocente. Tout ce que Modeste exigea de sa complice, consistait à mettre des lettres à la poste et à en retirer qui seraient adressées à Françoise Cochet.
Le pacte conclu, Modeste écrivit une petite lettre polie à Dauriat, l'éditeur des poésies de Canalis, par laquelle elle lui demandait, dans l'intérêt du grand poëte, si Canalis était marié; puis elle le priait d'adresser la réponse à mademoiselle Françoise, poste restante, au Havre.
Dauriat, incapable de prendre cette épître au sérieux, répondit par des railleries de libraire, une lettre faite entre cinq ou six journalistes dans son cabinet et où chacun d'eux mit son mot.
«Mademoiselle,
»Canalis (baron de), Constant Cyr Melchior, membre de l'Académie française, né en 1800, à Canalis (Corrèze), taille de cinq pieds quatre pouces, en très bon état, vacciné, de race pure, a satisfait à la conscription, jouit d'une santé parfaite, possède une petite terre patrimoniale dans la Corrèze et désire se marier, mais très richement.
»Il porte mi-parti de gueules à la dolouère d'or et mi-parti de sable à la coquille d'argent, sommé d'une couronne de baron, pour supports deux mélèzes de sinople. La devise: OR ET FER, ne fut jamais aurifère.
»Le premier Canalis, qui partit pour la Terre-Sainte à la première croisade, est cité dans les chroniques d'Auvergne pour s'être armé seulement d'une hache, à cause de la complète indigence où il se trouvait et qui pèse depuis ce temps sur sa race. De là l'écusson sans doute. La hache n'a donné qu'une coquille. Ce haut baron est d'ailleurs célèbre aujourd'hui pour avoir déconfit force infidèles, et mourut à Jérusalem, sans or ni fer, nu comme un ver, sur la route d'Ascalon, les ambulances n'existent pas encore.
»Le château de Canalis, qui rapporte quelques châtaignes, consiste en deux tours démantelées, réunies par un pan de muraille remarquable par un lierre admirable, et paye vingt-deux francs de contribution.
»L'éditeur soussigné fait observer qu'il achète dix mille francs chaque volume de poésies à monsieur de Canalis, qui ne donne pas ses coquilles.
»Le chantre de la Corrèze demeure rue de Paradis-Poissonnière, numéro 29, ce qui, pour un poëte de l'École Angélique, est un quartier convenable. Les vers attirent les goujons. Affranchir.
»Quelques nobles dames du faubourg Saint-Germain prennent, dit-on, souvent le chemin du Paradis, et protégent le Dieu. Le roi Charles X considère ce grand poëte au point de le croire capable de devenir administrateur; il l'a nommé récemment officier de la Légion-d'Honneur, et, ce qui vaut mieux, Maître des Requêtes attaché au ministère des Affaires Étrangères. Ces fonctions n'empêchent nullement le grand homme de toucher une pension de trois mille francs sur les fonds destinés à l'encouragement des Arts et des Lettres. Ce succès d'argent cause en Librairie une huitième plaie à laquelle a échappé l'Égypte, les vers!
»La dernière édition des œuvres de Canalis, publiée sur cavalier vélin, avec des vignettes par Bixiou, Joseph Bridau, Schinner, Sommervieux, etc., imprimée par Didot, est en cinq volumes du prix de neuf francs par la poste.»
Cette lettre tomba comme un pavé sur une tulipe. Un poëte, Maître des Requêtes, émargeant au Ministère, touchant une pension, poursuivant la rosette rouge, adulé par les femmes du faubourg Saint Germain, ressemblait-il au poëte crotté, flânant sur les quais, triste, rêveur, succombant au travail et remontant à sa mansarde, chargé de poésie?.. Néanmoins, Modeste devina la raillerie du libraire envieux qui disait: – J'ai fait Canalis! j'ai fait Nathan! D'ailleurs, elle relut les poésies de Canalis, vers excessivement pipeurs, pleins d'hypocrisie, et qui veulent un mot d'analyse ne fût-ce que pour expliquer son engouement.
Canalis se distingue de Lamartine, le chef de l'École Angélique par un patelinage de garde-malade, par une douceur traîtresse, par une correction délicieuse. Si le chef aux cris sublimes est un aigle; Canalis blanc et rose, est comme un flamant. En lui, les femmes voient l'ami qui leur manque, un confident discret, leur interprète, un être qui les comprend, qui peut les expliquer à elles-mêmes. Les grandes marges laissées par Dauriat dans la dernière édition étaient chargées d'aveux écrits au crayon par Modeste qui sympathisait avec cette âme rêveuse et tendre. Canalis ne possède pas le don de vie, il n'insuffle pas l'existence à ses créations; mais il sait calmer les souffrances vagues, comme celles qui assaillaient Modeste. Il parle aux jeunes filles leur langage, il endort la douleur des blessures les plus saignantes, en apaisant les gémissements et jusqu'aux sanglots. Son talent ne consiste pas à faire de beaux discours aux malades, à leur donner le remède des émotions fortes, il se contente de leur dire d'une voix harmonieuse, à laquelle on croit:
– Je suis malheureux comme vous, je vous comprends bien; venez à moi, pleurons ensemble sur le bord de ce ruisseau, sous les saules?
Et l'on va! Et l'on écoute sa poésie vide et sonore comme le chant par lequel les nourrices endorment les enfants. Canalis, comme Nodier en ceci, vous ensorcèle par une naïveté, naturelle chez le prosateur et cherchée chez Canalis, par sa finesse, par son sourire, par ses fleurs effeuillées, par une philosophie enfantine. Il singe assez bien le langage des premiers jours, pour vous ramener dans la prairie des illusions. On est impitoyable avec les aigles, on leur veut les qualités du diamant, une perfection incorruptible; mais, avec Canalis, on se contente du petit sou de l'orphelin, on lui passe tout. Il semble bon enfant, humain surtout. Ces grimaces de poëte angélique lui réussissent, comme réussiront toujours celles de la femme qui fait bien l'ingénue, la surprise, la jeune, la victime, l'ange blessé.
Modeste, en reprenant ses impressions, eut confiance en cette âme, en cette physionomie aussi ravissante que celle de Bernardin de Saint-Pierre. Elle n'écouta pas le libraire. Donc, au commencement du mois d'août, elle écrivit la lettre suivante à ce nouveau Dorat qui passe encore pour une des étoiles de la pléiade moderne.
I
A MONSIEUR DE CANALIS
«Déjà bien des fois, monsieur, j'ai voulu vous écrire, et pourquoi? vous le devinez: pour vous dire combien j'aime votre talent. Oui, j'éprouve le besoin de vous exprimer l'admiration d'une pauvre fille de province, seulette dans son coin, et dont tout le bonheur est de lire vos poésies. De René, je suis venue à vous. La mélancolie conduit à la rêverie. Combien d'autres femmes ne vous ont-elles pas envoyé l'hommage de leurs pensées secrètes?.. Quelle est ma chance d'être distinguée dans cette foule? Qu'est-ce que ce papier, plein de mon âme, aura de plus que toutes les lettres parfumées qui vous harcèlent? Je me présente avec plus d'ennuis que toute autre: je veux rester inconnue et demande une confiance entière, comme si vous me connaissiez depuis longtemps.
»Répondez-moi, soyez bon pour moi. Je ne prends pas l'engagement de me faire connaître un jour, cependant je ne dis pas absolument non. Que puis-je ajouter à cette lettre?.. Voyez-y, monsieur, un grand effort, et permettez-moi de vous tendre la main, oh! une main bien amie, celle de
»Votre servante,»O. d'este-m.
»Si vous me faites la grâce de me répondre, adressez, je vous prie, votre lettre à mademoiselle F. Cochet, poste restante, au Havre.»
Maintenant, toutes les jeunes filles, romanesques ou non, peuvent imaginer dans quelle impatience vécut Modeste pendant quelques jours! L'air fut plein de langues de feu. Les arbres lui parurent un plumage. Elle ne sentit pas son corps, elle plana dans la nature! La terre fléchissait sous ses pieds. Admirant l'institution de la Poste, elle suivit sa petite feuille de papier dans l'espace, elle se sentit heureuse, comme on est heureux à vingt ans du premier exercice de son vouloir. Elle était occupée, possédée comme au Moyen-âge. Elle se figura l'appartement, le cabinet du poëte, elle le vit décachetant sa lettre, et elle faisait des suppositions par myriades.
Après avoir esquissé la poésie, il est nécessaire de donner ici le profil du poëte.
Canalis est un petit homme sec, de tournure aristocratique, brun, doué d'une figure vituline, et d'une tête un peu menue, comme celle des hommes qui ont plus de vanité que d'orgueil. Il aime le luxe, l'éclat, la grandeur. La fortune est un besoin pour lui plus que pour tout autre. Fier de sa noblesse, autant que de son talent, il a tué ses ancêtres par trop de prétentions dans le présent. Après tout, les Canalis ne sont ni les Navarreins, ni les Cadignan, ni les Grandlieu, ni les Nègrepelisse. Et cependant, la nature a bien servi ses prétentions. Il a ces yeux d'un éclat oriental qu'on demande aux poëtes, une finesse assez jolie dans les manières, une voix vibrante; mais un charlatanisme naturel détruit presque ces avantages. Il est comédien de bonne foi. S'il avance un pied très élégant, il en a pris l'habitude. S'il a des formules déclamatoires, elles sont à lui. S'il se pose dramatiquement, il a fait de son maintien une seconde nature. Ces espèces de défauts concordent à une générosité constante, à ce qu'il faut nommer le paladinage, en contraste avec la chevalerie. Canalis n'a pas assez de foi pour être don Quichotte; mais il a trop d'élévation pour ne pas toujours se mettre dans le beau côté des questions. Cette poésie, qui fait ses éruptions miliaires à tout propos, nuit beaucoup à ce poëte qui ne manque pas d'ailleurs d'esprit, mais que son talent empêche de déployer son esprit; il est dominé par sa réputation, il vise à paraître plus grand qu'elle.
Ainsi, comme il arrive très souvent, l'homme est en désaccord complet avec les produits de sa pensée. Ces morceaux câlins, naïfs, pleins de tendresse, ces vers calmes, purs comme la glace des lacs; cette caressante poésie femelle a pour auteur un petit ambitieux, serré dans son frac, à tournure de diplomate, rêvant une influence politique, aristocrate à en puer, musqué, prétentieux, ayant soif d'une fortune afin de posséder la rente nécessaire à son ambition, déjà gâté par le succès sous sa double forme: la couronne de laurier et la couronne de myrte. Une place de huit mille francs, trois mille francs de pension, les deux mille francs de l'Académie, et les mille écus du revenu patrimonial, écornés par les nécessités agronomiques de la terre de Canalis, au total quinze mille francs de fixe, plus les dix mille francs que rapportait la poésie, bon an, mal an; en tout vingt-cinq mille livres. Pour le héros de Modeste, cette somme constituait alors une fortune d'autant plus précaire, qu'il dépensait environ cinq ou six mille francs au delà de ses revenus; mais la cassette du roi, les fonds secrets du ministère avaient jusqu'alors comblé ces déficits. Il avait trouvé pour le Sacre un hymne qui lui valut un service d'argenterie. Il refusa toute espèce de somme en disant que les Canalis devaient leur hommage au Roi de France. Le Roi Chevalier sourit, et commanda chez Odiot une coûteuse édition des vers de Zaïre:
Ah! Versificateur, te serais-tu flatté
D'effacer Charles dix en générosité?
Dès cette époque, Canalis avait, selon la pittoresque expression des journalistes, vidé son sac. Il se sentait incapable d'inventer une nouvelle fortune de poésie. Sa lyre ne possède pas sept cordes, elle n'en a qu'une; et, à force d'en avoir joué, le public ne lui laissait plus que l'alternative de s'en servir à se pendre ou de se taire. De Marsay, qui n'aimait pas Canalis, se permit une plaisanterie qui laissa dans le flanc du poëte sa pointe envenimée.
– Canalis, dit-il une fois, me fait l'effet de l'homme le plus courageux, signalé par le grand Frédéric après la bataille, ce trompette qui n'avait cessé de souffler le même air dans son petit turlututu!
Canalis, aux oreilles de qui cette épigramme arriva, voulut devenir général. Combien de fois un mot n'a-t-il pas décidé de la vie d'un homme? L'ancien président de la république Cisalpine, le plus grand avocat du Piémont, Colla s'entend dire, à quarante ans, par un ami, qu'il ne connaît rien à la botanique; il se pique, devient un Jussieu, cultive les fleurs, en invente, et publie la Flore du Piémont, en latin, l'ouvrage de dix ans.
– Après tout, Canning et Chateaubriand sont des hommes politiques, se dit le poëte éteint, et de Marsay trouvera son maître en moi!
Canalis aurait bien voulu faire un grand ouvrage politique; mais il craignit de se compromettre avec la prose française, dont les exigences sont cruelles à ceux qui contractent l'habitude de prendre quatre alexandrins pour exprimer une idée. De tous les poëtes de ce temps, trois seulement: Hugo, Théophile Gautier, de Vigny ont pu réunir la double gloire de poëte et de prosateur que réunirent aussi Racine et Voltaire, Molière et Rabelais, une des plus rares distinctions de la littérature française et qui doit signaler un poëte entre tous. Donc, le poëte du faubourg Saint-Germain faisait sagement en essayant de remiser son char sous le toit protecteur de l'Administration.
En devenant Maître des Requêtes, Canalis éprouva le besoin d'avoir un secrétaire, un ami qui pût le remplacer en beaucoup d'occasions, faire sa cuisine en librairie, avoir soin de sa gloire dans les journaux, et, au besoin, l'aider en politique, être enfin son âme damnée.
Beaucoup d'hommes célèbres dans les Sciences, dans les Arts, dans les Lettres, ont à Paris un ou deux caudataires, un capitaine des gardes ou un chambellan qui vivent aux rayons de leur soleil, espèces d'aides de camp chargés des missions délicates, se laissant compromettre au besoin, travaillant au piédestal de l'idole, ni tout à fait ses serviteurs ni tout à fait ses égaux, hardis à la réclame, les premiers sur la brèche, couvrant les retraites, s'occupant des affaires, et dévoués tant que durent leurs illusions ou jusqu'au moment où leurs désirs sont comblés. Quelques uns reconnaissent un peu d'ingratitude chez leur grand homme, d'autres se croient exploités, plusieurs se lassent de ce métier, peu se contentent de cette douce égalité de sentiment, le seul prix que l'on doive chercher dans l'intimité d'un homme supérieur et dont se contentait Ali, élevé par Mahomet jusqu'à lui. Beaucoup se tiennent pour aussi capables que leur grand homme, abusés par leur amour-propre. Le dévouement est rare, surtout sans solde, sans espérance, comme le concevait Modeste. Néanmoins il se trouve des Menneval, et plus à Paris que partout ailleurs, des hommes qui chérissent une vie à l'ombre, un travail tranquille, des Bénédictins égarés dans notre société sans monastère pour eux. Ces agneaux courageux portent dans leurs actions, dans leur vie intime, la poésie que les écrivains expriment. Ils sont poëtes par le cœur, par leurs méditations à l'écart, par la tendresse, comme d'autres sont poëtes sur le papier, dans les champs de l'intelligence et à tant le vers! comme lord Byron, comme tous ceux qui vivent, hélas! de leur encre, l'eau d'Hippocrène d'aujourd'hui, par la faute du pouvoir.
Attiré par la gloire de Canalis, par l'avenir promis à cette prétendue intelligence politique et conseillé par madame d'Espard, un jeune Référendaire à la Cour des Comptes se constitua le secrétaire bénévole du poëte, et fut caressé par lui comme un spéculateur caresse son premier bailleur de fonds. Les prémices de cette camaraderie eurent assez de ressemblance avec l'amitié. Ce jeune homme avait déjà fait un stage de ce genre auprès d'un des ministres tombés en 1827; mais le ministre avait eu soin de le placer à la Cour des Comptes. Ernest de La Brière, jeune homme alors âgé de vingt-sept ans, décoré de la Légion-d'Honneur, sans autre fortune que les émoluments de sa place, possédait la triture des affaires, et savait beaucoup après avoir habité pendant quatre ans le cabinet du principal ministère. Doux, aimable, le cœur presque pudique et rempli de bons sentiments, il lui répugnait d'être sur le premier plan. Il aimait son pays, il voulait être utile, mais l'éclat l'éblouissait. A son choix, la place de secrétaire près d'un Napoléon lui eût mieux convenu que celle de premier ministre.
Ernest, devenu l'ami de Canalis, fit de grands travaux pour lui; mais, en dix-huit mois, il reconnut la sécheresse de cette nature si poétique par l'expression littéraire seulement. La vérité de ce proverbe populaire: L'habit ne fait pas le moine est surtout applicable à la littérature. Il est extrêmement rare de trouver un accord entre le talent et le caractère. Les facultés ne sont pas le résumé de l'homme. Cette séparation, dont les phénomènes étonnent, provient d'un mystère inexploré, peut-être inexplorable. Le cerveau, ses produits en tous genres, car dans les Arts la main de l'homme continue sa cervelle, sont un monde à part qui fleurit sous le crâne, dans une indépendance parfaite des sentiments, de ce qu'on nomme les vertus du citoyen, du père famille, de l'homme privé. Ceci n'est cependant pas absolu. Rien n'est absolu dans l'homme. Il est certain que le débauché dissipera son talent, que le buveur le dépensera dans ses libations, sans que l'homme vertueux puisse se donner du talent par une honnête hygiène; mais il est aussi presque prouvé que Virgile, le peintre de l'amour, n'a jamais aimé de Dinon, et que Rousseau, le citoyen modèle, avait de l'orgueil à défrayer toute une aristocratie. Néanmoins, Michel-Ange et Raphaël ont offert l'heureux accord du génie et de la forme du caractère. Le talent, chez les hommes, est donc à peu près, quant au moral, ce qu'est la beauté chez les femmes, une promesse. Admirons deux fois l'homme chez qui le cœur et le caractère égalent en perfection le talent.
En trouvant sous le poëte un égoïste ambitieux, la pire espèce de tous les égoïstes, car il en est d'aimables, Ernest éprouva je ne sais quelle pudeur à le quitter. Les âmes honnêtes ne brisent pas facilement leurs liens, surtout ceux qu'ils ont noués volontairement. Le secrétaire faisait donc bon ménage avec le poëte quand la lettre de Modeste courait la poste; mais comme on fait bon ménage, en se sacrifiant toujours. La Brière tenait compte à Canalis de la franchise avec laquelle il s'était ouvert à lui. D'ailleurs, chez cet homme, qui sera tenu grand pendant sa vie, qui sera fêté comme le fut Marmontel, les défauts sont l'envers de qualités brillantes. Ainsi, sans sa vanité, sans sa prétention, peut-être n'eût-il pas été doué de cette diction sonore, instrument nécessaire à la vie politique actuelle. Sa sécheresse aboutit à la rectitude, à la loyauté. Son ostentation est doublée de générosité. Les résultats profitent à la société, les motifs regardent Dieu. Mais, lorsque la lettre de Modeste arriva, Ernest ne s'abusait plus sur Canalis.
Les deux amis venaient de déjeuner et causaient dans le cabinet du poëte, qui occupait alors, au fond d'une cour, un appartement donnant sur un jardin, au rez-de-chaussée.
– Oh! s'écria Canalis, je le disais bien l'autre jour à madame de Chaulieu, je dois lâcher quelque nouveau poëme, l'admiration baisse, car voilà quelque temps que je n'ai reçu de lettres anonymes…
– Une inconnue? demanda La Brière.
– Une inconnue! une d'Este, et au Havre! C'est évidemment un nom d'emprunt.
Et Canalis passa la lettre à La Brière. Ce poëme, cette exaltation cachée, enfin le cœur de Modeste fut insouciamment tendu par un geste de fat à ce petit Référendaire de la Cour des Comptes.
– C'est beau! s'écria le Référendaire, d'attirer ainsi à soi les sentiments les plus pudiques, de forcer une pauvre femme à sortir des habitudes que l'éducation, la nature, le monde lui tracent, à briser les conventions… Quel privilége le génie acquiert! Une lettre comme celle que je tiens, écrite par une jeune fille, une vraie jeune fille, sans arrière-pensée, avec enthousiasme…
– Eh bien?.. dit Canalis.
– Eh bien! on peut avoir souffert autant que le Tasse, on doit être récompensé, s'écria La Brière.
– On se dit cela, mon cher, à la première, à la seconde lettre, dit Canalis; mais quand c'est la trentième!.. Mais lorsqu'on a trouvé que la jeune enthousiaste est assez rouée! Mais quand au bout du chemin brillant parcouru par l'exaltation du poëte, on a vu quelque vieille Anglaise assise sur une borne et qui vous tend la main!.. Mais quand l'ange de la poste se change en une pauvre fille médiocrement jolie en quête d'un mari!.. Oh! alors l'effervescence se calme.
– Je commence à croire, dit La Brière en souriant, que la gloire a quelque chose de vénéneux, comme certaines fleurs éclatantes.
– Et puis, mon ami, reprit Canalis, toutes ces femmes, même quand elles sont sincères, elles ont un idéal, et vous y répondez rarement. Elles ne se disent pas que le poëte est un homme assez vaniteux, comme je suis taxé de l'être; elles n'imaginent jamais ce qu'est un homme malmené par une espèce d'agitation fébrile qui le rend désagréable, changeant; elles le veulent toujours grand, toujours beau; jamais elles ne pensent que le talent est une maladie; que Nathan vit avec Florine, que d'Arthez est trop gras, que Béranger va très bien à pied, que le Dieu peut avoir la pituite. Un Lucien de Rubempré, poëte et joli garçon, est un phénix. Et pourquoi donc aller chercher de méchants compliments, et recevoir les douches froides que verse le regard hébété d'une femme désillusionnée?..
– Le vrai poëte, dit La Brière, doit alors rester caché comme Dieu dans le centre de ses mondes, n'être visible que par ses créations…
– La gloire coûterait alors trop cher, répondit Canalis. La vie a du bon. Tiens! dit-il en prenant une tasse de thé, quand une noble et belle femme aime un poëte, elle ne se cache ni dans les cintres ni dans les baignoires du théâtre, comme une duchesse éprise d'un acteur; elle se sent assez forte, assez gardée par sa beauté, par sa fortune, par son nom, pour dire comme dans tous les poëmes épiques: Je suis la nymphe Calypso, amante de Télémaque. La mystification est la ressource des petits esprits. Depuis quelque temps, je ne réponds plus aux masques…
– Oh! combien j'aimerais une femme venue à moi!.. s'écria La Brière en retenant une larme. On peut te répondre, mon cher Canalis, que ce n'est jamais une pauvre fille qui monte jusqu'à l'homme célèbre; elle a trop de défiance, trop de vanité, trop de crainte! c'est toujours une étoile, une…
– Une princesse, s'écria Canalis en partant d'un éclat de rire, n'est-ce pas? qui descend jusqu'à lui… Mon cher, cela se voit une fois en cent ans. Un tel amour est comme cette fleur qui fleurit tous les siècles… Les princesses, jeunes, riches et belles, sont trop occupées, elles sont entourées, comme toutes les plantes rares, d'une haie de sots, gentilshommes bien élevés, vides comme des sureaux! Mon rêve, hélas! le cristal de mon rêve, brodé de la Corrèze ici de guirlandes de fleurs, dans quelle ferveur!.. (n'en parlons plus), il est en éclats, à mes pieds, depuis longtemps… Non, non, toute lettre anonyme est une mendiante! Et quelles exigences! Écris à cette petite personne, en supposant qu'elle soit jeune et jolie, et tu verras! Tu n'auras pas autre chose à faire. On ne peut raisonnablement pas aimer toutes les femmes. Apollon, celui du Belvédère du moins, est un élégant poitrinaire qui doit se ménager.
– Mais quand une créature arrive ainsi, son excuse doit être dans une certitude d'éclipser en tendresse, en beauté, la maîtresse la plus adorée, dit Ernest, et alors un peu de curiosité…
– Ah! répondit Canalis, tu me permettras, trop jeune Ernest, de m'en tenir à la belle duchesse qui fait mon bonheur.
– Tu as raison, trop raison, répondit Ernest.
Néanmoins, le jeune secrétaire lut la lettre de Modeste, et la relut en essayant d'en deviner l'esprit caché.
– Il n'y a pourtant pas là la moindre emphase, on ne te donne pas du génie, on s'adresse à ton cœur, dit-il à Canalis. Ce parfum de modestie et ce contrat proposé me tenteraient…
– Signe-le, réponds, va toi-même jusqu'au bout de l'aventure, je te donne là de tristes appointements, s'écria Canalis en souriant, Va, tu m'en diras des nouvelles dans trois mois, si cela dure trois mois…
Quatre jours après, Modeste tenait la lettre suivante, écrite sur du beau papier, protégée par une double enveloppe, et sous un cachet aux armes de Canalis.
