Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.
Kitabı oku: «La Comédie humaine, Volume 4», sayfa 13
II
A Mademoiselle O. d'Este-M
«Mademoiselle,
»L'admiration pour les belles œuvres, à supposer que les miennes soient telles, comporte je ne sais quoi de saint et de candide qui défend contre toute raillerie et justifie à tout tribunal la démarche que vous avez faite en m'écrivant. Avant tout, je dois vous remercier du plaisir que causent toujours de semblables témoignages, même quand on ne les mérite pas; car le faiseur de vers et le poëte s'en croient intimement dignes, tant l'amour-propre est une substance peu réfractaire à l'éloge. La meilleure preuve d'amitié que je puisse donner à une inconnue, en échange de ce dictame qui guérirait les morsures de la critique, n'est-ce pas de partager avec elle la moisson de mon expérience, au risque de faire envoler vos vivantes illusions.
»Mademoiselle, la plus belle palme d'une jeune fille est la fleur d'une vie sainte, pure, irréprochable. Êtes-vous seule au monde? Tout est dit. Mais si vous avez une famille, un père ou une mère, songez à tous les chagrins qui peuvent suivre une lettre comme la vôtre, adressée à un poëte que vous ne connaissez pas personnellement. Tous les écrivains ne sont pas des anges, ils ont des défauts. Il en est de légers, d'étourdis, de fats, d'ambitieux, de débauchés; et, quelque imposante que soit l'innocence, quelque chevaleresque que soit le poëte français, à Paris vous pourriez rencontrer plus d'un ménestrel dégénéré, prêt à cultiver votre affection pour la tromper. Votre lettre serait alors interprétée autrement que je ne l'ai fait. On y verrait une pensée que vous n'y avez pas mise, et que, dans votre innocence, vous ne soupçonnez point. Autant d'auteurs, autant de caractères. Je suis excessivement flatté que vous m'ayez jugé digne de vous comprendre; mais si vous étiez tombée sur un talent hypocrite, sur un railleur dont les livres sont mélancoliques et dont la vie est un carnaval continuel, vous auriez pu trouver au dénoûment de votre sublime imprudence un méchant homme, quelque habitué des coulisses, ou un héros d'estaminet! Vous ne sentez pas, sous les berceaux de clématite où vous méditez sur les poésies, l'odeur du cigare qui dépoétise les manuscrits; de même qu'en allant au bal, parée des œuvres resplendissantes du joaillier, vous ne pensez pas aux bras nerveux, aux ouvriers en veste, aux ignobles ateliers d'où s'élancent, radieuses, ces fleurs du travail.
»Allons plus loin!.. En quoi la vie rêveuse et solitaire que vous menez, sans doute au bord de la mer, peut-elle intéresser un poëte dont la mission est de tout deviner, puisqu'il doit tout peindre? Nos jeunes filles à nous sont tellement accomplies, que nulle des filles d'Ève ne peut lutter avec elles! Quelle Réalité valut jamais le Rêve?
»Maintenant, que gagnerez-vous, vous, jeune fille élevée à devenir une sage mère de famille, en vous initiant aux agitations terribles de la vie des poëtes dans cette affreuse capitale, qui ne peut se définir que par ces mots: Un enfer qu'on aime! Si c'est le désir d'animer votre monotone existence de jeune fille curieuse qui vous a mis la plume à la main, ceci n'a-t-il pas l'apparence d'une dépravation?
»Quel sens prêterai-je à votre lettre? Êtes-vous d'une caste réprouvée, et cherchez-vous un ami loin de vous? Êtes-vous affligée de laideur et vous sentez-vous une belle âme sans confident? Hélas! triste conclusion: vous avez fait trop ou pas assez. Ou restons-en là; ou, si vous continuez, dites-m'en plus que dans la lettre que vous m'avez écrite.
»Mais, mademoiselle, si vous êtes jeune, si vous êtes belle, si vous avez une famille, si vous sentez au cœur un nard céleste à répandre, comme fit Madeleine aux pieds de Jésus, laissez-vous apprécier par un homme digne de vous, et devenez ce que doit être toute bonne jeune fille: une excellente femme, une vertueuse mère de famille. Un poëte est la plus triste conquête que puisse faire une jeune personne, il a trop de vanités, trop d'angles blessants qui doivent se heurter aux légitimes vanités d'une femme, et meurtrir une tendresse sans expérience de la vie. La femme du poëte doit l'aimer pendant un long temps avant de l'épouser, elle doit se résoudre à la charité des anges, à leur indulgence, aux vertus de la maternité. Ces qualités, mademoiselle, ne sont qu'en germe chez les jeunes filles.
»Écoutez la vérité tout entière, ne vous la dois-je pas en retour de votre enivrante flatterie? S'il est glorieux d'épouser une grande renommée, on s'aperçoit bientôt qu'un homme supérieur est, en tant qu'homme, semblable aux autres. Il réalise alors d'autant moins les espérances, qu'on attend de lui des prodiges. Il en est alors d'un poëte célèbre comme d'une femme dont la beauté trop vantée fait dire: – Je la croyais mieux, à qui l'aperçoit; elle ne répond plus aux exigences du portrait tracé par la fée à laquelle je dois votre billet, l'Imagination! Enfin, les qualités de l'esprit ne se développent et ne fleurissent que dans une sphère invisible, la femme du poëte n'en sent plus que les inconvénients, elle voit fabriquer les bijoux au lieu de s'en parer. Si l'éclat d'une position exceptionnelle vous a fascinée, apprenez que les plaisirs en sont bientôt dévorés. On s'irrite de trouver tant d'aspérités dans une situation qui, à distance, paraissait unie, tant de froid sur un sommet brillant! Puis, comme les femmes ne mettent jamais les pieds dans le monde des difficultés, elles n'apprécient bientôt plus ce qu'elles admiraient, quand elles croient en avoir, à première vue, deviné le maniement.
»Je termine par une dernière considération dans laquelle vous auriez tort de voir une prière déguisée, elle est le conseil d'un ami. L'échange des âmes ne peut s'établir qu'entre gens disposés à ne se rien cacher. Vous montrerez-vous telle que vous êtes à un inconnu? Je m'arrête aux conséquences de cette idée.
»Trouvez ici, mademoiselle, les hommages que nous devons à toutes les femmes, même à celles qui sont inconnues et masquées.»
Avoir tenu cette lettre entre sa chair et son corset, sous son busc brûlant, pendant toute une journée!.. en avoir réservé la lecture pour l'heure où tout dort, minuit, après avoir attendu ce silence solennel dans les anxiétés d'une imagination de feu!.. avoir béni le poëte, avoir lu par avance mille lettres, avoir supposé tout, excepté cette goutte d'eau froide tombant sur les plus vaporeuses formes de la fantaisie et les dissolvant comme l'acide prussique dissout la vie!.. il y avait de quoi se cacher, quoique seule, ainsi que le fit Modeste, la figure dans ses draps, éteindre la bougie et pleurer…
Ceci se passait dans les premiers jours d'août, Modeste se leva, marcha par sa chambre, et vint ouvrir la croisée. Elle voulait de l'air. Le parfum des fleurs monta vers elle, avec cette fraîcheur particulière aux odeurs pendant la nuit. La mer, illuminée par la lune, scintillait comme un miroir. Un rossignol chanta dans un arbre du parc Vilquin.
– Ah! voilà le poëte, se dit Modeste dont la colère tomba.
Les plus amères réflexions se succédèrent dans son esprit. Elle se sentit piquée au vif, elle voulut relire la lettre, elle ralluma la bougie, elle étudia cette prose étudiée, et finit par entendre la voix poussive du Monde réel.
– Il a raison et j'ai tort, se dit-elle. Mais comment croire qu'on trouvera sous la robe étoilée des poëtes un vieillard de Molière?..
Quand une femme ou une jeune fille est prise en flagrant délit, elle conçoit une haine profonde contre le témoin, l'auteur ou l'objet de sa faute. Aussi la vraie, la naturelle, la sauvage Modeste éprouva-t-elle en son cœur un effroyable désir de l'emporter sur cet esprit de rectitude et de le précipiter dans quelque contradiction, de lui rendre ce coup de massue. Cette enfant si pure, dont la tête seule avait été corrompue, et par ses lectures, et par la longue agonie de sa sœur, et par les dangereuses méditations de la solitude, fut surprise par un rayon de soleil sur son visage. Elle avait passé trois heures à courir des bordées sur les mers immenses du Doute. De pareilles nuits ne s'oublient jamais. Elle alla droit à sa petite table de la Chine, présent de son père, et écrivit une lettre dictée par l'infernal esprit de vengeance qui frétille au fond du cœur des jeunes personnes.
III
A MONSIEUR DE CANALIS
«Monsieur,
«Vous êtes certainement un grand poëte, mais vous êtes quelque chose de plus, vous êtes un honnête homme. Après avoir eu tant de loyale franchise avec une jeune fille qui côtoyait un abîme, en aurez-vous assez pour répondre sans la moindre hypocrisie, sans détour, à la question que voici.
»Auriez-vous écrit la lettre que je tiens en réponse à la mienne; vos idées, votre langage auraient-ils été les mêmes si quelqu'un vous eût dit à l'oreille ce qui peut se trouver vrai: Mademoiselle O. d'Este-M. a six millions et ne veut pas d'un sot pour maître?
»Admettez pour certaine et pendant un moment cette supposition. Soyez avec moi comme avec vous-même, ne craignez rien, je suis plus grande que mes vingt ans, rien de ce qui sera franc ne pourra vous nuire dans mon esprit. Quand j'aurai lu cette confidence, si toutefois vous daignez me la faire, vous recevrez alors une réponse à votre première lettre.
»Après avoir admiré votre talent, si souvent sublime, permettez-moi de rendre hommage à votre délicatesse et à votre probité, qui me forcent à me dire toujours
»Votre humble servante,»O. d'Este-M.»
Quand Ernest de La Brière eut cette lettre entre les mains, il alla se promener sur les boulevards, agité dans son âme comme une frêle embarcation par une tempête où le vent parcourt toutes les aires du compas, de moment en moment.
Pour un jeune homme comme on en rencontre tant, pour un vrai Parisien, tout eût été dit avec cette phrase: C'est une petite rouée!.. Mais pour un garçon dont l'âme est noble et belle, cette espèce de serment déféré, cet appel à la Vérité eut la vertu d'éveiller les trois juges tapis au fond de toutes les consciences. Et l'Honneur, le Vrai, le Juste, se dressant en pied, criaient énergiquement:
– Ah! cher Ernest, disait le Vrai, tu n'aurais certes pas donné de leçon à une riche héritière!.. Ah! mon garçon, tu serais parti, et roide pour le Havre, afin de savoir si la jeune fille était belle, et tu te serais senti très malheureux de la préférence accordée au génie. Et si tu avais pu donner un croc-en-jambe à ton ami, te faire agréer à sa place, mademoiselle d'Este eût été sublime!
– Comment, disait le Juste, vous vous plaignez, vous autres gens d'esprit ou de capacité, sans monnaie, de voir les filles riches mariées à des êtres dont vous ne feriez pas vos portiers; vous déblatérez contre le positif du siècle qui s'empresse d'unir l'argent à l'argent, et jamais quelque beau jeune homme plein de talent, sans fortune, à quelque belle jeune fille noble et riche: en voilà une qui se révolte contre l'esprit du siècle?.. et le poëte lui répond par un coup de bâton sur le cœur…
– Riche ou pauvre, jeune ou vieille, belle ou laide, cette fille a raison, elle a de l'esprit, elle roule le poëte dans le bourbier de l'intérêt personnel, s'écriait l'Honneur, elle mérite une réponse, sincère, noble et franche, et avant tout l'expression de ta pensée! Examine-toi! Sonde ton cœur, et purge-le de ses lâchetés! Que dirait l'Alceste de Molière?
Et La Brière, parti du boulevard Poissonnière, allait si lentement, perdu dans ses réflexions, qu'une heure après il atteignait à peine au boulevard des Capucines. Il prit les quais pour se rendre à la Cour des Comptes alors située auprès de la Sainte-Chapelle. Au lieu de vérifier des comptes, il resta sous le coup de ses perplexités.
– Elle n'a pas six millions, c'est évident, se disait-il; mais la question n'est pas là…
Six jours après, Modeste reçut la lettre suivante.
IV
A Mademoiselle O. d'Este-M
«Mademoiselle,
»Vous n'êtes pas une d'Este. Ce nom est un nom emprunté pour cacher le vôtre. Doit-on les révélations que vous sollicitez à qui ment sur soi-même?
»Écoutez, je réponds à votre demande par une autre: Êtes-vous d'une famille illustre? d'une famille noble? d'une famille bourgeoise?
»Certainement la morale ne change pas, elle est une; mais ses obligations varient selon les sphères. De même que le soleil éclaire diversement les sites, y produit les différences que nous admirons, elle conforme le devoir social au rang, aux positions. La peccadille du soldat est un crime chez le général, et réciproquement. Les observances ne sont pas les mêmes pour une paysanne qui moissonne, pour une ouvrière à quinze sous par jour, pour la fille d'un petit détaillant, pour la jeune bourgeoise, pour l'enfant d'une riche maison de commerce, pour la jeune héritière d'une noble famille, pour une fille de la maison d'Este. Un roi ne doit pas se baisser pour ramasser une pièce d'or, et le laboureur doit retourner sur ses pas pour retrouver dix sous perdus, quoique l'un et l'autre doivent obéir aux lois de l'Économie.
»Une d'Este riche de six millions peut mettre un chapeau à grands bords et à plumes, brandir sa cravache, presser les flancs d'un barbe, et venir, amazone brodée d'or, suivie de laquais, à un poëte en disant: «J'aime la poésie, et je veux expier les torts de Léonore envers le Tasse!» tandis que la fille d'un négociant se couvrirait de ridicule en l'imitant.
»A quelle classe sociale appartenez-vous? Répondez sincèrement, et je vous répondrai de même à la question que vous m'avez posée.
»N'ayant pas l'heur de vous connaître, et déjà lié par une sorte de communion poétique, je ne voudrais pas vous offrir des hommages vulgaires. C'est déjà peut-être une malice victorieuse que d'embarrasser un homme qui publie ses livres.»
Le Référendaire ne manquait pas de cette adresse que peut se permettre un homme d'honneur. Courrier par courrier il reçut la réponse.
V
A MONSIEUR DE CANALIS
«Vous êtes de plus en plus raisonnable, mon cher poëte. Mon père est comte. Notre principale illustration est un cardinal du temps où les cardinaux marchaient presque les égaux des rois. Aujourd'hui notre maison, quasi-tombée, finit en moi; mais j'ai les quartiers voulus pour entrer dans toutes les cours et dans tous les chapitres. Nous valons enfin les Canalis. Trouvez bon que je ne vous envoie pas nos armes. Tâchez de répondre aussi sincèrement que je le fais. J'attends votre réponse pour savoir si je pourrai me dire encore comme maintenant,
»Votre servante,»O. d'Este-M.»
– Comme elle abuse de ses avantages, la petite personne! s'écria de La Brière. Mais est-elle franche?
On n'a pas été pendant quatre ans le secrétaire particulier d'un ministre, on n'habite pas Paris, on n'en observe pas les intrigues impunément; aussi l'âme la plus pure est-elle toujours plus ou moins grisée par la capiteuse atmosphère de cette impériale Cité. Heureux de ne pas être Canalis, le jeune Référendaire retint une place dans la malle-poste du Havre, après avoir écrit une lettre où il annonçait une réponse pour un jour déterminé, se rejetant sur l'importance de la confession demandée, et sur les occupations de son ministre. Il eut le soin de se faire donner, par le directeur-général des Postes, un mot qui recommandait silence et obligeance au directeur du Havre. Ernest put ainsi voir venir au bureau Françoise Cochet, et la suivit sans affectation. Remorqué par elle, il arriva sur les hauteurs d'Ingouville, et aperçut à la fenêtre du Chalet Modeste Mignon.
– Eh bien! Françoise? demanda la jeune fille.
A quoi l'ouvrière répondit: – Oui, mademoiselle, j'en ai une.
Frappé par cette beauté de blonde céleste, Ernest revint sur ses pas, et demanda le nom du propriétaire de ce magnifique séjour à un passant.
– Çà, répondit le passant en montrant la propriété.
– Oui, mon ami.
– Oh! c'est à monsieur Vilquin, le plus riche armateur du Havre, un homme qui ne connaît pas sa fortune.
– Je ne vois pas de cardinal Vilquin dans l'histoire, se disait le Référendaire en descendant vers le Havre pour retourner à Paris.
Naturellement, il questionna le directeur de la poste sur la famille Vilquin, il apprit que la famille Vilquin possédait une immense fortune. Monsieur Vilquin avait un fils et deux filles, dont une mariée à monsieur Althor fils. La prudence empêcha La Brière de paraître en vouloir aux Vilquin; le directeur le regardait déjà d'un air narquois.
– N'y a-t-il personne en ce moment chez eux, outre la famille? demanda-t-il encore.
– En ce moment, la famille d'Hérouville y est. On parle du mariage du jeune duc avec mademoiselle Vilquin, cadette.
– Il y a eu le fameux cardinal d'Hérouville, sous les Valois, se dit La Brière, et sous Henri IV, le terrible maréchal qu'on a fait duc.
Ernest repartit, ayant assez vu de Modeste pour en rêver, pour penser que, riche ou pauvre, si elle avait une belle âme, il ferait d'elle assez volontiers madame de La Brière, et il résolut de continuer la correspondance.
Essayez donc de rester inconnues, pauvres femmes de France, de filer le moindre petit roman au milieu d'une civilisation qui note sur les places publiques l'heure du départ et de l'arrivée des fiacres, qui compte les lettres, qui les timbre doublement au moment précis où elles sont jetées dans les boîtes et quand elles se distribuent, qui numérote les maisons, qui configure sur le rôle-matrice des Contributions les étages, après en avoir vérifié les ouvertures, qui va bientôt posséder tout son territoire représenté dans ses dernières parcelles, avec ses plus menus linéaments, sur les vastes feuilles du Cadastre, œuvre de géant ordonnée par un géant! Essayez donc de vous soustraire, filles imprudentes, non pas à l'œil de la police, mais à ce bavardage incessant qui, dans la dernière bourgade, scrute les actions les plus indifférentes, compte les plats de dessert chez le préfet et voit les côtes de melon à la porte du petit rentier, qui tâche d'entendre l'or au moment où la main de l'Économie l'ajoute au trésor, et qui, tous les soirs au coin du foyer, estime le chiffre des fortunes du canton, de la ville, du département! Modeste avait échappé, par un quiproquo vulgaire, au plus innocent des espionnages qu'Ernest se reprochait déjà. Mais quel Parisien voudrait être la dupe d'une petite provinciale? N'être la dupe de rien, cette affreuse maxime est le dissolvant de tous les nobles sentiments de l'homme.
On devinera facilement à quelle lutte de sentiments cet honnête jeune homme fut en proie par la lettre qu'il écrivit, et où chaque coup de fléau reçu dans la conscience a laissé sa trace.
A quelques jours de là, voici donc ce que lut Modeste à sa fenêtre, par une belle journée du mois d'août.
VI
A Mademoiselle O. d'Este-M
«Mademoiselle,
»Sans aucune hypocrisie, oui, si j'avais été certain que vous eussiez une immense fortune, j'aurais agi tout autrement. Pourquoi? J'en ai cherché la raison, la voici.
»Il est en nous un sentiment inné, développé d'ailleurs outre mesure par la Société, qui nous lance à la recherche, à la possession du bonheur. La plupart des hommes confondent le bonheur avec ses moyens, et la fortune est, à leurs yeux, le plus grand élément du bonheur. J'aurais donc tâché de vous plaire entraîné par le sentiment social qui, dans tous les temps, a fait de la richesse une religion. Du moins, je le crois. On ne doit pas attendre, chez un homme, jeune encore, cette sagesse qui substitue le bon sens à la sensation; et, devant une proie, l'instinct bestial caché dans le cœur de l'homme, le pousse en avant. Au lieu d'une leçon, vous eussiez donc reçu de moi des compliments, des flatteries. Aurais-je eu ma propre estime? j'en doute. Mademoiselle, dans ce cas, le succès offre une absolution; mais le bonheur?.. c'est autre chose. Me serais-je défié de ma femme, si je l'eusse obtenue ainsi?.. Bien certainement… Votre démarche eût repris tôt ou tard son caractère. Votre mari, quelque grand que vous le fassiez, finirait par vous reprocher de l'avoir avili; vous-même, tôt ou tard, peut-être arriveriez-vous à le mépriser. L'homme ordinaire tranche le nœud gordien que constitue un mariage d'argent avec l'épée de la tyrannie. L'homme fort pardonne. Le poëte se lamente.
»Telle est, mademoiselle, la réponse de ma probité.
»Écoutez-moi bien maintenant. Vous avez eu le triomphe de me faire profondément réfléchir, et sur vous que je ne connais pas assez, et sur moi que je connaissais peu. Vous avez eu le talent de remuer bien des pensées mauvaises qui croupissent au fond de tous les cœurs; mais il en est sorti chez moi quelque chose de généreux, et je vous salue de mes plus gracieuses bénédictions, comme on salue en mer un phare qui nous a montré les écueils où nous pouvions périr.
»Voici ma confession, car je ne voudrais perdre ni votre estime ni la mienne, au prix de tous les trésors de la terre.
»J'ai voulu savoir qui vous étiez. Je reviens du Havre où j'ai vu Françoise Cochet, je l'ai suivie à Ingouville, et vous ai vue au milieu de votre magnifique villa. Vous êtes aussi belle que la femme des rêves d'un poëte; mais je ne sais pas si vous êtes mademoiselle Vilquin cachée dans mademoiselle d'Hérouville, ou mademoiselle d'Hérouville cachée dans mademoiselle Vilquin. Quoique de bonne guerre, cet espionnage m'a fait rougir, et je me suis arrêté dans mes recherches. Vous aviez éveillé ma curiosité, ne m'en voulez pas d'avoir été quelque peu femme: n'est-ce pas le droit du poëte?
»Maintenant, je vous ai ouvert mon cœur, je vous y ai laissé lire, vous pouvez croire à la sincérité de ce que je vais ajouter. Quelque rapide qu'ait été le coup d'œil que j'ai jeté sur vous, il a suffi pour modifier mon jugement. Vous êtes à la fois un poëte et une poésie, avant d'être une femme. Oui, vous avez en vous quelque chose de plus précieux que la beauté, vous êtes le beau idéal de l'Art, la Fantaisie… La démarche, blâmable chez les jeunes filles vouées à une destinée ordinaire, change pour le caractère que je vous prête. Dans le grand nombre d'êtres, jetés par le hasard de la vie sociale sur la terre pour y composer une génération, il est des exceptions. Si votre lettre est la terminaison de longues rêveries poétiques sur le sort que la loi réserve aux femmes; si vous avez voulu, entraînée par la vocation d'un esprit supérieur et instruit, apprendre la vie intime d'un homme à qui vous accordez le hasard du génie, afin de vous créer une amitié soustraite au commun des relations, avec une âme pareille à la vôtre, en échappant à toutes les conditions de votre sexe; certes, vous êtes une exception! La loi qui sert à mesurer les actions de la foule est alors très étroite pour déterminer votre résolution. Mais, le mot de ma première lettre revient alors dans toute sa force: vous avez fait trop ou pas assez.
»Recevez encore des remercîments pour le service que vous m'avez rendu, en m'obligeant à me sonder le cœur; car vous avez rectifié chez moi cette erreur assez commune en France, que le mariage est un moyen de fortune. Au milieu des troubles de ma conscience, une voix sainte m'a parlé. Je me suis juré, solennellement à moi-même, de faire ma fortune à moi seul, afin de n'être pas déterminé dans le choix d'une compagne par des motifs cupides. Enfin j'ai blâmé, j'ai réprimé la curiosité malséante que vous aviez excitée en moi. Vous n'avez pas six millions. Il n'y a pas d'incognito possible, au Havre, pour une jeune personne qui posséderait une pareille fortune, et vous seriez trahie par cette meute des familles de la Pairie que je vois à la chasse des héritières à Paris et qui jette le Grand-Écuyer chez vos Vilquin. Ainsi les sentiments que je vous exprime ont été conçus, abstraction faite de tout roman ou de la vérité, comme une règle absolue.
»Prouvez-moi maintenant que vous avez une de ces âmes auxquelles on passe la désobéissance à la loi commune, vous donnerez alors raison dans votre esprit à cette seconde comme à ma première lettre. Destinée à la vie bourgeoise, obéissez à la loi de fer qui maintient la société. Femme supérieure, je vous admire; mais je vous plains, si vous voulez obéir à l'instinct que vous devez réprimer: ainsi le veut l'État social. L'admirable morale de l'épopée domestique, intitulée Clarisse Harlowe, est que l'amour légitime et honnête de la victime la mène à sa perte, parce qu'il se conçoit, se développe et se poursuit, malgré la famille. La Famille a raison contre Lovelace. La Famille, c'est la Société.
»Croyez-moi, pour une fille, comme pour une femme, la gloire sera toujours d'enfermer dans la sphère des convenances les plus serrées ses ardents caprices. Si j'avais une fille qui dût être madame de Staël, je lui souhaiterais la mort à quinze ans. Supposez-vous votre fille exposée sur les tréteaux de la Gloire, et paradant pour obtenir les hommages de la foule, sans éprouver mille cuisants regrets? A quelque hauteur qu'une femme se soit élevée par la poésie secrète de ses rêves, elle doit sacrifier ses supériorités sur l'autel de la famille. Ses élans, son génie, ses aspirations vers le bien, vers le sublime, tout le poëme de la jeune fille appartient à l'homme qu'elle accepte, aux enfants qu'elle aura. J'entrevois chez vous un désir secret d'agrandir le cercle étroit de la vie à laquelle toute femme est condamnée, et de mettre la passion, l'amour dans le mariage. Ah! c'est un beau rêve, il n'est pas impossible, il est difficile; mais il fut réalisé pour le désespoir des âmes, passez-moi ce mot devenu ridicule, dépareillées!
»Si vous cherchez une espèce d'amitié platonique, elle ferait le désespoir de votre avenir. Si votre lettre fut un jeu, ne le continuez pas. Ainsi ce petit roman est fini, n'est-ce pas? Il n'aura pas été sans porter quelques fruits: ma probité s'est armée, et vous aurez, vous, acquis une certitude sur la vie sociale. Jetez vos regards vers la vie réelle, et jetez dans les vertus de votre sexe l'enthousiasme passager que la littérature y fit naître.
»Adieu, mademoiselle. Faites-moi l'honneur de m'accorder votre estime. Après vous avoir vue, ou celle que je crois être vous, j'ai trouvé votre lettre bien naturelle: une si belle fleur devait se tourner vers le soleil de la poésie. Aimez la poésie ainsi que vous devez aimer les fleurs, la musique, les somptuosités de la mer, les beautés de la nature, comme une parure de l'âme; mais songez à tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire sur les poëtes. Gardez-vous d'épouser un sot, cherchez avec soin le compagnon que Dieu vous a fait. Il existe, croyez-moi, beaucoup de gens d'esprit, capables de vous apprécier, de vous rendre heureuse.
»Si j'étais riche, et si vous étiez pauvre, je mettrais un jour ma fortune et mon cœur à vos pieds, car je vous crois l'âme pleine de richesses, de loyauté; je vous confierais enfin ma vie et mon honneur avec une pleine sécurité. Encore une fois, adieu, blonde fille d'Ève, la blonde.»
La lecture de cette lettre, dévorée comme une gorgée d'eau dans le désert, ôta la montagne qui pesait sur le cœur de Modeste. Elle aperçut les fautes qu'elle avait commises dans la conception de son plan, et les répara sur-le-champ en faisant à Françoise des enveloppes de lettres sur lesquelles elle écrivit elle-même son adresse à Ingouville, en lui recommandant de ne plus venir au Chalet. Désormais Françoise, rentrée chez elle, mettrait chaque lettre arrivée de Paris sous une de ces enveloppes et la jetterait secrètement à la poste du Havre. Modeste se promit de recevoir à l'avenir le facteur elle-même, en se trouvant sur le seuil du Chalet à l'heure où il y passait. Quant aux sentiments que cette réponse, où le cœur du noble et pauvre La Brière battait sous le brillant fantôme de Canalis, excita chez Modeste, ils furent aussi multipliés que les vagues qui vinrent mourir une à une sur le rivage, pendant que les yeux attachés sur l'Océan, elle se livrait au bonheur d'avoir harponné, pour ainsi dire, une âme angélique dans la mer parisienne, d'avoir deviné que chez les hommes d'élite le cœur pouvait parfois être en harmonie avec le talent, et d'avoir été bien servie par la voix magique du pressentiment. Un intérêt puissant allait animer sa vie. L'enceinte de cette jolie habitation, le treillis de sa cage était brisé! Sa pensée volait à pleines ailes.
– O mon père, se dit-elle en regardant à l'horizon, fais-nous bien riches!
La réponse que lut cinq jours après Ernest de La Brière en dira plus d'ailleurs que toute espèce de glose.
