Kitabı oku: «La vie et les légendes intimes des deux empereurs, Napoléon Ier et Napoléon II»
Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy
La vie et les légendes intimes des deux empereurs, Napoléon Ier et Napoléon II
Jusqu'à l'avénement de Napoléon III

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066334703
Table des matières
I. — LA VOCÉRATRICE.
II. — LE QUINZE AOUT 1769.
III. — L’ENFANCE DE NAPOLÉON.
IV. — NAPOLÉON OFFICIER.
V. — LA PRISE DE TOULON.
VI. — LE TREIZE VENDÉMIAIRE.
VII. — JOSÉPHINE.
VIII. — LA CAMPAGNE D’ITALIE.
IX. — CONTINUATION DE LA CAMPAGNE.
X. — FÊTES A PARIS.
XI. — L’EXPÉDITION D’ÉGYPTE.
XII. — LA PESTE DE JAFFA.
XIII. — LE DIX-HUIT BRUMAIRE.
XIV. — LE CONSULAT.
XV. — LE PASSAGE DU MONT SAINT-BERNARD.
XVI. — MARENGO.
XVII. — LA MACHINE INFERNALE.
XVIII. — LE CONCORDAT.
XIX. — LES THÉOPHILANTHROPES.
XX. — LE CULTE CATHOLIQUE RÉTABLI.
XXI. — CONSUL A VIE.
XXII. - RAPPEL DES ÉMIGRÉS.
XXIII. — LA LÉGION D’HONNEUR.
XXIV. — MÉDIATEUR DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE.
XXV. — L’ANGLETERRE ROMPT LA PAIX.
XXVI. - LE CAMP DE BOULOGNE.
XXVII. — LES CONSPIRATIONS.
XXVIII. — L’EMPIRE.
XXIX. — FULTON AU CAMP DE BOULOGNE.
XXX. — LES PRÉPARATIFS DU SACRE.
XXXI. — LE SACRE DE L’EMPEREUR.
XXXII. — PIE VII A L’IMPRIMERIE IMPÉRIALE.
XXXIII. — NAPOLÉON A BRIENNE EN 1805.
XXXIV. — LA COURONNE DE FER.
XXXV. — NAPOLÉON A STRASBOURG.
XXXVI. — LA BATAILLE D’AUSTERLITZ.
XXXVII. — JOSEPH-NAPOLÉON, ROI DE NAPLES.
XXXVIII. — LOUIS-NAPOLÉON, ROI DE HOLLANDE.
XXXIX. — LE GRAND SANHÉDRIN DES JUIFS.
XL. — LA CONFÉDÉRATION DU RHIN.
XLI. — LA JOURNÉE D’IÉNA.
XLII. — LA PRINCESSE DE HATZFELD.
XLIII. — LA BATAILLE D’EYLAU.
XLIV. — LA BATAILLE DE FRIEDLAND.
XLV. — LE RADEAU DU NIÉMEN.
XLVI. — JÉROME-NAPOLÉON, ROI DE WESTPHALIE.
XLVII. — LES AFFAIRES D’ESPAGNE.
XLVIII. — LE PRINCE FERDINAND.
XLIX. — LE PRINCE DE LA PAIX.
L. — LE ROI CHARLES IV.
LI. — NAPOLÉON A BAYONNE.
LII. — JOSEPH-NAPOLÉON, ROI D’ESPAGNE. JOACHIM MURAT, ROI DE NAPLES.
LIII. — L’ENTREVUE D’ERFURT.
LIV. — NAPOLÉON EN ESPAGNE.
LV. — NOUVEAUX ARMEMENTS DE L’AUTRICHE.
LVI. — LA BATAILLE DE WAGRAM.
LVII. — LES AFFAIRES DE ROME.
LVIII. — L’ASSASSIN DE SCHŒNBRUNN.
LIX. — LE DIVORCE.
LX. — MARIE-LOUISE.
LXI. — NAPOLÉON A BRUXELLES.
LXII. — FÊTES DU MARIAGE.
LXIII. — ABDICATION DE LOUIS-NAPOLÉON.
LXIV. — NAISSANCE DE L’HÉRITIER DU TRONE.
LXV. — LE BERCEAU DU PETIT PRINCE.
LXVI. — LE BAPTÊME.
LXVII. — LE CONCILE DE PARIS.
LXVIII. — LE VOYAGE DE HOLLANDE.
LXIX. — L’ANNÉE MIL HUIT CENT DOUZE.
LXX. — LA CAMPAGNE DE RUSSIE.
LXXI. — LA BATAILLE DE LA MOSCOWA.
LXXII. — LA CONSPIRATION DE MALET.
LXXIII. — LE RETOUR DE RUSSIE.
LXXIV. — LES SUITES DE LA GUERRE DE RUSSIE.
LXXV. — LE CONCORDAT DE MIL HUIT CENT TREIZE.
LXXVI. — MIL HUIT CENT TREIZE.
LXXVII. — DRESDE ET MOREAU.
LXXVIII. — MIL HUIT CENT QUATORZE.
LXXIX. — NAPOLÉON ET SON FILS.
LXXX. — BATAILLE DE BRIENNE. — INCIDENT.
LXXXI. - A TRAVERS LES LUTTES. - UN ÉPISODE.
LXXXII. — LA BATAILLE DE PARIS.
LXXXIII. — L’ABDICATION.
LXXXIV. — LES ADIEUX DE FONTAINEBLEAU.
LXXXV. — LES BOURBONS.
LXXXVI. — MORT DE JOSÉPHINE.
LXXXVII. — LE FILS DE L’EMPEREUR.
LXXXVIII. — NAPOLINO A L’ILE D’ELBE,
LXXXIX. — LE RETOUR DE L’ILE D’ELBE.
XC. — LE CONGRÈS DE VIENNE.
XCI. — LES CENT JOURS.
XCII. — LA BATAILLE DE WATERLOO.
XCIII. — LA SECONDE ABDICATION.
XCIV. — DÉPORTÉ A SAINTE-HÉLÈNE.
XCV. — LE DUC DE REICHSTADT.
XCVI. — LES DERNIERS JOURS DU PRISONNIER.
XCVII. — NAPOLÉON II.
XCVIII. — LA RÉVOLUTION DE JUILLET.
XCIX. — LA MORT DU SECOND NAPOLÉON.
C. — LE RETOUR DE SAINTE-HÉLÈNE.
CONSÉQUENCE. — NAPOLÉON III.

I. — LA VOCÉRATRICE.
Table des matières
Mea est ultio, et ego retribuam eis in tempore.
Deutéronome, chap. XXXII, vers. 35.
Les Corses, enfants d’une petite île riche et féconde, ont été opprimés et pillés successivement par les Carthaginois, par les Romains, par les Goths, par les Sarasins, par les Pisans, par les Génois; et les défauts que les divers historiens leur ont reprochés, ils les tenaient des Génois, qui les ont tyrannisés quatre cents ans. Depuis les premiers temps de l’Église, ils ont toujours été catholiques dévoués. Une multitude de faits établissent qu’ils ont le cœur fidèle.
Ils n’ont jamais eu d’amis sincères que les Francs et le Saint-Siège. Pépin, Charlemagne, Louis le Débonnaire, les ont traités en alliés. Dans des temps plus rapprochés de nous, Henri II, Henri IV et un grand nombre de princes et de seigneurs français se sont intéressés à ce vaillant petit peuple. Les Papes recevaient de cette île leur garde la plus sûre.
Ils ont eu des hommes illustres, qui malheureusement ont manqué d’historiens; ils ont donné a l’Église des martyrs et des saints. Dès avant le dix-septième siècle, l’île de Corse s’était consacrée à Marie immaculée.
Néanmoins au dix-septième siècle, et même jusqu’aux premières années du siècle où nous avançons, c’était encore un peuple neuf. Comme les premiers Grecs et les premiers Romains avaient leurs sibylles, les Gaulois et les Francs leurs druidesses, les Corses avaient, aussi bien que les Écossais, leurs femmes à la seconde vue, leurs femmes inspirées, qu’ils appelaient des vocératrices, et qu’ils entouraient d’une sorte de vénération. M. Prosper Mérimée parle de ces femmes et de leurs chants en assonances dans son beau récit de Colomba.
Ces préliminaires sont nécessaires pour l’intelligence de ce qui va suivre.
Au dix-septième siècle donc, les Papes continuaient à tirer de la Corse leurs gardes incorruptibles; et personne jamais n’avait élevé contre eux aucun reproche ni aucun blâme , lorsque Louis XIV, alors dans la fougue de ses passions (il avait trente-quatre ans), et déjà le plus absolu des souverains de l’Europe, envoya à Rome, comme son ambassadeur, le duc de Créqui . C’était en 1662. Alexandre VII occupait avec éclat le Saint-Siège. Indépendamment ou à côté de sa sainteté éminente, ce pape était, comme on dirait aujourd’hui, un homme de progrès; il aimait et protégeait les lettres, les arts et les sciences; il s’occupait d’assainir et d’embellir Rome; il avait réformé plusieurs abus: entre autres il avait aboli par une loi, à la grande joie de son peuple, les franchises qui donnaient droit d’asile aux palais des ambassadeurs et qui mettaient à l’abri de la justice les assassins et les bandits. Tout le monde avait applaudi à la suppression de ces priviléges odieux; et les ambassadeurs des autres puissances en avaient félicité le souverain Pontife.
Mais Créqui, bien que sorti d’une souche assez immonde, fier du renom brutal de Lesdiguières, qui était son grand-père, fier aussi de représenter le plus fier des potentats, entra dans Rome avec un train royal et s’y posa en maître dès le premier jour. Comme son père et comme son grand-père, que l’on a beaucoup trop vantés, à l’exemple de ses ascendants, il se croyait au-dessus des lois. Sans respect pour l’autorité souveraine, la plus sérieuse et la plus auguste qui soit dans le monde, en entrant dans le palais de l’ambassade française, il y rétablit fièrement le droit de refuge qu’on avait proscrit sans le consulter.
Son outrecuidance consterna, en même temps que ses mœurs plus que légères, qu’il étalait un peu trop, indignèrent à Rome et le sacré collége, et les seigneurs, et le peuple. Il n’en marcha pas moins la tête haute; et l’autorité réelle ayant voulu faire prendre des assassins réfugiés dans ce qu’il appelait son palais privilégié, il y eut des luttes où les gardes corses durent appuyer la loi. Des coups de fusil furent échangés entre les gardes et les spadassins que Créqui avait enrôlés à sa suite. En même temps, une de ces intrigues immorales que toutes les lois condamnent lui ayant attiré quelque insulte des officiers dont il inquiétait le repos, il fit enlever son pavillon et s’enfuit de Rome .
Il se rassura dans la route et se présenta à Louis XIV, en se disant offensé. Le public ne fut pas dupe; on fit même sur lui à ce sujet des épigrammes et des chansons. Toutefois, quoique le pape Alexandre VII eût le droit de demander satisfaction à Louis XIV, Créqui (il avait eu le temps de dresser son thème, car on voyageait fort lentement alors), Créqui présenta les choses de telle sorte que ce fut Louis XIV qui exigea les plus énormes réparations. Le souverain Pontife fut contraint à casser et à renvoyer sa garde corse, et à faire élever devant l’ambassade française une pyramide sur laquelle seraient inscrits l’outrage fait à Créqui et la réparation obtenue.
Nous passons d’autres sacrifices.
Pendant qu’on bâtissait la pyramide, le Père des fidèles fut obligé d’envoyer le cardinal Chigi, son neveu, avec la qualité de légat a latere, faire des excuses formelles à la cour de Versailles. Ce qui eut lieu avec un grand éclat en l’an 1664.
Quand les fidèles Corses, qui se trouvaient si heureux de vivre auprès et sous les yeux du Saint-Père, quand ils apprirent que leur corps était dissous et qu’il leur fallait quitter Rome, ce fut pour eux une immense désolation; et alors une de leurs vivandières, qui était vocératrice, psalmodia quelques strophes d’assonances dont on a conservé celle-ci, que nous traduisons fidèlement:
De cet abus de la force
Le monde se souviendra;
Et l’affront fait à la Corse,
Un jour, Dieu le vengera....
Si les jours de Dieu sont comme mille ans et mille ans devant lui comme un jour , si Dieu est patient parce qu’il est éternel, comme dit saint Augustin, il agit à son heure.
Or, le père François Annat, de la compagnie de Jésus, homme de science et de solide vertu, devenu confesseur de Louis XIV, parvint à faire comprendre à son royal pénitent que Dieu lui demanderait compte des outrages faits par lui ou en son nom au successeur de saint Pierre; et le roi, que son orgueil retint encore quelque temps, se rendit, à la mort d’Alexandre VII. Il fit abattre et détruire la pyramide injurieuse, aux premiers jours du règne de son successeur Clément IX. Le 15 août 1669, toute trace de ce triste monument disparut, et ce même jour de l’an 1769, justement un siècle après, naissait en l’île de Corse un enfant qui allait grandir pour occuper le trône de Louis XIV.
Un an auparavant, la Corse était devenue française.
Pour compléter les réparations, la maison de Créqui s’éteignit en 1801; et la prévision de la vocératrice était accomplie.
II. — LE QUINZE AOUT 1769.
Table des matières
Que pensez-vous que sera un jour cet enfant?
SAINT Luc, chap. I, vers. 66.
Et le 15 août de l’année 1769, la sainte Vierge, en ce jour de sa glorieuse fête, bénissait un enfant qui naissait de parents fidèles à Ajaccio, capitale de cette île de Corse, devenue terre française.
La mère de cet enfant, la noble dame Letizia Ramolino, tendrement dévouée à Marie, assistait, dans l’église de Notre-Dame d’Ajaccio, à la messe solennelle de ce grand jour. Vers la fin de l’auguste sacrifice, pressée par les premiers symptômes de la délivrance, elle regagnait en hâte sa demeure. Ce n’était pas le courage qui manquait en elle, car, quoiqu’elle n’eût alors que dix-neuf ans, elle avait suivi à cheval son mari dans les guerres dont la Corse sortait à peine, et l’enfant qu’elle portait avait assisté dans son sein à des batailles.
Dès qu’elle eut mis le pied dans sa maison, elle n’eut pas le temps de gagner son lit: elle s’affaissa au milieu de son salon, sur un tapis de famille qui représentait en broderies les paladins de la Judée autour du roi prophète, de ce roi David qui, de fils d’un berger, devint un grand monarque; et là, après de légères douleurs, elle mit au monde un enfant qui sera un jour Napoléon, premier de ce nom en France.
C’était à l’heure de midi; et cet enfant mystérieusement donné à la France cicatrisera les plaies que les philosophes et les jansénistes vont faire à l’Église: il ramènera à la Vierge divine les hommages voués par Louis XIII; et, fidèle à Marie, il verra son nom fêté dans l’auréole de la Reine des cieux triomphante.
On lui donna le nom de Napoléon, qui était aussi un présage de gloire.
Charles Bonaparte, l’heureux père, était absent lors de cette naissance. En attendant son retour et celui de son grand-oncle Napoléon Bonaparte d’Ornano, on ondoya l’enfant, avec licence de son autre oncle, Lucien, archidiacre d’Ajaccio; et il ne reçut le sacrement de baptême qu’à l’âge de près de deux ans. En voici l’acte:
» L’an 1771, le 21 juillet, ont été faites par moi soussigné, économe, les saintes cérémonies et les prières sur Napoléon, fils né du légitime mariage du seigneur Charles-Marie Bonaparte, et de dame Marie Letizia, son épouse; lequel avait été ondoyé à la maison, avec la permission du très-révérend Lucien Bonaparte, étant né le 15 août 1769. Ont assisté aux saintes cérémonies: pour parrain, l’illustrissime Laurent Giubega de Calvi, procureur du roi; et pour marraine, la dame Geltrude, épouse du sieur Nicolas Paravicino; présent le père. Lesquels ont signé ci-dessous:
» Jean-Baptiste DIAMANTE, économe d’Ajaccio; Laurent GIUBEGA; Geltrude PARAVICINO; Charles BONAPARTE ...
» Coté et paraphé par François Cunco, conseiller du Roi et juge royal de la province d’Ajaccio.»
III. — L’ENFANCE DE NAPOLÉON.
Table des matières
J’entrai à Brienne, dit Napoléon: j’étais heureux.
Mémoires d’Antomarchi.
L’enfance de Napoléon fit tout d’abord présager quelque chose de grand. Il avait une tête forte et remarquable. Ses délassements étaient sérieux. Il ne se plaisait qu’aux études précises, la géographie et l’histoire. Il était pieux et tendre.
«J’ai toujours trouvé, disait-il dans son exil de Sainte-Hélène, j’ai toujours trouvé un charme infini à me rappeler la piété de mon enfance et ces bonnes prières que je faisais sur les genoux de notre vieil oncle (l’archidiacre Lucien). Quand il nous enseignait la religion, il nous disait: «Priez, mes enfants, et Dieu vous aidera.»
L’enfant du 15 août avait le cœur généreux. Un jour, une corbeille de raisins et de figues, envoyée par l’oncle archidiacre, fut dévorée en cachette par les enfants. On en soupçonna ou peut-être on en accusa Napoléon, qui nia le fait. En le voyant embarrassé de cette enquête, on le crut coupable. On l’engagea donc à confesser, pour obtenir son pardon. Mais il nia plus fermement. Alors il fut châtié, et condamné à ne manger pendant trois jours que du pain et du fromage. Il subit ces peines en silence.
Le quatrième jour, une amie d’Élisa, instruite de ces détails, vint déclarer que c’était elle qui, avec Élisa, avait dévasté la corbeille. On reconnut alors que Napoléon le savait et qu’il avait mieux aimé souffrir que dénoncer.
L’oncle Lucien fut frappé de ce caractère; et lorsqu’on parla de mettre les enfants aux éludes, ce qui devait les séparer, il demanda qu’on les lui amenât, car il était alité et sentait sa fin prochaine. Quand il les vit tous autour de lui, il prit la main de Joseph: «Tu es l’aîné de la famille, lui dit-il; mais n’oublie jamais que Napoléon en est le chef.»
C’était une prophétie, et nous avons vu son accomplissement.
Le père du jeune Napoléon l’emmena au collége d’Autun, où il entra le 1er janvier 1777. Mais Louis XVI avait établi en France douze écoles militaires. Charles-Bonaparte espérait obtenir du roi l’admission de son fils dans une de ces écoles. Il l’obtint assez vite; et l’enfant, qui se trouvait tristement dépaysé à Autun, avec des élèves dont il n’entendait pas la langue et qui ne comprenaient pas la sienne, avait subi là, pendant trois mois et demi, une espèce d’exil affligeant. Il fut donc comblé de joie lorsque son père vint lui annoncer qu’il était admis à l’école militaire de Brienne. Il y entra le 23 avril de cette même année 1777, et dès lors il respira.
On l’a représenté, dans cette école célèbre, comme un enfant bourru, taciturne, exigeant, ce qui est totalement faux. Le comte de Las Cases dit au contraire qu’au rebours de toutes les histoires apocryphes, «il était doux, tranquille, appliqué, d’une grande sensibilité ; qu’il avait profondément l’estime de ses maîtres, l’affection de ses condisciples, et qu’on jugeait qu’il y avait en lui l’étoffe d’un homme extraordinaire. «Le vénérable abbé Fournerot, dans son beau pensionnat de Troyes, sous le Consulat et sous l’Empire, citait fréquemment à ses nombreux élèves l’illustre écolier de Brienne, dont il avait suivi toutes les études; il le représentait comme un modèle de régularité, de discipline, d’intelligence, de douceur, de respect pour ses parents et pour ses maîtres, de constance dans ses affections.»
A l’appui de ce que nous citons, Napoléon disait à Sainte-Hélène: «Dans ma pensée et dans mon cœur, Brienne est
» toujours ma patrie. C’est là que j’ai reçu les premières
» impressions qui font un homme.»
Cependant on a prêté à cette jeune âme, si belle et si pure, des actes singuliers. Nous voulons parler de lettres, supposées écrites par lui à son père, pour lui demander de l’argent, afin de ne pas paraître plus pauvre que ses camarades. Or ses camarades recevaient comme lui six sous par semaine pour leurs menus plaisirs, et aucun des élèves ne pouvait recevoir autre chose de ses parents.
La meilleure réponse à ces stupidités, c’est la conduite du jeune Corse à l’école militaire de Brienne. Il était pieux, très-assidu au travail, ennemi des lectures frivoles, lisant dans ses moments de repos les livres d’histoire et de géographie, les vies des hommes illustres de l’antiquité, étudiant Polybe et Arrien, faisant peu de progrès dans les langues, excepté le français, qu’il apprit très-vite.
Dans ses récréations il s’occupait avec ses condisciples, en hiver surtout, à des opérations militaires. Il était constamment le premier et le plus fort de tous les élèves dans les mathématiques.
Il se prépara admirablement à sa première communion, qui eut lieu le 14 juin de l’année 1781. Il a dit plus tard que ce jour-là était le plus heureux de sa vie.
En sortant de la messe de ce grand jour, qui était cette année-là le jour de la Fête-Dieu, il écrivait, dans le transport de sa pieuse joie, une longue et touchante lettre à celui de ses oncles qui fut depuis le cardinal Fesch. Le bon cardinal en a cité quelques passages à M. Olivier Fulgence, à Rome:
«Mon cher oncle, écrivait-il, rien n’est comparable aux
» joies que j’éprouve; je voudrais consacrer à Dieu ma force
» tout entière et combattre pour lui, au moins de la parole.
» Les occupations de l’école ne me permettent pas de me
» livrer à la vie contemplative, mais au moins je sens avec un
» bonheur réel qu’à travers mes travaux et la carrière d’épée
» où je m’engage, je marche catholique et dans la foi de
» mon père....»
Il avait fait sa première communion par les soins du bon et grave M. Geoffroy, curé de Brienne. Il fut confirmé peu après, et on a fait à ce sujet un conte encore. Le grand vicaire du prélat qui conférait le sacrement lui demandant son nom, il répondit: «Napoléon.» Le grand vicaire répliqua: «Mais ce saint-là n’est pas dans le calendrier?»
Le conte dit que le jeune Bonaparte s’écria: «Je le crois bien, c’est un saint corse!» tandis qu’il répondit très-doucement: «Le calendrier ne peut pas contenir tous les saints que l’Église honore.»
Il avait douze ans.
Lorsqu’il était encore à Ajaccio, dans sa famille; où il croissait en âge et en intelligence, ses goûts militaires s’étaient révélés déjà. Il avait un petit canon de cuivre, qui faisait son bonheur et ses plus chers délassements. Dans les deux années qui suivirent sa première communion, quand il n’étudiait pas, pendant les récréations, il jouait au soldat. Il devint successivement, dans la petite troupe des élèves, caporal, sergent, sergent-major, commandant.
Il devait ces dignités à l’affection de ses camarades. Il n’était pas moins aimé et admiré de ses maîtres, qui voyaient en lui un bel avenir. En 1783, le duc d’Orléans, venu à Brienne pour présider, de la part du Roi, la distribution des prix, assista à un examen où il fut si étonné des connaissances et du jugement solide du jeune Corse, qu’il lui mit sur la tête une couronne de chêne. Napoléon la conservait encore lorsqu’il fut élevé au trône.
Pendant le rude hiver de 1783 à 1784, il organisa avec la neige, qui était abondante, des siéges et des combats. Sous ses ordres, les élèves qui l’aimaient firent avec la neige des remparts et des tranchées. On attaqua et on résista avec des projectiles que la neige fournissait encore. Ces jeux vaillants ont été représentés plusieurs fois dans nos gravures et nos albums.
En 1784, il fut proposé pour être admis à l’École militaire de Paris; il y entra le 17 octobre de cette même année, avec des certificats qui le patronnèrent et que nous devons reproduire.
M. de Kéralio, inspecteur des écoles militaires et savant académicien, qui a laissé des ouvrages utiles, rendit de lui ce témoignage:
«Napoléon de Buonaparte, né le 15 août 1769, taille de
» 4 pieds 10 pouces 11 lignes, a fait sa quatrième. De bonne
» constitution; santé excellente; caractère soumis, honnête,
» reconnaissant; conduite très-régulière; s’est toujours dis-
» tingué par son application aux mathématiques. Il sait très-
» passablement son histoire et sa géographie. Il est assez
» faible pour les exercices d’agrément; et pour le latin, il n’a
» fait que sa quatrième. Ce sera un excellent marin. Il mérite
» de passer à l’École militaire de Paris.»
Et comme on objectait a Kéralio la grande jeunesse de Napoléon, il répondit: «Je sais ce que je fais. Je vois la un germe qu’on ne saurait trop cultiver.»
Le savant Domairon (car ces écoles de religieux et de prêtres avaient toujours d’excellents maîtres), professant les belles-lettres à l’école militaire de Brienne, disait des amplifications du jeune Napoléon que c’était du granit chauffé au volcan.
Son professeur d’histoire, M. de l’Éguille, le caractérisait ainsi: «Corse de naissance, il ira loin, si les circonstances le favorisent .»
Il fut bien accueilli par ses nouveaux condisciples, et parmi eux il se fit des amis, qu’il n’oublia pas plus que ses maîtres et ses camarades de Brienne . Mais l’École militaire de Paris n’était pas aussi sérieusement organisée que celle de Brienne. Les élèves étaient presque tous des viveurs, comme on dit aujourd’hui, qui ne recherchaient que le luxe, les dissipations et les jeux. Quoiqu’il n’eût que quinze ans, le jeune Bonaparte eut la hardiesse d’adresser au directeur de l’École un mémoire où il lui représentait que si on voulait faire de bons officiers, il fallait substituer aux vains délassements la discipline, le travail, la sobriété et l’ordre. Il posait là des règles qu’il devait établir plus tard dans les écoles militaires de Saint-Germain, de Fontainebleau, de Saint-Cyr et de la Flèche.
Il ne resta que dix mois à l’École militaire de Paris. A la fin d’août 1785, ayant subi devant le savant Laplace un examen dont il sortit avec triomphe, il fut inscrit sur la liste des élèves jugés capables d’être officiers, avec cette mention:
«Napoléon Bonaparte, né en Corse; réservé et studieux; préfère l’étude à toute espèce d’amusement; se plaît à la lecture des bons auteurs; très-appliqué aux sciences abstraites; peu curieux des autres; connaissant à fond les mathématiques et la géographie, silencieux, aimant la solitude; parlant peu, énergique dans ses réponses, prompt et sérieux dans ses reparties. Ce jeune homme est digne d’être protégé.»
Il reçut son brevet de sous-lieutenant d’artillerie et prit rang dans l’armée le 1er septembre 1785.