Kitabı oku: «Histoire de Jean-l'ont-pris, conte languedocien du XVIIIe siècle»

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Jules Troubat, Jean-Baptiste Favre

Histoire de Jean-l'ont-pris, conte languedocien du XVIIIe siècle


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066322984

Table des matières

UN POETE PATOIS

HISTOIRE DE Jean-l’ont-pris

APPENDICE

DE LA Démonialité ET DES ANIMAUX INCUBES ET SUCCUBES


A MON AMI

CÉLESTIN SOULAS

Conseiller municipal à Montpellier

L’idée première de ce petit livre appartient à votre frère. En vous le dédiant, je ne fais qu’acquitter une dette envers sa mémoire.

J. T.


UN POETE PATOIS

Table des matières

AU XVIIIe SIÈCLE

L’ABBÉ FAVRE

IL n’est pas de poëte patois plus populaire en Languedoc que l’abbé Favre. C’est le grand poëte comique de la contrée. Un admirateur enthousiaste et fanatique de ses œuvres disait: «Sa gaîté ferait rire un mort.» Les Languedociens l’aiment et l’admirent, et rient de confiance à son seul nom, comme les Espagnols au nom de Cervantes. Les vieilles femmes, dans le Midi, lisent l’abbé Favre sans lunettes: elles le savent par cœur. Il entre dans l’éducation de l’enfance bien avant La Fontaine. On connaît à Montpellier un père qui réveillait. tous les matins son fils, un enfant de six ans, en lui récitant la fameuse tirade du Sermon de M. Sistre. C’était un procédé de réveille-matin renouvelé, sans qu’on s’en doutât, du père de Montaigne: on sait que pour maintenir son fils en bonne humeur le reste du jour, ce dernier s’arrangeait pour que l’enfant (le petit Montaigne) eût le rire à la bouche à son réveil. La gloire de l’abbé Favre dure depuis près de cent ans dans le Midi et n’est pas près de s’éteindre: chacune des éditions de ses œuvres est enlevée comme du pain après une disette; on le réimprime encore en ce moment même à grands frais à Montpellier, et un très-habile artiste, M. Édouard Marsal, s’est chargé de le couvrir de dessins qui parlent aux yeux et rappellent aussitôt le texte.

Cette popularité immense de l’abbé Favre, dont on ne cite pas deux exemples dans le Midi, et qui va toujours croissant d’une génération à l’autre, est due surtout à l’expression réelle et sincère de l’esprit local et méridional qui se retrouve dans ses vers, et qui les grave dans toutes les mémoires. Il a parlé la vraie langue du peuple, celle des paysans, non pas un patois savant et distingué, mais celui que tout le monde comprend encore de nos jours. Sa malice s’exerce sur tout ce qui l’entoure et lui tombe sous la main: il n’épargne rien de ce qui prête à rire. Il est le véritable interprète des mœurs et des passions de clocher qui s’agitent dans le petit monde où il vit. Son champ d’observation n’est pas très-étendu, mais il s’y tient comme un vrai moraliste, et il n’en laisse rien perdre. Le cœur des paysans se montre à lui à nu, et il lit dedans comme dans un livre. Deux petites comédies sur l’amour et la cupidité à la campagne, le Trésor de Substantion et l’Opéra d’Aubais, sont deux chefs-d’œuvre d’esprit et de malice. Son Histoire de Jean-l’an-près (Histoire de Jean-l’ont-pris), un conte à titre bizarre, mais qui s’explique à la lecture, est un récit à mourir de rire, dans lequel un rustre s’ouvre à son seigneur de toutes les turpitudes dont sont capables les gens de campagne. Et le seigneur en apprend de belles! On n’a jamais peint plus cruellement les paysans, même depuis Balzac, qui ne les a pas épargnés. Il faut espérer pour la nature humaine qu’il se sont modifiés depuis près d’un siècle que cette étude réaliste a été écrite par un curé observateur et malin qui vivait au milieu d’eux.

Un beau thème encore à plaisanterie, et dans lequel on ne peut pas dire non plus que l’abbé Favre n’entendait pas malice, c’est le clergé. Sur ce chapitre, l’abbé Favre devient tout à fait un rieur de la famille de Rabelais. Son fameux poème héroï-comique, le Siége de Caderousse, qui rappelle au début le Lutrin de Boileau, semble inspiré de l’esprit gallican qui animait le grand satirique au XVIIe siècle. L’abbé Favre s’y moque du clergé romain et de toute l’autorité ecclésiastique qui régnait alors en Avignon (comme on disait autrefois). Sous une apparence bouffonne, ce poëme est une vraie satire de toute la catholicité avignonnaise, du temps de l’occupation papale, dont l’abbé Favre, mort en 1783, n’a pas vu la fin.

La famine est dans Avignon, et Monseigneur Doria, le vice-légat du pape, n’a bientôt plus rien lui-même à se mettre sous la dent. Il a envoyé une première fois demander du blé gratis à Caderousse; mais cette ville, qui pouvait en donner, a reçu l’ambassade à coups de bâton, et elle a même poussé l’insolence jusqu’à répondre que le vice-légat aille se faire... sucre. Le délégué du Saint-Siége sait bien à quoi s’en tenir sur ce mot, mais il voudrait avoir l’opinion des hautes lumières de l’Église, et il mande à l’instant, devant sa porte, tous les capucins, dominicains, bénédictins, carmes, «enfin toute la race — de bénéfice et de besace » pour savoir comment il doit prendre la chose. Le père lecteur des cordeliers est appelé le premier à donner son avis:

«Je dis, répond celui-ci,

Que ce mot n’a pas bonne odeur,

Qu’il est sale, et que sans plus attendre,

Je vous conseille de le faire rendre

Dans une lettre, bien plié,

Aux consuls qui vous l’ont envoyé ;

Car c’est une vertu morale

D’éloigner de soi tout scandale,

Et je veux passer pour un sot

S’il y en a de pire que ce mot.»

Après le cordelier, c’est au tour du père Pancrace, un capucin de renom, à parler. Celui-ci s’exprime en ces termes:

«Le mot sucre, à certain égard,

Peut être pris en bonne part;

Si, par exemple, une dévote,

Nous envoie fraises et compote,

Tourtes, biscuits, et cœtera,

Selon le caprice qu’elle aura,

L’on ne refuse pas l’offrande,

Pour tant de sucre qu’elle y mette;

Et l’on sait que dans ce cas

Le sucre ne scandalise pas;

Mais quand sucre, dit en colère,

Veut dire lanlira... lanlère...

Quand c’est un homme qui le dit

Sans fraises, tourtes ni biscuits,

Oh! certes, il n’y a rien qui empêche

Qu’alors la chose ne nous fâche,

Parce que le mot est trop ordurier

Pour être pris en bonne part.

Or, dans cette circonstance,

Caderousse à Votre Excellence

N’a envoyé par ici

Que du sucre de porte-faix;

Donc, puisque vous voulez que je m’explique,

Ce peuple est hérétique,

Digne d’être excommunié

Pour le scandale qu’il a donné.»

On pense involontairement à Vert-Vert en lisant toutes ces distinctions monacales à propos de sucre. — Mgr Doria invite alors quelqu’un «de la clique — du généreux Saint Dominique» à faire entendre ce qu’elle pense du cas:

Aimable comme feu Pilate,

Père Ambroise, en haussant la patte:

«Ah! dit-il, où étais-je autrefois

Pour fricasser les Albigeois?

Je les aurais réduits en purée

Ou mangés en galimafrée,

Si je m’étais senti l’appétit

Qui me dévore par ici.

Ainsi l’on punit la sottise

De tout homme qui scandalise,

Et vous êtes un fou si vous souffrez

L’audace de pareilles gens.

Il faut, pour votre gloire outragée,

Faire faire une sainte croisade,

Armer contre eux Avignon,

Et leur aller demander raison.

Un homme qu’on envoie faire sucre,

Quand il le souffre, est un bélître;

Je ne dis pas que vous le soyez,

Mais nous avons peur que vous ne le deveniez.»

Comme on le voit, chacun parle dans son ton et selon l’esprit de son Ordre. C’est l’opinion du père Ambroise qui prédomine, et le siége de Caderousse est décidé. A la suite de cette délibération prise en plein air, comme du temps des croisades, et sous le stimulant de la goinfrerie non satisfaite qui les pousse, les moines vont haranguer le peuple et l’exciter à prendre les armes. «Nous autres, disent-ils en terminant, nous serons à la tête pour sanctifier la bataille.» — Tous répondirent: Amen. — Le lendemain, de grand matin, toute une armée est en campagne. Elle est l’objet d’une description des plus amusantes. Un imagier d’Épinal en aurait pu faire le sujet d’une de ces estampes joyeuses qui sont les origines de l’art populaire en France et que recherchent actuellement les fins amateurs d’érudition artistique; mais laissons la parole à l’abbé Favre:

Le lendemain, dès que l’Aurore

Montra un peu le nez dehors

Là-haut sur le palier du jour,

On fit battre le tambour.

Sur-le-champ tout se réveille,

Se secoue , se lève, s’habille,

Et se rend de tout côté

Aux ordres du vice-légat.

Lui qui déjà les attendait,

Pécayre ! en attendant il déjeunait;

Ce qui fut un aiguillon

Qui piqua tout Avignon.

Ce moment-là la populace

Aurait voulu être à sa place,

Et disait en le regardant:

«Ah! quand en ferons-nous autant!»

Monseigneur vint sur la porte

Quand il vit l’armée assez forte.

Il y avait trois mille fantassins,

Non pas, si vous voulez, des plus mutins,

Ni même d’un air fort redoutable,

Mais d’un appétit indomptable.

En tête deux cents officiers

Et neuf cent quatorze aumôniers.

Les compagnies et les brigades

Étaient chacune bien armées.

La troupe leste des tailleurs

Avait ses grands ciseaux voleurs

Et devait suivre la bannière

De sainte Lucie, couturière.

Les ouvriers de la poix qui venaient après,

C’est-à-dire les cordonniers

Et tout ce qui tient de l’espèce,

Sans compter leur bonne alène,

Avaient encore à leur côté

Un tranchet bravement pendu;

Et d’une manière guerrière,

Le tire-pied en sautoir,

Ils se rangèrent d’un air faquin

Sous l’étendard de saint Crépin.

Les fraters , habiles goinfres,

Suivaient les apothicaires,

Qui par là-bas (à Caderousse) devaient jeter

De grands pots d’assa fetida.

Leurs armes étaient des spatules,

Des seringues et des canules...

La faculté des maréchaux (les maréchaux-

Dignes médecins des chevaux, (ferrants),

Agrégés au corps des châtreurs ,

Fiers ivrognes, rudes mangeurs,

Portaient d’un air triomphant

Leur redoutable boutoir .

Leur étendard représentait

Un âne que l’un d’eux chaussait,

Et qui sur les dents lui rendait

Amplement grâce à coups de pied.

La devise était: Ma tendresse

Lui rend caresse pour caresse.

Les plâtriers, traceurs, maçons,

Maîtres, manœuvres et garçons,

Avec leur marteau et leur truelle,

Tenaient une mine risible.

Sur leur étendard découvert

L’on voyait tomber d’un toit

Un manœuvre qui se dépêchait

Comme si la chose pressait;

En bas il y avait pour écriteau:

Ne vous impatientez pas, j’y serai bientôt...

Restons sur la bonne bouche. Aux derniers les bons: les soldats du pape ne pouvaient être oubliés dans ce cortège comique; ils y brillent, mais par leur absence:

Quelqu’un maintenant viendra me dire:

Mon pauvre ami, vous voulez rire;

Dans le nombre vous n’avez pas compté

Du pape le moindre soldat.

Comment! cette belle troupe

Avait donc renoncé à la soupe?...

Non pas: mais elle hait les assauts,

Et elle n’aime pas les coups.

Elle resta par prudence à la ville,

Où elle ne fut pas inutile:

Car elle priait Dieu tout le jour

Pour l’armée et pour son retour...

Quand l’abbé Favre se moquait ainsi des papalins d’Avignon, il était bien dans l’humeur et selon le tempérament de nos pères. Il ne faudrait pas exagérer l’importance de ces satires et de ces épigrammes. Elles ont leur origine dans ce vieux fonds français et rabelaisien auquel l’abbé Favre se rattachait, et dont on retrouve la source première dans les fabliaux du moyen âge. Piron, cet esprit bourguignon, tant assaisonné de sel gaulois, y avait largement puisé : l’abbé Favre était de même trempe, et il n’avait rien perdu de sa province; car il faut faire aussi la part de l’esprit provincial dans ces plaisanteries qu’on vient de lire contre les gens d’Avignon.

L’abbé Favre faisait à sa manière, selon l’accent et l’esprit du cru, dans ses satires provinciales, la petite guerre qu’entretenait Piron contre les Beaunois, au temps de sa jeunesse, et qui existait partout alors dans l’ancienne France. Il ne faut pas s’y arrêter outre mesure de nos jours. Ce sont lazzis de petite ville.

On est porté d’ailleurs à charger un peu, toutes les fois qu’on veut mettre les rieurs de son côté, et c’est le cas de l’abbé Favre dans le Siége de Caderousse. Certaines plaisanteries n’y sont guère de mise en français, excepté dans l’ancien Théâtre de la Foire, et un méridional seul, qui les comprend dans le texte, peut se complaire à les lire. Cela ne manque certainement ni d’esprit ni de verve, mais ces descriptions de combats et de batailles qui remplissent le troisième chant, et dans lesquels l’artillerie des apothicaires joue un rôle si important et si facétieux, déroutent l’analyse et défient toute traduction, du moins littérale et en vile prose . Nous n’y trouvons de possible encore à glaner qu’un bon calembour dans la bouche d’un moine, qui est bien tout le contraire de frère Jean des Entommeures. Le conseil de guerre s’est assemblé sous les murs de Caderousse pour délibérer sur ce qu’il y avait à faire; on y voit figurer sept capucins, neuf cordeliers, un carme, etc.

D’abord tons se regardèrent

Et l’un à l’autre se demandèrent:

«Puisqu’il s’agit d’un siége ici,

Qu’est-ce qu’un siége, mon ami?»

Un moine dit: «Pour le faire,

Il faut envoyer chercher un chaisier,

Le plus adroit de son métier.»

Un autre dit qu’un menuisier

Ferait la chose plus solide;

D’autres qu’el e serait plus jolie

Si l’on employait un tourneur

Qui avait fait les formes du chœur

A l’église de Sainte-Agricole.

C’est le même esprit de plaisanterie qui continue; cette fois l’abbé Favre veut faire passer les gens d’Avignon pour de bonnes gens de Turcoing ou de Lunel, ou bien encore des Martigues.

Ces esprits railleurs ne savent pas assez résister à l’humeur qui les pousse; ils ne se contentent pas de mordre sur le prochain dans leurs écrits, il faut encore qu’ils fassent de la satire en action. C’est ainsi, dit-on, que Boileau, qui avait le tempérament d’un parfait comédien dans la vie, a été cause de la mort du poëte Chapelain en le poursuivant non pas seulement avec l’histoire de la perruque, mais encore de ses sarcasmes en toute rencontre. S’il faut en croire une vieille anecdote peut-être toujours inédite, une aventure analogue, pouvant occasionner la mort d’un homme, pour avoir voulu trop rire à ses dépens, faillit arriver à l’abbé Favre dans sa jeunesse. Il était alors attaché au clergé même d’Avignon, et l’on comprend que, nourri dans le sérail, il en ait si bien connu les détours. Mais cela ne lui donnait pas raison dans l’anecdote qu’on va lire. Elle témoigne tout au plus de sa causticité sans cesse en éveil. C’est un chanoine qui faillit en être la victime. L’histoire est assez difficile à raconter. L’abbé Favre avait remarqué que le bon chanoine en question, toutes les fois qu’il venait s’asseoir à son banc pour célébrer l’office, avait coutume de retrousser tous ses vêtements pendant l’été et de s’endormir sur son siége. Le jeune et malin prêtre, qui le guettait, n’imagina rien de mieux un jour que de coller de la poix sur son fauteuil. Les conséquences de cette mauvaise plaisanterie furent terribles. Le pauvre chanoine en fit une cruelle maladie. Quant à l’auteur de cette horrible farce, il fut puni sévèrement par une détention assez longue dans un séminaire.

Cette anecdote nous servira de transition pour aborder celle de ses œuvres qui n’a pas le moins contribué à rendre son nom populaire dans tout le Midi, le Sermon de monsieur Sistre.

Quoi qu’on puisse penser de cette plaisanterie sur un curé de village, elle est plus joyeuse encore que méchante, et elle a également ses racines dans le vieil esprit français. De tout temps, les curés en chaire ont été l’objet de ces innocentes satires, et il ne faudrait pas trop s’émouvoir de la suivante.

M. Sistre était un bon curé de village qui ne prêchait que quatre fois par an, aux plus grandes fêtes; il faisait ses sermons en patois, parce que c’était plus facile pour lui que de les dire en français; seulement il y mêlait un peu de français, de temps en temps, quand cela lui venait. Il y avait dans son auditoire un nègre nommé Simon, le mari de sa gouvernante, qui écoutait ses sermons avec une admiration béate et buvait tout ce que disait son maître. Quand M. le curé s’embrouillait dans son éloquence, ce qui arrivait souvent, tout le monde riait, mais le bon nègre pleurait, «comme doit faire un bon chrétien». Un jour donc, après avoir bu un coup , M. Sistre, moitié patois, moitié français, prêcha le sermon que voici:

«Non, mes chers enfants, dans la vie ,

Il n’y a pas de plus horrible péché,

Après celui de l’impureté,

Que celui de l’ivrognerie;

Car qui boit trop perd la raison;

Qui perd la raison est capable

De toute mauvaise ACTIOUN,

Et devient la proie du diable.

Déjà cet horrible DÉMOUN

Prépare fagots et CHARBOUN

Pour vous faire rôtir le rable.

Hélas! quel sort misérable!

Je vous vois sans RÉMISSIOUN

Plus noirs que le DOS de SIMOUN;

Et certes ce n’est pas peu dire.

Ceux de vous qui ne l’ont pas vu

Peut-être croiraient que c’est pour rire:

Allons, Simon... ,

Fais voir à toute l’assistance,

Dans ce miroir de damné,

De quel air l’on sera peint

Pour trop aimer l’intempérance.»

Simon, qui était fait au métier,

Tourne l’échine au bénitier...

Nous côtoyons le Lutrin vivant de Gresset, et c’est notre excuse en français. — Nous continuons la traduction dans ce qu’elle a de possible:

Hommes, femmes, tout frémissait...

Du succès de sa rhétorique

Monsieur Sistre s’applaudissait;

Les jeunes filles pliaient sur leurs jarrets ;

De plus hardies regardaient sans en faire le

semblant ;

Les petits enfants avaient la chair de poule ;

Au mieux tout réussissait...

Quand intervient Louise, la femme de Simon, qui crie à ce dernier: «Vilenie, saleté,» et tout un chapelet d’injures, fort en usage dans l’ancien patois . La femme de Simon est indignée:

«Que ne changeais-tu, lui crie-t-elle, de chemise?...»

Mais Simon, sans désemparer

Et sans quitter son attitude, lui répond: «Tais-

toi, bavarde,

Toujours tu veux partout te fourrer;

Tu babilles comme une imbécile;

Et prends-t’en à monsieur le prieur :

Qui devinait, par ma foi!

Qu’il prêcherait cet évangile?»

Ce badinage n’a pas plus de quatre-vingts vers de huit pieds et court vite, heureusement, en raison même de la légèreté du fond et de la forme, ne laissant après lui qu’un long éclat de rire.

Le sermon en patois de M. Sistre nous rappelle encore une anecdote sur l’abbé Favre, qui, si elle n’est pas vraie, est bien trouvée. Elle est du moins bien dans le ton et semble empruntée à quelque recueil de vieux et joyeux devis; nous l’avons entendu raconter par un habitant de Celleneuve , qui la tenait lui-même probablement de son père, contemporain de l’abbé Favre.

Il paraît donc que l’abbé Favre, comme le bon M. Sistre, parlait lui-même en patois aux enfants quand il leur enseignait le catéchisme. Il se faisait ainsi mieux comprendre de ses petits paroissiens, à qui la langue française, en ce temps-là surtout, n’était pas très-familière. Le berger parlait la même langue que le troupeau, ce qui ne pouvait pas nuire à l’enseignement du catéchisme. C’était une façon d’interpréter la belle parole d’Évangile: Laissez venir à moi les petits enfants. Mais cette manière toute simple et à la bonne franquette de pratiquer les devoirs de son état, en y mettant peut-être un peu de malice et beaucoup de naturel, fut incriminée auprès de l’évêque de Montpellier.

L’abbé Favre fut mandé un jour à l’évêché. On avait des reproches à lui adresser sur sa façon de catéchiser les enfants. Il donna des explications, et n’eut pas de peine à se justifier de toutes les accusations portées contre lui, car on l’avait beaucoup dénigré. A quelque temps de là, il reçut à Celleneuve la visite d’un capucin qui venait quelquefois se faire héberger à la cure, et pour lequel on se mettait en frais de cuisine. L’abbé Favre l’accueillit comme à l’ordinaire, mais il avait pu se convaincre que c’était lui qui l’avait dénoncé à l’évêque. Il l’y fit assister, selon sa coutume, au catéchisme, et quoique le capucin s’en défendît un peu ce jour-là : mais le curé tenait à lui faire constater les progrès que les enfants avaient faits depuis sa dernière visite, et, pour le lui prouver, il en interrogea un sur le mystère de la Sainte-Trinité. L’enfant témoigna par ses réponses qu’il ne comprenait pas bien le mystère d’un Dieu en trois personnes, et alors l’abbé Favre, prenant un exemple frappant à sa portée et à la portée des simples, dit à l’enfant: «Tiens, regarde ce capucin: il est barbu comme un bouc, sanglé comme un âne avec sa corde; il va nu-pieds comme un chien; cela fait en tout trois bêtes, et tu vois bien que ce n’est qu’un capucin.» Le bon père se leva là-dessus, rouge de colère, s’en alla sans prendre congé et ne revint plus. C’est ce que voulait l’abbé Favre.

Sa correspondance manuscrite, déposée à la Bibliothèque de Montpellier, va nous fournir une preuve réelle de ses démêlés avec les moines, qui se constituaient volontiers les espions des curés de campagne; nous extrayons le passage suivant d’une lettre de l’abbé Favre à son neveu, datée de Cournonterral , 7 avril 1777: «Nos affaires avec le vénérable Delort tirent à leur fin, et malgré ses impostures, ses calomnies, ses souplesses, ses lamentations et ses bravades, malgré le soin qu’il avait eu de me barbouiller à l’évêché, j’ai lieu de croire que la conclusion ne lui sera pas honorable. On m’a délivré de lui, c’est toujours quelque chose de gagné, et j’ai eu l’avantage de le convaincre de tant de turpitudes et de mensonges devant M.*** qu’il est à la veille d’être aussi avant dans les bonnes grâces des supérieurs ecclésiastiques qu’il l’était dans celles des supérieurs de son corps. Il s’était en dernier lieu tellement brouillé avec notre prédicateur que la querelle est aujourd’hui entre les mains de ces deux généreux champions. Fasse le ciel qu’ils ne poussent pas trop loin leur ressentiment monastique! Mais comme l’un est de Moissac et l’autre d’Avignon, on a lieu d’espérer que les choses se passeront sans rixe et sans scandale.»

Les Avignonnais sont toujours admis à l’honneur de la plaisanterie de l’abbé Favre; c’est une vieille dent; il les assimile cette fois à des Gascons.

Nous n’avons voulu jusqu’à présent que donner une idée rapide de cet esprit gaulois dans ce qu’il a d’essentiellement languedocien; il est du Midi par tous les pores; il a ses racines dans le terroir et le cru du pays, et il n’imagine rien qui ne s’y rapporte. La satire des gens du lieu perce jusque dans ses parodies burlesques de l’Odyssée et de l’Énéide; il a fait des héros d’Homère et de Virgile de véritables paysans du Midi, qui pensent et s’expriment en patois et citent les noms du moindre hameau de la contrée comme s’ils en étaient. Mais là n’est pas la vraie originalité de l’abbé Favre; nous l’aimons mieux dans ses productions purement locales.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
85 s. 10 illüstrasyon
ISBN:
4064066322984
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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