Kitabı oku: «Guillaume Tell, ou la Suisse libre»

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Jean-Pierre Claris de Florian

Guillaume Tell, ou la Suisse libre


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066329990

Table des matières

LIVRE PREMIER.

LIVRE SECOND.

LIVRE TROISIÈME.

LIVRE QUATRIÈME.


GUILLAUME TELL,

OU

LA SUISSE LIBRE.

LIVRE PREMIER.

Table des matières

AMIS de la liberté, cœurs magnanimes, âmes tendres, vous qui savez mourir pour votre indépendance, et qui ne voulez vivre que pour vos frères, prêtez l’oreille à mes accens. Venez entendre comment un seul homme, né dans un pays sauvage, au milieu d’un peuple courbé sous la verge d’un oppresseur, parvint par son courage à relever ce peuple abattu, à lui donner un nouvel être, à l’instruire enfin de ses droits; droits sacrés, inaliénables, que la nature avait révélés, mais dont l’ignorance et le despotisme firent si long-temps un secret. Cet homme, fils de la nature, proclama les lois de sa mère, s’arma pour les soutenir, réveilla ses compatriotes endormis sous le poids des fers, mit dans leurs mains le soc des charrues changé par lui en glaive des héros, vainquit, dispersa les cohortes que lui opposaient les tyrans, et, dans un siècle barbare, dans des rochers presque inhabitables, sut fonder une retraite à ces deux filles du ciel, consolatrices de la terre, à la raison, à la vertu.

Je ne t’invoque point aujourd’hui, ô divine poésie, toi que j’adorai dès l’enfance, toi dont les mensonges brillans firent ma félicité. Garde tes pinceaux enchanteurs pour les héros dont les images ont besoin d’être embellies. Tes ornemens dépareraient celui que je veux célébrer, tes guirlandes ne conviendraient point à son visage sévère; son regard serein, mais terrible, s’adoucirait trop devant toi. Crains de toucher à sa pompe agreste, laisse-lui son habit de bure, laisse-lui son arc de cormier; qu’il marche seul à travers les rocs, sur le bord des torrens bleuâtres. Suis-le de loin en le regrettant, et jette, d’une main timide, dans les sentiers qu’il a parcourus, les fleurs sauvages de l’églantier.

Au milieu de l’antique Helvétie, dans ce pays si renommé par la valeur de ses habitans, trois cantons, dont l’enceinte étroite est fermée de toutes parts de rochers inaccessibles, avaient conservé ces mœurs simples que le créateur du monde donna d’abord à tous les humains pour les défendre contre le vice. Le travail, la frugalité, la bonne foi, la pudeur, toutes les vertus poursuivies par les conquérans, les rois de la terre, vinrent se cacher derrière ces montagnes. Elles y furent long-temps inconnues, et ne se plaignirent point de leur heureuse obscurité. La liberté vint à son tour s’asseoir sur le haut de ces roches; et, depuis ce jour fortuné, le vrai sage, le vrai héros, ne prononce qu’avec respect les noms d’Uri, de Schwitz, d’Underwald.

Les habitans de ces trois contrées, sans cesse occupés des travaux champêtres, échappèrent pendant plusieurs siècles aux crimes, aux malheurs produits par l’ambition, par les querelles, par le coupable délire de ces nombreux chefs de barbares qui, sur les ruines de l’empire romain, fondèrent une foule d’États, usurpèrent les droits des hommes, gouvernèrent par un code horrible, rédigé par l’ignorance en faveur de la tyrannie et de la superstition. Oubliés, méprisés peut-être par ces dévastateurs du monde, les laboureurs, les pâtres d’Uri, faiblement soumis aux nouveaux Césars, portèrent du moins encore le nom consolant de libres. Ils gardèrent leurs anciennes lois, leurs coutumes, leurs austères mœurs. Tranquilles, maîtres souverains dans leurs paisibles chaumières, les pères de famille vieillissaient en paix, environnés d’amour, de respect. Leurs enfans, ignorans du mal, craignant Dieu, redoutant leur père, ne connaissaient d’autre bonheur, d’autre désir, d’autre espérance, que de ressembler à l’homme de bien dont ils avaient reçu le jour; lui obéir et l’imiter formaient le cercle de leur vie. Ce peuple simple et vertueux, presque ignoré de l’univers, resté seul avec la nature, protégé par sa pauvreté, continuait d’être bon, et pourtant n’était point puni.

Non loin d’Altorff, leur capitale, sur le rivage du lac qui donne à la ville son nom, s’élève une haute montagne, d’où le voyageur, fatigué d’une longue et pénible marche, découvre une foule de vallées, ceintes inégalement par des monts et par des rochers. Des ruisseaux, des torrens rapides, tantôt tombant en cascades et bondissant à travers les rocs, tantôt serpentant dans un lit de mousse, descendent ou se précipitent, arrivent dans les vallons, se mêlent, confondent leurs eaux, arrosent de longues prairies couvertes de troupeaux immenses, et vont se jeter dans les lacs limpides où les taureaux viennent se laver.

Sur la cime de cette montagne était une pauvre chaumière, environnée d’un modique champ, d’un plant de vignes, d’un verger. Un laboureur, un héros, qui s’ignorait encore lui-même, qui ne connaissait de son cœur que son amour pour son pays, Guillaume Tell, à peine à vingt ans, reçut de son père cet héritage. Mon fils, lui dit le vieillard mourant, j’ai travaillé, j’ai vécu. Soixante hivers se sont écoulés dans cet asile paisible, sans que le vice ait osé franchir le seuil de ma porte, sans qu’une seule de mes nuits ait été troublée par les remords. Travaille comme moi, mon fils; comme moi choisis une femme sage, de qui l’amour, la confiance, la douce et patiente amitié double tes plaisirs innocens, prenne la moitié de tes peines. Marie-toi, ô, mon cher Guillaume; l’homme vertueux sans épouse n’est vertueux qu’à demi. Adieu; modère ta douleur. La mort est facile pour l’homme de bien. Quand je t’envoyais porter à nos frères les fruits, le pain dont ils manquaient, n’avais-tu pas du plaisir à venir me rendre compte des bonnes actions dont je t’avais chargé ? Hé bien, mon ami, je vais rendre compte à mon père des bonnes actions dont il me chargea si long-temps. Il me recevra, mon fils, comme je te recevais. Je t’attendrai près de lui. Sois bien aux lieux où je te laisse, sois-y bien tant que tu seras libre; mais si jamais un tyran osait porter la moindre atteinte à notre antique liberté, Guillaume, meurs pour ton pays, tu verras que la mort est douce.

Ces paroles restèrent gravées dans l’âme sensible de Tell. Après avoir rendu les derniers devoirs au vénérable vieillard, après avoir creusé sa tombe au pied d’un sapin, près de sa maison, il se fit serment à lui-même, et jamais il ne viola ce serment, de se rendre seul, chaque soir, sur cette tombe sacrée, de se rappeler toutes ses actions, toutes ses pensées du jour, et de demander à son père s’il était content de son fils.

O combien il dut de vertus à cette obligation pieuse! Combien la crainte de rougir, en interrogeant l’ombre paternelle, accoutuma son âme de feu à vaincre, à dompter ses passions! Maitre de ses plus vifs désirs, faisant tourner jusqu’à leur violence au profit de la sagesse, Tell, héritier des biens de son père, s’imposa des travaux plus forts, obtint de la terre une moisson double, que les pauvres venaient partager. Levé dès l’aube matinale, soutenant d’un bras vigoureux l’extrémité d’une charrue que deux taureaux traînaient avec peine, il enfonçait son fer luisant dans un sol semé de cailloux, hâtait ses animaux tardifs de l’aiguillon qu’il tenait à la main, et, le front ruisselant de sueur, ne se reposait, à la fin du jour, que pour plaindre les infortunés qui n’avaient point de charrue. Cette idée l’accompagnait en ramenant ses taureaux, elle ne le quittait point durant son sommeil; et, le lendemain, dès l’aurore, Tell s’en allait labourer le champ de ses indigens amis; il l’ensemençait pendant leur absence, il se cachait d’eux, non pour leur ôter le plaisir d’être reconnaissans, mais pour s’épargner à lui-même la pudeur de la bienfaisance exercée envers ses égaux. C’étaient là ses soins, ses délassemens: travailler et faire du bien l’occupait et le reposait.

La nature, en douant Guillaume d’une ame si pure et si belle, avait voulu lui donner encore l’adresse, la force du corps. Il surpassait de toute la tête les plus grands de ses compagnons; il gravissait les rocs escarpés, franchissait les larges torrens, s’élançait sur les cimes glacées, prenait les chamois à la course. Ses bras pliaient, rompaient le chêne à peine entamé par la hache, ses épaules le portaient entier avec son immense branchage. Les jours de fêtes, au milieu des jeux que célébraient les jeunes archers, Tell, qui n’avait point d’égal dans l’art de lancer les flèches, se voyait forcé de rester oisif, afin que les prix fussent disputés. On le plaçait, malgré son âge, parmi les vieillards assis pour juger. Là, frémissant de cet honneur, immobile, respirant à peine, il suivait les flèches rapides, applaudissait avec transport l’archer dont les coups approchaient du but, et ses bras, élevés sans cesse, semblaient attendre, pour l’embrasser, un rival digne de lui. Mais, quand les carquois étaient épuisés sans qu’on eût atteint la colombe, lorsque l’oiseau, fatigué de se débattre inutilement, se reposait sur le haut du mât, et regardait d’un œil tranquille ses impuissans ennemis, Guillaume seul se levait, Guillaume prenait son grand arc, ramassait à terre trois flèches: la première, frappant le mât, faisait revoler la colombe; la seconde coupait le cordon qui retenait son pénible vol; la troisième allait la chercher jusqu’au milieu de la nue, et la rapportait palpitante aux pieds des juges étonnés.

Sans s’enorgueillir de tant d’avantages, préférant aux plus éclatans succès la plus obscure des bonnes actions, Tell se reprochait sa lenteur à obéir aux ordres de son père. Tell voulut devenir époux, et la jeune Edmée attira ses vœux. Edmée était la plus chaste, la plus belle des filles d’Uri. L’air qui vient avant la lumière agiter les feuille des arbrisseaux, la source qui filtre du roc, et dont chaque goutte brillante réfléchit les premiers rayons, étaient moins purs que le cœur d’Edmée. La paix, la douceur, la raison, l’avaient choisie pour leur sanctuaire. La vertu, qu’elle possédait sans en connaître même le nom, était pour elle l’existence. Son âme n’aurait pas compris que l’on pût cesser d’être sage autrement qu’en cessant de vivre.

Orpheline et sans fortune, élevée depuis son enfance chez un vieillard, dernier parent de son indigente famille, Edmée gardait les troupeaux de ce vieillard vertueux. Avant que l’aurore vînt éclairer la cime des sombres sapins, Edmée était sur les montagnes, environnée de ses brebis, et faisant tourner le fuseau qui filait l’habit de son bienfaiteur. Elle revenait, avec l’ombre, ranger, disposer la maison, préparer le repas du soir et celui du lendemain, épargner au faible vieillard le souci de rien désirer tandis qu’elle serait absente. Elle se livrait ensuite au sommeil, satisfaite de sa journée, heureuse d’avoir acquitté la douce dette de la reconnaissance, et sûre que le lendemain lui donnerait le même plaisir.

Tell la connut, il l’aima. Tell n’employa point auprès d’elle ces soins attentifs, cette complaisance, cet art inconnu de son cœur, qui profane souvent l’amour en le mêlant à la finesse, qui sait presser ou retarder l’aveu d’un tendre sentiment. Étranger à cette étude, ignorant que le don de plaire pût être distinct du plaisir d’aimer, Tell ne chercha point l’occasion de voir plus souvent Edmée; il ne la suivit point aux montagnes, il ne l’attendit pas le soir lorsqu’elle ramenait son troupeau. Guillaume, au contraire, pendant son absence, allait visiter son vieux bienfaiteur. Là, dans de longs entretiens où présidaient la franchise, l’épanchement, la vérité, Guillaume écoutait le vieillard, qui se plaisait à parler d’Edmée, rapportait ses moindres actions, répétait toutes ses paroles, rendait compte, les larmes aux yeux, de la patience, de la douceur, de l’inépuisable bonté qui lui rendaient chaque jour cette orpheline plus chère. Ces louanges, qui retentissaient au fond de l’âme de Tell, augmentaient plus son amour que la vue de son amante. Elle arrivait pendant ces récits; et Tell lisait sur son front, dans ses regards, dans son air modeste, tout ce qu’il venait d’entendre. Il osait à peine, en tremblant, lui adresser quelques paroles, la quittait bientôt en baissant les yeux, la saluait avec respect et se retirait à pas lents dans son asile solitaire, pour s’occuper d’elle mieux qu’en sa présence.

Enfin, après six mois passés, Guillaume, sûr que son amour était une vertu de plus, résolut de le découvrir à celle qui l’avait fait naître. Seul devant elle, il n’eût ose; mais, plus hardi devant tout le peuple, un jour de fête, au sortir du temple, il attendit la jeune Edmée. Edmée, lui dit-il, je t’aime, je t’honore encore plus; j’étais bon, tu m’as fait sensible; si tu crois être heureuse avec moi, reçois mon cœur et ma main; viens habiter dans ma maison, viens sur la tombe de mon père m’enseigner les vertus qu’il m’aurait apprises. Edmée baissa les yeux, rougit pour la première fois. Bientôt rassurée et tranquille, certaine que ce qu’elle pensait pouvait et devait être dit: Guillaume, répondit-elle, je te rends grâce de m’avoir choisie; satisfaite jusqu’à ce jour de ma paisible félicité, je sens qu’elle doit s’augmenter par le droit si doux de te dire que c’est toi que j’aurais choisi. A ces mots elle lui tend la main, que le jeune Tell presse dans la sienne; ils se regardent, et, sans se parler, tous leurs sermens furent prononcés.

Cet hymen fixa le bonheur dans la chaumière de Tell. Le travail eut pour lui plus de charmes, parce qu’Edmée en recueillait le fruit; le bien qu’il faisait lui sembla plus doux, parce qu’Edmée en était instruite. Toujours ensemble, ou ne se quittant que pour se retrouver bientôt, ils tempéraient, par leur caractère ami de la paix, de la réflexion, cette dangereuse ivresse de l’amour satisfait sans cesse; ils modéraient ses transports par les plaisirs plus durables de l’amitié, de la confiance; par ce respect mutuel, cette crainte tendre et modeste de ne devenir jamais assez dignes l’un de l’autre, cette certitude de rendre leurs âmes plus vertueuses, plus belles, en échangeant toutes leurs pensées, en confondant tous leurs sentimens.

Un fils vint bientôt serrer leurs liens, et ces noms si chers de père et de mère furent une source nouvelle de délices encore inconnues. Le jeune, le charmant Gemmi fut confié d’abord à Edmée; elle voulut être seule chargée des soins de sa première enfance; mais aussitôt qu’il eut atteint sa sixième année, Guillaume ne le quitta plus. Il le conduisait avec lui dans les champs, dans les pâturages; lui montrait la terre couverte d’épis, les montagnes, les eaux, les forêts, et, ramenant ses yeux vers le ciel, il lui faisait prononcer avec crainte le nom sublime de Dieu; il lui disait que ce Dieu, juge et témoin de toutes nos pensées, ne demandait à l’homme que d’être bon pour le rendre à jamais heureux. Chaque matin et chaque soir il lui répétait ce précepte, lui expliquait par son exemple ce que c’est que d’être bon; mais, sans égard pour la faiblesse, pour l’âge du timide enfant, il le conduisait dans les neiges, le faisait gravir sur les glaces, exerçait ses jeunes mains à soulever le joug des taureaux, à caresser sans effroi ces animaux redoutables, à les lier à la charrue et la conduire avec lui.

Ce même enfant, grave, réfléchi, lorsqu’il travaille ou qu’il s’entretient avec Guillaume, n’est plus qu’un fils doux et timide, dès qu’en rentrant à la maison il court se jeter entre les bras de sa mère. Tendre, attentif, caressant, il cherche dans les yeux d’Edmée le moindre désir qu’elle va former. Il le pressent, le pénètre: Edmée ne l’a pas exprimé, il est accompli par Gemmi. O combien cet enfant si cher rendait heureuse sa bonne mère! Combien de fois, en l’absence de Tell, dont le visage sévère désapprouvait tout excès d’un sentiment même légitime, Edmée, pressant sur son cœur le jeune, l’aimable Gemmi, lui répétait avec le délire l’ivresse de l’amour maternel: Mon fils, mon unique fils, c’est dans tes jours que j’ai mis ma vie, c’est dans ton âme que mon âme existe. Sache-le bien, mon cher fils, sois-en sûr, et, devant ton père, feins de l’ignorer.

Tell joignait à tant de biens le bien le plus nécessaire dans le bonheur et dans le malheur, Tell possédait un ami. Cet ami, presque de son âge, habitait parmi les rochers qui séparent Uri d’Underwald. La ressemblance de leurs cœurs, et non de leurs caractères, les avait unis dès l’enfance. Melctal, aussi pur, aussi brave, aussi généreux que Tell, aimait autant que lui la vertu, la liberté, la patrie; mais son amour, moins réfléchi, moins concentré dans un foyer brûlant, était capable de grandes actions, sans l’être de longues souffrances. Melctal, vif, bouillant, emporté, ne pouvait cacher un seul sentiment, exhalait dans ses paroles, épuisait dans un premier transport la passion ardente qui l’enflammait. Tell la réprimait au contraire, la nourrissait, l’augmentait, ne permettait pas à sa bouche, aux moindres traits de son visage de l’exprimer, de la découvrir. Tous deux abhorraient l’injustice; mais l’un se bornait à tonner contre elle, à donner sa vie pour la punir; l’autre la suivait en silence, afin de la réparer. L’un, semblable au torrent fougueux qui renverse les premiers obstacles, ne savait rien ménager dans son impétueux élan; l’autre, commandant toujours à son indignation profonde, amassait avec patience ses ressentimens contre les pervers, semblable aux neiges de plusieurs hivers accumulées sur les montagnes, et qui descendent toutes à la fois lorsque le soleil vient les détacher.

Melctal et Guillaume traversaient souvent le court espace oui les séparait pour réunir leurs familles, pour passer ensemble les jours de repos. Ces jours, attendus par les deux amis, se partageaient entre eux également. Tantôt c’étaient la bonne Edmée, avec son époux et son fils, qui se mettaient en chemin, et s’en allaient porter à Melctal des fruits, du lait, des prémices de leur vigne ou de leur verger. Tantôt Melctal arrivait, donnant le bras à son vieux père et conduisant par la main sa fille, unique gage qui lui fût resté d’une épouse qu’il pleurait encore. Tell les attendait à sa porte. Un siége était déjà tout prêt pour y faire asseoir le vieillard; une coupe pleine de vin était pour lui dans les mains d’Edmée; et Gemmi, dont les yeux inquiets regardaient toujours le chemin, tenait un bouquet de fleurs qu’il levait offrir à l’aimable Claire.

Oh! qu’ils étaient purs et touchans les plaisirs qu’ils goûtaient ensemble! que de délices ils trouvaient autour de la table rustique où leur frugal repas se prolongeait! Dès qu’il était achevé, le vieux Melctal, malgré le poids de ses quatre-vingts années, sans autre appui que son bâton, allait gagner le sommet le plus élevé de la montagne, y prenait place au milieu de ses amis, de ses enfans, découvrait son front vénérable pour recevoir sur ses cheveux blancs la douce chaleur du soleil; et lorsque ses yeux satisfaits s’étaient rassasiés quelques instans du spectacle de la nature, de ce spectacle qui l’enchantait, le transportait aussi vivement que dans ses beaux jours, il commençait à parler de ses premières années, de ses peines, de ses plaisirs, des chagrins attachés à la vie, des consolations qu’on trouve toujours dans sa conscience et dans sa vertu. Tell, Melctal, Edmée, écoutaient avec un respect attentif: Claire et Gemmi, assis tous deux entre les genoux du vieillard, se regardaient par intervalles, quelquefois se pressaient la main. Un seul coup d’œil de Guillaume faisait monter sur leur front une naive rougeur; et le vieillard, qui s’en apercevait, les excusait auprès de Guillaume.

Claire et Gemmi grandissaient tous deux, et leurs innocentes amours suivaient les progrès de leur âge. Déjà les jours heureux qu’ils passaient ensemble revenaient trop tard au gré de leurs vœux. Gemmi, pendant les longues semaines qui s’écoulaient sans qu’il vît son amie, cherchait, inventait des prétextes pour s’échapper de sa maison, pour voler à celle de Claire. Tantôt il venait dire à Melctal qu’un ours avait paru dans la montagne, que les troupeaux étaient menacés; aussitôt il venait lui apprendre que, dans la précédente nuit, le vent du nord avait fané les jeunes bourgeons de la vigne. Melctal l’écoutait avec un sourire, le remerciait de ses soins, de son attentive amitié. Claire s’empressait de lui présenter un vase rempli d’un lait écumant. Gemmi, en saisissant le vase, touchait de ses mains les deux mains de Claire, qui demeuraient jointes aux siennes jusqu’à ce qu’il ne restât plus de la bienfaisante liqueur. Gemmi la buvait lentement; ses yeux ne se détachaient point des yeux de celle qu’il aimait; et, satisfait de ce regard, content de sa course et de sa journée, il revenait chez son père en s’occupant d’une occasion nouvelle de refaire le même chemin.

Ainsi vivaient ces deux familles; ainsi vivait un peuple de frères, dont les vieillards, les enfans, les mères et les époux, ne connaissaient d’autre richesse, d’autre bonheur, d’autre plaisir que le travail, l’innocence, l’amour et l’égalité. Tout à coup la mort de Rodolphe vint leur arracher tous ces biens. Rodolphe, élevé par la fortune sur le trône des Césars, avait toujours respecté la liberté de la Suisse. Son successeur, le superbe Albert, enorgueilli de ses vains titres, de ses héritages immenses, de la réunion de toutes les forces de l’Empire et de l’Autriche, s’indigna que, dans ses États, quelques pâtres, quelques laboureurs, fussent exempts du nom de sujets. Il acheta, il crut payer la propriété d’un peuple. Il pensa que de vils trésors le rendaient souverain des hommes. Un gouverneur fut nommé par lui pour aller opprimer les Cantons; et ce gouverneur fut Gesler, le plus barbare, le plus lâche des courtisans du jeune empereur.

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Litres'teki yayın tarihi:
11 ekim 2024
Hacim:
81 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066329990
Yayıncı:
Telif hakkı:
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