Kitabı oku: «Le Mystère d'un vieux château»
Jeanne France
Le Mystère d'un vieux château

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306649
Table des matières
PRÉFACE
LE MYSTÈRE D’UN VIEUX CHATEAU
– VI –
–VIII–
PRÉFACE
Table des matières
O débris, ruines de France,
Que notre amour en vain défend,
Séjours de joie ou de souffrance,
Vieux monuments d’un peuple enfant!
.....................
Oui, je crois, quand je vous contemple,
Des héros entendre l’adieu.
....................
Je demande, oubliant les heures,
Au vieil écho de leurs demeures,
Ce qui lui reste de leurs voix.
(Victor Hugo.–Ode III.)
Les riches plaines du Bourbonnais venaient d’être parcourues par un jeune voyageur. Il s’était arrêté ici et là, cherchant quelques souvenirs historiques. Le dernier qui reçut sa visite, le laissa mécontent et intrigué. Las de ne pouvoir se renseigner à son sujet, il allait s’éloigner, lorsque le souvenir d’un ami de collège, fixé dans cette contrée, l’arrêta soudain, et il résolut d’aller le surprendre.
Après les premiers épanchements, son ami le présenta à une vénérable parente, qui, malgré un âge fort avancé, ne paraissait souffrir d’aucune infirmité.
Elle reçut l’étranger avec bienveillance; la netteté et l’enjouement de sa conversation annonçaient que son esprit ne s’était pas éteint sous le poids des années.
Une charmante famille l’entourait avec empressement.
Bientôt un jeune père vint lui apprendre qu’il était né une enfant à l’aînée de ses arrière-petites-filles.
La pieuse femme remercia Dieu, qui lui permettait ainsi de bénir sa quatrième génération.
–Quel nom lui donne sa trisaïeule? demanda-t-on.
–Le vôtre, dit-elle à l’une de ses filles.
–Geneviève! firent plusieurs voix.
Et l’on sourit d’un air qui voulait dire: «Nous comprenons.»
Le voyageur se souvint d’avoir vu le nom de Geneviève gravé sur une plaque de marbre, dans la tour ruinée de cet ancien château sur le passé duquel nul n’avait pu l’instruire.
–Après-demain, continua la vieille dame, nous ferons le baptême; vous savez que j’ai plus de motifs de chérir ce jour-là que celui même de ma naissance. Dans trois jours en revient le centième anniversaire.
Cent ans! Elle avait traversé tout un siècle!
Doucement émue, la digne femme fit d’autres allusions aux événements d’autrefois; le mot de Sérigny se trouva sur ses lèvres.
Le voyageur tressaillit. C’était ce nom-là qui suivait celui de Geneviève, sur l’inscription dos ruines.
–Vous connaissez ces lieux? demanda-t-il avidement.
–J’y ai vécu près de vingt ans, répondit la centenaire.
–Cette Geneviève de Sérigny?
–Geneviève de Sérigny fut ma protectrice, ma seconde mère, l’une des trois marraines qui entourèrent mon berceau. Elle a été la plus sainte, la plus éprouvée de toutes, et aussi la plus dévouée à la pauvre orpheline.
–Et vous connaissez le mystère de cette tour surnommée la Maudile? interrompit le touriste curieux.
–Je le connais. Jetée par une circonstance providentielle au milieu des acteurs de ce drame, j’y ai joué un rôle inconscient.
Un geste de surprise échappa à l’étranger.
–J’ai cent ans, Monsieur, reprit-elle doucement, et alors je ne comptais que des semaines. Je n’ai su toute la vérité que beaucoup plus tard, quand je suis devenue Mme Hubert Larrey.
Vous voudriez bien la savoir aussi? interrogea-t –elle, et une pointe de malice brilla dans ses yeux encore vifs. Soit; je vous conterai tout. Il m’est ag réable de satisfaire l’ami de mon petit-fils; et
d’ailleurs, j’éprouve un orgueil bien légitime, toutes les fois que je donne un admirateur de plus à la sainte qui fut Geneviève de Sérigny.
Le froid récit qui va suivre ne peut rendre le palpitant intérêt qui s’attachait aux causeries de la centenaire. Durant huit soirées consécutives, ses paroles charmèrent le voyageur.
Elle avait connu tous ces personnages, elle les faisait tous revivre.
Ce n’était plus une vieille femme, sur le seuil de la tombe, remuant les souvenirs du passé, c’étaient tous les héros de cette tragédie domestique, reparaissant à l’heure du crépuscule, comme reparais
sait, au dire des superstitieux, Sévig-le-Terrible, le héros de la fantastique légende de Sérigny.
LE MYSTÈRE
D’UN VIEUX CHATEAU
Table des matières
I
L’Encens...
Comme un nuage au loin qui dans l’air se balance,
S’élevait lentement.
(Ph. de la Renaudière–La Fête-Dieu.)
Oh! pourquoi te cacher? Tu pleurais seule joi.
Devant tes yeux rêveurs qui donc passait ainsi
Quelle ombre flottait dans ton âme?
(Victor Hugo.–Les feuilles d’automne.)
On était en l’année1723, et au dimanche qui a reçu dans l’Église, le doux nom de Dimanche du Bon Pasteur.
Les solennités du jour allaient se terminer dans la chapelle de l’opulente abbaye de Sainte-Croix. Les chants du salut vibraient avec un accent de joie pieuse; l’ostensoir d’or étincelait sur l’autel qu’inondaient les feux de deux corbeilles de lumière; l’encens montait lentement vers les voûtes, symbole visible de cet invisible encens de la prière, qui montait, lui aussi, de toutes ces âmes vers le Dieu créateur.
Une voix jeune et pure entonna l’invocation à la Vierge Sainte: Sub tuum.
Les plus anciennes novices, les quelques pensionnaires de l’abbaye n’oubliaient jamais de raconter à leurs nouvelles compagnes, la touchante histoire de celle qui avait composé la musique de ce Sub tuum.
C’était une belle et noble Italienne: réfugiée au monastère, elle y avait vécu dans les larmes, et la mort seule avait fini ses chagrins. Sa fille, nommée comme elle Ludovica, était demeurée à Sainte-Croix; et c’était elle dont la voix magnifique interprétait l’œuvre de sa mère.
Le chant pieux débutait largement, avec une lenteur pleine de prières, et une grande sobriété de notes.
C’était presque à voix basse qu’on entendait murmurer les premiers mots: Sub tuum... præsidium... confugimus.. confugimus... mots que le chœur reprenait ensuite.
Tout à coup, la voix et la musique devenaient solennelles et imposantes à la fois, pour saluer de son titre auguste la Vierge-Mère: Sancta Dei Genitrix.
Après ce superbe élan, la supplication revenait encore; seulement, ce n’était plus la plainte timide des premières notes. Tantôt le chœur implorait seul, tantôt la même voix vibrante le dominant, semblait vouloir s’élever au niveau des besoins de la pauvre humanité.
Il y eut un solo: Sed a periculis cunctis libera nos semper (Mais délivrez-nous toujours de tous les dangers), qui fit tressaillir l’assemblée, tant était ardente et presque déchirante l’invocation qui s’échappait des lèvres de cette enfant.
A la fin, l’accent devenait un accent d’espérance: Virgo gloriosa et benedicta, dans ses notes suaves et harmonieuses, était moins un titre de gloire à la Vierge glorifiée, qu’une hymne d’actions de grâces.
Celle qui venait de se faire entendre avec un si rare talent, descendit aussitôt les degrés de la tribune, pour aller se placer sur le dernier banc, devant les postulantes; puis elle cacha son front entre ses mains.
Un regard ami suivait avec anxiété chacun de ses mouvements.
C’était celui d’une autre jeune fille agenouillée dans la chapelle des étrangers, et qui avait paru écouter avec une émotion profonde le chant du Sub tuum.
Sans doute l’expression inaccoutumée donnée par la chanteuse à cette belle œuvre, avait été pour l’étrangère tout une révélation. Sans doute, cette interprétation si fidèle de la suppliante prière lui révélait une souffrance intime.
Maintenant, ses yeux cherchaient la confirmation de ses craintes. Ils voyaient la pose affaissée, le sévère costume noir, le béguin de mousseline blanche retenant une épaisse chevelure brune.
Ils voyaient plus loin la mutine physionomie d’une enfant de seize ans, presque élégante dans sa robe d’uniforme.
De ce rapprochement naissait un contraste, qui fit soupirer l’observatrice.
Aussi, quand toutes ses pensées se furent de nouveau tournées vers Dieu, quand les mains sacrées du prêtre élevèrent au-dessus des fronts penchés, ce Dieu qui bénit et qui exauce, elle le supplia de faire grâce à l’innocence qu’affligent la pauvreté, le dédain, l’abandon, tandis que devant elle les heureux de ce monde étalent insoucieusement leur bonheur.
Le salut était fini L’écho des Alleluia de Pâques ne résonnait plus; les flambeaux s’éteignaient; les religieuses, quittant une à une leurs places, s’éloignaient lentement par la grande porte du fond.
La brune chanteuse les suivit. Déjà sa sémillante compagne avait disparu; l’étrangère seule demeurait, inclinée dans une muette adoration.
La lampe d’argent, unique clarté qui restât dans la petite chapelle, envoyait sur le visage fier et pâle de la jeune fille, ses reflets vagues et doux.
Ce visage, d’une pureté de lignes parfaite, et même un peu séyère, était encadré d’une masse de cheveux blonds; l’expression calme et profonde des yeux bleus eût imposé, alors que la bouche, au dessin si ferme, n’eût prononcé aucune parole. Une dignité suprême était empreinte dans chacun des gestes de cette jeune personne.
Mais telles étaient la gracieuse affabilité qui régnait en elle et la suave impression qu’elle gardait de cette heure de prière, que, malgré sa taille majestueuse, sa démarche de reine, on aurait cru voir, quand elle s’agenouilla en passant devant l’autel, une de ces femmes modestes que l’éclat mondain effarouche, et qui n’ont d’autre ambition, ici-bas, que de servir le pauvre et d’aimer Dieu.
Au moment où elle passait devant la plus reculée des chapelles, une dame avancée en âge, d’un aspect plein de noblesse, allait en sortir. Elle vit la jeune fille, hésita, puis, lui faisant un léger signe, gagna avec elle le perron qui conduisait dans la cour extérieure du monastère.
–Je suis ici incognito, ma chère Geneviève, dit-elle d’un ton, qui, malgré son extrême douceur, commandait le silence: mais c’était trop peu pour moi de vous avoir aperçue.
Et, de ses lèvres, elle effleura le beau front qui se penchait vers elle.
–Le comte Gaëtan est de retour, reprit-elle. Combien cet heureux fiancé m’envierait une telle rencontre! Mais tous deux nous vous reverrons demain, je l’espère. A bientôt, ma fille.
Elle monta en voiture, pendant que Geneviève, toute préoccupée, rentrait au couvent et s’engageait dans les cloîtres.
–La marquise de Ponsac ici. secrètement. Dans quel but? murmurait-elle.
Une main mignonne, qui se posa soudain sur son épaule, interrompit à la fois sa marche et ses réflexions.
–Est-ce toi, Ludovica? demanda-t-elle, en se rapprochant d’un vitrage, qui laissait passer un dernier rayon de crépuscule.
A cette lueur indécise, elle reconnut aussitôt Berthe de Saint-Priest.
–Je cherchais Ludovica, ma petite, fit-elle en souriant. Je suis bien aise de vous voir; mais le temps me presse… Pouvez-vous m’indiquer où e trouverai mon amie?
–Vous ne la trouverez plus répondit Berthe, essayant de prendre un air sérieux et grave: morte au monde! Morte aux vanités terrestres! Morte aux pompes de Satan! Cachée à jamais aux yeux des profanes!
–Que me racontez-vous là, charmante étourdie? Me croyez-vous de force à deviner vos énigmes?
–Énigmes!... Otrès noble dame, je n’oserais vous en proposer. Je n’ai dit que l’exacte vérité. Pourtant, si vous ne goùtez pas mon style de couvent, je puis vous traduire le fait en vile prose. Or donc, depuis ce matin, Ludovica-notre compagne a partagé tous les exercices de la communauté. Une cellule et une place au réfectoire se préparent pour elle. L’ingrate m’abandonne, avant que j’aie eu le temps de l’abandonner moi-même!Aussi, le croirez-vous? Non, vous ne le croirez pas! J’ai chanté None et Vêpres, moi, Berthe de Saint-Priest. Je suis morte de fatigue et d’ennui!
Elle riait, la folle enfant, tandis que Geneviève, comprenant enfin, gardait le silence.
–Mais vous n’avez pas l’air de me croire, belle madone de marbre, reprit l’espiègle. En ce cas, regardez-moi… mais regardez-moi donc! Ne voyez-vous pas que cette journée de solitude et d’oremus m’a toute changée? Ludovica aussi est pâlie, je vous le jure… Bon, justement la voici ! On va vous convaincre, ô vous qui fermez les oreilles à la voix de ceux qui vous annoncent les éternels décrets!
Et le plus franc des éclats de rire retentit encore une fois sous les voûtes, tandis que la fillette s’élançait vers l’ombre découverte au loin.
Geneviève la suivit; avec une affectueuse autorité, elle mit son bras sous celui de la jeune postulante, et l’obligea doucement à marcher près d’elle le long de la galerie.
–Ludovica, lui dit-elle, je suis venue, dérobant quelques heures aux mille soins importuns qui m’assiègent, faire à l’asile aimé de notre jeunesse un triste adieu, et te rappeler ta promesse.
–N’y compte plus, répondit Ludovica. Tu sais si ma fervente prière demandera ta félicité; mais n’exige pas que j’assiste à ton mariage. C’est impossible.
–Et pourquoi cela? Quelle peine t’est survenue?
–Une peine!.. Qui te l’a dit ? repartit vivement la postulante.
–Qui a chanté avec une expression révélatrice, le Sub tuum composé par ta mère? Va, je ne me suis pas trompée, un chagrin t’éprouve: ne le confieras-tu pas à ton amie?
–Geneviève, reprit doucement Ludovica, tu es dans l’erreur; il ne peut y avoir, il n’y a eu en moi que l’ébranlement qui suit toute grande résolution... Mais le calme reviendra, car cette résolution a été prise devant Dieu, avec son secours!Nos deux destinées se décident ensemble: à moi, pauvre orpheline sans nom, on offre pour toujours le cloître qui jusqu’ici m’a abritée... Félicite-moi et reçois mes adieux.
–Mais tu me dois ces quelques jours promis, souviens-t’en! Oh! ne m’échappe pas ainsi!... Me priver, en de telles circonstances, de ma meilleure amie, de ma sœur d’adoption1Y as-tu bien songé? Et ce pèlerinage que nous avons juré d’accomplir? Ce site pittoresque, ce vallon de Sle-Procule que tu désirais tant visiter, te laissent-ils indifférente? D’ailleurs, un vœu te lie, ma chérie.
La jeune Italienne ne répondit rien.
Toutes deux, continuant leur promenade, se retrouvèrent bientôt à la place où elles s’étaient rencontrées. L’insoucieuse Berthe les y attendait, tout en faisant vibrer sous ses doigts les vitrages coloriés.
Une sœur tourière apparut et se dirigea de leur côté.
–Ma très révérende Mère recevra volontiers Mlle Geneviève de Sérigny, dit-elle; nous sommes oujours heureuses de la voir parmi nous.
–Merci, ma bonne Sœur, je vous suis.
–Sœur Ambroisine, Sœur Ambroisine, interrompit la maligne Berthe, il nous sera demandé compte de nos paroles inutiles, vous le savez bien? Et nonobstant, vous ajoutez un commentaire aux ordres de madame l’Abbesse.
–Mlle de Saint-Priest, dit la Sœur, c’est l’heure du silence.
–Mais pour moi, il n’y a plus de silence, plus de règle, plus rien! s’écria joyeusement l’étourdie. Mes vacances de Pâques se prolongeront indéfiniment. J’ai seize ans, et je vais vous quitter, ma pauvre Sœur Ambroisine. Mais ne pleurez pas; je reviendrai vous voir comme Geneviève, en somp-– tueuse robe de damas. Comme alors vous m’admirerez!... Au revoir, Geneviève; à bientôt, ma jolie comtesse!
Et Berthe rejoignit en courant la Sœur qui s’éloignait.
–Ne veux-tu rien me dire, Ludovica? demandait rapidement et à voix basse, Mlle de Sérigny.
–N’insiste plus, répondit l’orpheline. Que t’importe de connaître mes secrets sentiments? Nos voies sont différentes; laisse-moi suivre la mienne, et pour la dernière fois, adieu.
Son bras quitta brusquement celui de Geneviève, puis elle se dirigea vers l’intérieur du monastère.
Tout à coup, prise de repentir, elle revint sur ses pas; la mobilité de son ardente nature avait banni tout mauvais sentiment de son âme, plus rapidement que le vent du sud ne chasse une feuille flétrie.
–Pardonne, murmura-t-elle avec une charmante humilité, pardonne à mes caprices d’enfant. Je suis troublée, mais je ne saurais me plaindre de mon sort. Reviens-nous, après ce jour de fête où tout mon cœur te suivra, et, je te l’affirme, tu me trouveras toute autre.
–Au revoir, fit brièvement Geneviève: tu tiendras ta promesse, je veux l’espérer.
–Je suivrai les conseils de ma Mère, répondit simplement la postulante, car Berthe et la Sœur étaient proches.
Elles se séparèrent. On appelait Mlle da Saint-Priest au parloir Geneviève suivit Sœur Ambroisine près de celle qu’elles nommaient du doux nom de Mère. Ludovica, demeurée seule, entr’ouvrit une petite porte, et se glissa furtivement dans le cimetière de l’abbaye.
II
De tous les affligés elle devint la mère:
Doux nom qu’avaient souvent rêvé ses mauvais jours.
(Mme Janvier)
Oh! ne plaignez-vous pas la mère infortunée
Qui tombe avant la fin de sa courte journée.
(Elise Moreau–Réves d’une jeune fille)
L’abbesse du monastère de Sainte-Croix, Mère Madeleine-Marie, reçut Mlle de Sérigny dans une vaste pièce du rez-de-chaussée, qui lui servait habituellement de cabinet de travail.
Un bureau de bois noir, une petite table, deux étagères chargées de livres, un tableau représentant la pécheresse de l’Evangile aux pieds du Sauveur, quelques pieuses images sur la cheminée, un magnifique crucifix d’ivoire appendu en face, un fauteuil de paille et plusieurs sièges symétriquement échelonnés le long du mur: voilà tout ce qui s’offrait à l’œil dans cette austère retraite.
Et pourtant, malgré le cachet de simplicité, de pauvreté monastique que présentait cet ensemble, il obtint de l’élégante visiteuse un regard ami, un regard joyeux, décelant une sainte envie, peut-être.
L’abbesse écarta la table qui supportait devant elle une rare et Superbe édition du Nouveau Testament, l’un de ces chefs-d’œuvre d’enluminures qu’a produits le moyen âge; puis elle offrit à Geneviève un tabouret placé près d’elle. La jeune fille s’y assit avec une satisfaction confiante et filiale, et leva son beau regard limpide vers le calme visage de la vénérable abbesse.
Mère Madeleine-Marie avait atteint cette époque de la vie qu’on nous permettra de nommer le printemps de la vieillesse: toute la sereine beauté du dernier âge s’y révèle, sans laisser apparaître encore nul signe extérieur de faiblesse, de décrépitude; la taille est ferme, la voix sonore, l’œil brillant; alors, sans hésitation, on s’incline devant cette irrécusable expérience, fruit laborieux de longues années de vertu. C’est un peu le charme ipdiqible qui vous saisit devant ces monuments des anciens âges, antiques, mais vivants, animés, unissant de nobles traces du passé à un présent si plein de sève, qu’il promet l’avenir.
Mère Madeleine-Marie en était là; et ceux qui, ne connaissant pas son exquise bonté, son mérite transcendant, ne pouvaient partager ni l’amour, ni l’universelle vénération qu’elle inspirait, l’écoutaient toujours avec un respect attendri, comme on écoute l’hymne sacrée qui vibre magnifiquement, mais qui va bientôt finir.
Les yeux gris de l’abbesse s’attachaient sur Geneviève avec une douce autorité, tandis que ses mains serraient affectueusement celles de la jeune fille.
–Est-ce bien ma chère enfant que je retrouve sous ce somptueux appareil? dit-elle enfin.
–Oh! oui, ma Mère, c’est toujours votre Geneviève. Si sa condition lui impose toutes ces vanités qu’elle méprise, son cœur, vous le savez bien, demeurera éternellement le même... Vous aurais-je mécontentée, ma Mère?
–Je voudrais le dire, que ma conscience protesterait Et pourtant, mon enfant, j’ai des reproches à vous adresser... Non pas, certes, sur ces questions mondaines, dont vous ne faites sagement que l’accessoire de votre vie, lorsque tant d’âmes frivoles en font le but principal, unique, mais sur un sujet autrement grave, où la pureté de vos intentions ne peut entièrement vous absoudre. Il s’agit de Ludovica, mon enfant.
Ce nom, l’accent presque sévère avec lequel il fut prononcé, pesèrent d’un poids bien lourd sur le cœur de Geneviève. Elle courba la tête, et la religieuse continua:
–Je conviens que poursuivre l’œuvre commencée par sa mère peut être une action belle et sainte, une action que Dieu bénit. Mais il faut redouter l’entraînement, attendre les salutaires avis, l’inspiration divine, surtout.
Elle se tut un instant, puis reprit:
–Vous êtes venue au monastère pour les fêtes de Noël. A ce moment, vous luttiez, indécise entre l’obéissance aux ordres pressants du baron votre père, et votre vif désir de vivre parmi nous. Lorsque, Dieu m’aidant, j’eus réussi à vous faire voir, dans la volonté paternelle, la volonté divine elle-même, vous m’avez parléde l’avenir de notre chère pupille. Vous vouliez donner à Ludovica une famille, un nom et, comme compensation à votre grand sacrifice, la garder près de vous. Ces projets étaient séduisants. Votre générosité croyait pouvoir aplanir tous les obstacles, et M. Albéric de Ponsac, le frère de votre futur époux, était digne, par ses vertus, de la pieuse orpheline. Cédant à vos sollicitations, je permis à Ludovica de faire quelques séjours à Sérigny. Je vous la confiais comme à une mère. Imprudente enfant! vous avez conduit deux infortunés vers une pente fatale.
–Fatale, s’écria Geneviève. Oh! ma Mère! Que dites-vous î
–Quelle autre qualification faut-il donner au courant qui conduit à l’abime? Sachez que je viens de voir Mme la marquise de Ponsac; son fils s’est confié à elle, et elle désirait savoir si les conditions qu’exige impérieusement le marquis seraient remplies: toute union qui ne sera point marquée du double sceau de la noblesse et de la fortune, n’aura jamais le consentement de M. de Ponsac. Sa résolution est inébranlable. La marquise a quitté Sainte-Croix profondément affligée.
–Ma Mère, dit vivement Geneviève, m’est-il permis de vous demander quels obstacles s’opposent à ce mariage? J’ai entendu souvent affirmer que la noble origine de Ludovica et la donation qu’autorise mon père.
–Devraient trancher la question, n’est-il pas vrai? Eh bien, non! Mme de Ponsac connaît vos offres généreuses, elle a trouvé en elles un nouveau motif d’estime pour vous. J’ai déclaré aussi que Ludovica avait droit à un modeste apanage: ses aïeux ont compté parmi les premiers, parmi les plus constants bienfaiteurs de notre monastère; leur noble nom est inscrit sur la liste de nos fondateurs. Aussi ai-je cru devoir prendre, sur le capital des pauvres, une dot pour leur petite-fille abandonnée. Notre digne et charitable évêque approuve ce dessein. Mais tout cela est inutile. Si le marquis eût pu fléchir devant la pauvreté, ce qui manque à notre chère enfant le trouve inflexible.
–Des preuves de haute naissance? interrogea Geneviève.
–Précisément. Ces preuves existent, j’en ai la certitude; mais jamais, sans doute, celui qui les possède ne s’en dessaisira
Le front de l’abbesse s’assombrit; longuement, tristement, son regard s’arrêta sur la jeune fille assise à ses pieds.
–J’ai dit à Mme de Ponsac ce que j’ai vu, ce qui m’a été affirmé, ce que le crois. Elle sait tout, sauf le nom que devrait légitimement porter Ludovica, nom que cette enfant elle-même ignore; secret terrible, peut-être, et qu’à aucun prix ma bouche ne doit révéler. J’ai narré à la marquise en quelles circonstances vint ici Mme Lunghini. Ces circonstances, vous les connaissez, Geneviève?
–Bien imparfaitement, répondit la jeune fille, poussée par la curiosité. J’ai entendu raconter tout cela; mais rien de suivi n’est demeuré dans ma mémoire.
–Je veux bien vous répéter le récit que j’ai fait tout à l’heure à la marquise. Il vous fera discerner clairement votre imprudence, ma pauvre enfant, et vous montrera combien peu d’espoir nous reste.
Il y aura bientôt vingt ans,–c’était comme aujourd’hui le Dimanche du Bon Pasteur,–notre révérende mère Mecthilde étant assez souffrante, m’envoya quérir puur recevoir à sa place des étrangers qui la demandaient. Il pouvait être environ quatre heures et demie du soir.
Quand le rideau placé derrière la grille, et qu’en certains cas notre règle nous permet d’enlever, eut été tiré par ordre de notre Mère, je vis s’approcher avec empressement un homme qui avait dépassé le milieu de la vie, puis une jeune femme; et tout en leur expliquant l’impossibilité où se trouvait notre Mère de se rendre auprès deux, je cherchai à les reconnaître.
Mon incertitude fut courte. La jeune femme me fut présentée sous un titre et un nom familiers à mon oreille. J’appris qu’elle était Italienne, et venait d’être arrachée, par son noble époux, aux persécutions d’un frère ambitieux. Elle désirait passer quelques jours au monastère, pendant que, dans sa nouvelle demeure, on se disposerait à la recevoir. Ce que tous deux n’ajoutèrent point, mais ce qui était, hélas! bien facile à prévoir, c’était l’irritation probable de l’héritier futur, dont l’arrivée inattendue de la jeune châtelaine ruinait en partie les espérances. Nul doute que son père et seigneur ne voulût sup porter seul les premiers transports de sa colère et les reproches de son ambition déçue, pour commander ensuite qu’un favorable accueil fût fait à la timide étrangère.
Une heure plus tard, il quittait Sainte-Croix. Qui donc, en le voyant si plein de force et de vie, eût pu croire que ses heures étaient comptées?
Trois jours s’ccoulèrent. La jeune femme ne parut point les trouver longs; pieusement élevée sur le sol de la chrétienne Italie, elle retrouvait avec bonheur l’atmosphère de foi dans laquelle elle avait grandi Déjà nous l’aimions comme une sœur, sans savoir que les desseins impénétrables du Maître Tout Puissant nous la donnaient en effet comme telle.
Vers le soir du troisième jour, un message arriva dans nos murs. Il venait bien du château de son époux, mais ne lui était point adressé. Celui qui lenvoyait ignorait ou feignait d’ignorer se existence. Il annonçait à notre Mère, en implorai les prières de toute la communauté, que le triès noble Seigneur (suivaient ses noms et ses titres avait été rappelé par Dieu. Ludovica Lunghin: était veuve a dix-huit ans...
Je passe sur le désespoir de cette infortunée. Elle sollicita la grâce de se retirer dans la petite maison qui touche à l’abbaye, et là, elle se livra à l’immensité de sa douleur, n’acceptant aucune consolation, ne voulant qu’être seule et pleurer en liberté son bonheur évanoui.
La naissance de son enfant vint faire trêve à ces regrets excessifs, qu’excusait le caractère exalté de cette fille du Midi.
Pour sa petite Ludovica, elle voulut réclamer ses droits; mais, dès le premier pas, elle se heurta à d’infranchissables obstacles Le nouveau seigneur n’eût cédé que devant les décisions d’un tribunal, et nulle preuve n’était demeurée aux mains de la veuve, pour témoigner en sa faveur devant la justice des hommes. Vainement elle s’adressa au fils de celui qu’elle avait tant aimé: il ne lui répondit que par de calomnieuses suppositions, et par une dérisoire aumône, que Mme Lunghini repoussa fièrement.
Dès lors, sans espérance du côté de la terre, elle se tourna vers le ciel. Si notre Mère l’avait permis, elle eût pris notre saint habit, et prononcé nos vœux Mais notre Mère s’y opposa toujours formellement; j’ignore pourquoi.
Maintenant, Geneviève, vous devez avoir compris quelle responsabilité m’incombe? Je sais que Ludovica honorerait la famille dans laquelle elle entrerait, et je ne puis rien prouver.
A l’exemple de sa mère, notre chère pupille est venue me prier d’enchaîner sa destinée au monastère. Je ne m’oppose point à ce pieux désir, mais je tremble; car je doute que cette enfant ait une sincère vocation religieuse. Je crois plutôt qu’elle a entrevu une autre voie, et qu’elle aspire à y entrer.
Mme de Ponsac a voulu voir notre cimetière. A toute heure, il est permis à Ludovica de s’y rendre. Elle y était; elle a vu la marquise; elle a pressenti le but de sa visite, et surtout, elle a été frappée de la froideur de cette noble dame; froideur affectée qui contrastait visiblement avec sa bonté habituelle.
J’attends les aveux de la pauvre petite. Ils tarderont: tel est son caractère; mais ils seront la vérité même.
Je lui ai parlé d’une alliance honorable Mme la vicomtesse de Gannat la désire pour son fils, sans exiger ni fortune, ni preuves de noblesse; mais Ludovica repoussant toutes ses avances, je lui ai permis de s’essayer à suivre notre règle, et plus anxieuse que si j’étais sa mère, je l’examine attentivement et je prie pour elle. L’avez-vous vue, Geneviève?
–Oui, ma mère, je l’ai trouvée bien triste et toute découragée. Aurais-je donc fait son malheur?
–Dieu est bon, Dieu est puissant1fit solennellement l’abbesse, en considérant avec amour le grand crucifix qui lui faisait face. Ayons foi en sa Providence! Voyez, Geneviève, quelles paroles bénies jelisais lorsque vous êtes entrée. N’ont-elles pas été dites pour inspirer une confiance inébranlable à eelui qui ne compte que sur Dieu?
Geneviève se pencha pour lire le verset sacré que lui indiquait la Mère Madeleine.
«La pluie est tombée, les rivières ont débordé, les vents ont soufflé et sont venus fondre sur cette maison, et elle n’a point été renversée, parce qu’elle était fondée sur la pierre.»