Kitabı oku: «Les contes de fées»

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Jeanne-Marie Leprince de Beaumont

Les contes de fées


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317669

Table des matières

PRÉFACE

LA BELLE ET LA BÊTE

I

II.

LA FEMME CURIEUSE

MIGNONNE ET LE PRINCE DÉSIR

I

II

LE ROI BON ET LE PRINCE CHÉRI

I

II

LES FANTOMES

LE PRINCE CHARMANT

I

II

LE PÊCHEUR ET LE VOYAGEUR.

LA REINE DES FÉES ET JOLIETTE

I

II

LE ROI GUINGUET ET LE PRINCE TITY

I

II

III

AURORE ET LE ROI FOURBIN

I

II

LE PRINCE FATAL ET LE PRINCE FORTUNÉ

I

II

LA VEUVE ET SES DEUX FILLES

LA FEMME COLÈRE

LE PRINCE SPIRITUEL

I

II

ANGÉLIQUE ET ROLAND

LE PRINCE GUSTAVE

LES TROIS SOUHAITS

BELLOTTE ET LAIDERONETTE

I

II

ÉLISE ET MIRA

L’EAU MAGIQUE.


PRÉFACE

Table des matières

UN grand philosophe, qui a consacré soixante et dix volumes à combattre les superstitions universelles, se combattit un jour lui-même et détruisit sa destruction avec ces vers charmants sortis du cœur:

Oh! l’heureux temps que celui de ces fables,

Des bons démons, des esprits familiers!

On a banni les lutins et les fées;

Sous la raison les Grâces étouffées

Livrent nos cœurs à l’insipidité ;

Le raisonner tristement s’accrédite;

On court, hélas! après la vérité !

Ah! croyez-moi, l’erreur a son mérite!

A moins de le savoir, on ne devinerait jamais l’auteur de ce plaidoyer pour les contes de fées. On croirait volontiers que cette apologie de l’erreur est tirée d’une fable inédite de Lafontaine ou de Florian, deux écrivains intéressés personnellement dans la question du mensonge récréatif. Eh bien! ces vers sont extraits des contes de Voltaire. Ayons foi dans la parole du plus illustre des sceptiques; le grand homme se fit un jour grand enfant et se convertit à la religion des fées. En exhalant cet hélas si lamentable, Voltaire osa se reprocher à lui-même de courir après la vérité, cette invisible locataire d’un puits sans eau, et désespérant de l’extraire de son gouffre, il nous conseilla de nous livrer aux innocentes fantaisies de l’erreur.

On est fort quand on a Voltaire pour soi au chapitre des fées. Les vieillards même se croient alors autorisés à se distraire avec des contes d’enfants. Notez, en passant, que Voltaire avait reçu le titre de patriarche, lorsqu’il plaida si éloquemment la cause de l’erreur. Homère, que Pocurante avait si maltraité dans Candide, était redevenu un demi-dieu pour le vieillard de Ferney, qui faisait alors ses délices des mensonges de l’Iliade; Homère ment, s’écriait-il; il ment, mais il sait plaire. Le philosophe avait réhabilité l’erreur sur le ton léger et sérieux; le livre des fées a donc la chance de devenir la bible profane du genre humain.

Heureux les enfants d’aujourd’hui! Nous n’avons pas été favorisés, nous, comme ils le sont. Les imagiers d’Épinal gravaient alors, sur papier gris, un prince charmant, affreux à voir, et une belle aussi laide que la bête. On nous donnait pour étrennes ces hideuses ébauches d’un burin primitif, et nos yeux, se détournant des gravures du montagnard des Vosges, cherchaient l’idéal de la bonne fée dans le sourire d’une mère ou d’une sœur. Nous étions venus au monde trop tôt; il nous reste le regret de ne pas être nos enfants.

Épinal ne travaille plus que pour les chaumières de l’Alsace, et presque tous ses artistes sont employés au chemin de fer. Aujourd’hui, Paris illustre les contes de fées et traite les enfants en hommes. C’est Gavarni qui dessine les traits des princes beaux comme le jour, et de ces heureuses jeunes filles dont le berceau était visité par des fées protectrices. Le crayon de Gavarni est lui-même un don de fée; ce grand artiste a été comblé de faveurs par trois marraines: la Poésie, le Caprice et l’Imagination; son parrain fut le démon familier qu’on appelle l’Esprit; son atelier est vaste comme le Cirque pyrénéen qui porte son nom. Aussi, la source de ses créations est inépuisable; il a écrit cent comédies au crayon; il a dessiné des satires joyeuses; il a buriné des types originaux: il a égayé, il a ému, il a ravi toute une génération, et aujourd’hui, après avoir récréé ou instruit les hommes, il fait venir à lui les enfants et leur distribue les joujoux de l’esprit, de la grâce et du cœur.

Enfin, le livre de Madame de Beaumont a trouvé son digne imagier; il va donc recommencer sa popularité universelle avec un nouveau collaborateur. Le texte marchera auprès d’un crayon digne de lui. L’enfant verra vivre les héros et les héroïnes des contes dans des portraits, cette fois ressemblants. Les types de ses affections ne seront pas défigurés; il pourra donc sourire à ses premiers amis. Chose singulière! nous adorons l’idéal en entrant dans la vie, nous, destinés à nous débattre dans les réalités matérielles et le fracas bourgeois des cités. Il semble qu’un vague instinct nous entraîne dans la région des mensonges riants, à l’heure où des vérités trop noires vont nous être révélées. C’est toujours, du moins, un dédommagement que nous nous donnons à notre insu au sortir du berceau; autant de gagné sur l’avenir. En ces beaux jours de candeur primitive, sommes-nous heureux de croire à l’incroyable, de vivre dans un monde imaginaire, d’assister à des événements miraculeux, tous arrivés! Les grandes questions qui agitent la terre, les différends qui troublent les royaumes, les bruits qui éclatent sur la place publique sont choses nulles pour les fortunés enfants. Trop tôt viendra le jour où, chaque matin, un journal doit leur mettre les affaires du monde sur les bras. Divin privilége attaché à l’aube de la vie! Une sérénité douce règne sous les lambris maternels; on n’entend pas les murmures du dehors; on ne comprend pas la langue des hommes graves qui causent autour d’une table ou devant le foyer. La vie véritable, la vie enfantine n’est pas là, elle est dans le monde des fées; un beau jardin semé de fleurs, baigné d’eaux vives, retentissant de chants d’oiseaux; là, de belles jeunes filles, qui ont eu la bonté du cœur, laissant tomber de leurs lèvres des chapelets de pierreries; là, tous les princes sont charmants, toutes les princesses adorables, tous leurs peuples heureux; là, toutes les vertus sont récompensées sur l’heure par des dons sans prix; tous les vices trouvent leur punition sans passer devant un tribunal; c’est toujours une fée qui couronne les bonnes actions, punit les mauvaises; elle juge et ne commet jamais d’erreur; elle est l’ange tutélaire des enfants sages et la providence visible qui représente Dieu.

Ils ont raison, les enfants, ils voient la vie telle que les hommes devraient la faire; ils ont tous leur paradis terrestre au sein de leur famille; ils ne portent envie à personne, ils ne convoitent rien; la caresse d’une mère les rend joyeux, c’est la bonne fée de la maison; leurs nuits n’ont pas de rêves, leurs jours ont des rêves d’or.

L’homme est si envieux du bonheur de l’enfant, qu’il va chercher dans le domaine puéril les contes de fées pour se distraire de ses ennuis. Ah! vous croyez, mes jeunes amis, que la Belle et la Bête soit votre propriété exclusive? Détrompez-vous; les vieux enfants, vos pères, vous l’arracheront des mains, et, enlevant au conte sa naïveté primitive, son doux parfum de féerie, ils le changeront en opéra-comique pour les besoins des habitués du théâtre Feydeau. C’est indigne cela, mes jeunes amis! Vous ne prenez pas, vous, à vos pères et à vos oncles leurs chevaux de course, leurs chiens de chasse, leurs loges de théâtre pour vous amuser. De quel droit vous enlèvent-ils votre bien? et pourquoi le dénaturent-ils? Votre conte, tel que Madame de Beaumont vous l’avait donné, avait un charme exquis dans sa prose si naturelle. Savez-vous ce que les hommes ont fait? ils ont ajouté au conte un certain Ali, plus bête que la bête, et lorsque son maître Sander le réveille, en lui chantant:

Tu dormiras mieux à ton aise,

Quand tu seras rendu chez moi,

Ali lui répond:

On dort fort bien sur une chaise;

On est ici comme chez soi.

Cela ne vous ferait pas sourire, mes jeunes amis. Eh bien! les hommes ont ri aux larmes de cette plaisanterie, parce qu’elle était dite par un acteur mélancolique chargé d’égayer le public. L’opéra de Zémire et Azor, avec sa jolie musique de Grétry, a fait le tour du monde, et quoique né dans l’autre siècle, il a été rajeuni, ces jours derniers, pour amuser encore les vieux Parisiens. En 1788, votre Belle et la Bête passionna tellement les pères marseillais qu’ils s’insurgèrent au théâtre contre l’autorité locale, parce qu’ils demandaient deux représentations par jour; une seule ne suffisait pas à l’avidité du public. On fut obligé de faire intervenir la force armée sur le théâtre, au moment où la Belle chantait un duo avec la Bête. Le parterre insulta les soldats, qui ripostèrent par des coups de fusil dont la détonation fit taire l’orchestre. Il y eut des morts et des blessés. Le lendemain on défendit les représentations de Zémire et Azor.

Voyons; devinez ce que cela prouve, mes enfants? Le voici. Ceux qui travaillent pour vous, comme Perrault et madame de Beaumont, savent très-bien qu’ils travaillent pour tout le monde, et plus encore pour les pères que pour les fils. Vous autres, du moins, vous n’êtes pas hypocrites; vous avouez hautement tout le plaisir que vous donnent les contes de fées; mais les hommes dissimulent par gravité le même bonheur ressenti. Ils feuillètent le livre d’une main dédaigneuse devant vous; mais, quand ils sont seuls, ils s’en donnent à cœur joie de vos princes charmants et de vos princesses des contes bleus. Le monde est rempli de vieillards fort ignorants sur l’histoire des Romains et des Grecs, mais ils savent tous par cœur la Belle et la Bête. Ils s’en divertissent à leurs derniers jours, et ce qu’ils ont aimé sous leurs cheveux blonds, ils l’aiment encore sous leurs cheveux blancs. Vous comprendrez mieux cela en avançant sur le chemin de la vie. L’homme, toujours affligé par le spectacle du réel, a besoin de se retremper dans l’idéal à chaque pas; c’est pour lui que la fée de l’air a écrit cette leçon:

Ma vie est faite de songes

Inconnus de vos cités;

J’aime mieux leurs doux mensonges

Que vos tristes vérités.

Et quand madame de Beaumont écrivait son célèbre Magasin, elle ajoutait en marge cette annotation pour ses amis: Ce livre est destiné aux enfants de dix ans, et au-dessus.

Ce dessus n’a pas de limites!

On peut contester l’existence des fées; que ne conteste-t-on pas aujourd’hui? Les fées, comme toutes les choses mystérieuses, sont soumises au libre examen, bien que Voltaire les ait prises sous sa protection; mais il y a pourtant deux fées réelles qui font la destinée des enfants, l’une bonne, l’autre mauvaise, et dont personne ne met en doute l’existence. Ces deux fées se nomment la bonne et la mauvaise éducation; elles appartiennent à l’histoire. Leur pouvoir est très-grand, mais il est, par bonheur, subordonné au pouvoir d’une mère, l’excellente fée du berceau. Celle-là, Madame de Beaumont ne l’a pas oubliée, car elle était mère aussi, et, en écrivant ses livres pour ses enfants, elle songeait aux enfants des autres. La morale qui se dégage de tous les contes de ce maternel écrivain est toujours pure, instructive, charmante; elle fonde par ses allégories la base d’une bonne éducation. Bien commencer la vie est chose importante; c’est le seul moyen à prendre pour bien la finir. Tout dépend des impressions premières. Quand l’aurore du jour est sereine, on peut prédire l’éclat de midi et le calme azuré du soir. C’est surtout avec d’excellentes lectures que l’enfant doit se préparer à devenir un homme, dans l’acception antique du mot; et, pour donner de bonne heure aux jeunes familles le goût de la saine instruction, il faut, comme dit le poëte, emmieller le bord de la première coupe où de vierges lèvres s’abreuvent; le doux souvenir des contes de fées conduira plus tard l’adolescent aux bons ouvrages sérieux.

MÉRY.

LA BELLE ET LA BÊTE

Table des matières

CONTE
I

Table des matières

IL y avait une fois un marchand qui était extrêmement riche. Il avait six enfants, trois garçons et trois fillles; et, comme ce marchand était un homme d’esprit, il n’épargna rien pour l’éducation de ses enfants et leur donna toutes sortes de maîtres. Ses filles étaient très-belles, mais la cadette surtout se faisait admirer, et on ne l’appelait, quand elle était petite, que la Belle Enfant, en sorte que le nom lui en resta, ce qui donna beaucoup de jalousie à ses sœurs. Cette cadette, qui était plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu’elles. Les deux aînées avaient beaucoup d’orgueil parce qu’elles étaient riches: elles faisaient les dames et ne voulaient pas recevoir les visites des autres filles de marchands; il leur fallait des gens de qualité pour leur compagnie. Elles allaient tous les jours au bal, à la comédie, à la promenade, et se moquaient de leur cadette, qui employait la plus grande partie de son temps à lire de bons livres. Comme on savait que ces filles étaient fort riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage. Mais les deux aînées répondirent qu’elles ne se marieraient jamais, à moins qu’elles ne trouvassent un duc, ou tout au moins un comte. La Belle (car je vous ai dit que c’était le nom de la plus jeune), la Belle, dis-je, remercia bien honnêtement ceux qui voulaient l’épouser, mais elle leur dit qu’elle était trop jeune, et qu’elle souhaitait de tenir compagnie à son père pendant quelques années. Tout d’un coup le marchand perdit son bien, et il ne lui resta qu’une petite maison de campagne, bien loin de la ville. Il dit en pleurant à ses enfants qu’il fallait aller demeurer dans cette maison, et qu’en travaillant comme des paysans ils y pourraient vivre. Ses deux filles aînées répondirent qu’elles ne voulaient pas quitter la ville, et qu’elles avaient des prétendus qui seraient trop heureux de les épouser, quoiqu’elles n’eussent plus de fortune. Les bonnes demoiselles se trompaient; leurs prétendus ne voulurent plus les regarder quand elles furent pauvres. Comme personne ne les aimait à cause de leur fierté, on disait: Elles ne méritent pas qu’on les plaigne, nous sommes bien aises de voir leur orgueil abaissé ; qu’elles aillent faire les dames en gardant les moutons. Mais, en même temps, tout le monde disait: Pour la Belle, nous sommes bien fâchés de son malheur; c’est une si bonne fille! elle parlait aux pauvres gens avec tant de bonté ; elle était si douce, si honnête! Il y eut même plusieurs gentilshommes qui voulurent l’épouser, quoiqu’elle n’eût pas un sou; mais elle leur dit qu’elle ne pouvait pas se résoudre à abandonner son pauvre père dans son malheur, et qu’elle le suivrait à la campagne pour le consoler et l’aider à travailler. La pauvre Belle avait été bien affligée d’abord de perdre sa fortune; mais elle s’était dit à elle-même: «Quand je pleurerais beaucoup, mes larmes ne me rendront pas mon bien; il faut tâcher d’être heureuse sans fortune.» Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils s’occupèrent à labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin, et se dépêchait de nettoyer la maison et d’apprêter à dîner pour la famille. Elle eut d’abord beaucoup de peine, car elle n’était pas accoutumée à travailler comme une servante; mais, au bout de deux mois, elle devint plus forte, et la fatigue lui donna une santé parfaite. Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin, ou bien elle chantait en filant. Ses deux sœurs, au contraire, s’ennuyaient à la mort; elles se levaient à dix heures du matin, se promenaient toute la journée, et s’amusaient à regretter leurs beaux habits et les compagnies. «Voyez notre cadette, disaient-elles entre elles, elle a l’âme basse et si stupide qu’elle est contente de sa malheureuse situation. » Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles. Il savait que la Belle était plus propre que ses sœurs à briller dans les compagnies. Il admirait la vertu de cette jeune fille, et surtout sa patience: car les sœurs, non contentes de lui laisser faire tout l’ouvrage de la maison, l’insultaient à tout moment.

Il y avait un an que cette famille vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre par laquelle on lui marquait qu’un vaisseau sur lequel il avait des marchandises venait d’arriver heureusement. Cette nouvelle manqua tourner la tête à ses deux aînées, qui pensaient qu’à la fin elles pourraient quitter cette campagne où elles s’ennuyaient tant; et quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur apporter des robes, des palatines, des coiffures et toutes sortes de bagatelles. La Belle ne lui demandait rien, car elle pensait en elle-même que tout l’argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses sœurs souhaitaient. «Tu ne me pries pas de t’acheter quelque chose?» lui dit son père.

LA BELLE.

Les sœurs de la Belle manquèrent mourir de douleur quand elles la virent habillée comme une princesse, et plus belle que le jour.

(La Belle et la Bête.)


«Puisque vous avez la bonté de penser à moi, lui dit-elle, je vous prie de m’apporter une rose, car il n’en vient point ici.» Ce n’est pas que la Belle se souciât d’une rose, mais elle ne voulait pas condamner, par son exemple, la conduite de ses sœurs, qui auraient dit que c’était pour se distinguer qu’elle ne demandait rien. Le bonhomme partit; mais quand il fut arrivé, on lui fit un procès pour ses marchandises, et, après avoir eu beaucoup de peine, il revint aussi pauvre qu’il était auparavant. Il n’avait plus que trente milles pour arriver à sa maison, et il se réjouissait déjà du plaisir de voir ses enfants; mais comme il fallait passer un grand bois avant de trouver sa maison, il se perdit. Il neigeait horriblement; le vent était si grand qu’il le jeta deux fois à bas de son cheval. La nuit étant venue, il pensa qu’il mourrait de faim ou de froid, ou qu’il serait mangé des loups qu’il entendait hurler autour de lui. Tout d’un coup, en regardant au bout d’une longue allée d’arbres, il vit une grande lumière, mais qui paraissait bien éloignée. Il marcha de ce côté-là, et vit que cette lumière sortait d’un grand palais qui était tout illuminé. Le marchand remercia Dieu du secours qu’il lui envoyait et se hâta d’arriver à ce château; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval qui le suivait, voyant une grande écurie ouverte, entra dedans, et ayant trouvée du foin et de l’avoine, le pauvre animal, qui mourait de faim, se jeta dessus avec beaucoup d’avidité. Le marchand l’attacha dans l’écurie et marcha vers la maison où il ne trouva personne; mais étant entré dans une grande salle, il y trouva un bon feu et une table chargée de viandes, où il n’y avait qu’un couvert. Comme la pluie et la neige l’avaient mouillé jusqu’aux os, il s’approcha du feu pour se sécher, et disait en lui-même: Le maître de la maison ou ses domestiques me pardonneront la liberté que j’ai prise, et sans doute ils viendront bientôt. Il attendit pendant un temps considérable; mais onze heures ayant sonné sans qu’il vît personne, il ne put résister à la faim, et prit un poulet qu’il mangea en deux bouchées et en tremblant; il but aussi quelques coups de vin, et, devenu plus hardi, il sortit de la salle et traversa plusieurs grands appartements magnifiquement meublés. A la fin, il trouva une chambre où il y avait un bon lit, et, comme il était minuit passé et qu’il était las, il prit le parti de fermer la porte et de se coucher.

Il était dix heures du matin quand il se leva le lendemain, et il fut bien surpris de trouver un habit fort propre à la place du sien qui était tout gâté. Assurément, dit-il en lui-même, ce palais appartient à quelque bonne fée qui a eu pitié de ma situation. Il regarda par la fenêtre et ne vit plus de neige, mais des berceaux de fleurs qui enchantaient la vue. Il rentra dans la grande salle où il avait soupé la veille et vit une petite table où il y avait du chocolat. «Je vous remercie, madame la Fée, dit-il tout haut, d’avoir eu la bonté de penser à mon déjeuner.»Le bonhomme, après avoir pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval; et comme il passait sous un berceau de roses, il se souvint que la Belle lui en avait demandé une, et cueillit une branche où il y en avait plusieurs. En même temps il entendit un grand bruit et vit venir à lui une Bête si horrible qu’il fut tout près de s’évanouir. «Vous êtes bien ingrat, lui dit la Bête d’une voix terrible; je vous ai sauvé la vie en vous recevant dans mon château, et, pour ma peine, vous me volez mes roses que j’aime mieux que toutes choses au monde. Il faut mourir pour réparer cette faute; je ne vous donne qu’un quart d’heure pour demander pardon à Dieu.» Le marchand se jeta à genoux et dit à la Bête, en joignant les mains: «Monseigneur, pardonnez-moi; je ne croyais pas vous offenser, en cueillant une rose pour une de mes filles qui m’en avait demandé. — Je ne m’appelle point monseigneur, répondit le monstre, mais la Bête. Je n’aime pas les compliments, moi; je veux qu’on dise ce que l’on pense; ainsi ne croyez pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m’avez dit que vous aviez des filles, je veux bien vous pardonner, à condition qu’une de vos filles vienne volontairement pour mourir à votre place: ne me raisonnez pas, partez; et si vos filles refusent de mourir pour vous, jurez que vous reviendrez dans trois mois.» Le bonhomme n’avait pas dessein de sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre, mais il pensa au moins: J’aurai le plaisir de les embrasser encore une fois. Il jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu’il pourrait partir quand il voudrait; «mais, ajouta-telle, je ne veux pas que tu t’en ailles les mains vides. Retourne dans la chambre où tu as couché, tu y trouveras un grand coffre vide, tu peux y mettre tout ce qui te plaira, je le ferai porter chez toi.» En même temps la Bête se retira et le bonhomme dit en lui-même: S’il faut que je meure, j’aurai la consolation de laisser du pain à mes pauvres enfants.

Il retourna dans la chambre où il avait couché, et y ayant trouvé une grande quantité de pièces d’or, il remplit le grand coffre dont la Bête lui avait parlé, le ferma, et ayant repris son cheval, qu’il retrouva dans l’écurie, il sortit de ce palais avec une tristesse égale à la joie qu’il avait lorsqu’il y était entré. Son cheval prit de lui-même une des routes de la forêt, et en peu d’heures le bonhomme arriva dans sa petite maison. Ses enfants se rassemblèrent autour de lui, mais au lieu d’être sensible à leurs caresses, le marchand se mit à pleurer en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses qu’il apportait à la Belle; il la lui donna et lui dit: «La Belle, prenez ces roses, elles coûteront bien cher à votre malheureux père;» et tout de suite il raconta à sa famille la funeste aventure qui lui était arrivée. A ce récit, ses deux aînées jetèrent de grands cris et dirent des injures à la Belle qui ne pleurait point. «Voyez ce que produit l’orgueil de cette petite créature, disaient-elles; que ne demandait-elle des ajustements comme nous; mais non, mademoiselle voulait se distinguer; elle va causer la mort de notre père, et elle ne pleure pas. «Cela serait fort inutile, reprit la Belle; pourquoi pleurerais-je la mort de mon père? Il ne périra point. Puisque le monstre veut bien accepter une de ses filles, je veux me livrer à toute sa furie, et je me trouve fort heureuse, puisqu’en mourant j’aurai la joie de sauver mon père et de lui prouver ma tendresse. — Non, ma sœur, lui dirent ses trois frères, vous ne mourrez pas; nous irons trouver ce monstre, et nous périrons sous ses coups si nous ne pouvons le tuer. — Ne l’espérez pas, mes enfants, leur dit le marchand, la puissance de cette Bête est si grande qu’il ne me reste aucune espérance de la faire périr. Je suis charme du bon cœur de la Belle, mais je ne veux pas l’exposer à la mort. Je suis vieux, il ne me reste que peu de temps à vivre, ainsi je ne perdrai que quelques années de vie, que je ne regrette qu’à cause de vous, mes chers enfants. — Je vous assure, mon père, lui dit la Belle, que vous n’irez pas à ce palais sans moi; vous ne pouvez m’empêcher de vous suivre. Quoique je sois jeune je ne suis pas fort attachée à la vie, et j’aime mieux être dévorée par ce monstre que de mourir du chagrin que me donnerait votre perte.» On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses sœurs en étaient charmées, parce que les vertus de cette cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie. Le marchand était si occupé de la douleur de perdre sa fille qu’il ne pensait pas au coffre qu’il avait rempli d’or; mais aussitôt qu’il se fut renfermé dans sa chambre pour se coucher, il fut bien étonné de le trouver à la ruelle de son lit. Il résolut de ne point dire à ses enfants qu’il était devenu si riche, parce que ses filles auraient voulu retourner à la ville et qu’il était résolu de mourir dans cette campagne; mais il confia ce secret à la Belle qui lui apprit qu’il était venu quelques gentilshommes pendant son absence; qu’il y en avait deux qui aimaient ses sœurs. Elle pria son père de les marier; car elle était si bonne qu’elle les aimait et leur pardonnait de tout son cœur le mal qu’elles lui avaient fait. Ces deux méchantes filles se frottaient les yeux avec un oignon pour pleurer lorsque la Belle partit avec son père; mais ses frères pleuraient tout de bon, aussi bien que le marchand: il n’y avait que la Belle qui ne pleurait point, parce qu’elle ne voulait pas augmenter leur douleur. Leur cheval prit la route du palais, et sur le soir ils l’aperçurent illuminé comme la première fois. Le cheval fut tout seul à l’écurie et le bonhomme entra avec sa fille dans la grande salle, où ils trouvèrent une table magnifiquement servie, avec deux couverts. Le marchand n’avait pas le cœur de manger, mais la Belle, s’efforçant de paraître tranquille, se mit à table et le servit; puis elle disait en elle-même: La Bête veut m’engraisser avant de me manger, puisqu’elle me fait faire si bonne chère. Quand ils eurent soupé, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant, car il pensait que c’était la Bête. La Belle ne put s’empêcher de frémir en voyant cette horrible figure; mais elle se rassura de son mieux, et le monstre lui ayant demandé si c’était de bon cœur qu’elle était venue, elle lui dit en tremblant qu’oui. «Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous suis bien obligé. Bonhomme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais de revenir ici. Adieu, la Belle. — Adieu, la Bête,» répondit-elle; et tout de suite le monstre se retira. «Ah! ma fille, dit le marchand en embrassant la Belle, je suis à demi-mort de frayeur: croyez-moi, laissez-moi ici. — Non, mon père, dit la Belle avec fermeté : vous partirez demain matin et vous m’abandonnerez au secours du ciel, peut-être aura-t-il pitié de moi.» Ils furent se coucher et croyaient ne pas dormir de toute la nuit; mais à peine furent-ils dans leurs lits que leurs yeux se fermèrent. Pendant son sommeil, la Belle vit une dame qui lui dit: «Je suis contente de votre bon cœur, la Belle: la bonne action que vous faites en donnant votre vie pour sauver celle de votre père ne demeurera point sans récompense.» La Belle, en s’éveillant, raconta ce songe à son père, et quoiqu’il le consolât un peu, cela ne l’empêcha pas de jeter de grands cris quand il fallut se séparer de sa chère fille.

Lorsqu’il fut parti, la Belle s’assit dans la grande salle et se mit à pleurer aussi; mais comme elle avait beaucoup de courage, elle se recommanda à Dieu et résolut de ne point se chagriner pour le peu de temps qu’elle avait à vivre, car elle croyait fermement que la Bête la mangerait le soir. Elle résolut de se promener en attendant et de visiter ce beau château; elle ne pouvait s’empêcher d’en admirer la beauté. Mais elle fut bien surprise de trouver une porte sur laquelle il y avait écrit: Appartement de la Belle. Elle ouvrit cette porte avec précipitation et elle fut éblouie de la magnificence qui y régnait; mais ce qui frappa le plus sa vue ce fut une grande bibliothèque, un clavecin et plusieurs livres de musique. On ne veut pas que je m’ennuie, dit-elle tout bas. Elle pensa ensuite: Si je n’avais qu’un jour à demeurer ici, on ne m’aurait pas fait une telle provision. Cette pensée ranima son courage. Elle ouvrit la bibliothèque et vit un livre où il y avait écrit en lettres d’or: Souhaitez. commandez; vous êtes ici la reine et la maîtresse. «Hélas! dit-elle en soupirant, je ne souhaite rien que de voir mon pauvre père, et de savoir ce qu’il fait à présent.» Elle avait dit cela en elle-même. Quelle fut sa surprise, en jetant les yeux sur un grand miroir, d’y voir sa maison où son père arrivait avec un visage extrêmement triste. Ses sœurs venaient au-devant de lui, et malgré les grimaces qu’elles faisaient pour paraître affligées, la joie qu’elles avaient de la perte de leur sœur paraissait sur leur visage. Un moment après, tout cela disparut, et la Belle ne put s’empêcher de penser que la Bête était bien complaisante, qu’elle n’avait rien à craindre d’elle, A midi, elle trouva la table mise, et pendant son dîner elle entendit un excellent concert, quoiqu’elle ne vît personne. Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête et ne put s’empêcher de frémir. «La Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous voie souper? — Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant. — Non, répondit la Bête, il n’y a ici de maîtresse que vous; vous n’avez qu’à me dire de m’en aller si je vous ennuie, je sortirai tout de suite. Dites-moi, n’est-ce pas que vous me trouvez bien laid? — Cela est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir; mais je crois que vous êtes fort bon. — Vous avez raison, dit le monstre; mais outre que je suis laid, je n’ai point d’esprit: je sais bien que je ne suis qu’une bête. — On n’est pas bête, reprit la Belle, quand on croit n’avoir point d’esprit: un sot n’a jamais su cela. — Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne vous point ennuyer dans votre maison, car tout ceci est à vous, et j’aurais du chagrin si vous n’étiez pas contente. — Vous avez bien de la bonté, lui dit la Belle, je vous avoue que je suis bien contente de votre cœur; quand j’y pense, vous ne me paraissez plus si laid. — Oh! dame oui, répondit la Bête, j’ai le cœur bon, mais je suis un monstre. — Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit la Belle, et je vous aime mieux avec votre figure que ceux qui, avec la figure d’homme, cachent un cœur faux, corrompu, ingrat. — Si j’avais de l’esprit, reprit la Bête, je vous ferais un grand compliment pour vous remercier; mais je suis un stupide, et tout ce que je puis vous dire, c’est que je vous suis bien obligé.»

Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
211 s. 53 illüstrasyon
ISBN:
4064066317669
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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