Kitabı oku: «Tablettes anglaises»
Joseph-Hippolyte de Santo-Domingo
Tablettes anglaises

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066303426
Table des matières
AVANT-PROPOS.
ARRIVÉE.
UNE PREMIÈRE JOURNÉE.
REMARQUES.
DOWNING-STREET.
PONT DE WATERLOO.
LES RUES DE LONDRES.
SQUARES.
HYDE-PARK, LE DIMANCHE.
TRAITS DISTINCTIFS DES ANGLAIS.
ABBAYE DE WESTMINSTER.
CHAMBRE DES COMMUNES.
LES ÉLECTIONS ET UN MEMBRE DU PARLEMENT.
L’ARMÉE ANGLAISE.
SUR LES MODES.
UNE FOIRE ANGLAISE.
VENTE DE FEMMES A LONDRES.
UN DINER.
DE LA RELIGION.
SUR LES BARBES ET LES RASOIRS.
SOCIÉTÉS PHILANTHROPIQUES.
DE LA LIBERTÉ EN ANGLETERRE.
DE L’INÉGALITÉ.
DE LA LÉGISLATION ANGLAISE.
SUR QUELQUES FORTUNES ANGLAISES.
LES BANQUIERS.
LES MENDIANS.
DE QUELQUES COUTUMES.
SWEET-HEART, ou AMANT, AMANTE.
SUR LES PARIS ET LES COURSES DE CHEVAUX.
LES RADICAUX.
LES CHEVALIERS D’INSDUSTRIE.
DE L’ARCHITECTURE.
DES PROMENADES ET DES JARDINS PUBLICS. .
DE LA PEINTURE ET DES EXPOSITIONS; DE LA GRAVURE ET DES ESTAMPES.
DE LA MUSIQUE.
DE LA LITTÉRATURE ET DES THÉATRES.
DU LANGAGE.
L’AUTOMNE A LONDRES.
CONCLUSION.
AVANT-PROPOS.
Table des matières
Un des écrivains qui s’est le plus signalé récemment dans l’art difficile de plaire en mordant, c’est sans contredit l’auteur des Tablettes Romaines. Sa peinture de Rome moderne est un de ces coups de pinceau hardis qui décèlent le grand maître, et c’est à juste titre qu’il a pu s’écrier: Et moi aussi, je suis peintre. Peu d’ouvrages ont eu un succès aussi prononcé et aussi soutenu. C’est à tel point que, les libraires seraient tentés de dire à un auteur, quand ils le rencontrent: «Monsieur, faites-nous donc des Tablettes romaines,» comme ils disaient dans le temps «faites-nous des Lettres persannes,» lorsque l’illustre Montesquieu eut lançé dans le public ce charmant ouvrage qui conserve encore aujourd’hui toute sa fraîcheur.
Les Tablettes Romaines de M. Santo-Domingo, et les Tablettes Parisiennes, nous ont inspiré le désir de publier une suite à ces deux ouvrages, si bien appropriés au goût de la généralité des lecteurs, en donnant, sous le même titre de Tablettes, des peintures de mœurs de différentes nations, puisées dans les écrits les plus estimés en ce genre. Nous commençons par les Tablettes Anglaises, dont les sujets nous ont été fournis par quelques bons écrivains, notamment par les auteurs du Diorama de Londres, de l’Hermite à Londres, etc. Il n’y a que peu d’années que nous possédons sur le peuple anglais, des détails que l’on pourrait appeler domestiques, et nous les devons à quelques hommes de lettres qui ont eu depuis la paix la curiosité de franchir le bras de mer, ce terrible strait of Dover qui a tant taquiné le moderne conquérant. Nous espérons que nos Tablettes Anglaises, en attendant celles de plusieurs autres peuples non moins intéressans à connaître, produiront le salutaire effet de diminuer cet engouement qu’on appelle anglomanie, qui se renouvelle de temps en temps pour une nation qui a sans doute des droits à l’estime et même à l’admiration des autres, sous quelques points de vue, mais aussi des droits qui sont loin d’être aussi exclusifs que certaines gens voudraient nous le persuader. Il ne faut que voir les héros en déshabillé pour dissiper beaucoup d’illusions.
TABLETTES
ANGLAISES.
Table des matières
ARRIVÉE.
Table des matières
Quelle autre cité, s’écrièrent-ils, en voyant la fumée qui s’élevait au-dessus de ses murailles, quelle autre cité fut égale à cette grande cité!
Apocalypse.
Un jour mon ami Amirau vint me voir pour me décider à effectuer un voyage projeté depuis fort long-temps, mais d’une manière vague. Après avoir combattu pour son pays, Amirau a quitté l’épée pour la robe, et la théorie pour le code. Avocat à la cour royale de Paris, il s’est chargé plusieurs fois de la défense des causes politiques; dernièrement, il prit si fort à cœur l’intérêt d’un de ses cliens, qu’il se fit interdire pour six mois; il était donc condamné au repos, moi je n’avais pas grand’chose qui me retînt à Paris; le plaisir de voyager avec lui me détermina presque autant que le désir de voir l’Angleterre.
L’expédition de nos passeports retarda notre départ de quelques jours. Le mien fut prêt tout de suite: cela n’est pas surprenant; ni les commissaires, ni le préfet de police n’avaient entendu parler de moi avant cette époque. Celui d’Amirau éprouva plus de difficultés. Enfin le conseil de discipline intervint auprès des autorités, parce qu’il calcula, dans l’intérêt du licencié, que pendant que la parole lui serait interdite, il pourrait composer des mémoires à consulter et se mettre encore plus mal dans les papiers de la cour.
Nous partîmes enfin; et, au bout de trente-six heures, nous fûmes en Angleterre.
Et vite! et vite! dis-je à mon compagnon de voyage, en l’aidant à descendre du lit où les angoisses du vomissement l’avaient confiné; venez, saluer le rocher de Douvres et les côtes de l’Angleterre.–Que le diable l’emporte avec tous ses paquebots! me répondit-il d’abord; et cependant comme la douleur n’avait pas tout-à-fait amorti sa curiosité, il monta avec moi sur le tillac où la fraîcheur de l’air et la modération du roulis le mirent bientôt à même d’observer à son aise ce qu’on découvrait sur les côtes et ce qui se passait auprès de nous. A bord tout était plus vivant et plus animé que de coutume: les manœuvres se succédaient avec rapidité, les matelots chantaient pour les exécuter avec ensemble, tandis que le capitaine jurait dans son portevoix. Ceux des passagers (et c’était le plus grand nombre) qui rentraient dans leur pays après une absence de trois ou quatre ans, avaient oublié tout-à-coup le flegme britannique qui leur avait fait garder le silence et le repos pendant toute la traversée. En apercevant le château de Douvres, leurs yeux étaient devenus brillans, leurs gestes animés; ils se le montraient les uns aux autres, ou le décrivaient à leurs enfans qui étaient trop jeunes pour se souvenir de ce qu’ils avaient vu en partant. En approchant de leur terre natale, l’enthousiasme les avait rendus bavards et grimaciers comme des Italiens.
Les femmes qui étaient à bord, faisaient une toilette im-promptu pour emporter sur elles les chapeaux de paille, les plumes, les bonnets garnis de fleurs, les robes, et les autres chiffons de fabrique française sur lesquels il y a des droits équivalens à une prohibition complète. Plusieurs profitaient de ce moment pour cacher sous leurs jupons ou dans la forme de leurs chapeaux, des gants ou quelques aunes d’étoffes de soie qu’elles voulaient passer en contrebande.
Quand on arrive pour la première fois dans un pays étranger, et surtout dans un pays qui diffère autant que l’Angleterre de la France, les premières heures du séjour fournissent aux yeux et aux oreilles une telle quantité d’impressions neuves, que l’esprit n’a le temps d’en enregistrer qu’une bien faible partie. Les pertes que nous faisions en ce genre nous étaient peu sensibles, parce que nous étions sûrs de nous dédommager amplement aussitôt après notre arrivée à Londres. Nous ne fîmes donc attention ni à la forme des maisons de Douvres, ni à la manière dont ses rues sont éclairées, ni à la voix des crieurs de nuit, ni à la manière dont le souper fut composé et servi. Nous nous inquiétâmes peu d’être pris pour les plus sauvages de tous les Français, par la demoiselle de la maison, dont les yeux agaçans sont célèbres à Londres et par la servante de l’auberge, qui souhaite à tous les voyageurs des bonsoirs d’une longueur étonnante. Mais nous ne pûmes, soit dit par anticipation, nous empêcher de remarquer la différence prodigieuse qu’il y a entre la valeur de l’argent français et celle de la monnaie anglaise.
Après avoir dormi tant bien que mal sur des lits plus durs que le tillac du paquebot, nous allâmes faire une promenade matinale sur le rocher de Douvres; et, parvenus à la hauteur du château, nous jouîmes de la vue des côtes de France. Que cet espace est étroit! me disait mon ami en fixant ses regards sur la Manche; et cependant qu’il est difficile de le franchir, lorsqu’il est défendu par la haine entre les deux nations.–Mon cher ami, dis-je en serrant la main du licencié, je pense comme vous; mais nous avons encore plusieurs choses à faire avant de partir. Nous avons passe la Manche, et nous prétendons arriver à Londres avant la fin de ce jour: ne nous laissons pas arrêter par un obstacle aussi misérable que le château de Douvres ou les chicanes des douaniers. Nous voici près d’un escalier creusé dans le roc et d’une quarantaine de toises de profondeur, qui nous fera descendre verticalement au niveau de la ville, et non loin du bureau de la douane... Descendons.
En attendant notre tour de visite, nous échangeâmes à l’Alien–Office nos passeports contre des certificats, sur lesquels, outre plusieurs locutions françaises que nous n’avions jamais entendues en France, mon ami me fit remarquer que l’on avait changé la couleur de mes yeux, c’est-à-dire, que le commis avait traduit le mot français bleu par black, qui veut dire noir en anglais. Enfin, nos effets furent visités, nous retournâmes à l’hôtel de Paris pour déjeûner, et nous restâmes tranquillement à table jusqu’à ce que le piétinement des chevaux et le bruit d’une diligence qui s’arrêtait à la porte, nous eussent avertis qu’il était temps de compter avec l’hôte.
Ce fut alors que nous apprîmes quid valeat nummus, quem prœbeat usum. Je passe sous silence ce que l’on nous fit payer pour les deux repas que nous avions pris à l’hôtel et pour notre lit; c’était à peu près le triple de ce qu’on demande dans les auberges françaises où les voyageurs sont écorchés; mais des Anglais qui étaient avec nous, nous assurèrent que c’était extrêmement modéré. Le compte du mouvement des effets était la partie la plus curieuse. Un portefaix, qui tenait le haut de l’échelle quand nous étions sortis du paquebot, était porté pour un schelling; la même somme était allouée à un autre qui avait transporté les effets du paquebot à la douane; encore un schelling pour un portefaix qui avait transporté les effets de la douane à l’hôtel; et comme c’était un schelling, par paquet, qu’il fallait payer, le licencié eut à payer double tous les frais de mouvement, parce qu’outre un petit porte-manteau, il avait un carton ficelé dans lequel était renfermé son chapeau. Il fallut payer un autre schelling à une espèce d’officieux à perruque rousse, parlant moitié français, moitié anglais, qui était venu à l’hôtel pour voir si nous savions le chemin de la douane. Un schelling fut encore donné à chacun des domestiques de l’hôtel, et nous ne cessâmes enfin d’en débourser que lorsque nous eûmes payé des pionniers qui servaient la diligence, et qui aidèrent le cocher à y placer nos bagages. Si l’on fait attention à la nature des services que nous étions obligés de rétribuer d’un schelling, on verra que cette pièce de monnaie, qui ne vaut pas aujourd’hui moins de vingt-cinq sols de France, ne fait pas en Angleterre plus d’effet que cinq sols au-delà de la Manche.
Plaie d’argent n’est pas mortelle, dit-on, aussi nous résignons-nous sans murmure! nous avions entendu dire que les dépenses étaient énormes dans ce pays! Que sont quelques schellings en comparaison des guinées que nous allons semer dans la capitale de l’Angleterre! mais nous aurons vu Londres, nous pourrons parler de cette ville si grande, si extraordinaire! nous roulons sur le chemin qui y conduit, et ce soir dans quelques heures nous boirons de l’eau de la Tamise, nous parcourrons des rues éclairées par le gaz hydrogène!
Nous traversons Cantorbéry si rapidement que nous avons à peine le temps d’entrer dans sa cathédrale, et de visiter la chapelle où sont les armes du Prince Noir; nous la reverrons à Paris: le Diorama sera ouvert à notre retour.....Nous avalons à Rochester un dîner passablement bon et passablement cher.... Du pont qui sépare cette ville de Chatam, nous apercevons une quarantaine de vaisseaux de ligne désarmés et enduits d’une peinture jaune qui doit les garantir de la pourriture. Ils dorment dans la rivière Medway, comme les baleines à la surface de l’Océan boréal; et, comme elles, ils se réveilleront et déploieront leurs forces au moindre trouble qui se fera sentir sur la mer. Quarante gros vaisseaux! cela vaut la peine d’être vu; mais il y en a des milliers à Londres, de toutes les grandeurs et de tous les pays; d’ailleurs, on est si bien dans cette diligence! elle est suspendue à merveille, et ses quatre chevaux nous entraînent aussi prompts que les vents!
Le pays change d’aspect; une plaine a succédé aux collines qui séparent la vallée de la Medway, de celle de la Tamise; j’entends nommer le parc de Greenwich; nous ne sommes plus qu’à six milles du pavillon qui flotte sur Mansion-House... Le soleil est couché, le crépuscule du soir ne nous permet plus de distinguer, que vaguement, les objets que nous traversons... Enfin, il est nuit close quand nous arrivons aux premières maisons du bourg de Southwarck!
Mais l’obscurité ne se fait pas sentir dans cette partie de la ville: des flots d’une lumière vive et scintillante brillent de l’un et de l’autre côté de la rue. Depuis l’obélisque routier jusqu’à London-Bridge, c’est-à-dire, pendant une demi-lieue de chemin, le gaz hydrogène brule et dans les lanternes de la rue et dans les lampes qui éclairent les boutiques.
Quand même on n’aurait jamais entendu vanter la capitale de l’Angleterre, du moment qu’on y est entré, et à quelqu’endroit qu’on s’arrête, l’idée de sa richesse, de son immensité, arrive à l’esprit par tous les sens à la fois. L’air, imprégné des vapeurs du charbon, répand, pour ainsi dire, une odeur manufacturière; heurté, poussé et coudoyé sans cesse, on s’étonne de reconnaître pour le mouvement ordinaire de la circulation, ce qu’on avait d’abord été tenté de prendre pour une foule attirée par une curiosité momentanée. Si le fracas assourdissant des voitures cesse un moment, le même bruit se fait entendre au loin, confus et monotone comme celui des vagues de l’Océan. L’idée qu’un étranger prendra de Paris sera bien différente, selon la barrière par laquelle il entrera. Par quelque côté qu’il arrive dans Londres, il se sent tout de suite dans la capitale la plus vaste, la plus peuplée et la plus industrieuse du monde.
Certes, ce ne fut pas le même jour de notre arrivée que nous pûmes asseoir un pareil jugement. Il nous a fallu bien du temps pour visiter tous les environs de la ville, et rentrer par les principaux Turn-Pikes. Excepté ce que nous pûmes recueillir de l’intérieur de la diligence, nos observations furent très-bornées durant la première soirée que nous passâmes dans Londres. Le licencié était si fâché d’avoir été déposé à l’hôtel de la diligence, dans une petite rue de la Cité, que j’eus toutes les peines du monde à le décider à ne pas aller se coucher sans faire un tour de promenade dans Cheapside, pour digérer les pommes de terre et le beefsteak qu’on nous avait servis à souper.
UNE PREMIÈRE JOURNÉE.
Table des matières
Pour ne rien perdre on aurait besoin, comme Mercier, de penser dans la rue et décrire sur la borne.
Il y a loin de Cheapside chez le libraire du Strand où nous devons acheter la carte de Londres. Nous croyant sûrs de notre route, après nous l’être fait indiquer par le garçon de l’auberge, nous partons avec confiance; mais à peine arrivés auprès de Saint-Paul, nous reconnaissons que le cicerone a été si confus, ou que nous l’avons si mal compris, que nous sommes obligés de redemander notre chemin.
La foule qui passait sur les trottoirs où nous étions, était tout à coup devenue si considérable, qu’il eût été difficile d’aller dans un autre sens qu’elle; ainsi, moitié violence, moitié persuasion, nous nous laissâmes entraîner.
Malgré tout ce que nous avions entendu dire de l’immense population de Londres, et particulièrement de la foule qu’on rencontrait sur les trottoirs du Strand ou des environs, il était aisé de voir, à la direction uniforme qu’elle prenait, à la qualité des personnes qui la composaient, et aux propos qui se croisaient dans presque toutes les bouches, qu’elle était mue par une curiosité momentanée. La rue était encombrée à peu près comme celles qui conduisent à la Grève le sont à Paris, une heure avant une exécution. Je soupçonnai que c’était vers un spectacle de ce genre que la canaille de Londres se portait. Au bout d’un quart-d heure il n’y eut plus moyen d’en douter: il n’y avait plus de courant régulier dans la foule, elle était seulement agitée de quelques ondulations en sens divers, autour d’un échafaud, surmonté de deux poteaux réunis ensemble par une traverse, d’où pendaient deux cordes à nœud coulant. Il était élevé au niveau de l’entresol d’un édifice, qu’à son aspect sévère, à l’épaisseur de ses murs noircis par le temps et par la fumée, et aux barreaux de fer qui grillaient toutes ses fenêtres, il était impossible de ne pas reconnaître pour une prison. Un de nos voisins, homme de très-bonne mine et d’un très-grand flegme, nous apprit, en rassurant sur son nez une paire de bésicles montées en écaille brune, que nous étions devant la prison de Newgate et qu’on allait pendre deux voleurs. J’avais une certaine répugnance à assister à un spectacle pareil; mais, outre qu’il eût été impossible de nous éloigner de l’endroit où nous nous trouvions engagés, il fallait mettre à profit l’occasion d’observer en grand les sentimens du peuple de Londres. L’avocat voulut la faire tourner également à son instruction dans la jurisprudence criminelle d’Angleterre; il demanda à notre voisin flegmatique l’exposition de la tragédie dont le hazard nous forçait à voir la catastrophe.
–Rien de plus simple, nous répondit celui-ci. Les deux hommes qu’on va pendre, sont nés, ont vécu, et mourront ensemble. Ils sont cousins, et depuis plusieurs années ils étaient associés pour exploiter les poches et les goussets dans les rues de Londres. Ils ont voulu s’aviser de porter plus haut leur ambition; ils sont entrés chez un banquier, pour s’approprier des billets de banque et des guinées. Ils ont été condamnés à mort, parce qu’il a été prouvé qu’ils avaient volé, chacun, plus de5livres sterling à la fois.–5livres sterling! répétai-je avec étonnement; comment, l’on pend pour5livres sterling!–Non pas pour5livres seulement, mais pour5livres et un schelling. Zounds! et que deviendrions-nous sans cela? Que deviendrait surtout notre gouvernement? Les voleurs se multiplieraient outre mesure, et le gouvernement se ruinerait pour les nourrir ou les faire transporter à Botany-Bay. Savez-vous qu’il en coûte au Roi deux cents livres sterling pour chacun de ses sujets qu’on déporte! et cependant il y a des jurisconsultes assez fous pour vouloir étendre jusqu’au vol de25livres sterling le bénéfice de la déportation. Qu’arriverait-il si on suivait leur avis? Les vols se multiplieraient par la perspective de l’impunité ou d’une punition trop-douce. Botany-Bay deviendrait de plus en plus populeux, et lorsque notre Roi se serait ruiné pour cela, la colonie, suivant le scandaleux exemple des Américains, se révolterait un beau jour, battrait nos troupes de débarquement, élèverait une marine rivale de la nôtre, et ces fiers républicains, ci-devant filous, prendraient insolemment le titre d’esquire, comme les plus respectables gentlemen.
A ces mots, il assura de nouveau ses lunettes, que les ondées de la foule avaient de nouveau dérangées, et nous engagea à tourner nos regards du côté de l’échafaud: la porte de l’entresol de Newgate était ouverte et les condamnés sortirent lentement, entre deux files de constables et de guichetiers. Ils étaient tous deux blonds et paraissaient fort jeunes; leur figure était intéressante; leurs traits, au moins autant que nous pouvions en juger à la distance où nous étions, étaient assez distingués. Leur maintien n’avait ni l’effronterie révoltante, ni la lâche humilité qu’offre généralement celui des malfaiteurs. Les voleurs anglais sont si accoutumés à l’idée de la mort, par la fréquence des supplices, ou bien par la froideur nationale du caractère, qu’ils vont tous à l’échafaud avec indifférence. Les moyens mécaniques employés dans l’exécution, ne ressemblent pas non plus à ceux usités sur le continent. A Londres, le bourreau ne donne pas le croc en jambe au patient; il ne le lance pas du haut d’une échelle, pour le laisser suspendu à une potence; il né lui danse pas sur les épaules, pour lui disloquer les vertèbres du cou... Aussitôt que les deux jeunes condamnés eurent reçu les dernières exhortations des ministres qui les avaient accompagnés, on leur passa au cou le nœud coulant qui pendait au niveau de leur poitrine; à un signal donné une trappe glissa sous leurs pieds, et aussitôt qu’ils furent demeurés suspendus, en tombant verticalement, le bourreau leur mit sur la tête un bonnet de coton blanc et l’enfonça jusqu’au menton, pour dérober au peuple les convulsions horribles qui agitent quelquefois les traits de la face pendant l’agonie des suppliciés.
La foule ne tarda pas à se dissiper aussitôt que l’exécution fut finie et nous pûmes bientôt nous remettre en route, pour arriver chez le marchand de cartes. L’Anglais aux besicles nous remit complaisamment dans notre chemin. Il avait affaire au Temple (c’est l’école de droit de Londres), nous descendîmes avec lui les rues de Old Bailey et de Ludgate Hill. Il nous laissa enfin au bout de Fleet Street près d’une espèce d’arc de triomphe qu’on nomme Temple-Bar, et qui forme la limite entre la cité de Londres et la ville de Westminster.
Le Strand est une des rues dont nous avions le plus entendu parler. Ce n’est ni par sa largeur, ni par la beauté des maisons qu’elle est célèbre, c’est par l’active industrie dont elle est le foyer; c’est par le mouvement qu’on y voit sans cesse. Peut-être quelques parties de la Cité le surpassent-elles pour l’activité mercantile; le luxe de ses boutiques n’est certainement pas égal à celui d’Oxford-row, de Piccadilly, de Bond Street, mais il réunit autant que possible les avantages de ces deux quartiers et a de plus celui de sa position centrale. Par le nombre infini de traverses qui y aboutissent, et par ses deux extrémités, il établit la communication entre les trois grandes divisions dont une capitale se compose toujours, le quartier du luxe, le quartier de l’industrie, et celui des classes moyennes.
On voit, d’après cela, que le Strand est cependant notre rue Saint-Honoré. On trouvera la ressemblance parfaite, si j’ajoute que c’est la partie de Londres où l’on rencontre le plus de voleurs et de filles; les uns et les autres y sont si effrontés, qu’ils exercent leur industrie en plein jour.
Il était déjà trois heures quand nous eûmes fait emplette de la carte de Londres: comme le licencié éprouvait depuis quelques momens que notre déjeuner avait été fort léger, nous entrâmes dans un Beefsteak house de Charings-Cross où, pour nos sept schellings, nous fîmes un dînera l’anglaise. En France, un lord pourrait pour ce prix dîner chez Very ou chez les Provençaux. Dans Londres on ne peut, avec si peu d’argent, se présenter que dans une gargote. A la vérité, bien des gens ne font pas fi des gargotes anglaises. Elles brillent peu par les apparences, mais l’on y peut concilier l’abondance et la bonne qualité des viandes avec l’économie. Plus d’un Ecossais jouissant de25ou30,000 francs de rente, va dîner dans les Beefsteak house en attendant que, devenu membre ministériel du parlement britannique, il ait son couvert mis tous les jours ou chez les ministres, ou chez l’orateur de la Chambre des communes.
Aussitôt qu’on eût desservi notre table, j’y déployai la carte que nous avions achetée; et nous nous remîmes en marche après avoir suffisamment étudié la route qui devait nous conduire à Hyde-Park, à travers le beau quartier de Londres, et ensuite nous reconduire vers notre auberge, en passant par un des théâtres royaux, où nous comptions finir notre soirée. Ce n’est pas ici le lieu de décrire l’effet que produisit en nous la vue de Hyde-Park, nous lui consacrerons un chapitre à part.
Nous arrivâmes au théâtre qui n’était pas encore ouvert: le nombre des personnes qui attendaient à la porte était encore très-borné; mais la foule ne tarda pas à arriver. Quoiqu’il n’y eût ni gendarmes pour maintenir l’ordre, ni barrières pour faire former la queue, les poussées, les coups de coudes et les coups de poing n’étaient pas plus fréquens qu’à la porte de nos théâtres, un jour de représentation suivie. La foule était considérable et compacte; les portes étaient étroites; l’on donnait une tragédie de Shakespeare et cependant aucune femme n’eut les côtes enfoncées, aucun homme n’eut les bras cassés, ou les yeux pochés! Tout le monde entra, et, qui plus est, trouva à se placer dans la salle, parce que l’administration a la délicatesse de ne faire distribuer juste qu’autant de billets qu’il y a de places dans le théâtre. Mais ce qui nous surprit bien plus que le bon ordre qu’on avait observé, ce fut d’entendre un constable placé à la porte, crier à chaque instant: Beware of your pockets, gentlemen; there are thieves in the crowd; «prenez garde à vos poches, il y a des voleurs dans la foule!» Quand ce cri frappa nos oreilles pour la première fois, notre premier mouvement fut de saisir les basques de nos habits, le second de regarder autour de nous pour chercher les voleurs que le constable venait de nous dénoncer. Il n’y avait encore que deux dames et quatre ou cinq jeunes gens qu’à leur mine on ne pouvait pas certainement prendre pour des filous. C’est donc nous qu’il veut désigner, me dit vivement le licencié! Peut-être les Anglais sont les seuls auxquels il s’adresse, en disant gentlemen! sautons sur son bâton pour le faire expliquer!... Un jeune homme placé a côté de nous, et qui sans doute comprenait le français, l’arrêta, et lui fit entendre que l’avertissement qui nous avait tant choqués, ne signifiait rien! que c’était une des mille et une vieilles coutumes auxquelles on n’avait pas encore renoncé en Angleterre. C’est abominable! lui répondit-il après l’avoir remercié des éclaircissemens qu’il nous avait donnés. C’est une des choses qui sont les plus faites pour déconsidérer les mœurs anglaises aux yeux des étrangers. Quelle opinion voulez-vous que nous ayons de vous, puisque toutes les fois que nous sommes dans un rassemblement, un magistrat vient nous avertir de nous défier de nos voisins? Comment vos législateurs ont-ils pu oublier que si l’intérêt de la morale et de la société exige qu’on punisse les criminels, l’erreur la plus dangereuse pour toutes les deux, est celle qui tend à faire croire que le nombre des crimes est plus grand qu’il ne l’est en réalité? Les voleurs sont la plaie des grandes villes et des grands chemins, mais à quoi bon en parler toujours? S’ils sont effrayés par les cris du constable, ils se dérobent aux poursuites de la justice; s’ils volent malgré les menaces, et, pour ainsi dire, sous ses yeux, ils se pervertissent davantage, puisqu’ils pêchent avec plus de préméditation et ajoutent le mépris à la faute. Les théâtres de Londres sont si chers, que la foule qui se presse à leurs portes, ne peut jamais être composée des classes infimes de la société. Si néanmoins il y a réellement des voleurs dans cette foule, il vaudrait bien mieux que les officiers de police gardassent le silence, pour les surveiller et les arrêter plus sûrement.... Ce beware of your pockets nous avait tellement étonnés, et, disons mieux, avait à tel point soulevé notre indignation, qu’en arrivant au parterre, nous fûmes plus occupés de le discuter que d’observer la salle. La voix glapissante du constable l’avait crié si fort à notre oreille, que moitié assourdissement, moitié difficulté de comprendre le langage qui se parlait sur la scène, nous n’entendîmes presque rien de la tragédie qu’on représentait, ce dont nous demandâmes pardon au divin Shakespeare, comme l’appellent les Anglais.