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Kitabı oku: «Cinq semaines en ballon», sayfa 15
XXXIV. L’ouragan. – Départ forcé. – Perte d’une ancre.
L’ouragan. – Départ forcé. – Perte d’une ancre. – Tristes réflexions. – Résolution prise. – La trombe. – La caravane engloutie. – Vent contraire et favorable. – Retour au sud. – Kennedy à son poste.
À trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer près de terre sans danger ; les roseaux froissaient son enveloppe, qu’ils menaçaient de déchirer.
«Il faut partir, Dick, fit le docteur ; nous ne pouvons rester dans cette situation.
– Mais Joe, Samuel ?
– Je ne l’abandonne pas! non certes! et dût l’ouragan m’emporter à cent milles dans le nord, je reviendrai! Mais ici nous compromettons la sûreté de tous.
– Partir sans lui! s’écria l’Écossais avec l’accent d’une profonde douleur.
– Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cœur ne me saigne pas comme à toi ? Est-ce que je n’obéis pas à une impérieuse nécessité ?
– Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons.»
Mais le départ présentait de grandes difficultés. L’ancre, profondément engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon, tirant en sens inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put parvenir à l’arracher ; d’ailleurs, dans la position actuelle, sa manœuvre devenait fort périlleuse, car le Victoria risquait de s’enlever avant qu’il ne l’eût rejoint.
Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer l’Écossais dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de l’ancre. Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans l’air, et prit directement la route du nord.
Fergusson ne pouvait qu’obéir à cette tourmente ; il se croisa les bras et s’absorba dans ses tristes réflexions.
Après quelques instants d’un profond silence, il se retourna vers Kennedy non moins taciturne.
«Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n’appartenait pas à des hommes d’entreprendre un pareil voyage!»
Et un soupir de douleur s’échappa de sa poitrine.
«Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous félicitions d’avoir échappé à bien des dangers! Nous nous serrions la main tous les trois!
– Pauvre Joe! bonne et excellente nature! cœur brave et franc! Un moment ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice de ses trésors! Le voilà maintenant loin de nous! Et le vent nous emporte avec une irrésistible vitesse!
– Voyons, Samuel, en admettant qu’il ait trouvé asile parmi les tribus du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont visitées avant nous, comme Denham, comme Barth ? Ceux-là ont revu leur pays.
– Eh! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue! Il est seul et sans ressources! Les voyageurs dont tu parles ne s’avançaient qu’en envoyant aux chefs de nombreux présents, au milieu d’une escorte, armés et préparés pour ces expéditions. Et encore, ils ne pouvaient éviter des souffrances et des tribulations de la pire espèce! Que veux-tu que devienne notre infortuné compagnon ? C’est horrible à penser, et voilà l’un des plus grands chagrins qu’il m’ait été donné de ressentir!
– Mais nous reviendrons, Samuel.
– Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria, quand il nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre en communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent avoir conservé un mauvais souvenir des premiers Européens.
– Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux compter sur moi! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage! Joe s’est dévoué pour nous, nous nous sacrifierons pour lui!»
Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. Ils se sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre pour se jeter dans un courant contraire qui pût le rapprocher du Tchad ; mais c’était impossible alors, et la descente même devenait impraticable sur un terrain dénudé et par un ouragan de cette violence.
Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous ; il franchit le Belad el Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et pénétra dans le désert de sable, sillonné par de longues traces de caravanes ; la dernière ligne de végétation se confondit bientôt avec le ciel à l’horizon méridional, non loin de la principale oasis de cette partie de l’Afrique, dont les cinquante puits sont ombragés par des arbres magnifiques ; mais il fut impossible de s’arrêter. Un campement arabe, des tentes d’étoffes rayées, quelques chameaux allongeant sur le sable leur tête de vipère, animaient cette solitude ; mais le Victoria passa comme une étoile filante, et parcourut ainsi une distance de soixante milles en trois heures, sans que Fergusson parvînt à maîtriser sa course.
«Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre! pas un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc franchir le Sahara ? Décidément le ciel est contre nous!»
Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le nord les sables du désert se soulever au milieu d’une épaisse poussière, et tournoyer sous l’impulsion des courants opposés.
Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane entière disparaissait sous l’avalanche de sable ; les chameaux pêle-mêle poussaient des gémissements sourds et lamentables ; des cris, des hurlements sortaient de ce brouillard étouffant. Quelquefois, un vêtement bariolé tranchait avec ces couleurs vives dans ce chaos, et le mugissement de la tempête dominait cette scène de destruction.
Bientôt le sable s’accumula en masses compactes, et là où naguère s’étendait la plaine unie, s’élevait une colline encore agitée, tombe immense d’une caravane engloutie.
Le docteur et Kennedy, pâles, assistaient à ce terrible spectacle ; ils ne pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des courants contraires et n’obéissait plus aux différentes dilatations du gaz. Enlacé dans ces remous de l’air, il tourbillonnait avec une rapidité vertigineuse ; la nacelle décrivait de larges oscillations ; les instruments suspendus sous la tente s’entrechoquaient à se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient à se rompre, les caisses à eau se déplaçaient avec fracas ; à deux pieds l’un de l’autre, les voyageurs ne pouvaient s’entendre, et d’une main crispée s’accrochant aux cordages ; ils essayaient de se maintenir contre la fureur de l’ouragan.
Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler ; le docteur avait repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits de ses violentes émotions, pas même quand, après un dernier tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrêté dans un calme inattendu ; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en sens inverse sur la route du matin avec une rapidité non moins égale.
«Où allons-nous ? s’écria Kennedy.
– Laissons faire la Providence, mon cher Dick ; j’ai eu tort de douter d’elle ; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et nous voici retournant vers les lieux que nous n’espérions plus revoir.»
Le sol si plat, si égal pendant l’aller, était alors bouleversé comme les flots après la tempête ; une suite de petits monticules à peine fixés jalonnaient le désert ; le vent soufflait avec violence, et le Victoria volait dans l’espace.
La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle qu’ils avaient prise le matin ; aussi vers les neuf heures, au lieu de retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le désert s’étendre devant eux.
Kennedy en fit l’observation.
«Peu importe, répondit le docteur ; l’important est de revenir au sud ; nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je n’hésiterai pas à m’y arrêter.
– Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur ; mais fasse le ciel que nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme ces malheureux Arabes! Ce que nous avons vu est horrible.
– Et se reproduit fréquemment, Dick. Les traversées du désert sont autrement dangereuses que celles de l’Océan ; le désert a tous les périls de la mer, même l’engloutissement, et de plus, des fatigues et des privations insoutenables.
– Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer ; la poussière des sables est moins compacte, leurs ondulations diminuent, l’horizon s’éclaircit.
– Tant mieux, il faut l’examiner attentivement avec la lunette, et que pas un point n’échappe à notre vue!
– Je m’en charge, Samuel, et le premier arbre n’apparaîtra pas sans que tu n’en sois prévenu.»
Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la nacelle.
XXXV. L’histoire de Joe. – L’île des Biddiomahs.
L’histoire de Joe. – L’île des Biddiomahs. – L’adoration. – L’île engloutie. – Les rives du lac. – L’arbre aux serpents. – Voyage à pied. – Souffrances. – Moustiques et fourmis. – La faim. – Passage du «Victoria». – Disparition du «Victoria». – Désespoir. – Le marais. – Un dernier cri.
Qu’était devenu Joe pendant les vaines recherches de son maître ?
Lorsqu’il se fut précipité dans le lac, son premier mouvement à la surface fut de lever les yeux en l’air ; il vit le Victoria, déjà fort élevé au-dessus du lac, remonter avec rapidité, diminuer peu à peu, et, pris bientôt par un courant rapide, disparaître vers le nord. Son maître, ses amis étaient sauvés.
«Il est heureux, se dit-il, que j’aie eu cette pensée de me jeter dans le Tchad ; elle n’eût pas manqué de venir à l’esprit de M. Kennedy, et certes il n’aurait pas hésité à faire comme moi, car il est bien naturel qu’un homme se sacrifie pour en sauver deux autres. C’est mathématique.»
Rassuré sur ce point, Joe se mit à songer à lui ; il était au milieu d’un lac immense, entouré de peuplades inconnues, et probablement féroces. Raison de plus pour se tirer d’affaire en ne comptant que sur lui ; il ne s’effraya donc pas autrement.
Avant l’attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s’étaient conduits comme de vrais gypaètes, il avait avisé une île à l’horizon ; il résolut donc de se diriger vers elle, et se mit à déployer toutes ses connaissances dans l’art de la natation, après s’être débarrassé de la partie la plus gênante de ses vêtements ; il ne s’embarrassait guère d’une promenade de cinq ou six milles ; aussi, tant qu’il fut en plein lac, il ne songea qu’à nager vigoureusement et directement.
Joe dans le lac Tchad.
Au bout d’une heure et demie, la distance qui le séparait de l’île se trouvait fort diminuée.
Mais à mesure qu’il s’approchait de terre, une pensée d’abord fugitive, tenace alors, s’empara de son esprit. Il savait que les rives du lac sont hantées par d’énormes alligators, et il connaissait la voracité de ces animaux.
Quelle que fût sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le digne garçon se sentait invinciblement ému ; il craignait que la chair blanche ne fût particulièrement du goût des crocodiles, et il ne s’avança donc qu’avec une extrême précaution, l’œil aux aguets. Il n’était plus qu’à une centaine de brasses d’un rivage ombragé d’arbres verts, quand une bouffée d’air chargé de l’odeur pénétrante du musc arriva jusqu’à lui.
«Bon, se dit-il! voilà ce que je craignais! le caïman n’est pas loin.»
Et il plongea rapidement, mais pas assez pour éviter le contact d’un corps énorme dont l’épiderme écailleux l’écorcha au passage ; il se crut perdu, et se mit à nager avec une vitesse désespérée ; il revint à la surface de l’eau, respira et disparut de nouveau. Il eut là un quart d’heure d’une indicible angoisse que toute sa philosophie ne put surmonter, et croyait entendre derrière lui le bruit de cette vaste mâchoire prête à le happer. Il filait alors entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit saisir par un bras, puis par le milieu du corps.
Pauvre Joe! il eut une dernière pensée pour son maître, et se prit à lutter avec désespoir, en se sentant attiré non vers le fond du lac, ainsi que les crocodiles ont l’habitude de faire pour dévorer leur proie, mais à la surface même.
À peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu’il se vit entre deux Nègres d’un noir d’ébène ; ces Africains le tenaient vigoureusement et poussaient des cris étranges.
«Tiens! ne put s’empêcher de s’écrier Joe! des Nègres au lieu de caïmans! Ma foi, j’aime encore mieux cela! Mais comment ces gaillards-là osent-ils se baigner dans ces parages!»
Joe ignorait que les habitants des îles du Tchad, comme beaucoup de Noirs, plongent impunément dans les eaux infestées d’alligators, sans se préoccuper de leur présence ; les amphibies de ce lac ont particulièrement une réputation assez mérité de sauriens inoffensifs.
Mais Joe n’avait-il évité un danger que pour tomber dans un autre ? C’est ce qu’il donna aux événements à décider, et puisqu’il ne pouvait faire autrement, il se laissa conduire jusqu’au rivage sans montrer aucune crainte.
«Évidemment, se disait-il, ces gens-là ont vu le Victoria raser les eaux du lac comme un monstre des airs ; ils ont été les témoins éloignés de ma chute, et ils ne peuvent manquer d’avoir des égards pour un homme tombé du ciel! Laissons-les faire!»
Joe en était là de ses réflexions, quand il prit terre au milieu d’une foule hurlante, de tout sexe, de tout âge, mais non de toutes couleurs. Il se trouvait au milieu d’une tribu de Biddiomahs d’un noir superbe. Il n’eut même pas à rougir de la légèreté de son costume ; il se trouvait «déshabillé» à la dernière mode du pays.
Mais avant qu’il eut le temps de se rendre compte de sa situation, il ne put se méprendre aux adorations dont il devint l’objet. Cela ne laissa pas de le rassurer, bien que l’histoire de Kazeh lui revînt à la mémoire.
«Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune quelconque! Eh bien, autant ce métier-là qu’un autre quand on n’a pas le choix. Ce qu’il importe, c’est de gagner du temps. Si le Victoria vient à repasser, je profiterai de ma nouvelle position pour donner à mes adorateurs le spectacle d’une ascension miraculeuse.»
Pendant que Joe réfléchissait de la sorte, la foule se resserrait autour de lui ; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, elle devenait familière ; mais, au moins, elle eut la pensée de lui offrir un festin magnifique, composé de lait aigre avec du riz pilé dans du miel ; le digne garçon, prenant son parti de toutes choses, fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna à son peuple une haute idée de la façon dont les dieux dévorent dans les grandes occasions.
Lorsque le soir fut arrivé, les sorciers de l’île le prirent respectueusement par la main, et le conduisirent à une espèce de case entourée de talismans ; avant d’y pénétrer, Joe jeta un regard assez inquiet sur des monceaux d’ossements qui s’élevaient autour de ce sanctuaire ; il eut d’ailleurs tout le temps de réfléchir à sa position quand il fut enfermé dans sa cabane.
Pendant la soirée et une partie de la nuit, il entendit des chants de fête, les retentissements d’une espèce de tambour et un bruit de ferraille bien doux pour des oreilles africaines ; des chœurs hurlés accompagnèrent d’interminables danses qui enlaçaient la cabane sacrée de leurs contorsions et de leurs grimaces.
Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant à travers les murailles de boue et de roseau de la case ; peut-être, en toute autre circonstance, eût-il pris un plaisir assez vif à ces étranges cérémonies ; mais son esprit fut bientôt tourmenté d’une idée fort déplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon côté, il trouvait stupide et même triste d’être perdu dans cette contrée sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient revu leur patrie, de ceux qui osèrent s’aventurer jusqu’à ces contrées. D’ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se voyait l’objet! Il avait de bonnes raisons de croire à la vanité des grandeurs humaines! Il se demanda si, dans ce pays, l’adoration n’allait pas jusqu’à manger l’adoré!
Malgré cette fâcheuse perspective, après quelques heures de réflexion, la fatigue l’emporta sur les idées noires, et Joe tomba dans un sommeil assez profond, qui se fût prolongé sans doute jusqu’au lever du jour, si une humidité inattendue n’eût réveillé le dormeur.
Bientôt cette humidité se fit eau, et cette eau monta si bien que Joe en eut jusqu’à mi-corps.
«Qu’est-ce là ? dit-il, une inondation! une trombe! un nouveau supplice de ces Nègres! Ma foi, je n’attendrai pas d’en avoir jusqu’au cou!»
Et ce disant, il enfonça la muraille d’un coup d’épaule et se trouva où ? en plein lac! D’île, il n’y en avait plus! Submergée pendant la nuit! À sa place l’immensité du Tchad!
«Triste pays pour les propriétaires!» se dit Joe, et il reprit avec vigueur l’exercice de ses facultés natatoires.
Un de ces phénomènes assez fréquents sur le lac Tchad avait délivré le brave garçon ; plus d’une île a disparu ainsi, qui paraissait avoir la solidité du roc, et souvent les populations riveraines durent recueillir les malheureux échappés à ces terribles catastrophes.
Joe ignorait cette particularité, mais il ne se fit pas faute d’en profiter. Il avisa une barque errante et l’accosta rapidement. C’était une sorte de tronc d’arbre grossièrement creusé. Une paire de pagaies s’y trouvait heureusement, et Joe, profitant d’un courant assez rapide, se laissa dériver.
«Orientons-nous, dit-il. L’étoile polaire, qui fait honnêtement son métier d’indiquer la route du nord à tout le monde, voudra bien me venir en aide.»
L’arbre aux serpents.
Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux épineux qui parurent fort importuns, même à un philosophe ; mais un arbre poussait là tout exprès pour lui offrir un lit dans ses branches. Joe y grimpa pour plus de sûreté, et attendit là, sans trop dormir, les premiers rayons du jour.
Le matin venu avec cette rapidité particulière aux régions équatoriales, Joe jeta un coup d’œil sur l’arbre qui l’avait abrité pendant la nuit ; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les branches de cet arbre étaient littéralement couvertes de serpents et de caméléons ; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements ; on eût dit un arbre d’une nouvelle espèce qui produisait des reptiles ; sous les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et se tordait. Joe éprouva un vif sentiment de terreur mêlé de dégoût, et s’élança à terre au milieu des sifflements de la bande.
«Voilà une chose qu’on ne voudra jamais croire», dit-il.
Il ne savait pas que les dernières lettres du docteur Vogel avaient fait connaître cette singularité des rives du Tchad, où les reptiles sont plus nombreux qu’en aucun pays du monde. Après ce qu’il venait de voir, Joe résolut d’être plus circonspect à l’avenir, et, s’orientant sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers le nord-est. Il évitait avec le plus grand soin cabanes, cases, huttes, tanières, en un mot tout ce qui peut servir de réceptacle à la race humaine.
Que de fois ses regards se portèrent en l’air! Il espérait apercevoir le Victoria, et bien qu’il l’eut vainement cherché pendant toute cette journée de marche, cela ne diminua pas sa confiance en son maître ; il lui fallait une grande énergie de caractère pour prendre si philosophiquement sa situation. La faim se joignait à la fatigue, car à le nourrir de racines, de moelle d’arbustes, tels que le «mélé», ou des fruits du palmier doum, on ne refait pas un homme ; et cependant, suivant son estime, il s’avança d’une trentaine de milles vers l’ouest. Son corps portait en vingt endroits les traces des milliers d’épines dont les roseaux du lac, les acacias et les mimosas sont hérissés, et ses pieds ensanglantés rendaient sa marche extrêmement douloureuse. Mais enfin il put réagir contre ses souffrances, et, le soir venu, il résolut de passer la nuit sur les rives du Tchad.
Là, il eut à subir les atroces piqûres de myriades d’insectes : mouches, moustiques, fourmis longues d’un demi-pouce y couvrent littéralement la terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas à Joe un lambeau du peu de vêtements qui le couvraient ; les insectes avaient tout dévoré! Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une heure de sommeil au voyageur fatigué ; pendant ce temps, les sangliers, les buffles sauvages, l’ajoub, sorte de lamantin assez dangereux, faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac ; le concert des bêtes féroces retentissait au milieu de la nuit. Joe n’osa remuer. Sa résignation et sa patience eurent de la peine à tenir contre une pareille situation.
Enfin le jour revint ; Joe se releva précipitamment, et que l’on juge du dégoût qu’il ressentit en voyant quel animal immonde avait partagé sa couche : un crapaud! mais un crapaud de cinq pouces de large, une bête monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des yeux ronds. Joe sentit son cœur se soulever, et, reprenant quelque force dans sa répugnance, il courut à grands pas se plonger dans les eaux du lac. Ce bain calma un peu les démangeaisons qui le torturaient, et, après avoir mâché quelques feuilles, il reprit sa route avec une obstination, un entêtement dont il ne pouvait se rendre compte ; il n’avait plus le sentiment de ses actes, et néanmoins il sentait en lui une puissance supérieure au désespoir.
Cependant une faim terrible le torturait ; son estomac, moins résigné que lui, se plaignait ; il fut obligé de serrer fortement une liane autour de son corps ; heureusement, sa soif pouvait s’étancher à chaque pas, et, en se rappelant les souffrances du désert, il trouvait un bonheur relatif à ne pas subir les tourments de cet impérieux besoin.
«Où peut être le Victoria ? se demandait-il… Le vent souffle du nord! Il devrait revenir sur le lac! Sans doute M. Samuel aura procédé à une nouvelle installation pour rétablir l’équilibre ; mais la journée d’hier a dû suffire à ces travaux ; il ne serait donc pas impossible qu’aujourd’hui… Mais agissons comme si je ne devais jamais le revoir. Après tout, si je parvenais à gagner une des grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des voyageurs dont mon maître nous a parlé. Pourquoi ne me tirerais-je pas d’affaire comme eux ? Il y en a qui en sont revenus, que diable!… Allons! courage!»
Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l’intrépide Joe tomba en pleine forêt au milieu d’un attroupement de sauvages ; il s’arrêta à temps et ne fut pas vu. Les Nègres s’occupaient à empoisonner leurs flèches avec le suc de l’euphorbe, grande occupation des peuplades de ces contrées, et qui se fait avec une sorte de cérémonie solennelle.
Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d’un fourré, lorsqu’en levant les yeux, par une éclaircie du feuillage, il aperçut le Victoria, le Victoria lui-même, se dirigeant vers le lac, à cent pieds à peine au-dessus de lui. Impossible de se faire entendre! impossible de se faire voir!
Une larme lui vint aux yeux, non de désespoir, mais de reconnaissance : son maître était à sa recherche! son maître ne l’abandonnait pas! Il lui fallut attendre le départ des Noirs ; il put alors quitter sa retraite et courir vers les bords du Tchad.
Mais alors le Victoria se perdait au loin dans le ciel. Joe résolut de l’attendre : il repasserait certainement! Il repassa, en effet, mais plus à l’est. Joe courut, gesticula, cria… Ce fut en vain! Un vent violent entraînait le ballon avec une irrésistible vitesse!
Pour la première fois, l’énergie, l’espérance manquèrent au cœur de l’infortuné ; il se vit perdu ; il crut son maître parti sans retour ; il n’osait plus penser, il ne voulait plus réfléchir.
Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant toute cette journée et une partie de la nuit. Il se traînait, tantôt sur les genoux, tantôt sur les mains ; il voyait venir le moment où la force lui manquerait et où il faudrait mourir.
En avançant ainsi, il finit par se trouver en face d’un marais, ou plutôt de ce qu’il sut bientôt être un marais, car la nuit était venue depuis quelques heures ; il tomba inopinément dans une boue tenace ; malgré ses efforts, malgré sa résistance désespérée, il se sentit enfoncer peu à peu au milieu de ce terrain vaseux ; quelques minutes plus tard il en avait jusqu’à mi-corps.
«Voilà donc la mort! se dit-il ; et quelle mort!…»
Il se débattit avec rage ; mais ces efforts ne servaient qu’à l’ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait lui-même. Pas un morceau de bois qui pût l’arrêter, pas un roseau pour le retenir!… Il comprit que c’en était fait de lui!… Ses yeux se fermèrent.
«Mon maître! mon maître! à moi!…» s’écria-t-il.
«Mon maître! Mon maître! à moi!» s’écria Joe.
