Kitabı oku: «L'enfant du guide»
Julie Gouraud
L'enfant du guide

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066317522
Table des matières
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CONCLUSION.
CHAPITRE I.
Table des matières
La Suisse et les guides.
L’écolier qui apprend la géographie ne se doute pas de la beauté des pays qu’il désigne du bout du doigt sur la carte. Il n’ignore pas toutefois que la Suisse est un pays très-pittoresque et visité chaque année par de nombreux voyageurs; et il s’est peut-être dit: «Quand je serai grand, j’irai en Suisse; je verrai des montagnes, des prairies et des châlets, des lacs, des glaciers et des précipices.
Ces excursions, si à la mode de nos jours, ne peuvent s’accomplir sans l’assistance d’un guide, d’un homme qui connaît parfaitement le pays, qui sait où le voyageur peut aller et où il ne doit pas se hasarder.
Le guide habitué aux dangers de tout genre, ayant acquis l’expérience nécessaire aux autres, en s’exposant lui-même, passe une partie de son existence en courses toujours fatigantes et dangereuses. N’importe, il aime cette vie errante et difficile. Il revient au village lier de ses exploits; se repose et part encore.
Autrefois les voyageurs n’étaient pas aussi nombreux qu’ils le sont aujourd’hui, et les guides étaient plus rares. Parmi ces hommes énergiques et courageux, Franz Müller se faisait remarquer entre tous. Fort, intelligent, il avait pris le métier de son père qui avait échappé à la catastrophe du village de Goldau. Que de fois le vieux Müller avait raconté cet événement à son fils, et Franz l’avait aussi raconté à tous ceux qui avaient voulu l’entendre! Un soir, il y a de cela soixante ans, vers cinq heures, les habitants de Goldau entendirent un craquement terrible; tous se précipitèrent dehors pour se rendre compte de ce bruit sinistre, et ils virent le Rufiberg, montagne qui s’élève en face de la vallée, se mouvoir comme un géant qui voudrait essayer ses forces; les sapins que portait sa tête tremblaient. On sonne le tocsin dont la voix est dominée par les cris d’une population saisie d’horreur et d’effroi. Hommes et femmes se précipitent dans l’église. On n’entend que pleurs et gémissements; les femmes cherchent une vaine protection près de leurs maris, elles pressent leurs enfants sur leur sein. Hélas! une masse de rocs longue de plus d’une lieue se détache de la montagne, entraîne, brise avec elle les arbres qu’elle rencontre sur son passage, et tombe en écrasant le village et ses habitants. Le guide Müller qui avait échappé, par son absence, à une mort certaine, se retira à Schwytz.
La catastrophe de Goldau fut pendant longtemps un nouvel aliment pour la curiosité des voyageurs: de toutes parts les étrangers accouraient pour voir le chaos. Franz Müller menait donc une vie plus active que jamais, et aussi il devenait chaque jour plus hardi, plus téméraire.
Il était marié depuis trois ans à une jeune fille de Schwytz, lorsqu’il partit avec deux Écossais intrépides qui l’emmenèrent dans l’Oberland bernois et jusqu’au Schreckhorn. Franz riait des terreurs de sa femme, la gentille Lhena; cette fois-ci, cependant, il quitta son chalet avec un peu d’émotion, il avait un fils âgé de deux ans, et les caresses du petit Franz lui chiffonnaient le cœur, comme il disait. Parti au mois de juillet, Müller n’était pas revenu à la fin de septembre....
Les deux voyageurs avaient voulu tenter l’ascension si difficile du Schreckhorn; ils parvinrent jusqu’au sommet; mais il est toujours plus dangereux de descendre des glaciers que d’y monter. Aussi malgré toutes les précautions prises par Müller, ils furent entraînés tous les trois avec le rocher qui leur servait de point d’appui et tombèrent dans un précipice de mille pieds de profondeur.
Les habitants de la vallée, qui avaient suivi d’un œil curieux cette excursion aventureuse, virent ce spectacle avec effroi, et bientôt la nouvelle s’en répandit jusqu’à Schwytz.
La jeune et infortunée veuve n’eut alors d’autre ressource que de cultiver son petit champ et de garder ses chèvres en compagnie de l’enfant devenu l’unique objet de son amour.
Les conseils et la protection de ses voisins ne lui manquaient pas: «Pauvre Lhena! prenez patience. Quand votre fils sera grand, il travaillera pour vous. Il sera bon garçon, ça se voit déjà ; mais racontez-lui souvent la mort de son père, afin de lui ôter l’idée de devenir guide, lui aussi!»
Ils tombèrent dans un précipice.

«Oh! certes, pensait la mère, jamais, non jamais je ne le laisserai partir! Dès qu’il pourra apprendre, je quitterai le châlet; nous descendrons à Schwytz, et là je trouverai encore de bons cœurs qui auront pitié de nous; je travaillerai de mes mains, et quand mon Franz aura fini son école, je ne serai pas embarrassée de le placer.»
Ce petit Franz était un charmant bambin. Déjà il avait dans sa petite allure de quatre ans une certaine hardiesse qui rappelait son père. Lhena le regardait avec une joie mêlée de tristesse. Il était tendre pour sa mère, et s’il s’échappait pour aller cueillir une fleur dans la fissure du roc, il revenait dès qu’elle l’appelait.
Les années passaient doucement: la pauvreté ne se faisait pas sentir, parce que la mère et l’enfant vivaient de peu.
Un jour Lhena descendit la montagne tenant Franz par la main; elle le conduisait au maître d’école, car il avait déjà six ans. Cette démarche marquait une phase nouvelle dans la vie de la veuve: Franz ne serait plus tout le jour sous son regard, dans sa dépendance. Elle ne put cependant se défendre d’une joie secrète en voyant son fils au milieu de ses camarades; nul n’avait si bon air: sa chevelure noire et flottante, ses yeux bruns et vifs, ses joues fraîches et surtout sa bonne humeur lui valurent la bienvenue des enfants et du maître d’école.
Cette vie nouvelle fut du goût de Franz; sa vivacité, ses habitudes d’indépendance ne mirent point obstacle à ses progrès; mais avec quel bonheur il rentrait au logis et racontait à sa mère les événements de la journée!
Un an plus tard, Franz savait très-bien lire et presque écrire; malheureusement il ne semblait guère disposé à s’instruire davantage, au grand regret du maître qui lui reconnaissait des moyens peu ordinaires.
Franz ne rêvait que courses dans la montagne, les grands garçons l’associaient à leurs excursions. Il disparaissait quelquefois pendant des heures entières, et quand sa mère lui disait: «Franz, je tremble toujours quand tu n’es pas là,» il l’embrassait et s’excusait d’une façon peu propre à la rassurer: «Oh! mère, c’est si beau! Je suis monté sur le Hacken, j’ai vu le lac.» Lhena soupirait.
Schwytz est une petite ville qui semble avoir été placée au pied des montagnes, non loin du lac de Lowertz, pour engager les voyageurs à se reposer des excursions périlleuses: les rues propres, les maisons blanches et régulières, tout, jusqu’à la bonne physionomie de ses habitants, est une invitation à y séjourner. Il est rare, toutefois, que les voyageurs s’y arrêtent; on dirait que la simplicité d’une pareille capitale ne peut entrer dans leur itinéraire. Cependant les habitants de Schwytz avaient depuis deux mois des hôtes auxquels ils accordaient cet intérêt sympathique qu’excite la souffrance dans toute âme généreuse: deux femmes vivaient complétement isolées dans une jolie maison placée à l’extrémité de la grande rue. Aucune communication n’existait entre les étrangères et les gens du pays. La présence de plusieurs domestiques donnait bonne opinion de leur fortune; elles passaient une partie de la journée dans la montagne; allaient à l’église; parfois aussi, on les voyait assises dehors occupées à des ouvrages de nature différente. L’une d’elles faisait quelques points à une tapisserie élégante, tandis que l’autre cousait avec ardeur, semblant oublier le ravissant paysage qu’elle avait sous les yeux.
Le mystère qui protégeait à Schwytz les deux étrangères ne peut exister pour nous: ces dames étaient sœurs. Mme Saint-Victor était veuve et sans enfants; l’ennui remplissait sa vie et la rendait incapable d’apprécier les ressources infinies d’une grande fortune. Elle avait perdu un fils au berceau, elle l’avait vu lui sourire, et jamais cette douce image n’avait pu s’effacer de sa mémoire. Vainement, sa sœur, Mlle Louise de Candes, avait-elle espéré essuyer ses larmes, et l’associer à sa vie laborieuse et charitable; son éloquence et son exemple avaient échoué ; aussi les deux sœurs ne vivaient point habituellement ensemble, et si nous les trouvons réunies à Schwytz, c’est qu’une maladie grave a rendu nécessaire un voyage en Suisse pour rétablir la santé de Mme Saint-Victor.
Les serviteurs obéissaient aveuglément aux fantaisies de leur maîtresse, ils outrepassaient même ses ordres en éloignant impitoyablement tous les enfants qu’elle aurait pu apercevoir. Mme Saint-Victor semblait ne pas remarquer cet excès de zèle; indifférente à tout, elle ne vivait qu’avec ses tristes pensées.
Le ciel le plus pur a ses nuages: un soir du mois d’août, la pluie tombait à torrent, le tonnerre grondait: on frappe à la porte de Mme Saint-Victor.
«Qui est là ?
— Un petit garçon tout mouillé : par charité, laissez-moi entrer; l’orage ne durera pas longtemps: on voit le Hacken.
— Un enfant! dit Catherine, la femme de chambre: il faut bien lui ouvrir, madame le ferait elle-même.
LUCIEN.
Y pensez-vous? Introduire un enfant dans la maison! Madame a encore pleuré aujourd’hui.
CATHERINE.
Dites tout ce que vous voudrez, on a un cœur, c’est pour s’en servir. Pauvre petit! Il pleure.»
Et Catherine, prenant une lumière, alla ouvrir la porte. Elle vit un enfant mouillé jusqu’aux os, qui portait un petit agneau dans le pan de sa veste. Sa longue chevelure était trempée et couvrait presque entièrement son visage; mais il semblait peu s’inquiéter de lui-même:
«Merci, ma bonne demoiselle, si je pleure, ce n’est pas parce que j’ai peur; je suis brave, moi! mais un berger m’a donné un agneau, et j’aurais bien du chagrin si le pauvre petit mourait.
CATHERINE.
Qui es-tu? Où demeures-tu?
FRANZ.
Comment! vous ne me connaissez pas, depuis le temps que vous demeurez à Schwytz? Je suis Franz, l’enfant du guide, comme tout le monde m’appelle. Je demeure à l’autre bout de la ville avec ma mère.»
Catherine était tout oreilles lorsqu’une porte de l’étage supérieur s’ouvrit; elle fit signe à l’enfant de garder le silence. La porte se referma.
CATHERINE, à voix basse.
Voyons, entre: il est impossible que tu continues ton chemin.
FRANZ.
Ce n’est rien la pluie; donnez-moi un panier pour mettre mon agneau, voilà tout ce que je vous demande, ma bonne demoiselle.
CATHERINE.
Je veux que tu te sèches un peu avant de te remettre en route. On dirait que tu es tombé dans le lac.
FRANZ.
Voyez-vous cette lumière là-bas?
CATHERINE.
Eh bien?
FRANZ.
Eh bien, c’est la lanterne de ma mère. Pauvre mère! elle vient me chercher, car elle sait bien que le mauvais temps n’empêche jamais son petit garçon de rentrer. Merci, oh merci! que vous avez l’air bon! Quand mes hardes seront sèches, je vous rapporterai le panier.
CATHERINE.
Ne reviens pas.... ma maîtresse....
FRANZ.
Est-ce qu’elle n’aime pas les enfants?
CATHERINE.
Oh! c’est qu’elle a perdu un petit garçon, et depuis ce temps elle est toujours malade. Je craindrais que ta présence ne lui fît de la peine.
FRANZ.
Pauvre dame! c’est différent: alors je viendrai me promener près de la maison. Je chanterai le ranz, et vous saurez que cela veut dire: Franz et son agneau se portent bien.»
La lumière devenait de plus en plus distincte. L’enfant se hâta. C’était bien sa mère.
Catherine prit courageusement la responsabilité de ce qu’elle avait osé faire, et s’endormit le cœur content.


CHAPITRE II.
Table des matières
Une étrangère.
Le lendemain Catherine coiffait sa maîtresse, lorsque celle-ci lui dit: «Quel est cet enfant avec lequel vous causiez hier soir?
CATHERINE.
Que madame me pardonne! Je n’ai pas pu résister aux pleurs du pauvre petit: la pluie, le tonnerre et les éclairs....
MADAME SAINT-VICTOR.
Croyez-vous donc nécessaire, Catherine, de vous excuser d’avoir fait une bonne action?
CATHERINE.
Je connais le cœur de madame.... et si je parle ainsi....
MADAME SAINT-VICTOR.
J’ai tout entendu; la voix de cet enfant a résonné à mes oreilles comme une délicieuse harmonie. Je veux le voir, Catherine, vous irez le chercher aujourd’hui.»
Ébahie et triomphante, Catherine s’empressa de communiquer à Mlle de Candes l’ordre qu’elle venait de recevoir; la surprise de celle-ci fut extrême: «C’est bon signe, dit-elle, ce joli pays de Schwytz nous rendra peut-être le bonheur.»
Les nuages avaient disparu, et les vêtements de Franz séchaient au soleil; l’enfant racontait encore une fois à sa mère comment la bonne demoiselle lui avait ouvert, lorsque Catherine parut.
FRANZ.
Ah! mademoiselle! vous venez savoir de nos nouvelles? Nous nous portons très-bien, moi et mon agneau. C’était ma mère, comme je vous le disais, qui s’inquiétait et venait me chercher.»
Lhena offrit un siège à Catherine, et la conversation commença.
LHENA.
Franz est ma joie et ma consolation, voyez-vous!
— Je le crois, répondit Catherine avec conviction, en considérant l’heureuse physionomie de Franz.
CATHERINE.
Franz, ma maîtresse nous a entendus causer.
FRANZ.
Elle est fâchée?
CATHERINE.
Pas du tout: elle veut que vous veniez la voir aujourd’hui.
FRANZ.
Avec mon agneau?
CATHERINE.
Elle n’a pas parlé de l’agneau; mais vous pouvez l’amener.»
La femme de chambre, nous le savons déjà, était une bonne fille; en constatant la pauvreté de la demeure de Lhena, elle pensait avec plaisir que sa maîtresse allait suppléer à ce qui manquait à la veuve et à son enfant. Je suis donc portée à croire que c’est plutôt par bonté d’âme que par curiosité qu’elle fit causer Lhena. C’était facile: Lhena commença par le commencement. Son érudition sur la catastrophe de Goldau fit un grand effet à Catherine: «Voyez un peu, dit-elle, aujourd’hui on ne se doute de rien!»
Pendant le récit de Lhena, Catherine faisait l’inventaire du châlet. Cette maison, tout en bois, était pour elle une nouveauté singulière, car elle n’avait jamais visité les gens du pays; ces petites fenêtres également faites en prévision du froid excessif et de la grande chaleur, le plancher net, tous les coins et recoins utilisés; du bois, toujours du bois, rien que du bois. Ah! pensait Catherine, si Lucien n’avait pas des idées de Paris, on pourrait vivre heureux ici tout de suite et avoir un gentil ménage!
Une heure plus tard, Catherine et Lhena étaient amies. Il fut convenu que Franz et son agneau seraient présentés à Mme Saint-Victor.
Le lendemain, à l’heure dite, Franz partit portant son agneau dans ses bras; son pantalon, devenu trop court, permettait de voir ses jambes droites et fermes; sa veste laissait également sa taille dégagée. Franz marchait avec précaution ne s’inquiétant guère de sentir sa chevelure ramenée par la brise sur ses yeux. Catherine l’attendait:
«Ne t’étonne pas si madame pleure; tu es le premier enfant qu’elle consent à voir depuis qu’elle a perdu son petit garçon.
FRANZ.
Soyez tranquille.»
Catherine et Franz entrèrent: en apercevant l’enfant, Mme Saint-Victor rougit, et fut suffoquée par les larmes. Franz mit l’agneau à terre, et s’avança vers elle: «Ne pleurez pas,» dit-il, en se haussant sur la pointe des pieds pour l’embrasser.
Catherine fit un mouvement pour le retenir, mais, à sa grande surprise, Mme Saint-Victor se pencha vers Franz et reçut de lui deux petits baisers tout timides.
Ne pleurez pas, dit-il.

Cette scène inattendue dilata le cœur de la malade: elle caressa l’agneau.
Mlle de Candes, informée de ce qui se passait, survint; elle fit causer l’enfant et fut charmée de sa naïveté.
CATHERINE, bas à l’oreille de sa maîtresse:
Madame, il aurait grand besoin d’un pantalon neuf.
MADAME SAINT-VICTOR.
J’y songeais, soyez tranquille.»
Franz se retira comblé de caresses. Catherine, fière du succès de son entreprise, présenta l’enfant du guide aux autres domestiques, et en dépit de la jalousie qu’inspire tout serviteur intime, ils avouèrent que Catherine avait bien fait d’ouvrir la porte à Franz; on le fit asseoir à table, il déjeuna bien, et Catherine, devinant la pensée de son petit ami, lui donna de bons morceaux à emporter pour sa mère.
Laissons Lhena et son fils causer en gardant leurs chèvres, et retournons chez Mme Saint-Victor, prendre part à la conversation des deux sœurs.
MADAME SAINT-VICTOR.
Louise, j’ai voulu voir cet enfant, et sa présence m’a consolée: qui l’aurait pensé ?
MADEMOISELLE DE CANDES.
Chère sœur, je n’en suis pas surprise: la douleur, comme la joie, n’est pas toujours au même degré dans notre cœur: ce qui était un mal dans un temps, devient un remède dans l’autre. J’espère que ce premier essai t’encouragera à reprendre la vie commune, à sortir de ton isolement: hélas! ma bonne sœur, que serait la société, si les heureux et les malheureux formaient deux camps séparés? Le mélange nous est utile. C’est convenu, nous irons voir Lhena et son fils, nous leur viendrons en aide.
MADAME SAINT-VICTOR.
Chère Louise, ce n’est pas assez: après les réflexions de la nuit, je suis résolue à adopter Franz. Tu t’étonnes! Penses-tu que la mère refuse la fortune de son fils?
MADEMOISELLE DE CANDES.
Comment oser dire à une mère: vous êtes pauvre, donnez-moi votre enfant?
MADAME SAINT-VICTOR.
Elle comprendra que c’est pour le bonheur de cet enfant.
MADEMOISELLE DE CANDES.
Elle ne comprendra pas,.... et puis, qui sait? Peut-être te prépares-tu de nouveaux chagrins.... Nous ne connaissons pas le caractère de Franz; pourra-t-il s’habituer à une vie nouvelle?
MADAME SAINT-VICTOR.
La fortune change tout, ma sœur, l’enfant s’habituera aisément à ne manquer de rien, à voir ses moindres désirs satisfaits.
MADEMOISELLE DE CANDES.
Tu en feras alors un sot ou un égoïste.
MADAME SAINT-VICTOR.
Tu entraves tous mes projets; ne te mêle pas de cette affaire: je veux adopter Franz.»
Le silence suivit cette discussion. Mme Saint-Victor était très-agitée. Elle quitta sa sœur, et donna l’ordre à Catherine d’aller chercher l’enfant. Catherine obéit: Franz était en course avec ses camarades; il ne devait rentrer qu’au soleil couchant. Il fallut donc attendre jusqu’au lendemain.
En voyant entrer le petit garçon, Mme Saint-Victor sourit; elle lui demanda des nouvelles de sa mère, et lui fit raconter sa promenade.
Franz n’était pas timide, il parlait volontiers, et la naïveté de son esprit donnait un charme particulier à sa conversation enfantine.
Mme Saint-Victor atteindra son but à tout prix; elle sent que cette nouvelle maternité sera une douce illusion pour son cœur.
Cette femme devenue si indifférente, qui vit dans la mollesse depuis des années, se trouve tout à coup une énergie, une résolution à laquelle rien ne doit résister. Qui oserait faire obstacle à sa volonté et refuser de lui donner le bonheur qu’elle cherche en vain depuis si longtemps? Quant aux réflexions de sa sœur, elle ne s’y arrête même pas.
Mme Saint-Victor comprit qu’il était nécessaire de gagner le cœur de Lhena avant de lui demander un sacrifice; elle voulait aussi gagner l’affection des habitants de Schwytz. On la vit donc circuler dans les rues, causant avec celui-ci, avec celle-là, et souriant à tous; les braves gens disaient en la voyant passer: «Voyez un peu comme l’air de notre pays est bon pour les malades!»
La visite de l’étrangère à Lhena fut un véritable événement: chacun pressentait qu’il devait en résulter un avantage pour la jeune veuve.
Mme Saint-Victor parla de Franz avec un tendre intérêt; elle voulut savoir tous les détails de la vie de Lhena, et en partant elle dit: «Permettez-moi de faire habiller à neuf mon petit ami; je ne veux pas qu’il soit forcé de rester au logis pendant que ses vêtements sèchent.»
Il n’y a point de mère qui refuse un bienfait pour son enfant: Lhena accepta donc simplement une offre faite de si bon cœur.
Mme Saint-Victor ne tarda pas à demander Franz pour l’accompagner dans ses promenades, et Franz, enchanté de l’importance qu’il prenait dans une compagnie aussi aimable, ne se faisait pas attendre. Toujours respectueux, il babillait cependant, et s’enhardissait par l’attention que les dames donnaient à ses récits naïfs et curieux.
Mlle de Candes commençait à se laisser persuader: si cet enfant allait vraiment être une source de bonheur pour sa sœur après tant d’années de tristesse! Le changement qui s’est déjà opéré en elle permet-il de douter d’un plus heureux avenir? L’excellente Louise regardait sa sœur avec attendrissement.
On était au mois de septembre, le ciel avait des nuages: le Hacken cachait parfois sa tête, et le brouillard s’élevait sur le lac: il fallait songer à partir.
La première démarche de Mme Saint-Victor près de Lhena lui avait paru très-simple; mais il s’agissait maintenant de prendre une détermination, de s’expliquer, d’arracher un enfant à la tendresse de sa mère.... N’importe, Mme Saint-Victor veut triompher des difficultés; elle ne s’en rapporte qu’à elle-même pour le succès d’une pareille entreprise: elle se rend chez Lhena pendant que Franz est à l’école.
MADAME SAINT-VICTOR.
Lhena, vous êtes une heureuse mère; Franz est charmant. Il grandit; qu’en ferez-vous?
LHENA.
Hélas! madame, c’est ce que je me demande chaque jour; j’y songeais encore lorsque vous êtes entrée. Je le vois bien, il est tout son père, et je ne pourrai peut-être pas l’empêcher d’être guide, et cela me fait horreur!
MADAME SAINT-VICTOR.
Tous les guides ne tombent pas nécessairement au fond d’un précipice.
LHENA tressaille et continue.
Je le sais bien, on me le dit; mais faites donc entendre raison à un cœur de mère!... Vous êtes mieux, madame, l’air de notre beau pays vous a rendu la santé, vous n’êtes plus la même.
MADAME SAINT-VICTOR.
Et pourtant, Lhena, je suis toujours malheureuse. Votre petit Franz a seul le pouvoir de m’égayer.... J’aime tendrement votre fils, Lhena.
LHENA.
Oh! il vous aime aussi, madame, le pauvre enfant saute de joie du plus loin qu’il vous aperçoit.
MADAME SAINT-VICTOR.
Et vous, Lhena, m’aimez-vous?
LHENA.
Madame, en doutez-vous? Les amis de nos enfants ne sont-ils pas les nôtres?
MADAME SAINT-VICTOR.
Lhena....
LHENA.
Madame....
MADAME SAINT-VICTOR.
Je tremble aussi moi que cet enfant ne soit guide un jour. J’ai observé dans nos promenades sa hardiesse, son courage, sa témérité enfin. Ma pauvre Lhena, il y a des destinées de famille qui sont héréditaires comme les maladies.
LHENA.
Bonté du ciel, que dites-vous là ?
MADAME SAINT-VICTOR.
Je veux sauver Franz d’un pareil danger.... Je l’adopte.... si vous voulez, il sera mon fils.
LHENA.
Mais vous ne serez jamais sa mère! Franz! mon bien aimé, tu es mon enfant! C’est affreux, madame, ce que vous dites là !
MADAME SAINT-VICTOR.
Mais Lhena, vous ne cesserez point d’être sa mère!... Calmez-vous, ma bonne Lhena, je veux votre bonheur et celui de votre enfant. Mes craintes ne sont-elles pas les vôtres?...
LHENA.
Hélas! oui.
MADAME SAINT-VICTOR.
Ne pressons rien, ma chère, je vous laisse à vos réflexions. Franz sera mon héritier, si vous le voulez, il couchera sous, mon toit, s’asseoira à ma table, il voyagera sans courir de danger.... il viendra vous voir, ou....
LHENA.
N’achevez pas, madame....»
Mme Saint-Victor se retira en se disant: «La bataille n’est pas perdue.»
