Kitabı oku: «Chansons populaires»

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Julien Tiersot

Chansons populaires

Recueillies dans les Alpes françaises


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066305109

Table des matières

RAPPORT

A MONSIEUR LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE AU SUJET D’UNE ENQUÊTE SUR LES CHANSONS POPULAIRES DES ALPES FRANÇAISES

PRÉFACE

CHAPITRE PREMIER

BERGERONNETTE SAVOYSIENNE

TOUSJOURS DE CELLE ME SOUVYN

LA PÉRONNELLE

CHANSON NOUVELLE DE LA PRINSE DE THARANTAISE

DE SUZE NOUS SOMMES PARTIS.

JACOTIN

ROBIN, ROBIN, RÉVEILLE TOI

LA QUE VOLLYE VOZ DE FARE

ADIEUX A LA MAURIENNE

CHANSON DE LA PRISE DU CHASTEAU-DOUBLE EN DAUPHINÉ

CHANSON NOUVELLE DE LA VILLE DE LA MURE

CANZONETTA ALLA SAVOIARDA SOPRA LA PACE

CHANSON SAVOYARDE SUR L’ESCALADE DE GENÈVE

L’ESCALADE DE GENÈVE

LA CHANSON DU DUC DE SAVOIE

COMPLAINTE DE GUILLAUME D’ORNAGE

LES FEMMES DE GRENOBLE

LE SIÈGE DE TURIN

LA VILLE DE TURIN

LE SIÈGE DE CONI

LA PRISE DE GÈNES

LA PRISE DE MIRANDOLE

LE MARIAGE DE LA PRINCESSE DE SAVOIE

LE DÉPART DES GRENADIERS SAVOYARDS

COMPLAINTE SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

LE SIÈGE DE LYON

L’ENTRÉE DU DUC DE SAVOIE A BONNEVILLE

LE DÉPART DES SOLDATS PIÉMONTAIS

CHAPITRE II

LA COMPLAINTE DE LA PASSION

LE MAUVAIS RICHE

SAINTE CATHERINE

LES TROIS ORPHELINS

LA FEMME AUX SARRASINS

LE RETOUR DU MARI

LA CHANSON DE RENAUD

LA PRINCESSE MARIÉE A UN ANGLAIS

LA FILLE DANS LA TOUR

PERNETTE

LA TRISTE NOCE

LA MORT DE LA MIE

LA MIE RESSUSCITÉE

LA FILLE AUX DRAGONS

LA FIANCÉE LOINTAINE

LA BELLE QUI FAIT LA MORTE

LES TROIS SŒURS

LA FIANCÉE DU SOLDAT

LA MORT DU PORTE ENSEIGNE

LA CHANSON DU DÉSERTEUR

LE RETOUR DU SOLDAT

LA FILLE SOLDAT

LA FILLE SOLDAT

LA FILLE SOLDAT

APPENDICE

COMPLAINTE DU CHAUDRONNIER

COMPLAINTE AU SUJET D’UN HOMME QUI A TUÉ SA FEMME

AUTRE COMPLAINTE D’UN HOMME QUI A TUÉ SA FEMME

LA VENGEANCE DU TRÉPASSÉ

LA BELLE ET LE COMÉDIEN

COMPLAINTE DES CARTES

CHAPITRE III

II. — CHANSONS SATIRIQUES.

L’OCCASION MANQUÉE

L’ENLÈVEMENT EN MER

PETITE MARJOLAINE

LE GARÇON DÉGUISÉ EN FILLE

LE JARDINIER DU COUVENT

LE MATELOT DE BORDEAUX

LE PETIT MARCHAND

CHRISTOPHE

LE MOINE ET LES TROIS FILLES

LE JOLI MOINE

LE CURÉ DE CHEZ NOUS

MARGUERITE ELLE EST MALADE

LES TROIS BONS DROLES

LE GALANT SANS ARGENT

LES TROIS COMMÈRES

LA MARION ET LE BOSSU

LA VIEILLE MARIÉE

LE MARIÉ NOVICE

LA CHANSON DES MENSONGES

APPENDICE

LE PÈRE BACCHUS

L’EAU ET LE VIN

LA PEAU VAUT MIEUX QUE LE RENARD

LE MARGOTON

LES MARGOTONS

CHAPITRE IV

ROSSIGNOLET SAUVAGE

JARDIN D’AMOUR

JARDIN D’AMOUR

JARDIN D’AMOUR

LE MAL D’AMOUR

LA CHANSON DES MÉTAMORPHOSES

TE SOUVIENS-TU, JEANNETTE, MA MIE

LA FILLE AMOUREUSE D’UN SOLDAT

SÉRÉNADES

ROSSIGNOLET DU BOIS JOLI

LES «RÉVEILLEZ»

RÉVEILLEZ-VOUS, BELLE ENDORMIE

LES GARÇONS DE CHEZ NOUS

CE MATIN ME SUIS LEVÉ

UNE GRANDE FOLIE

UN AIR D’AMOUR

OUVREZ, OUVREZ LA PORTE

SÉRÉNADE D’HIVER

LE SENTIMENT DES FILLES

J’AI FAIT L’AMOUR A UNE ROSE

PAYSAN, DONNE-MOI TA FILLE

FILLES A MARIER

BELLE ROSE

LE CHASSEUR ET LA MEUNIÈRE

LE ROSSIGNOL MESSAGER

MESSAGE D’AMOUR

MIE, MA DOUCE MIE!

LE GALANT INDISCRET

LES AMANTS INDIFFÉRENTS

QUERELLE D’AMOUR

DÉPIT AMOUREUX

DÉPIT AMOUREUX

EN REVENANT DE NOCES

PETIT PAPILLON VOLAGE

ADIEUX A LA MAITRESSE

ADIEUX A LA FIANCÉE

LES FILLES SONT COMME LES ROSES

MA MIE EST FIANCÉE!

J’AI PERDU MA MAITRESSE!

CONFIDENCES D’AMANT MALHEUREUX

COMMENT VOULOIR QU’UNE PERSONNE CHANTE?

DIEU D’AMOUR QUE JE SOUFFRE DE PEINES!

EN VIDANT BOUTEILLE

L’AMOUR ET LE VIN

AMOUR ET CABARET

CHAPITRE V

LA FILLE IMPATIENTE DE SE MARIER

LA MÈRE ET LA FILLE

MA MÈRE, JE SUIS EN AGE

LA MAUMARIÉE

LA MAUMARIÉE

LA MAUMARIÉE

LA MAUMARIÉE

LE MAL MARIÉ

LE MAL MARIÉ

LES RÉPLIQUES DE MARION

LE VIEUX MARI

LE BIEN MARIÉ

LES NOCES

CHANSON DE NOCE

SALUT A LA MARIÉE

CHANSON A LA MARIÉE

LA CHANSON DE LA MARIÉE

QU’IL FAIT BON ÊTRE A TABLE

CHAPITRE VI

LA BERGÈRE AUX CHAMPS

IL Y A SIX MOIS QUE C’ÉTAIT LE PRINTEMPS

LA HAUT SUR LA MONTAGNE

LA BAS DANS LA PRAIRIE

LA BERGÈRE ENDORMIE

LA JEUNE SILVIE

JE SENS AUGMENTER MES PEINES

UNE BERGÈRE SOUS UN ORMEAU

LA BERGÈRE GRANDE DAME

LA BERGÈRE SEULETTE

LA BERGÈRE ET LE CHASSEUR

LE PETIT PANIER BLANC

LA BERGÈRE ET LE GALANT

LA BERGÈRE FACILE

LA BERGÈRE A L’ÉPREUVE

QUAND LA BERGÈRE VA-T-EN CHAMP

LA BREBIS SAUVÉE DU LOUP

MON PÈRE AVAIT CINQ CENTS MOUTONS

LA BERGÈRE ET LE COURTISAN

LA BERGÈRE RUSÉE

LA BERGÈRE ET LE GENTILHOMME

I. — LA BERGÈRE ET LE MONSIEUR

II. — LA BERGÈRE ET LE MONSIEUR

III. — LA BERGÈRE ET LE MONSIEUR

APPENDICE

CHAPITRE VII

LE CONSCRIT DE LA RÉPUBLIQUE

CONSCRITS, ENGAGEONS NOS VINGT ANS

LES TROIS CONSCRITS

LE CONSCRIT DÉLAISSÉ

LE BEAU CONSCRIT

LE CONSCRIT INFIDÈLE

LES ADIEUX DU SOLDAT

LE DÉPART POUR LA GUERRE

LES ADIEUX D’UN PILOTE A SA MAITRESSE, PARTANT POUR L’AMÉRIQUE

LE DÉPART POUR LA GUERRE

LE DÉPART POUR LA GUERRE

LE DÉPART POUR LA GUERRE

LE DÉPART POUR LA GUERRE

LE DÉPART POUR LA GUERRE

LE DÉPART POUR LA GUERRE

L’HEUREUSE VIE DU SOLDAT DE SAVOIE

LA TRISTE VIE DU SOLDAT

LES ADIEUX DU SOLDAT LIBÉRÉ

LE RETOUR DU SOLDAT DE NAPOLÉON

APPENDICE

LES CONSCRITS DE SAVOIE

LES CONSCRITS DE SAVOIE

CHANSONS DE CONSCRITS (en patois)

CHAPITRE VIII

CHANSON DE MAI

CHANSON DE MAI

CHANSON DE MAI

LES QUÊTES DE MAI

CHANSON D’AVRIL

CHANSON DE PRINTEMPS

CHANSON DE LA SAINT-JEAN

NOEL DE BESSANS

D’OU VIENS-TU BELLE BERGÈRE

NOEL DE BOURG-SAINT-MAURICE

CHAPITRE IX

CHANSONS DE MOISSON

LE PAUVRE LABOUREUR

LE PAUVRE PAYSAN

LE DÉPART DES COMPAGNONS

CHANSONS DES PETITS RAMONEURS

DIOUGA ZANETTA

LE PETIT SAVOYARD

LA MARMOTTE EN VIE

MARMOTTE

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

I

II

III



RAPPORT

Table des matières

A MONSIEUR LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE AU SUJET D’UNE ENQUÊTE SUR LES CHANSONS POPULAIRES DES ALPES FRANÇAISES

Table des matières

(Savoie et Dauphiné)

MONSIEUR LE MINISTRE,

J’AI l’honneur de vous rendre compte des recherches que j’ai accomplies durant les cinq dernières années dans les Alpes françaises (Savoie et Dauphiné), en vue d’y recueillir les chansons populaires conservées par la tradition, recherches pour lesquelles vous avez bien voulu m’accorder votre bienveillant appui.

Et d’abord, permettez-moi de vous dire que, si j’ai paru tarder longtemps avant de m’acquitter auprès de vous de ce devoir, ce n’est pas que j’aie perdu de vue un seul instant une œuvre à l’exécution de laquelle vous vous étiez intéressé : c’est que la tâche était longue, et exigeait, pour être conduite à parfaite maturité, beaucoup de patience et de temps.

C’est, en effet, à la date du 25 juin 1895 que vous voulûtes bien m’écrire en ces termes:

«Voulant seconder vos intentions, autant qu’il m’est possible, et, en vous accordant mon appui, vous faciliter l’accomplissement de recherches dont j’apprécie l’intérêt, je vous remets, sous ce pli, une lettre par laquelle je vous recommande à la bienveillante sollicitude des Préfets de nos départements du Sud-Est.»

Et c’est encore à la même date que vous signâtes la lettre suivante destinée à m’accréditer auprès de MM. les Préfets de la Savoie, de la Haute-Savoie, de la Drôme, de l’Isère, des Hautes-Alpes, des Basses-Alpes et des Alpes-Maritimes:

«MONSIEUR LE PRÉFET,

«J’ai l’honneur de vous annoncer que M. Julien Tiersot, sous-bibliothécaire au Conservatoire National de musique et de déclamation, se propose de parcourir les communes de votre département en vue de recueillir et de publier les vieilles chansons et les traditions populaires.

«J’apprécie l’intérêt de ces recherches, et M. Tiersot, connu d’ailleurs par des travaux estimés sur cette matière, m’est désigné par de hautes autorités scientifiques et par des traditionnistes distingués comme possédant toutes les qualités désirables pour rapporter de son voyage des résultats excellents.

«En conséquence, j’ai l’honneur de recommander M. Julien Tiersot à votre bienveillante sollicitude, et je vous serais reconnaissant de lui faciliter par tous les moyens en votre pouvoir l’accomplissement de ses travaux.

«Recevez, etc.»

Or, quoique j’eusse consacré à une première exploration la plus grande partie de l’été de cette même année 1895, je me rendis si bien compte que j’étais loin d’avoir embrassé le sujet dans toute son étendue que je résolus de poursuivre mes recherches les années suivantes. A cet effet, j’ai fait plusieurs nouveaux séjours dans les Alpes, jusques et y compris l’année 1900.

Ces déplacements m’étaient particulièrement faciles. Sans être originaire de la région des Alpes françaises, du moins en suis-je voisin, étant né dans le département de l’Ain, que seul le Rhône sépare de l’Isère et des deux Savoies, et y habitant pendant une partie de l’année. Grâce à ce voisinage, j’ai voyagé fréquemment, depuis mon enfance, en Savoie et en Dauphiné. J’y vins pour la première fois en 1868, à l’occasion d’une fête musicale qui eut lieu à Grenoble sous la présidence de Berlioz, journée qui fut la dernière où l’illustre maître dauphinois (mort six mois plus tard) parut en public. Je dois avouer que je n’y venais pas encore pour recueillir des chansons populaires, et que, si par hasard j’en entendis, je ne songeai point à en tirer de grandes conséquences pour l’avenir! Mais de nombreux voyages, plus récents, me fournirent l’occasion d’observer les mœurs et les coutumes du pays. En 1889, ayant été nommé lieutenant dans l’infanterie territoriale, je fus affecté au régiment d’Annecy. J’accomplis en cette ville plusieurs périodes d’instruction; je fis les grandes manœuvres à travers les vallées et les massifs de la Savoie, vivant dans le milieu essentiellement populaire des montagnards appelés à remplir en même temps que moi le devoir militaire, fort bien placé, par là même, pour écouter leur langage et noter leurs chants.

Après plusieurs séjours, durant lesquels j’avais commencé, au hasard, quelques recherches, j’acquis la certitude qu’une enquête bien conduite sur les traditions et les chansons populaires de ce pays donnerait des résultats intéressants et inédits.

Ce fut alors que je résolus de demander votre appui, afin de me rendre possible l’accomplissement de la tâche.

Cet appui, Monsieur le Ministre, m’était en effet nécessaire. J’avais une suffisante expérience de ces sortes d’enquêtes pour savoir que, me présentant seul, j’aurais échoué. Car ici je me heurtais à un ordre de difficultés que les autres chercheurs ne connaissent pas. L’archéologue, le botaniste, le minéralogiste n’ont qu’à marcher et ouvrir les yeux: le monument, la plante, la pierre se présenteront d’eux-mêmes; leur plus grande peine sera de fouiller sous les broussailles ou de creuser le sol: la terre ne leur résistera pas. Pour la chanson, c’est autre chose; elle ne se laisse pas surprendre si facilement, car ce n’est pas la nature inerte qui la garde: c’est l’homme même, et nous savons combien jalousement l’homme, le paysan surtout, tient à conserver ses secrets.

Le premier soin du collectionneur de chansons populaires doit donc être de chercher à apprivoiser, en quelque sorte, l’habitant, et à lui inspirer confiance. Pour cela, le meilleur moyen est de se présenter sous les auspices de personnes qui connaissent ses mœurs et savent lui parler son langage. Je puis ajouter qu’en général le paysan a le respect de l’autorité, et que, sauf exception, le seul fait de venir à lui de la part du Préfet ou du Ministre le prédispose favorablement. Votre recommandation, répondant à cette double nécessité, devait donc être d’un effet décisif, puisqu’elle me permettait d’abord d’entrer en relations avec les habitants les plus notables et les mieux en situation pour me faire pénétrer dans l’intimité du pays, et que d’autre part, grâce à leurs bons offices, je me trouvais partout comme chargé d’une mission reconnue pour intéresser l’art et l’histoire de ceux mêmes au concours de qui je devais faire le plus directement appel.

Avant de vous faire connaître en détail le résultat de mes travaux, laissez-moi vous rappeler que l’appui que vous leur avez accordé n’est pas le premier témoignage d’intérêt que le Ministère de l’Instruction publique ait donné aux études concernant la chanson populaire. Aucun folk-loriste n’a oublié qu’il y a bientôt cinquante ans — c’était du temps de la seconde République — le même Ministère décida qu’une vaste enquête serait entreprise par toute la France pour rechercher les chansons conservées par la tradition orale. Les résultats de cette tentative ne furent pas complètement satisfaisants, et cela ne saurait surprendre personne: il est certain qu’à cette époque les travaux en une matière si nouvelle n’étaient pas assez avancés pour qu’on pût raisonnablement espérer d’arriver du premier coup à une solution définitive. Mais, depuis lors, bien des recherches de détail ont été accomplies, qui ont fait grandement avancer l’étude de la Chanson populaire française, et ont témoigné avec évidence de son intérêt. Encore reste-t-il beaucoup à glaner aujourd’hui, tandis que, d’autre part, il faut que l’étude soit complète et définitive avant qu’on en puisse tirer toutes les conséquences qu’elle renferme, soit au point de vue de la philologie, soit des mœurs nationales, ou bien de l’histoire locale, de celle de la poésie, de la musique, etc.

Ce qui m’a déterminé particulièrement à entreprendre ce travail, c’est l’observation que voici: tandis que les provinces de l’ouest de la France, Normandie, Bretagne, Vendée, Poitou, Saintonge, Angoumois, etc. ont été fort explorées et qu’il existe pour elles de nombreux et souvent remarquables recueils de chansons populaires, rien d’analogue n’avait été tenté dans cette vaste région du Sud-Est où la nature est si magnifique et la population si grandement digne d’intérêt. C’était une lacune qu’il fallait combler: j’ai voulu apporter ma pierre à l’édifice, aider à compléter le tableau d’ensemble, — heureux si cette nouvelle contribution se trouvait être jugée de quelque utilité et de quelque intérêt.

Je ne m’astreindrai pas, dans le récit de mes explorations successives, à suivre l’ordre des dates auxquelles j’ai parcouru les diverses régions de la Savoie et du Dauphiné. Qu’il me suffise de dire que mon principal voyage fut celui de 1895, durant lequel je visitai, outre les chefs-lieux des quatre départements de la Savoie, la Haute-Savoie, Isère et Hautes-Alpes, les régions suivantes: Faucigny (jusqu’au fond de la vallée de Chamonix), Tarentaise, vallée du Grésivaudan, Oisans, Trièves, et le Briançonnais, avec ses vallées latérales de Névache, de Cervières, et l’importante région du Queyras.

Dans ce premier voyage, le Dauphiné fut donc plus particulièrement l’objet de mon attention. Dans les années suivantes, je m’attachai à connaître plus à fond les principales parties de la Savoie; je fis plusieurs voyages dans la Maurienne, puis jusqu’au fond de la vallée du Giffre (Samoëns et Sixt), enfin je poursuivis mon enquête auprès des personnalités compétentes d’Annecy, Chambéry, et autres localités voisines de ces villes.

Antérieurement, j’avais recueilli quelques chansons, tout au moins quelques renseignements sur les traditions et chansons populaires, dans le Genevois (Saint-Julien), le Chablais (Thonon) et la haute vallée de la Romanche (la Grave). J’avais aussi reçu d’importantes communications du Vercors et de certaines autres parties du département de la Drôme. D’autres communications, provoquées par ma présence et mes recherches personnelles, me vinrent encore du Champsaur, de la région d’Aspres-lès-Veynes (vallée du Buech) et du haut Diois (partie supérieure du cours de la Drôme).

Enfin j’ai étudié tous les écrits qui m’ont été signalés comme concernant mon sujet dans la région qui faisait l’objet de mes recherches.

Par ce rapide aperçu, vous pouvez vous rendre compte de la zone exacte dans laquelle je me suis tenu. Cette zone est limitée: au nord par le lac Léman; à l’ouest, par la ligne du chemin de fer de Genève à Annecy, Chambéry, Grenoble, Aspres-lès-Veynes; au sud, par la ligne qui va de cette dernière station à Gap; Embrun, Mont-Dauphin et la vallée du Queyras, jusqu’à Saint-Véran; à l’est, par la ligne de faîte des Alpes formant la frontière entre la France et l’Italie ou la Suisse. Quelques légères pointes ont été poussées un peu en dehors de la limite ouest, cela plutôt du fait de mes correspondants que de moi-même.

J’ai donc limité mon exploration à la partie la plus élevée des Alpes françaises, me tenant de préférence le plus près possible des frontières, dont j’ai visité toutes les vallées avec le plus grand soin, pensant avec raison que c’est dans les hameaux les plus reculés que les vieux usages ont été le mieux conservés.

Enfin, bien que la région des Alpes françaises comprenne encore deux départements, Basses-Alpes et Alpes-Maritimes, je les ai tenus en dehors de mon cercle d’exploration, par la raison que ces départements appartiennent à la Provence, et que la notation des textes poétiques que la tradition y a maintenus eût exigé, au point de vue de la langue, une compétence particulière qui n’est pas la mienne. Déjà mes recherches faites aux environs de Gap et dans le sud de l’Isère (Trièves) ont suffi pour me révéler une influence provençale bien caractérisée.

C’est d’ailleurs dans les Basses-Alpes, à Manosque, qu’a été compilé le principal recueil que nous possédions des chansons populaires de la Provence, celui que Damase Arbaud a publié dès 1862, et qui, soit dit en passant, attend encore un complément qu’il serait si intéressant, si utile, et si facile de lui donner. Mais, je le répète, ce n’est pas à moi qu’il appartenait de pénétrer sur ce terrain: aussi, sans négliger de noter les idiomes locaux lorsque l’occasion s’en présentait, m’en suis-je tenu principalement aux chansons françaises, d’ailleurs en très grande majorité dans l’ensemble du pays parcouru.

Il me reste à présent, Monsieur le Ministre, à accomplir la principale partie de ma tâche, qui consiste à vous rendre compte du détail de mes recherches et de leur résultat général.

Ma manière de procéder fut simple, et je m’y conformai dès le premier jour.

Chambéry fut le premier point où je touchai.

Je me rendis chez M. le Préfet de la Savoie, et lui fis part de l’objet de ma démarche. Il me mit tout aussitôt en communication avec M. l’Inspecteur d’Académie Gilles, en le priant de m’indiquer, s’il y avait lieu, ceux des membres du personnel enseignant du département qui, par leurs capacités reconnues, pouvaient être désignés comme capables de m’aider utilement. Cette méthode était parfaitement conforme avec les premières traditions établies pour la recherche des chansons populaires. C’est en effet au corps enseignant de toute la France que le Ministre de l’Instruction publique Hippolyte Fortoul s’était adressé directement lorsqu’il prescrivit l’enquête à laquelle je faisais allusion tout à l’heure. M. l’Inspecteur Gilles (aujourd’hui Inspecteur général de l’Enseignement primaire, et un des meilleurs amis de la musique à l’école) me donna les noms de plusieurs instituteurs et institutrices en fonctions dans diverses parties du département. Plusieurs d’entre eux m’adressèrent d’intéressantes communications: je les mentionnerai en détail tout à l’heure. M. le Préfet et M. l’Inspecteur d’Académie eurent aussi la bienveillance de me faire connaître quelques personnes de la ville qu’ils pensaient devoir s’intéresser à mes recherches; mais ici le résultat fut moins favorable. Il faut en effet avouer, et je le dis une fois pour toutes, que, sauf de très rares exceptions, je n’ai trouvé aucun concours efficace parmi les habitants des villes, tout particulièrement chez les musiciens professionnels: ceux-ci, en général, ignorent profondément tout ce qui a trait aux traditions populaires des pays au sein desquels ils vivent, et même je soupçonne qu’ils professent au fond du cœur, à leur égard, le plus parfait dédain.

Mais voici que précisément, dès la seconde étape, je vais trouver une de ces «rares exceptions» dont j’ai reconnu l’existence. Après Chambéry, j’allai à Annecy où je retrouvai un artiste qui m’était bien connu, M. Jean Ritz, compositeur de musique. Dès 1893, c’est-à-dire deux ans avant que j’entreprisse résolument mon enquête, il m’avait, sur ma demande, envoyé les paroles et la musique de dix-huit chansons recueillies par lui dans l’arrondissement d’Annecy: il voulut bien m’aider à continuer les recherches sur place, et d’abord vint m’accompagner dans la visite que je fis à M. le Préfet de la Haute-Savoie ainsi qu’à M. l’Inspecteur d’Académie. Celui-ci, procédant d’une façon quelque peu différente de son collègue du département voisin, mais toujours d’après les mêmes principes, inséra dans le BULLETIN ACADÉMIQUE de la Haute-Savoie une note dans laquelle il recommandait aux instituteurs et institutrices de noter les chansons populaires qu’ils pourraient recueillir dans leurs résidences et de les adresser à son bureau d’Inspection; M. Ritz était chargé de centraliser les documents. Je dois ajouter que, dans son impatience à révéler au public des trésors si longtemps cachés, M. Ritz ne prit pas le temps de me communiquer le résultat de recherches faites à ma demande, mais que, dès la fin de 1895, il entreprit de publier dans la REVUE SAVOISIENNE les CHANSONS POPULAIRES DE LA HAUTE-SAVOIE.

«Nous faciliterons ainsi, disait-il dans une préface (qui a disparu du tirage à part) la tâche de M. Tiersot, chargé officiellement, depuis le mois d’août dernier, de recueillir les chansons populaires de la Savoie et du Dauphiné.» (REVUE SAVOISIENNE, 1895, p. 331.)

L’ensemble de cette publication représente soixante-quatre chansons (dont les dix-huit premières sont celles qui m’avaient été envoyées en 1893), la plupart avec musique; elles pourront être utilisées pour des confrontations avec les textes que j’ai recueillis moi-même.

Dans la même ville d’Annecy, j’ai consulté encore M. Aimé Constantin, lequel m’a fourni d’utiles renseignements sur les chansons patoises, qu’il a fort étudiées.

Mais ce qu’Annecy m’a fourni de plus précieux, c’est l’ancienne collection de la REVUE SAVOISIENNE, organe périodique de la Société Florimontane, la plus vieille Académie de France. Là, de 1864 jusqu’en 1870, a été publiée, par M. Alph. Despine, une longue et fort intéressante étude intitulée: RECHERCHES SUR LES POÉSIES EN DIALECTE SAVOYARD: c’est le document le plus intéressant, à coup sûr, qui ait été publié jusqu’à ce jour, dans toutes les Alpes françaises, sur la poésie populaire. Il m’aidera grandement à compléter certaines chansons dont j’ai recueilli les mélodies sans avoir pu toujours m’en procurer les textes complets.

Après avoir, dans ces deux chefs-lieux, accompli les visites et formalités nécessaires, je commençai mon action personnelle.

Je me rendis d’abord à Bonneville, où un de mes collègues de la Société des Traditions populaires, M. Ad. Oudin, m’avait adressé à M. Morel-Frédel, président du Conseil d’arrondissement. Celui-ci, assisté de son fils ainsi que de MM. J. Mouchet et Pachtod, me fit connaître plusieurs habitants de la ville et des environs sachant des chansons: les nommés Fanny Roux (une vieille femme de plus de quatre-vingt-dix ans), Veuve Gros, Marie Gantin, Pierre Gantin dit Pallot, Paccard Pierre et Moenne Loccoz dit Mayabet. Ils me conduisirent aussi au village voisin, Ayse, célèbre par ses vins blancs, où je fis chanter une autre vieille femme, Josette Monnet. En outre, je trouvai dans un cahier manuscrit du XVIIIe siècle, dont M. Morel-Frédel avait, en ma faveur, obtenu communication d’un habitant de la ville, deux chansons en dialecte, dont une surtout est intéressante.

J’emportai de cette première visite à Bonneville un total de vingt-sept chansons.

Remontant la vallée de l’Arve, je m’arrêtai à Sallanches, où je visitai M. le docteur Bonnefoi. Celui-ci me communiqua des airs de la danse la plus populaire du pays, la MONFÉRINE.

Mais je ne m’attardai guère ici, ayant hâte d’arriver au Mont-Blanc.

A Chamonix, je crus d’abord que je ne trouverais rien. Je vis plusieurs habitants que l’on m’avait désignés comme familiers avec tout ce qui concerne les mœurs du pays: M. Tairraz, ancien maire, vice-président du Club-Alpin Français; M. Simond, notaire, et M. le curé de Chamonix: tous m’assurèrent que l’on ne chantait pas dans la vallée; que les paysans, tout occupés à servir de guides aux touristes, n’avaient pas le temps d’apprendre des chansons. Je ne me tins pourtant pas pour battu. On m’avait donné un dernier nom: M. Charlet-Straton, renommé parmi ceux qui connaissent le plus intimement tous les secrets de la montagne; il habite pendant la belle saison tout au fond de la vallée, entre le village d’Argentière et celui du Tour. Je ne perdis pas mes peines en allant le chercher si loin, car je découvris enfin ce qui m’était resté caché jusqu’alors. Grâce à M. Charlet-Straton, je fus mis en communication avec MM. Ravanel, instituteur aux Frasserans, et Mugnier Clément, au Tour (derniers hameaux avant la montée du col de Balme et la frontière suisse): ceux-ci, cherchant dans leur mémoire, encore très bien meublée, en firent sortir nombre de chants dont je pris note. Mieux encore, Clément Mugnier me communiqua deux vieux cahiers manuscrits, conservés dans sa famille, et dont l’un avait été commencé en 1794, l’autre en 1810. J’y trouvai les paroles de plus de cent chansons anciennes, dont un bon tiers appartenant au genre que je recherchais; et cela eut un double avantage, car, tandis que ces cahiers me fournissaient des textes remontant à une tradition plus que centenaire, d’autre part, en rafraîchissant la mémoire des chanteurs qui les avaient, pour la plupart, entendus dans leur enfance, puis oubliés, ils leur permettaient de retrouver les mélodies, dont je pus ainsi noter un certain nombre, complétant par la musique les chansons dont l’écriture avait seulement conservé les poésies

Je revins donc du fond de la vallée de Chamonix après avoir copié dans les cahiers les textes de vingt-sept chansons, pris des notes sur plusieurs autres, enfin recueilli oralement quinze chansons avec les mélodies.

Pour compléter le résumé de mes trouvailles dans la Haute-Savoie, j’ajouterai que, plusieurs années avant d’entreprendre l’enquête définitive, j’avais recueilli plusieurs chansons du Genevois à Saint-Julien, où j’avais reçu l’hospitalité de M. F. Verne, sous-préfet; que, pour le Chablais, j’ai noté plusieurs chansons sous la dictée d’une personne, originaire de cette région, dont le nom est bien connu à Paris dans le monde de la littérature et des théâtres, Mme Paul Ginisty; j’en ai noté une autre encore, qui me fut chantée à Annecy par un officier en garnison à Thonon. A Samoëns, j’ai reçu, de M. Riondel, quelques renseignements intéressants sur les chansons en patois du pays, et j’ai, dans un voyage récent, provoqué sur les chansons populaires proprement dites des recherches dont, à la vérité, j’attends encore le résultat. Des chansons de Rumilly et du pays environnant m’ont été envoyées par M. Servettaz, professeur à l’école primaire supérieure de cette ville, de qui j’en tiens une vingtaine, paroles et musique, et par M. Ferroud, instituteur à Chambéry-le-Vieux (Savoie), sur les communications duquel je reviendrai bientôt. Les recherches de M. Ritz ont porté particulièrement sur la ville même d’Annecy et les villages situés sur les bords du lac (notamment Sevrier), les flancs du Parmelan (Naves), et la vallée de Thônes. De cette dernière localité ont été envoyées aussi par Mlle Valentine Leirens, à la REVUE DES TRADITIONS POPULAIRES, quelques communications qui viendront s’ajouter à mes propres recherches. J’ai moi-même, pendant mes périodes d’instruction militaire à Annecy, entendu souvent chanter, par les soldats, des chansons populaires, sans toujours pouvoir, à la vérité, en prendre note: je ne pense d’ailleurs pas avoir, de cette provenance, rien laissé échapper d’essentiel. Enfin, si je n’ai pas fait de suffisantes stations dans la région dé Sallanches, Saint-Gervais et Mégève, pour en avoir moi-même rien rapporté de notable, cette lacune a été remplie en partie grâce à M. Gilliéron, professeur à l’École des Hautes-Études, à Paris, qui m’a communiqué seize chansons, paroles et musique, recueillies pour lui dans la vallée supérieure de Sallanches.

Tout récemment enfin (1888) a paru à Annecy un petit recueil des Chansons savoyardes de l’aveugle Collombat, qui s’intitulait lui-même, peut-être avec quelque exagération, l’Homère de la Haute-Savoie. Bien que ne se rapportant pas directement à l’objet de mes recherches, cette œuvre, éminemment populaire, ne lui est pas tellement étrangère que je ne puisse avoir l’occasion de m’y référer maintes fois.

Par ce rapide exposé, vous pouvez juger, Monsieur le Ministre, que le département de la Haute-Savoie a été, de ma part et de celle de mes correspondants, l’objet d’une attention toute particulière, et qu’il a fourni à mon enquête les résultats les plus appréciables.

Je reviens à la Savoie, dont j’avais visité le chef-lieu dès le premier jour.

Me conformant aux indications de M. l’inspecteur Gilles, je m’adressai, pour les environs de la ville, à M. Ferroud, instituteur à Chambéry-le-Vieux. M. Ferroud m’était déjà connu par la part qu’il avait prise au concours ouvert par la CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE L’INSTRUCTION PRIMAIRE pour la composition d’un recueil de CHANTS POPULAIRES POUR LES ÉCOLES, concours dont j’avais établi la partie musicale, et dont le poète lauréat fut M. Maurice Bouchor. Le travail de M. Ferroud avait été très remarqué et mentionné dans les termes les plus honorables dans le rapport élaboré par M. Romain Rolland et lu par lui à la séance de la Sorbonne présidée par M. Gréard. J’étais donc certain de le trouver très bien préparé pour la recherche que je souhaitais; en effet, M. Ferroud se mit tout aussitôt à la besogne, et aidé dans son enquête par M. François Terrier, il ne tarda pas à m’envoyer une collection de vingt-deux chansons, paroles et musique, recueillies à Chambéry-le-Vieux, à Saint-Jean-de-Chevelu (village situé sur le flanc de la Dent-du-Chat), et dans le canton de Rumilly (Haute-Savoie), particulièrement à Marigny. Il y joignit un certain nombre de chants scolaires qu’il a composés, la plupart sur des airs populaires de la Savoie, travail d’un fort bon esprit pédagogique, et que je suis heureux de pouvoir mentionner dans ce rapport.

Mais voulant surtout pénétrer dans les régions les plus reculées de la montagne, je ne me tins pas longtemps dans les parties basses, et m’en allai sans tarder au fond de la Tarentaise.

Je m’arrêtai d’abord à Moûtiers, où j’étais attendu par M. Carquet, député de l’arrondissement. Celui-ci m’introduisit auprès des personnes compétentes, et me procura d’abord l’occasion de recueillir quelques chansons dans les deux communes d’Hautecour et Le Bois; puis il voulut bien m’accompagner lui-même dans des régions plus reculées. Nous allâmes, remontant la haute vallée de l’Isère, d’abord à Aime, où M. Montmayeur, conseiller d’arrondissement, me dicta des chansons du pays. Mlle Cressend, institutrice (qui m’avait été désignée par l’Inspecteur d’Académie), m’en copia elle-même quelques autres. A Bourg-Saint-Maurice, nous mandâmes un vieux ménétrier, le père Tantet, un véritable virtuose dans son genre, en vérité : il me joua les plus beaux airs de danse du pays: huit monférines, deux branles, deux marches pour cortèges. Remontant encore plus loin, nous nous arrêtâmes à Séez.

Ici, je trouvai un des hommes qui ont le plus efficacement coopéré à mes recherches, et, je puis le dire, un véritable collaborateur. Il se nomme Favre (Joseph); il est originaire de la vallée d’Aoste, mais, Français de cœur et d’esprit, il est venu depuis longtemps se fixer à Séez. Un séjour fait à Paris il y a une quinzaine d’années, au moment où commençaient les études de folk-lore, avait attiré vivement son attention sur cet ordre de travaux qui lui parut d’un haut intérêt: revenu en sa Tarentaise, il avait commencé à recueillir et à noter les chansons populaires, pour sa propre et unique satisfaction, et sans avoir la pensée d’en pouvoir jamais faire profiter personne. Quelle fut donc ma surprise quand, étant entré chez lui et ayant exposé le but de mon voyage, j’entendis ce montagnard me parler de M. de Puymaigre, de M. Sébillot, de M. Gaston Paris, et manifester une joie extrême de ma venue! Les cahiers furent tôt tirés des tiroirs, et j’y vis toute une collection, inédite et des plus intéressantes, de chansons recueillies dans toutes les parties de la Tarentaise, et aussi de l’autre côté de la frontière, dans la vallée d’Aoste, terre italienne où les traditions françaises ont été maintenues par le peuple avec une énergie qui ne laisse aucune chance de succès à la tendance contraire. Les airs, à la vérité, n’étaient pas notés; mais M. Favre les chantait très clairement, et il me fut facile de les écrire sous sa dictée; lui-même, sans vouloir se dessaisir de ses précieux cahiers, me promit de copier les poésies à mon intention, — même il tint parole! Mieux encore, il s’occupa, les années suivantes, d’épuiser la matière, en recueillant tout ce que la mémoire des chanteurs populaires avait retenu dans la Haute-Tarentaise, et m’adressa de nombreuses communications. A ma première visite, en 1895, j’avais noté environ quarante mélodies; je revins en 1896, et en notai une trentaine d’autres. Lui-même se mit à perfectionner pour de nouveaux envois les connaissances élémentaires qu’il avait en musique. Au total, je tiens de lui cent vingt-cinq textes de chansons populaires, avec cent dix-neuf mélodies, — sans compter un vieux cahier de chansons, écrit à la fin du siècle dernier, découvert par lui dans quelque tiroir, et qu’il m’a confié. N’avais-je donc pas raison de dire que Joseph Favre avait été pour moi un véritable collaborateur? Grâce à son initiative, voilà toute une partie de la Savoie, et l’une des plus caractéristiques, explorée jusque dans ses derniers recoins, et, par là même une contribution des plus efficaces fournie au répertoire général des chansons populaires des Alpes françaises. Qu’il me soit permis de lui en témoigner ici ma plus amicale gratitude .

J’aurai terminé le récit de mes recherches dans la Tarentaise en disant que j’ai exploré encore le canton de Bozel, malheureusement sans grand succès, et qu’en outre j’ai trouvé plusieurs textes de chansons patoises dans un volume de l’abbé G. Pont: ORIGINES DU PATOIS DE LA TARENTAISE (Paris, 1872), ainsi que dans une publication plus récente et de prétentions moins savantes, quoique aussi utile à mon point de vue: l’ALMANACH DU TARIN POUR 1890.

Enfin j’ai eu encore en Tarentaise une autre chance, et non la moins appréciable: celle d’y trouver un éditeur. Une discrétion bien naturelle m’interdit ici de trop couvrir de fleurs M. F. Ducloz, de Moûtiers, qui a imprimé ce rapport et publiera incessamment l’ensemble de mon livre de CHANSONS POPULAIRES RECUEILLIES DANS LES ALPES FRANÇAISES; du moins puis-je dire que je m’estime heureux d’avoir trouvé dans le pays même l’homme d’initiative, en même temps qu’habile en son art, qui a tenu à honneur de présenter à ses compatriotes l’ouvrage d’ensemble destiné à faire survivre la plus savoureuse partie d’une production artistique qui a fleuri sur leur sol natal.

Je passe en Maurienne.

Là, mon principal guide fut M. Truchet, maire et conseiller général de Saint-Jean-de-Maurienne, que je trouvai d’avance tout préparé pour ce genre de recherches. Déjà, en effet, M. Truchet avait publié des noëls patois et des textes de Mystères trouvés par lui dans d’anciens manuscrits locaux. Il commença par réunir à mon intention, dans la ville même, des habitants d’une des plus curieuses régions de la Maurienne (Saint-Colomban-des Villards et lieux voisins), particulièrement un vieux ménétrier qui me joua des airs de danse et me chanta des chansons; M. Truchet lui-même aida, par ses propres souvenirs, à compléter plusieurs textes. De deux courts séjours faits à Saint-Jean-de-Maurienne, je rapportai vingt chansons et danses.

Mais, conformément à mon principe, ce n’est pas dans la ville que je poussai le plus activement les recherches; et si, à mon grand regret, les circonstances ne m’ont pas permis d’explorer moi-même la partie de la Maurienne qui confine au Dauphiné (Saint-Colomban et Saint-Alban-des-Villards, Saint-Jean-d’Arves, Saint-Sorlin-d’Arves), région où je crois que mon enquête eût produit des résultats efficaces, par contre, suivant mon principe de me rapprocher le plus possible des frontières, je suis monté vers la Haute-Maurienne, dans le canton de Lanslebourg, au pied du mont Cenis, — le plus vaste canton de France, près de 64.000 hectares, — prenant particulièrement pour centre d’exploration l’importante commune de Bessans. Je connaissais déjà ce pays, l’ayant autrefois parcouru, en touriste, à la suite des bataillons alpins, et déjà j’avais été frappé par l’originalité de son aspect. Aussi ne fus-je pas étonné quand M. Truchet me donna le conseil de me diriger vers cette localité.

Mon attente ne fut pas déçue. J’aurai à signaler, dans le développement de cet ouvrage, maint détail curieux sur mon séjour à Bessans: je me borne ici à en énoncer le résultat général. Sur la recommandation de M. le curé de Bessans, qui voulut bien me servir d’introducteur auprès de ses paroissiens, j’obtins d’abord communication de quatre cahiers, dont l’un, un recueil manuscrit de noëls portant des dates échelonnées de 1820 à 1855, est une véritable œuvre d’art populaire, avec des enluminures d’un goût très rustique, mais essentiellement original en leur maladresse et leur naïveté. Un second cahier, plus moderne, ne renferme pas moins de cent deux textes de chansons, la plupart populaires; les deux autres m’ont fourni encore une cinquantaine de textes. Tout cela était sans musique, naturellement; mais réunissant un soir quelques personnes de bonne volonté, je pus me faire chanter une trentaine de mélodies, la plupart appartenant aux chansons dont les textes étaient dans les cahiers, d’autres et non les moins intéressantes, purement orales, qui vinrent augmenter ma collection de textes poétiques et musicaux.

Pour en finir avec la Maurienne, je dois signaler encore l’envoi spontané qui m’a été fait de trois chansons par M. Déballe, professeur de dessin à Bourges, originaire de ce pays.

Me voici maintenant dans le Dauphiné. Première station, ainsi qu’il convient, dans la capitale, Grenoble, où je me présente à M. le Préfet de l’Isère, et à M. l’Inspecteur d’Académie, Rey: le concours que j’ai trouvé auprès de ce dernier fut doublement efficace, puisqu’à sa situation universitaire M. Rey ajoute l’avantage, à mes yeux non moins appréciable, d’être originaire d’une des parties les plus intéressantes du département; il y fut pour moi l’introducteur le plus obligeant et le plus autorisé. D’autre part, de très anciennes relations d’amitié m’unissent à M. Paul Morillot, professeur à la Faculté des lettres de Grenoble: il me fut donc facile d’être mis en relations avec ceux des habitants, tenant d’une manière quelconque à la vie intellectuelle de la ville, dont les indications étaient de nature à m’éclairer. Parmi ceux-ci j’ai à mentionner particulièrement M. Maignien, bibliothécaire de la ville, et M. Prudhomme, archiviste du département. Je travaillai plusieurs jours à la Bibliothèque et dépouillai les collections que me fit connaître M. Maignien (particulièrement un recueil factice composé de textes patois empruntés principalement à la revue: LE DAUPHINÉ, et quelques recueils anciens de textes en patois dauphinois). Déjà un obligeant correspondant, M. Clément, avocat général à Poitiers, m’avait envoyé spontanément les paroles et la musique d’un noël qu’il avait recueilli à Rives.

Mais bientôt je me remis en campagne pour des lieux où je pensais arriver à la connaissance plus intime de l’esprit populaire et de la chanson en Dauphiné.

Des circonstances fortuites, que je raconterai en leur temps, m’ont procuré l’occasion de recueillir à Meylan, non loin de Grenoble, six chansons populaires, par voie orale

Négligeant les sentiers battus du massif de la Grande-Chartreuse, je m’enfonçai sans tarder dans les rudes montagnes de l’Oisans. Quelques recherches ébauchées plusieurs années auparavant à La Grave m’avaient fait entrevoir que cette partie du Dauphiné ne me fournirait pas une contribution très importante: je voulus toutefois m’en assurer définitivement, et ne pas négliger un si vaste territoire. Donc, sous la conduite et avec l’assistance de M. le docteur Prompt, du Bourg d’Oisans, j’entrepris des recherches dont le résultat, il faut l’avouer, ne fit que confirmer mes premières appréhensions. Bien que ce fût jour de «vogue» au Bourg d’Oisans, je n’y entendis pas une seule chanson populaire; les danses étaient jouées par le cornet à pistons, ce qui en indique surabondamment la nature. Enfin, dans un voyage fait tout exprès au village d’Ornon, je ne pus, à force de recherches, arriver à noter que cinq chansons populaires, et non des meilleures.

Les résultats devinrent plus favorables à mesure que j’avançai davantage vers le sud du département. Après avoir, du Bourg d’Oisans, traversé la région abrupte du col d’Ornon et le canton de Valbonnais, j’arrivai à La Mure, où, sur l’invitation de M. l’Inspecteur d’Académie Rey, je me mis sous la conduite de M. Schmidt, inspecteur primaire. Celui-ci me conduisit d’abord chez un professeur de musique de la ville, M. Giraud, un des rares musiciens professionnels que j’aie trouvés disposés à s’intéresser à la recherche des chansons populaires. Il avait déjà noté, avec le plus grand soin, quelques airs de rigodons, qu’il eut l’obligeance de me communiquer. Puis M. Schmidt réunit à mon intention quelques chanteurs sous la dictée desquels je pus noter quinze chansons, avec les mélodies, la plupart particulières au pays, quelques-unes provenant d’une autre région du Dauphiné, le Champsaur.

A Mens, où je me présentai encore sous les auspices de M. Rey, je me trouvai au centre d’une région des plus intéressantes, le Trièves. Là fleurit comme danse nationale le rigodon, dont j’avais relevé les premières traces à La Mure. Déjà quelques-unes des poésies sur lesquelles se chantent ces airs de danse avaient été recueillies et imprimées par un enfant du pays, M. Guichard, dans une revue du Dauphiné dont j’avais eu connaissance à Grenoble; mais les mélodies n’avaient jamais encore été notées. Introduit par M. le docteur Sénebier, et, grâce au concours de Mme Guichard mère et de M. Betoux et sa famille, je pus noter d’abord environ vingt mélodies et chansons. Enfin M. Guichard, qui habite loin de son pays natal, mais avec qui j’entrai en correspondance, prit la peine de m’envoyer encore la musique de dix-sept rigodons et de cinq chansons populaires, dont quatre avec la mélodie, ce qui porte à quarante-deux le total de ma récolte à Mens.

A Clelles, toujours sur la recommandation de M. Rey, je vis M. Freychet, maire, qui, avec une grande obligeance, réunit le soir un groupe de chanteurs populaires, desquels je tiens l’air et les paroles de quatorze chansons.

Tel est le résultat de mes recherches dans le département de l’Isère, dont je n’ai visité qu’une faible partie (l’arrondissement de Grenoble, et non pas même dans son entier), voulant me tenir dans les limites que je m’étais fixées et ne pas sortir des régions de la haute montagne.

Mais, avant de pénétrer dans les Hautes-Alpes, je dois signaler un concours des plus efficaces qui m’a permis de connaître les chansons populaires d’une région que je n’ai point étudiée par moi-même, et qui s’étend sur les bords de trois départements alpestres: Isère, Drôme et Hautes-Alpes. Déjà, il y a plusieurs années, M. J. de la Laurencie, inspecteur des forêts à Valence, que d’étroits liens de famille unissent à un des musiciens les plus renommés de la moderne école française, M. Vincent d’Indy, avait recueilli et communiqué à ce dernier les chansons d’un massif qui, situé en dehors de la ligne que je m’étais tracée comme limite, n’en appartient pas moins aux Alpes françaises, le Vercors. M. V. d’Indy y joignit des chansons recueillies sur l’autre versant du bassin du Rhône, le Vivarais, et me communiqua le tout, dont je formai un petit recueil. Plus récemment, M. de la Laurencie, ayant inspecté le pays situé dans la haute vallée de la Drôme et celle du Buech (Glandage et La Bâtie des Fonds, dans le haut Diois, Aspres-sur-Buech, Veynes, La Beaume, La Faurie, Saint-Pierre-d’Argençon, dans les Hautes-Alpes), voulut bien, par deux fois, en recueillir à mon intention les chansons. Il put ainsi m’en communiquer cinquante-neuf, qui, jointes aux onze déjà recueillies dans le Vercors, portent à soixante-dix le chiffre de sa contribution à la recherche de la chanson populaire des Alpes françaises.

J’entre enfin moi-même dans les Hautes-Alpes.

A Gap, après avoir fait ma visite, en l’absence de M. le Préfet des Hautes-Alpes, à MM. le Chef de cabinet et le Secrétaire général de la Préfecture, je fus remis aux soins obligeants de M. l’abbé Guillaume, archiviste du département. Nul guide ne pouvait m’être plus précieux ni plus instructif. Sans s’être spécialement occupé de la chanson populaire, M. Guillaume a du moins étudié tout ce qui a pu être retrouvé dans le pays comme ancienne poésie et littérature locale; il a publié plusieurs volumes de Mystères qui étaient autrefois représentés dans les paroisses de la haute montagne. Il me communiqua divers documents conservés aux Archives, notamment des chansons populaires provenant précisément de l’enquête de 1851, et qui, fort heureusement pour moi, s’étaient trouvées arrêtées en route. Puis il me conduisit chez M. Jaussaud, professeur de musique, lequel put me faire chanter quelques chansons populaires. Mais je ne cherchai pas à prolonger beaucoup mon séjour à Gap, par la double raison que, suivant l’habitude, je vis bientôt que la ville ne fournirait pas une bien grande contribution à mon enquête, et que, d’autre part, il m’apparut que les chansons populaires qu’on chante à Gap appartiennent décidément à la chanson provençale, qui n’était pas ce que je venais chercher. En tout, je n’emportai de Gap (sans parler de quelques notes et des imprimés de M. l’abbé Guillaume) que huit chansons, dont cinq seulement avec musique.

Je me dirigeai donc promptement vers Briançon.

Là, mon expédition était préparée à l’avance par le mieux éclairé et le plus hospitalier de tous les guides, M. Raphaël Blanchard, professeur à la Faculté de Médecine de Paris, et mon collègue à la Société des Traditions populaires. Passant chaque année une partie de la belle saison à Sainte-Catherine, quartier de Briançon au pied de la chaussée en pente raide qui monte à la vieille ville, il connaît parfaitement les ressources de tout genre qui existent dans tout le Briançonnais, et me prêta obligeamment l’appui de toute son expérience. Après m’avoir conduit chez M. le Sous-préfet de Briançon, lequel m’indiqua, particulièrement pour la région du Queyras, plusieurs personnes qui me furent en effet fort utiles, il m’introduisit chez ceux des habitants de la ville qu’il savait avoir des lumières particulières sur l’histoire, les mœurs et la langue du pays: M. le docteur Chabrand, M. Aristide Albert. Puis il m’accompagna lui-même dans toute la campagne environnante. Le jour du 16 août, nous assistâmes ensemble, au Pont de Cervières, à la célèbre danse du Bacchu-Ber, dont je pris la notation musicale, tandis que M. Blanchard photographiait les groupes. Nous allâmes par deux fois au village reculé de Cervières, où une vieille femme, Mme Faure (Vincent), me chanta quinze chansons que je notai; le même nombre de fois à Névache, où je ne pus recueillir qu’un petit nombre de chansons de la bouche des habitants du pays (deux seulement), mais où j’eus une autre chance, celle de trouver les chansons du Champsaur. C’est à un gendarme, M. Espitallier, que je dus cette communication; il avait écrit lui-même autrefois les chansons de son pays natal; il me communiqua son cahier, contenant une cinquantaine de textes dont je copiai une trentaine, en même temps que je notai sous sa dictée les mélodies correspondantes. Je pus ainsi avoir connaissance du répertoire lyrique d’une vallée que je n’ai pas visitée, répertoire dont j’avais trouvé déjà quelques échantillons à La Mure. J’en aurai fini avec Briançon et ses environs quand j’aurai dit que je reçus encore quelques indications, à Névache, de M. Rostollend, professeur au collège de Valence, que, toujours sous la conduite de M. Blanchard, je recueillis encore quelques textes et quelques mélodies à Saint-Chaffrey ainsi qu’au hameau de Reguignier, qu’enfin je pris des notes sur les ouvrages antérieurs, notamment le livre de Ladoucette sur les Hautes-Alpes, qui renferme d’intéressantes observations sur les mœurs, coutumes et traditions, et même quelques textes de chansons et notations musicales.

Au total, mes recherches dans le canton de Briançon me procurèrent cinquante-sept chansons, dont trente provenant du Champsaur.

Enfin je visitai la vallée infiniment intéressante du Queyras, où, grâce aux indications de M. le Sous-préfet de Briançon, je reçus le meilleur accueil dans les trois communes suivantes: Château-Queyras, où M. le maire Puy et M. le docteur Bonnet réunirent à mon intention, dans une salle de la mairie, tout ce qu’ils purent trouver dans le pays comme chanteurs populaires; — Molines, où M. le Maire et plusieurs personnes convoquées par lui me fournirent également d’intéressants renseignements; — Saint-Véran enfin, le plus haut village de France, à plus de 2000 mètres d’altitude, où une dernière et nombreuse réunion, également due aux soins de M. le Maire, me procura des indications que personne n’avait songé à venir chercher si haut!

L’ensemble de mes notes prises dans le Queyras se chiffre par un total de trente-six morceaux, dont plusieurs sont de simples airs de danse chantés sur un seul couplet, ou même purement instrumentaux.

Là s’est terminée mon enquête, qui, je le reconnais, aurait pu être encore plus complète et plus approfondie. J’ai passé à côté de mainte vallée alpestre sans y pénétrer; j’ai connu les noms de mainte personne compétente que, faute de temps, il ne me fut pas permis de consulter. Tel qu’il s’acheva, cependant, il me semble que mon effort ne fut pas trop infructueux: vous en pourrez juger par l’énoncé du résultat général, que voici:

J’ai recueilli moi-même, au cours de mes voyages, un total de quatre cent quarante-deux chansons.

De mes divers correspondants, j’en ai reçu exactement deux cent quarante-deux.

Il m’a été communiqué une dizaine de cahiers manuscrits, les uns commencés depuis un siècle et plus, d’autres plus récents, même contemporains, ainsi que des chansons copiées sur des feuilles séparées, le tout représentant au moins trois cents chansons, dont un tiers environ intéressant pour l’étude de la chanson populaire.

Enfin, dans les divers imprimés parus depuis le commencement du XVIe siècle, en passant par l’importante étude de la REVUE SAVOISIENNE sur les chansons en dialecte savoyard, jusqu’aux recueils Ritz et Collombat publiés postérieurement à mon enquête et sans doute déterminés par elle, j’ai trouvé environ 300 textes — encore ai-je négligé de nombreux livres de noëls et autres poésies semi-populaires, généralement étrangers à mon sujet.

Si nous additionnons ces divers chiffres, nous arrivons à un total de douze cents à treize cents pièces, dont plus de la moitié émane directement de moi et de mes correspondants, un troisième quart provenant de documents complètement inédits et que j’ai tirés de la poussière.

Vous voyez, Monsieur le Ministre, que mon temps n’a pas été trop mal employé, et que les personnes de mauvais augure, — généralement des habitants des villes, — qui, au commencement de mon expédition, me prédisaient que je ne trouverais rien du tout, se sont quelque peu trompées!

Vous imaginez bien que ces douze cents à treize cents chansons ne constituent pas un nombre égal de chefs-d’œuvre, et qu’il y a, dans tout cela, beaucoup de fatras. Même chaque numéro ne représente pas toujours une pièce unique dans la collection, mais beaucoup ne sont que des versions différentes d’une seule et même chanson qui se retrouve plusieurs fois dans l’ensemble: pour quelques-unes, j’ai retrouvé jusqu’à dix ou quinze variantes. Il importait néanmoins de les noter toutes, afin de pouvoir comparer les textes et les contrôler ou compléter les uns par les autres. De l’examen approfondi auquel je me suis livré, il ressort que ce nombre considérable peut être réduit à cinq cents types, dans lesquels sont compris près de cent airs de danse particuliers au pays (quelques-uns purement instrumentaux), mais en dehors desquels reste un nombre au moins égal d’anciennes chansons imprimées et non conservées par la tradition populaire. Ce chiffre de cinq cents, soit dit en passant, ne représente même pas encore la totalité des types de la Chanson populaire française, car s’il est vrai que je connaissais déjà, par les autres provinces, la plupart des chansons que j’ai retrouvées dans les Alpes, il ne l’est pas moins que ce pays ne m’en a pas fourni le répertoire complet: il y manque surtout le genre, si populaire dans les provinces de l’Ouest, de la ronde à danser, ici presque entièrement inconnue. Cette observation nous fait pressentir quelle sera l’importance du Recueil général des Chansons populaires françaises le jour où quelqu’un se décidera à l’établir.

Sans songer à publier intégralement un si grand nombre de documents, du moins, les ayant dépouillés avec le plus grand soin, ai-je l’intention de les mentionner tous, en résumant ceux qui ne sembleront pas dignes d’être entièrement conservés.

Quant au recueil proprement dit, je m’attacherai à faire un choix des types les plus intéressants et les plus caractéristiques et des textes les plus purs. Je les grouperai suivant un ordre logique basé sur l’observation des mœurs, des coutumes et de l’histoire locale, ainsi que sur la nature et le genre des chansons.

La mélodie (sauf pour les cas, très rares, où il ne m’a pas été possible de me la procurer) sera toujours jointe aux paroles, et de nombreux airs de danse purement instrumentaux seront notés.

Pour les textes patois (en nombre relativement restreint) que j’ai recueillis, j’ai, grâce à la bienveillante recommandation de M. Gaston Paris (à qui cette enquête doit des obligations de toutes les espèces), eu d’abord la bonne fortune de m’assurer l’aide de M. Gilliéron, professeur de dialectologie à l’École des Hautes-Études, et assurément l’un des plus doctes hommes qu’il y ait en ces matières. Et, comme il n’est rien tel que la véritable science pour être modeste, M. Gilliéron, après avoir marqué l’intérêt qu’il prenait à mon travail en me communiquant les manuscrits de plusieurs chansons populaires recueillies dans la vallée de l’Arve ainsi que dans la Suisse romande, ne se jugeant pas encore suffisamment éclairé sur la question spéciale des patois dauphinois et savoyards, m’a adressé à un de ses confrères, M. A. Devaux, professeur à la Faculté catholique des Lettres de Lyon, qu’il jugea le plus compétent de tous Je ne saurais en effet trop me louer de l’extrême obligeance que j’ai rencontrée chez ce savant qui, en m’aidant à donner des textes correctement écrits et des traductions exactes, me fut un véritable collaborateur.

J’espère qu’ainsi le recueil des CHANSONS POPULAIRES DES ALPES FRANÇAISES (Savoie et Dauphiné), premier travail d’ensemble qui ait été tenté sur une si vaste matière, méritera l’attention de ceux qui, à un point de vue quelconque, s’intéressent à cet ordre de recherches. Je serai heureux pour ma part si, le livre paru, ceux qui le liront veulent bien reconnaître que j’ai apporté une contribution de quelque importance à une étude dont l’intérêt n’est plus méconnu, en prenant l’initiative d’une recherche collective à laquelle tant de gens si divers ont coopéré, depuis le chef de l’Université de France, de hautes personnalités de l’ordre politique et administratif, des savants et des artistes des plus éminents, jusqu’à la plus simple bergère des Alpes et au plus humble montagnard.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’assurance de ma haute et respectueuse considération.

JULIEN TIERSOT.

Paris, le 1er octobre 1900.


PRÉFACE

Table des matières


C’EST une manière d’alpinisme assez inédite que celle qui consiste à courir la montagne à la recherche des chansons populaires. Loin de s’en tenir à une observation superficielle, d’ailleurs sans négliger de contempler en passant les merveilles de la nature, l’on entre dans les chaumières, l’on s’entretient avec les habitants, on apprend à connaître leur vie, leurs mœurs, on évoque avec eux les souvenirs du passé de la race, et l’on pénètre ainsi dans la complète intimité du pays. Des recherches analogues aboutissent au même résultat: j’ai fait, au cours de mon exploration, maintes rencontres qui me le prouvèrent. Un jour, au pied des glaciers du mont Blanc, tandis que je conférais avec un instituteur sur les chansons d’autrefois, un étudiant en philologie d’une Université allemande s’approcha, et, se mêlant à notre entretien, vint demander des éclaircissements sur des particularités des patois savoyards. Ailleurs, une aimable hospitalité m’avait amené sous le même toit qu’un éminent naturaliste; chaque jour nous partions ensemble, lui, étudiant la flore alpestre, cherchant des traces de la chimérique manne de Briançon, tandis que, de mon côté, j’allais cueillir la fleur de la chanson, toujours vivace dans le jardin des vieux souvenirs. Et je tiens que, de part et d’autre, cette recherche était en tout point digne de la gravité de la science. Est-il rien de plus méritoire, en effet, que de chercher à surprendre sur place le secret de la nature? Une telle étude n’est-elle pas aussi féconde que celle qui prétend s’en tenir exclusivement aux vieux bouquins? Le Wagner de Gœthe dit: «On est bientôt las des forêts et des campagnes. Ah! quand vous déroulez un vénérable parchemin, c’est le ciel tout entier qui s’abaisse sur vous.» A quoi Faust, en proie à sa pensée intérieure, répond avec dédain: «C’est le seul désir que tu connaisses? Oh! n’apprends jamais à connaître l’autre!» Le famulus n’est pas un si beau modèle à suivre: cherchons à pénétrer plus loin, et considérons la vie dans la vie même.

La région dans laquelle j’ai entrepris cette enquête est étendue, et présente, en ses diverses zones, d’assez notables différences de physionomie.

C’est d’abord la Haute-Savoie, aux paysages amples, aux vallées larges, verdoyantes et fertiles, bornées par les lignes des fières montagnes, aux rochers dentelés, à travers les échancrures desquelles on aperçoit, s’étalant au loin, les majestueuses blancheurs des champs de neige. Déjà la Tarentaise, plus étroite, est plus sombre, avec ses noires forêts couronnant les cimes, et son Isère aux eaux grises courant au fond des rives encaissées. La Maurienne, plus étendue, accentue l’impression d’aridité, de vie primitive et quasi sauvage. Dans le Grésivaudan, riche et populeux, d’accès facile en son altitude basse, nous trouvons au contraire tout ce que la civilisation offre de plus avancé. Mais si nous remontons les vallées dans la direction de l’arête qui forme la frontière, tout change. Voici l’Oisans, l’une des plus âpres contrées des Alpes. Là, plus de verdure, et presque plus d’habitants. Les montagnes, en ardoise, ont des tons d’acier. Tout est noir: costumes noirs, villages noirs, perchés sur des roches noires. On éprouve un sentiment d’isolement complet. Comment l’homme pourrait-il chanter là, si loin du monde? Les travaux de la terre sont trop durs pour que le chant y puisse coopérer; les bergers, vivant seuls pendant de longs jours, ne songent même pas à lui demander les distractions qu’y cherchent les bergers de la plaine; et cela s’explique: ceux-ci, moins éloignés les uns des autres, s’entendent et se répondent:

De la montagne à la vallée,

La voix par la voix appelée

Semble un soupir;

Ainsi chante le pâtre breton de Brizeux. Mais le berger des Alpes n’a pas cette consolation. Accoutumé au silence, il n’éprouve même pas le désir d’entendre sa voix. L’aridité du sol va de pair avec la sécheresse de l’esprit. Un voile de tristesse, une impression de néant semble s’étendre sur la contrée tout entière.

Brusquement, quand, sortant de l’Oisans, on continue la course vers le sud, tout change: non pas tant l’aspect du pays que le caractère des habitants, chez qui l’on remarque une plus grande vivacité, et leur langage. J’ai pu faire sur le vif l’observation de cette différence en une seule journée de voyage, du Bourg d’Oisans à La Mure à travers le col d’Ornon. La veille, dimanche, avait été jour de «vogue» au Bourg d’Oisans, et jamais je ne vis fête populaire plus morne. La montagne traversée, tout changea. Au milieu du jour, passant par le petit village d’Entraiguës, je vis une grande animation par tout le pays; les habitants étaient sur les places, parlant à voix haute, riant, chantant, s’amusant aux jeux populaires qu’a décrits Mistral. Eux aussi avaient eu la veille leur fête patronale, et ils la prolongeaient joyeusement. Je sentis alors que j’étais arrivé dans un pays nouveau, le Midi, et rien dans la suite ne me démentit. Dans toute la partie méridionale du Dauphiné, sur les plateaux de la Matheysine et du Trièves, dans les vallées du Drac et de la Durance, enfin dans les villages haut perchés du Queyras, partout je renouvelai les mêmes remarques. Les paysages, non moins grandioses que les premiers, plus arides encore dans l’ensemble, sont de tons plus clairs, avec d’immenses rochers jaunes ou rouges se dressant à pic à des hauteurs vertigineuses, de belles forêts de mélèzes, au feuillage délicat, et, dans les fonds, les longues traces blanchâtres des torrents laissant à découvert leurs lits desséchés. Quant aux habitants, ils sont vifs et loquaces, mieux découplés que leurs voisins du nord et d’un type moins lourd; enfin leur langue populaire est le provençal déjà parfaitement constitué.

La différence des mœurs s’est naturellement marquée dans la manière dont, suivant les régions, j’appris à connaître le répertoire des chansons. Dans cette partie méridionale du Dauphiné, ce fut toujours en des réunions plus ou moins nombreuses, et fort animées, qu’elles me furent communiquées: d’ordinaire on ne se borna pas à chanter, mais on voulut me donner encore le spectacle de la vie populaire elle-même. C’est ainsi qu’à Mens, village que je pourrais appeler «la capitale du rigodon», les personnes qui se chargèrent de m’initier aux secrets de celte danse pittoresque, non contentes de faire entendre les airs à la voix, mandèrent un ménétrier, et dansèrent comme si c’eût été jour de fête. Près de là, à Clelles, où je ne passai qu’une soirée, l’on fit réveiller de braves travailleurs qui, harassés de leur journée de labeur, ne s’en rendirent pas moins avec empressement à mon appel, bien convaincus que la privation de sommeil qu’ils s’imposaient était dans l’intérêt de la science; encore à demi engourdis, ils surent me dire, et certains avec de fort jolies voix, de gracieuses et poétiques chansons d’amour. A Château-Queyras, les chanteurs, requis par le maire, furent réunis, dans la grande salle de la maison commune, et là chacun à son tour dit sa chanson, — bien heureux encore si je pouvais obtenir qu’ils ne chantassent pas tous à la fois! A Saint-Véran, ce fut encore le maire qui fit les convocations, pour le soir, dans la grande salle de l’auberge, et je n’oublierai de ma vie le tableau éminemment pittoresque de ces rudes montagnards, aux visages généralement hirsutes, pénétrés de leur importance d’habitants du village le plus élevé de France, dont plusieurs avaient apporté des vielles ou des violons, et qui, pendant plusieurs heures, me dictèrent à tour de rôle des airs de danse, des chansons de noces, des sérénades amoureuses.

En Savoie, je n’assistai à une scène aussi animée que dans une seule localité, Bessans. Il est vrai qu’elle fut mémorable. Bessans, village situé dans la partie la plus élevée de la Maurienne, a un caractère à part qui lui a valu une renommée. légitime dans la région. C’est un des rares endroits des Alpes où les femmes aient conservé un costume traditionnel complet. Sur la coiffe noire ou rouge, ornée de rubans, que portent habituellement les femmes de la Maurienne, elles mettent, pour aller aux champs, un chapeau de paille plat, aux larges bords tombants, garni de plumes d’autruche qui pendent par derrière, et d’une plume de paon se dressant sur le devant. Un mouchoir noué à la taille couvre les épaules; sur la poitrine, suspendue à un ruban, s’étale une croix dorée dont les dimensions variées indiquent la fortune de celle qui la porte. Des manches larges, engonçant les épaules, une jupe courte, généralement retroussée sur des jupons plus courts encore, et de gros souliers ferrés, complètent le costume des Bessanaises, sans élégance, mais non sans caractère . L’allure générale des personnages ne l’est pas moins. Il faut les voir, avec leur teint bronzé, leur démarche massive et leur air délibéré, s’en allant dans la montagne en portant sur l’épaule, comme les hommes, les gros outils de travail, ou, mieux encore, montant sur les mulets et les excitant à grands coups de pointe. La race est forte et habituée aux rudes tâches. Le caractère des habitants est indépendant, volontaire et décidé, non sans une forte tournure satirique, un peu sauvage au fond, et d’abord parfois difficile.

Ici, c’est le curé qui s’était chargé de me mettre en communication avec ses paroissiens chanteurs. Mais d’abord nos efforts parurent se heurter à un mauvais vouloir universel. Il est bien vrai que le paysan se méfie lorsqu’il voit venir à lui un inconnu, arrivant de Paris, lui demandant des chansons qu’il méprise, lui, car il trouve bien plus belles les niaiseries diverses qu’on lui apporte des cafés-concerts de la ville voisine. Que lui veut-on? qu’est-ce que ce Monsieur prétend faire de ses chansons? ne veut-il pas se moquer de lui? Ou bien ne serait-il pas lui-même détenteur d’un secret qu’il doit conserver? et puis il n’a pas le temps de chanter: il faut qu’il peine pour gagner sa vie! Nous trouvâmes donc à Bessans une première résistance qui sembla de mauvais augure. Je me rappelle notamment une grande fille que l’on m’avait désignée comme ayant la plus belle voix du pays, et avec qui les négociations furent particulièrement difficiles: en vérité, elle commença par repousser ma requête avec autant d’indignation que si je lui eusse adressé des paroles déshonnêtes! En outre je jouai de malheur: voilà qu’au jour fixé, un chanteur qui m’avait donné sa parole fut arrêté par les gendarmes pour fait de contrebande: aventure ordinaire, mais qui, chaque fois qu’elle se produit, n’en tient pas moins la population sous le coup d’une inquiétude momentanée. La réunion s’annonçait donc fort mal. Pourtant, le soir, deux ou trois jeunes gens se décidèrent, et nous commençâmes à travailler. Les chants s’entendaient du dehors: ils attirèrent d’abord les moins récalcitrants, puis les autres; la salle s’emplit peu à peu, et bientôt chacun voulut dire sa chanson. Mais le triomphe fut complet quand apparut la capricieuse «artiste» qui naguère m’avait si durement rabroué. La curiosité l’avait emporté ! Il fallut bien qu’elle chantât aussi: et, de fait, je lui dois une excellente version d’une de nos plus belles chansons françaises, Germaine, et.des airs de noëls de Bessans, qu’elle entonna d’une voix de clairon capable de faire résonner les échos depuis le mont Cenis jusqu’à la Vanoise! Ici encore la soirée se termina par une danse au son des chansons, et je n’en vis guère de plus animée.

Mais en général le paysan de Savoie n’a pas tant de vivacité. D’esprit sérieux, il est au premier abord peu communicatif. Les entretiens que j’eus avec la plupart de ceux qui consentirent à me faire part de leurs anciens souvenirs eurent un caractère de travail intellectuel que n’interrompit aucune distraction. C’est en Savoie aussi que j’ai trouvé le plus grand nombre de cahiers, anciens ou modernes, renfermant des copies de chansons populaires. L’on sait que cette province est une de celles où l’instruction primaire est le plus avancée, et qu’aussitôt après l’annexion, les départements qu’elle forma furent classés, à ce point de vue, à la tête des départements de France, venant immédiatement après les grandes villes. Je devais donc trouver, dans un pays aussi éclairé, les plus grandes facilités pour mon enquête, et ce ne fut pas là en effet qu’elle produisit les moindres résultats.

A vrai dire, on ne saurait trop répéter le cri d’alarme poussé depuis longtemps par ceux qui ont à cœur de sauver de l’oubli les vestiges de ces antiques manifestations de notre esprit national, car ils disparaissent de jour en jour, et je ne crois pas être prophète de malheur en prédisant que la génération qui naît actuellement n’en connaîtra plus rien. Le mal sera moins grand si les livres les ont conservés: encore, est-il bien sûr que nous soyons venus à temps? Que de fois n’ai-je pas vu des gens faire de vains efforts de mémoire et s’écrier, découragés: «Mon père chantait ceci! Ah! si vous aviez entendu ma grand’mère!» Mais les ancêtres sont morts depuis longtemps; les vieux n’ont plus que de vagues souvenirs, et les jeunes encore moins. J’ai vu des octogénaires disant qu’ils avaient ouï parler dans leur enfance, à leurs anciens, de coutumes dont eux-mêmes n’avaient jamais été témoins, par exemple les fêtes de Mai, si antiques, et auxquelles sont associées de si poétiques chansons. Il était nécessaire de noter ces souvenirs de choses abolies depuis un siècle et plus. Mais combien d’autres qu’on ne retrouvera jamais!


Sauf quelques rares exceptions, et si je mets à part le répertoire des danses populaires du sud du Dauphiné, encore généralement pratiquées et connues de tous, c’est donc à des vieillards, quelques-uns très avancés en âge, que je dois les plus intéressantes communications. Encore n’avais-je que trop raison de m’écrier: «Il n’est que temps! Il est trop tard!» car, depuis les cinq années que cette recherche fut entreprise, plusieurs de ces vénérables collaborateurs ont disparu de ce monde.

La première personne que j’entendis, le premier jour de mon entrée en Savoie, fut la vieille Fanny Roux, de Bonneville, née en 1805. Cette brave femme a passé tout le dix-neuvième siècle à offrir des gâteaux et des fruits aux Anglais traversant la ville pour se rendre au mont Blanc, jusqu’au jour où le chemin de fer lui a ravi ce gagne pain. C’était jadis une chanteuse renommée. Elle commença par me déclarer ses préférences pour les romances d’Estelle et Némorin, et me communiqua une liste des principaux chants de son répertoire, parmi lesquels je remarquai: Il pleut bergère, Dormez mes chères amours, Paul et Virginie; elle put aussi retrouver dans sa mémoire quelques vieilles chansons locales, en patois, et même un ou deux vrais airs populaires. Élevée à la ville, elle connaissait peu les chansons rustiques; elle n’en fut pas moins intéressante à observer, comme un véritable type d’un autre âge. Elle est morte peu de temps après mon passage.

Je trouvai mieux encore à Cervières, près Briançon, en la personne de Mme Faure Vincent, pauvre vieille impotente, clouée par la paralysie dans sa sombre maison de bois à demi enfouie dans la terre, mais ayant gardé toute sa lucidité d’esprit. Je lui dois toute une collection de chansons, qu’elle me dit d’une voix faible, mais très juste, et dans le meilleur style du chant populaire: j’en ai extrait plusieurs perles, notamment une intéressante version de la chanson de Renaud, et une chanson de Mai admirable de conservation et de caractère primitif. J’ai appris sa mort il y a deux ans.

J’avais reçu longtemps de bonnes nouvelles du père Paulin, de La Mure, le dernier homme de France, à coup sûr, qui ait vu Napoléon. Au retour de l’île d’Elbe, l’Empereur s’était arrêté quelques instants à La Mure: ses grenadiers, pour le soustraire à une curiosité trop indiscrète, faisaient ranger les habitants sur son passage; mais lui, jugeant le moment particulièrement opportun pour se rendre sympathique au peuple, avait fait approcher des enfants qui le regardaient avec de grands yeux, et leur avait parlé. Le père Paulin fut de ceux qui recueillirent cette auguste parole!... Il eût été déplacé de ne pas lui demander quelqu’une de ces chansons sur Napoléon dont le souvenir n’est pas effacé dans les vallées alpestres, et il s’exécuta de bonne grâce; mais il me dit bien d’autres choses encore, des rigodons en patois du pays, des chansons populaires françaises, qu’il débita avec une bonne humeur entraînante et une voix encore belle dont l’âge avait à peine altéré le timbre. Il a survécu plus longtemps que les précédents; cependant l’hiver dernier a fini par l’emporter à son tour .

Dois-je citer encore Mme Guichard, de Mens, dont le fils a publié d’intéressants travaux sur les patois du Trièves? Elle voulut bien, à mon appel, venir dans un milieu beaucoup plus juvénile, dont les représentants me chantèrent force rigodons. Mais elle fut la seule à savoir retrouver la mélodie de la vieille complainte du Maure Sarrasin, à laquelle son chant très lié et l’accent un peu indécis de sa voix prêtaient un charme archaïque très pénétrant.

A noter encore une observation faite dans cette même réunion: il s’y trouvait un joueur de violon qui exécutait avec la plus grande sûreté les airs de danse. Or, à une observation que je lui fis, il m’apparut qu’il ne savait pas une seule note de musique, et ne connaissait même pas le nom des cordes de son instrument! Cela soit dit en passant, pour répondre à ceux qui ne veulent pas admettre que l’art populaire soit un art purement instinctif, n’exigeant dans sa pratique ni effort ni étude. L’exemple est bien significatif, puisqu’il s’agit ici d’un talent essentiellement technique, et que cependant l’artiste populaire n’avait rien appris de personne, qu’il ignorait tout.

Je voudrais clore la série de ces souvenirs d’exploration en contant un épisode qui me procura une occasion, que je n’avais point cherchée, de recueillir des chansons. Son véritable héros fut un maître illustre, gloire du Dauphiné et de la France, sous l’invocation de qui je suis heureux de mettre ce livre dès ses premières pages: Hector Berlioz. Son nom devait, à tous égards, avoir sa place ici. Berlioz vivait dans un temps où les artistes ne se préoccupaient guère de la chanson populaire, qu’ils dédaignaient et ignoraient: on peut dire cependant qu’il en eut l’intuition. En Italie, où la musique qu’on faisait dans les théâtres vers 1830 ne lui inspirait que du dégoût, il alla chercher des impressions plus pures dans la montagne. «Je m’en tins à la musique des paysans, a-t-il écrit; au moins a-t-elle, celle-là, de la naïveté et du caractère.» Il donne en effet, dans ses Mémoires, des notations d’airs de pifferari dont il a reproduit les formes et les rythmes dans plusieurs de ses grandes œuvres: Benvenuto Cellini, la symphonie d’Harold. Et si, de retour à Paris, il n’eût eu à s’occuper de Beethoven, de Gluck, — et de Berlioz lui-même, — qui sait s’il ne se fût pas tourné vers l’étude de l’art populaire, et ne fût devenu ainsi le premier de nos folkloristes? car il sentait très vivement ce qu’il y a de vivace dans les mélodies rustiques: cela transparaît même à travers ses boutades. Veut-il parler du style volontairement archaïque dans lequel il a écrit son Mystère de la Fuite en Égypte, il s’exprime en ces termes: «L’ouverture est en fa dièze mineur sans note sensible, mode qui n’est plus de mode, qui ressemble au plain-chant, et que les savants vous diront être un dérivé de quelque mode phrygien, ou dorien, de l’ancienne Grèce, ce qui ne fait absolument rien à la chose, mais dans lequel réside évidemment le caractère mélancolique et un peu niais des vieilles complaintes populaires.» La vérité est que ces vieilles complaintes populaires, dont il parle d’un ton si dégagé, mais non sans une secrète sympathie, l’ont inspiré directement, peut-être sans qu’il s’en doutât, dans la composition du Mystère. Le récit du Repos de la Sainte Famille n’est-il pas d’une conception toute primitive? Je retrouve dans le thème initial:

«Les pèlerins étant venus», la ligne mélodique d’une chanson de Mai populaire dans tout l’Est, et que peut-être il entendit chanter en son enfance aux paysans de la Côte Saint-André. Il a écrit quelque part: «Je ne veux pas faire une réputation aux Dauphinois, que je tiens, au contraire, pour les plus innocents hommes du monde en tout ce qui se rattache à l’art musical» ; cependant, après cet exorde, il fait l’éloge d’une mélopée

«douce, suppliante et triste» qu’il leur entendait chanter aux processions des Rogations, et qui est une vraie mélodie populaire, le fameux tonus peregrinus de la psalmodie; et il en avait reçu si vivement l’impression qu’il l’introduisit dans l’œuvre capitale de son âge mûr, La Damnation de Faust: preuve certaine qu’il avait su bien écouter les chants de son pays natal.

Louis PAULIN, le vieux chanteur de La Mure (voyez, p. 11).


Longtemps avant de songer à recueillir les chansons populaires dauphinoises, j’avais visité les lieux décrits par Berlioz dans ses Mémoires, entre autres Meylan. L’on sait qu’en ce village, s’étageant sur le flanc du Saint-Eynard, habitait, au temps de son enfance, une belle jeune fille qui fut sa première passion. Le jour où j’y fus pour la première fois, un orage me retint plusieurs heures à l’auberge. C’était dimanche; la salle était pleine de gens attendant comme moi un rayon de soleil: j’imaginai, pour passer le temps et chercher à faire revivre les vieux souvenirs, de leur lire le chapitre dans lequel leur compatriote raconte le pèlerinage d’amour que, déjà vieux, il fit en ces lieux où son cœur avait subi le premier éveil. «Je sens bondir mes artères à l’idée de raconter cette excursion», écrit-il en commençant son récit. Cependant il s’étend plusieurs pages sur ce souvenir amer et doux: les événements de la douzième année reviennent à sa mémoire; il semble, dit-il, un homme mort qui revient à la vie. Le voilà gravissant la montagne: il s’égare, interroge les paysans; tous ont oublié : une vieille cependant se souvient; elle a vu autrefois cette «Mam’zelle Estelle si jolie que tout le monde s’arrêtait à la porte de l’église, le dimanche, pour la voir passer.» Il monte encore, il se reconnaît, il arrive enfin. «Dieu! l’air m’enivre... la tête me tourne... je m’arrête un instant, comprimant les pulsations de mon cœur.» Il revoit tout, la vieille tour, la maison sacrée, le jardin, les arbres sous lesquels il jouait de la flûte, et plus bas la vallée, l’Isère qui serpente, au loin les Alpes, la neige, les glaciers. «Saigne, mon cœur, saigne, mais laisse-moi la force de souffrir encore.» Elle est montée sur cette pierre; elle a cueilli des fruits à ce buisson de ronces; sur ce cerisier sa main s’est appuyée; et qu’est-ce encore? Un plant de pois qui fleurit à la même place. «Éternelle nature!... Les pois roses y sont encore, et la plante plus riche, plus touffue qu’autrefois, balance au souffle de la brise sa gerbe parfumée. Temps! faucheur capricieux! la roche a disparu et l’herbe subsiste... Je suis sur le point de tout prendre, de tout arracher... Mais non, chère plante, reste et fleuris toujours dans ta calme solitude... sois y l’emblème de cette partie de mon âme que j’y ai laissée jadis et qui l’habitera tant que je vivrai! Je n’emporte que deux de tes tiges avec leurs fleurs-papillons aux fraîches couleurs, papillons constants!... adieu!... adieu!... bel arbre aimé, adieu!... monts et vallées, adieu!... vieille tour, adieu!... vieux Saint-Eynard, adieu!... ciel de mon étoile, adieu!... Adieu ma romanesque enfance, derniers reflets d’un pur amour! Le flot du temps m’entraîne; adieu, Stella!... Stella!...

«Triste comme un spectre qui rentre dans sa tombe, je descendis la montagne.

«Et partout un doux soleil, la solitude et le silence.»

Le silence, il était dans la salle, où peu à peu tout le monde s’était rapproché pour écouter la lecture: silence profond, complet, pareil à celui qui règne au concert quand les sourdines murmurent la danse des Sylphes... L’admirable public que le peuple! Le chapitre fini, tous se taisaient encore, dans une attitude de recueillement, pénétrés de cette poésie qui venait de se révéler inopinément dans le terre à terre de leur vie quotidienne. Un vieux parla le premier, disant ces simples mots, d’un ton presque craintif, comme s’il osait à peine exprimer une opinion, pourtant avec un air de conviction intime: «C’est beau cela, Monsieur.» Et tous s’éloignèrent, émus. Je ne crois pas que Berlioz ait été souvent si bien compris dans son pays natal, et je me félicite grandement d’avoir été ce jour-là son porte-parole.

Or, douze ans plus tard (on voudra bien excuser cette longue digression en faveur du sujet), me retrouvant à Grenoble inoccupé pendant la fin d’un jour d’été, je voulus revoir ce village de Meylan aussi beau par le site qu’intéressant par le souvenir. Arrivé près de la vieille tour dont la ruine se cache parmi les herbes hautes, je rencontrai un homme qui gardait un troupeau en lisant un livre d’agriculture. Il faut s’habituer à vivre avec son temps. Autrefois les bergères aux champs filaient leur quenouillette: aujourd’hui les bergers lisent des livres d’agriculture. Nous liâmes conversation, et j’appris que j’avais affaire au possesseur actuel de cette terre jadis féodale. De mon côté, je lui parlai de ma recherche de chansons. Il était au courant; un journal de Grenoble avait publié naguère un article annonçant ma venue, et dans lequel était professée cette double opinion: qu’il était urgent en effet de recueillir les chansons populaires, mais que le Ministère de l’Instruction publique avait eu le plus grand tort de s’intéresser à la mission que j’avais entreprise et de m’en faciliter l’accomplissement, — conclusion dont personne ne contestera la logique admirable. L’homme avait lu l’article, et il faut avouer que les paroles amères ne l’avaient aucunement ému, tandis qu’il avait été séduit par l’idée du recueil de chansons dauphinoises: il se mit donc tout spontanément à ma disposition. Décidément la presse a du bon. Il me conduisit dans sa maison, voisine de celle où jadis avait vécu la belle Estelle, fit venir sa vieille mère, et lui demanda de chanter ses chansons, dont elle avait un répertoire nombreux et des mieux choisis. Et, tandis qu’auprès de l’antique donjon, dans le lieu qui avait été témoin des amours romantiques du maître musicien, la paysanne redisait les airs d’autrefois, j’écrivais, assis sur le seuil, dominant la vallée qui peu à peu s’emplissait d’ombre, levant parfois les yeux pour contempler au loin la ligne brisée des Alpes se découpant sur un ciel très pur: la Croix de Champrousse, les trois pics de Belledonne, le sombre Taillefer, maintenant colorés d’un rouge ardent par les derniers rayons du soleil, puis s’éteignant à leur tour dans le gris crépusculaire. Je restai là plusieurs heures, jusqu’à ce que la nuit complètement tombée interrompit notre commun travail, exécuté de part et d’autre avec une égale gravité, et je rapportai encore de Meylan une dizaine de chansons, sur lesquelles je n’avais pas compté. C’est à Berlioz que je les dois.

L’artiste trouve donc une satisfaction complète dans l’exécution d’une telle entreprise, et nous verrons bientôt que l’érudit n’en a pas moins. Il est évident que les chansons populaires ne peuvent nulle part être mieux appréciées que dans leur milieu. Bien que celles des régions alpestres ne se laissent pas aisément surprendre, — car, je l’ai dit, les vallées sont silencieuses, et les montagnards chantent peu, — l’importance de leur rôle dans la vie locale n’a pas échappé à certains observateurs. Une femme dont le nom est célèbre dans les annales de l’alpinisme, Mlle d’Angeville, la première Française qui ait fait l’ascension du mont Blanc, contant son expédition, rapporte l’épisode suivant. C’était le soir, aux Grands-Mulets; deux caravanes s’étaient rencontrées; Mlle d’Angeville eut l’idée de passer la soirée a donner un concert sur le glacier. «Les guides se réunirent et entamèrent à pleine voix leurs chants nationaux, une chanson en patois, et le Ranz des vaches. Ils furent interrompus par le bruit d’une avalanche tombant des monts Maudits avec le fracas de la foudre...» Il y a évidemment quelque dilettantisme dans ce récit, et pas mal de fantaisie. Le Ranz des vaches, par exemple, jamais les guides de Chamonix ne l’entonnèrent, aux Grands-Mulets ni ailleurs, par la raison que les Savoyards ignorèrent toujours ce chant, exclusivement helvétique. Mais admettons qu’il s’agissait de simples chansons pastorales (les montagnes en sont pleines): une telle audition, première enquête sur la chanson populaire des Alpes, ne dut-elle pas procurer à ceux qui y assistèrent des impressions autrement vives que s’ils avaient lu les mêmes morceaux sèchement notés dans un livre?

Femme de la Tarentaise.


Il est certain que les Alpes forment une scène admirable sur laquelle toute manifestation d’art ressort merveilleusement. Je conçois très bien l’effet que doit produire la Passion d’Oberammergau, effet certainement dû pour une plus grande part au milieu qu’aux mérites intrinsèques de la représentation. La Savoie ni le Dauphiné ne nous offrent, il est vrai, de spectacles semblablement organisés; et pourtant le hasard procure parfois au voyageur des sensations inattendues. Qu’on veuille bien me permettre encore de faire appel à mes souvenirs; le lecteur comprendra bien qu’en les lui communiquant je ne cède pas au vain désir de l’occuper de ma personne, mais qu’en lui décrivant les spectacles dont j’ai été témoin je cherche simplement à le placer lui-même dans le milieu qui convient.

Les manœuvres du 14e corps d’armée en 1892 venaient de s’achever dans la haute vallée de l’Arly, et les troupes, cantonnées dans les châlets des montagnes, jouissaient avec délices d’un repos bienfaisant, quand, au matin, une sonnerie se fit entendre, se répandant sur tout le pays. Massés sur une éminence, clairons et tambours, exécutaient le Réveil en campagne. On sait que la musique de cette sonnerie règlementaire, d’un usage exceptionnel et d’un développement inaccoutumé, se compose de deux mouvements, le premier calme, en style lié, le second en notes détachées, rapide et joyeux, tous deux alternant et se succédant l’un l’autre à plusieurs reprises. Je parlais tout à l’heure du Ranz des vaches: on dirait vraiment que l’auteur inconnu du Réveil en campagne a pris pour son modèle cet air instrumental des bergers suisses, car la forme en est toute pareille. Répétée par les échos les plus lointains, la claire sonnerie des clairons prenait une charme indéfinissable. L’évocateur solo de cor anglais, dans le Manfred de Schumann, ne laisse pas à l’audition une impression plus profonde: l’air militaire devenait un chant de montagne de la plus pénétrante poésie.

Une autre fois, c’était à la Grande-Chartreuse. L’office de Matines présentait ce rare intérêt que le corps d’un Père., mort la veille, était exposé devant l’autel, dans sa grande robe blanche, le visage couvert du capuchon, étendu sur une planche, sans cercueil. Dans leurs stalles, les Chartreux chantaient, impassibles. Parmi la monotonie de leur longue et sèche psalmodie, une mélodie se dessina, à la tonalité sombre, au rythme bien accentué, qu’ils répétèrent plusieurs fois: elle me produisit un véritable effet d’épouvante! Je la retrouvai plus tard dans les livres de chant: c’était une hymne ambrosienne, d’un grand caractère assurément, mais qui certes ne m’eût pas autant frappé en toute autre circonstance.

Quelle émotion tragique n’auraient pas causé les sombres complaintes de Jean Renaud ou de Pernette si on les eût entendues en un milieu analogue? Et combien les chansons mélancoliques des bergères sont mieux à leur place au milieu des prairies couronnées par les forêts sombres, les rocs et les glaciers, que dans un cabinet d’étude ou dans un salon parisien, accompagnées par le piano?

Profitons donc des derniers moments où nous en pouvons jouir encore pour déterminer quelle place la chanson populaire a tenue et tient encore dans l’existence des habitants des provinces alpestres.

Il est évident que la chanson est pour eux essentiellement une distraction et un délassement. On la chante à table, aux jours de fête, dans les réunions de famille, aux noces. On la chante aussi dans les veillées d’hiver, qui, pendant de longs siècles, furent les principaux conservatoires de la chanson. Il est tout un groupe de chansons amoureuses que les jeunes gens disent en l’honneur des jeunes filles, sous leurs fenêtres, en manière de sérénades; d’autres sont associées à d’anciens usages traditionnels, comme les chansons de mariage et celles des fêtes de Mai. Certains travaux des champs sont exécutés au son de chansons appropriées: nous trouverons, au cours du livre, des chants de moissons dont certaines, par leurs mélodies, ont grande allure. Les garçons qui tirent au sort et partent pour le service militaire ont aussi leur répertoire de chansons, nombreux, sinon très varié d’accent. Et les bergères ne cherchent-elles pas à tuer le temps en répétant quelques-unes de ces lentes pastourelles dont elles sont elles-mêmes les héroïnes? On n’en saurait douter. Quant aux danses, elles ont leur place toute marquée aux fêtes. Chaque genre a donc son affectation particulière, et la chanson, au lieu d’être un plaisir purement conventionnel, est intimement liée aux diverses manifestations de la vie.

L’art de ces chanteurs rustiques est, on le pense bien, très élémentaire: pour mieux dire, tout art est absent de leur interprétation; la nature seule chante en eux. J’ai trouvé quelques belles voix dans la partie méridionale des régions explorées, et j’ai tout lieu de croire que j’en aurais entendu davantage si j’avais poursuivi vers la Provence. Mais, en général, dans les hautes montagnes, en Savoie plus encore qu’en Dauphiné, les chanteurs populaires ne brillent guère par la beauté de la voix: la juste interprétation des paroles est leur préoccupation plus essentielle.

Les habitants des régions alpestres ont l’esprit, trop ouvert aux choses de l’intelligence pour avoir dédaigné de cultiver ce fonds d’art et de poésie. Ils ont fait encore mieux: l’on a retrouvé dans leurs vallées des traces de manifestations plus compliquées de littérature locale. Je ne veux pas parler ici de certaines productions semi-populaires, noëls, chansons d’actualité, etc., dont il a été conservé de nombreux échantillons; mais voici quelque chose de plus caractéristique encore, et de plus important. Par quel singulier phénomène se trouve-t-il que les montagnes ont toujours été un théâtre favorable à l’exécution de certaines œuvres scéniques, je ne saurais le dire. La Passion d’Oberammergau, déjà nommée, est aujourd’hui célèbre par toute l’Europe. Or, il se trouve que les régions les plus reculées de l’immense chaîne française ont eu, en des temps très anciens, des représentations analogues, dont la tradition semble avoir duré fort longtemps. Le savant archiviste des Hautes-Alpes, M. Paul Guillaume, a découvert, dans plusieurs paroisses du Briançonnais, des manuscrits de Mystères, dont certains, écrits en langue provençale du XVe siècle, portent les dates des premières années du siècle suivant: 1504, 1506. M. F. Truchet, de Saint-Jean-de-Maurienne, a fait des trouvailles analogues dans son pays. Il a signalé notamment la représentation d’un Mystère de l’Antéchrist et du Jugement à Modane, en 1580, et celle d’un Mystère de la Vie de saint Martin à Saint-Martin-de-la-Porte, en 1565, cette dernière donnée en suite d’un vœu, pour conjurer la peste. M. Guillaume a tiré de l’état des manuscrits l’observation suivante: «Certaines taches très caractéristiques prouvent que la lecture du Mystère avait souvent lieu à l’étable, probablement durant les longues soirées d’hiver.» C’était là en effet qu’on préparait les représentations, habituellement données aux fêtes de Pâques.

Ces coutumes théâtrales furent tellement vivaces qu’aujourd’hui encore elles ne sont pas entièrement tombées en désuétude. Il est vrai que le répertoire s’est modifié, et que l’on ne joue plus de Mystères; mais chaque année, les jeunes gens des hauts villages du Queyras (Saint-Véran, Molines), passent leur hiver à préparer une représentation théâtrale, qu’ils donnent publiquement à cette même date des fêtes de Pâques, première annonce du printemps; et leur répertoire, pour n’être plus ni local, ni populaire, n’en est que plus relevé, car, en ces dernières années, ces habitants de pays perdus n’ont pas craint de s’attaquer à la représentation des comédies de Molière.

Mais revenons à nos chansons. Il faudra bien nous résigner à ne bientôt plus les trouver que dans les livres, car, je le répète une fois de plus, l’art populaire du temps passé se meurt. Soit dit en passant, et quelque regret qu’on ait de le voir disparaître, j’estime que le devoir de ceux qui s’intéressent à ses manifestations n’est pas de prolonger son existence: l’entreprise ne serait pas seulement impossible, mais funeste. Il ne faut pas que l’étude des anciennes traditions populaires soit un prétexte à la restauration d’un passé aboli. Le peuple, aujourd’hui, est entré dans une voie nouvelle, qui s’ouvre devant lui largement: qu’il poursuive l’évolution commencée, et que personne ne cherche à le faire attarder au regret des choses accomplies. Nous, cependant, les observateurs, artistes ou savants, nous faisons œuvre salutaire, assurément, en cherchant à sauver les derniers vestiges de sa vie passée, parce qu’il est bon de connaître l’homme à travers tous les âges, utile de conserver à l’histoire les manifestations diverses de son génie; mais ce doit être là notre objectif unique.

L’art populaire, si humble qu’il soit, est incontestablement digne de notre considération. Avec des dehors plus modestes, il est souvent plus sincère et plus vivace que l’art des savants, qui si fréquemment s’égare dans les artifices d’une vaine technique: il est, celà est manifeste, plus durable aussi, ayant traversé tant de siècles et survécu à tant de modes successives. Sa place est donc marquée dans l’histoire générale de l’art. Les annalistes d’autrefois ne jugeaient digne de leur attention que les faits les plus apparents et les hommes les plus considérables: longtemps l’histoire des peuples fut uniquement celle des rois. Et de même les premiers historiens de la musique n’ont voulu connaître que l’opéra. Un Michelet est venu remettre les choses en place, faisant ressortir l’action réelle du peuple dans l’accomplissement des faits: que désormais les historiens de l’art en fassent autant et qu’ils apprennent à dégager le rôle qu’a joué si efficacement le peuple dans la formation et l’évolution de la musique et de la poésie.

Telle n’est pas, certes, la prétention de ce livre; elle est plus modeste: il tend simplement à apporter une pierre à l’édifice complet que d’autres sans doute construiront.

Il s’est publié en France depuis cinquante ans d’assez nombreux livres de chansons populaires recueillies dans les provinces. La matière cependant est loin d’être épuisée; bien des coins du territoire restent encore à explorer. L’intérêt que peut offrir le présent travail consiste en ce que, d’une part, il est le premier qu’on ait songé à consacrer à cette partie de la France; c’est aussi que les observations qu’il rapporte s’étendent sur une région très vaste, — deux grandes provinces, — à l’encontre de la plupart des recueils similaires, habituellement limités à des contrées restreintes.

Ce livre permettra donc d’avoir une vue d’ensemble assez complète de la Chanson populaire française. Ce n’est pas encore le recueil général, que des esprits mieux intentionnés qu’exactement informés voulaient former dès 1851, et pour la constitution duquel l’enquête n’est même pas encore terminée: du moins puis-je espérer qu’il formera une contribution de quelque importance et sera un acheminement vers l’achèvement de ce travail, destiné à être considérable.

Tous ceux qui se sont occupés des études de folk-lore savent que c’est bien à tort que trop souvent l’on attribue les chansons populaires aux pays où on les recueille, que telle chanson n’est pas normande, ou berrichonne, ou dauphinoise, parce qu’on l’a recueillie en Normandie, en Berri ou en Dauphiné, mais que les mêmes reparaissent dans toutes les provinces de France, sous des aspects parfois divers, mais toujours basés sur les mêmes thèmes et construits dans les mêmes formes. L’espace dans lequel on les retrouve est encore plus étendu: grâce à des travaux savamment concertés, des hommes tels que MM. Nigra et Gaston Paris ont pu établir que le domaine traditionnel de nos chansons comprend, avec la France entière, toute la Haute-Italie, la Catalogne, et, dans une certaine mesure, le Portugal. Cette constatation générale n’empêche pas qu’il se produise des préférences particulières. Ainsi le répertoire des rondes à danser est surtout abondant dans les provinces de l’Ouest, de la Normandie à la Gascogne, — l’ancienne France, — tandis que d’autres productions, par exemple certaines chansons de Mai, ou bien l’antique complainte amoureuse de Pernette, semblent avoir élu plus spécialement domicile dans les provinces de l’Est ou du Centre, de la Lorraine à la Provence et à l’Auvergne.

Certaines danses aussi peuvent être localisées. Ainsi, celles que nous avons recueillies en grand nombre dans le sud du Dauphiné, avec leurs petits couplets en langue provençale et le rythme alerte de leurs mélodies, se retrouvent sans doute dans les régions limitrophes, mais non dans les pays où la nature des habitants est moins vive, et où l’on parle une autre langue.

Enfin il est des traditions locales, parfois anciennes, qui ont laissé des traces dans la mémoire du peuple: nous n’avons pas dû omettre de les rapporter. M. Gaston Paris ne constatait-il pas, en publiant un manuscrit de chansons du quinzième siècle, que si l’ensemble des textes qu’il contient est français, certaines chansons «portent les traces incontestables de leur origine provençale, savoyarde ou gasconne» ? L’avant-dernier mot nous montre qu’une des provinces comprises dans notre exploration a joué son rôle dans la production des chansons populaires.

Observateur fidèle, nous nous efforcerons de tracer un tableau complet sans nous limiter à un genre aux dépens d’un autre, et en rapportant indistinctement tout ce qui, étant d’essence populaire, a été conservé par la mémoire des habitants dans les pays explorés.

Sans doute nous chercherons à distinguer au passage les phénomènes caractéristiques que présentent les principaux documents recueillis. S’il arrive, par exemple, qu’une chanson trouvée en Savoie offre des analogies peu connues avec une autre précédemment trouvée dans une province éloignée, nous signalerons ces analogies, mais sans insister longuement, et surtout sans chercher à recommencer des confrontations déjà faites par plusieurs auteurs.

Nous insisterons plus volontiers quand les rapprochements porteront sur les chansons des pays limitrophes, Bresse et Bugey, Lyonnais, Vivarais, Provence, même, jusqu’à un certain point, la Suisse romande (pour laquelle les éléments de comparaison nous font un peu trop défaut). Nous apprendrons ainsi à connaître ce qui, dans l’ensemble de la Chanson populaire française, constitue le répertoire favori de cette vaste région, où le goût pour la chanson est très prononcé.

Le voisinage du Piémont nous incitera aussi à confronter les morceaux communs à l’un et à l’autre versant des Alpes, étude pour laquelle le recueil des Canti populari del Piemonte nous sera précieux.

Nous ne chercherons pas à résoudre ici des problèmes qui apparaissent toujours fort obscurs, bien que quelques vagues lueurs commencent à les éclairer, ceux par exemple, si passionnants en leur mystère, qui touchent aux origines de la production de l’art populaire. Peut-être nous y appliquerons-nous quelque jour: ce n’est pas le lieu, ce livre, simple rapport d’un témoin, tendant à un autre but, et n’ayant d’autre prétention que de fournir à l’étude générale qu’entreprendra l’avenir un aliment de plus.

J’ai adopté un classement conçu dans le même esprit que celui qu’avaient proposé les promoteurs de l’enquête de 1851, et dont j’avais moi-même suivi le principe dans mon Histoire de la Chanson populaire en France: basé sur l’observation des mœurs populaires, groupant les poèmes, non par des considérations de formes extérieures qui me paraissent d’une importance un peu restreinte, mais d’après leurs analogies de caractère et de sujet, il me semble logique et clair, procédant par des déductions qui rendent facile à suivre la pensée directrice de l’œuvre populaire.

Ayant souvent recueilli, au cours de mes recherches en Savoie et en Dauphiné, un très grand nombre de versions différentes des mêmes poésies, je n’ai pas craint d’en constituer parfois des textes critiques formés à l’aide de toutes les versions combinées, en ayant d’ailleurs grand soin de rapporter à la suite de ces textes les variantes négligées, et d’indiquer la provenance de toutes les versions, C’est ainsi déjà qu’avait procédé ouvertement M. Nigra, et j’ai tout lieu de croire que d’autres, qui ne l’ont point avoué, ont fait de même, par exemple Bujeaud, dont le recueil de Chansons populaires des provinces de l’Ouest reste un des plus estimés: ses textes, en général, sont trop purs pour que nous puissions douter qu’ils aient été émondés des scories dont la transmission orale recouvre toujours le diamant brut de la chanson. Au point où en sont parvenues nos études, les recueils de chansons populaires doivent avoir un peu un caractère d’anthologie, et, à moins d’une cause particulière, éliminer ce qui est trop fruste, trop fragmentaire et trop incomplet.

Ce procédé critique n’a rien de commun avec celui qui consiste à

«corriger» arbitrairement les chansons. Il n’a jamais été rien introduit dans celles qu’on va lire qui soit étranger à l’ensemble des textes recueillis, non plus qu’à la technique de la poésie populaire.

L’on sait que, suivant les règles de cette poésie, la rime est remplacée par l’assonance. Quant aux formes des vers et des strophes, généralement peu variées, elles sont basées sur quelques types connus, et assez simples. Nos textes sont si peu «corrigés» que, même au regard de ces règles, ils ne seront pas toujours irréprochables, soit que les chanteurs qui les ont transmis aient. décidément perdu le souvenir des formes originales, soit que les auteurs eux-mêmes ne se soient pas toujours souciés de la correction relative que leur imposaient les principes, ce qui pourrait bien être tout aussi vrai.

Les assonances feront souvent défaut; certaines strophes ou certains vers seront de longueur inégale: l’instinct populaire accommode avec la plus grande facilité les mélodies à ces sortes d’irrégularités, supprimant, ajoutant ou répétant des notes non seulement sans altérer gravement les formes musicales, mais trouvant parfois même dans ces anomalies l’occasion d’un accent imprévu et heureux.

En ce qui concerne la mesure des vers, les chanteurs ont, pour les ramener à la longueur voulue, des procédés de prononciation que réprouveraient avec énergie les maîtres de la prosodie classique, et que pourtant ils pratiquent avec le plus parfait naturel. Ces sortes de licences poétiques, propres à la Chanson populaire, peuvent être ramenées aux cas suivants:

1° Suppression des finales muettes. C’est le cas le plus fréquent. La poésie du XVIIe siècle l’admettait encore exceptionnellement pour certains mots. Exemples: Encor, Dieu vous gard’, grand’pénitence, quell’sont, ma têt’ couronné’, etc.

Cette suppression est générale lorsque l’e muet final suit une voyelle. Exemples: une joli’fille, une armé’, etc.

L’élision est de règle aux césures, comme elle l’est à la fin des vers féminins dans la versification littéraire, — ou du moins la syllabe muette ne compte pas dans le vers, tout en étant prononcée.

2° Suppression de la syllabe muette dans l’intérieur des mots. Exemples: Je frai, ils tomb’ront, etc.

3° Inversement, addition d’un e muet soit à la fin, soit dans l’intérieur des mots si la prononciation s’y prête. Exemple: Avec que, je me renderai, jassemin (jasmin), etc.

Ou bien encore, prononciation d’un e muet qui, régulièrement, ne doit pas l’être, soit au milieu des mots: «Cri-ë-ront», soit à la fin, comme «Dieu ay-ë l’âme» ; ou enfin suppression de l’élision, soit par l’addition d’une consonne: «Quatre-z-officiers», soit même sans cette intercalation: «Vain-cre — ou mourir, tris-te — et fâcheux».

4° Formation d’une diphtongue par deux voyelles qui forment régulièrement deux syllabes: ma-rier, na-tion, nua-ge, vio-lon, mu-si-cien, etc. Les trois mots «Il y a» sont généralement, dans le vers populaire contractés en une syllabe, par la suppression du pronom il et la prononciation en diphtongue de y-a (Y-a rien de si charmant, etc.). Notons bien que l’élision n’est jamais complète, que la voyelle élidée se prononce toujours; ainsi l’on ne dira pas: «T’en as menti», comme fait l’argot moderne, mais on prononcera: «Tu en» en réduisant ces deux syllabes à une seule.

5° Inversement, dédoublement d’une diphtongue: Pi-é-mont. Le cas est plus rare.

L’intercalation d’une consonne (touz) entre deux mots pour éviter l’hiatus, bien que ne modifiant pas la mesure du vers, est trop fréquente pour ne pas devoir être mentionnée ici: «Je reviendrai-z-un jour, — Il retourna-t-au régiment».

Une autre anomalie est celle qui consiste à remplacer deux vers d’un certain mètre par deux autres vers représentant le même total de syllabes, mais différemment coupés, — par exemple, au lieu de deux vers de huit syllabes, un de six et un de dix, s’adaptant exactement à la ligne mélodique. Quelquefois c’est seulement la muette placée après la césure qui, au lieu de s’élider, est reportée à l’hémistiche ou au vers suivant pour y former une syllabe: par exemple, dans la coupe suivante du décasyllabe procédant par 4 + 6:

J’ai fait l’amour — dedans le Dauphiné

A une bru — ne parfaite à mon gré.

Enfin nous n’insisterons pas sur l’usage, immodéré dans le vers populaire, de certaines chevilles particulières à la langue du peuple, comme les monosyllabes «ci, ce, en, dont», ou tout simplement les prépositions, conjonctions ou interjections bien connues de tous les versificateurs: «Oh! ah! et, mais», etc.

Je laisse aux philologues le soin d’étudier la raison d’être de ces diverses altérations de la langue, me bornant, ici comme ailleurs, à apporter mon témoignage et le simple résultat de mes observations.

La grande majorité des chansons populaires qu’on chante dans les Alpes françaises sont en français. Quelques-unes pourtant sont patoises. L’on a remarqué que les chansons patoises ont un caractère moins populaire que les chansons françaises et sont souvent des compositions écrites par des lettrés désireux d’imiter les poésies du peuple en empruntant son langage. L’observation n’est point inexacte, et des exemples nombreux ont pu la confirmer; mais il serait imprudent de la trop généraliser. Il est de certaines chansons patoises qui ont tous les caractères essentiels de la chanson populaire, les unes représentant la production du pays même (telles sont, dans nos provinces alpestres, les chansons à danser du sud du Dauphiné), d’autres, simples adaptations de poésies venues d’ailleurs. Sauf quelques rares exceptions motivées (portant à peu près exclusivement sur des morceaux de caractère historique), je n’ai admis dans ce recueil que des chansons rentrant dans ces deux catégories.

J’ai dit précédemment quel précieux concours, pour l’établissement de ces textes patois j’ai trouvé chez M. A. Devaux, professeur à la Faculté catholique des Lettres de Lyon: je lui renouvelle ici l’expression de toute ma gratitude.

Quant à la musique, il est, je pense, superflu de dire que j’ai mis tous mes soins à la noter. Quelque intérêt qu’ait par elle-même la poésie populaire, il est bien évident que la chanson n’est rien sans la mélodie, ou du moins qu’elle n’est qu’une chose inerte et tronquée, un oiseau sans ailes, un corps sans tête ou sans âme. Je donne donc la musique de toutes les chansons que j’ai recueillies moi-même; pour les poésies trouvées dans des cahiers ou celles que des correspondants m’ont envoyées sans y pouvoir joindre ce complément nécessaire, je n’en ai tiré parti que dans les cas où elles présentaient un intérêt exceptionnel.

Fréquemment, ai-je dit, j’ai trouvé des variantes nombreuses d’une même chanson. Je puis assurer que jamais toutes ces variantes ne se chantaient sur le même air, même que jamais deux ne se sont trouvées absolument identiques au point de vue musical. C’est que la mélodie, bien plus encore que la poésie, est chose fluide et impalpable. Sous la plus légère influence, elle se transforme radicalement: une simple altération à la tonalité ou au mouvement peut lui donner une physionomie si nouvelle que l’analyse la plus subtile se trouve parfois impuissante à en dégager la substance primitive. Le peuple est un admirable symphoniste, par l’art incomparable avec lequel il sait varier ses thèmes et leur donner tour à tour des expressions diverses. Au fond, les mélodies populaires, comme les poésies, pourraient être réduites à un nombre de types relativement restreint; mais, en raison de la moindre précision de la matière il serait plus difficile encore de déterminer ces thèmes générateurs. Combien pourtant il serait intéressant de surprendre à travers ces modifications incessantes le secret de la participation du peuple à l’élaboration musicale des chansons, dire en quels cas il s’est borné à transformer des mélodies préexistantes, en quels autres il en a créé de nouvelles, soit sur des vers nouveaux, soit sur d’anciennes paroles, comme tels compositeurs ont remis en musique certaines poésies favorites de Victor Hugo, ou de Gœthe, ou de Métastase, que d’autres avaient. traitées avant eux! Ici encore il nous faut dire que ce n’est pas le lieu de traiter une question si obscure. Bornons-nous donc à constater que si parfois, entre les variantes d’une même chanson recueillie sur différents points, il m’a été possible de distinguer un type mélodique commun, plus souvent encore, même ce type retrouvé et adopté, il restait d’autres formes, très différentes et parfois fort heureuses. Il était impossible de surcharger outre mesure ce livre de notations: plus de deux cent cinquante airs notés sont plus que suffisants pour faire connaître le génie musical propre aux habitants des régions alpestres; mais je n’ai pris aucun parti absolu à cet égard, si ce n’est celui de m’inspirer des circonstances, de façon que, lorsqu’elles m’ont paru l’exiger, j’ai pu donner pour un seul et même morceau la transcription de plusieurs mélodies.

J’ai aussi, très discrètement, fait suivre les notations qui se sont trouvées particulièrement intéressantes, de commentaires concernant la tonalité, les formes rythmiques, et toutes autres particularités caractéristiques de la mélodie populaire.

Afin de mettre en relief les qualités inhérentes à certains chants, je me suis permis d’en harmoniser un très petit nombre, — cela d’ailleurs à titre tout exceptionnel, et sans pour cela omettre de les conserver à leur place dans leur primitive nudité.

La généralité de ces airs apparaîtra peut-être un peu monotone: ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on a reconnu que l’accent de la mélodie populaire est essentiellement mélancolique, et nos chansons alpestres ne failliront pas à la règle. Du moins ont-elles, en leur rusticité, le charme pénétrant dont est imprégné tout ce qui émane directement de la nature, et, dans l’ensemble, elles donneront une idée très fidèle de la Chanson populaire française.

Les vallées alpestres resteront sans doute silencieuses, et bientôt peut-être le souvenir des chants d’autrefois en aura disparu. Qu’au moins ce livre en rappelle la mémoire aux temps à venir, et dise ce qu’ont été ces chansons, qui, pendant des siècles, furent pour les humbles une source de consolation et de réconfort, et la seule jouissance d’art qu’ils aient jamais connue.

JULIEN TIERSOT.


CHAPITRE PREMIER

Table des matières

CHANSONS HISTORIQUES

JACOTIN

NOEL SAVOISIEN DU XVIe SIÈCLE




BEAUCOUP de nos provinces, même parmi celles qui ont conservé le plus riche fonds traditionnel, seraient dans l’impossibilité de montrer la moindre trace écrite de la chanson populaire telle qu’elle existait dans les anciens temps. Les Alpes françaises font une heureuse exception à cette règle presque générale, — et voici deux chansons, en patois savoyard, dont le texte et la musique nous ont été conservés par un manuscrit du commencement du XVIe siècle, et qui remontent assurément plus haut encore.

La première de ces chansons a joui en son temps d’une renommée véritablement européenne. «En 1502, dit M. Gaston Paris qui, lé premier, l’a imprimée, en prêchant à Toulouse, Olivier Maillard chanta un cantique sur l’air Bergeronnette Savoisienne.» Nous en retrouvons la musique au même moment à Venise, dans le premier livre musical qui ait été imprimé, le précieux et rarissime Odhecaton, sorti des presses de Petrucci de Fossombrone en 1503; or deux de ses trois livraisons contiennent des harmonisations vocales de la Bergeronnette Savoysienne, dont l’une a pour auteur le plus célèbre polyphoniste de la fin du XVe siècle, Josquin des Prés. Un autre musicien contemporain, Brumel a écrit une messe sur le même thème; enfin, au milieu du XVIe siècle, la chanson était encore si connue qu’on la trouve citée parmi les couplets reproduits dans la jolie Farce de Calbain.

Il est évident que ces deux couplets (simple fragment peut-être d’un plus long morceau) n’ont, par leur sujet, rien d’historique: c’est une simple chanson de bergère, dont nous retrouverons maint échantillon analogue dans la suite du recueil. Mais son ancienneté la rend éminemment intéressante pour l’histoire de la chanson populaire et de la langue elle-même dans les provinces des Alpes françaises; voilà pourquoi nous n’hésitons pas à la placer en tête de ce chapitre et du livre entier. Elle est tirée d’un manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris, conservé sous la cote fr. 12.744, dont M. Gaston Paris a publié l’ensemble sous le titre de Chansons du XVe siècle; et lui-même met en note (n° XII, p. 14): «Cette chanson est mélangée de formes dialectales savoisiennes.» Nous la reproduisons d’après cette excellente édition.

BERGERONNETTE SAVOYSIENNE

Table des matières

Chanson en patois savoisien du XVe siècle


La Chanson «Bergeronnette savoysienne», fac-similé du manuscrit de la Bibliothèque Nationale, fr, 12,744.


«Bergeronnette savoysienne,

Qui gardes moutons aux praz,

Dy moy si vieulx estre myenne:

Je te donray uns soulas ,

Je te donray uns soulas,

Et ung petit chapperon;

Dy moy se tu m’aymeras

Ou par la merande ou non.

«Je suis la proche voisine

De monsieur le cura,

Et pour chose qu’on me die

Mon vouloir ne changera,

Mon vouloir ne changera

Pour François ne Bourgoignon».

«Par le cor Dé, si fera

Ou par la merande ou non».

Dans la suite du même livre, sous le n° 96, nous trouvons une autre chanson que M. Gaston Paris caractérise encore par ces mots: «Chanson en patois savoyard». Nous la reproduisons également d’après lui:

TOUSJOURS DE CELLE ME SOUVYN

Table des matières

Chanson en patois savoisien du XVe siècle


Tousjours de celle me souvyn

Qui a la teste envelopat

D’in covrechef ensaffrenat .

La merende ! je l’ama bin.

Elle s’assist sur ung toppin ,

Et le toppin s’est esclasa :

A la reverse s’en alla.

La merende! je l’ama bin.

Elle m’a conviat a dign

Digne pesse de bes sala

En ung topin mal escura:

La merende! n’en voullois gyn .

Dans la Fleur des Chansons, livret paru (sans date) dans la seconde partie du XVIe siècle, on trouve les textes de deux «Chansons en Savoysien» dont l’une semble n’être qu’une variante un peu plus développée de nos deux chansons du XVe siècle, surtout de la «Bergeronnette Savoysienne» :

Aymez moy, belle Margot,

Puisque vous ay tant aymat,

Que j’en suis devenu fol,

J’en ay perdu le parlat.

Si passez par dessus nous,

Et ma mye, belle Margot,

Si passez pas chez nous,

Je vous donray a gouttat;

Je vous donneray de nos chous

Et de nostre beuf sallat.

Si vous voula dire ung mot,

Et ma mie, belle Margot,

Si vous voula dire ung mot,

Je vous donray des soullars,

Des soullars de cuyr de bieuf,

De vache rataconnatz.

Aymez nous, belle Margot,

Puisque vous avons tant aymade;

Faictes nous ung bon chaudeau,

Car nous sommes bien malade.

Il faut avouer sans plus attendre que ces chansons, si elles nous sont précieuses par leur ancienneté, manquent de toute grâce et de toute poésie. Quelle différence de ton avec, par exemple, ces quelques vers d’un autre morceau tiré du même manuscrit, et dans lequel nous retrouvons déjà parfaitement exprimées toute la finesse et la coquetterie de la chanson française:

Gentilz gallans de France

Qui en la guerre allez,

Je vous prie qu’il vous plaise

Mon amy saluer...

Il est bon à cognoistre:

Il est de blanc armé.

Il porte la croix blanche,

Les esperons dorez,

Et au bout de sa lance

Ung fer d’argent doré.

Il est bien vrai que nous trouverons dans les Alpes d’aussi jolies chansons, — celle-ci même, dont la mémoire populaire a conservé des variantes à travers quatre siècles. Mais si les chansons savoyardes que nous a transmises le vieux parchemin ont moins de grâce, elles n’en méritent pas moins d’être retenues, non-seulement comme de précieux vestiges d’autrefois, mais encore comme ayant véritablement la physionomie régionale, et nous permettant de surprendre la nature sur le fait. Elles ne parlent pas un langage apprêté, celles-ci; elles ne représentent pas des paysans de convention: non, leurs personnages sont de robustes montagnards, de fortes filles aux joues rouges, peut-être pas très bien débarbouillées, mais vivantes et réelles, et telles qu’aujourd’hui encore nous en pourrions rencontrer de semblables sur les rudes sentiers et dans les rustiques chaumières des vallées alpestres.

Nous n’en avons pas encore fini avec le recueil des Chansons du XVe siècle. Voici une troisième chanson, bien française celle-ci, mais qu’un mot et un vers permettent de rattacher à notre région. C’est l’aventure de la Péronnelle qui s’est habillée en page «pour passer le Dauphiné ». Tous ceux qui ont étudié cette poésie sont d’accord pour évoquer, par ces derniers mots, les souvenirs des campagnes de Charles VIII et de Louis XII en Italie, et le passage des armées françaises à travers les vallées et les cols des Alpes. Peu de chansons, en tout cas, ont été plus populaires en France. Le manuscrit fr. 12.744 est le premier qui nous l’ait conservée; un demi-siècle après, on en peut lire les premiers vers dans la Farce de Calbain, déjà mentionnée à propos d’un précédent morceau; et, au cours du XVIIe siècle, nous la rencontrons dans trois ouvrages: la Fleur des Chansons amoureuses (Rouen, 1600), les Mélanges de musique de Jacques Le Fèvre (Paris, 1613), et la Comédie des chansons (1646). De nos jours, on ne l’a guère retrouvée dans les souvenirs populaires; pourtant, toute trace n’en a pas disparu: il s’en trouve une variante dans les Canti popolari del Piemonte, du comte Nigra; et si je ne l’ai pas rencontrée une seule fois au cours de mes recherches en Savoie et en Dauphiné, du moins ai-je recueilli une autre chanson directement dérivée d’elle, et très populaire encore dans ces provinces: La Fille aux Dragons; elle sera publiée en son temps dans le recueil. En attendant, reproduisons la version du XVe siècle, de la Péronelle .

LA PÉRONNELLE

Table des matières

Chanson du XVe siècle


Av’ ous point veu la Perronnelle

Que les gendarmes ont emmenée?

Ilz l’ont abillée comme ung paige:

C’est pour passer le Daulphiné.

Elle avoit troys mignons de frères,

Qui la sont allez pourchasser.

Tant l’ont cherchée que l’ont trouvée

A la fontaine d’un vert pré.

«Et Dieu vous gard, la Perronnelle!

Vous en voulez point retourner?»

«Et nenny vraiement, mes beaulx frères;

Jamès en France n’entreray.

«Recommandez moy a mon père

Et a ma mère s’il vous plaist».

Mais voici, dès la première partie du XVIe siècle, une véritable chanson historique, et des plus intéressantes, racontant les détails d’un événement peu connu de l’histoire de la Savoie.

En 1536, pendant la guerre entre François Ier et le duc de Savoie Charles III, allié de Charles-Quint, un sire de Bellecombe en Tarentaise, voulant inquiéter les Français, s’empara par surprise de Conflans. Pour modérer l’ardeur intempestive de ces montagnards, le comte de Saint-Pol marcha contre eux, envahit la Tarentaise et mit à sac la ville de Moûtiers. La chanson, composée à Chambéry (ainsi qu’en témoigne le dernier couplet) dans un sentiment sympathique à la domination française, rapporte, en un style très populaire, les diverses péripéties de l’expédition. Elle dût avoir grand succès, car on en a retrouvé plusieurs exemplaires, témoignant qu’elle eut des éditions successives. Elle parut d’abord séparément, en un petit cahier de 8 pages, imprimé en caractères gothiques, avec une curieuse vignette sur le titre. M. Emile Picot qui l’a, le premier, reproduite dans la Revue d’Histoire littéraire de la France (1er juillet 1895) en cite deux autres exemplaires, l’un inséré dans un livre de chansons paru en 1535, l’autre dans un recueil de 1543: ce dernier est sans doute le précieux petit livre de chansons françaises paru à cette date sous ce titre: Sensuyt plusieurs belles chansons nouvelles et fort ioyeuses, où je l’ai en effet retrouvée. Enfin la Revue Savoisienne l’a réimprimée en 1896 (p. 190). Bien que n’étant plus inédite, cette chanson a trop d’intérêt pour l’histoire de la chanson dans les provinces des Alpes françaises pour que nous craignions de la reproduire dans ce recueil.

CHANSON NOUVELLE DE LA PRINSE DE THARANTAISE

Table des matières

Gens de la Tharentaise,

Où prendrez-vous confort?

Par trop estre à vos ayse

Vous avez desconfort.

Le roy est le plus fort:

Vous en savez nouvelles,

Au moins ayez remort

Que avez este rebelles.

Quant mistes à Grenoble

Vers le conte Sainct-Pol

Ung gentilhomme noble

Qui nestoit pas. trop fol,

Demander tout dung vol

Les trêves pour huytaine,

On lui dit par Sainct-Pol

Qui ne perdoit que peine.

Lors Sainct Pol fut habille,

Mena à Brienson

Des lansquenetz huict mille

Dune estrange façon,

Disant: «Sus! avançon;

Tuons ceste mesgnie,

Et si les destrousson,

Pour Dieu, je vous supplie.»

Le bon conte Daumarle

Avecques les Françoys,

Marchoit bien en bataille,

Criant à haulte voys:

«Enfants, à ceste foys

Faictes chose qui vaille,

Ne soyez pas courtoys

A cette orde quanaille.»

Le conte de Brionne

Marchoit d’une aultre part

Le hault de la montaigne,

Trop plus lier qu’ung liépart

Sans craindre leur rempart;

Avait larrière-garde

Dytaliens à part

Dont se prenoit de garde.

Le conte de Candalle

Estoit avecques luy,

Qui menoit lavant garde;

Le seigneur Julle aussy

Conduist si bien cecy

De si bonne manière

Qu’il entra sans nul cy

A la poincte première.

Le seigneur de Guistelle

Marchoit treffort empoint,

Joinct comme une esrondelle,

La hacquebuse au point,

Et ne les doubtoit point

Ne aussi leur querelle,

Mais leur vouloit apoint

Livrer guerre mortelle.

Au mont de la Coulombe

Le passaige est estroys

Montèrent tous ensemble

En soufflant à leurs doys,

Disant à ceste foys:

«Prenons trestous courage,

Abatons tous le boys

Et gaignons le passaige.»

Quant à la Tharentaise

Vindrent Ytaliens,

Firent feu à leur aise

De maisons et de biens.

Il ny demeura riens

Que tout ne fust en pouldre;

Puis hurlent comment chiens

Tant qu’il sembloit la fouldre.

Quant vindrent pour la prendre.

La ville de Moutier

Pas ne se vouloit rendre,

Mais luy en fust mestier.

Chascun print à crier:

«Vive la noble France!»

Puis vindrent à entrer

A toute grant puissance.

Quant furent dans la ville.

Ce feust la grant pitié.

N’y eust femme ne fille

De qui on eust pitié.

Or, argent à planté,

Et tout aultre baguaige

Fust tout sacquemanté,

Aussi mis au pillage,

Puis, de l’autre partie

Estoient les lansquenetz

Faisant grant pillerie:

Sans point estre estonnés,

Faisoient passaige nectz

Et mettoient tout en flambe:

Par eux estoient bruslez

Les Tharins se me semble.

Tharins de poure affaire,

Plus ne soyez ingrats.

Vostre arroguance fière

Vous a bien mis au bas,

Criez trestous: «hélas!»

Faictes obéissance,

En joingnant mains et bras,

Au noble roy de France.

La chanson en Savoye

Fut faicte à Chambéry

Par ung que Dieu convoyé,

Qui estoit bien marry.

Il en venoit aussy

Et s’en alloit en France

Racomptez tout cecy

A la noble puissance.

Le lecteur a pu reconnaître dans ce morceau quatre vers qui figurent dans le Roi s’amuse, de Victor Hugo: Triboulet les chante comme second couplet de la chanson: «Quand Bourbon vit Marseille». Il est curieux de constater que l’original de cette chanson même, laquelle raconte un événement historique de l’année. 1525, contient non seulement les quatre vers en question, mais les huit vers du couplet tout entier. Et comme il n’existe pas, que je sache, en Tarentaise, de mont de la Coulombe, que d’ailleurs le fait historique rapporté par la chanson «Quand Bourbon vit Marseille» est de plus de dix ans antérieur à la «prinse de Tharantaise», il en faut conclure évidemment que le poète savoyard, à court d’imagination, n’a rien trouvé mieux que de faire un emprunt à une chanson qui courait déjà par toute la France: péché très véniel, et qu’ont toujours commis, sans penser à mal, les poètes populaires de France et d’ailleurs.

Il en résulte encore, les deux chansons étant identiquement de même forme, que l’auteur de la seconde a dû composer ses vers sur la musique du premier. Le malheur est que, si nous connaissons pour la chanson «Quand Bourbon vit Marseille» une musique charmante en son archaïsme subtil, celle qu’a composée Léo Delibes pour la reprise du Roi s’amuse à la Comédie française (1882), par contre la musique originale a échappé à toutes nos recherches, Une seule indication, bien incomplète, nous a été fournie par un livre de musique postérieur de près d’un siècle: les Mélanges de musique de J. Le Fevre (1613) dont il a été déjà question. Le morceau où nous la trouvons est un «pot-pourri» composé de plusieurs fragments de chansons connues, suivant un procédé très goûté autrefois en France; nous y lisons d’abord ces deux vers, dont le second est celui de la chanson «Quand Bourbon vit Marseille», et dont le premier lui a très probablement été substitué :

Quand l’Anglais vint en France,

Il a dit à ses gens...

Puis, tout aussitôt, on passe à une autre chanson, et celle-ci se trouve être précisément cette Péronnelle qui a fait l’objet de la citation précédente. Le fragment musical en question étant inédit et présentant quelque intérêt par son rapprochement avec les deux chansons qui viennent d’être reproduites, nous le transcrivons ici, en appelant principalement l’attention du lecteur sur les modifications subies par la ligne mélodique de la Péronnelle dans l’intervalle de moins d’un siècle.



Vers le même temps nous trouvons une autre chanson qui raconte les épisodes de la marche de l’armée française à travers les villes du Dauphiné ; celle-ci a d’autant plus d’intérêt pour nous que, dans le dernier couplet, l’auteur se nomme, et se dit «un compagnon de Dauphiné », de la bonne ville de Grenoble. Leroux de Lincy, dans son Recueil de chants historiques français, a, parmi un grand nombre de «chansons d’aventuriers» composées à l’occasion des guerres du XVe et du XVIe siècle, publié ces couplets, dont l’air ne nous est pas connu, et dont il fixe la date à l’année 1537; nous les reproduisons d’après lui.

DE SUZE NOUS SOMMES PARTIS.

Table des matières

Chanson du retour de la campagne du Piémont sur les faits de la guerre de de la lez Montz.

Se chante sur le chant:

O Maistre Antoine de Beaulieu, tu te disoys fils de la Marche.

De Suze nous sommes partis

Cinq enseignes de compaignie,

Ce fut pour saluer le roy

Avec sa grande baronnie.

Honnestement les saluasmes

De par monseigneur le dauphin,

Et aussi de par le grand maistre,

Las! qui estoit dedans Thurin.

L’avant-veille sainct-Nicolas,

Que passâmes les grandz montaignes,

En desployant nos estendartz,

En criant: Vive la France!

Car j’estions quatre bonnes bendes

En armes fort bien équippez,

Pour passer toutes les montaignes,

Car nous en avons bien mestier.

Lendemain de Saint-Nicolas

A Brianson nous arrivasmes,

Accompaignez de Lansqueretz

Et des Françoys à grandes armes.

Et dedans la ville entrasmes

En desployant nos estendartz;

Monsieur de Lorge y trouvasmes,

Capitaine de gros estaz.

Dans Brianson on séjourna

A l’environ quatre journées

Et en beuvant de ce bon vin,

Et en menant grand rusterie;

Car je vous jure et certifie

Que nous estions bien équippez

Pour saluer le roy de France,

Las! qui estoit en Dauphiné.

Avons trouvé le roy logé

A Grenoble bonne ville

Lesquelz avons esté joyeulx

D’avoir trouvé sa compaignie.

Honnestement la saluasmes

De par monseigneur le Daulphin;

Et aussi de par le grand maistre,

Las! qui estoit dedans Thurin.

Des nouvelles delà les montz

Je n’en scauroys plus que rescripre.

Sinon que on espère la paix

Ainsi que je ay ouy dire.

Or, prions Dieu, je vous en prie,

Pour le très noble roy Françoys,

Et pour le bon daulphin de France.

Et aussi pour tout son bon conseil.

Ung compagnon de Daulphiné

La chanson il a composée

Que Jehan Lescot se faict nommer

De Grenoble la bonne ville:

Car je vous jure et certifie

Que c’est un noble adventurier;

Il a servy le roy de France,

Las! à tout ce qu’il a eu mestier.

Suivant exactement l’ordre chronologique, nous trouvons maintenant un document d’une rare importance, et dont peu de provinces françaises pourraient montrer l’équivalent: un livre entier de chansons de forme populaire, — au total 33 morceaux, dont les deux tiers sont en patois de la Savoie, tous avec la mélodie notée, — imprimé au milieu du XVIe siècle, et ayant pour auteur un musicien de Saint-Jean-de-Maurienne. En voici le titre:

NOELZ et CHANSONS nouvellement composez tant en vulgaire françoys que savoysien, dict patois, par NICOLAS MARTIN, musicien en la cité de Saint-Jean-de-Morienne en Savoye. A Lyon, chez Mace Bonhomme, (1555).

Il n’existe, à ma connaissance, qu’un seul exemplaire de cette édition: il appartient à la Bibliothèque Mazarine, de Paris. Un autre, daté de l’année suivante (1556), est conservé à la Bibliothèque de la Ville de Lyon, où je l’ai étudié en 1884. Ce précieux livret a été réimprimé, d’après l’exemplaire de la Mazarine, par l’éditeur Willem, à Paris (1883).. La notation musicale y est reproduite avec une grande négligence.

Sans entrer dans des détails sur la personnalité peu connue de l’auteur, Nicolas Martin, sur lequel je laisse aux habitants de la Maurienne le soin de faire les recherches nécessaires, je me borne à extraire du livre quelques airs et quelques chansons. D’abord un noël, d’esprit et d’accent très populaire, avec ses petits vers et sa mélodie bien rythmée.

JACOTIN

Table des matières

Noël savoisien de 1555.


Jacottin,

Gringotin

Un noe fallot;

Accordin

Et chantin

Tuyt quatroz en un flot.

Loz chantar prin ey lo diraz Margot,

Et la tenour ly pittiot Perotin;

Laultaz contrantaz mon compare Janot.

Per bondonnar, ie bondonneray bin .

Jacotin, etc.

TRADUCTION. — Jacotin, — fredonnons — un Noël plaisant; — accordons nous — et chantons — tous quatre d’un même mouvement.

La voix aiguë, Margot la dira, — et le ténor, le petit Perrotin; — la haute-contre, mon compère Jeannot; — pour le bourdon, je bourdonnerai bien.

Jacotin, etc.

Dioz Creatour per noz fare support

Fist ordonnanciz per noz atroz cretin

De noz mandar un grand perdon per tout,

Que a aduict Jesus son flou begnin.

Jacotin, etc.

Du ciel sez bas Angos on fet un sault,

Et on chanta grec, françois ou latin:

«Glœriz a dioz seyt, pex en terre et accord,

Per la venuaz de Jesus fallotin!»

Jacotin, etc.

Que firon noz aveyr ouy tal mot?

Toz comme cobloz. noz miron a chemin,

Et furon les a do soz et un clot ,

Tant que teit ply que de noet que de matin.

Jacotin, etc.

Noz le trouaron asetta sur un plot

Un viou bon hommoz essuyan un pattin

Per loz pupu charfar et tenir chault

Quand de sa mare leysserit lu tetin.

Jacotin, etc.

Mon compagnon saioz, discret et cault,

Apre liaueir denna un agneillin,

Di à Colin: «Prend le ba un escot

Et per dancyer tochiz loz taborin.»

Jacotin, etc.

Dieu créateur, pour nous donner appui, — fit ordonnance pour nous autres chrétiens — de nous envoyer pour tout un grand pardon, — que nous a apporté Jésus son fils bénin.

Jacotin, etc..

Du ciel un ange a fait un saut ici bas, — et l’on chanta en grec, français ou latin — «Gloire soit à Dieu, paix et accord sur la terre, — pour la venue du gentil Jésus!»

Jacotin, etc.

Que fîmes-nous après avoir oui ce mot? — Nous nous mimes en chemin tout comme des couplés, — et fûmes là (deux sots et un boiteux), — tant qu’il était plus nuit que matin.

Jacotin,.etc.

Là, nous trouvâmes assis sur un morceau de bois — un vieux bonhomme essuyant un chiffon — pour réchauffer le poupon et le tenir au chaud — quand il laisserait le sein de sa mère.

Jacotin, etc.

Mon compagnon sage, discret et prudent, — après lui avoir donné un petit agneau, — dit à Colin: «Prend là-bas une baguette, — et touche du tambourin pour danser.»

Jacotin, etc.

Lanuz et lo bo ne furon pa si glot

Qua fare honour a Dioz ne fussian enclin,

Et on leyssiaz de migier un fagot

Per regardar luz petiot enfantin.

Jacotin, etc.

Loz Rey ply sagoz que voz ne noz et tot,

Lion présenta et denna prou de bin,

Don lun esteit Gaspard, latroz Melchiot,

Et Baltasard semblabloz a un mourin

Jacotin, etc.

Sadevoz quey a parlar per escot?

Ey loz noz fault craindre et amar bin,

Et son coman fare, ey net pas sot,

Se noz volin parady a la fin.

Jacotin, etc.

Preyn luz don que du cornu barbot

E noz deffende nos et nostroz vesin,

Et quand sera le tot derrier sanglot,

Comen e bon ey, volliet dyre: «Vin»

Jacotin, etc.

L’âne et le bœuf ne furent pas si gloutons — qu’ils ne fussent prêts à rendre hommage à Dieu — ils ont cessé de manger une botte de foin — pour regarder le petit enfant.

Jacotin, etc..

Les rois, plus sages que vous, et nous, et tous, — lui ont présenté et donné assez de richesses. — L’un était Gaspard, l’autre Melchior, — et (le troisième) Balthazar, semblable à un maure.

Jacotin, etc.

Savez-vous ce que nous devons dire pour notre part? — Il nous faut le craindre et l’aimer bien, — et faire son commandement: ce n’est pas sot, — si nous voulons le paradis à la fin,

Jacotin, etc.

Prions le donc que du serpent cornu — il nous défende, nous et nos voisins; — et quand viendra le suprême sanglot, — comme il est bon, qu’il veuille dire: «Tiens!»

Jacotin, etc.

Il faut avouer que ce patois est pénible: imprimé dans le livre de 1555 sans ponctuation et dans un système orthographique très arbitraire, il laisse difficilement pénétrer son sens complet, et il n’a pas fallu moins que la science expérimentée jointe à la patience et l’obligeance inépuisable de M. Devaux (sans les conseils de qui nous ne serions arrivés à aucun résultat) pour que la traduction de ce morceau, comme de ceux qui vont suivre, ait pu être établie d’une façon satisfaisante.

Notons bien que la chanson est toute littéraire. Avec le rythme preste de son refrain, ses couplets construits d’un bout à l’autre sur deux rimes (virtuosité de haute école), et certains détails de mœurs raffinées (comme les expressions du premier couplet empruntées à la technique musicale), elle appartient sans contredit à la poésie savante: le caractère de ce premier chapitre consacré à l’histoire, tant littéraire que politique; de la chanson dans les provinces alpestres nous autorisait à lui faire place ici. Elle n’a d’ailleurs ni moins de franchise ni moins de naturel que la plus jolie chanson populaire. La mélodie surtout a une physionomie qu’on ne remarque pas souvent dans la musique du XVIe siècle: avec sa tonalité majeure et son rythme simple et bien dessiné, elle semble toute moderne, et donne un formel démenti aux idées fausses que l’on se fait volontiers, au nom d’un prétendu archaïsme, de la musique ancienne. Elle appelle une harmonisation conforme aux principes de l’art moderne, et cette harmonisation est bien mieux d’accord avec son caractère que n’eût été le lourd contrepoint en faveur au temps où elle fut pour la première fois notée. La transcription que nous en avons tentée montrera ce que l’on peut obtenir à cet égard .

Voici, du même livre, un autre noël dont l’air, non moins bien conservé, a un tout autre caractère que le précédent: solennel, avec sa coupe en périodes régulières et symétriques, il rappelle plutôt certains psaumes huguenots qu’on chantait alors non loin du pays de Savoie. Pour la poésie, nous en donnerons une idée suffisante en en détachant quatre couplets.

ROBIN, ROBIN, RÉVEILLE TOI

Table des matières

Noël savoisien de 1555.



Robin, Robin, resveilly toy

Vin vey les grandz merveille!

Noe vin, fuz, despachiz tey,

Alin tuyt a lez veille.

La veille faron en quanet

Deden l’eglisiz, se dioz plait,

Ou noz orrin l’officioz

Et chanterin à la mynet

Noe du doulx Jesus qui nayt

Per nos estre propicios.

Robin, etc.

Puploz devot, marchans, borgey,

Il fault qua Joseph voz brogey

Et qua luy fey semblabloz

En preudhomiaz et bonna fey,

Pidoz, devotioz et cortey,

En faicts et dictz valabloz.

Dame curiouse en vanita,

Borgeyse que voz mignota,

Veyde de dioz la mare:

Le git ba en humilita;

Veny la vey et aveyta

Comment ey voz fault fare.

Gens de villagoz, gens ganyour,

Gens de tous mestierz, laboureur,

Veni a cesta festaz;

Accompagniz vos des patours

Et veny humbloz comme lour

A dioz faire requestaz.

Et toujours revient le refrain:

Robin, Robin, resveilly toi:

Vin vey les grandz merveille!

Noe vin, fuz, despachiz tey,

Alin tuyt a lez veille.

TRADUCTION. — Robin, Robin, réveille-toi: — viens voir les grandes merveilles! — Noël vient, fuis, dépêche-toi, allons tous aux veilles.

Nous ferons la veille cette nuit, — s’il plaît à Dieu, dans l’église — où nous entendrons l’office — et chanterons à la mi-nuit — Noël du doux Jésus qui naît — pour nous être propice.

Peuple dévot, marchands, bourgeois, — il faut qu’à Joseph vous pensiez — et soyez semblables à lui — en prud’hommie et bonne foi, — pitoyables, dévots et courtois, — vaillants en actes et en paroles.

Dames curieuses en vanité, — bourgeoises qui vous parez coquettement, — voyez de Dieu la mère: — là-bas elle gît en humilité ; — venez la voir et regardez — comment il vous faut faire.

Gens de villages, gens qui travaillez la terre, — gens de tous métiers, laboureurs, — venez à cette fête; — soyez accompagnés des bergers, — et venez, humbles comme eux, — à Dieu faire requête.

Quant aux chansons profanes que contient le livre de Nicolas Martin, elles ont plus franchement l’accent de la chanson populaire. En voici une dont nous aurons fréquemment, dans la suite de ce recueil, l’occasion de retrouver le sujet, traité sous d’autres formes: la chanson de la fille pressée de se marier et faisant ses confidences à sa mère. Elle n’est composée, outre le refrain, que de trois couplets.

LA QUE VOLLYE VOZ DE FARE

Table des matières

Chanson savoisienne de 1555.


La, que vollie voz de fare,

Ma mare,

Quand voz ne me mariaz?

Se voz sçavia bin mos affare

Ma mare,

Voz voz seignerya!

Ma bin, per toz potaioz,

Dena me personaiuz,

Qui feyt de bel et bon affare

Come voz luz voudrya.

La! que vollye voz, etc.

TRADUCTION. — Là ! que voulez-vous faire de moi, — ma mère, — quand vous ne me mariez pas? — Si vous saviez mes affaires, — ma mère, — vous vous en signeriez!

Mais bien, pour tout potage, — donnez-moi un personnage — qui soit de belle et bonne affaire — — comme vous le voudriez.

Là ! que voulez-vous, etc.

Se voz estia de leaiuz

De mey et mon coraiuz,

Vostre iues sarian vainez,

Ou voz escarerya.

La! que vollye voz, etc.

Se iestioz unaz buetaz,

Ou cretiannaz ou muetaz,

Lez reysons sarian clarey,

De mey voz y chivirya.

La! que vollye voz, etc.

Si vous aviez mon âge — ainsi que mon courage, — vos joues seraient flétries, — où vous vous échapperiez?

Là ! que voulez-vous, etc.

Si j’étais une bûche — ou crétine ou muette, — les raisons seraient claires, —..... (?)

Là ! que voulez-vous, etc.

Donnons seulement la musique d’une autre chanson, dont la vivacité et l’accent particulier nous rappellent certains airs de danse populaires dans les Alpes françaises, particulièrement les rigodons dauphinois:


Enfin terminons cette série d’emprunts faits au livre de Nicolas Martin par une chanson développée, intéressante pour nous à tous les points de vue:

ADIEUX A LA MAURIENNE

Table des matières

Chanson savoisienne de 1555.


A dioz, a dioz, nobla cita

De Sant Jehan de Moriena,

Ou ey fet meillour habitar

Que Chambery nya Vienaz.

A dioz tanque a latra vey;

A dioz bon vin du Rocherey .

Seygnours desglisis, a dioz voz dis,

Moz bons seignours et metre.

Perdona mey, ie voz oz prioz,

Chanoynoz, clers et prebstre.

Avoy voz ply ne chanterey;

A dioz bon vin du Rocherey.

A dioz, nobloz, a dioz genty,

A dioz, fleur de noblessiz.

A dioz, doctours grands et péty;

A dioz, vostraz sagessiz.

A dioz, bon conseyl soub bon drey;

A dioz, bon vin du Rocherey.

A dioz, procurours, praticienz,

A dioz, loz clers de banchiz,

En vaoz de villaz musiciens

Et perfetz en la dancyz.

Ey chanton a quatruz et a trey;

A dioz bon vin du Rocherey.

A dioz trestoz toz habitanz,

A dioz loz populeyroz,

A dioz gagneurs et mesterans,

A mey tan necesseyroz;

A dioz marchanz, a dioz borgey;

A dioz bon vin du Rocherey.

A dioz, meyna, bon compaignon,

A dioz, enfans de vellaz;

A dioz gota, a dioz dejon,

A dioz cheraz incredeblaz;

A dioz toz batieurs de pauey,

A dioz bon vin du Rocherey.

A dioz parangon en honnour,

Dame et damoyselle

Dont la cita en ha l’honnour

De vertuousez et belle;

A dioz ply de quarante vey;

A dioz bon vin du Rocherey.

A dioz borgeysez de vallour,

Bellez et gratiousez;

A dioz voz, fillie sen rigour

Ressemblan a noz musez,

Chantan, dansan per contrapey;

A dioz bon vin du Rocherey.

TRADUCTION. — Adieu, adieu noble cité — de Saint-Jean-de-Maurienne, — où il fait meilleur habiter — que Chambéry ni Vienne. — Adieu jusqu’à la prochaine fois; — adieu, bon vin du Rocherey.

Seigneurs d’église, je vous dis adieu, — mes bons seigneurs et maîtres. — Pardonnez-moi, je vous en prie. — Chanoines, clercs et prêtres. — Je ne chanterai plus avec vous. — Adieu, bon vin du Rocherey.

Adieu, nobles, adieu, gentils, — adieu, fleur de noblesse. — Adieu, docteurs grands et petits; — adieu, votre sagesse. — Adieu, bon conseil sous bon droit; adieu, bon vin du Rocherey.

Adieu, procureurs, praticiens, — adieu, les clercs du banc, — musiciens en vaux de ville — et parfaits en la danse: — Ils chantent à quatre et à trois voix; — adieu, bon vin du Rocherey.

Adieu, tous les habitants, — adieu le populaire, — adieu laboureurs et gens de métier — à moi tant nécessaires; — adieu, marchands, adieu, bourgeois; — adieu, bon vin du Rocherey.

Adieu, jeunes gens, bons compagnons, — adieu enfants de ville; — adieu, goûters, adieu, déjeuners, adieu chères incroyables; adieu tous batteurs de pavé, — adieu bon vin du Rocherey.

Adieu parangons en honneur, — dames et demoiselles, — dont la cité a l’honneur — vertueuses et belles; — adieu plus de quarante fois; — adieu bon vin du Rocherey.

Adieu, bourgeoises de valeur, — belles et gracieuses; — adieu, vous, filles sans rigueur — ressemblant aux neuf muses, — chantant, dansant par contre-pied; — adieu, bon vin du Rocherey.

A dioz lingierez de Sainet Jehan,

A dioz bellez coyffyerez,

A dioz de que on parle tan,

A dioz bellaz chambriere.

A dioz tauernez et logey;

A dioz bon vin du Rocherey.

A dioz curty, adioz vergiers,

Fleurs de toute manière,

A dioz girofliers et rosiers,

A dioz prumez filyère;

A dioz ou tan de be bin crey

A dioz bon vin du Rocherey.

A dioz bon vin blane d,Aameillion

Et cez de Largentieriz;

A dioz Ripez et Leschaillion,

Bon rioz et La Freydieryz,

Margillan et Pont a ma frey,

A dioz bon vin du Rocherey.

Villard-Gondran a tresbon vin,

Siatoz a Lez Senyere;

Villard Clemen et sain Jelin

Roudour soub le Rossiere.

Prinsen est sus loz atroz rey.

A dioz bon vin du Rocherey .

Adieu, lingères de Saint-Jean, — adieu, belles coiffeuses; — adieu celles de qui on parle tant; — adieu, belles chambrières. — Adieu, tavernes et logis; — adieu bon vin du Rocherey.

Adieu, jardins, adieu, vergers, — fleurs de toute manière; — adieu girofliers et rosiers, — adieu, pruniers, — adieu, pays où tant de beau bien croît; — Adieu, bon vin du Rocherey.

Adieu bon vin blanc d’Hermillon, — et celui de l’Argentière: — adieu, les Ripes et Echaillons, — Bonrieux et la Frédière, — Margillon et Pontamafrey, — adieu, bon vin du Rocherey.

Villard Gondran a de très bon vin. — surtout aux Senyères; — Villard Clément de Saint-Julien — Rodour sous Rossières. — Princens est roi par dessus les autres — Adieu, bon vin de Rocherey.

Pentecostez et a la Saint Jehan

Voz auye legaz cheraz;

Ghallandez et Caramentran

On y faceyt grand cheraz;

On y trionfauet atre vey,

A dioz bon vin du Rocherey.

Tandis que les poètes-musiciens de la Savoie pouvaient se livrer dans le calme de la paix à de tels délassements, le Dauphiné était en proie aux guerres religieuses. Déjà au XVe siècle les persécutions contre les Vaudois avaient décimé les vallées des Hautes-Alpes: les habitants de ces mêmes régions furent des premiers à adopter les idées de la Réforme, et la guerre y sévit avec fureur. En 1579, après bien des luttes intestines, Laurent de Maugiron fut envoyé par Henri III pour pacifier le Dauphiné. II trouva dans la place protestante de Châteaudouble (aujourd’hui commune de la Drôme, canton de Chabeuil) un certain capitaine de Laprade qui, dit l’historien des protestants du Dauphiné, «se livrait à toutes sortes de déprédations et faisait la guerre en brigand plutôt qu’en soldat. Las de ses excès, quatre mille hommes environ, appartenant à la Ligue des vilains, tinrent l’assiéger dans son repaire. Mais, privés de canons, ils demeurèrent pendant trois semaines ou un mois devant Châteaudouble et commençaient à se débander. Maugiron, apprenant leur détresse, accourut à leur secours avec deux canons, quoiqu’il n’approuvât point cette levée populaire de boucliers, faite sans ordre, et il eut bientôt raison de Laprade, qui se rendit. Il lui fut permis de sortir avec armes et bagages et de se réfugier auprès de Bellegarde, dans le marquisat de Saluces, où son nouveau maître le fit mettre à mort pour une raison qui ne nous est pas connue. Quant à Châteaudouble, ses murailles et son château furent entièrement rasés (mars 1579) .»

Vers la fin de l’année suivante, le duc de Mayenne mit le siège devant La Mure, le boulevard des protestants du haut Dauphiné. La ville, mise en état de défense par Lesdiguières en personne, résista du 30 septembre au 6 novembre 1580, et ne put être prise que par trahison. Les femmes de La Mure s’y distinguèrent par leur nombreuse résistance, une surtout, que l’on vit combattre pendant tout le siège au milieu des soldats, et dont le souvenir est resté légendaire, bien qu’on ne l’ait jamais connue sous un autre nom que le sobriquet de «la Cotte rouge».

Ces évènements ont donné naissance à deux chansons historiques qu’on trouve imprimées dans divers recueils du temps . Nous les reproduisons à titre de documents plutôt que pour leur mérite: il est certain que les chansons populaires proprement dites sont bien plus intéressantes et savoureuses que toutes ces productions semi-littéraires.

CHANSON DE LA PRISE DU CHASTEAU-DOUBLE EN DAUPHINÉ

Table des matières

Au mois de mars 1579.

Sur le chant de: Petit Rossignolet saulvage, etc.

Rossignolets des bois saulvages

Qui chantez si mignardement,

Allez suyvre tous les passages,

Et dictes le bannissement

De celui qui par monts et vaux

Ha faict un million de maux.

C’estoit un qu’on nommoit La Prade,

Qui dans Chasteau-Double estoit,

Accompagné d’une brigade,

Mieux logé qu’il ne méritoit.

Car de tous les plaisirs mondains

Ils en avoyent entre leurs mains.

D’ailleurs, la place estoit si forte

Que chascun est fort estonné

Comme il s’est rendu de la sorte,

Sans que le canon eut donné

Deux mille coups, encor c’est peu

Pour la forteresse du lieu;

Car de bled, de vin et de farine,

I en avoit suffisamment,

De l’eau, de chair et poudre fine,

Et de l’avoyne honnestement;

L’occasion de leur malheur

Ce fut faute d’avoir bon cœur.

Il y en ha qui veulent dire

La cause qu’il s’est rendu,

C’est pour ce qu’on luy fist escrire,

Pour entendre le désaveu

D’Esdiguières et ses suppôts,

Lesquels luy tournoyent tous le dos.

Mais il faut croire le contraire,

Car c’est Jésus-Christ tout puissant,

Oyant la plainte populaire,

Aveugla ce loup ravissant

Qui fut enfin abandonné

De ceux qu’à luy s’estoyent donné.

Voylà qui peust servir d’exemple

A beaucoup de pauvres soldats

Qui pour la cause ont mis en branle

Leur vie en mille hazards,

Et au lieu de le secourir,

Taschoyent de le faire mourir.

Un tas de chefs de celle cause,

Qu’on ha veu n’avoir pas six blancs;

Il faut qu’asteure dire j’ause,

Parent à million de francs,

Et le pauvre soldat n’aura

Que l’espée tant qu’il vivra.

Je leur demande en conscience,

D’où est sorty si grands trésors?

Et s’ils n’ont du peuple de France

Dedans leurs cœurs quelque remords,

D’avoir mis bas et tout à plat

Tous ceux qui sont du tiers estat.

Ne cognoissez-vous pas la game,

Et la ruse de tels galans,

Qui vous viennent dire mon âme,

Je viens estre adverty des grands

Que pour bien nous entretenir

Il faut en armes nous tenir?

S’ils ne usoyent de tels langages,

Leur marmitte ne bouilliroit,

Ils ne mangeroient de potages

Si gras, car chacun cognoistroit

La finesse et la meschanceté

Que contre nous ont complotté.

Mais pour leur conte faire rendre,

Vous qui estes de leur party,

Devez l’un après l’autre prendre

En leur disant: Çà, mon amy,

Partageons un peu ces deniers

Qu’avez manié à milliers.

De soldat pourra alors dire:

La plus petite part je tiens,

Comme tu vois, si tu sçais lire,

Par le vray naturel des chiens,

Car où il en a de gros

Les petits n’en ont que les os.

Compagnons, si nous estions sages,

Entre tous nous embrasserions,

Je dis les villes et villages,

Et tretous ensemble boyrions,

Comme voysins et bons amys,

Demeurerions tous bien unis.

Celuy qui la chanson a faicte,

Ne vous veut pas dire son nom,

Combien qu’il vous estoit en teste

Avant qu’on tirât le canon,

Il ne souhaite que d’avoir

Moyen faire service au roy.

CHANSON NOUVELLE DE LA VILLE DE LA MURE

Table des matières

Composée par un Seigneur qui estoit au siège et prinse d’icelle

Et se chante sur le chant de La Ligue.

Rendez-vous, rendez, messieurs de La Mure,

Ne nous faictes plus coucher sur la dure,

Sans estre si endurcis,

Rendez-vous tous aux mercis

De notre prince très doux,

Qui vous pardonnera tous.

Pauvres incensez, vous faictes la guerre

A celuy qui tient le frein du tonnère,

Et puis sans foy et sans loy

Vous irritez vostre Roy.

Si vous ne vous avisez,

Vous serez tous massacrez.

Desjà vous voyez (ô pauvre canaille)

Nos soldats logez sur vostre muraille.

Faytes fuir les corbeaux,

Ils feront de vous morceaux;

Après que serez morts,

Il se paistront de vos corps,

Vos murs, vos rampars et voz forteresses,

Ne nous garderont de faire des bresches,

Et cognoistrez à l’assaut

La valeur de Livaraut;

Sacremor et ses soldats

Forceront tous voz remparts

La noblesse aussi ira de furie,

Pour mieux soustenir nostre infanterie,

Monsieur de Tavanes, prompt,

Sautera dans l’esperon,

Et redoublant son effort,

Mettra vos soldats à mort.

Alors vous verrez de grands sacrifices,

Puis en descendant aux champs Plutoniques

Vous sentirez le tourment

Du vautour, du chien gourmand.

Vous sentirez les douleurs

Des infernales fureurs.

Aspremont, premier sortez de la ville,

Vous qui commandez, venez à la file,

Lesdiguières vous promet

Morges, Blascon, Gouvernet,

De bientost vous secourir:

Mais nous le ferons mentir.

N’ayez plus recours à la citadelle,

Mais vous resolvez de sortir d’icelle.

Dix huit doubles canons

Vous battront vos espérons,

Et de quatre cents pionniers

Nous ferons de baux terriers.

N’esperez jamais que l’hiver nous chasse;

Nous sommes armez contre la glace,

Nous avons de bons manteaux

Qui s’opposeront aux eaux,

La mort plustôt vous viendra,

Que l’hivert ne nous prendra.

Car le Dieu du ciel qui nous donne force

Mettra dans noz cœurs une vive amorce.

Il nous encouragera,

Et de vous nous gardera,

Et par nos glaives tranchans

Il vaincra tous les méchants.

Sus donc, ô soldats, ne craignez la peine.

N’abandonnez pas nostre duc du Maine,

Suivez toujours valeureux

Mandelot le généreux,

Qui serviteur de son roy,

Combat pour la sainte foy.

Montrez-vous François remplis d’hardiesse,

Prenez vos harnois et fendez la presse.

Terrassons tous ces mutins

Qui sont chargés de butins

Du paysan villager

Qui sont allé fourrager.

Teignons dans leur sang nos armes tranchantes.

Et coupons le fil de vies méchantes

Dont ils ont le corps remplis,

Et chassons tous leurs esprits

Dans les enfers ténébreux,

Dont l’huys est ouvert pour eux.

Et puis nous serons nobles par les armes:

Prisez d’un chacun, carressez les dames,

Un chacun nous bénira,

Et nous bénissant dira:

Voilà ce fier bataillant

Qui s’est montré fort vaillant.

Désormais l’histoire du Dauphiné est si intimement liée à celle de la France que pas un événement particulier ne semble avoir éveillé la verve lyrique des chansonniers populaires. Mais il en est tout autrement pour la Savoie, dont, pendant près de trois siècles encore, la vie nationale fut trop agitée pour que le souvenir de maint événement n’ait été conservé par le peuple sous la seule forme dans laquelle, aux temps anciens, les faits historiques restaient dans sa mémoire. Des livres d’abord, puis des cahiers copiés, enfin la tradition orale nous ont transmis plusieurs chansons dont, malgré le peu de valeur intrinsèque, il y a évidemment intérêt à sauver les vestiges. Et déjà en voici une qui célèbre un des plus importants épisodes des relations entre la Savoie et la France, un des premiers évènements qui préparèrent la réunion définitive de la province à sa patrie naturelle. A la fin du XVIe siècle, les ducs de Savoie, ayant transporté leur capitale à Turin, bien que maîtres, sur le versant français des Alpes, non seulement de la Savoie proprement dite, mais encore d’importants territoires de l’autre côté du Rhône, étaient en guerre avec la France. Henri IV envoya contre eux le Maréchal de Biron, qui prit leurs principales villes, et, en 1601, le traité de Lyon consacra la cession de la Bresse et du Bugey. A l’occasion de cette paix, il parut à Turin, dans l’année même, une plaquette sous ce titre: Nella publicatione della pace..... in versi Italiani, Francesi, Savoiardi e Piemontesi. Nous laissons de côté les vers italiens, français et piémontais, et empruntons quelques couplets d’une chanson savoyarde, d’une langue peu claire, mais d’un esprit bien populaire, avec son énumération des dons «en nature» présentés au vainqueur, et l’expression naïve de la joie du peuple délivré des inquiétudes de la guerre .

CANZONETTA ALLA SAVOIARDA SOPRA LA PACE

Table des matières

(FRAGMENTS)

..... Egli faut un bon chappon,

Pollatton,

Don boglion faire une soppa,

Et forci vin, et de blà,

Cher salà,

Pe norri bin sa charoppa .

Donna gli faut ung annel

Lo plus bel

Qu’aye due man que s’imbrasson,

Que segnifie la fey

Que gli dey,

Contra célo que menasson.

Egli foudra présenta

De Zonca,

Ung cheurot, una marmotta,

De selle de Lanlebor,

E encor

Coque cheval que bin trotta.

Egli se dey contenta,

Jay tenta,

De troua caqu’ autra chousa;

La gherra a escorchia

E mingia

Fin ou chin de mare grousa.

La gherra e bin travaglia

E fachia

De setta pez qu’ e venua;

Eglie demouret pellà,

La peylà,

Corne una fea tondua.

Orendrey nos chanterein,

E rirein,

Fesant tous lo jours de noce,

De soppe ou vacherin,

Et de vin

Nos emplerein nostre boce.

Nos farein lo tordion,

Zanneton,

Avec nostra cornemusa,

Senza tant de rougemen,

Et de zen,

Qu’a roba n’ont autra fiusa .

Loé sey nostron seignour,

De bon cour;

Et Charles nostron bon prince,

Qui a passa setta pez,

A jamais

Florira en sa province.

TRADUCTION. —..... Il lui faut un bon chapon, — Un petit poulet — Du bouillon faire une soupe, — Et force vin, et blé — De la viande salée, — Pour nourrir bien sa... (?)

Il faut lui donner un anneau, — Le plus beau — Qui ait deux mains qui s’embrassent, — Ce qyi signifie la foi, — Qu’il lui doit — Contre ceux qui menacent.

Il lui faudra présenter — De la Zonca , — Un chevreau, une marmotte, — De celles de Lanslebourg, — Et encore — Quelque cheval qui bien trotte.

Il se doit contenter; — J’ai tenté — De trouver quelque autre chose; — La guerre a écorché — Et mangé — ?.....

La guerre est bien travaillée — Et fâchée — De cette paix qui est venue; — ?..... —..... — Comme une brebis tondue.

Désormais nous chanterons — Et rirons, — Faisant tous les jours des noces; — De soupe au vacherin Et de vin — Nous emplirons nos panses.

Nous ferons le tordion , — Jeanneton, — Avec notre cornemuse, — Sans tant de régiments — Et de gens — Qui n’ont autre dessein que de voler (?)

Loué soit notre Seigneur — De bon cœur; — Et Charles notre bon prince, — Qui a conclu cette paix, — A jamais — Fleurira en sa province.

Dans l’année qui suivit la paix de 1601, il survint un autre événement qui, par suite de son caractère aventureux, a laissé des traces profondes dans les souvenirs des deux peuples qui en furent les héros: les savoyards et les genevois. Vaincu du côté de la France, Charles-Emmanuel s’était tourné vers la ville de Genève, qui, capitale du comté de Genevois, s’était, au temps de la Réforme, soustraite à la domination des ducs de Savoie. N’osant pas lui déclarer ouvertement la guerre, il résolut de s’en emparer par surprise, et mit secrètement en campagne une troupe armée qui, dans la nuit du 12 au 13 décembre 1602, tenta d’escalader les murs. Déjà quelques soldats avaient pénétré dans la ville quand l’alarme fut donnée: l’agression fut repoussée, et les premiers assaillants, pris à leur propre piège, demeurèrent prisonniers. Le péril avait été pressant, aussi l’impression fut considérable. Il n’y avait pas trois jours que l’événement s’était produit, et déjà le peuple de Genève chantait, dans ses temples et dans les rues, un Cantique sur la délivrance de l’Escalade, sur le chant: Séché de douleur, etc:

Peuple Genevois,

Elève ta voix

Pour psalmodier

De Dieu l’assistance

Et la délivrance

Que vis avant-hier.

Rompant le dessein

Trop fier et hautain

De ce Savoyard,

Qui plein de bravade

Donna l’escalade

Posant le pétard.

Mais le Dieu d’en haut

Qui jamais ne fault

Point ne sommeilloit;

Ouvrit sa main forte

Et ferma la porte,

Montrant qu’il veilloit.

Une autre chanson raconte les faits, désignant nommément ceux qui commandèrent l’attaque: Chaffardon, d’Attignat, Sonas, et le pétardier Picot, qui fut pris sous la porte au moment où il Fallait faire sauter, et le duc d’Albigny, à qui le cœur a failli et qui, à ce que dit un vers impertinent, «réussit tout en cacade». Elle leur reproche surtout l’espèce de traîtrise caractérisant leur acte:

Ce n’est acte de soldat,

D’un pétard

Venir forcer une étable.

Vous avez en un dessein

Si hautain

Fait acte peu mémorable.

N’y venez plus, Savoyards,

Aux hasards

Aspirant à vos conquêtes,

Vous nous laissez pour butin

D’un matin

Soixante-sept de vos têtes.

Ces chansons, réunies à quelques autres morceaux sur le même sujet, furent imprimées l’année même du centenaire de l’événement sous le titre des Chansons de l’Escalade faite par le Savoyard contre les murs de la ville de Gènève, dans la nuit du Samedi 12 au Dimanche 13 Décembre, selon le vieux Stile, de l’an 1602.. A Amsterdam, MDCCII. La dernière pièce que contient ce précieux livret est une chanson en patois savoyard racontant, en cinquante-sept couplets, tout le détail de l’événement. Cette origine, et la clarté relative de la langue, nous engagent à la donner intégralement, malgré son étendue.


CHANSON SAVOYARDE SUR L’ESCALADE DE GENÈVE

Table des matières

Ce quét l’en au le Métre de Batalie

Qué se moque et se ri dé canalie,

A biu fait vi per on Desandoy nay

Qua l’étive Patron des Genevois.

Y étive le doze de Désambro,

Per ouna nay asse naire que d’ancro,

Y étive l’an mille six san et dou:

Y veniron per leu on pou troy tou.

TRADUCTION. — Celui qui est là-haut le Maître des batailles, — qui se moque et se rit des canailles, — a bien fait voir par un samedi noir — qu’il était patron des Genevois.

C’était le douze décembre, — par une nuit aussi noire que de l’encre; — c’était l’an mil six cent deux: — ils vinrent pour eux un peu trop tôt.

Pér ouna nay qu’étive la pé naire

Y son entra, y n’étay pas pay baire;

Y étive pé pelli voutre maison

Et vo tua san aucuna raison.

Petit et grand aussi sant seveniance,

Pé un matin d’ouna bella Demange,

Te pé un temp qui fasive bin fray,

San le bon Di vo alia être pray.

On vo dera io estay lé Canalie,

Lou Savoyard contre noutre mouriallie

Trais eschelle ont dressia et planta,

Passa dou cent, pariqué son monta.

Estant entra venion u Cour de Garda

Yau y firon ouna rodamontada;

Y l’avion tenallie et marté

Qu’étivon fait atot du bon acié :

Pais arrassi lou clou et le faralie,

To lou ferreu et tota la ferratalie

Qu’on rencontre en de pari andray

Qu’on ni boute pé n’être pa surpray.

On établou y l’avion forsia;

Yet don Petar que l’avion teria.

Y coudavon za monta à chevau:

Y n’étion pa monta a pi preu haut.

Son altessa desu Pinsa étive;

Yon d’antre leu s’encore pé li dire

Que le Petar avay fait son éfour,

Qu’on alave fare entra to le Grou.

Y l’avion de le lenterné siorde

Et parlavon comment de lé grenolie,

Y étive pé alla et veni

San con lou pouissé jamais decrevi.

Picot veniai en grande hardiesse

Pe fare vi qui l’avay de l’adresse;

Y volive la pourta petarda,

Yet tiqué yo y fut atrapa.

Et volive fare de tala sourta

Qui l’arion éfondra la pourta

Et l’arion met pé brelode et bocon,

Et poi sarion entra desu le pon.

Lou pon levi y l’arion bassia,

Arion outa to san quaré enpassia

Pé fare entra l’escadron de Savoy:

Vo lé verri bin tou en desaroi.

Et fait sçapla quement de lés erbete,

Et enfela quement de-z-aluette,

Et fut creva quement on fier crapo,

Et poi sçapla comment des atrio.

Par une nuit qui était la plus noire, — ils sont entrés, ce n’était pas pour boire: — c’était pour piller vos maisons — et vous tuer sans aucune raison.

Petits et grands aussi en ont souvenance, — par un matin d’un beau dimanche, — par un temps qu’il faisait bien froid, — sans le bon Dieu vous alliez être pris.

On vous dira où étaient les canailles, — les Savoyards contre nos murailles — ont dressé et planté trois échelles, — passé deux cents, par ici sont montés.

Etant entrés, ils venaient au corps de Garde — où ils firent une rodomontade; — ils avaient tenailles et marteaux — qui étaient faits aussi de bon acier.

Pour arracher les clous et les ferrailles, — tous les ferrets (verroux) et toute la ferraillerie – que l’on rencontre en de pareils endroits, — que l’on y met pour n’être pas surpris.

Ils avaient forcé une étable; — ils avaient tiré du canon. — Ils pensaient déjà monter à cheval: — ils n’étaient pas montés à pied assez haut.

Son Altesse était sur Pinsa; — un d’entre eux se sauve pour lui dire — que le canon avait fait son effort, — qu’on allait faire entrer tout le gros.

Ils avaient des lanternes sourdes — et parlaient comme des grenouilles; — c’était pour aller et venir — sans qu’on les pût jamais découvrir.

Picot venait en grande hardiesse — pour faire voir qu’il avait de l’adresse; — il voulait pétarder la porte — c’est ici qu’il fut attrapé.

Il voulait faire de telle sorte — qu’ils auraient effondré la porte — et l’auraient mise en loques et morceaux — et puis seraient entrés sur le pont.

Ils auraient baissé le pont levis, — auraient ôté tout ce qui aurait empêché — pour faire entrer l’escadron de Savoie: — vous le verrez bientôt en désarroi.

Il fut hâché comme de fines herbes — et enfilé comme des alouettes, — et fut crevé comme un fier crapaud, — et puis hâché comme des atrots .

Car on seudar qu’apersu to sousicé

Cor vitament bouta ba la coulissé,

Poi va cria qui ce faliay arma

D’alebarde, mousquét, et coutela,

Dan le clossi on va sona l’alarma,

En meme tan on crie, alarma, alarma,

De to andray de gen on va sourti,

Qui criavon y faut vincre u mouri.

Y l’alion vitament su la Trellia,

Yon d’antre leu s’avesa d’un’ adressa,

Et fi ala queri de mentelet

Pé san servi comman de parapet.

Y roulavon d’ouna tala fouria,

Mais pé bonneur yétivon enroulia,

Y fasivon encora mai de bruy

Qu’on bovairon aprai sin cent thuairi.

Lou Savoyard vitou priron la fouita

Quan y viron ranvarsa la marmita

Yo y l’avion mêt coire à dinna

Pé to seleu qui l’avion amêna.

Pé cé moyan on pri le cour de garda

Yo l’ennemi fasive bouna garda,

Y la falu ceda é Genevoy

U deshonneur de tota la Savoy.

On s’assembla ari sur la Tartaze

Yo l’ennemi criave de grand raze,

Vive Espagne, vive Savoy,

Yet orendray qu’on tin lou Genevoy.

Lou Genevoy qu’avion grand courasou,

Firon bin vi qui l’étivon dé Bravou,

..... se batre queman dé Gen arma

..... le menton quenque â leur sola.

On entendai le Père Alexandre

Que desive: Y ne vo faut ren crandre.

Ça, mous enfan, dépasi de monta,

En Paradi ze vo farai ala.

Son Altessa en grande diligence

..... lettra manda u Ray de France,

Que Geneva é l’avive surprai,

Que ce la nay y ly faré son liay.

«Vantre-Sengri, se dit le Ray de France,

Que Geneva é l’osse volu prandre,

Y se sara on pou troi azarda;

Y ne pora pas guera la garda.

En meme tan ouna lettra arive,

Que le pensa fare pessi de rire,

Que dezive lou Savoyar son pray,

Lou Genevoy lou pendon aurandray.

Car un soldat qui aperçut tout cela — court vivement mettre bas la coulisse, — puis va crier qu’il fallait s’armer — de hallebardes, mousquets et coutelas.

Dans le clocher on va sonner l’alarme; — en même temps on crie, à l’arme! à l’arme! — De tout endroit on voit des gens sortir, — qui criaient: Il faut vaincre ou mourir.

Ils allaient vite sur la Trellia; — un d’entre eux s’avisa d’une adresse, — et fit aller chercher des mantelets — pour s’en servir comme de parapets.

Ils roulaient d’une telle furie; — mais par bonheur ils étaient enroués — et faisaient encore plus de bruit — qu’un bouvier après cinq cents taureaux.

Les Savoyards vite prirent la fuite — quand ils virent renverser la marmite — où ils avaient mis cuire à dîner — pour tous ceux qu’ils avaient amenés.

Par ce moyen on prit le corps de garde — où l’Ennemi faisait bonne garde; — il la fallut céder aux Genevois — au déshonneur de toute la Savoie.

On s’assembla derrière sur la Tartage — où l’ennemi criait de grande rage: — Vive Espagne! vive Savoie! — c’est maintenant qu’on tient les Genevois.

Les Genevois qui avaient grand courage, — firent bien voir qu’ils étaient des braves, —..... se battre comme des gens armés —... le menton jusqu’à leurs souliers.

On entendait le Père Alexandre — qui disait: Il ne vous faut rien craindre. — Çà mes enfants, dépêchez de monter, — en Paradis je vous ferai aller.

Son Altesse en grande diligence — manda une lettre au roi de France, — qu’il avait surpris Genève, — que cette nuit il y ferait son lit.

«Ventre-Saint-Gris, se dit le Roi de France, — qu’il ait voulu prendre Genève, — il se sera un peu trop hasardé ; — il ne pourra pas beaucoup de temps la garder.»

En même temps, une lettre arrive, — qui le pensa faire pisser de rire, — qui disait: «Les Savoyards sont pris, — les Genevois les pendent aujourd’hui».

Mais vaissia bin de lé zatre novelle,

Quand le Canon u rontu leu s’échelle,

Yet iqué yo y furon donta;

Y ne povion desendre ne monta.

Yét iqué yo y luron la reveria

Dé Genevoy écharfant leur espia,

Que persive lé ren et lou regnon,

Que copave lou brai et lou manton.

On Savoyar upret de la Mounia

Y fu tua d’on grand cou de marmita

Qu’ona fenna luy arosea desu,

Y tonba mor fray et rai étendu.

Treiz’on en pray qu’étion to en via,

Y desivon que s’étivon casia.

To en coudan qu’en payan leu ranson,

Y s’annirion desant ouna chanson.

Mais le Conseil en granda diligenze,

Fit leu Procet, prononsa leu Sentence,

Qui sarion to pendu et étrangla

Déssu l’Oyé, celi bio Bellua.

Vaisia veni Messieu de la Justice,

E le Sendec que commansa à dire,

Labravada, va cria Tabasan ;

Voy san falli, Monsieu, zy vay corant.

Te ne sa pa y a bin de la bésogne,

Y son treze qu’on to preu bouna trogne,

Y lou fau to pendre et étrangla,

Dépase don que ze m’en vu ala.

Y fau bouta de l’ourdre é potense,

Et poi avay de courde à sufisance

Et lou gleta et lou bin garrota,

Qui ne poission ne veri ne torna.

En atandant y demendavon grace,

Qu’avoy d’argent y l’enplérion lé fate

On leu balia la grace de Terni,

Sarion pendu oun’eura après midi.

Y desivon de no ayi pedia,

No vo prien de no sova la via:

Yétive Sona et Chaffardon,

Y ne puron zen avay de pardon.

Vos ete entra et venu quan de Traître,

Dé Genevoy volia être lou Maître,

Vo lou volia pendre et accoully

Dans le Rounou pé lou fare mouri.

Vo volia forsi fenna et felie

Eu leu prendre leu tan belle rupellie,

Poy en après vo lé aria tua:

Lou Menistrou vo aria brula.

Mais voici bien d’autres nouvelles, — quand le canon eut rompu leurs échelles, — c’est ici qu’ils furent domptés; — ils ne pouvaient descendre ni monter.

C’est ici qu’ils eurent la revanche — des Genevois échauffant leur épée, — qui perçait les reins et les rognons, — qui coupait les bras et les mentons.

Un Savoyard auprès de la Mounia — fut tué d’un grand coup de marmite — qu’une femme lui versa dessus: — il tomba mort étendu froid et raide.

On en prit treize qui étaient tous en vie, — ils disaient qu’ils s’étaient cachés, — tout en pensant qu’en payant leur rançon — ils s’en iraient disant une chanson.

Mais le Conseil en grande diligence — fit leur procès, prononça leur sentence, — qu’ils seraient tous pendus et étranglés — sur l’Oyé, ce beau belvéder.

Voici venir Messieurs de la Justice, — et le Syndic qui commença à dire: — «Labravada, va crier Tabasan. — Oui sans manquer, Monsieur, j’y vais courant ».

«Tu ne sais pas, il y a bien de la besogne, — ils sont treize qui ont tous assez bonne trogne, — il les faut tous pendre et étrangler, dépêche donc que je m’en veux aller.

Il faut mettre de l’ordre à la potence, — et puis avoir des cordes à suffisance — et les attacher et les bien garrotter, — qu’ils ne puissent ni virer ni tourner».

En attendant ils demandaient grâce, — qu’avec de l’argent ils empliraient les poches: — on leur donna la grâce de Terni, — ils seraient pendus une heure après midi.

Ils disaient: «De nous ayez pitié — nous vous prions de nous sauver la vie». — C’était Sona et Chaffardon, — ils ne purent point avoir de pardon.

«Vous êtes entrés et venus comme autant de traîtres, — vous vouliez être les maîtres des Genevois, — vous les vouliez prendre et jeter — dans le Rhône pour les faire mourir.

Vous vouliez forcer femmes et filles — et leur prendre leurs tant belles robes (?) — puis après vous les auriez tuées: — vous auriez brûlé les ministres.

Lou Menistrou qu’étivon lou pé joanno,

Vo lou zaria to assambla ensamblo,

Dedian Roma vo lou zaria brula

Pé lou montra à sa Satanità.

Pé lou Seigneu vo aria fait la faita,

Vo lou zaria à to copa la taita,

Et saria entra dan leu maison,

De leu bon vin vo zaria fait raison.

Voy zura pé devan son Altessa

Que vo n’aria pedia ne tendressa,

Que vo volia tua gran et pety:

En no don tour de vo fare mouri.

On vo bara de courde aprestaye,

Y son deja tordue et bin felaye,

U bin petou la salada u Gascon,

La corda u cou pé desso le manton.

Tabasan vin en gran manifisance,

En leu fasan ouna gran reverance,

E tenive le chapé à la man:

Que venia vo fare icé, iou Galand?

No venion pé fare sçanta Messa

A San Pierro et pé tota la Vella,

A San Servay, à San Zarman;

Voy san falli, Monsieur le Tabasan.

Passa devan, je vo la baray bella,

Quan vo sari u sonzon de l’échella,

U bin petou y sara lou Corbay:

Ne vay de vo pa qui voz, atandon lay.

Y y en na onna terribla tropa,

Vo diria qui son areva ora,

En vo mezan y sçanteron crocro,

Vo svanti bin dé Rave u Barbo.

Que dera-tay voutron Du de Savoye?

Y meudera le Beluar de l’Oye,

Ze craye qui moura de regret

De vo vi to pandu à on gibet.

Vo devria avay de la vergogne,

De me vegni baili tant de besogne.

Hor ze m’en vay vo déveti to nu,

E vo faray à to montra le cu.

Y en avay yon qu’avai la Barba rossa,

Que fi rire quasi tota la tropa,

E desive qui ne volive pa,

Quement Valet être tan hau monta.

Mais Tabasan que perday patiança

Sauta dessu et poi apray l’étrangla.

Morta la serpent mor en ét le venin,

Y ne faron jamay plus ma né bin.

Les ministres qui étaient les plus jeunes, — vous les auriez tous assemblés ensemble, — dedans Rome vous les auriez brûlés — pour les montrer à sa Satanité.

Pour les Seigneurs vous auriez fait la fête — vous leur auriez à tous coupé la tête, — et vous seriez entrés dans leurs maisons, — de leur bon vin vous auriez fait raison.

Vous avez juré par devant son Altesse — que vous n’auriez pitié ni tendresse, — que vous vouliez tuer grands et petits: — à notre tour de vous faire mourir.

On vous donnera des cordes apprêtées, — elles sont déjà tordues et bien filées, — ou bien plutôt la salade au Gascon, — la corde au cou par dessous le menton.»

Tabasan vint en grande magnificence, — en leur faisant une grande révérence, — il tenait le chapeau à la main: — «Que veniez-vous faire ici, les galants?

— Nous venions pour faire chanter la messe — à Saint-Pierre et par toute la Ville, — à Saint-Gervais, à Saint-Germain; — oui, sans manquer, Monsieur le Tabasan. — Passez devant, je vous la donnerai belle, — quand vous serez au sommet de l’échelle, — ou bien plutôt, ce sera les corbeaux: — ne voyez-vous pas qu’ils vous attendent là-bas?

Il y en a une terrible troupe; — vous diriez qu’ils sont arrivés maintenant. — En vous mangeant ils chanteront crocro, — qu’il vous souvienne bien des raves ou barbots.

Que dira-t-il votre Duc de Savoie? — il maudira le boulevard de l’Oye. — Je crois qu’il mourra de regrets, — de vous voir tous pendus à un gibet.

Vous devriez avoir honte — de me venir donner tant de besogne. — Maintenant je m’en vais vous dévêtir tous nus, — et vous ferai à tous montrer le cul.»

Il y en avait un qui avait la barbe rousse, — qui fit rire presque toute la troupe, — et disait qu’il ne voulait pas — être monté si haut comme un valet.

Mais Tabasan qui perdait patience — sauta dessus, et puis après l’étrangla. — Mort le serpent, mort en est le venin: — ils ne feront jamais plus mal ni bien.

On leu trova de Beliets dans leu faté,

Qui l’avion pray, pé qu’on lous çarmasé ;

Mais le sçarmou n’étive pas preu for

Pé lou povay enpassi de la mor.

Y l’avion veu cori dé livre blance,

De petite asse bin que de grande,

Que ne fasivon que torna et veri,

Que fi manca le cœur à d’Albigni.

Y priron bin ouna tala épovanta

Que Jeunesse avoy tota la banda,

Vatevile et le Chevalier Dandelot,

Y louyron quan y sçuron le tot.

Son Altessa asse bin sçut fouire,

E coudave qu’apré luy on corive,

Don étivé queman désespera,

Ne sachan plé de quin couté ala.

La desay té la pouvra matenaie,

Ma Noblesse sara deshonoraie,

D’étré passa pé la man de Courtio,

Encora pi pe sela du Borio.

Que dera tay, ce Gran Ray de France?

Que dera tay ce ly Prince d’Orange?

Que deron tay arité lou Anglois?

Y se riron du gran Du de Savoy.

Ze say surpray d’onna grande tristesse,

Davay perdu la Fleur de ma Noblesse,

Le cœur me fau, veni me secory,

A porta me on pou de Rosoly.

On leur trouva dans les poches des billets — qu’ils avaient pris, pour qu’ils les charmassent; — mais le charme n’était pas assez fort — pour les pouvoir empêcher de la mort.

Ils avaient vu courir des lièvres blancs, — des petits aussi bien que des grands — qui ne faisaient que tourner et virer, — ce qui fit manquer le cœur à d’Albigny.

Ils prirent bien une telle épouvante — que Jeunesse avec toute la bande, — Vateville et le chevalier Dandelot, — le louèrent quand ils surent tout celà.

Son Altesse sut aussi bien fuir; — il pensait qu’après lui on courrait, — ce dont il était comme désespéré, — ne sachant plus de quel côté aller.

«Las! disait-il, la pauvre matinée! — Ma noblesse sera déshonorée, — d’être passé par la main des Courtauds, — encore pis, par celle du bourreau.

Que dira-t-il ce Grand Roi de France? — Que dira-t-il ce Prince d’Orange? — Que diront-ils derrière-toi les Anglais? — ils se riront du grand duc de Savoie.

Je suis surpris d’une grande tristesse, — d’avoir perdu la fleur de ma noblesse, — le cœur me manque, venez me secourir, — apportez-moi un peu de Rosolio.

Bien d’autres «chansons de l’Escalade» et diverses traditions sont restées populaires, en Savoie comme à Genève. Sur une place de cette ville s’élève, un monument de l’Escalade; il est encore d’usage, dans les familles de célébrer la date du 12 décembre en mangeant une soupe au riz, en souvenir d’un épisode de la nuit célèbre: une vieille, la mère Royaume, étant occupée, au moment de l’assaut, à faire cuire une marmite de riz pour des femmes qui devaient le lendemain laver sa lessive, la renversa toute bouillante sur la tête casquée d’un soldat savoyard; acte héroïque au premier chef, et qui ne pouvait manquer d’être célébré à travers les siècles!

Alph. Despine, dans ses Recherches sur les poésies en dialecte savoyard (Revue savoisienne, 15 janvier 1865), cite d’autres chansons sur l’Escalade de Genève, notamment un dialogue entre un Genevois et un Savoyard, d’un esprit tout satirique. Un recueil de ces chansons a paru à Genève, sans nom d’auteur, en 1845. D’autres enfin ont été conservées par la tradition populaire: en voici une, qui nous est arrivée d’abord du fond de la Tarentaise et dont nous avons par la suite pu constater la popularité dans presque toutes les régions de la Savoie. Car les habitants de ce pays n’ont pas cru que l’honneur national fut compromis par le souvenir d’un événement dans lequel l’armée de leur prince, qui n’était point du tout l’armée du peuple, n’avait pas joué un fort beau rôle; le refrain final de chaque couplet:

«Savoyard, gard, gard», toujours fortement accentué par les voix, leur a paru être un suffisant hommage, et ils chantent aujourd’hui la mésaventure de l’Escalade avec autant de bonne humeur que les Genevois eux-mêmes. Notons que la chanson est de près de deux siècles postérieure à l’événement: l’air de la Carmagnole, sur laquelle elle se chante, en fixe la date, précisée par cette constatation que la fête de l’Escalade, tombée en désuétude au cours du XVIIIe siècle, fut rétablie à l’époque de la Révolution.

L’ESCALADE DE GENÈVE

Table des matières

Sur l’air de La Carmagnole.

I

Allons, citoyens, de grand cœur

Réveillons ici notre ardeur

Pour chanter les exploits

Des vaillants Genevois

Du temps de l’escalade,

Savoyard, Savoyard,

Du temps de l’escalade,

Savoyard, gard, gard.

II

Ce fut l’an mil six cent et deux

Qu’on vit ces Savoyards furieux

Dans l’ombre de la nuit,

Violer notre réduit.

Ah! la belle escalade, etc.

III

Les plus hardis au pied du mur

Croyaient déjà que, d’un pied sûr,

Ils pouvaient tout tenter;

Mais en voulant monter,

Ah! la belle escalade, etc.

IV

Le Ciel qui veillait sur l’Etat

Permit que d’un brave soldat

Un canon ajusté

Les fit tous culbuter.

Ah! la belle escalade, etc.

V

Le pétardier, un peu après

Voulant s’avancer de trop près,

La coulisse, dit-on

L’envoya chez Caron.

Ah! la belle escalade, etc.

VI

Une vieille au poing vigoureux,

Prit sa marmite sur le feu,

Sans attendre plus tard

Coiffa un Savoyard.

Ah! la belle escalade, etc.

VII

Un jésuite très furieux

Exhortait les moins valeureux

Avec des passeports

A passer chez les morts

Ah! la belle escalade, etc.

VIII

L’alarme enfin se répandit,

Chacun d’un saut quitta son lit,

Et lorsqu’ils combattaient

Sans culotte ils étaient.

Ah! la belle escalade, etc.

IX

Pendant un bruit si étonnant,

Béze dormait profondément;

Quand le jour fut venu

Il les vit tous pendus.

Ah! la belle escalade, etc.

X

Nous, qui chantons d’un cœur joyeux

La gloire de nos chers aïeux,

Cherchons, à notre tour,

D’imiter leur amour.

Ah! la belle escalade,

Genevois, Genevois,

Ah! la belle escalade,

Genevois, cette fois!

Ce souvenir est resté si vivace qu’on le retrouve encore dans l’œuvre du plus récent poète populaire de la Savoie, l’aveugle Collombat, mort il y a une trentaine d’années, et dont on vient de recueillir et d’imprimer les chansons . L’une de celles-ci, en patois, L’Interramin det l’Escalade, raconte l’histoire d’une altercation survenue à Genève, le jour de l’anniversaire (en 1850), entre deux officiers savoyards et des gens du peuple: ceux-ci ayant poursuivi les officiers en leur chantant les chansons de l’Escalade, les sabres avaient été tirés, et la querelle dégénéré en bataille. Le chansonnier raconte l’affaire avec tout le lyrisme dont il est capable, et conclut:

L’avuglië quët s’appell’ Colombat Charles

E bin contin surtot quand on lët parlë

Dët sô frarët savoyârds, bons garriers,

Qu’ont toua l’escalâda à coups d’épée .

L’on conçoit qu’après de si fières paroles du violoneux aveugle, les Genevois aient dû s’avouer vaincus!

De tels événements n’étaient pas faits pour jeter un grand lustre sur Charles-Emmanuel. Aussi s’accorde-t-on à voir en lui le héros d’une certaine Chanson du duc de Savoie qui a joui, depuis deux siècles et plus, d’une popularité bien constatée, et n’est pas encore oubliée. Cette chanson patoise, d’un esprit éminemment satirique, n’est pas restée populaire en Savoie seulement: une des meilleures versions qui nous en aient été conservées par l’écriture est en patois bressan, et si caractéristique que le juge le plus compétent qui soit en matière de patois, M. Devaux, s’est demandé si la chanson n’est pas d’origine bressane. La chose n’est pas impossible: n’est-ce pas sous ce même Charles-Emmanuel que la Bresse échappa à la Savoie, et ne peut-on pas admettre que quelque bel esprit bressan, compatriote et contemporain de Vaugelas, mais plus attaché au langage du pays natal, ayant été témoin des ridicules expéditions de son ancien maître, s’en soit vengé, non sans finesse, par une satire qui a traversé les âges? Toujours est-il que la version signalée, conservée par un manuscrit de 1715, figure, avec toutes les apparences d’authenticité, dans les Chansons et lettres patoises (Bresse et Bugey) de Philibert Le Duc (Bourg, 1881), et qu’une autre version (en français, celle-ci, et très altérée) se trouve dans les Chansons populaires de l’Ain de M. Ch. Guillon. Même sa popularité a dépassé les limites de la Savoie et de la Bresse: c’est ainsi que nous la trouvons, en français, dans un recueil de chansons enfantines publié à Paris en 1879 (Rondes et ch. pop. Imprimerie générale). Ici, le héros est simplement dénommé : Le petit roi des montagnes; dans la version française de l’Ain: Le petit roi de Sardaigne. Mais, malgré les différences de mots, c’est toujours la même chanson. Plusieurs personnes en Savoie m’en ont chanté quelques couplets, sans pouvoir la redire entièrement de mémoire (M. Truchet à Saint-Jean-de-Maurienne, M. Aimé Constantin à Annecy); précédemment, A. Despine en a donné une version complète dans ses études sur le patois savoyard (Revue savoisienne, 15 août 1865). Ne voulant pas, dans ce recueil de chansons des Alpes Françaises, rééditer la version bressane , je reproduis simplement, avec la mélodie que j’ai recueillie, le texte savoyard que M. Despine, en le publiant il y a trente-quatre ans, dit avoir trouvé dans les notes de son grand-père. «La chanson m’est revenue, ajoute-t-il, de plusieurs côtés, et principalement de la Maurienne; mais revue, refondue et considérablement augmentée, elle me plait moins que le texte primitif».

LA CHANSON DU DUC DE SAVOIE

Table des matières


Noutron bon duc de Savoay ,

El e ben tant bon infant!

El a fa far ona armay

De quatre-vingts paysans!

Virtugai, gara, gara, gara,

Rataplan, gara de devan.

Toz portâ de bon corazo

Pé batailli Louis-le-Grand .

E-z-aviont pe capitanna

L’grand Thomas de Carignan

E pe tota artiglieria

Quatro canons de far blanc;

Onna choma que portavé

Lous vivros du régiment;

Lo fosi thardia de fave:

Fassant tremblâ petits et grands.

TRADUCTION. — Notre bon duc de Savoie — est bien tant bon enfant! — Il a fait faire une armée de quatre-vingts paysans. — Refrain: Vertugai, gare, gare, gare! Rataplan, gare de devant.

Tous portés de bon courage — pour batailler contre Louis-le-Grand.

Ils avaient pour capitaine — le grand Thomas e Carignan,

Et pour toute artillerie — quatre canons de fer blanc;

Une ânesse qui portait — les vivres du régiment; Le fusil chargé de fêves: — Ils faisaient trembler petits et grands.

Quant é furont su la frontiéra:

«Oh! oh! que lo mondo é grand!

Ballien du pî contro la France;

Et poé retornin no-z-en.

Nos nos battrin n’atro vyazo

Que nos n’arrins pas tan’ fan.»

On lo menna dien n’a sala

Tapicha de matafans .

En l’atro coin de la canbra

Les bougnett’y pendivant.

Poé e voédéront ’na cava

Totta planna de vin blanc!

Dio bénisse n’tros Liaudos

Y é de bravos combattants!

Quand ils furent sur la frontière: «Oh! oh! que le monde est grand!»

Donnons du pied contre la France, — et puis retournons-nous en.

Nous nous battrons une autre fois — que nous n’aurons pas si faim.»

On les mena dans une salle — tapissée de matefaims.

Dans l’autre coin de la chambre, — les beignets pendaient.

Puis ils vidèrent une cave — toute pleine de vin blanc.

Dieu bénisse nos Claudes: c’est de braves combattants!

La chanson du duc de Savoie n’est pas le seul spécimen du genre que nous ait laissé la tradition populaire. Bien que le XVIIe siècle soit par excellence l’époque du pouvoir absolu, la chanson politique n’en conserve pas moins son allure indépendante et railleuse, et les héros du jour y sont généralement traités sans respect. Tout le monde connaît la chanson de Malbrough, renouvelée d’une chanson sur la mort du duc de Guise, et qui a dû à des circonstances fortuites une si universelle popularité. Un autre ennemi de la France a de même excité la veine des chansonniers: c’est Guillaume d’Orange, sur lequel les chansons ne coururent pas seulement à la cour et à la ville, mais qui fut chansonné par le peuple lui-même, lequel aujourd’hui encore n’en a pas perdu le souvenir. On a retrouvé en Bretagne une chanson du prince d’Orange, exactement dans le même esprit satirique que les chansons de Malbrough et du duc de Savoie:

Le grand prince d’Orange

A la guerre est allé —

A pris ses bottes rouges,

Son habit galonné, etc. —

Et voici que la Savoie elle-même va nous apporter un dernier écho des chansons qu’inspira le même personnage. Ici à la vérité, le ton est différent: la chanson est une complainte dans laquelle le prince déplore la perte d’une bataille; mais le sens est encore de nature à donner toute satisfaction à ses ennemis français: de même la tragique lamentation eschylienne des Perses remplissait d’orgueil les athéniens vainqueurs. Mais n’est-il pas intéressant, à tous égards, de constater qu’un tel souvenir est resté parmi le peuple de Savoie, alors distinct de la France dont il devait être séparé encore pendant plus d’un siècle?

COMPLAINTE DE GUILLAUME D’ORNAGE

Table des matières


Nous avons quitté nos garnisons

Avec beaucoup de munitions,

Avec trente vaisseaux de guerre

Et six cents pièces de canon.

Mais le malheur qui nous arrive

Et qui nous a jamais quitté :

Du côté de l’Angleterre

Les Français nous ont repoussés.

Il me survient un espion

Qui ne m’annonce rien de bon.

Il me dit: «Sire, prenez garde!

Sire, prenez garde à vous!

Nous allons bientôt voir paraître

Luxembourg auprès de nous.

— Tu te trompes, mon ami,

Tu te tromp’ assurément.

Luxembourg est en campagne

Il est même bien loin d’ici.

Il est allé faire le siège

Du Château de Cambroisis.

Le lendemain au point du jour,

On vit paraître Luxembourg

Avec toute sa cavalerie

Qui marchait par escadrons,

Et sa noble infanterie

Qui marchait par bataillons.

Tout de suite nous sommes allés camper

Dans la plaine de Mestrel.

Grand Dieu! quelle boucherie

Qui se fit parmi nos gens!

La terre en était couverte

L’on n’y voyait que du sang.

Si j’avais su que Luxembourg

M’eût joué un pareil tour,

J’aurais fait bâtir murailles,

Je me serais retranché,

Du côté de l’Angleterre

Les Français n’y seraient pas entrés.

Voici encore un fragment, de même provenance et relatif au même personnage: il se rapporte au siège de Mons, qui fut prise par l’armée de Louis XIV, en 1691, en présence de Guillaume d’Orange.

«A mon secours, grand prince d’Orange,

Comte de Wurtemberg, prince du Canada.

Si vous ne me secourez, il faudra me rendre

Et puis dire adieu à tous les Pays-Bas.

— Ne vous rendez pas, grande ville de Mons.

Nous tenons conseil pour vous secourir.

Demain nous irons camper à Nivelle,

Et après-demain au Château-Cambraisis.

Le duc de Savoie, Victor Amédée, qui avait pris parti contre Louis XIV dans la même guerre, ne devait pas être oublié par les chansonniers: voici quelques couplets qui coururent alors sur lui, et dont le sens satirique est encore accusé par le choix de l’air, qui n’est autre que celui de la chanson des petits ramoneurs savoyards: «Ramonez-ci, ramonez-là !»

Notre duc, mal à son aise,

A senti plus chaud que braise

Les boulets de Catinat.

Ramonés cy, ramonés là,

La, la, la,

La cheminée du haut en bas.

Pourquoi faisoit-il la guerre?

Il étoit, loin du tonnerre,

Tranquille dans ses Etats;

Ramonés cy, etc.

Hélas! il est à la veille,

Dans une guerre pareille,

De perdre tout ce qu’il a;

Ramonés cy, etc.

Grand Louis le débonnaire,

Excusés un téméraire

Qui mal à propos s’arma;

Ramonés cy, etc.

Songez que vos cheminées,

Ne seront plus ramonées,

Si vous donnez des combats;

Ramonés cy, etc.

Avant de quitter le XVIIe siècle, et bien que nous en ayons fini avec l’histoire politique de ce temps, arrêtons-nous encore, comme nous l’avons fait pour les époques précédentes, sur la production littéraire des provinces des Alpes françaises, particulièrement en ce qui concerne la chanson.

Parmi les chanteurs et acteurs populaires qui se rendirent célèbres à Paris sous les règnes de Louis XIII et Louis XIV, les Tabarin, les Gautier-Garguille, les Turlupin, etc., il en est un, parvenu à une grande notoriété, qui se faisait appeler le Savoyard. Etait-il vraiment savoyard? Rien ne nous autorise à l’affirmer. Peut-être, à l’exemple du Marseillais, avait-il pris ce nom «pour se vanter». Il avait une voix de stentor par laquelle il attirait les passants sur le Pont-Neuf. Il se désigne, dans certaines de ses chansons, non sans quelque jactance, comme «l’Orphée du Pont-Neuf» ; ou bien il proclame:

Je suis l’illustre Savoyard,

Des chantres le grand capitaine;

Ou encore:

Je suis ce fameux Savoyard

Qui, par l’adresse de mon art,

Surmonte la mélancolie.

Ses chansons ont été publiées en un Recueil nouveau des chansons du Savoyard, par lui seul chantées dans Paris, 1665. Boileau en a parlé avec dédain dans des vers où il parle de mauvais ouvrages qu’on voit

Renvoyés à l’écart

Servir de second tome aux airs du Savoyard.

Et il faut avouer que cette sévérité n’a rien d’excessif, les chansons du Savoyard n’ayant vraiment qu’un mérite des plus médiocres si on les regarde comme œuvres littéraires, n’ayant pas davantage la naïveté et l’accent prime-sautier des chansons populaires. Si le Savoyard fut vraiment savoyard, il n’y paraît guère au ton de ses chansons: on n’y trouve aucun écho de celles qu’il aurait entendues en son enfance au pays natal. Un seul morceau de son recueil m’a fait songer à une chanson dont on retrouvera plusieurs variantes dans la suite de ce travail: c’est le dialogue du citadin séducteur avec une fille du peuple qui se moque de lui. Mais, dans la chanson populaire, la fille du peuple est une bergère, qui, aux belles phrases, ne sait répondre qu’en son patois naïf et railleur: chez le Savoyard, la chanson est devenue un «Dialogue d’un gentilhomme et d’une harangère» ; la bergère est maintenant une marchande de la halle: le Savoyard nous apparaît ainsi comme ayant eu pour principal mérite d’inaugurer, un siècle avant Vadé, le genre poissard.

Ne nous appesantissons donc pas sur l’œuvre de ce Savoyard de Paris, dont il suffit que le nom n’ait pas été omis au cours de ce travail.

Mais, dans les provinces, une littérature patoise, d’un genre semi-populaire, même parfois. tout à fait savant, continuait d’être cultivée. Bien des Noëls dauphinois et savoyards dûrent être écrits à cette époque, qui est celle où le genre fut en plus grande faveur dans toute la France. Il fut aussi composé des comédies patoises: A. Despine mentionne une pièce satirique de 1613, les Fanfares et courvées abbadesques des roule bon temps de la haute et basse cocaigne et dépendances, où les principaux personnages parlent en français, mais où «une chambrière» a son rôle entièrement en patois. Au Dauphiné appartient la pastorale ou tragi-comédie patoise de Janin, imprimée à Grenoble en 1635, et de laquelle nous extrairions volontiers un monologue de la Lhauda, pur et simple développement de la chanson si connue de la fille pressée de se marier, si, au lieu d’être écrit en superbes alexandrins dauphinois, il se rapprochait davantage des formes de la chanson. Nous trouverons mieux dans une autre comédie du même genre, La Bourgeoisie de Grenoble, pièce satirique qui se termine par une chanson que voici:

LES FEMMES DE GRENOBLE

Table des matières

Le fene de Grenoblo

Son de mau contenta.

Faut avey bonna boursa

E la fare tinta.

Si comme mouche jaune

On le von arresta.

Faut din lou jardinageo

Souven le banquetta.

Quand i sont à de nopce

Lour faut tout chapota.

Jour e not en carrochi

E le faut charronta.

I grondont à la couchi

Si ne sont bien monta.

Viront lo cu uz homme

Ne font que repita.

TRADUCTION: Les femmes de Grenoble — sont difficiles à contenter

Il faut avoir bonne bourse — et la faire sonner,

Si comme des mouches jaunes (des abeilles?) — on les veut arrêter.

Il faut dans le jardinage — souvent les faire banqueter.

Quand elles sont à des noces, — il leur faut tout couper (les aliments).

Jour et nuit en carrosse — il faut les charrier.

Elles grondent au lit — s’ils ne sont bien pourvus.

Elles tournent le dos aux hommes, — ne font que regimber,

Jusqu’à tant que per terra

I long ayant jetta.

Quand lour chambe sont lasse

Lou pied lour faut gratta,

Quand la son lez attaque

Faut vito chuchuta.

Quant lo jour le réveille

D’œu frais lou faut porta.

A la moda nouvella

Le faut attifetta.

Per disna faut attendre

Qu’ell’ ayont bigotta.

Et qu’après lour servente

Les ayont tempesta.

A le carte, à le danze

Lour faut tout supporta.

Bien heurou sont louz homo

Qui le layssont eyta.

Jusqu’à ce que par terre — elles les aient jetés.

Quand leurs jambes sont lasses, — il faut leur gratter le pied.

Quand le sommeil les prend, — il faut vite parler bas.

Quand le jour les réveille, — il faut leur porter des œufs frais.

A la mode nouvelle — il faut les attifer.

Pour dîner il faut attendre — qu’elles aient dit leurs patenôtres,

Et qu’après leurs servantes — elles aient tempêté.

Aux cartes, aux danses, — il leur faut tout supporter.

Bien heureux sont les hommes — qui les laissent tranquilles!

Revenons à la chanson historique proprement dite.

Avec le XVIIIe siècle, nous entrons dans une période de revers militaires pour la France, et en même temps d’événements qui, plus voisins de la Savoie, devaient nécessairement frapper davantage l’esprit de ses habitants. Et voici, pour commencer, une chanson sur le siège de Turin de 1706, fait historique dont le souvenir a été consacré par plus d’une chanson populaire: une autre, en dialecte piémontais, a été publiée dans les Canti populari del Piemonte, de Nigra (n° 141). Celle que nous allons donner nous est parvenue de deux directions, chaque version par d’anciennes copies. L’une est tirée d’un cahier du Tour (Chamonix), daté de 1823; elle est précédée de ces mots: Chanson non nouvelle. L’autre vient d’un cahier écrit à Montvalezan-sur-Séez (Tarentaise), par Maurice Arpin, du hameau de Hauteville, en 1838. Elles ne présentent entre elles que de menues différences.

LE SIÈGE DE TURIN

Table des matières

«Bonjour, Turin, que faites vous?

L’armée de France approche.

Vous avez l’air tout à fait doux;

Ne fait’ point la farouche.

Vous êt’s aimée comme un bijou

Du roi de France;

Sera-ce pas de votre goût

De changer de cadence?

— Pour moi, j’ai toujours reconnu

Son altesse royale,

Car c’est un prince résolu,

De valeur sans égale.

Il est souverain et puissant

Et de grande prudence;

Je me battrai jusqu’à la mort

Contre le roi de France.

— Ne craignez pas, tous mes enfants,

Soldats et capitaines,

Car Turin est beaucoup charmant

Pour soulager nos peines

La garnison qui est dedans

Il n’y aura pas de reste:

Nous les ferons tous prisonniers

Le gouverneur en tête.

— Si vous n’avez jamais vu l’enfer,

Cette prison horrible,

Ce que je vais vous faire voir

Vous paraîtra fort terrible.

La foudre je vous ferai voir

Et aussi le tonnerre;

Je ferai trembler le plus fier,

Ceux qui me font la guerre.

— A l’assaut nous faudra monter,

Puisque la brèche est faite:

Prenez courage, grenadiers;

Avancez à la tête!

La citadelle est à nous

Sans tarder davantage.

Dites, belle, à quoi pensez-vous?

N’est-il pas grand dommage?

— Retirez-vous, Français, Espagnols,

Le Prince Eugène avance.

Par le chemin de Pignerol

Sauvez-vous en diligence.

Voici ces braves Allemands,

Ces gens de grand courage

Qui vous feront tous battre aux champs:

Vous faut plier bagage.

Drapeaux volants, mèche allumée,

Canons, bombe et

Cent mille hommes sur le pavé

Autour des palissades.

Les mines ils ont fait partir

Avec un bruit terrible,

Cent mille hommes y ont péri

Mon Dieu! est-il possible?

Que dira-t-on dedans Paris

Et même dans Versailles

De voir tant de Français rôtis

Autour de nos murailles?

Quantité de munitions

Et même de bagages

Soixante mortiers et cent canons

Voilà un bel avantage!

Roi de France, qu’en direz-vous

De la funeste nouvelle?

Que votre armée ait abandonné

Cette forte citadelle?

La faute est à ce général

Qui a pris la fuite

Il se sauve en déloyal

Mon Dieu! est-il possible?

Belle ville de Turin,

Aussi bien que la citadelle,

Pour les Français, il est certain

Qu’elle leur a servi de poèle.

Regardez-la donc de bien loin

Votre grande folie,

Car votre général Marsin

Il a perdu la vie.

Il est une autre chanson, populaire non-seulement en Savoie, mais encore dans les régions limitrophes de l’autre côté du Rhône, racontant, elle aussi, le siège d’une ville, mais sans que ses versions diverses s’accordent pour nous dire de laquelle il s’agit. J’en ai recueilli trois dans des régions très différentes du département de l’Ain (Foissiat en Bresse, Journans dans le Revermont, et Chézery dans le pays de Gex); M. Ch. Guillon en a donné une quatrième dans ses Chansons populaires de l’Ain; toutes quatre sont d’accord pour rapporter la chanson au siège de Turin. Par contre, si elle a pu être retrouvée en Savoie, c’est, sauf une seule exception, avec des attributions toutes différentes, et même diverses entre elles. Une version, tirée d’un cahier «écrit en 1789 par Pierre Empereur, de Sainte-Foy, » (Haute-Tarentaise), l’intitule: Chanson de la Ville de Besançon lorsque Louis l’a pris, tandis que deux autres, tirées de deux manuscrits de Bessans (se répétant fréquemment l’un l’autre) en font la Prise de Mantoue; et, tandis que la précédente fait remonter l’événement à la jeunesse de Louis XIV, celle-ci fait, presque à chaque couplet, intervenir Bonaparte. Une quatrième version savoyarde, d’Etercy, est la seule qui s’intitule: «la Ville de Turin». Voilà donc un exemple bien significatif du caractère impersonnel de la chanson populaire, tel que non-seulement on ne peut jamais lui désigner un auteur, mais que même on ne peut pas toujours dire à quel fait une chanson historique fait allusion! La vérité est que rien, dans le texte, ne peut nous indiquer de quelle ville il est ici question. Evidemment la version de Bessans, où Bonaparte est le héros principal, est un rajeunissement plus que surabondamment démontré par la présence de la même chanson dans un manuscrit de 1789; mais Turin et Besançon semblent avoir des droits presque équivalents. Aussi bien n’est-il pas besoin d’insister pour montrer que les chansons populaires n’apportent jamais aucune utile contribution à l’histoire, et que leurs mérites sont d’autant plus grands qu’elles empruntent davantage à la seule imagination. Tel est le cas pour celle-ci, dont le ton général est excellent, et très caractéristique de l’esprit populaire. Nous y trouvons cette forme de dialogue entre la ville assiégée et l’assiégeant, rappelant en quelque mesure le débat du moyen-âge, et sous laquelle se présentent presque toutes les chansons de ce genre: plusieurs de celles que nous avons déjà données, d’autres qui suivront dans ce chapitre, sont dans cette forme très heureusement appropriée. Par son allure comme par son aspect, cette chanson nous paraît être un des meilleurs types de la chanson historique française; sa mélodie, à la tonalité archaïque, a un caractère de mélancolie grave qui convient au mieux au sujet.

LA VILLE DE TURIN

Table des matières


1 — La ville de Turin, grand Dieu, qu’elle est jolie!

Elle est jolie, agréable en tout temps:

Le roi la veut absolument.

4 — Le roi fait demander par un de ses gens d’armes:

«Sire, le roi m’a envoyé ici

Si vous voulez vous rendre à lui.

7 — Va t’en dire à ton roi, va t’en dire à ton prince

Tu lui diras qu’nous nous moquons de lui

Autant le jour comme la nuit.»

10 — Le gendarme s’en va, courant à grande course:

«Sire le roi, ils se moquent de vous

Autant la nuit comme le jour.»

13 — Le roi a-t-envoyé canons, artillerie;

Le premier coup que le canon tira,

La ville de Turin trembla.

16 — Les dames du château mir’ la tête aux fenêtres:

«Sire le roi, apaisez vos canons,

Nous vous ferons composition.

19 — Quelle composition, mesdam’, voulez-vous faire?

— Nous vous donn’rons vaillant cent mille écus,

Que vos canons ne ronflent plus.

22 — De vos cent mille écus, oh! nous n’avons que faire

Nous en avons, des écus du Piémont,

Pour faire ronfler nos canons.»

VAR. — V. 1..... n’est-elle pas jolie?

Ou: La ville de Besançon, on dit qu’elle est fort belle.

3..... assurément.

4 Le roi l’envoya prendr’ par deux de ses gendarmes.

7..... à ta reine.

13 Le roi a fait braquer.....

14-15 Toutes les fois que les canons ronflaient,

La ville de Turin tremblait.

16 Les dam’s de Besançon sont dessus les murailles,

18 Avec vous nous composerons.

20 Composition de six cent mille écus

21..... ne tirent plus.

23.... bien plus que la nation.

La série qui va suivre se compose de chansons intéressant plus particulièrement l’histoire du duché de Savoie. Elle a trait aux opérations militaires qui eureut lieu dans le Piémont pendant la guerre de succession d’Autriche, sur laquelle le duc de Savoie, roi de Sardaigne, avait élevé des prétentions. Si la fusillade de Fontenoy a détourné l’attention des autres événements de cette guerre, la chanson a fait son œuvre pour rappeler au peuple de la province des souvenirs qui devaient le toucher. «Voilà des mémoires pour l’histoire de France dont on ne s’aviserait guère chez une autre nation», écrivait Jean-Jacques Rousseau à propos d’un recueil de vaudevilles où l’on trouvait des anecdotes de la Cour et de Paris. C’est aussi au seul point de vue historique que nous rapporterons ces productions locales, lesquelles, il faut l’avouer, sont trop souvent au-dessous du médiocre. Particularité rare, presque unique, nous trouvons dans deux de ces chansons un nom d’auteur, le même (Michelin ou Micholin), et, dans les mêmes poésies, et d’autres encore, des plaisanteries de style tout populaire sur une assiette autour de laquelle tournent les français sans pouvoir y toucher, ce qui accuse entre ces divers morceaux une certaine unité de conception. Serions-nous donc ici en présence de l’œuvre de quelque poète savoyard du XVIIIe siècle, chantant, comme les anciens bardes, la gloire de son maître et seigneur? Il la chante, il est vrai, en vers faux, et plats; quant à sa nature de poète populaire, elle est précisée par cette observation qu’il ne recherche pas la rime, comme faisaient dès longtemps les chansonniers lettrés, mais qu’il a conservé les traditions de l’assonance. En tout cas, ces chansons sont restées dans la mémoire du peuple: sur les quatre qui vont suivre, trois nous sont parvenues par la voie orale, une seulement, la moins intéressante, par des cahiers.

LE SIÈGE DE CONI

Table des matières

I

«J’écris une lettre

Au princ’ de Conti

Pour lui fair’ connaître

Ce que c’est que Coni.

C’est un retranchement

Qui durera longtemps

Avant qu’il en soit pris,

Je vous en avertis.

II

— Je compte de même

Que Coni est fort;

Mais sa beauté suprême

Fait plaindre son sort.

J’ai cent mille homm’en train

Qui disent que Turin

Sera le brandevin

Pour le premier matin.

III

— Prince, à cette affaire

Faites attention!

Car pour faire la guerre

Il faut des munitions.

Pour nourrir vos soldats

Vous aurez d’l’embarras:

Cent mille homm’s en campagne

Pèsent bien sur les bras.

IV

— Mais rien ne me manque

Dedans mon armée,

Car pour la dépense

Elle est très bien réglée.

J’aurais pour deux années

A nourrir les Français,

Aussi ceux de Coni,

Aussi les Piémontais.

V

— L’hiver qui s’avance

Vous obligera

Sans nulle doutance

A quitter tout cela.

La neige et les glaçons

Le froid de la saison

Vous feront bien, Conti,

Abandonner Coni.

VI

— J’ai fait pour le siège

Un chemin couvert

Qui ne craint ni la neige

Ni le froid de l’hiver.

Fusils ni mousquetons

Ni bombes ni canons

Ne m’épouvantent pas

Je vais franchir le pas.

VII

— J’ai fait toutes mes classes

Dedans le latin,

Je vais prendre pour place

La ville de Turin;

C’est là que j’apprendrai

A nous bien retrancher;

Je m’en vais de ce pas

Pour vous décantonner.»

VIII

— Vous me parlez bien rude,

Fort jeune écolier,

Car pour avoir d’étude

Faut se fortifier.

Retournez à Paris

Avec votre Régent,

Car pour avoir Coni

Il faut être savant.

LA PRISE DE GÈNES

Table des matières


Venez au secours, car Gên’est fort malade.

Français vaillants, accourez promptement.

Les Allemands

Y sont devant

Avec une salade

D’un goût si fort

Qui nous donne la mort.

— Braves Génois donnez-vous patience,

Car nous viendrons sitôt que nous pourrons.

Défendez-vous,

Attendez-nous

Et faites résistance;

Nous chasserons

Tous ces vilains Teutons.

Vous, Espagnols, nous voici bien en peine;

Dans nos besoins, vous ne paraissez point.

Pourquoi cela,

Ne venir pas

Pour le secours de Gênes,

Pour faire voir

Que Gên’est aux abois?

Quand vous viendrez, n’aura plus rien à faire:

Les médecins après la mort n’sont rien.

Car pour guérir

Et secourir

Dans un cas nécessaire,

Il faut d’abord

Courir avant la mort.

Que deviendra ce grand monde superbe

Et qu’on appelle Gênes tant renommée?

Présentement,

Assurément

Le roi nous va surprendre;

Les Allemands

En font le changement.

Adieu, adieu, recommandons nos âmes,

Il faut mourir, tous nos bons jours finis.

Tout est perdu;

Encor de plus

Le monde nous en blâme,

Et même encor

On dit que Gên’a tort.

Quand nous avons pris le parti d’Espagne,

Ce grand abus nous a fermé les yeux;

Si nous avions

Tous tenus bon

Pour le roi de Sardaigne,

Nous n’serions pas

Tombés dans l’embarras.

L’on disait bien tout partout par le monde

Que Michelin était mort pour certain.

Ils ont menti,

Car le voici

A quoi il peut répondre:

Il chante encor,

Preuve qu’il n’est pas mort.

LA PRISE DE MIRANDOLE

Table des matières


Noble Mirandole,

Nous voici à cette occasion.

Ne fais point la folle:

Rends-toi sans façon.

Le roi de Sardaigne à présent

Te veut à son commandement.

Reçois, ô frivole,

Ce beau compliment

— Etant pour l’Espagne

Nous ne devons pas recevoir

Le roi de Sardaigne

Qui nous veut avoir,

Vos compliments sont fort bons

Mais avec la force de nos canons

Contre vos attaques

Nous nous défendrons.

— Si tu fais la fière

Cent mille coups tu recevras,

Suivant l’art de la guerre

On t’abîmera.

Tu ne pourras pas résister,

Car voici tous nos bons guerriers

Qui mettront tout par terre

Dans vos quartiers.

— Contre vos menaces

Nous avons de très bons bastions

Pour garder la place

De nos garnisons.

Nous ne craignons point la fureur,

Nous sommes tous des gens de cœur.

Nous voulons de l’Espagne

Soutenir l’honneur.

— Tu ne veux pas te rendre:

Nous allons te faire danser

Un des plus beaux branles

Qu’on puisse jouer.

Canonniers, dépêchez-vous donc

A réveiller ces fanfarons;

Réduisez en cendres

Tous leurs bastillons.

— Grand roi de Sardaigne,

A cette occasion nous voici:

Votr’miséricorde

Nous d’mandons aujourd’hui.

De grâce, apaisez vos canons,

Ayez de nous compassion:

Sous votre puissance

Nous nous soumettons».

Grande réjouissance

Dans la Savoie et le Piémont:

Avec joie on y chante

Partout le Te Deum.

En tout pays l’on chantera:

«Modène et Mirandol’sont pris;

C’est le roi de Sardaigne

Qui les a conquis!»

Grenadiers, pour boire

On dit que vous avez le nom;

Mais pour combattre

On dit que non.

On dit que vous avez été

A la bataille sans tirer

Aucun coup de sabre

Ni de revolver.

Vite, qu’on s’avance

Pour acheter nos chansons:

C’est Victor qui les chante

Au son du violon.

Achetez en z’un’quantité :

Sitôt que vous aurez chanté,

Tous nous irons boire

A votre santé !

Le nom de l’auteur mentionné dans le dernier couplet de la Prise de Gênes se retrouve, avons-nous dit, dans une autre chanson: celle-ci est la seconde du cahier du Tour (commencé en 1794 et continué jusqu’en 1817); elle porte pour date de copie, 1795. Elle est très hostile aux français, dont elle célèbre la défaite. On y retrouve, dans tout son développement, la plaisanterie déjà rencontrée sur l’assiette de salade autour de laquelle les Français se sont brûlé les doigts: allusion au siège d’une ville qui n’est pas désignée dans les chansons. Il suffira, pour en donner une idée, de reproduire les trois derniers couplets. Le chansonnier s’adresse au commandant de l’armée, et conclut ainsi:

Retirez vous, Français, d’alentour de l’assiette:

Renoncez au ragoût,

Car il est chaud pour nous.

L’on vous a fait goûter cette assiette d’herbe;

Une sauce si verde

Vous a tous repoussés

Jusqu’en Briançonnais.

Si vous voulez savoir comment on prend l’assiette,

Faut être matinal

Dans le mois de janvier.

Car vous la trouverez, cette assiette charmante,

Sur une assiette blanche,

Et ne vous brûl’ra pas

Dans cette saison là.

Qui en a composé la chanson de l’assiette?

L’on considère bien

Qu’il sera Micholin,

Pour se rir’ des Français qui croyaient par adresse

Nous enlever l’assiette.

Buvons à la santé

De ceux qui l’ont gardée.

Nous revenons maintenant à une époque plus pacifique. Les guerres ont pris fin entre le roi de France et la maison de Savoie, et des alliances princières consacrent l’union des deux familles. En 1771, la princesse Joséphine de Savoie, fille de Charles Emmanuel III, épousa le comte de Provence, qui fut, quarante-trois ans plus tard, Louis XVIII; deux ans après, sa sœur cadette Marie-Thérèse épousait le comte d’Artois (Charles X). A l’occasion du premier de ces mariages, un poète populaire savoyard composa une complainte sur le départ de la princesse, laquelle, tout en exprimant des sentiments plus ou moins officiels, est restée très populaire: j’en ai recueilli plusieurs versions, par tradition orale, non-seulement en Savoie, mais jusqu’au fond des vallées du Dauphiné. Cette poésie était, en effet, d’autant mieux destinée à la popularité, qu’elle ne fait que paraphraser, sous une forme plus moderne, une très ancienne chanson populaire, répandue dans toutes les provinces de France, et dont j’ai retrouvé plusieurs versions dans les Alpes: celle de la princesse de France mariée à un Anglais. Nul sujet n’est plus apte à frapper l’imagination et la sensibilité du peuple. Le recueil des «Chants populaires du Piémont» du, Comte Nigra donne plusieurs autres chansons analogues par l’esprit comme par la forme et composées pour des mariages de diverses princesses de Savoie: Marie-Louise, qui épousa le roi d’Espagne en 1701; Marie-Adélaïde, fille de Victor Amédée II, qui, mariée en 1697, à l’âge de 11 ans, avec le duc de Bourgogne, fut la mère de Louis XV; Caroline, devenue en 1781 duchesse de Saxe.

LE MARIAGE DE LA PRINCESSE DE SAVOIE

Table des matières


1 Tout en sortant de ma chambre

J’ai le cœur qui me fait mal;

J’ai les jambes qui me tremblent

Sortant du palais royal.

Je pensais entre moi-même

Que jamais j’ n’y rentrerais.

Voyant, ma douleur extrême,

Ma mèr’ vint me consoler,

9 Adieu donc, père-z-et mère,

Aussi mon doux papa grand.

Adieu, mes sœurs et mes frères,

La maison de Carignan.

Adieu, toute la noblesse,

Aussi les dames d’honneur:

Je vous laisse en grand’ tristesse,

Priez pour moi le Seigneur.


17 Vous, dames et religieuses

Qui êtes dans les couvents,

Soyez très dévotieuses,

Priez pour moi le tout puissant.

Priez la Vierge Marie

Qu’ell’ me donne la santé,

Qu’ell’ me conserve la vie,

Le bonheur, aussi la paix.

25 Adieu donc, la Vénerie,

Le château du Vallantin:

Je m’en vais toute marrie

Hors les portes de Turin.

Adieu donc bateau de Vienne,

Et aussi ces jolis lieux;

Je vais coucher à Villène,

Je vous fais là mes adieux.

33 Tout en arrivant à Suze

Vis-à-vis des Capucins,

L’on me présente à boire

Du vin blanc, des biscotins.

Tout’ les troupes sous les armes

Arrangées par bataillons,

Les canons faisant vacarme

A l’entour des Castillons.

41 Quand j’arrive à Novalèse,

C’était beaucoup dans la nuit;

J’avais grand peur de la neige

Pour passer le Mont-Cenis.

J’appréhendais la tourmente,

Qu’y me joue un mauvais tour;

Je me trouvai bien contente

Quand je fus à Lanslebourg.

49 Adieu donc, St-Jean, Aig’belle, Noble vill’ de Chambéry; Je vous annonce la nouvelle Que je vais quitter le pays. Je m’en vais en diligence Jusqu’au Pont de Beauvoisin; Je m’en vais entrer en France Sans m’apercevoir de rien.

57 Ma chanson est bientôt finie;

Vous, messieurs, qui m’écoutez,

Buvez donc, je vous en prie

Tous un coup à ma santé.

Prions tout en abondance

Notre sauveur tout puissant

Que le comte de Provence

Puisse avoir le cœur content.

Trois versions: Cervières (Briançonnais), Bourg-Saint-Maurice (Tarentaise); trouvé dans un manuscrit du Tour (Chamonix, 1811); mentionné dans plusieurs autres localités.

VAR. v. 8 Ma mèr’, me voyant si blême,

Tout d’abord m’a consolé.

10..... mon papa le grand

15 Je m’en vais.....

27...... en grand furie

29 Adieu donc, temple de.....

v. 30 Ce beau feu artificieux;

31 Je m’en vais coucher à Vienne,

32 Faisant mes tristes adieux.

62 Priez la Vierge Marie,

Aussi le Roi Tout-puissant

G3...... de la France.


Nous voici arrivés à la Révolution. La chanson ne saurait nous donner une idée fidèle des sentiments qu’elle inspira aux populations du Dauphiné, qui l’inaugurèrent, ni à celles de la Savoie, qui s’y associèrent dès la première heure. N’oublions pas que la Marseillaise fut connue et chantée par les Savoyards avant de l’être par les Parisiens, et que, en septembre 1792, presque au jour de Valmy, l’armée française étant venue sans coup férir jusque sous les murs de Chambéry fut accueillie par les montagnards au chant du nouvel hymne national. Un français leur répondit, sur le même air, par le couplet suivant:

Savoisiens, peuple paisible,

Va, ne crains rien de nos guerriers.

Le Français est fier, mais sensible,

Il joint l’olive à ses lauriers.

Guerre aux châteaux, paix aux chaumières,

Voilà désormais nos traités;

Loin de conquérir des cités,

Nous cherchons des amis, des frères.

Il nous plaît aussi de rappeler que c’est à la fête donnée à Paris, le 14 octobre de la même année, pour célébrer la première réunion de la Savoie à la France, que fut entendu pour la première fois le couplet des Enfants, de Louis du Bois, dont la popularité s’est maintenue à l’égal de celle du premier et du dernier couplet de Rouget de Lisle . C’est ainsi que la Savoie fut associée sans s’en douter à la constitution et à la vulgarisation du chant national français.

Cependant, la tradition populaire ne nous a rien laissé de ce temps. En Dauphiné, je ne trouve rien. En Savoie je ne vois à mentionner que deux chansons d’esprit contre-révolutionnaire. La première se rapporte aux projets de guerre de Victor-Amédée III, qui se joignit à la coalition contre la France, — projets d’ailleurs très peu suivis d’effet. Je l’ai trouvée dans le manuscrit du Tour, copiée à la date du 25 avril 1811. Un couplet rappelle encore la plaisanterie de l’assiette que nous avons relevée dans une série précédente, prouvant par sa persistance, que certaines locutions populaires ont la vie dure.

LE DÉPART DES GRENADIERS SAVOYARDS

Table des matières

Brav’s grenadiers, prenons les armes.

Allons, partons d’un grand courage.

Allons sans craindr’ nos ennemis:

Dieu sera toujours notre appui.

Préparons-nous, brave jeunesse,

Car il faut quitter nos maîtresses

Pour aller servir sa Majesté,

Notr’ bon roi Victor Amédée.

Dans la milic’ tout nous appelle:

Partons d’un cœur rempli de zèle,

Et crions tous à haute voix:

Vive la maison de Savoie.

Filles et femm’, cessez vos larmes:

Nous r’viendrons tous remplis de charmes,

Le sabre à côté, cocarde au chapeau,

Nous ressemblerônsdesguerriers nouveaux.

Adieu, Françoise, adieu, Nanette,

Madelon et Claudinette,

Nous allons servir sa Majesté

Notr’ bon roi Victor Amédée.

Major et capitaine en tête,

Aux Français préparons un’ fête:

Nous leur jouerons un rigodon

A grands coups d’ mousquets et d’canon.

Dans le Piémont y a abondance

D’ fusils pour vous jouer la danse,

Bomb’s et boulets, mortiers, canons,

Français, pour vous mettre à la raison.

Et vous, Français, en diligence

Quittez la Savoie, retournez en France,

Quittez la Savoie, unissez au (illisible).

Que le diable vous emporte dans votre pays.

Jamais en Piémont vous n’avez fait conquête:

Pas seulement attaqué l’assiette.

Là vous avez perdu tous vos généraux

Et quantité d’infanterie ettous vos drapeaux.

Tant en Piémont qu’à Fénestrelle,

Tant à Coni comme à la Breunette,

Tant à Coni comme à Turin,

Là vous avez fait triste fin.

Rappelez-vous qu’Alexandrie

Vous l’avez battu’ sans y pouvoir rire;

Vous l’avez pris pour peu de temps,

Mais il vous a fallu battre aux champs.

Ne croyez pas que vos armées

Puissent entrer dans nos vallées:

Nos montagn’ sont des fortifications

Et nos grenadiers ont tous des canons.

Le composeur, d’un grand courage,

Nous invite à faire un grand carnage

Contre ces orgueilleux François:

Vive la maison de Savoye!

Accueillie au début avec enthousiasme, la Révolution perdit bientôt un grand nombre de partisans dans les pays où dominait l’influence cléricale. La chanson suivante nous apporte un écho de cet état d’esprit. J’en ai trouvé deux versions, l’une dans le manuscrit du Tour, à la date de 1812, l’autre dans la tradition orale, à Séez. L’air qui m’a été chanté, dont j’ignore l’origine, mais dont l’accent est très rustique, a été appliqué à plusieurs chansons de Savoie et Dauphiné, les unes satiriques, d’autres dans le caractère de la complainte, toutes ayant essentiellement un intérêt local.

COMPLAINTE SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Table des matières


1 Que notr’ sort est malheureux,

Et même triste — et fâcheux,

D’avoir perdu ce bon roi de Sardaigne.

C’est douloureux pour nous: ô le triste esclavage!

5 Les Français n’ont guèr’ tardé

De nous venir visiter,

En nous faisant de si belles promesses,

Mais ce sont des filous, des brigands et des traitres.

9 Etant maîtr’ de la Savoie,

Ils ont bien changé de lois,

En ne voulant ni églises ni prêtres.

Ils nous ont bien trompés par leurs belles promesses.

13 Au pape — ils ont renoncé,

De même à la chrétienté,

En nous disant: Ce n’est que des bêtises

De croire fermement à tous ces gens d’église.

17 Pauvres prêtres, sans tarder,

Vite il fallut décamper

Et s’en aller dans un lieu d’assurance

A cause du serment que demandait la France.

21 De leurs biens s’sont emparés,

Croyant même les garder

Et s’en rendant comme propriétaires,

Ils les ont affermés pour deux ou trois années.

25 Puis après les ont vendus

Pour manger l’argent, ces goulus.

S’il plait à Dieu, ils n’y gagneront guère:

Nos prêtres reviendront et reprendront leurs terres.

29 Des églis’ ont fait des forts,

Des magasins, des hôpitaux,

En profanant Jésus-Christ et son temple

Le poignard à la main pour lui faire vengeance.

33 Nos vas’s sacrés ont demandé,

Il les a bien fallu donner.

Ils en ont fait une bouffonnerie,

Même buvant du vin dedans plusieurs calices.

37 Beaucoup d’imag’s ont brûlé

Et beaucoup de livres sacrés.

Pouvaient-ils donc en faire davantage

Pour abolir la loi, ces pauvres misérables?

41 Les reliques ils ont foulées

En profanant l’ saint nom de Dieu,

En se raillant de nos divins mystères,

Même de Jésus-Christ et de sa Sainte Mère.

45 Le saint chrême ils ont profané,

Aussi bien que l’huile sacrée:

Ces inhumains, ils en graissaient leurs bottes.

Ils mériteraient bien que Satan les emporte!

49 Ils ont fait abattr’ les clochers

Des villes et communautés.

L’on en faisait des massacres terribles.

Que feraient-ils de plus pour nous être nuisibles?

53 Beaucoup de vach’s ont mangé,

Même pillé et brûlé,


Rendant beaucoup de monde à la misère,

Et eux s’en riant et faisant bonne chère.

57 L’emprunt forcé ils ont demandé :

Vite il a fallu donner.

Il a fallu compter des millions, des milliasses,

Les pauvres paysans réduits à la besace.

61 Les assignats ils ont créé,

En croyant les fair’passer

Comme l’argent qui est bon et valable:

Ils les ont retirés comme pour rien qui vaille.

65 Vous, garçons, sans rémission

Faut partir pour la nation

Vous en aller du côté de l’Espagne

Pour vous faire égorger, ah! pauvres misérables.

69 Ils ont promis la liberté

Et encor l’égalité :

Oh! par ma foi, ce n’est ni l’un ni l’autre,

Mais ce serait plutôt quelques cruels désordres!

73 Puis après, ces orgueilleux,

Ne voulant rien au-dessus d’eux,

Ils ont tranché la tête à leur monarque,

Disant: «Tu n’iras plus courir en Allemagne».

77 Ce n’est pas la Convention

Qui cause tous ces carillons,

Ce sont plutôt des citoyens infâmes

Qui ont fait tout celà pour causer des alarmes.

81 Prions le divin sauveur

Qu’il nous préserv’ de ces malheurs.

Sont nos pêchés qui demandent vengeance:

Hélas, pauvres pêcheurs, faisons tous pénitence.

85 Qui a composé la chanson?

On n’en peut savoir le nom,

Etant un soir couché dans une grange

Ne pouvant pas dormir, trouvant la nuit trop grande.

VAR. — V. 4. C’est douloureux pour nous d’être dans l’esclavage.

13 Voilà ces inhumains de leurs belles promesses.

29...... des fours

35 L’on en faisait des massacres terribles.

48..... que Grimot (?) les emporte!

49 A partir d’ici, les couplets se succèdent dans un ordre différent dans les deux versions. Nous avons adopté l’ordre de la version de Séez, qui nous a paru plus logique.

73-76 Ce couplet manque dans le manuscrit du Tour.

Quelques chansons patoises dans le même esprit ont été composées dans le Dauphiné, la plupart par des curés: tel un Dialogo entre deu comare, Charlota et Janneton, que j’ai lu dans un des recueils factices de la Bibliothèque de Grenoble. Les Canti popolari del Piemonte du Comte Nigra donnent aussi une chanson sur les jacobins de Turin. Il me paraît peu nécessaire de reproduire cette littérature.

Voici maintenant une véritable chanson historique, se rapportant à un événement de la Révolution qui, en raison du voisinage, dût avoir un retentissement considérable en Savoie et Dauphiné : le siège de Lyon en 1793. J’en ai retrouvé deux versions en Savoie, l’une à Bourg-Saint-Maurice (chantée par le vieil Amand Duc, et communiquée par J. Favre), l’autre dans un des cahiers de Bessans; antérieurement j’en avais recueilli une autre en Bresse, par tradition orale. Les trois versions sont, à quelques mots près, parfaitement semblables dans les couplets; mais le dernier couplet appartient à la seule version savoyarde: il est d’ailleurs assez incohérent, les Piémontais y intervenant d’une façon tout arbitraire. Quant à la mélodie, elle est évidemment la même dans les deux versions recueillies; mais les différences que ces versions présentent sont caractéristiques, et nous montrent un excellent exemple des variations que peut subir un air en passant de bouche en bouche. Il me paraît intéressant de les donner l’une et l’autre, la mélodie ayant, surtout dans la forme bressane, une ampleur et une envolée qui en font un excellent modèle de chanson lyrique.


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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
780 s. 401 illüstrasyon
ISBN:
4064066305109
Yayıncı:
Telif hakkı:
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