Kitabı oku: «Chansons populaires»

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Julien Tiersot

Chansons populaires

Recueillies dans les Alpes françaises


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066305109

Table des matières

RAPPORT

A MONSIEUR LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE AU SUJET D’UNE ENQUÊTE SUR LES CHANSONS POPULAIRES DES ALPES FRANÇAISES

PRÉFACE

CHAPITRE PREMIER

BERGERONNETTE SAVOYSIENNE

TOUSJOURS DE CELLE ME SOUVYN

LA PÉRONNELLE

CHANSON NOUVELLE DE LA PRINSE DE THARANTAISE

DE SUZE NOUS SOMMES PARTIS.

JACOTIN

ROBIN, ROBIN, RÉVEILLE TOI

LA QUE VOLLYE VOZ DE FARE

ADIEUX A LA MAURIENNE

CHANSON DE LA PRISE DU CHASTEAU-DOUBLE EN DAUPHINÉ

CHANSON NOUVELLE DE LA VILLE DE LA MURE

CANZONETTA ALLA SAVOIARDA SOPRA LA PACE

CHANSON SAVOYARDE SUR L’ESCALADE DE GENÈVE

L’ESCALADE DE GENÈVE

LA CHANSON DU DUC DE SAVOIE

COMPLAINTE DE GUILLAUME D’ORNAGE

LES FEMMES DE GRENOBLE

LE SIÈGE DE TURIN

LA VILLE DE TURIN

LE SIÈGE DE CONI

LA PRISE DE GÈNES

LA PRISE DE MIRANDOLE

LE MARIAGE DE LA PRINCESSE DE SAVOIE

LE DÉPART DES GRENADIERS SAVOYARDS

COMPLAINTE SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

LE SIÈGE DE LYON

L’ENTRÉE DU DUC DE SAVOIE A BONNEVILLE

LE DÉPART DES SOLDATS PIÉMONTAIS

CHAPITRE II

LA COMPLAINTE DE LA PASSION

LE MAUVAIS RICHE

SAINTE CATHERINE

LES TROIS ORPHELINS

LA FEMME AUX SARRASINS

LE RETOUR DU MARI

LA CHANSON DE RENAUD

LA PRINCESSE MARIÉE A UN ANGLAIS

LA FILLE DANS LA TOUR

PERNETTE

LA TRISTE NOCE

LA MORT DE LA MIE

LA MIE RESSUSCITÉE

LA FILLE AUX DRAGONS

LA FIANCÉE LOINTAINE

LA BELLE QUI FAIT LA MORTE

LES TROIS SŒURS

LA FIANCÉE DU SOLDAT

LA MORT DU PORTE ENSEIGNE

LA CHANSON DU DÉSERTEUR

LE RETOUR DU SOLDAT

LA FILLE SOLDAT

LA FILLE SOLDAT

LA FILLE SOLDAT

APPENDICE

COMPLAINTE DU CHAUDRONNIER

COMPLAINTE AU SUJET D’UN HOMME QUI A TUÉ SA FEMME

AUTRE COMPLAINTE D’UN HOMME QUI A TUÉ SA FEMME

LA VENGEANCE DU TRÉPASSÉ

LA BELLE ET LE COMÉDIEN

COMPLAINTE DES CARTES

CHAPITRE III

II. — CHANSONS SATIRIQUES.

L’OCCASION MANQUÉE

L’ENLÈVEMENT EN MER

PETITE MARJOLAINE

LE GARÇON DÉGUISÉ EN FILLE

LE JARDINIER DU COUVENT

LE MATELOT DE BORDEAUX

LE PETIT MARCHAND

CHRISTOPHE

LE MOINE ET LES TROIS FILLES

LE JOLI MOINE

LE CURÉ DE CHEZ NOUS

MARGUERITE ELLE EST MALADE

LES TROIS BONS DROLES

LE GALANT SANS ARGENT

LES TROIS COMMÈRES

LA MARION ET LE BOSSU

LA VIEILLE MARIÉE

LE MARIÉ NOVICE

LA CHANSON DES MENSONGES

APPENDICE

LE PÈRE BACCHUS

L’EAU ET LE VIN

LA PEAU VAUT MIEUX QUE LE RENARD

LE MARGOTON

LES MARGOTONS

CHAPITRE IV

ROSSIGNOLET SAUVAGE

JARDIN D’AMOUR

JARDIN D’AMOUR

JARDIN D’AMOUR

LE MAL D’AMOUR

LA CHANSON DES MÉTAMORPHOSES

TE SOUVIENS-TU, JEANNETTE, MA MIE

LA FILLE AMOUREUSE D’UN SOLDAT

SÉRÉNADES

ROSSIGNOLET DU BOIS JOLI

LES «RÉVEILLEZ»

RÉVEILLEZ-VOUS, BELLE ENDORMIE

LES GARÇONS DE CHEZ NOUS

CE MATIN ME SUIS LEVÉ

UNE GRANDE FOLIE

UN AIR D’AMOUR

OUVREZ, OUVREZ LA PORTE

SÉRÉNADE D’HIVER

LE SENTIMENT DES FILLES

J’AI FAIT L’AMOUR A UNE ROSE

PAYSAN, DONNE-MOI TA FILLE

FILLES A MARIER

BELLE ROSE

LE CHASSEUR ET LA MEUNIÈRE

LE ROSSIGNOL MESSAGER

MESSAGE D’AMOUR

MIE, MA DOUCE MIE!

LE GALANT INDISCRET

LES AMANTS INDIFFÉRENTS

QUERELLE D’AMOUR

DÉPIT AMOUREUX

DÉPIT AMOUREUX

EN REVENANT DE NOCES

PETIT PAPILLON VOLAGE

ADIEUX A LA MAITRESSE

ADIEUX A LA FIANCÉE

LES FILLES SONT COMME LES ROSES

MA MIE EST FIANCÉE!

J’AI PERDU MA MAITRESSE!

CONFIDENCES D’AMANT MALHEUREUX

COMMENT VOULOIR QU’UNE PERSONNE CHANTE?

DIEU D’AMOUR QUE JE SOUFFRE DE PEINES!

EN VIDANT BOUTEILLE

L’AMOUR ET LE VIN

AMOUR ET CABARET

CHAPITRE V

LA FILLE IMPATIENTE DE SE MARIER

LA MÈRE ET LA FILLE

MA MÈRE, JE SUIS EN AGE

LA MAUMARIÉE

LA MAUMARIÉE

LA MAUMARIÉE

LA MAUMARIÉE

LE MAL MARIÉ

LE MAL MARIÉ

LES RÉPLIQUES DE MARION

LE VIEUX MARI

LE BIEN MARIÉ

LES NOCES

CHANSON DE NOCE

SALUT A LA MARIÉE

CHANSON A LA MARIÉE

LA CHANSON DE LA MARIÉE

QU’IL FAIT BON ÊTRE A TABLE

CHAPITRE VI

LA BERGÈRE AUX CHAMPS

IL Y A SIX MOIS QUE C’ÉTAIT LE PRINTEMPS

LA HAUT SUR LA MONTAGNE

LA BAS DANS LA PRAIRIE

LA BERGÈRE ENDORMIE

LA JEUNE SILVIE

JE SENS AUGMENTER MES PEINES

UNE BERGÈRE SOUS UN ORMEAU

LA BERGÈRE GRANDE DAME

LA BERGÈRE SEULETTE

LA BERGÈRE ET LE CHASSEUR

LE PETIT PANIER BLANC

LA BERGÈRE ET LE GALANT

LA BERGÈRE FACILE

LA BERGÈRE A L’ÉPREUVE

QUAND LA BERGÈRE VA-T-EN CHAMP

LA BREBIS SAUVÉE DU LOUP

MON PÈRE AVAIT CINQ CENTS MOUTONS

LA BERGÈRE ET LE COURTISAN

LA BERGÈRE RUSÉE

LA BERGÈRE ET LE GENTILHOMME

I. — LA BERGÈRE ET LE MONSIEUR

II. — LA BERGÈRE ET LE MONSIEUR

III. — LA BERGÈRE ET LE MONSIEUR

APPENDICE

CHAPITRE VII

LE CONSCRIT DE LA RÉPUBLIQUE

CONSCRITS, ENGAGEONS NOS VINGT ANS

LES TROIS CONSCRITS

LE CONSCRIT DÉLAISSÉ

LE BEAU CONSCRIT

LE CONSCRIT INFIDÈLE

LES ADIEUX DU SOLDAT

LE DÉPART POUR LA GUERRE

LES ADIEUX D’UN PILOTE A SA MAITRESSE, PARTANT POUR L’AMÉRIQUE

LE DÉPART POUR LA GUERRE

LE DÉPART POUR LA GUERRE

LE DÉPART POUR LA GUERRE

LE DÉPART POUR LA GUERRE

LE DÉPART POUR LA GUERRE

LE DÉPART POUR LA GUERRE

L’HEUREUSE VIE DU SOLDAT DE SAVOIE

LA TRISTE VIE DU SOLDAT

LES ADIEUX DU SOLDAT LIBÉRÉ

LE RETOUR DU SOLDAT DE NAPOLÉON

APPENDICE

LES CONSCRITS DE SAVOIE

LES CONSCRITS DE SAVOIE

CHANSONS DE CONSCRITS (en patois)

CHAPITRE VIII

CHANSON DE MAI

CHANSON DE MAI

CHANSON DE MAI

LES QUÊTES DE MAI

CHANSON D’AVRIL

CHANSON DE PRINTEMPS

CHANSON DE LA SAINT-JEAN

NOEL DE BESSANS

D’OU VIENS-TU BELLE BERGÈRE

NOEL DE BOURG-SAINT-MAURICE

CHAPITRE IX

CHANSONS DE MOISSON

LE PAUVRE LABOUREUR

LE PAUVRE PAYSAN

LE DÉPART DES COMPAGNONS

CHANSONS DES PETITS RAMONEURS

DIOUGA ZANETTA

LE PETIT SAVOYARD

LA MARMOTTE EN VIE

MARMOTTE

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

I

II

III



RAPPORT

Table des matières

A MONSIEUR LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE AU SUJET D’UNE ENQUÊTE SUR LES CHANSONS POPULAIRES DES ALPES FRANÇAISES

Table des matières

(Savoie et Dauphiné)

MONSIEUR LE MINISTRE,

J’AI l’honneur de vous rendre compte des recherches que j’ai accomplies durant les cinq dernières années dans les Alpes françaises (Savoie et Dauphiné), en vue d’y recueillir les chansons populaires conservées par la tradition, recherches pour lesquelles vous avez bien voulu m’accorder votre bienveillant appui.

Et d’abord, permettez-moi de vous dire que, si j’ai paru tarder longtemps avant de m’acquitter auprès de vous de ce devoir, ce n’est pas que j’aie perdu de vue un seul instant une œuvre à l’exécution de laquelle vous vous étiez intéressé : c’est que la tâche était longue, et exigeait, pour être conduite à parfaite maturité, beaucoup de patience et de temps.

C’est, en effet, à la date du 25 juin 1895 que vous voulûtes bien m’écrire en ces termes:

«Voulant seconder vos intentions, autant qu’il m’est possible, et, en vous accordant mon appui, vous faciliter l’accomplissement de recherches dont j’apprécie l’intérêt, je vous remets, sous ce pli, une lettre par laquelle je vous recommande à la bienveillante sollicitude des Préfets de nos départements du Sud-Est.»

Et c’est encore à la même date que vous signâtes la lettre suivante destinée à m’accréditer auprès de MM. les Préfets de la Savoie, de la Haute-Savoie, de la Drôme, de l’Isère, des Hautes-Alpes, des Basses-Alpes et des Alpes-Maritimes:

«MONSIEUR LE PRÉFET,

«J’ai l’honneur de vous annoncer que M. Julien Tiersot, sous-bibliothécaire au Conservatoire National de musique et de déclamation, se propose de parcourir les communes de votre département en vue de recueillir et de publier les vieilles chansons et les traditions populaires.

«J’apprécie l’intérêt de ces recherches, et M. Tiersot, connu d’ailleurs par des travaux estimés sur cette matière, m’est désigné par de hautes autorités scientifiques et par des traditionnistes distingués comme possédant toutes les qualités désirables pour rapporter de son voyage des résultats excellents.

«En conséquence, j’ai l’honneur de recommander M. Julien Tiersot à votre bienveillante sollicitude, et je vous serais reconnaissant de lui faciliter par tous les moyens en votre pouvoir l’accomplissement de ses travaux.

«Recevez, etc.»

Or, quoique j’eusse consacré à une première exploration la plus grande partie de l’été de cette même année 1895, je me rendis si bien compte que j’étais loin d’avoir embrassé le sujet dans toute son étendue que je résolus de poursuivre mes recherches les années suivantes. A cet effet, j’ai fait plusieurs nouveaux séjours dans les Alpes, jusques et y compris l’année 1900.

Ces déplacements m’étaient particulièrement faciles. Sans être originaire de la région des Alpes françaises, du moins en suis-je voisin, étant né dans le département de l’Ain, que seul le Rhône sépare de l’Isère et des deux Savoies, et y habitant pendant une partie de l’année. Grâce à ce voisinage, j’ai voyagé fréquemment, depuis mon enfance, en Savoie et en Dauphiné. J’y vins pour la première fois en 1868, à l’occasion d’une fête musicale qui eut lieu à Grenoble sous la présidence de Berlioz, journée qui fut la dernière où l’illustre maître dauphinois (mort six mois plus tard) parut en public. Je dois avouer que je n’y venais pas encore pour recueillir des chansons populaires, et que, si par hasard j’en entendis, je ne songeai point à en tirer de grandes conséquences pour l’avenir! Mais de nombreux voyages, plus récents, me fournirent l’occasion d’observer les mœurs et les coutumes du pays. En 1889, ayant été nommé lieutenant dans l’infanterie territoriale, je fus affecté au régiment d’Annecy. J’accomplis en cette ville plusieurs périodes d’instruction; je fis les grandes manœuvres à travers les vallées et les massifs de la Savoie, vivant dans le milieu essentiellement populaire des montagnards appelés à remplir en même temps que moi le devoir militaire, fort bien placé, par là même, pour écouter leur langage et noter leurs chants.

Après plusieurs séjours, durant lesquels j’avais commencé, au hasard, quelques recherches, j’acquis la certitude qu’une enquête bien conduite sur les traditions et les chansons populaires de ce pays donnerait des résultats intéressants et inédits.

Ce fut alors que je résolus de demander votre appui, afin de me rendre possible l’accomplissement de la tâche.

Cet appui, Monsieur le Ministre, m’était en effet nécessaire. J’avais une suffisante expérience de ces sortes d’enquêtes pour savoir que, me présentant seul, j’aurais échoué. Car ici je me heurtais à un ordre de difficultés que les autres chercheurs ne connaissent pas. L’archéologue, le botaniste, le minéralogiste n’ont qu’à marcher et ouvrir les yeux: le monument, la plante, la pierre se présenteront d’eux-mêmes; leur plus grande peine sera de fouiller sous les broussailles ou de creuser le sol: la terre ne leur résistera pas. Pour la chanson, c’est autre chose; elle ne se laisse pas surprendre si facilement, car ce n’est pas la nature inerte qui la garde: c’est l’homme même, et nous savons combien jalousement l’homme, le paysan surtout, tient à conserver ses secrets.

Le premier soin du collectionneur de chansons populaires doit donc être de chercher à apprivoiser, en quelque sorte, l’habitant, et à lui inspirer confiance. Pour cela, le meilleur moyen est de se présenter sous les auspices de personnes qui connaissent ses mœurs et savent lui parler son langage. Je puis ajouter qu’en général le paysan a le respect de l’autorité, et que, sauf exception, le seul fait de venir à lui de la part du Préfet ou du Ministre le prédispose favorablement. Votre recommandation, répondant à cette double nécessité, devait donc être d’un effet décisif, puisqu’elle me permettait d’abord d’entrer en relations avec les habitants les plus notables et les mieux en situation pour me faire pénétrer dans l’intimité du pays, et que d’autre part, grâce à leurs bons offices, je me trouvais partout comme chargé d’une mission reconnue pour intéresser l’art et l’histoire de ceux mêmes au concours de qui je devais faire le plus directement appel.

Avant de vous faire connaître en détail le résultat de mes travaux, laissez-moi vous rappeler que l’appui que vous leur avez accordé n’est pas le premier témoignage d’intérêt que le Ministère de l’Instruction publique ait donné aux études concernant la chanson populaire. Aucun folk-loriste n’a oublié qu’il y a bientôt cinquante ans — c’était du temps de la seconde République — le même Ministère décida qu’une vaste enquête serait entreprise par toute la France pour rechercher les chansons conservées par la tradition orale. Les résultats de cette tentative ne furent pas complètement satisfaisants, et cela ne saurait surprendre personne: il est certain qu’à cette époque les travaux en une matière si nouvelle n’étaient pas assez avancés pour qu’on pût raisonnablement espérer d’arriver du premier coup à une solution définitive. Mais, depuis lors, bien des recherches de détail ont été accomplies, qui ont fait grandement avancer l’étude de la Chanson populaire française, et ont témoigné avec évidence de son intérêt. Encore reste-t-il beaucoup à glaner aujourd’hui, tandis que, d’autre part, il faut que l’étude soit complète et définitive avant qu’on en puisse tirer toutes les conséquences qu’elle renferme, soit au point de vue de la philologie, soit des mœurs nationales, ou bien de l’histoire locale, de celle de la poésie, de la musique, etc.

Ce qui m’a déterminé particulièrement à entreprendre ce travail, c’est l’observation que voici: tandis que les provinces de l’ouest de la France, Normandie, Bretagne, Vendée, Poitou, Saintonge, Angoumois, etc. ont été fort explorées et qu’il existe pour elles de nombreux et souvent remarquables recueils de chansons populaires, rien d’analogue n’avait été tenté dans cette vaste région du Sud-Est où la nature est si magnifique et la population si grandement digne d’intérêt. C’était une lacune qu’il fallait combler: j’ai voulu apporter ma pierre à l’édifice, aider à compléter le tableau d’ensemble, — heureux si cette nouvelle contribution se trouvait être jugée de quelque utilité et de quelque intérêt.

Je ne m’astreindrai pas, dans le récit de mes explorations successives, à suivre l’ordre des dates auxquelles j’ai parcouru les diverses régions de la Savoie et du Dauphiné. Qu’il me suffise de dire que mon principal voyage fut celui de 1895, durant lequel je visitai, outre les chefs-lieux des quatre départements de la Savoie, la Haute-Savoie, Isère et Hautes-Alpes, les régions suivantes: Faucigny (jusqu’au fond de la vallée de Chamonix), Tarentaise, vallée du Grésivaudan, Oisans, Trièves, et le Briançonnais, avec ses vallées latérales de Névache, de Cervières, et l’importante région du Queyras.

Dans ce premier voyage, le Dauphiné fut donc plus particulièrement l’objet de mon attention. Dans les années suivantes, je m’attachai à connaître plus à fond les principales parties de la Savoie; je fis plusieurs voyages dans la Maurienne, puis jusqu’au fond de la vallée du Giffre (Samoëns et Sixt), enfin je poursuivis mon enquête auprès des personnalités compétentes d’Annecy, Chambéry, et autres localités voisines de ces villes.

Antérieurement, j’avais recueilli quelques chansons, tout au moins quelques renseignements sur les traditions et chansons populaires, dans le Genevois (Saint-Julien), le Chablais (Thonon) et la haute vallée de la Romanche (la Grave). J’avais aussi reçu d’importantes communications du Vercors et de certaines autres parties du département de la Drôme. D’autres communications, provoquées par ma présence et mes recherches personnelles, me vinrent encore du Champsaur, de la région d’Aspres-lès-Veynes (vallée du Buech) et du haut Diois (partie supérieure du cours de la Drôme).

Enfin j’ai étudié tous les écrits qui m’ont été signalés comme concernant mon sujet dans la région qui faisait l’objet de mes recherches.

Par ce rapide aperçu, vous pouvez vous rendre compte de la zone exacte dans laquelle je me suis tenu. Cette zone est limitée: au nord par le lac Léman; à l’ouest, par la ligne du chemin de fer de Genève à Annecy, Chambéry, Grenoble, Aspres-lès-Veynes; au sud, par la ligne qui va de cette dernière station à Gap; Embrun, Mont-Dauphin et la vallée du Queyras, jusqu’à Saint-Véran; à l’est, par la ligne de faîte des Alpes formant la frontière entre la France et l’Italie ou la Suisse. Quelques légères pointes ont été poussées un peu en dehors de la limite ouest, cela plutôt du fait de mes correspondants que de moi-même.

J’ai donc limité mon exploration à la partie la plus élevée des Alpes françaises, me tenant de préférence le plus près possible des frontières, dont j’ai visité toutes les vallées avec le plus grand soin, pensant avec raison que c’est dans les hameaux les plus reculés que les vieux usages ont été le mieux conservés.

Enfin, bien que la région des Alpes françaises comprenne encore deux départements, Basses-Alpes et Alpes-Maritimes, je les ai tenus en dehors de mon cercle d’exploration, par la raison que ces départements appartiennent à la Provence, et que la notation des textes poétiques que la tradition y a maintenus eût exigé, au point de vue de la langue, une compétence particulière qui n’est pas la mienne. Déjà mes recherches faites aux environs de Gap et dans le sud de l’Isère (Trièves) ont suffi pour me révéler une influence provençale bien caractérisée.

C’est d’ailleurs dans les Basses-Alpes, à Manosque, qu’a été compilé le principal recueil que nous possédions des chansons populaires de la Provence, celui que Damase Arbaud a publié dès 1862, et qui, soit dit en passant, attend encore un complément qu’il serait si intéressant, si utile, et si facile de lui donner. Mais, je le répète, ce n’est pas à moi qu’il appartenait de pénétrer sur ce terrain: aussi, sans négliger de noter les idiomes locaux lorsque l’occasion s’en présentait, m’en suis-je tenu principalement aux chansons françaises, d’ailleurs en très grande majorité dans l’ensemble du pays parcouru.

Il me reste à présent, Monsieur le Ministre, à accomplir la principale partie de ma tâche, qui consiste à vous rendre compte du détail de mes recherches et de leur résultat général.

Ma manière de procéder fut simple, et je m’y conformai dès le premier jour.

Chambéry fut le premier point où je touchai.

Je me rendis chez M. le Préfet de la Savoie, et lui fis part de l’objet de ma démarche. Il me mit tout aussitôt en communication avec M. l’Inspecteur d’Académie Gilles, en le priant de m’indiquer, s’il y avait lieu, ceux des membres du personnel enseignant du département qui, par leurs capacités reconnues, pouvaient être désignés comme capables de m’aider utilement. Cette méthode était parfaitement conforme avec les premières traditions établies pour la recherche des chansons populaires. C’est en effet au corps enseignant de toute la France que le Ministre de l’Instruction publique Hippolyte Fortoul s’était adressé directement lorsqu’il prescrivit l’enquête à laquelle je faisais allusion tout à l’heure. M. l’Inspecteur Gilles (aujourd’hui Inspecteur général de l’Enseignement primaire, et un des meilleurs amis de la musique à l’école) me donna les noms de plusieurs instituteurs et institutrices en fonctions dans diverses parties du département. Plusieurs d’entre eux m’adressèrent d’intéressantes communications: je les mentionnerai en détail tout à l’heure. M. le Préfet et M. l’Inspecteur d’Académie eurent aussi la bienveillance de me faire connaître quelques personnes de la ville qu’ils pensaient devoir s’intéresser à mes recherches; mais ici le résultat fut moins favorable. Il faut en effet avouer, et je le dis une fois pour toutes, que, sauf de très rares exceptions, je n’ai trouvé aucun concours efficace parmi les habitants des villes, tout particulièrement chez les musiciens professionnels: ceux-ci, en général, ignorent profondément tout ce qui a trait aux traditions populaires des pays au sein desquels ils vivent, et même je soupçonne qu’ils professent au fond du cœur, à leur égard, le plus parfait dédain.

Mais voici que précisément, dès la seconde étape, je vais trouver une de ces «rares exceptions» dont j’ai reconnu l’existence. Après Chambéry, j’allai à Annecy où je retrouvai un artiste qui m’était bien connu, M. Jean Ritz, compositeur de musique. Dès 1893, c’est-à-dire deux ans avant que j’entreprisse résolument mon enquête, il m’avait, sur ma demande, envoyé les paroles et la musique de dix-huit chansons recueillies par lui dans l’arrondissement d’Annecy: il voulut bien m’aider à continuer les recherches sur place, et d’abord vint m’accompagner dans la visite que je fis à M. le Préfet de la Haute-Savoie ainsi qu’à M. l’Inspecteur d’Académie. Celui-ci, procédant d’une façon quelque peu différente de son collègue du département voisin, mais toujours d’après les mêmes principes, inséra dans le BULLETIN ACADÉMIQUE de la Haute-Savoie une note dans laquelle il recommandait aux instituteurs et institutrices de noter les chansons populaires qu’ils pourraient recueillir dans leurs résidences et de les adresser à son bureau d’Inspection; M. Ritz était chargé de centraliser les documents. Je dois ajouter que, dans son impatience à révéler au public des trésors si longtemps cachés, M. Ritz ne prit pas le temps de me communiquer le résultat de recherches faites à ma demande, mais que, dès la fin de 1895, il entreprit de publier dans la REVUE SAVOISIENNE les CHANSONS POPULAIRES DE LA HAUTE-SAVOIE.

«Nous faciliterons ainsi, disait-il dans une préface (qui a disparu du tirage à part) la tâche de M. Tiersot, chargé officiellement, depuis le mois d’août dernier, de recueillir les chansons populaires de la Savoie et du Dauphiné.» (REVUE SAVOISIENNE, 1895, p. 331.)

L’ensemble de cette publication représente soixante-quatre chansons (dont les dix-huit premières sont celles qui m’avaient été envoyées en 1893), la plupart avec musique; elles pourront être utilisées pour des confrontations avec les textes que j’ai recueillis moi-même.

Dans la même ville d’Annecy, j’ai consulté encore M. Aimé Constantin, lequel m’a fourni d’utiles renseignements sur les chansons patoises, qu’il a fort étudiées.

Mais ce qu’Annecy m’a fourni de plus précieux, c’est l’ancienne collection de la REVUE SAVOISIENNE, organe périodique de la Société Florimontane, la plus vieille Académie de France. Là, de 1864 jusqu’en 1870, a été publiée, par M. Alph. Despine, une longue et fort intéressante étude intitulée: RECHERCHES SUR LES POÉSIES EN DIALECTE SAVOYARD: c’est le document le plus intéressant, à coup sûr, qui ait été publié jusqu’à ce jour, dans toutes les Alpes françaises, sur la poésie populaire. Il m’aidera grandement à compléter certaines chansons dont j’ai recueilli les mélodies sans avoir pu toujours m’en procurer les textes complets.

Après avoir, dans ces deux chefs-lieux, accompli les visites et formalités nécessaires, je commençai mon action personnelle.

Je me rendis d’abord à Bonneville, où un de mes collègues de la Société des Traditions populaires, M. Ad. Oudin, m’avait adressé à M. Morel-Frédel, président du Conseil d’arrondissement. Celui-ci, assisté de son fils ainsi que de MM. J. Mouchet et Pachtod, me fit connaître plusieurs habitants de la ville et des environs sachant des chansons: les nommés Fanny Roux (une vieille femme de plus de quatre-vingt-dix ans), Veuve Gros, Marie Gantin, Pierre Gantin dit Pallot, Paccard Pierre et Moenne Loccoz dit Mayabet. Ils me conduisirent aussi au village voisin, Ayse, célèbre par ses vins blancs, où je fis chanter une autre vieille femme, Josette Monnet. En outre, je trouvai dans un cahier manuscrit du XVIIIe siècle, dont M. Morel-Frédel avait, en ma faveur, obtenu communication d’un habitant de la ville, deux chansons en dialecte, dont une surtout est intéressante.

J’emportai de cette première visite à Bonneville un total de vingt-sept chansons.

Remontant la vallée de l’Arve, je m’arrêtai à Sallanches, où je visitai M. le docteur Bonnefoi. Celui-ci me communiqua des airs de la danse la plus populaire du pays, la MONFÉRINE.

Mais je ne m’attardai guère ici, ayant hâte d’arriver au Mont-Blanc.

A Chamonix, je crus d’abord que je ne trouverais rien. Je vis plusieurs habitants que l’on m’avait désignés comme familiers avec tout ce qui concerne les mœurs du pays: M. Tairraz, ancien maire, vice-président du Club-Alpin Français; M. Simond, notaire, et M. le curé de Chamonix: tous m’assurèrent que l’on ne chantait pas dans la vallée; que les paysans, tout occupés à servir de guides aux touristes, n’avaient pas le temps d’apprendre des chansons. Je ne me tins pourtant pas pour battu. On m’avait donné un dernier nom: M. Charlet-Straton, renommé parmi ceux qui connaissent le plus intimement tous les secrets de la montagne; il habite pendant la belle saison tout au fond de la vallée, entre le village d’Argentière et celui du Tour. Je ne perdis pas mes peines en allant le chercher si loin, car je découvris enfin ce qui m’était resté caché jusqu’alors. Grâce à M. Charlet-Straton, je fus mis en communication avec MM. Ravanel, instituteur aux Frasserans, et Mugnier Clément, au Tour (derniers hameaux avant la montée du col de Balme et la frontière suisse): ceux-ci, cherchant dans leur mémoire, encore très bien meublée, en firent sortir nombre de chants dont je pris note. Mieux encore, Clément Mugnier me communiqua deux vieux cahiers manuscrits, conservés dans sa famille, et dont l’un avait été commencé en 1794, l’autre en 1810. J’y trouvai les paroles de plus de cent chansons anciennes, dont un bon tiers appartenant au genre que je recherchais; et cela eut un double avantage, car, tandis que ces cahiers me fournissaient des textes remontant à une tradition plus que centenaire, d’autre part, en rafraîchissant la mémoire des chanteurs qui les avaient, pour la plupart, entendus dans leur enfance, puis oubliés, ils leur permettaient de retrouver les mélodies, dont je pus ainsi noter un certain nombre, complétant par la musique les chansons dont l’écriture avait seulement conservé les poésies

Je revins donc du fond de la vallée de Chamonix après avoir copié dans les cahiers les textes de vingt-sept chansons, pris des notes sur plusieurs autres, enfin recueilli oralement quinze chansons avec les mélodies.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
780 s. 401 illüstrasyon
ISBN:
4064066305109
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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