Kitabı oku: «Le mentor vertueux, moraliste et bienfaisant»
Laurent-Pierre Bérenger
Le mentor vertueux, moraliste et bienfaisant, ou Choix de faits mémorables, d'anecdotes intéressantes, d'entretiens moraux, de lettres et de descriptions propres à inspirer le goût des choses honnêtes et à former le style et le langage des jeunes gens (Edition revue et corrigée)

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066336561
Table des matières
AVERTISSEMENT.
LE MÉDECIN D’ALEXANDRE.
DAMON ET PYTHIAS.
HISTOIRE D’ABDOLONYME.
SOLON ET CRÉSUS.
LE JEUNE CYRUS.
LES DIGNES RIVAUX.
LE TYRAN POÈTE.
LE PRÉCEPTEUR PERFIDE.
MORT COURAGEUSE DE THÉOXÈNE.
LES DEUX AMIS GRECS.
CHÉLONIDE ÉPOUSE ET FILLE.
L’AMI A TOUTE ÉPREUVE.
LA VENGEANCE D’UNE GRANDE AME.
LE TRIOMPHE DE L’AMITIÉ.
LA FILLE DE CATON.
ARTIFICE MALHONNÊTE DE PITHIUS.
CLÉMENCE D’AUGUSTE.
PRÉCIS DE LA VIE D’AGRICOLA.
ÉPONINE ET SABINUS,
ANECDOTE SUR TURENNE.
L’ÉCUEIL DE L’AMITIÉ POSTICHE.
ANECDOTE ANGLAISE.
LE PORTIER GÉNÉREUX.
LES DEUX AMIS ANGLAIS.
HÉROISME D’UNE REINE.
TRAIT DE JUSTICE.
LES SUITES DE L’INDISCRÉTION.
LE MONARQUE CHINOIS.
TRAIT TIRÉ DE L’HISTOIRE DES ARABES.
LE MAURE ET L’ESPAGNOL.
L’HÉROISME HÉRÉDITAIRE.
SAINT BASILE ET SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE,
TRAIT HÉROIQUE.
TRAIT D’AMOUR FRATERNEL,
APOLOGUE ALLEMAND.
JUGEMENT MÉMORABLE.
EXEMPLE CÉLÈBRE D’AMOUR FILIAL.
LE BON FILS,
ANECDOTE SUR CATINAT,
NOUVELLE INSTITUTION.
ANECDOTE SUR M. ROLLIN.
FAIT ARRIVÉ ANIMES.
SAINVAL ET GERVAIS,
LE GENTILHOMME GÉNÉREUX.
LE CADET GÉNÉREUX.
ANECDOTE SUR LE DUEL ET LES DUELLISTES.
ANECDOTE.
ANECDOTE RACONTÉE PAR R...
MIFFLIN.
LETTRE DE M. BÉRENGER.
ANECDOTE PERSANE.
TRAIT CHARMANT.
BEAU TRAIT DE GÉNÉROSITÉ.
Lettre à M. l’Abbé DE FONTENAY, auteur du Journal de France.
BEAUX TRAITS DE BOILEAU.
LE REVENANT.
L’ÉCOLIER GÉNÉREUX.
BELLE ACTION DE PÉLISSON.
LA PASSION DU JEU.
TRAIT TOUCHANT.
LE BON FILS.
PETIT ÉVÉNEMENT QUI FAIT HONNEUR AU MAITRE ET A SES DISCIPLES.
ANECDOTE TOUCHANTE.
L’ENFANT GATÉ.
TRAIT DE LA JEUNESSE DE TURENNE.
TRAIT QUI N’A PAS BESOIN D’ÉLOGES.
LE JEUNE ÉLÈVE BIENFAISANT.
LE JEUNE HOMME CHARITABLE.
ANECDOTE RUSSE.
LA FORCE DU SENTIMENT.
ANECDOTE
LES GRENADIERS FRANCAIS,
LE LABOUREUR GÉNÉREUX,
LETTRE
ANECDOTES EXTRAITES D’OUVRAGES NOUVEAUX.
LE FORGERON.
DIALOGUE
L’ARTISAN BIENFAITEUR.
BELLE VENGEANCE D’UN JEUNE SOLDAT.
NOBLE ET TOUCHANT PROCÉDÉ D’UNE FEMME DE CHAMBRE.
JACINTHE.
LOUIS GILLET.
TRAIT DE L’HISTOIRE ANCIENNE.
LES JEUNES GENS ET LE MENDIANT.
LE VERTUEUX DOMESTIQUE.
BLONDIN,
ANECDOTE D’UN SOLDAT RECONNAISSANT.
HUMANITÉ DES ANGLAIS.
ANECDOTE ANGLAISE.
LA PAUVRE GRIVE.
LE VIEILLARD PARALYTIQUE DE CANTORBÉRY.
CLOTILDE.
MARTIN, OU L’EMPLOI DU TEMPS.
CONVERSATION
ANECDOTE.
ROBERT,
RUYTER,
TRAIT ANTIQUE.
LES FRÈRES ARRAGON,
GEMINUS ET GEMELLUS,
L’INCONSTANT.
DE LA BONTÉ.
CONSEILS
CONSIDÉRATIONS SUR L’AMOUR DE LA GLOIRE.
EXEMPLE FRAPPANT
JEANNOT ET COLIN.
LA BIENFAISANCE.
HISTOIRE D’UN PEUPLE
LA MAUVAISE MÈRE ET LE BON FILS.
LETTRE A UN JEUNE PROFESSEUR.
SUITE DE LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
L’ARCHEVÊQUE D’AUCH.
AVERTISSEMENT.
Table des matières
ON ne saurait trop multiplier les recueils de ce genre; ils forment une espèce de contre-poids à la dégradation flétrissante que l’égoïsme imprime à notre siècle. Le succès qu’ont obtenu la Morale en action, l’École du bonheur, les Annales de la vertu, les Étrennes de la vertu, les Vertus du peuple, etc., etc., doit être plus flatteur pour les estimables auteurs de ces collections, que les fleurs éphémères, et trop souvent avilies, des couronnes académiques. Ces livres, lorsqu’ils sont donnés en prix dans les écoles publiques de la ville et de la province, descendent dans l’humble atelier du pauvre et de l’artisan: là, ils deviennent souvent les délices journalières de toute une famille que la lecture de ces beaux traits instruit, touche, ravit et dispose à la vertu. C’est en cultivant, par de bonnes lectures et par de nobles entretiens, la délicatesse du sens moral, qu’on développe, qu’on exalte cette précieuse sensibilité, le plus bel apanage de l’homme, et sans laquelle la raison serait bien triste, bien froide, et rarement utile à nos semblables. Quelle vive émulation d’égaler ses modèles ne sent-on pas en soi, lorsqu’on vient devoir représenter ces drames bienfaisans dont nos anecdotes vertueuses ont fourni les sujets! Quelles douces larmes ne verse-t-on pas au Bienfait anonyme à l’Habitant de la Guadeloupe, aux Trois Fermiers, à l’Honnête Étourdi, à l’Honnête Criminel, à l’Enfant trouvé, etc., etc. Mais le peuple, mais les enfans, qu’il importe surtout d’instruire quand on veut régénérer les mœurs d’une nation, n’assistent pas à ces représentations. Il n’y a que les livres, et les livres peu chers, qui puissent leur offrir les modèles qu’ils doivent imiter. Pourquoi les maires de commune, pourquoi les chefs des écoles de la campagne ne répandent-ils pas avec profusion ces recueils d’anecdotes, tous si bien faits pour prêcher sans ennui, et ramener, par l’exemple, le goût et la pratique des choses honnêtes, c’est-à-dire les bonnes mœurs? On a formé çà et là, dans les villages, des dépôts de remèdes gratuits pour les pauvres habitans des campagnes, il faudrait établir dans toutes les maisons communes, et chez tous les curés, des dépôts de bons livres, pour propager les instructions élémentaires de la morale et de l’économie rustique, et l’histoire des découvertes utiles. Il faudrait que les pasteurs ne dédaignassent pas d’annoncer en chaire des choses qui n’ont rien de profane, quand elles servent à répandre des vérités. Moins le peuple aura d’ignorance et de préjugés, plus il sera heureux; et rapprocher les hommes de ce bonheur tant cherché, n’est-ce pas la plus belle, la plus divine des fonctions des ministres de nos autels?
Ce recueil est divisé en trois parties. Dans la première, on a réuni les beaux traits de l’histoire ancienne. La seconde renferme une foule d’anecdotes connues, mais est composée presque uniquement de traits où les jeunes gens sont acteurs. Des contes moraux, ou des entretiens relatifs à l’éducation, terminent ce choix, qui, par la réputation des auteurs que nous avons mis à contribution, annonce qu’on peut les proposer pour modèles aux jeunes étudians. Toute cette élite de faits mémorables, d’anecdotes instructives, et de brillantes descriptions, nous parait propre à faire aimer la vertu, et à for mer la jeunesse dans l’art de la narration; elle convient surtout spécialement aux écoliers de seconde et de rhétorique, qui commencent à exercer leur plume dans la langue nationale, c’est-à-dire dans la langue qu’il leur importe essentiellement de savoir, puisque c’est dans celle-là qu’on parle et qu’on écrit, qu’on plaide; en un mot, puisque nous sommes Français, et non Romains ou Athéniens.
LE MÉDECIN D’ALEXANDRE.
Table des matières
ALEXANDRE-LE-GRAND, poursuivant l’armée de Darius par la Cilicie, se rendit maître de la ville de Tarse, au travers de laquelle on voyait passer le Cydne, rivière moins renommée pour la grandeur de son canal que pour la beauté de ses eaux, qui sont extrêmement claires, mais aussi extrêmement froides, à cause de l’ombrage dont ses rives sont couvertes. On était alors vers la fin de l’été, dont les chaleurs sont très-grandes en Cilicie; c’était encore au plus chaud du jour; et comme le roi arrivait tout couvert de sueur et de poussière, voyant cette eau si claire et si belle, il lui prit envie de s’y baigner. Il n’y fut pas sitôt entré , qu’il se sentit saisi d’un frisson si grand, qu’on crut qu’il allait mourir. On l’emmena dans sa tente, ayant perdu toute connaissance. La consternation fut générale dans tout le camp. Les soldats fondaient tous en larmes; et s’oubliant bientôt eux-mêmes et les malheurs qui les menaçaient, ils ne firent entendre que des regrets et des plaintes de ce que, dans la fleur de sa jeunesse et dans le cours de ses plus grandes prospérités, celui qui était leur roi et leur compagnon tout ensemble, leur était ainsi enlevé et comme arraché d’entre les bras.
Cependant il reprenait ses esprits; et peu à peu revenant à soi, il reconnaissait ceux qui étaient autour de lui, quoique son mal ne semblât s’être relâché qu’en ce qu’il commençait à le sentir. Mais l’esprit était encore plus agité que le corps n’était malade; car il avait reçu la nouvelle que Darius pourrait bientôt arriver. Il ne cessait de se plaindre de sa destinée, qui le livrait sans défense à son ennemi, et lui dérobait une si belle victoire, le réduisant à mourir dans une tente d’une mort. obscure, et bien éloignée de cette gloire qu’il s’était promise. Ayant fait entrer ses confidens et ses médecins: «Vous voyez, mes amis, leur dit-il, dans quelle extrémité pressante la fortune me réduit. Il me semble déjà entendre le bruit des armes ennemies, et voir arriver Darius. Il était sans doute d’intelligence avec ma mauvaise fortune, quand il écrivit à ses satrapes des lettres si pleines de hauteur et de fierté à mon égard. Mais il n’en est pas où il pense, pourvu que l’on me traite à mon gré. L’état de mes affaires ne souffre pas de remèdes lents, ni des médecins timides. Une prompte mort m’est meilleure qu’une guérison tardive. Si les médecins croient avoir quelque ressource pour moi dans leurs remèdes, qu’ils sachent que je ne cherche pas tant à vivre qu’à combattre.»
Cette impatience précipités du roi alarmait tout le monde. Les médecins qui savaient qu’on les rendrait responsables de l’événement, n’osaient hasarder un remède violent et extraordinaire, d’autant moins que Darius avait fait publier qu’il donnerait mille talens à quiconque tuerait Alexandre. Philippe, un des médecins d’Alexandre, Arcananien de nation, qui l’ayant toujours servi dès son bas âge, l’aimait tendrement, non-seulement comme son roi, mais comme son nourrisson, s’élevant, par affection pour son maître, au-dessus de toutes les considérations d’une prudence humaine, offrit de lui donner un remède qui ne serait pas fort violent, et qui ne laisserait pas de faire un prompt effet. Il demandait trois jours pour le préparer. A cette offre chacun trembla, excepté celui qui y était le plus intéressé, et que le délai seul de trois jours affligeait, dans l’impatience où il était de paraître à la tête de ses armées.
Sur ces entrefaites, Alexandre reçut une lettre de Parménion, qui était resté en Cappadoce, celui de tous les grands de sa cour en qui il se fiait le plus, par laquelle il lui mandait de se garder de Philippe; que Darius l’avait corrompu, en lui promettant mille talens et sa sœur en mariage. Cette lettre le jeta dans une grande perplexité, ayant tout le temps de peser en lui-même les raisons de craindre et d’espérer qui s’offraient à son esprit. La confiance en un médecin dont il avait connu et éprouvé des sa première enfance le tendre et fidèle attachement, l’emporta bientôt, et dissipa tous ses doutes. Il referma la lettre, et la mit sous son chevet, sans la communiquer à personne.
Le jour venu, Philippe entre avec son remède. Alexandre tirant la lettre de dessous son chevet, la donne à lire à Philippe; en même temps il prend la coupe, et, les yeux attachés sur lui, il. l’avale sans hésiter, et sans témoigner ni le moindre soupçon, ni la moindre-inquiétude. Philippe, en lisant la lettre, avait témoigné plus d’indignation que de surprise et de crainte; et la jetant sur le lit du roi: Seigneur, lui dit-il d’un ton ferme et assuré, votre guérison me justifiera bientôt du parricide dont on m’accuse. La seule grâce que je vous demande, est que vous mettiez votre esprit en repos, et que vous laissiez opérer le remède, sans songer à ces avis que vous ont donnés des serviteurs pleins de zèle à la vérité, mais d’un zèle peu discret, et tout-à-fait hors de saison. Ces paroles ne rassurèrent pas seulement le roi, mais lui remplirent l’âme de joie et d’espérance; et prenant Philippe par la main: Soyez vous-même en repos, lui dit-il, car je vous crois doublement inquiet sur ma guérison et sur votre justification.
Cependant la médecine le travailla de telle sorte, que les accidens qui s’en suivirent fortifièrent l’accusation de Parménion. Le roi perdit la parole, et tomba dans de si grandes syncopes, qu’il n’avait presque plus de pouls, ni d’apparence de vie. Philippe n’oublia rien de ce qui était de son art pour le secourir: et, quand il le vit revenu à lui, il se mit à l’entretenir de choses agréables, lui parlant tantôt de sa mère et de ses sœurs, tantôt de cette grande victoire qui s’avançait à grands pas pour couronner ses premiers triomphes. Enfin la médecine s’étant rendue maîtresse, et ayant répandu dans toutes les veines une vertu salutaire et vivifiante, l’esprit fut le premier à reprendre sa vigueur, et le corps ensuite, beaucoup plus tôt qu’on ne l’avait espéré. Trois jours après il se fit voir à son armée, qui ne pouvait se lasser de le contempler, et qui avait peine à croire ce qu’elle voyait, tant la grandeur du danger l’avait consternée et abattue. Il n’y eut point de caresse qu’elle ne fit au médecin, chacun venant l’embrasser, et lui rendre grâces comme à un Dieu qui avait sauvé la. vie au prince.
COMMENTAIRE PHILOSOPHIQUE DE L’ANECDOTE PRÉCÉDENTE.
L’HISTOIRE n’est pas toujours, comme on le pense communément, à la portée des enfans: voici une anecdote qui Je prouve; c’est R** qui la rapporte dans son Traité de l’éducation. J’étais, dît-il, aller passer quelques jours à la campagne chez une bonne mère de famille, qui prenait grand soin de ses enfans et de leur éducation. Un matin, j’étais présent aux leçons de l’aîné : son gouverneur, qui l’avait très-bien instruit de l’histoire ancienne, reprenant celle d’Alexandre, tomba sur le trait connu du médecin Philippe, qu’on a mis en tableau, et qui sûrement en valait bien la peine. Le gouverneur, homme de mérite, fit, sur l’intrépidité d’Alexandre, plusieurs réflexions qui ne me plurent point: mais j’évitai de le combattre, pour ne pas le décréditer dans l’esprit de son élève. A table, on ne manqua pas, selon la méthode française, de faire beaucoup babiller le petit bonhomme. La vivacité naturelle à son âge, et l’attente d’un applaudissement sûr, lui firent débiter mille sottises, à travers lesquelles partaient de temps en temps quelques mots heureux qui faisaient oublier le reste. Enfin vint l’histoire du médecin Philippe; il la raconta fort nettement et avec beaucoup de grâce. Après l’ordinaire tribut d’éloges qu’exigeait la mère et qu’attendait le fils, on raisonna sur ce qu’il avait dit. Le plus grand nombre blâma la témérité d’Alexandre; quelques-uns, à l’exemple du gouverneur, admiraient sa fermeté , son courage; ce qui me fit comprendre qu’aucun de ceux qui étaient présens ne voyait en quoi consistait là véritable beauté de ce trait. Pour moi, leur dis-je, il me paraît que, s’il y a le moindre courage, la moindre fermeté dans l’action d’Alexandre, elle n’est qu’une extravagance. Alors tout le monde se réunit, et convint que c’était une extravagance. J’allais répondre et m’échauffer, quand une femme, qui était à côté de moi, et qui n’avait pas ouvert la bouche, se pencha vers mon oreille, et me dit tout bas: Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne t’entendront pas. Je la regardai; je fus frappé , et je me tus. Après le dîner, soupçonnant, sur plusieurs indices, que mon jeune docteur n’avait rien compris du tout à l’histoire qu’il avait si bien racontée, je le pris par la main, je fis avec lui un tour de parc; et l’ayant questionné tout à mon aise, je trouvai qu’il admirait plus que personne le courage si vanté d’Alexandre. Mais savez-vous où il voyait ce courage? uniquement dans celui d’avaler, d’un seul trait, un breuvage d’un mauvais goût, sans hésiter, sans marquer la moindre répugnance. Le pauvre enfant, à qui l’on avait fait prendre médecine il n’y avait pas quinze jours, et qui ne l’avait prise qu’avec une peine infinie, en avait encore le déboire à la bouche: la mort, l’empoisonnement ne passaient dans son esprit que pour des sensations désagréables, et il ne concevait pas pour lui d’autre poison que du séné. Cependant il faut avouer que la fermeté du héros avait fait une grande impression sur son jeune cœur; et qu’à la première médecine qu’il lui faudrait avaler, il avait bien résolu d’être un Alexandre. Sans entrer dans des éclaircissemens qui passaient évidemment sa portée, je le confirmai dans ses dispositions louables, et je m’en retournai, riant moi-même de la haute sagesse des pères et des maîtres qui pensent apprendre l’histoire aux enfans. Quelques lecteurs mécontens du tais-toi, Jean-Jacques, demanderont, je le prévois, ce que je trouve enfin de si beau dans l’action d’Alexandre! Infortunés! s’il faut vous le dire, comment le comprendrez-vous? C’est qu’Alexandre croyait à la vertu; c’est qu’il y croyait sur sa tête, sur sa propre vie; c’est que sa grande âme était faite pour y croire. Oh! que cette médecine avalée était une belle profession de foi! Non, jamais mortel n’en fit une si sublime. S’il est quelque moderne Alexandre, qu’on me le montre à de pareils traits.
DAMON ET PYTHIAS.
Table des matières
DAMON et Pythias, tous deux élevés dans LES principes de la secte de Pythagore, et liés ensemble par les nœuds sacrés d’une étroite amitié, s’étaient juré l’un à l’autre une fidélité inviolable. Elle fut mise à une rude épreuve. Damon condamné à mort par Denis le tyran, demanda par grâce qu’il lui fût permis de faire un voyage dans sa patrie pour régler ses affaires, avec promesse de revenir dans un certain temps, et Pythias s’offrit généreusement pour caution. Les courtisans, et Denis surtout, attendaient avec impatience quelle serait l’issue d’une aventure si extraordinaire et si délicate. Le jour marqué approchant, et comme Damon ne revenait point, chacun blâmait le zèle imprudent et téméraire de celui qui l’avait cautionné. Celui-ci, loin de témoigner aucune crainte ni aucune inquiétude, répondait avec un visage tranquille et d’un ton affirmatif qu’il était sûr que son ami reviendrait; et, en effet, il, arriva au jour et à l’heure marqués. Le tyran, ravi en admiration d’une si rare fidélité, et attendri à la vue d’une si aimable union, lui accorda la vie., et leur demanda par grâce d’être admis en tiers de leur amitié.
HISTOIRE D’ABDOLONYME.
Table des matières
LES Sidoniens s’étant soumis à Alexandre-le-Grand, ce prince chargea Éphestion de leur donner un roi d’entre eux qu’il jugerait le plus digne d’un si haut rang. Ce favori était logé chez deux jeunes frères des plus considérables du pays, auxquels il offrit le sceptre; mais ils le refusèrent, apportant pour raison que, par les lois de l’état, nul ne pouvait monter sur le trône qu’il ne fût du sang royal. Éphestion, admirant cette grandeur d’âme, qui méprisait ce que les autres cherchent par le fer et par le feu: «Continuez, leur dit-il,
«de penser ainsi, vous qui les premiers avez compris
«combien il est plus glorieux de refuser un
«royaume que de le posséder; mais au moins
«donnez-moi quelqu’un de la race royale, qui se
«souvienne, quand il sera roi, que vous lui avez
«mis la couronne sur la tête.» Ces deux frères, voyant que plusieurs, dévorés d’ambition, aspiraient à ce haut rang, et que, pour y parvenir, ils faisaient servilement la cour au favori d’Alexandre, déclarèrent qu’ils ne connaissaient personne plus digne du diadème qu’un certain Abdolonyme, descendu, quoique de loin, de la tige royale, mais si pauvre qu’il était contraint, pour vivre, de cultiver, par un travail journalier, un jardin hors de la ville. Sa probité l’avait réduit, comme bien d’autres, à cette pauvreté. Uniquement occupé de son travail, il n’entendait pas le bruit des armes qui avaient ébranlé toute l’Asie. Les deux frères aussitôt l’étant allé chercher avec les habits royaux, le trouvèrent qui arrachait les mauvaises herbes de son jardin. Ils le saluèrent roi; et l’un d’eux portant la parole: «Il s’agit,
«lui dit-il, de changer ces vieux haillons avec
«l’habit que je vous apporte. Quittez cet extérieur
«vil et bas dans lequel vous avez vieilli;
«prenez un cœur de roi: mais portez et conservez
«sur le trône cette vertu qui vous en a rendu
«digne; et quand vous y serez monté, devenu
«le souverain arbitre de la vie et de la mort de
«tous vos citoyens, gardez-vous bien d’oublier
«l’état dans lequel vous avez été choisi.» Il semblait à Abdolonyme que c’était un songe; et, ne comprenant rien à tous ces discours, il leur demanda s’ils n’avaient pas honte de se moquer ainsi de lui? Mais comme il tardait trop à leur gré, ils le revêtent eux-mêmes et lui jettent sur les épaules une robe de pourpre toute brillante d’or; et, après lui avoir fait mille sermens qu’ils parlaient avec sincérité, ils le conduisirent au palais. Incontinent la renommée porta cette nouvelle dans toute la ville: le plus grand nombre en fut ravi de joie; quelques-uns en murmurèrent, principalement les riches, qui, pleins de mépris pour la bassesse de sa fortune précédente, ne purent s’empêcher d’en marquer leur mécontentement dans la cour du prince. Alexandre commanda qu’on le fit venir; et, après l’avoir long-temps considéré, il lui dit: «Ton air ne dément point ce que l’on
«dit de ton origine: mais je voudrais bien savoir
«avec quelle patience tu as porté ta misère!.....
«Plaise aux dieux, répondit-il, que je puisse porter
«cette couronne avec autant de joie et dé
«force! Ces bras ont fourni à tous mes désirs; et
«tandis que je n’ai rien eu, rien ne m’a
«manqué.»
Cette réponse fit concevoir au roi une grande opinion de sa vertu; et pour lui prouver son estime, il le combla de présens magnifiques, et ajouta à ses états une des contrées voisines. (M.Rollin.)
SOLON ET CRÉSUS.
Table des matières
LE philosophe Solon s’étant rendu à Sardis, à la sollicitation de Crésus, roi de Lydie, qui témoignait un empressement extraordinaire pour le voir, on le présenta d’abord à ce prince, qui l’attendait assis sur son trône, et qui s’était exprès revêtu de ce qu’il avait de plus précieux. Solon ne parut point étonné à la vue de tant de magnificence. Crésus lui dit: Mon hôte, je connais ta sagesse par réputation; je sais que tu as beaucoup voyagé, mais as-tu jamais vu personne vêtu si magnifiquement que moi? Oui, répondit Solon, les faisans, les coqs et les paons ont quelque chose de plus magnifique, puisque tout ce qu’ils ont d’éclatant leur vient de la nature, sans qu’ils se donnent aucun soin pour se parer. Une réponse aussi imprévue surprit fort Crésus. Il commanda à ses gens que l’on ouvrît tous ses trésors, et qu’on déployât devant Solon tout ce qu’il y avait de meubles précieux dans son palais. Il le fit venir une seconde fois devant lui. Avez-vous jamais vu, lui dit-il, un homme plus heureux que moi? Oui, répondit Solon: c’est Tellus, citoyen d’Athènes, qui a vécu en honnête homme dans une république bien policée; il a laissé deux enfans avec un bien raisonnable pour les faire subsister, et enfin il a eu le bonheur de mourir les armes à la main, en remportant une victoire pour sa patrie. Les Athéniens lui ont dressé un tombeau dans le lieu même où il avait perdu la vie, et lui ont rendu de grands honneurs.
Crésus ne fut pas moins étonné que la première fois. Il crut que Solon était un insensé. Eh bien, continua-t-il, quel est le plus heureux des hommes, après Tellus? Il y a eu autrefois deux frères, répondit-il, dont l’un s’appelait Cléobis et l’autre Biton; ils étaient si robustes, qu’ils sont toujours sortis victorieux de toutes sortes de combats. Ils s’aimaient parfaitement l’un et l’autre. Un jour de fête, la prêtresse de Junon, leur mère, pour qui ils avaient beaucoup de tendresse, devait aller nécessairement faire un sacrifice au temple; on tardait trop à amener ses bœufs: Cléobis et Biton s’attelèrent à son char, et la traînèrent jusqu’au lieu où elle voulait aller. Tout le peuple leur donna mille bénédictions. Toutes les mères, ravies en admiration, félicitèrent celle-ci d’avoir mis au monde de tels enfans. Pénétrée des plus vifs sentimens de joie et de reconnaissance, elle pria instamment la déesse de vouloir accorder à ses fils pour récompense ce qu’il y avait de meilleur pour les hommes. Elle fut exaucée. Après le sacrifice, ils s’endormirent, dans le temple même, d’un doux sommeil, et y terminèrent leur vie par une mort tranquille. Crésus ne put s’empêcher de faire paraître sa colère. Comment! répliqua-t-il, tu ne me mets donc point au nombre des heureux? O roi des Lydiens! répondit Solon, vous possédez de grandes richesses, et vous êtes maître de quantité de peuples; mais la vie est sujette à de si grands changemens, qu’on ne saurait décider de la félicité d’un homme qui n’est pas encore au bout de sa carrière.
LE JEUNE CYRUS.
Table des matières
QUAND Cyrus eut atteint l’âge de douze ans, sa mère, Mandane, le mena en Médie chez Astyage son grand-père, à qui tout le bien qu’il entendait dire de ce jeune prince avait donné un grande envie de le voir. Il trouva dans cette cour des mœurs bien différentes de celles de son pays. Le faste, le luxe, la magnificence y régnaient partout. Il charmait son grand-père par des saillies pleines d’esprit et de vivacité, et gagnait tous les cœurs par ses manières nobles et engageantes.
Astyage, voulant faire perdre à son petit-fils l’envie de retourner en son pays, fit préparer un repas somptueux, dans lequel tout fut prodigué, soit pour la quantité , soit pour la délicatesse et la qualité des mets. Cyrus regardait avec des yeux indifférens tout ce fastueux appareil; et comme Astyage en paraissait surpris: Les Perses, dit-il, au lieu de tant de détours et de circuits pour apaiser la faim, prennent un chemin bien plus court pour arriver au même but: un peu de pain et de cresson les y conduit. Son grand-père lui ayant permis de disposer à son gré de tous les mets qu’on avait servis, il les distribua sur-le-champ aux officiers du roi qui se trouvèrent présens: à l’un, parce qu’il lui apprenait à monter à cheval; à l’autre, parce qu’il servait bien Astyage; à un autre, parce qu’il prenait grand soin de sa mère. Sacas, échanson d’Astyage, fut le seul à qui il ne donna rien. Cet officier, outre sa charge d’échanson, avait celle d’introduire chez le roi ceux qui devaient être admis à son audience; et comme il ne lui était pas possible d’accorder cette faveur à Cyrus aussi souvent qu’il la lui demandait, ileut le malheur de déplaire à ce jeune prince, qui lui en marqua, dans cette occasion, son ressentiment. Astyage témoignant quelque peine qu’on eût fait cet affront à un officier pour qui il avait une considération particulière, et qui la méritait par l’adresse merveilleuse avec laquelle il lui servait à boire: Ne faut-il que cela, mon père, reprit Cyrus, pour mériter vos bonnes grâces? Je les aurai bientôt gagnées; car je me fais fort de vous servir mieux que lui. Aussitôt on équipe le petit Cyrus en échanson. Il s’avance gravement, d’un air sérieux, la serviette sur l’épaule, et tenant la coupe délicatement des trois doigts. Il la présenta au roi avec une dextérité et une grâce qui charmèrent Astyage et Mandane. Quand cela fut fait, il se jeta au cou de son grand-père; et en le baisant, il s’écria, plein de joie: O Sacas, pauvre Sacas, te voilà perdu! j’aurai ta charge. Astyage lui témoigna beaucoup d’amitié. Je suis très-content, mon fils, lui dit-il; on ne peut pas mieux servir. Vous avez cependant oublié une cérémonie qui est essentielle; c’est de faire fessai. En effet, l’échanson avait coutume de verser de la liqueur dans la main gauche, et d’en goûter avant que de présenter la coupe au prince. Ce n’est point du tout par oubli, reprit Cyrus, que j’en use ainsi. Et pourquoi donc? dit Astyage. C’est que j’ai appréhendé que cette liqueur ne fût du poison. Du poison! et comment? Oui, mon père; car il n’y a pas long-temps que, dans un grand repas que vous donniez aux grands seigneurs de votre cour, je m’aperçus qu’après qu’on eut un peu bu de cette liqueur, la tête tourna à tous les convives. On criait, on chantait, on parlait à tort et à travers. Vous paraissiez avoir oublié que vous étiez roi, et eux, qu’ils étaient vos sujets: enfin, quand vous vouliez vous mettre à danser, vous ne pouviez vous soutenir. Comment! reprit Astyage, n’arrive-t-il pas la même chose à votre pere? Jamais, répondit Cyrus. Eh! quoi donc? quand il a bu, il cesse d’avoir soif; et voilà tout ce qui lui en arrive.
LES DIGNES RIVAUX.
Table des matières
Démosthène et Eschine.
L’ORATEUR Eschine, jaloux de la gloire de Démosthène, son rival, entreprit d’attaquer le décret qui lui avait accordé une couronne d’or.
Jamais cause n’excita tant de curiosité, et ne fut plaidée avec tant d’appareil. On accourut de toutes parts, et l’on accourut avec raison.
Quel plus beau spectacle que de voir aux mains deux orateurs, excellens chacun en son genre, formés par la nature, perfectionnés par l’art, et de plus animés par d’éternelles dissensions et par une haine implacable! Eschine succomba, et paya de la juste peine de l’exil une accusation témérairement intentée. Au moment qu’il sortit d’Athènes, son vainqueur, la bourse à la main, courut après lui, et l’obligea d’accepter une offre qui dut lui faire d’autant plus de plaisir, qu’il avait moins lieu des’y attendre. Sur quoi Eschine s’écria: Comment ne regretterais-je pas une patrie où je laisse un ennemi si généreux, que je désespère de rencontrer ailleurs des amis qui lui ressemblent?
Il alla s’établir à Rhodes, et ouvrit là une école d’éloquence, dont la gloire se soutint pendant plusieurs siècles. Il commença ses leçons par lire à ses auditeurs les deux harangues qui avaient causé son bannissement. On donna de grands éloges à la sienne; mais quand ce vint à celle de Démosthène, les battemens de mains et les acclamations redoublèrent; et ce fut alors qu’il dit ce mot, si louable dans la bouche d’un ennemi et d’un rival: Eh! que serait-ce donc si vous l’aviez entendu lui-même? C’est ainsi qu’un grand cœur sait parler d’un grand homme.
LE TYRAN POÈTE.
Table des matières
DENIS le tyran avait quelquefois la manie de faire des vers, et celle de les croire excellens; mais, peu content de ses propres suffrages, il poussa la tyrannie jusqu’à extorquer des applaudissemens de tous ceux auxquels il lisait ses poèmes. Un essaim d’insipides flatteurs et de poètes faméliques se faisait un devoir de le confirmer dans la haute idée qu’il avait de ses productions. Philoxène, poète d’une grande réputation, et qui excellait surtout dans le genre dithyrambique, fut le seul qui ne se laissa point entraîner à ce torrent de louanges et de flatteries. Denis l’ayant régalé un jour d’une pièce de vers de sa façon, et l’ayant pressé de lui en dire son sentiment, Philoxène lui parla avec une entière franchise, et lui en fit remarquer tous les défauts. Le tyran, qui n’était pas accoutumé à ce langage, en fut très-blessé ; et attribuant une telle audace à la jalousie, ordonna qu’on le conduisît aux carrières; cette peine répondait à celles de nos galères. Toute la cour, affligée et alarmée, s’intéressa pour le généreux prisonnier: on obtint sa délivrance. Il fut élargi le lendemain, et rentra dans les bonnes grâces du prince. Dans le repas quel Denis donna ce jour-là aux mêmes convives, qui fut comme le sceau de la réconciliation, et dans lequel la joie et la gaieté régnèrent plus que jamais, après qu’on eut fait bonne chère, et longuement, le prince ne manqua pas de faire entrer parmi les propos de table ses vers, qui en faisaient le sujet le plus ordinaire. Il choisit surtout certains morceaux qu’il avait travaillés avec grand soin, qu’il regardait comme ses chefs-d’œuvre, et qu’il ne pouvait lire sans une sensible, complaisance, et sans une vraie satisfaction de lui-même: mais pour mettre le comble à sa joie, il avait besoin du suffrage et de l’approbation de Philoxène, dont il faisait d’autant plus de cas, qu’il n’avait pas coutume de les prodiguer comme les autres. Ce qui s’était passé la veille était une bonne leçon pour ce poète. Denis lui demanda donc ce qu’il pensait des vers qu’il venait de lire. Philoxène ne se déconcerta point; et, sans lui répondre un mot, se tournant vers les gardes, qui étaient autour de la table, il dit d’un ton sérieux mêlé de gaieté : Qu’on me remène aux carrières. Le prince ne put s’empêcher de rire de ce qui, dans une autre occasion, l’aurait offensé vivement, et ne lui en sut point du tout mauvais gré.
LE PRÉCEPTEUR PERFIDE.
Table des matières
LES Romains assiégeaient depuis long-temps la ville de Falère, sous la conduite de Camille, sans la pouvoir prendre. C’était alors un usage chez les Falisques de mettre les enfans de plusieurs familles entre les mains d’un même maître, qui, après leur avoir donné la leçon, assistait aussi à leurs divertissemens. Les premiers de la ville confiaient le soin de leurs enfans au maître qui surpassait ses confrères en science et en habileté. Celui qui occupait alors cette place, menait en temps de paix ses disciples hors des murailles de la ville, pour les exercer à différens jeux. Il n’interrompit point cette coutume depuis que la guerre eut été déclarée.
Un jour donc il les éloigna insensiblement des portes de la ville; puis, quand l’occasion lui parut favorable, il les mena dans le camp des Romains, et enfin dans la tente même de Camille, lui disant qu’il le rendait maître de Falère, en lui livrant ces enfans, dont les pères tenaient le premier rang dans la ville. Dès que Camille eut entendu ce début: Arrête, lui dit-il, et apprends que le général et le peuple que tu crois éblouir par une offre aussi détestable que ta personne, ne te ressemblent pas. Nous ne sommes point unis par aucun de ces traités que les hommes font ensemble; mais la nature a mis entre les Falisques et nous une liaison que rien n’est capable dé rompre. La guerre a ses lois aussi bien que la paix, et nos pères nous ont appris à observer la justice à l’égard de nos ennemis, dans le temps que nous les combattons avec courage. Nous avons les armes à la main pour les employer non contre des enfans, qu’on épargne même dans des villes prises d’assaut, mais contre des hommes qui sont armés contre nous, et qui, sans avoir reçu aucune injure du peuple romain, sont venus attaquer ses légions dans leur camp. Tu veux me livrer leur ville par une trahison dont il n’y a pas d’exemple; mais je suis sûr de prendre Falère par la valeur, la patience, le travail et les armes.
Après lui avoir ainsi parlé, il le fit dépouiller, lui fit attacher lés mains derrière le dos, et ayant armé de verges les mains de ses disciples, il leur commanda de ramener ce traître dans la ville, en le chassant devant eux à grands coups de fouet. Quand ils rentrèrent tout le peuple s’assembla autour d’eux; et les magistrats ayant assemblé le sénat, il se fit un si grand changement dans les esprits, que ce peuple, qui était auparavant aveuglé par la haine et par la colère, demanda la paix tout d’une voix. Ils admirèrent la bonne foi des Romains, et se rendirent à eux, persuades de vivre plus heureux sous leur empire que sous leurs propres lois. Camille reçut de grands remercîmens et de ses ennemis, et de ses concitoyens; et la paix ayant été faite, l’armée fut ramenée à Rome.
MORT COURAGEUSE DE THÉOXÈNE.
Table des matières
PHILIPPE, fils de Démétrius, et roi de Macédoine, avait fait mourir Hérodique, un des principaux du pays de Thessalie, et quelque temps après ses deux gendres. Ses deux filles, nommées Théoxène et Archo, étaient demeurées veuves, ayant chacune un fils encore enfant. Théoxène, recherchée par tout ce qu’il y avait de plus puissant dans la Thessalie, préféra la viduité au mariage. Archo épousa un seigneur du pays des Énianes, nommé Poris, dont elle eut plusieurs enfans, qu’elle laissa dans un bas âge, ayant été enlevée par une mort prématurée. Théoxène, pour être en état de faire élever sous ses yeux les enfans de sa sœur, épousa Poris, et elle prit de ses enfans le même soin que de son propre fils, comme si elle eût été leur mère. Quand elle eut connaissance du cruel édit par lequel Philippe ordonnait d’enfermer les enfans de ceux qui avaient été tués, prévoyant bien qu’ils allaient être livrés à la brutalité du roi et de ses satellites, elle prit une étrange résolution, et déclara qu’elle égorgerait de ses propres mains tous ses enfans, plutôt que de les laisser tomber au pouvoir de Philippe. Poris, qui eut horreur d’une telle proposition, lui dit, pour l’en détourner, qu’il ferait passer tous ses enfans à Athènes chez des amis affidés, et qu’il les y conduirait lui-même. Ils partent donc de Thessalonique, pour se rendre à la ville des Énianes, et pour se trouver à une fête solennelle, qui s’y célébrait tous les ans en l’honneur d’Énée leur fondateur. Tout le jour s’étant passé en fêtes et en réjouissances, sur le minuit, lorsque tout le monde était endormi, ils s’embarquent sur une galère que Poris avait fait préparer, comme pour retourner à Thessalonique, mais en effet dans le dessein de passer à Eubée. Malheureusement un vent contraire les ayant empêchés d’avancer, quelques efforts qu’ils fissent, les repoussa vers la côte. A la pointe du jour, les officiers du roi, à qui la garde du port était confiée, les ayant aperçus, envoyèrent aussitôt une chaloupe armée, avec ordre, sous de grandes menaces, de ne point revenir sans la galère. A mesure que la chaloupe approchait, Poris tantôt exhortait vivement la chiourme de faire effort pour avancer, tantôt levait les mains au ciel et priait les dieux devenir à leur secours.
Théoxène cependant, revenant à son premier dessein, et présentant à ses enfans le poison qu’elle avait préparé et des poignards qu’elle avait apportés avec elle: «La mort seule, leur dit-elle, peut vous délivrer; voilà de quoi vous la procurer. Dérobez-vous à la brutalité du roi par la voie qui vous plaira le plus. Allons, mes enfans, vous qui êtes les plus grands, prenez ces poignards; ou si vous aimez mieux une mort plus lente, avalez ce poison.» Les ennemis étaient tout près, la mère les pressait; ils obéirent, et tous, ou ayant pris du poison, ou s’étant enfoncé le poignard dans le sein, furent jetés à la mer. Théoxène, ayant embrassé son mari, s’y précipita avec lui. Les officiers se saisirent de la galère, mais ils la trouvèrent vide.
LES DEUX AMIS GRECS.
Table des matières
Un vaisseau de la Calcide, revenant d’Italie et dirigeant sa course vers Athènes, fut surpris, au sortir du détroit de Sicile, par une violente tempête, qui le porta à la vue de l’île de Zacynthe, sans qu’il pût surmonter l’effort des vagues. Il y avait plusieurs personnes dans ce navire, et entre autres deux jeunes Calcidiens liés ensemble d’une étroite amitié, l’un robuste et vigoureux, nommé Euthidique, l’autre tout pâle et défait, appelé Damon, qui ne faisait que relever d’une grande maladie. Celui-ci se trouvant mal de l’agitation, s’approcha du bord du vaisseau, qui, dans cet intervalle, vint à pencher d’un coup de vent, et le renversa dans la mer. En tombant, il crie à l’aide à son ami, qui se jette aussitôt après lui sans délibérer, quoique ce fût en plein minuit, et qu’il fût déjà couché. Il commence à le soulever sur les flots, où il ne pouvait plus se tenir, à cause de la pesanteur de ses habits et de la faiblesse où il était. Ceux du navire, émus de compassion, les voulurent aider; mais ils furent emportés en un moment par la violence de la tempête; et, tout ce qu’ils purent faire, fut de leur jeter quelques pièces de liège, avec l’échelle du vaisseau. Ces deux amis vertueux nagèrent, à l’aide de quelques lièges, jusqu’au point du jour; alors apercevant l’échelle du navire, qui était faite de grosses planches, ils montèrent tous deux dessus, et se sauvèrent dans l’île qui était proche. De là ils se rendirent à Athènes, où ils passèrent leurs jours au sein de l’amitié et de la philosophie, et en bénissant les dieux, toujours prêts à secourir la vertu.
CHÉLONIDE ÉPOUSE ET FILLE.
Table des matières
LÉONIDAS, roi de Sparte, étant poursuivi, comme infracteur des lois de la patrie, par Cléombrotus, son propre gendre, se réfugia dans le temple de Minerve; et depuis étant cité pour rendre compte de sa conduite devant l’assemblée du peuple, il ne jugea point a propos de se présenter, et se retira à Tégée. En conséquence, il fut privé du royaume, qui fut donné à son gendre. Sa fille, Chélonide, abandonna son mari, et après avoir inutilement sollicité pour son père, elle le suivit dans son exil. Quelque temps après, une nouvelle révolution ayant rétabli Léonidas sur le trône, et forcé Cléombrotus de se réfugier dans le temple de Neptune, son beau-père alla l’y investir avec une troupe de soldats; et, étant entré dans le temple, il lui reprocha avec de grands emportemens qu’étant son gendre, il se fût élevé contre lui, qu’il lui eût ôté son royaume, et qu’il l’eût chassé de sa patrie.
Cléombrotus n’avait rien à répondre à ces reproches; mais il se tenait là assis dans un profond silence, et avec une contenance qui marquait son embarras. Sa femme? qui avait d’abord embrassé le parti de son père injustement persécuté , et quitté son mari pour le suivre, quitta alors sans balancer son père triomphant pour son mari malheureux. On la vit, changeant d’une manière héroïque avec la fortune, assise auprès de cet époux dont elle n’avait pas daigné partager la grandeur, suppliante comme lui, et le tenant embrassé avec ses deux enfans à ses pieds, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Tous ceux qui étaient présens fondaient en larmes, et admiraient la vertu de cette femme et cet amour conjugal. Cette pauvre femme montrant ses habits de deuil et ses cheveux épars et négligés:Mon père, s’écria-t-elle, ces habits lugubres, ce visage abattu, et cette grande affliction où vous me voyez, ne viennent point de la compassion que j’ai pour Cléombrotus,. ce sont les restes et les suites du deuil que j’ai pris pour tous les maux qui vous sont arrivés et pour votre fuite de Sparte. Que faut-il donc que je fasse présentement? Faut-il que pendant que vous régnez à Sparte et que vous triomphez de vos ennemis, je continue de vivre dans la désolation où je me trouve? ou faut-il que je prenne des robes magnifiques et royales, lorsque ce mari que vous m’avez donné dans ma jeunesse, je le vois sur le point d’être égorgé par vos mains? S’il ne peut désarmer votre colère, ni vous fléchir par les larmes de sa femme et de ses enfans, sachez qu’il sera plus puni de son mauvais dessein, et qu’il souffrira un supplice plus cruel que celui que vous lui préparez, lorsqu’il verra sa femme, qui lui est si chère, mourir avant lui. Car comment pourrais-je me trouver avec les autres femmes de Sparte, moi qui n’aurai pu, par mes prières, toucher de compassion ni mon mari pour mon père, ni mon père pour mon mari, et qui, femme et fille, me serai toujours vue également malheureuse, et toujours un objet de mépris pour les miens? Quant à mon mari, s’il a pu avoir quelques raisons apparentes pour justifier ce qu’il a fait, je les lui ai ravies en le quittant, en prenant votre parti, et en servant presque de témoin contre lui-même; et vous, vous lui fournissez des moyens bien plausibles pour justifier son injustice, en faisant voir, par votre conduite, que la royauté est un si grand bien et un bien si désirable, que pour l’obtenir on peut avec justice égorger ses gendres, et sacrifier tout le bonheur de ses enfans.
En faisant ces lamentations, Chélonide appuya son visage sur la tête de Cléombrotus, et tourna sur les assistans des yeux abattus par la tristesse, et dont les larmes avaient terni tout éclat. Léonidas, après avoir parlé un moment avec ses amis, ordonna à Cléombrotus de se lever, et de sortir promptement de Sparte. En même temps il pria instamment sa fille de demeurer, et de ne pas l’abandonner après la marque de tendresse qu’il venait de lui donner, en lui accordant cette faveur insigne, le salut de son mari; mais il ne put la persuader, et dès que son mari se fut levé, elle lui remit l’un de ses enfans entre les bras, prit l’autre entre les siens, et après avoir fait sa prière à la déesse et adoré son autel, elle alla en exil avec lui; de sorte que, si Cléombrotus n’eût eu le cœur entièrement corrompu par la vaine gloire et par cette ambition démesurée de régner; il aurait trouvé que l’exil avec une compagne si vertueuse, était pour lui un bonheur préférable à la royauté.
L’AMI A TOUTE ÉPREUVE.
Table des matières
AGATHOCLÈS était de Samos, et n’avait rien d’illustre que son amitié pour Dinias, natif d’Éphèse, d’une famille ancienne et opulente, mais qui s’était enrichie depuis peu. Or, comme ceux qui sont devenus riches en peu de temps ont toujours autour d’eux des parasites pour servir à leurs divertissemens, Dinias ne manquait pas de ces sortes de courtisans, qui font la cour à nos richesses plutôt qu’à nous-mêmes. Mais Agathoclès, qui l’aimait dès sa plus tendre jeunesse, ne les pouvait souffrir, quoiqu’il ne laissât pas de vivre avec eux pour complaire à son ami, qui en était si charmé, qu’il en faisait plus d’état que de lui, jusque-là qu’il lui devint même insupportable par ses fréquentes remontrances; car il ne pouvait s’empêcher de lui représenter la grandeur et le mérite de ses ancêtres, et de le conjurer avec larmes de ne pas dissiper le bien que son père avait amassé avec beaucoup de peine; tant qu’à la fin Dinias ne l’appelait plus à ses plaisirs, et se cachait de lui lorsqu’il voulait faire quelque partie. Comme un mal en attire toujours un autre, ses flatteurs lui mirent dans l’esprit l’amour d’une célèbre coquette, qui était adroite à gagner les cœurs, et tantôt par des dédains affectés, tantôt par de feintes caresses, savait si bien enflammer ceux qu’elle avait pris, qu’ils ne pouvaient plus s’en défaire. Lorsqu’elle eut attrapé ce jeune homme, simple et niais; à l’aide de ses faux amis, qui mettaient tout en œuvre pour le surprendre, elle ne le laissa pas échapper; mais, après l’avoir enveloppé dans ses filets, pour mieux en triompher, elle feignit de l’amour, et causa mille maux à ce pauvre infortuné : car, pour lui mieux faire valoir sa fausse tendresse, elle le tourmentait souvent en se dérobant à sa vue, sous prétexte qu’elle craignait de donner de la jalousie à son mari, qui était un homme de condition, et des principaux de la ville d’Éphèse. Cela l’enflamma de telle sorte, que, ne pouvant souffrir son absence, il envoyait tous les jours quelqu’un de ses amis la visiter; il ne s’entretenait que d’elle, et lorsqu’il ne la pouvait voir, il se consolait par la vue de son portrait-Cependant il lui donnait tout ce qu’il avait, meubles, argent, maisons, pierreries: de sorte qu’en peu de temps on vit fondre cette famille si opulente! qui était la première du pays; et, lorsqu’il n’eut plus rien, elle le quitta pour un jeune Candiote fort riche, qui commença d’entrer sur les rangs, surpris par les mêmes artifices. Dinias s’en plaint inutilement, tant que, se voyant abandonné par ses faux amis et par sa perfide maîtresse, il a recours à Agathoclès, qui voyait tout cela, il y avait long-temps, sans le pouvoir empêcher. Il lui conte donc son aventure avec quelque pudeur d’abord; mais à la fin il tranche le mot, lui avoue franchement qu’il ne pouvait plus vivre sans elle. Agalhoclès, qui vit que ce serait peine perdue d’essayer de l’en dissuader, et qu’il n’était pas temps de lui faire des reproches, vend une seule maison qu’il avait, et lui en donne l’argent. Aussitôt il va trouver sa maîtresse qui le reçoit à bras ouverts, et ses flatteurs rentrent en grâce comme auparavant; leurs amourettes recommencent si bien, qu’elle lui donne rendez-vous la nuit; mais il ne fut pas plus tôt entré, que son mari se présente l’épée à la main, soit qu’il en fût averti par sa femme, ou non, et menace de le tuer. En cette extrémité, il ne perd point le jugement, mais empoignant un bâton, il lui en donne un si grand coup sur la tête, qu’il l’assomme, et de rage en fait autant à sa femme, qu’il achève de tuer avec l’épée de son mari; ensuite il repousse les valets étonnés qui se mettaient en devoir de l’arrêter, et se sauve chez Agathoelès, où, dès le matin, il est pris et mené au gouverneur de la province, qui le renvoie à l’empereur après avoir tout confessé. Dans cette triste conjoncture, son ami ne le quitte point; il le suit prisonnier en Italie, où il entreprend sa défense. Comme il fut condamné, il accompagne dans son exil, et va demeurer avec lui en la petite île de Gyare, où il fut confiné pour le reste de ses jours. Il emploie à le nourrir le peu de bien qui lui restait; et, lorsque tout fut mangé, il se loua à des pêcheurs d’huîtres qui servaient à la teinture de la pourpre, et l’entretint de son travail, sans l’abandonner, même après sa mort: car il s’habitua là , et ne retourna point en son pays.
LA VENGEANCE D’UNE GRANDE AME.
Table des matières
DÉMÉTRIUS Poliorcète avait fait beaucoup de bien au peuple de la ville d’Athènes. Ce prince, en partant pour la guerre, laissa sa femme et ses enfans chez les Athéniens. Il perdit la bataille, et fut obligé de s’enfuir. Il crut d’abord qu’il n’avait qu’à se retirer chez ses bons amis les Athéniens, mais ces ingrats refusèrent de le recevoir: ils lui renvoyèrent même sa femme et ses enfans, sous prétexte qu’ils ne seraient peut-être pas en sûreté dans Athènes, où les ennemis pourraient les venir prendre. Cette conduite perça le cœur de Démétrius, car il n’y a rien de si cruel pour un honnête homme, que l’ingratitude de ceux qu’il aime et auxquels il a fait du bien. Quelque temps après, ce prince raccommoda ses affaires, et vint avec une grande armée mettre le siège devant la ville d’Athènes. Les Athéniens, persuadés qu’ils n’avaient aucun pardon à espérer de Démétrius, résolurent de mourir les armes à la main, et donnèrent un arrêt qui condamnait à mort ceux qui parleraient de se rendre à ce prince; mais ils ne faisaient pas réflexion qu’il n’y avait presque pas de blé dans la ville, et que bientôt ils manqueraient de pain. Effectivement, après avoir souffert la faim très-long-temps, les plus raisonnables dirent: «Il vaut mieux que Démétrius nous fasse tuer tout d’un coup, que de mourir par la faim; peut-être aura-t-il pitié de nos femmes et de nos enfans.» Ils lui ouvrirent donc les portes de la ville. Démétrius commanda que tous les hommes mariés fussent assemblés dans une grande place, qu’il venait de faire environner de soldats qui avaient tous l’épée nue, Alors on n’entendait dans la ville que des cris et des gémissemens: les femmes embrassaient leurs maris, les enfans leurs pères, et leur disaient leur dernier adieu. Quand ils furent tous dans cette place, Démétrius monta dans un lieu élevé, et leur reprocha leur ingratitude dans les termes les plus touchans; il était si pénétré, qu’il versait des larmes en leur parlant. Ils gardaient le silence, et s’attendaient à tout moment que ce prince allait commander à ses soldats de les massacrer. Ils furent donc bien surpris lorsque ce bon prince leur dit: «Je veux vous montrer combien vous êtes coupables à mon égard, car enfin ce n’est pas à un ennemi à qui vous avez refusé du secours, c’est à un prince qui vous aimait, qui vous aime encore, et qui ne veut se venger qu’en vous pardonnant et en vous faisant du bien. Retournez chez vous; pendant que vous êtes restés ici, mes soldats, par mon ordre, ont porté du blé et du pain dans vos maisons.»
LE TRIOMPHE DE L’AMITIÉ.
Table des matières
DÉMÉTRIUS de Sunion avait été élevé dès son enfance avec Antiphile, et voyagea avec lui en Egypte, pour apprendre la philosophie cynique, au lieu que le dessein d’Antiphile était d’y étudier la médecine. Comme Démétrius était allé voir les antiquités du pays, et naviguait il y avait déjà six mois sur le Nil, ayant laissé au logis son camarade, qui ne pouvait souffrir les chaleurs et les autres incommodités du voyage, il arriva à Antiphile un accident qui lui fit regretter l’absence de son ami. Car un de ses esclaves s’associa avec quelques voleurs pour piller le temple d’Anubis, d’où ils emportèrent la statue du dieu avec plusieurs autres choses, qu’ils cachèrent sous un lit au logis d’Antiphile.
Mais les voleurs ayant été pris comme ils vendaient quelques pièces de leur larcin, ils confessèrent tout à la question: de sorte qu’on arrêta l’esclave, et ensuite le maître, qui était aux écoles publiques, après avoir trouvé chez lui le butin, car l’indignité de l’action faisait qu’on ne l’osait secourir, et chacun l’avait en horreur comme un sacrilége. Cependant ses deux autres esclaves emportèrent tout ce qui lui restait, tandis qu’il était en prison, abandonné de tout le monde, et tourmenté par le geolier, qui croyait faire service aux dieux en le maltraitant, et qui ne voulait pas seulement l’ouïr lorsqu’il voulait se justifier. Il tomba bientôt malade de chagrin et de misère, car il couchait sur la terre, sans pouvoir étendre ses jambes pour dormir, parce qu’on les attachait la nuit à une pièce de bois; mais de jour il n’avait qu’une main liée avec le cou. Toutefois le bruit des chaînes l’empêchait de pouvoir reposer le jour, non plus que la nuit, parce qu’il était enfermé pêle-mêle avec plusieurs autres criminels dans un cachot puant, où il avait de la peine à respirer. En ce funeste état, insupportable même aux plus robustes, et à plus forte raison à un jeune homme qui avait été élevé tendrement, il commençait à défaillir peu à peu, et ne voulait déjà plus rien prendre, lorsque Démétrius, qui ne savait rien de l’affaire, arriva, et sitôt qu’il l’eut appris, courut en hâte à la prison, où l’on ne voulut pas le laisser entrer, à cause qu’il était tard, et que le geolier était retiré et les gardes posées. Il fallut donc attendre jusqu’au lendemain, qu’il eut de la peine à entrer et encore plus à reconnaître son ami, tout défiguré, après l’avoir cherché long-temps comme on cherche un homme entre les morts en un jour de bataille; s’il ne se fût avisé de l’appeler par son nom, il ne l’eût jamais pu trouver. Mais quand il eut répondu, il le reconnut à sa voix, et lui détournant les cheveux de dessus le front, s’évanouit à ce spectacle, et Antiphile aussi. Démétrius, étant revenu le premier, aida son compagnon à reprendre ses esprits, et lui donna la moitié de son manteau, au lieu des haillons dont il était couvert. Ensuite il sortit pour l’assister; et comme il n’avait ni argent ni crédit, il se louait pour porter des marchandises sur le port, et, après avoir travaillé tout le matin, il portait tout ce qu’il avait gagné à son ami, dont il donnait une partie au geolier, et s’entretenait du reste. Mais, la nuit venue, il fallait qu’il se retirât et qu’il dormît à la porte sur un petit lit qu’il s’était fait d’herbes et de branches; car on ne voulait pas le laisser coucher dans la prison. Ils vécurent ainsi quelque temps, jusqu’à ce qu’un des prisonniers étant mort de poison, à ce qu’on croyait, on ne voulut plus laisser entrer personne: si bien que Démétrius, qui ne pouvait quitter son ami, s’alla par désespoir déclarer complice du même crime, et fut attaché avec lui; encore eut-il bien de la peine à obtenir celte courtoisie du geolier. Cependant ils tâchaient d’adoucir leurs maux par leur conversation, et chacun avait plus de soin de la santé de son compagnon que de la sienne, particulièrement Démétrius, qui, étant tombé malade, ne laissait de faire ce qu’il pouvait pour consoler Antiphile. Sur ces entrefaites, un accident imprévu leur rendit la liberté lorsqu’ils ne l’attendaient plus: car un prisonnier s’étant procuré une lime, rompit la chaîne où ils étaient tous attachés, et se sauva avec les autres, après avoir tué les gardes; mais la plupart furent repris comme ils s’écartaient çà et là. Cependant nos deux amis demeurèrent dans la prison, et arrêtèrent leur esclave, aimant mieux mourir que de passer pour coupables d’un crime pire que la mort même. Le gouverneur de l’Egypte, ayant appris cette nouvelle, les mit tous deux en liberté, après qu’ils eurent justifié de leur innocence mais, plein d’admiration pour leur vertu, il donna dix mille drachmes à Antiphile, et le double à Démétrius, qui se retira vers les Gymnosophistes des Indes, et laissa le tout à son camarade.
LA FILLE DE CATON.
Table des matières
BRUTUS, chef des conspirateurs contre César, ou plutôt contre l’oppresseur de la liberté romaine, se trouvant à la tête d’une si hasardeuse entreprise, et voyant attaché à sa personne et à sa conduite le sort de tout ce qu’il y avait de plus brillant et de plus illustre dans Rome par la vertu et par la naissance, se possédait assez pour conserver pendant le jour et en public un air de calme et de tranquillité qui ne donnait lieu à aucun soupçon. Mais chez lui et pendant la nuit, il n’était plus le même, et sa femme Porcia, fille de Caton, s’aperçut qu’il avait l’esprit agité de quelque grand dessein, de quelque souci cuisant qu’il affectait de lui cacher. Elle aimait tendrement son mari, et voulait partager avec lui le poids de son inquiétude; mais, avant que de lui demander aucun éclaircissement, elle résolut de faire sur elle-même une épreuve des plus singulières, et d’essayer jusqu’où elle pourrait porter la constance. Elle prend un petit couteau, de ceux dont on se servait pour couper et polir les ongles, et ayant fait sortir de sa chambre toutes ses femmes, elle se l’enfonce profondément dans la cuisse; le sang coule en abondance, et les douleurs violentes sont bientôt suivies de la fièvre. Brutus, plein de trouble et d’alarmes, ne savait que penser. Alors Porcia, dans le temps qu’elle souffrait le plus, lui tint ce discours: «Brutus, je suis fille de Caton, et je vous ai été donnée, non pas pour partager simplement votre lit et votre table comme une maîtresse, mais pour entrer en société de tout ce qui peut vous être agréable ou fâcheux. Votre conduite à mon égard est irréprochable; mais moi, que ferai-je pour vous, et par où vous prouverai-je ma reconnaissance de vos bons procédés, si je ne vous aide à porter une inquiétude secrète et des soins qui demandent de la fidélité ? Je sais que les femmes ne passent pas communément pour être bien capables de garder un secret; mais, Brutus. la bonne éducation et une société vertueuse peuvent beaucoup sur les mœurs et sur le caractère; et qui peut à plus juste titre se glorifier de ces avantages, que la fille de Caton et la femme de Brutus? J’y comptais pourtant moins par le passé ; mais maintenant je viens de me convaincre que la douleur même ne triomphe pas de mon courage.» En finissant de parler, elle lui montra la blessure qu’elle s’était faite, et lui rendit compte de son motif et de tout ce qu’elle avait pensé. Brutus étonné, ravi en admiration, leva les mains au ciel, demandant aux dieux de pouvoir, en réussissant dans son entreprise, parvenir à être regardé comme le digne époux de Porcia; il lui fit part ensuite de tout le projet de la conspiration, et il n’eut pas lieu de se repentir de la confiance qu’il prit en elle, et qu’elle avait si bien méritée.
ARTIFICE MALHONNÊTE DE PITHIUS.
Table des matières
CANlUS, chevalier romain, qui avait de l’enjouement et l’esprit orné, alla passer quelque temps à Syracuse, où son unique affaire, disait-il, était de ne rien faire; il parlait souvent d’acheter un petit jardin, où il pût, loin des importuns, avoir ses amis et se réjouir avec eux. Sur le bruit qui s’en répandit, un certain Pithius lui dit qu’il avait un jardin qui n’était pas à vendre, mais dont il le priait d’user librement; il invita en même temps son homme à y souper le lendemain. Canius accepta.
Pithius, à qui sa caisse attirait beaucoup de considération, fit assembler les pêcheurs pour leur demander que, le lendemain, ils eussent à pêcher devant son jardin, et il leur détailla ses ordres. Canius ne manque pas au rendez-vous.. Repas magnifique, quantité de barques qui faisaient un spectacle et qui venaient toutes à l’envi présenter leur pêche; les poissons tombaient en tas aux pieds de Pithius. «Eh! dit Canius, qu’est-ce ci? Tout ce poisson! tant de barques! — Faut-il, reprit Pithius, que cela vous étonne? Tout le poisson de Syracuse est ici. C’est le seul endroit où il y ait de l’eau. Sans ce lieu-ci, les pêcheurs ne sauraient où aller. «Voilà que Canius ne tint plus contre l’envie de l’acheter: d’abord le banquier se défend, à la fin il cède. Canius, plein de son idée, et ne regardant pas à l’argent, prend maison et meubles, donne tout ce qu’on veut avoir, fait son billet: l’affaire est conclue. Il prie ses amis pour le jour suivant. Il y arrive de bonne heure: il ne voit pas le moindre bateau. Il s’informe du voisin s’il n’y a pas ce jour-là quelque fête pour les pêcheurs.» Aucune que je sache, répondit-il; mais ordinairement on ne pêche point ici, et je ne savais hier à quoi attribuer ce que je voyais.» Canius, de s’emporter. Mais, quel remède? Aquilius, mon collègue et mon ami, n’avait pas encore publié les formules contre le dol, où il explique très-bien ce que c’est que le dol en homme qui sait définir: «C’est, dit-il, donner, montrer à entendre qu’on veut une chose et en faire une autre.» Pithius, par conséquent, et tous autres qui ont de semblables détours, sont gens artificieux, sans foi et sans probité.
CLÉMENCE D’AUGUSTE.
Table des matières
AUGUSTE, ce prince cruel et vindicatif avant l’époque où il se vit le maître du monde, se distingua par sa douceur et par son humanité lorsqu’il fut parvenu à l’empire. Tandis qu’il séjournait dans les Gaules, on vint lui donner avis que L. Cinna, personnage de peu de mérite et d’un génie borné, tramait une conjuration contre lui. On lui dit où, quand et de quelle manière la chose devait s’exécuter: c’était un des complices qui l’en informait. Auguste résolut de se venger du perfide, indiqua pour le lendemain uu conseil de ses amis. Il passa une nuit fort agitée et fort inquiète, pensant qu’il s’agissait de condamner un jeune homme qui d’ailleurs était sans reproche, un jeune homme de la plus haute noblesse, et petit-fils du grand Pompée. Il ne pouvait plus se déterminer à ordonner la mort d’un seul homme, lui qui avait autrefois dicté, en soupant avec Marc-Antoine, l’édit de proscription. Poussant des soupirs, il parlait seul avec lui-même, et exprimait vivement les différentes pensées qui se combattaient dans son esprit: «Quoi, disait-il,
«je laisserai mon assassin libre et tranquille, et
«l’inquiétude restera pour moi! Après que tant
«de guerres civiles ont respecté mes jours, après
«que j’ai échappé aux périls de tant de combats
«sur terre et sur mer, un traître veut m’immoler
«au pied des autels, et je ne lui ferai pas subir
«la peine qu’il mérite!» Car il devait être attaqué pendant qu’il offrirait un sacrifice. Il s’arrêtait; et, après quelques momens de silence, il élevait de nouveau sa voix pour se faire son procès à soi-même avec plus de sévérité qu’à Cinna. Il continuait de s’apostropher ainsi: «Si ta mort
«est l’objet des vœux de tant de citoyens, es-tu
«digne de vivre? Quand finiront les supplices?
«quand cesseras-tu de verser du sang? Ta tête
«est exposée en butte aux coups de la jeune noblesse
«qui compte s’immortaliser en t’égorgeant
«. Non, la vie n’est pas d’un assez grand
«prix? si, pour t’empêcher de périr, il faut
«que tant d’autres périssent.» Sa femme Livie, qui entendit tous ces discours, l’interrompit enfin: «Voulez-vous; lui dit-elle,
«écouter les conseils d’une femme? Imitez les
«médecins, qui, lorsque les remèdes accoutumés
«ne réussissent point, essaient de leurs contraires
«. Jusqu’ici vous n’avez rien gagné par la
«sévérité : Lépidus a succédé à Salvidienus, Murena
«à Lépidus, Cepion à Murena, Egnatius à
«Cepion, pour ne point parler de tant d’autres
«que vous avez fait repentir de leur audace. Essayez
«maintenant de la clémence; pardonnez
«à Cinna, il est découvert, il ne peut plus vous
«nuire; et la grâce que vous lui accorderez peut
«vous procurer beaucoup de gloire.» Auguste, charmé d’avoir trouve quelqu’un qui approuvait le parti de la douceur, vers lequel il penchait déjà lui-même, remercia tendrement son épouse, et contremanda sur-le-champ ses amis; et, ayant appelé Cinna seul, il fit sortir tout le monde de son appartement, lui ordonna de s’asseoir, et lui parla en ces termes: «J’exige avant tout que
«vous m’écoutiez sans m’interrompre; que vous
«me laissiez achever ce que j’ai à dire sans vous
«récrier; lorsque j’aurai fini, vous aurez
«toute liberté de répondre. Je vous ai trouvé,
«Cinna, dans le camp de mes adversaires
«: vous n’étiez pas seulement devenu mon
«ennemi, mais vous étiez né pour l’être. Dans
«de telles circonstances, je vous ai accordé la
«vie, je vous ai rendu tout votre patrimoine.
«Vous êtes aujourd’hui si riche, et dans une situation
«si florissante, que les vainqueurs portent
«envie à la condition du vaincu; je vous ai accordé
«le sacerdoce que vous m’avez demandé,
«en faisant un passe-droit à plusieurs autres dont
«les pères avaient servi dans mon armée. Après
«que je vous ai comblé de tant de bienfaits,
«vous avez formé le projet de m’assassiner!» A ce mot, Cinna s’étant écrié qu’une telle fureur était bien loin de sa pensée: «Vous ne me tenez
«point parole, reprit Auguste; nous étions convenus
«que vous ne m’interrompriez point: oui,
«je vous le répète, vous voulez m’assassiner.» Il lui exposa ensuite toutes les circonstances, toutes les mesures prises; il lui nomma le lieu et les complices, et en particulier celui qui devait porter le premier coup. En voyant alors que Cinna était consterné et gardait un morne silence, non plus en vertu de la convention, mais par remords de conscience et par terreur, il ajouta:
«Par quel motif avez-vous conçu un pareil dessein
«? Est-ce pour régner à ma place? Assurément
«le peuple romain est bien à plaindre si je
«suis le seul obstacle qui vous empêche de devenir
«empereur: à peine pouvez-vous gouverner
«votre maison. Dernièrement un affranchi
«vous a écrasé par son crédit dans une affaire
«particulière qui vous intéressait. Tout vous est
«difficile, excepté de conjurer contre votre prince
«et votre bienfaiteur. Voyons, examinons: suis-je
«le seul qui arrête le succès de vos projets ambitieux?
«Pensez-vous réduire à supporter votre
«domination un Paulus, un Fabius Maximus,
«les Cossus et les Servilius, et tant d’autres nobles
«qui ne se parent point d’un vain titre, et
«qui rendent à leurs ancêtres l’honneur qu’ils en
«reçoivent?» Auguste continua dé parler sur ce ton pendant plus de deux heures, alongeant exprès la durée de la seule vengeance qu’il prétendait exercer sur le coupable. Il finit en lui disant:
«Cinna, je vous ai autrefois donné la vie comme
«à mon ennemi, je vous la donne maintenant
«comme à mon assassin. Commençons aujourd’hui
«à être sincèrement amis. Efforçons-nous de
«rendre douteux, si en vous pardonnant j’aurai
«plus de générosité que vous ne ferez voir de
«reconnaissance.» Il donna ensuite à Cinna le consulat pour l’année suivante, en se plaignant de ce qu’il n’osait pas le lui demander lui-même. Depuis ce temps, Auguste n’eut qu’à se féliciter de sa clémence. Cinna lui fut toujours fort attaché et très-fidèle: il le fit son légataire universel, et il n’y eut plus dans la suite de conspiration contre Auguste. (Par M. de Poncol.)
PRÉCIS DE LA VIE D’AGRICOLA.
Table des matières
CE grand capitaine, ce vertueux citoyen, naquit à Fréjus, colonie romaine qui était alors très-florissante. Son père, qui en avait régi la police et les finances, fut massacré par l’ordre de Caligula, pour avoir refusé de se rendre le délateur de Silanus. Le fils, privé de ses exemples domestiques, fut élevé par les soins d’une mère vertueuse, qui mit sa complaisance à cultiver le fruit de son amour. Marseille, qui avait l’urbanité de Rome, sans en avoir adopté le luxe et la dissolution, fut le lieu que cette mère vigilante choisit pour le soustraire à la contagion qui infectait les sources publiques. Son penchant l’entraînait vers la philosophie; l’amour de l’étude devint une passion qui asservit toutes les autres. Sa mère crut devoir corriger cette intempérance de savoir qui le détournait des connaissances nécessaires à l’homme public.
Ce fut sous les ordres de Suétone qu’il fit son apprentissage de guerre. Ce capitaine sage et expérimenté démêlait en lui la semence des talens qui s’empressaient d’éclore, et ce fut pour les mieux cultiver qu’il le reçut dans sa maison. La gloire des grands maîtres est d’avoir des élèves qui leur ressemblent: supérieurs à l’envie, ils se voient sans chagrin surpassés par eux.
L’Angleterre, où se faisait cette guerre, était agitée par des tempêtes: les vétérans massacrés, les colonies dévorées par les flammes, les armées défaites, annonçaient la ruine prochaine de la domination romaine dans cette île. Ce fut au milieu de ces orages qu’Agricola fut mis à la tête d’une cohorte; il vit dans ce commandement moins un titre de décoration qu’un fardeau dont il fallait apprendre à soutenir le poids. Il s’instruisit de ses devoirs, il parcourut toute l’Angleterre, et se trouva dans toutes les actions les plus meurtrières. Courageux sans faste et sans ostentation, il ne refusa aucun poste périlleux, et n’eut jamais la vanité de les briguer. Les exemples de Suétone jetèrent dans son cœur un germe fécond d’émulation; et, lorsque son devoir ne le retint plus dans la province, il se rendit à Rome, où il épousa Domitie, dont la naissance illustre lui fraya un chemin à toutes les dignités. Époux tendre et fidèle, il lui déféra le sceptre domestique, dont elle était digne par la pudicité de ses mœurs.
Pendant sa questure d’Asie, il fit admirer son esprit d’ordre et de détail. Les exactions furent punies; son désintéressement opposa un frein à la cupidité du proconsul, qui cessa d’être coupable dès qu’il n’eut plus de complices. Il revint pauvre et chargé de gloire. Sa modération fut récompensée par le tribunat; mais il ne fit rien de mémorable dans l’exercice de cette charge, ni dans celui de sa préture, parce que Néron punissait l’éclat des talens, et qu’il y avait plus de sûreté à ne rien faire, qu’à exécuter des choses utiles qui auraient été la censure de l’administration du tyran. Ses emplois lui imposèrent l’obligation de donner des jeux et des spectacles; il s’en acquitta avec modération, et, magnifique avec décence, il prévint le reproche d’avarice et de profusion. Sa maxime était de s’assujettir aux usages, et d’en éviter les abus. Son intégrité le fit choisir par Galba pour s’opposer à l’avidité sacrilége de ceux qui enlevaient les offrandes des temples; il apporta dans cette recherche une exactitude religieuse. Tandis qu’il pouvait jouir à Rome de toute sa gloire, sa piété filiale l’en arracha pour aller rendre les devoirs funèbres à sa mère, qui avait été massacrée par les soldats d’Othon. L’héritage des nations était successivement disputé par des ambitieux, qui ne semblaient monter sur le trône que pour être précipités dans l’abîme. Il était alors impossible à l’homme de bien d’agir par principes, et de marcher d’un pas ferme sur ce théâtre mobile. Agricola, jaloux de son obscurité, en fut arraché par Nutien, qui gouvernait l’empire, tandis que Domitien, jeune encore, s’abandonnait aux plus sales débauches. Chargé de nouvelles levées, il les fit avec tant de succès, qu’il en fat récompensé par le commandement de la dixième légion, qui avait été la dernière à reconnaître Vespasien. L’Angleterre, où il avait commencé à développer ses talens, en fut encore le théâtre; il y servit sous les ordres de Petitius Cerealis, qui voulut l’associer à sa gloire en lui confiant les expéditions importantes. Des succès sans aucun mélange de revers ne lui causèrent point cette ivresse qui égare les favoris de la fortune. Toujours simple et modeste, il fit honneur à son chef de ses victoires; et, comme il était sans ostentation, il n’excita point l’envie. Vespasien, après l’avoir élevé au rang de patricien, lui confia le gouvernement d’Aquitaine, qui était un degré au consulat. Sa franchise militaire semblait incompatible avec la dextérité qu’exige le secret des affaires. Quiconque est plus accoutumé à se servir de son bras que de son esprit, manque souvent de cette souplesse artificieuse qui assure le succès de la politique. Agricola, né pour les emplois, n’eut point cet orgueil insultant que le guerrier exhale sur le citoyen pacifique, ni cette austérité rebutante qu’on contracte dans l’embarras des affaires. Le travail lui devint facile, parce qu’il sut se régler; la variété de ses occupations fut son délassement. Grave sans être austère, il inspirait sur son tribunal le respect et la confiance; et, dès qu’il en était descendu, il avait cette simplicité décente, qui est le plus noble attribut de l’homme public. Jaloux des prérogatives de sa place, il n’avait pas la vaine ambition d’en passer les limites, et il n’usait de son pouvoir que pour conserver à chacun ses priviléges. Au bout de trois ans, il fut appelé à Rome, où la voix publique le nommait au consulat: c’était attester qu’il en était digne. Cette dignité à laquelle il fut élevé, ne fut pas la seule récompense dont on honora son mente; il fut nommé pontife et gouverneur d’Angleterre.
Dès qu’il eut débarqué dans cette île, il dédaigna les réceptions pompeuses qu’on avait faites à ses prédécesseurs; et, quand on le croyait occupé à recevoir des hommages et à donner des fêtes, il signalait les premiers jours de son commandement par une victoire: il releva l’éclat de ce succès par la précaution qu’il prit de le cacher. Il ne mit point, selon la coutume, des feuilles de laurier sur ses faisceaux, ni dans la lettre qu’il écrivit à l’empereur. La plupart des grands généraux semblent tous jetés dans le même moule; les peindre, c’est multiplier les copies. Il n’y a que les génies supérieurs qui offrent des traits particuliers, dignes de passer à la postérité. Agricola, pour faire rétablir la discipline militaire tombée dans le relâchement, crut devoir commencer par une réforme dans sa maison, entreprise aussi difficile que de régir un empire. Ses domestiques, traités avec douceur, n’eurent aucune influence dans la distribution des grades et des récompenses; il n’y eut plus d’autres recommandations que les services. Les plus courageux et les plus fidèles furent les mieux récompensés. Doux et clément, il excusait les fautes légères, et punissait avec éclat et sévérité les crimes. Le poids des impôts fut diminué par l’égalité de la répartition. La police, qu’il introduisit dans les affaires, le fit regarder moins comme un général que comme le législateur de la nation.
Il mit cet esprit d’ordre dans son armée à l’ouverture de la campagne. Le soldat convaincu de pillage fut sévèrement puni. Cette discipline le rendit cher aux barbares, et plusieurs peuples, qui combattaient pour conserver leur liberté, mirent bas les armes, et se crurent libres avec son alliance. Ce fut ainsi qu’également craint et respecté, il rassembla des peuples sauvages dont il adoucit les mœurs farouches, en leur faisant goûter les délices de la paix. Il subjugua plus de pays par sa douceur que par ses armes. Les Anglais, sans besoins, languissaient sans industrie: il leur fit concevoir qu’ils n’étaient que des barbares; et, rougissant de l’être, ils sortirent de leur engourdissement, et sentirent naître l’émulation créatrice des grandes choses. Leurs enfans reçurent l’éducation des Romains, dont ils prirent les habits et les usages; et ce fut par le vernis des mœurs polies qu’on leur déguisa les fers de la servitude.
La troisième année fut une continuité de prospérité, de sorte que la quatrième ne fut employée qu’à mieux assurer ses conquêtes. Ces insulaires étaient trop sauvages pour se familiariser avec le joug: souvent vaincus et toujours rebelles, Agricola n’avait pas plus tôt remporté une victoire, qu’il fallait tenter la fortune d’un nouveau combat. Il marcha contre les Écossais, plus faciles à vaincre qu’à être subjugués. Il fut attaqué dans sa marche par ces barbares; la mêlée fut meurtrière: la neuvième légion fut taillée en pièces. Il rétablit l’ordre parmi les troupes épouvantées, et les barbares, pliant à leur tour, se précipitèrent dans les bois et les marais, qui favorisèrent leur retraite. Ce revers n’abattit point leur courage, et la dernière campagne fut la plus meurtrière et la plus glorieuse pour Agricola, puisqu’elle termina une guerre dont l’issue assura la domination de cette île fameuse aux Romains. La relation qu’il en écrivit à Domitien fut reçue avec l’extérieur d’une joie reconnaissante. Ce monstre couronné, jaloux de la gloire d’autrui, ne vit dans le courage actif de son général que la censure de sa paresse et de ses débauches. Dévoré du poison de l’envie, il se rendit inaccessible. Jamais il ne se livrait à la réflexion du cabinet, que pour méditer quelque attentat contre la vertu qui offensait ses yeux. La crainte de soulever le soldat lui fit dissimuler sa haine. Il lui fit décerner les ornemens du triomphe, avec une statue couronnée de lauriers. Mais Agricola, au lieu d’entrer dans Rome en triomphateur, eut ordre de se rendre de nuit chez le prince, qui le reçut avec froideur, en le laissant confondu dans la foule. Il connaissait trop le cœur du tyran, pour ne pas prévoir ce qu’il devait en attendre. Il crut devoir se soustraire à ses fureurs, en se condamnant à l’obscurité ; il ne se montra qu’avec un extérieur simple et modeste, qui faisait méconnaître le grand homme dans une cour où l’étalage du luxe usurpait la considération due à la supériorité du génie. Des délateurs calomnièrent ouvertement son innocence, sans pouvoir en obscurcir l’éclat. Les courtisans plus adroits préparaient sa perte en exaltant son mérite en présence de l’empereur bassement jaloux. Les fléaux dont l’empire fut frappé sur le Danube et sur le Rhin, rappelèrent le souvenir de la valeur du vainqueur d’Albion; alors il s’éleva un cri pour le mettre à la tête des armées. C’était déclarer que lui seul en était digne; mais en même temps c’était aigrir contre lui un monstre farouche, qui frémissait au bruit des acclamations dont la multitude honorait la supériorité des talens, et qui ne laissait jamais la vertu impunie: ce fut dans ces circonstances qu’il fut attaqué de la maladie qui le ravit à la terre. La douleur publique fut le plus bel éloge des actions de sa vie, et en même temps un témoignage que Rome corrompue conservait, par un reste de pudeur, quelque attachement pour les gens de bien; la sensibilité était d’autant plus vive, qu’on le croyait empoisonné. L’empereur, pour dissiper des soupçons que lui-même avait fait naître, l’envoyait chaque jour visiter par ses médecins et ses affranchis; mais il était trop abhorré pour séduire la crédulité. Il était peut - être innocent, et l’on s’obstinait à le croire coupable. Il ne trouva pas même son apologie dans le testament d’Agricola, qui l’instituait son héritier conjointement avec sa femme et sa fille. C’était alors une maxime avouée, qu’il n’y avait que les méchans princes qui fussent les héritiers d’un bon père. Agricola mourut âgé de cinquante-six ans, et l’histoire n’a pas dédaigné de nous transmettre tous ses traits. Sa taille, sans être extraordinaire, était régulière et bien proportionnée, sa physionomie douce et affable tempérait l’éclat de ses talens, et il ne manqua à son bonheur et à sa gloire que d’avoir vécu sous un Trajan. La mort lui enleva plusieurs enfans; il eut de grands motifs de consolation dans une fille qui lui survécut, et qui fut l’épouse de Tacite, qui transmit à la postérité les choses louables qu’il avait su exécuter. (Tacite. Par M. Robinet, censeur royal.)
ÉPONINE ET SABINUS,
Table des matières
Anecdote romaine.
SABINUS était un Romain qui, durant les guerres civiles, s’engagea dans un parti contraire à celui de Vespasien, et prétendit même à l’empire. Mais, quand la puissance de Vespasien fut bien établie, Sabinus ne s’occupa que des moyens qui pouvaient le soustraire aux persécutions, et en imagina un aussi bizarre que nouveau. Il possédait de vastes souterrains, inconnus à tout le monde, et il résolut de s’y cacher; cette lugubre retraite l’affranchissait du moins de l’insupportable crainte des supplices et d’une mort ignominieuse, et il y portait l’espoir que peut-être quelque nouvelle révolution lui donnerait la possibilité de reparaître dans le monde. Mais, parmi tant de sacrifices que sa situation le forçait de faire, il en était un surtout qui déchirait son cœur; il avait une femme jeune, belle, sensible et vertueuse; il fallait la perdre et lui dire un éternel adieu, ou lui proposer de s’ensevelir pour jamais dans une sombre prison, et de renoncer à la liberté, à la société, à la clarté du jour. Sabinus connaissait là tendresse et la grandeur d’âme d’Éponine, cette épouse si chère; il était sûr qu’elle consentirait avec transport à le suivre, et à ne vivre que pour lui; mais il craignit pour elle les regrets qui trop souvent succèdent à l’enthousiasme, et dont la vertu même ne garantit pas toujours; enfin il eut assez de générosité pour ne vouloir pas abuser de celle d’Éponine, ou, pour mieux dire, il n’avait qu’une idée imparfaite de la manière dont une femme peut aimer. Il ne mit dans sa confidence que deux affranchis, qui le suivirent. Il assemble ses esclaves, leur persuade qu’il est décidé à se donner la mort; il les récompense, les congédie, brûle sa maison, et se sauve ensuite dans ses souterrains avec ses fidèles affranchis. Personne ne douta de sa mort. Éponine était absente; mais bientôt cette fausse nouvelle parvint jusqu’à elle, et l’abusa comme tout le monde. Elle résolut de ne point survivre à Sabinus; comme elle était observée et gardée avec soin par ses parens et ses amis, elle choisit à regret le genre de mort le plus lent, et refusa constamment toute espèce de nourriture. Cependant les affranchis de Sabinus, qui tour à tour sortaient chaque soir des souterrains pour aller chercher les alimens, s’informèrent, par ordre de leur maître, de la situation d’Éponine, et apprirent qu’elle touchait presque au dernier moment de sa vie: ce rapport fit connaître à Sabinus que lorsqu’il s’était cru généreux, il n’avait été qu’ingrat. Accablé d’inquiétude, pénétré de reconnaissance, il envoie sur-le-champ un de ses affranchis instruire Éponine de son secret, et du lieu de sa retraite.
Pendant que cette commission s’exécutait, quelles durent être les craintes et l’impatience de Sabinus! Son messager trouvera-t-il Éponine vivante? Si cette tendre épouse respire encore, la nouvelle qu’on lui porte ne lui causera-t-elle pas une révolution funeste? Sabinus, après avoir conduit Éponine sur le bord de sa tombe, va-t-il, par sa fatale imprudence, l’y précipiter, et devenir l’assassin du seul objet qui puisse l’attacher à la vie?..... Voilà donc le prix qu’elle recevra pour tant d’amour et de fidélité !.... Mais, tandis que le malheureux Sabinus s’abandonne ainsi à ces déchirantes réflexions, le Ciel lui prépare un moment de bonheur, fait pour dédommager d’une vie entière de souffrances: avant la fin du jour, Éponine elle-même doit paraître dans ce lugubre souterrain qui retentit si tristement des cris de Sabinus.... Ce lieu d’horreur et de ténèbres, désormais habité par la vertu la plus pure, va devenir le temple auguste de la sainte fidélité et l’asile heureux du bonheur. Comment s’empêcher de regretter que les historiens ne nous aient pas transmis le détail touchant de la première entrevue d’Eponine et de son époux, lorsqu’elle parut tout à coup à ses yeux, pâle, tremblante, arrachée au trépas par le seul désir de vivre dans un cachot avec ce qu’elle aime, et l’instant où, se jetant dans les bras de Sabinus, elle lui dit sans doute: «Je
«viens adoucir ton sort en le partageant; je
«viens reprendre les droits sacrés et d’épouse et
«d’amie; je viens enfin te consacrer la vie que
«tu m’as rendue.» Quelle admiration, quelle reconnaissance dut éprouver Sabinus! Comme dans un moment tout est changé autour de lui! Quel charme répand Éponine sur chaque objet qui l’environne! Cette vaste caverne n’offre plus rien de triste aux yeux de Sabinus; cependant, en songeant que c’est désormais la demeure d’Éponine, il soupire.... Hélas! il ne peut offrir qu’une affreuse prison à celle qui serait digne de régner dans un palais.
Éponine et Sabinus concertèrent ensemble les mesures qu’ils devaient prendre pour leur sûreté commune. Il était impossible qu’Éponine disparût entièrement du monde, sans s’exposer à des recherches dangereuses; d’ailleurs, en renonçant pour toujours à sa famille et à ses amis, elle s’ôtait les moyens de servir Sabinus si l’occasion s’en présentait. Il fut donc décidé qu’elle ne viendrait dans le souterrain que la nuit. Mais sa maison en était éloignée; il fallait faire cinq lieues à pied: comment une femme timide et délicate, élevée dans le luxe et la mollesse, oserait-elle, si belle et si jeune, s’exposer, sous la garde d’un seul affranchi, à tous les dangers d’un voyage nocturne et pénible, qui devait se renouveler si souvent? Comment enfin aurait-elle assez de discrétion et de prudence pour dérober à tous les yeux et ses démarches et son secret? Comment? Elle aimait, elle pouvait se passer d’expérience, de force et de courage; elle était guidée par les deux plus grands mobiles des actions extraordinaires, l’amour et la vertu, si rarement réunis, mais si puissans lorsqu’ils se trouvent ensemble. Éponine en effet tint avec exactitude tous les engagemens que son cœur lui avait fait prendre: elle venait régulièrement chaque soir au souterrain, et souvent elle y passait plusieurs jours de suite, ayant su prendre les précautions nécessaires pour que son absence ne donnât aucun soupçon. La vie sauvage et retirée qu’elle menait dans le monde, la douleur qu’on lui supposait, lui procuraient la facilité de dérober ses démarches au public, et d’échapper aux observations des gens curieux et désœuvrés. Pour aller voir son époux, elle triomphait de tous les obstacles; ni les rigueurs de l’hiver, ni le. froid, ni la pluie, ne pouvaient l’arrêter ou la retarder: quel spectacle pour Sabinus lorsqu’il la voyait arriver tremblante, hors d’haleine, ne pouvant à peine se soutenir sur ses pieds délicats et meurtris, et tâchant cependant, par un doux sourire, de dissimuler sa lassitude et sa souffrance, ou, pour mieux dire, les oubliant auprès de lui!... Mais un nouvel événement doit rendre encore Éponine plus chère, s’il est possible, à Sabinus; elle va bientôt devenir mère et donner le jour à deux jumeaux.... Quelle nouvelle source de bonheur pour elle, mais en même temps de crainte et d’inquiétude!.... A quel embarras vont la livrer l’obligation de cacher son état à tout ce qui l’entoure, et l’impossibilité d’avoir les secours dont une femme, dans sa situation, peut si difficilement se passer!.... Mais avec un cœur si fidèle et si passionné, Éponine est-elle une femme ordinaire? est-il une épreuve au-dessus de ses forces, et qui puisse la décourager ou l’abattre?...... Non; elle saura dérober la connaissance d’un secret aussi important à ses domestiques, à sa famille, à ses amis: pourrait-elle manquer d’expédiens et de prudence? Eh! il s’agit de conserver son honneur, sa réputation et la vie de Sabinus. Elle saura triompher de la douleur même et la supporter sans se plaindre. Absente de Sabinus, et tout à coup atteinte, d’un mal aussi nouveau pour elle que violent, elle s’enferme, invoque, au défaut des secours humains, l’assistance du Ciel, répète mille fois le nom de Sabinus, et se résigne à son sort avec autant de patience que de courage. C’est ainsi qu’elle devint mère de deux enfans, dont l’existence si chère la dédommage et la récompense de tout ce qu’elle a souffert. Aussitôt que la nuit est venue, Éponine? prenant ses enfans dans ses bras, s’échappe de sa maison; et, chargée de ce précieux fardeau, elle arrive au souterrain. Qui pourrait peindre le profond attendrissement, les transports et la joie de Sabinus, en apprenant d’Éponine qu’il est père, et en recevant à la fois dans ses bras son épouse et ses enfans!.... ces enfans, gages touchans de la tendresse la plus parfaite et la plus pure, condamnés dès leur naissance à vivre et à croître dans une prison!... Cruelle pensée! faite pour empoisonner le bonheur de Sabinus, qui sans doute., en les embrassant, dut se dire: «Infortunés enfans, hélas!
«quand pourrez-vous jouir de la lumière et de
«la liberté ? Mais Éponine est votre mère, vous
«serez chéris par elle; ah! vous ne vous plaindrez
«point de votre destinée.»
Les deux enfans d’Éponine furent élevés dans le souterrain, et n’en sortirent jamais durant l’espace de neuf ans que Sabinus y resta caché. Loin que le temps eût diminué l’assiduité d’Éponine, il ne fit que pendre ses voyages plus fréquens au souterrain: elle y trouvait son époux et ses enfans; devenue étrangère au monde et à la société, l’univers et le bonheur n’existaient pour elle qu’au fond de la caverne de Sabinus. Cependant ses absences, devenant chaque jour plus multipliées et plus longues, donnèrent enfin des soupçons, et l’excès de la sécurité acheva de la perdre; elle fut observée, suivie, et l’infortuné Sabinus découvert. Des soldats envoyés par l’empereur viennent l’arracher de son souterrain, et ne conçoivent pas, envoyant cette affreuse demeure, qu’on puisse la regretter et verser des pleurs en la quittant. Dans cette extrémité, Eponine, ne démentant ni sa vertu, ni le courage dont elle avait donné tant de preuves, se rend an palais de l’empereur, suivie de ses deux enfans. On se précipite en foule sur son passage: chacun veut la voir et l’applaudir; tout le palais retentit des acclamations qu’elle excite, et c’est ainsi qu’on vit du moins la vertu malheureuse obtenir le tribut d’éloges qu’elle mérite. Eponine, insensible à la gloire, ne comprenant pas même qu’on puisse admirer sa conduite, et plaignant ceux qu’elle étonne, s’avance tristement à travers la foule qui l’environne, et arrive enfin à l’appartement de l’empereur. Tout le monde se retire: alors Éponine, se jetant avec ses enfans aux pieds de Vespasien, lui parla en ces termes:
«Voyez, César, à vos genoux, la femme et les:
«enfans de l’infortuné Sabinus, ces enfans innocens,
«élevés dans un lugubre cachot, et qui,
«pour In première fois, jouissent aujourd’hui de
«la vue du soleil. Eh quoi! cet astre radieux
«qui ne luit pour eux que depuis si peu d’instans,
«doit-il éclairer le supplice de Sabinus?
«et ce jour qui les arrache des ténèbres et de la
«captivité, doit-il être enfin le dernier des jours
«de leur père?... Mais quel fut le crime de Sabinus?
«L’ambition. César, si cette passion n’eût
«pas dominé dans votre âme, feriez-vous le
«bonheur de l’univers, seriez-vous l’arbitre du
«sort de mon époux?... Vous avez prouvé jusqu’ici
«que la fortune ne fut point aveugle en
«vous favorisant; achevez de la justifier par votre
«clémence.... Tout vous est soumis; vous
«régnez. Ah! connaissez le plus doux charme
«de ce haut rang où vous a placé le sort; plaignez
«les malheureux, et sachez pardonner.
«Pourriez-vous être insensible aux pleurs d’une
«épouse, d’une mère, aux gémissemens de ses
«enfans? Vous êtes souverain, vous êtes père,
«et l’innocence et la nature auraient en vain
«versé des larmes à vos pieds! Hélas! le Ciel
«ne s’est-il pas chargé lui-même du châtiment
«de Sabinus? Ne vous a-t-il pas ôté le droit de
«le punir, en ne le livrant en vos mains qu’après
«neuf ans de captivité ?... Souffrirez-vous
«qu’on puisse vous reprocher un jour cet excès
«de rigueur, si peu nécessaire à votre sûreté ?
«Ah! César, songez-y, votre inflexibilité ne
«peut ravir à Sabinus qu’une vie obscure et languissante,
«tandis qu’elle ternirait aux yeux de
«la postérité cette gloire si brillante et si pure,
«heureux et juste fruit de vos travaux et de vos
«exploits.»
On demandera sans doute, après la lecture de cette anecdote intéressante, si Vespasien se laissa toucher: hélas! non; et ce prince, peu sensible à tant de vertus, condamna à la mort l’époux. d’Éponine, qui, engagé dans un parti contraire au sien, avait manifesté des prétentions à l’empire. Au reste, l’héroïsme d’Éponine ne se démentit pas jusqu’au dernier instant, et elle accompagna son mari au supplice. (Par Madame de Genlis. )
ANECDOTE SUR TURENNE.
Table des matières
LE bon Plutarque excelle, comme historien, par des détails dans lesquels nous n’osons plus entrer; il a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses, et il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, un geste lui suffit pour caractëriser son héros. Avec un mot plaisant, Annibal rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l’Italie. Agésilas, à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand roi. César, traversant un pauvre village et causant avec ses amis, décèle, sans y penser, le fourbe qui disait ne vouloir qu’être l’égal de Pompée. Alexandre avale une médecine, et ne dit pas un seul mot; c’est le plus beau moment de sa vie. Aristide écrit son propre nom sur une coquille, et justifie ainsi son surnom. Philopémen, le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grande traits, ni le caractère dans les grandes actions: c’est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses publiques sont ou trop communes, ou trop apprêtées; et c’est presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s’arrêter.
Un des plus grands hommes du siècle dernier fut incontestablement M. de Turenne. On a eu le courage de rendre sa vie intéressante par de petits détails qui le font connaître et aimer; mais combien s’est-on vu forcé d’en supprimer qui l’auraient fait connaître et aimer davantage! Je n’en citerai qu’un, que je tiens de bon lieu, et que Plutarque n’eût eu garde d’omettre, mais que Ramsay n’eût eu garde d’écrire, quand il l’aurait su.
Un jour d’été qu’il faisait fort chaud, le vicomte de Turenne, en petite veste blanche et en bonnet, était à sa fenêtre dans son antichambre. Un de ses gens survient, et, trompé par l’habillement, le prend pour un aide de cuisine avec lequel ce domestique était familier; il s’approche doucement par derrière, et, d’une main qui n’était pas légère, lui applique un grand coup sur les fesses. L’homme frappé se retourne à l’instant; le valet voit, en frémissant, le visage de son maître. Il se jette à genoux tout éperdu: Monseigneur, j’ai cru que c’était Georges... Et quand c’eût été Georges, s’écrie Turenne en se frottant le derrière, il ne fallait pas frapper si fort.
Voilà donc ce que vous n’osez dire! Misérables! soyez donc à jamais sans naturel, sans entrailles; trempez, durcissez vos cœurs de fer dans votre vile décence: rendez-vous méprisables à force de dignité. — Mais, toi, bon jeune homme, qui lis ce trait et qui sens avec attendrissement toute la douceur d’âme qu’il montre, même dans le premier mouvement, lis aussi les petitesses de ce grand homme dès qu’il était question de sa naissance et de son nom. Songe que c’est le même Turenne qui affectait de céder partout le pas à son neveu, afin qu’on vît bien que cet enfant était le chef d’une maison souveraine. Rapproche ces contrastes, aime la nature, méprise l’opinion, et connais l’homme. (J.-J. Rousseau.)
L’ÉCUEIL DE L’AMITIÉ POSTICHE.
Table des matières
RICHARD STEELE donnait d’excellens préceptes d’économie; mais personne n’était moins économe que lui: sa prodigalité le réduisit souvent à de fâcheuses circonstances. Généralement aimé de ceux qui le connaissaient, il faisait les délices des plus aimables sociétés de Londres. Un baronnet du Lincolnshire, fort riche et grand admirateur de Steele, ne cessait de le combler d’éloges et de marques d’estime; il le pressait de disposer de son crédit, de sa fortune, et surtout de ne point recourir à d’autres, s’il se trouvait jamais dans quelque situation embarrassante. Richard Steele fut bientôt dans cette situation; il alla chez son ami, qui, ne se doutant point du sujet de cette visite, s’épuisait en offres de services, et ne parlait que du désir qu’il avait de trouver une occasion favorable. «Comment! dit Steele, et c’est précisément cette maudite occasion qui me conduit chez vous. J’ai besoin de cent livres pour apaiser un créancier qui me tourmente, et qui ne veut plus attendre.» Cette demande inattendue pétrifia le baronnet; il bégaya quelque mauvaise excuse. «Quoi! sir, répondit Steele, vous m’avez engagé, par vos fausses promesses, à vous exposer l’état de mes affaires, et vous me refusez? Ecoutez: je supporte avec constance tous les revers du sort; mais je ne saurais souffrir l’insulte que vous me faites: ou prêtez-moi tout à l’heure l’argent que vous m’avez offert, ou préparez-vous à mon ressentiment.» Steele prononça ces mots avec tant de fermeté, que le baronnet, tremblant, ouvrit son porte-feuille et lui présenta un billet de cent livres. Steele le prit, et, regardant avec mépris le timide prêteur: «Sir baronnet, lui dit-il, quelque peu d’envie que j’aie de devoir cette somme à un misérable aussi vil que vous, je reçois cependant votre billet, et promets de vous le rembourser au premier jour; mais, afin qu’à l’avenir vous soyez plus réservé dans vos offres et moins lâche dans vos procédés, souffrez que je prenne la liberté de vous donner une leçon.» Steele saisit en même temps le baronnet par le nez, et, le tirant avec force, le contraignit d’avouer qu’il était le plus misérable des hommes.
ANECDOTE ANGLAISE.
Table des matières
IL se passa, dit-on, en Angleterre, une scène assez plaisante entre un honnête cordonnier et un gentilhomme prétendant être nommé député au parlement. Celui-ci, d’un air fort humble, entre dans la boutique de l’artisan, qui lui demande d’un ton brusque de quelle affaire il s’agissait.
«De me rendre un petit service, répondit le gentilhomme;
«il ne me manque plus qu’une voix
«pour être élu, et je vous prie de m’accorder la
«vôtre. — Oh bien! si cela est, reprit le cordonnier,
«en lui présentant une escabelle, asseyez-vous
«là, causons ensemble, et voyons un
«peu quel homme vous êtes..... Vous buvez de
«la bière, n’est-ce pas? En voilà un pot déjà entamé :
«nous le finirons de compagnie. Allons,
«prenez mon verre, buvez à ma santé, je boirai
«ensuite à la vôtre.... — Qu’a cela ne tienne,» répondit le gentilhomme....... En même temps il boit, en faisant un peu la grimace. «Dieu me
«damne! vous fumerez, car je fume, moi,» poursuivit l’artisan..... «Eh! mais.... comme vous
«voudrez,» repartit le candidat en dévorant son dépit. D’un air assez gauche il allume sa pipe à celle de son nouveau camarade; et les voilà tous deux en train de politiquer. Enfin le protecteur, fort content d’avoir fait passer son protégé par toutes sortes d’humiliations, le congédie sans façon... «Sortez sur-le-champ de chez moi, et ne
«comptez pas sur mon suffrage: je me respecte
«trop pour le donner à un homme qui se respecte
«si peu, et qui cherche à s’élever par tant de
«bassesses. »
LE PORTIER GÉNÉREUX.
Table des matières
UN pauvre homme, qui était portier à Milan, chez un maître de pension, trouva un sac où il y avait deux cents écus. Celui qui l’avait perdu, averti par une affiche publique, vint à la pension; il donna de bonnes preuves que le sac lui appartenait: le portier le rendit. Plein de joie et de reconnaissance, il offrit à son bienfaiteur vingt écus, que celui-ci refusa absolument: il se réduisit donc à dix, puis à cinq; mais le trouvant toujours inexorable: «Je n’ai rien perdu, dit-il d’un ton de colère, en jetant par terre son sac, je n’ai rien perdu si vous ne voulez rien recevoir.» Le portier reçut cinq écus, qu’il distribua aussitôt aux pauvres. Combien la noblesse des sentimens relève les conditions les plus communes!
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.