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Kitabı oku: «Les français au pôle Nord», sayfa 16

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V

Encore et toujours la dérive. – Comment Plume-au-Vent interprète l'histoire. – Imprudence. – Congestion. – Constant Guignard perd son nez, mais retrouve sa prime. – Surveillez vos nez! – Effet du froid sur les verres de lunettes. – La corvée de glace et le tonneau du porteur d'eau. – Le garde-manger en plein air. – Solitude. – Alertes. – Quitte pour la peur. – Nouvelles incartades du pack.

Avec novembre sont arrivés ces grands crépuscules produisant d'indescriptibles effets de lumière et d'ombre, que l'on ne rencontre que sous le ciel boréal.

Le froid oscille entre −28° et −35°. Il est encore supportable, dans les conditions où se trouvent les hivernants, mais on commence à souffrir de ses rigueurs, après une station prolongée au dehors.

Chose étonnante, le thermomètre s'abaisse dès que le vent souffle du sud-ouest. Il remonte, au contraire, aussitôt que la bise vient du nord.

Y aurait-il donc réellement là-bas de vastes étendues d'eau libre, au-dessus desquelles flotterait une atmosphère moins dure, moins inclémente?

La dérive qui entraîne le pack et les deux navires à travers les espaces jusqu'alors inexplorés, continue toujours. Mais ce phénomène de translation, exaspérant dans son irrésistible et tenace lenteur, s'est peu à peu modifié sans cause apparente.

Après être peu à peu descendue au quatre-vingt-troisième parallèle, jusqu'à une faible distance du cap Colon, la banquise s'est élevée en coupant le soixante-dixième méridien de latitude ouest. Puis ce mouvement ne s'est plus arrêté. Les vaisseaux maintenant remontent vers le nord nord-ouest, et atteignent enfin le quatre-vingt-quatrième parallèle, où jamais navire et traîneau ne se sont avancés.

La latitude fournie au capitaine de la Gallia par une hauteur d'étoile a donné 84° 6′ 15″. La longitude est exactement 72° 20′.

Ainsi la dérive, après avoir fait perdre aux explorateurs une distance assez considérable, leur procure, en fin de compte, le bénéfice de 1° 12′ et une fraction infime. Bien qu'elle soit ininterrompue, sa vitesse est essentiellement variable et soumise à la direction des vents. Ainsi soufflent-ils du sud ou du sud-ouest, le pack se déplace d'environ dix mille en vingt-quatre heures. Soufflent-ils du Nord, sa course quotidienne est seulement de trois ou quatre milles.

Cela se comprend très facilement du reste. L'énorme radeau de glace recevant du courant océanique une impulsion dans un sens quelconque, cette impulsion se trouve retardée ou accélérée, selon que le vent souffle de l'avant ou de l'arrière sur son énorme masse.

Aussi les matelots français qui jadis chargeaient de malédictions le courant polaire, commencent à bénir son intervention.

Constant Guignard, surtout, ne se sent pas de joie. Pensez donc: le quatre-vingt-quatrième degré de latitude est franchi, et la haute paye du Normand parcimonieux s'élève d'autant.

Nul comme lui n'est préoccupé du point, de la vitesse de la dérive, de l'influence de la brise et en général des causes pouvant influencer en marche de la banquise.

– Prends garde, matelot, ne cesse de lui répéter le Parisien, l'avarice te perdra.

– A pas peur! riposte le Normand ravi d'apprendre qu'il gagne dix francs par jour de boni, sans même remuer le petit doigt.

«Arrive qui plante, l'argent est toujours l'argent.

– J'te dis, moi, que tout va trop bien pour toi, et qu'il faut te défier de la chance.

«Vois-tu, dans la vie, tout se paye.

– Tout se paye… ben sûr… même le tabac et la chandelle… mais avec de l'argent.

«Donc, faut de l'argent.

– Tu ne me comprends pas.

«Je veux te dire que, dans l'existence, un malheur fait généralement contrepoids à un bonheur.

«Tiens, à propos de gens trop riches ou trop heureux, écoute une histoire.

«Il était une fois un roi, un empereur, ou un pape, je ne sais plus au juste; p'têt'e ben le grand Napoléon ou un empereur d'Amérique, bref un grand personnage de l'antiquité. Tout lui arrivait si tellement bien à point, il était si opulent et si veinard que ça l'épouvantait, et qu'il se disait: Gare à la guigne!

«Tracassé au point d'être malheureux à force de prospérité, il pensa qu'il faudrait faire un sacrifice à la fortune afin de conjurer par avance le mauvais œil. Pour lors, il jette dans les fins fonds de la mer, par cent mille brasses de fond, sa bague d'empereur à laquelle il tenait beaucoup, et qui valait au moins cinquante millions.

– Il aurait mieux fait de la donner à un gabier de la flotte.

– Possible!.. mais écoute la suite.

«Or donc, mon particulier – je me souviens maintenant que c'était le grand Napoléon – est toujours si tellement chançard, que la veine le persécute… oh! mais à devenir fou.

«Un beau matin, sa bonne lui apporte une sole frite qu'embaumait, fallait voir!

«Naturellement y s'met à manger comme un homme pressé de retourner à la bataille, et crac!.. se casse deux dents sur un quéque chose que la sole avait dans le ventre!

«C'était sa bague!.. t'entends, sa bague avalée par le poisson que des pêcheurs trouvent dans leur filet, et qui lui arrive tout frais pour sauter dans la poêle.

«Ma foi! ce bonheur insolent lui tourne la bile et lui met la cervelle à l'envers au point que rien ne lui réussit plus.

«A preuve que l'année suivante il est pris par les Anglais pendant la campagne de Russie, et jeté à Sainte-Hélène, un rocher d'enfer où il est resté amarré par une jambe à une chaîne pesant plus de cent livres, pendant vingt-cinq ans!

«Eh! ben, quéque tu dis de ça?

– J'dis rin! vu que j'suis pas empereur, que j'ai pas de bague de cinquante millions, ni de cuisinière et point davantage de sole frite à manger.

– C'est bon! qui vivra verra, riposte aigrement le Parisien vexé dans son amour-propre de narrateur et de moraliste.»

Certes, il ne croyait pas si bien dire.

Pendant deux jours il y eut un léger brouillard blanchâtre qui, malgré son peu de densité, empêcha néanmoins les observations astronomiques. Dévoré par la convoitise et craignant que le pack ne reprît sa marche rétrograde, Constant Guignard multipliait les allées et venues du poste au pont du navire et réciproquement.

– Où que tu vas encore? lui demandait son camarade.

– Voir si le temps est clair, pour prévenir le capitaine qu'il peut fusiller les étoiles et calculer son point.

– Tu finiras par te faire geler…

«Vois donc: y fait un temps à pas mettre un «brassé-carré» dehors.

– As pas peur!.. ça me connaît, la fraid!»

La dernière absence fut plus longue que les autres. Le temps paraissant vouloir s'éclaircir, Guignard demeura près d'un quart d'heure immobile, au pied du grand mât, le visage exposé aux furieuses morsures de la bise polaire.

Ayant enfin aperçu quelques étoiles, il rentre dans le poste sans avoir la précaution de séjourner dans la tente et s'écrie, d'une voix toute changée:

– Capitaine, le ciel est clair… on voit des… des…

Et brusquement, saisi par la chaleur, il chancelle, et va s'abattre sur un banc.

Le docteur s'élance vers lui, le soulève, examine sa figure et s'écrie:

– Mais il a le nez gelé!

Vite! deux hommes… un falot!

«Portez-le sous la tente… bien!.. maintenant de la neige…»

Déshabillé en un tour de main, le patient apparaît livide, exsangue et rigide comme un homme de pierre.

La face est tuméfiée, violette, sous le givre qui s'attache à la barbe, aux cils et aux sourcils; mais le nez blafard pareil à du plâtre, se détache singulièrement, au milieu de ce masque hypérémié.

– Frictionnez le corps à tour de bras, avec de la neige, continue le docteur.

«Moi, je me charge de la figure.

Après un quart d'heure d'efforts, le pauvre diable astiqué comme un morceau de métal par les rudes mains de ses compagnons, se débat faiblement, et recouvre peu à peu la voix.

– Où diable! que j'sis donc?..

«Drôle!.. ça!.. j'me rappelle de rin?..

«J'ai été foudroyé par la fraid…

– Eh bien! ça va? demande le docteur essoufflé de l'exercice.

– Un miot (peu), monsieur… sauf que j'sens plus mon nez.

«Nom d'un d'là… s'rait-t'y pas gelé?

– Allons! silence… on va vous mettre au lit, et demain vous serez sur pied.

«Mais, une autre fois, ne commettez pas de pareilles imprudences, sans quoi, mon cher garçon, vous irez toucher votre boni sous la banquise.

– Et mon nez, monsieur le docteur?

– Nous en reparlerons plus tard, dit évasivement le médecin.»

Vingt-quatre heures après, le Normand pouvait en effet quitter son hamac, mais son nez, jadis exigu, avait pris les dimensions et la couleur d'une aubergine.

En raison de ce développement, l'organe devint le siège de douleurs alternant avec des démangeaisons intenses, puis il entra en suppuration, se fendilla, et finalement désenfla sous l'influence des révulsifs appliqués par le docteur.

Au bout de quinze jours il était à peu près guéri, mais se trouvait hélas! diminué de moitié. La gelure trop intense avait mortifié tout le bout de l'appendice, qui devait rester atrocement camard jusqu'à la mort de son propriétaire.

Il fut en revanche nanti pour longtemps d'un superbe coloris violet qui le faisait ressembler à un bigarreau planté dans un fromage à la crème.

Comme compensation, Constant Guignard apprit que la banquise allait toujours vers le Nord et que sa haute paye s'augmentait d'autant.

Plus heureux que Polycrate, tyran de Samos, dont le Parisien avait si drôlement travesti la légende, l'avaricieux Bas-Normand se consola en pensant qu'il pouvait lui arriver pis encore, et que les écus s'amassaient tout seuls.

Avant cet incident qui eût pu plonger dans le deuil, l'équipage de la Gallia, les matelots, avec leur légèreté de grands enfants, étaient tentés de crier à l'exagération, lorsque leurs officiers les entouraient de précautions poussées jusqu'à la minutie.

Ils devinrent un peu plus soucieux de leur santé, tant ils furent impressionnés par cette congestion foudroyante.

Du reste, défense formelle fut faite à chacun de séjourner au dehors et de sortir seul, ne fût-ce qu'un moment. De cette façon, il fut facile aux hommes de se surveiller mutuellement et de reconnaître sur le visage des camarades les premiers symptômes de gelure, dont la victime ne s'aperçoit jamais que trop tard.

Le nez est toujours le premier atteint par la terrible morsure du froid. Il devient blanchâtre, exsangue, insensible, et sous peine d'être mortifié comme celui du pauvre Guignard, il faut, sans tarder, le frictionner avec de la neige.

Aussi, la recommandation qui ne manquait jamais, au moment de partir en corvée, se formulait-elle invariablement par ces mots:

– Surveillez vos nez!

Les nez de l'équipage devinrent, en conséquence, une sorte de propriété indivise à laquelle chacune se trouva dès lors intéressé, et le dicton: «Gare à ton nez» vint s'ajouter à celui de: «Faisons du carbone».

Enfin, pour plus de précaution, le docteur enduisit chaque appendice d'une couche de collodion iodé qui raffermit l'épiderme gercé par des commencements de congélation antérieure et agit comme isolant contre les accidents à venir. Et rien n'était bizarre comme cette collection de nez luisants, cornés, enluminés, rappelant une collection de masques de mardi gras.

Les paupières devinrent également le siège d'inflammations douloureuses causées par les glaçons qui se collaient aux cils et attaquaient à la longue la conjonctive. Bien que le faible rayonnement des lueurs crépusculaires eût rendu l'usage des lunettes superflu, on les avait conservées pour interposer entre le vent et le globe oculaire une sorte d'écran protecteur. Il fallut bientôt y renoncer, car l'évaporation de l'œil couvrait, en quelques instants, les verres d'une croûte aussi opaque que celle des fenêtres enduites de givre.

Là encore il fallut redoubler d'attention et se prêter mutuellement assistance pour débarrasser, en temps opportun, les paupières des adhérences du givre.

La pompe fournit toujours de l'eau de mer pour la douche quotidienne à laquelle on s'est à la longue habitué. Mais il faut de l'eau douce pour la cuisine, les boissons et le lavage du linge de corps.

Cette eau est produite par l'évaporation de la glace.

Mais, de même qu'il y a fagots et fagots, il y a également glace douce et glace salée.

Celle provenant de la mer et gelée sur place est aussi salée que les flots eux-mêmes et conséquemment inutilisable. Les Anglais, qui ont presque exclusivement collaboré au vocabulaire arctique, la nomment: floeberg.

Par contre, celle qui vient des glaciers, produits comme on sait par les névés, est douce et d'une teinte plus franchement azurée. Elle est amenée par la dérive et compose exclusivement les icebergs.

Or le pack, aux environs de la Gallia, étant formé de floebergs, il faut aller chercher, à près d'un mille, celle qui est nécessaire à l'approvisionnement du navire. Il y a là un gisement inépuisable d'icebergs.

On pourrait employer, il est vrai, la neige. Mais le capitaine voulant tenir son monde et ses bêtes en haleine, a trouvé, dans ce voyage quotidien, le prétexte à un exercice corporel des plus salutaires.

En conséquence, un traîneau, dénommé pour ce motif «la voiture du porteur d'eau», est attelé de dix chiens, et envoyé à «la Dhuys» escorté de quatre hommes armés de carabines.

Les chiens, heureux de quitter l'abri où ils se morfondent après la promenade, accomplissent leur tâche avec un entrain magnifique. On dirait qu'ils sentent réellement que cette corvée les endurcit aux fatigues à venir, d'autant plus rudes au début, que le farniente aurait été plus complet pendant l'hivernage.

Les hommes de leur côté apprennent comment il faut les conduire, les aider, les soigner. Ils savent comment débute l'engravée des pattes et les soins nécessités dès la première heure par cette affection qui peut devenir incurable, si elle n'est combattue en temps opportun. Des lotions quotidiennes à l'alcool, suivies d'une application de collodion et complétées par l'enveloppement de la partie malade avec de la flanelle, sont à la fois le meilleur préventif et le curatif par excellence.

Un chien se trouve-t-il pris de courbature ou de congestion, vite on lui tire, selon la méthode esquimaude, un peu de sang par les oreilles ou la queue.

La conduite du traîneau, surtout quand il est chargé, demande une certaine expérience que seule peut conférer l'habitude.

Aujourd'hui, le chemin suivi par le tonneau du porteur d'eau pour se rendre du navire à la Dhuys est à peu près praticable. Mais, au commencement, quelle incohérente succession de casse-cou!

A l'aller, il n'y avait que demi-mal. Et même les hommes devaient modérer l'allure des chiens qui s'emballaient comme des bêtes folles, et faisaient voler derrière eux le traîneau vide.

Mais, au retour, quand le porteur d'eau ramenait un quintal de glace! Un conducteur se tenait en tête, et guidait l'attelage avec son fouet, à travers les hummocks et les glaces raboteuses. Les autres hommes de corvée se tenaient à droite, à gauche et en arrière du traîneau pour le soulever d'un bord ou de l'autre, quand un bloc venait caler un des patins. Le véhicule tiraillé, poussé, arraché, s'avançait en basculant, toujours prêt à chavirer, jusqu'à ce que, butant sur des hérissements de pointes anguleuses, il s'arrêtait, figé sur place.

Reconnaissant l'inutilité de leurs efforts, les chiens faisaient tête en queue, s'asseyaient sur leur derrière et regardaient narquoisement les marins, comme pour leur dire: «Allons, souquez, vous, les hommes!»

Et les hommes passaient à l'avant, empoignaient les courroies de halage et tiraient comme des cabestans en criant à tue-tête:

– Hisse-la!.. oh hisse!

On progressait ainsi par «étapes» de deux ou trois mètres, jusqu'à ce que l'obstacle fût franchi, et l'on recommençait, indéfiniment.

A la longue, la voie s'est améliorée, par l'usage incessant du pic et du ciseau à glace, et le voyage s'accomplit avec assez de facilité.

Mais les ours, dont l'odorat est doué d'une incomparable subtilité, ont fini par éventer de très loin les émanations des matelots et de leurs chiens. On les voit errer comme des spectres sur la plaine blanche, et se rapprocher peu à peu, talonnés par la fringale qui leur tord les entrailles.

Au début, ils se tenaient à une distance respectueuse, mais, enhardis par un faux semblant d'impunité, ils devinrent plus audacieux, et firent mine d'attaquer.

Pardieu! on ne demandait pas autre chose, et il y eut de rudes batailles invariablement terminées par le meurtre de l'assaillant.

Aussi, quelle joie de revenir avec cinq ou six cents kilogrammes de viande fraîche.

Vite! au plus pressé. On culbutait le bloc de glace. Le plantigrade était hissé sur le traîneau et aussitôt à bord, la curée commençait.

Le garde-manger fut ainsi renouvelé de temps en temps, à la grande joie des chiens qui faisaient une ripaille monstre, et des hommes dont l'organisme avait besoin de vivres frais.

Quant au procédé de conservation, il est des plus élémentaires. Le gibier, dépouillé de sa fourrure et dépecé par quartiers, est tout simplement accroché en plein air, à l'extrémité d'une vergue.

Les morceaux gelés à fond, et devenus aussi durs que la pierre, se balancent, à l'abri des griffes et des crocs des maraudeurs, et préservés de la putréfaction par le froid, cet incomparable embaumeur.

Entre temps,Oûgiouk, un peu relégué au second plan pendant cette période d'immobilité, ou plutôt de claustration, harponne un phoque venu pour respirer au fond d'une faille qui surgit inopinément dans la banquise.

Le phoque est le bienvenu comme l'ours, auquel il va tenir compagnie, dans le gréement, jusqu'au jour où maître Dumas, armé d'une hache et d'une scie vient enlever la quantité nécessaire au repas.

Et c'est ainsi qu'on vit à bord du navire français, en faisant alterner, avec des exercices variés, des lectures, des conférences, de substantiels entretiens, des chansons, qui rompent la monotonie du rude hiver et tiennent le personnel en haleine.

La santé est toujours bonne, grâce à l'hygiène rigoureuse observée par chacun. Sauf des cas peu graves de gelure, tout va bien.

Des Allemands, pas de nouvelles. On aperçoit, dans le lointain, quand la lune est bien claire, l'ombre de leur navire. Mais on ne les rencontre jamais. Ils évoluent vers le sud, pendant que les Français vaquent à leurs affaires du côté du Nord. Il semble résulter d'un accord tacite qu'on doive s'éviter soigneusement. C'est le meilleur moyen de ne pas donner lieu à des conflits qui finiraient par s'élever entre les deux équipages.

Somme toute, on vit à mille mètres de distance comme si l'on se trouvait à mille lieues.

Néanmoins, on s'observe, car à mainte reprise, les Français munis de lorgnettes ont vu, quand le soleil éclairait encore la région, leurs voisins les examiner aussi.

Mais depuis que les ténèbres ont remplacé les crépuscules d'hiver, l'obscurité a rendu cet éloignement plus complet encore s'il est possible.

Somme toute, on serait aussi heureux que peuvent l'être des hivernants auxquels rien ne manque, n'étaient la continuité de la dérive et surtout l'incessant travail de la banquise.

On s'inquiète, d'une part si le mouvement s'accentue au Nord, et l'on appréhende toujours qu'il ne se modifie. D'autre part, le tapage infernal des glaçons agités par les courants excite de perpétuelles alarmes. Impossible de s'habituer à ces brusques trépidations qui secouent le navire, comme un édifice ébranlé par un tremblement de terre. Il y a souvent par jour trois ou quatre alertes, pendant lesquelles on se demande si la goélette ne sera pas écrasée par l'entassement de blocs soulevés, puis comprimés avec une force irrésistible.

Une nuit, c'était le 10 novembre, on crut réellement que la dernière heure était arrivée. Un craquement terrible se fait entendre après une série de soubresauts qui agitent la mâture et font dégringoler bruyamment les stalactites. Puis des coups sourds, comme les pulsations des vagues cherchant issue. Un ronflement analogue à celui que produit une machine à vapeur surchauffée emplit le navire agité de brusques saccades.

En un clin d'œil, tout le monde accourt sur le pont, malgré les officiers qui s'époumonnent à crier:

– Prenez garde aux congestions!

Un tumulte épouvantable, suivi de sifflements, couvre leur voix. Puis un clapotis sinistre, suivi d'un bruit caractéristique de ressac. La mer, comprimée sous la pesante enveloppe de glace, a fini par se faire jour en un point où le pack est plus faible. Un pan tout entier se soulève avec un fracas de tonnerre, se dresse à pic, se balance un moment au sommet de la lame sourde qui surgit de l'ouverture béante, et s'écroule à vingt mètres de l'arrière.

Deux ou trois vagues échevelées, furieuses, se succèdent et s'étalent en grondant au milieu des hummocks, et bientôt, saisies par le froid, se cristallisent en une couche unie qui luit comme un miroir, sous la pâle clarté de la lune.

En moins d'une heure, la banquise est nivelée à perte de vue par cet étrange ras de marée. A ce point que la couche de neige, les dépressions et les protubérances ne dépassant pas un mètre se trouvaient submergées, puis emprisonnées sous une jeune glace d'où émergent de loin en loin, comme des îlots, les blanches pointes des hummocks et des icebergs.

Et chacun frémit, à la pensée que cet effondrement pouvait se produire au point exact où le navire se trouve scellé.

Fort heureusement les révoltes de la mer captive n'ont pas souvent cette violence et cette soudaineté.

Ses protestations sont plus bruyantes que redoutables et se bornent à un vacarme infernal. Mais les appréhensions qu'elles causent aux marins édifiés sur leur irrésistible puissance, n'en sont pas moins vives.

Quelque vaillants qu'ils soient, ce fracas dont la sonorité s'exaspère depuis la recrudescence du froid, les émeut d'autant plus, qu'ils se trouvent condamnés à une immobilité complète, et à une impuissance dont les ténèbres augmentent encore l'énervante passivité.

L'alerte est passée. Les bruits s'apaisent peu à peu, comme ceux d'un volcan qui a vomi sa lave et ses scories.

L'équipage transi retourne au poste, moins deux hommes demeurés en faction sur le pont éclairé d'un falot. Les sentinelles fument leur pipe et marchent à grandes enjambées au milieu d'une épaisse vapeur.

Une heure se passe. Au moment où ils vont aller éveiller doux camarades pour prendre la garde à leur place, on voit dans le lointain des silhouettes errantes.

– Eh! les hommes, des ours! crie l'un d'eux en heurtant du poing la porte du dortoir.

– Le Diable les emporte! il fait si bon dormir!

– Allons! houst!.. à la viande.

Si les rôdeurs sont par trop affamés, ils attaquent et paient de leur vie leur témérité. Sinon ils randonnent autour de la goélette avec des attitudes effarées d'un comique achevé.

Une autre fois, le calme est à peine rétabli, que la coque du vaisseau se met à gémir. Les dormeurs, connaissant la signification de cette plainte, s'éveillent brusquement.

Au loin le pack ronronne en notes basses. La coque grince plus fort et craque de bout en bout. Le ronron du pack va crescendo. Il se rapproche et augmente d'intensité. C'est maintenant une sorte de mugissement sourd de marée brisant sur les galets.

La pression devient plus forte et les glaces s'écrasent autour du navire avec des sifflements de vapeur fusant sous des soupapes.

Le formidable grondement jaillit en rafales et entoure les hivernants d'un véritable ouragan où se confondent les bruits les plus incohérents. On dirait des milliers de chariots pesamment chargés qui roulent sur des routes mal pavées, des cris d'animaux, des hurlements de vent dans des ravins, des glapissements comparables à ceux des sirènes à vapeur…

Au moment où ce concert infernal emplit les airs de son épouvantable vacarme, la pression est à son maximum.

Le vaillant bâtiment résiste comme un bloc au milieu des fêlures concentriques rayonnant autour de lui.

Les saccades se multiplient brusquement, par à-coups. Puis un dernier et plus terrible craquement. Quelques raies noires balafrent au hasard la neige en lézardes au fond desquelles on entend le clapotis bien connu. De nouveaux abîmes s'ouvrent et se referment soudain, sous l'effort des pressions latérales.

Toutes les stratifications accidentelles, tous les blocs chancelants dressés en équilibre instable pendant le cataclysme s'écroulent avec fracas, comme des pans démantelés.

On entend, pendant deux ou trois minutes quelques murmures, dernières protestations de la matière en révolte, puis le calme renaît.

Pour combien de temps?

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 haziran 2017
Hacim:
490 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain