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Kitabı oku: «Les français au pôle Nord», sayfa 15
IV
Après la tempête. – Mystère. – Le pack dérive. – Constant Guignard perd de l'argent. – Alarmes. – Il faut distraire les hivernants. – Un peu de météorologie. – Halos, parhélies et parasélènes. – A propos de l'arc-en-ciel. – Meute en liberté. – Promenade quotidienne. – Ce que le Parisien entend par faire: «Iapp!.. iapp!..» – La patrouille. – Chiens savants.
L'ouragan polaire s'est enfin apaisé.
Après de chaudes alertes et de poignantes angoisses, le calme s'est peu à peu rétabli. Mais, un calme très relatif, car la morne solitude n'est plus faite, comme jadis, de silence et d'immobilité.
Depuis huit jours, l'ébranlement transmis au colossal amas de glaçons par la tempête, continue à se manifester par des craquements plus bruyants que dangereux, mais ininterrompus.
Le pack, soumis à une influence mystérieuse encore, semble travaillé par une force inconnue qui l'agite jusque dans ses assises, le fait frissonner et gémir lugubrement à toute minute.
Chacun, parmi les matelots de la Gallia sent qu'il y a un vague et inexprimable «quelque chose» dont il ne se rend pas compte, et renfermant peut-être une menace plus vague et plus inexprimable encore.
Mais quoi?..
Les gens de mer sont, par bonheur, d'un caractère assez insouciant, sans quoi l'exercice de leur profession deviendrait absolument impossible.
Alarmés tout d'abord de cette incessante révolte de la matière, ils ont fini par en prendre leur parti et se sont accommodés aux alertes continuelles de l'hivernage, en se disant philosophiquement:
– C'est que ce qui est, doit être ainsi.
Cependant, une chose les étonne, en dépit de leur habituelle indifférence pour ce qui ne concerne pas exclusivement la navigation.
Pourquoi, depuis la fin de la tempête, le soleil ne se lève-t-il plus à la même place?
Pourquoi l'orbite qu'il décrit chaque jour paraît-elle s'en aller de plus en plus vers l'Est.
Sans doute elle s'abaisse sur l'horizon à mesure que l'hiver approche, mais pourquoi se déplace-t-elle par rapport aux falaises de glace qui jadis la limitaient à l'orient et à l'occident?
Le soleil n'ayant pas coutume de participer aux fantaisies erratiques dévolues aux comètes, n'a pu changer de place. Il ne saurait y avoir davantage d'illusion d'optique, pour colorer d'un vague prétexte de vraisemblance, une pareille infraction aux lois jusqu'alors immuables de la gravitation.
Mais, alors!..
– Eh! pardieu!.. s'avise enfin une forte tête, si le soleil ne s'est pas détraqué depuis huit jours, c'est nous qui changeons de place.
Nul pourtant n'avait pensé à cette chose si simple, pouvant se formuler en trois mots: Le pack dérive!
L'ouragan a-t-il rompu les adhérences qui attachaient la banquise aux rivages?.. Un fragment énorme s'est-il détaché de la masse totale?.. Est-ce la barrière qui voyage tout entière ou simplement une partie?..
Toujours est-il que la portion où sont encastrés les deux navires se déplace du Nord-Est au Sud-Ouest, avec une vitesse atteignant environ quinze milles par vingt-quatre heures (près de vingt-huit kilomètres).
Voici le fait qui, pendant plus de huit jours, s'est posé comme une énigme indéchiffrable aux raisonnements des marins de la Gallia.
Aujourd'hui le doute n'est plus permis, et les Français, officiellement informés par leurs chefs, commentent avec vivacité l'incident qui peut avoir des suites déplorables pour le résultat de l'expédition.
Passe encore si on marchait vers le Nord! Bien que ce ne soit pas là une façon orthodoxe de naviguer pour de francs mangeurs d'écoute, on serait enchanté.
Car enfin, qu'importe de s'avancer sur un écueil flottant avec la vitesse d'une péniche, pourvu qu'on fasse de la route.
Mais, hélas! on s'éloigne du but si ardemment convoité. Pour la première fois on recule, sans que rien au monde puisse faire prévoir où et quand s'arrêtera ce mouvement de retraite.
Les hommes d'abord déconcertés commentent, chacun selon sa manière d'envisager les choses, l'événement du jour.
Plume-au-Vent, lui, n'y voit qu'une occasion d'exercer sa verve.
– Ainsi, voilà qui est entendu: le nommé Pôle fait de plus en plus des manières, et nous ne sommes pas près d'y arriver.
«Moi qu'avais envie d'y faire fortune en fondant une société pour l'exploitation d'une ligne de tramways, d'un bain turc et d'un opéra!
«Encore une occasion de fichue!
«Qué que t'en dis, Guignard?
– Sûr! opine gravement le matelot normand.
– Avec ça, c'est bisquant à cause de la gloire…
«Que ce Monsieur Pôle ait fermé sa porte aux Anglais, aux Allemands, aux Américains ou autres citoyens de pays quelconque, je m'en bats volontiers les paupières.
«Mais faire une pareille sottise à de fins mathurins du pays de France!..
«Oh!.. là!.. là!.. ce que c'est d'un mal élevé.
– Et puis, continue Guignard tout pensif, du moment qu'on fait la route à l'envers, y aura un décompte de degrés.
– Tiens! c'est juste… rapport à la haute paye!
– Bien sûr!
– Et ça te chavire en pensant à ta bourse, ô le plus économe de tous les Normands!
– Dame! Parisien, tu sais, la bonne argent, c'est toujours la bonne argent.
«V'là mon opinion, à mè, et j'la partage!
– Qué que tu veux, mon pauv' vieux, fais comme moi et laisse aller.
«J'y perds encore plus que toi, puisque si toutefois on brasse toujours à culer, je n'aurai ni mon tramway, ni mon bain turc, ni mon opéra!.. et que je serai privé du bonheur de t'offrir à perpétuité un fauteuil d'orchestre!
– Blague tant que tu voudras!.. c'est dans ton sang, à toi de blaguer, même quand y s'agit de l'argent.
– Te galipote donc pas la cervelle, faudra bien que ça s'arrange, après tout.
Au grand désespoir de Constant Guignard qui craint pour sa haute paye, ça ne s'arrange en aucune façon.
A mesure que le temps s'écoule, la dérive continue sans relâche, avec l'implacable ténacité des choses inertes.
La seule modification survenue consiste en un changement assez notable dans la direction suivie par les glaces.
Le pack, après être descendu jusqu'alors dans le Sud-Ouest, oblique franchement, depuis deux jours, vers l'Ouest.
En dix jours il a parcouru près de trois cents kilomètres, entraînant les deux navires au-dessus de l'hivernage du commandant Nares, puis à cinquante kilomètres environ du cap Colon découvert par Markham et Aldrich.
Le capitaine a même pu reconnaître de loin, à la lorgnette, la baie Doidge et le cap Colombia.
Et la banquise avance toujours, là où sir Naves trouvait la mer Paléocrystique, ce glacier aux masses colossales qu'il croyait éternelles!
Quoique très inquiet, d'Ambrieux dissimule soigneusement ses impressions et affecte une assurance qu'il est bien loin de ressentir.
Ah! si Pregel n'avait pas fait sa mystérieuse expédition vers le Nord, alors que la Gallia s'acharnait à briser les glaçons du pack!
Comme il eût vite pris son parti de ce mécompte, puisque la Germania, bloquée comme la goélette, participait, elle aussi à cette dérive maudite!
Mais hélas! à n'en pas douter, Pregel est jusqu'alors vainqueur; et si cet état de chose continue, comment réussir, au printemps prochain, à s'élever plus haut que le géographe allemand?
D'autre part, les navires seront-ils dégagés, à cette époque, et ne sont-ils pas d'ores et déjà condamnés à errer ainsi pendant de longues années!
Mais l'intrépide marin n'est pas de ceux qui perdent leur temps en regrets stériles. Il accepte avec sa fermeté ordinaire le fait accompli et attend les événements, quels qu'ils soient, avec une constance inébranlable.
Du reste, tout va bien à bord, où la vie est déjà organisée en vue de l'hivernage, avec autant de régularité que si la goélette n'avait pas quitté le point géographique atteint primitivement.
D'autre part, ce phénomène très inattendu offre du moins cette particularité, qu'il procure, jusqu'à présent, à l'équipage une source de distractions salutaires.
Dans quelques jours, le soleil va disparaître pour bien longtemps et les nuits ont déjà une interminable longueur.
Or, après le froid et le manque de provisions, le plus redoutable ennemi du voyageur arctique est, sans contredit, la lugubre monotonie des ténèbres qui se continuent, sans autre rémission que de fugitives aurores boréales, jusqu'à la lointaine apparition du soleil.
Aussi, le principal souci des chefs, après avoir assuré à leur personnel des subsistances et un abri contre les morsures du froid polaire, est-il d'obvier à cette absence de lumière, à cette nuit des yeux que produit la nuit des âmes.
On sait l'étiolement causé aux végétaux par l'obscurité prolongée. Ils deviennent veules, blafards, incolores et succombent après un dépérissement rapide.
Toutes proportions gardées, il en est de même pour l'homme chez qui l'absence continuelle du jour produit une sorte de paralysie intellectuelle se répercutant sur le physique, au point de compromettre gravement sa santé.
Aussi, l'imagination, la sagacité d'un commandant d'expédition arctique sont-elles excitées sans relâche pour lutter contre cette atonie, qui est une porte ouverte à toutes les maladies menaçant les reclus.
Encore ne peut-on pas imposer aux gens la consigne de se distraire par ordre, au commandement, comme on exécute une manœuvre. Il faut, sous peine de les voir s'étioler, tomber en langueur et dépérir, trouver quelque chose qui frappe leur esprit, les intéresse, les intrigue, les pousse au travail intellectuel, les mette en gaieté, les émeuve, bref, leur fasse exécuter, inconsciemment, une sorte de gymnastique cérébrale.
C'est là une hygiène morale qu'il ne faut pas plus négliger que l'hygiène physique, car elle est pour le moins aussi indispensable à la santé des hivernants.
Or le déplacement incessant de la banquise amène chaque jour un contingent de distractions, en ce sens qu'il donne lieu à toutes sortes d'incidents imprévus, sans compter que les glaçons n'étant jamais en repos, les hommes sont constamment en alerte, et comme on le verra dans la suite, sur un perpétuel qui-vive!
Donc, pour résumer en un mot la situation, à quelque chose malheur est bon. Car, n'était le froid qui devient de plus en plus dur, la vie à bord de la Gallia serait une vie de cocagne, du moins autant que peut l'être celle d'hivernants au voisinage du pôle.
Entre temps, le soleil, avant de quitter l'hémisphère, semble multiplier comme à plaisir les anomalies les plus étranges et les plus inattendues. Et tel ou tel phénomène dont l'apparition est lettre close pour les marins, devient, pour les officiers, l'occasion d'une substantielle et attrayante leçon donnée avec une simplicité pleine d'affectueuse bonhomie.
Cette explication suscite alors une bordée de commentaires parfois extravagants, mais accueillis avec gaieté, de façon à éloigner pour un jour encore l'intolérable ennui.
Le plus fréquent de ces phénomènes est sans contredit le halo.
Brusquement et sans raison apparente, on voit des cercles lumineux apparaître autour du soleil.
Les marins, très intrigués et incapables d'attribuer une cause à ce météore, sont ravis d'apprendre, en fumant leur pipe autour du calorifère, qu'on lui donne le nom scientifique de halo, et qu'il se forme de la façon suivante.
Il existe, dans les régions froides et élevées de l'atmosphère, des vapeurs excessivement légères que leur ténuité rend presque imperceptibles et qui sont chargés de minuscules cristaux de glace.
Ces vapeurs glacées, de véritables nuages, en somme, s'appellent des cirrhus.
Qu'y a-t-il donc de commun entre ces cirrhus et les cercles lumineux dont la présence constitue le halo?
C'est bien simple, du moins à ce que prétend le docteur auquel incombe, ce jour-là, le soin de la démonstration.
Il pleut et le soleil luit. Qu'arrive-t-il?
Réfractés dans chaque goutte d'eau, à leur entrée comme à leur sortie, les rayons du soleil réfléchis en outre une ou deux fois dans l'intérieur de la goutte, produisent un jeu de lumière bien connu. C'est l'arc-en-ciel.
Eh bien! la théorie du halo est identique à celle de l'arc-en-ciel et fondée sur le même principe, quoique la cause en soit différente.
Le halo est dû à la dispersion des rayons solaires réfractés à leur entrée dans les cristaux de glace tenus en suspension dans les cirrhus, et à leur sortie de ces cristaux.
C'est cette réfraction qui donne lieu, sous forme de cercle, à un jeu de lumière ou sont représentées toutes les couleurs du prisme, mais le violet est en dehors et le rouge en dedans.
Enfin, la distance des cercles à l'axe est toujours constante. Le cercle intérieur mesure 23 degrés de diamètre, et le second 46 degrés.
Quand le halo se forme près de l'horizon, et c'est actuellement le cas, car le soleil ne s'élève plus guère, on voit apparaître, sur le diamètre horizontal et un peu en dehors de chaque cercle, des taches lumineuses qui sont l'exacte représentation du soleil.
Ce phénomène splendide, qui fait apercevoir dans ces auréoles éclatantes six astres comme une pléiade radieuse, porte le nom de parhélie.
Du reste, cette étrange et fugitive multiplication n'est pas seulement particulière au soleil. Il y a aussi des halos lunaires ou parasélènes qui sont la copie exacte des parhélies, du moins comme reproduction des cercles et des taches, car les teintes et l'éclat sont très atténués.
Les matelots ont-ils bien saisi tous les termes de cette petite leçon? c'est peu probable. Mais, en dépit des lacunes résultant nécessairement de l'absence d'instruction première, ils sont très satisfaits.
Il y a pourtant des sceptiques. Mais ils n'osent pas formuler d'observations, quoique le docteur les accueille toujours avec la plus cordiale bienveillance.
Heureusement le Parisien est là, comme le chœur des tragédies antiques, pour recevoir les doléances et servir de confident.
On lui objecte que c'est très bien de prétendre que les choses se passent ainsi, mais comment contrôler les affirmations des savants?
Plume-au-Vent, très ferré sur la riposte, prend l'interpellation pour son compte, et déclare que le docteur a raison, puisqu'on peut former des arcs-en-ciel artificiels.
– Des blagues! interrompt Nick, l'ancien mineur.
– Que t'es bête! mon pauvr' Bigorneau, pour un homme de la machine.
– Ben! comment que tu ferais… dis voir un peu.
– J'prétends pas que j'en fabriquerais un, d'artificiel, mais j'en ai vu.
– Ben! ousque t'en as vu?
– A Paris… au parc Monceaux… en été, quand on arrose les pelouses.
«Y a des trucs pour envoyer en pluie l'eau amenée par les tuyaux.
«Eh bien, quand le soleil tape sur la gerbe d'eau, ça forme un arc-en-ciel… un petit, comme qui dirait un arc-en-ciel de poche.
– C'est vrai!.. c'est vrai!.. ajoutent plusieurs voix, à preuve que ça se voit aussi, l'espace d'un moment, dans les embruns.
– Collé! l'homme qui fait saint Thomas, s'écrie le Parisien triomphant.
– Bon pour l'arc-en-ciel, reprend Nick dit Bigorneau qui a le scepticisme tenace.
«Mais je donne ma prochaine ration de tabac à celui qui pourra me fabriquer l'image des six soleils au milieu des cercles d'or.
– Vous perdriez, mon garçon, ne pariez pas, interrompt le docteur.
«Car, je me fais fort de vous reproduire, quand vous voudrez, le halo tel que vous l'avez vu.
«Il me suffira, pour cela, de placer devant la flamme d'une lampe une plaque de verre couverte de cristaux d'alun…
«Vous verrez.
– M'en rapporte à vous, monsieur le docteur, et faut me pardonner si j'ai évu de la doutance.
«C'est que ce mâtin de Parisien nous en fait voir de si fortes!..
– Comment donc!.. mais je suis enchanté au contraire de vos réflexions.
«Elles prouvent que vous approfondissez avant de conclure et je vous en félicite.»
Il est dix heures du matin et l'on entend japper les chiens dans leur cabanon dont la porte est demeurée close.
C'est le moment de la sortie quotidienne impatiemment attendue par les bonnes bêtes.
– Allons, dit le Parisien, les hommes pour la corvée des chiens…
«A qui le tour?»
Nul ne s'empresse de répondre. On est si bien, dans le poste, et le froid est si âpre, là-haut, sur les glaçons.
– C'est ça! causez tous en même temps, reprend le Parisien auquel, en sa qualité de capitaine des chiens, la corvée échoit chaque jour.
«Voyons la liste, puisque tout un chacun avale sa langue.
«Tas de sans cœur, va! Si on les croyait, on laisserait claquer ces pauv' toutous qui sont mignons et gentils comme des enfants.
«Eh! Nick!.. beau parleur… t'en es… pour une fois, sais-tu?
«Et toi aussi, Courapied!
«Houst! au trot…»
Les trois hommes enfilent l'escalier, arrivent dans la tente intérieurement capitonnée de givre, revêtent leurs fourrures, et attendent quelques minutes en battant la semelle.
Les voici bientôt dehors, frissonnant sous l'âpre bise qui fouette et bleuit leurs joues.
– Brrr!.. Un temps qui fait songer aux marchandes de marrons, observe Courapied toujours prosaïque.
– Moi, répond le Parisien, ça me rappelle plutôt les Antilles… par contraste.
«Pétard!.. dire qu'y a quéque part, sur la terre, des gens qui se promènent habillés de coutil, et s'ensauvent du soleil!
– Et des endroits ousqu'on trouve des manguiers, des orangers, des bananiers et autres légumes de choix…
– Avec des oiseaux de paradis et des perroquets que c'est comme un jour de grands pavois.
Les chiens, entendant les hommes s'approcher, en causant, se mettent à aboyer bruyamment.
Le Parisien ouvre toute grande la porte et se jette de côté pour n'être pas renversé par la poussée des bêtes folles de joie.
– Allons, les toutous, en ballade!..
«Doucement, donc, tas de toqués, vous allez m'étouffer!»
Le brave garçon, qui est adoré de ses pensionnaires, se trouve littéralement assailli de caresses, assourdi de jappements, suffoqué d'embrassades.
– Assez!.. c'est entendu… vous êtes gentils comme des amours, et vous aurez du nanan.
«Vous, les hommes, ayez l'obligeance de nettoyer la case pendant que je vais mener les bêtes faire: iapp!.. iapp!..»
A ces mots, dont ils comprennent très bien la signification, les chiens s'élancent sur le navire, parcourent en un temps de galop le pont et s'arrêtent devant la tente. Une main discrète entre-bâille l'entrée, puis tous se précipitent en jappant dans le vestibule de toile.
Nanti de trois énormes écuelles de bois, Mossieu Dumas les appelle d'un mot aimable, et tous, la queue en trompette, lapent avec un entrain prodigieux le contenu des récipients.
Iapp!.. iapp!.. iapp!.. iapp!..
Oh! la bonne soupe bien chaude embaumant la graisse et l'eau de vaisselle! On s'en lèche les babines jusqu'aux oreilles, et les plats sont nettoyés en un tour de langue… je ne vous dis que ça.
Pas bête, le Parisien qui a trouvé cette onomatopée, rappelant le clappement particulier au chien quand il boit. Aussi, l'expression: Faire iapp!.. iapp!.. est-elle entrée couramment dans le vocabulaire de l'équipage, pour désigner l'action de boire, non seulement pour les toutous, mais encore pour les hommes.
Le chenil est bien propre. La porte en reste ouverte pour laisser pénétrer le grand air qui va balayer les miasmes. Les trois hommes s'arment chacun d'une carabine, s'adjoignent Oûgiouk dont les prunelles avides reluquent les écuelles et le Parisien donne un coup de sifflet.
La meute bien repue quitte aussitôt la tente et s'élance à corps perdu sur le pack, au beau milieu de la neige.
Et c'est une sarabande folle, entremêlée de jappements éperdus, de cabrioles épiques à travers la poussière blanche, de courses désordonnées, de frétillements convulsifs.
La première frénésie passée, la meute se forme en groupe autour de son capitaine, prête à se ruer à la poursuite d'un ptarmigan, d'un lièvre ou d'un renard. Mais le capitaine, en homme avisé, modère cette ardeur, au cas où l'on éventerait un ours.
Il faut de la prudence, car la rencontre pourrait être tragique.
Parfois, cependant, il arrive qu'on s'émancipe. Le Parisien crie, siffle, appelle, on feint de ne pas l'entendre. Alors Oûgiouk fait claquer la terrible lanière qui détone avec fracas.
L'argument est sans réplique et manque rarement son effet.
S'il se trouve un délinquant par trop dur d'oreille, le capitaine met en mouvement sa garde d'honneur, ses fidèles qui ne discutent jamais la consigne.
– Ho!.. Bélisaire!.. Cabo!.. Pompon!.. Ramonat!.. Ho!.. là!.. mes petits chiens!.. allez chercher… en patrouille!..
L'escouade pousse un cri retentissant, prend la piste et s'élance. On entend au loin le bruit d'une lutte bruyante, et bientôt le retardataire tiraillé, poussé, mordu au besoin, revient piteux, la queue basse, entre les quatre gendarmes, que le Parisien appelle plaisamment ses «brassés-carrés».
Depuis qu'ils sont confiés à ses soins, le Parisien, avec une patience et une ingéniosité sans égale, a su les dresser au point d'en faire de véritables chiens savants.
Chose singulière, l'intelligence de ces animaux à demi sauvages, roués de coups avec une brutalité inouïe, à peine nourris quand ils quittèrent Julianeshaab, s'est développée avec une incroyable rapidité.
Le Parisien, il est vrai, s'est occupé d'eux à tout moment, après les avoir pris en affection dès le premier jour.
Non pas qu'ils soient plus beaux et plus intelligents que les autres, du moins à première vue.
Bélisaire est un roquet poivre et sel qui a l'air aveugle, avec ses yeux vairons. Pompon est tout blanc, et frisé comme… un pompon, et Ramonat est tout noir, naturellement. Quant à Cabo, c'est un grand mâtin rageur qui exerce sur ses congénères une autorité incontestée.
Leur éducation est presque terminée. Leur maître attend l'occasion d'une grande fête pour montrer à l'équipage leur savoir-faire. Il paraît que le spectacle des chiens présentés en liberté par M. Farin, artiste lyrique, sera surprenant.
Quoique l'artiste en question s'entoure du plus profond mystère, le secret a vaguement transpiré. On s'attend à des merveilles.
… La promenade a duré une heure. Pas de mauvaise rencontre pour cette fois.
Les chiens, avant de réintégrer leur domicile, viennent boire sous la tente, une ample rasade d'eau bien claire produite par la fusion de la glace, et les hommes regagnent le poste où ils arrivent fumants comme des chaudières en ébullition.
