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Kitabı oku: «Les français au pôle Nord», sayfa 21

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X

Logique allemande. – Quelques petits mensonges diplomatiques. – Indignation généreuse du maître d'équipage. – Energique résolution. – Derniers préparatifs. – Suprême ressource. – La flottille halée sur les glaces. – Devant les eaux libres. – Pillards. – Lugubre besogne. – Occlusion des panneaux. – Dernier salut. – Pavillon cloué au grand mât. – Encore un regard. – L'explosion.

Meinherr Pregel s'était retiré très mortifié, sans doute, mais nullement découragé.

Certes, il n'avait pas compté que le capitaine d'Ambrieux se rendrait de prime abord à ses raisons, bonnes ou mauvaises, plutôt mauvaises que bonnes. Et s'il avait accompli cette démarche aussitôt après le désastre, c'était plutôt par acquit de conscience, pour informer l'officier de ses intentions et lui faire ainsi pressentir la conduite qu'il pensait dorénavant tenir à son égard.

Ce dernier, pressé par la disette, n'eût pas manqué, croyait-il, de lui demander, après un temps plus ou moins long, des vivres et Pregel était bien aise qu'il connût préalablement la condition «sine quâ non» d'un approvisionnement.

Sans doute, il avait regimbé. Mais quel homme, dans sa position n'eût pas protesté de toutes ses forces, à l'idée d'abandonner une lutte à peine commencée, pour devenir l'humble convoyeur du rival victorieux.

L'essentiel était donc de poser les préliminaires d'une transaction, et ces préliminaires une fois établis, attendre patiemment que la famine rendit l'adversaire plus maniable.

– Bah! se disait-il pendant que son traîneau l'emmenait à toute vitesse, il capitulera!

«Ces belles déclarations, ces phrases sonores, ces ripostes indignées… tout cela, c'est de la fanfaronnade.

«Un homme, placé devant cette alternative: manger ou crever de faim, vivre ou mourir, n'hésitera jamais.

«Et je verrai, au moment de la débâcle, mon rodomont de Français, venir piteusement solliciter ce qu'il vient de refuser.

«Pardieu! je sais attendre, et j'attendrai!..

«Je serai, d'ailleurs, bon prince et je n'abuserai pas de la situation… ce sera bien assez d'en user.»

Et meinherr Pregel, rasséréné par cette agréable perspective, rallia son campement où l'attendait, sous les maisons de neige, son personnel à demi gelé.

Du reste, malgré la rigueur des éléments, on chercherait en vain ces malades impudemment signalés à la commisération de l'officier français.

On trouverait bien un certain nombre de nez enluminés par d'anciennes gelures, des mains gonflées par d'énormes abcès; mais les marins de la Gallia sont dans le même cas.

Pour les congélations graves et le scorbut, néant.

Donc le géographe a sciemment empiré la situation, pour colorer d'un prétexte humanitaire son ultimatum de voyageur égoïste autant qu'exigeant.

Pendant ce temps, l'officier français, voyant qu'il ne peut rien espérer d'un tel personnage qui réprouve à plaisir les généreuses traditions des marins de tous pays, a rassemblé ses gens.

Il va leur communiquer les termes de l'entretien, leur expliquer les motifs de son refus, quand le maître d'équipage, Guénic Trégastel, se lève, retire son bonnet et pousse deux ou trois: hum!.. hum!.. sonores pour aider à l'éclosion des paroles.

Ses camarades, très graves, recueillis, l'écoutent, fraternellement mêlés aux membres de l'état-major qui semblent approuver d'avance.

– Or donc, pardon excuse, capitaine, si je me prends comme ça de filer mon loch sans que le chef de quart ait commandé la manœuvre.

«Mais, je parle censément au nom de l'équipage pour vous affirmer que c't' Allemand de malheur est un rat de cambuse, un gredin de la pus pire… un pirate étoilé, indigne du nom de matelot.

– C'est un simple géographe, mon cher Guénic, interrompt en souriant le capitaine.

– Comme qui dirait un terrien de la mauvaise espèce…

«J'en suis heureux pour ceux de la flotte.

«La fin finale de la chose, capitaine, c'est que nous avons entendu, sans le vouloir, tout ce que vous a raconté ce failli gabier de poulaine, rapport à la chose de le ramener en Europe lui et toute sa sacrée séquelle de cancrelats…

«Dont qu'y faudrait renoncer à planter les couleurs là-bas, au pivot du monde, ousque personne n'a pu arriver.

«Bon sang!.. bon Dieu!.. ce que ça nous déralinguait la fressure de ne pas pouvoir lui suiffer ses manœuvres dormantes.

«Mais, bref là-dessus! Vous lui avez parlé en vrai matelot du pays de France, et, dame! vos paroles nous ont réchauffé le cœur.

«Foi d'homme et de Breton, capitaine, ça m'a sauté dans la poitrine, quand vous lui avez dit: «Et puis, nous autres marins, nous avons une tradition: on ne se rend pas!»

– Non!.. jamais!.. rugissent d'une seule voix les matelots enthousiasmés.

– C'est pour ça, capitaine, que moi, le plus ancien du bord, je viens vous dire au nom de tout un chacun: Ponantais, Mokos, ou Parisiens: comptez sur nous.

«Qu'y s'agisse d'endurer le froid, la faim, la maladie et tout le tremblement des misères… de faire sauter ce fier navire que nous aimons comme la patrie, ou de laisser nos os dans le pays des glaces, nous vous suivrons partout!..

«Dans une croisière comme celle-ci, il faut plus que de la discipline… il faut du dévouement.

«Capitaine! le nôtre ne vous manquera jamais…

«Pas vrai, les autres… c'est à la vie, à la mort!..

– A la vie! à la mort!» crient les marins en levant la main, comme pour attester par un serment ce solennel engagement.

Emu de cette rude et vaillante profession de foi, le capitaine serre la main du vieux maître et ajoute.

– Merci, Guénic!.. merci, matelots… mes camarades… mes amis.

«J'allais vous consulter en vue des mesures à prendre, car l'avenir est sombre.

«Mais, puisque vous m'offrez spontanément votre concours… puisque vous repoussez avec indignation tout compromis avec ces gens qui nous traitent en ennemis, je n'ai qu'un mot à dire:

«J'accepte vos dévouements au nom de la patrie.

«En avant, matelots! En avant pour la France!

«Et maintenant, à l'œuvre!»

… Il est à peine trois heures après midi. En homme connaissant la valeur du temps, le capitaine s'empresse de mettre en mouvement l'équipage dont chaque homme reçoit une tâche bien définie.

Pour commencer, la chaloupe est enlevée de dessus le pont, et placée sur la banquise. L'hélice et le gouvernail étant retirés, huit hommes s'attellent aux bricoles crochées par son avant et tirent de toutes leurs forces. L'embarcation obéit sans peine et glisse avec facilité sur la couche de neige.

– Bravo! dit le second qui surveille la manœuvre.

«Capitaine! j'avais raison.

«Nous pourrons la traîner avec l'aide des chiens quand elle sera approvisionnée et pourvue de son moteur.

Le moteur, c'est la batterie d'accumulateurs enfermée dans la cale et qui a servi jusqu'alors au transport des forces, et fourni l'éclairage.

Les appareils sont transportés dans la chaloupe et soigneusement arrimés sous le pont mobile recouvrant la partie basse de la coque.

Les armes, la pharmacie, les instruments de navigation, les cartes, quelques volumes traitant des régions polaires, la tente, les fourrures, le tabac, des outils, deux lampes, de l'alcool et quelques provisions de réserve complètent le chargement de la chaloupe.

Comme elle doit transporter, en outre, l'équipage tout entier, sauf incidents ou modifications ultérieures, on a ménagé l'emplacement de façon à éviter l'encombrement.

Pendant que s'accomplissent, avec une hâte fiévreuse tous ces préparatifs, le capitaine a inspecté, du haut du grand mât resté seul debout, l'espace environnant.

Satisfait de cet examen, il part avec deux hommes sur la banquise, parcourt presque en droite ligne douze à quinze cents mètres, et revient enchanté.

– Docteur, dit-il à voix basse, tout nous favorise aujourd'hui.

«Il y a là-bas les eaux libres!

– Pas possible!

– Je vous l'affirme.

Le courant est assez fort, mais grâce à lui la glace ne se forme plus.

– Bravo!

– En outre, l'ancien chenal pratiqué jadis dans le pack, est couvert d'une glace unie qui va nous faciliter singulièrement le traînage.

– C'est fort heureux, car je me demande s'il eût été possible de haler la chaloupe aussi pesamment chargée.

– Je suis rassuré sur la facilité relative de cette opération.

«Que font nos hommes?

– Ils travaillent avec acharnement au fractionnement des vivres qui vont être répartis dans les embarcations.

– A merveille!

«Il faut que tout soit prêt d'ici vingt-quatre heures.

– Oh! nous serons parés avant.»

La Gallia dispose, on s'en souvient, d'embarcations nombreuses, notamment trois vastes baleinières et un grand bateau plat, long de sept mètres, léger au point de pouvoir être porté par six hommes, et d'une stabilité parfaite.

Les baleinières numéro 1 et numéro 2 reçoivent les provisions échappées au désastre. C'est-à-dire environ quatre mille rations. A peine de quoi vivre soixante-dix jours, étant donné que l'expédition compte vingt hommes, y compris Oûgiouk.

La baleinière numéro 3 transportera les traîneaux et l'approvisionnement de la meute. Du poisson sec apporté de Julianeshaab. La nourriture habituelle des chiens groenlandais.

Ces derniers prendront place avec le Grand-Phoque dans le bateau plat, que sa forme rend à peu près insubmersible. Ces passagers un peu turbulents n'incommoderont pas les hommes d'un voisinage parfois encombrant, et ne risqueront pas de faire chavirer un des bateaux contenant la suprême ressource des voyageurs.

Comme l'a fait observer le docteur au capitaine, les marins s'emploient de si bon cœur, que l'arrimage est terminé au bout de six heures.

– Une économie de vingt rations! pense d'Ambrieux dont l'unique et poignante préoccupation est d'assurer la vie matérielle de chacun, et de ménager avec une parcimonie d'avare ces ressources devenues si précaires.

Enfin, tout est prêt, en prévision d'un départ mystérieux vers l'Océan libre que l'on entend briser, là-bas, sur les flancs abrupts de la banquise.

Nul ne soupçonne encore le plan du capitaine, toujours correct et profondément affable, mais plus grave, plus pensif, presque triste.

On pressent vaguement une résolution désespérée, un de ces terribles coups de tête habituels à nos marins, quand ils sont acculés à ces cruelles nécessités si fréquentes dans la carrière des gens de mer.

L'officier erre comme une âme en peine sur le navire offrant le spectacle d'un désordre inouï. On dirait qu'une horde de forbans s'est abattue sur la pauvre goélette, jonchée, de la cale au pont de choses disparates, abandonnées pêle-mêle comme inutiles aux voyageurs, ou trop encombrantes pour la flottille.

Que de trésors, rassemblés jadis avec tant de prévoyance et de sollicitude! que d'engins précieux qui furent parfois de si puissants auxiliaires! que d'objets essentiels dont la privation va devenir si rude, épars lugubrement dans une promiscuité navrante et désolée.

Les hommes, debout sur la glace, près des embarcations, gardent un silence attristé, se demandent quelle scène poignante et grandiose ils vont contempler.

Le capitaine est descendu dans l'intérieur du navire, comme s'il ne pouvait se résoudre à rejoindre l'équipage, peut-être pour cacher son émotion.

Il remonte au bout de dix minutes en murmurant:

– Non!.. pas encore!

Il enfile l'échelle, larguée pour faciliter le va-et-vient, et s'adresse au second:

– C'est paré, Berchou?

– Oui, capitaine.

– Eh bien! à votre poste pour le halage de la chaloupe.

Quinze hommes passent la bricole sur leur épaule et portent tout leur effort sur une autre amarre crochée près de la première.

Le second, le lieutenant et le docteur, armés de pics et de barres, partent pour débarrasser la voie; le capitaine surveille la manœuvre.

– Attention!

«Hisse!.. oh!.. hisse là!..

Le fouet d'Oûgiouk détone comme une carabine, les chiens tendent le cou et roidissent les pattes, les hommes se cambrent en avant, contractent leurs muscles et répètent avec un sifflement convulsif:

– Hisse!.. oh!.. hisse là!..

La chaloupe subitement déhalée, glisse lentement sur les patins de bois dont sa quille est sagement garnie, et s'avance avec un froissement doux sur la neige tassée.

En dépit de sa masse énorme, elle se déplace avec une vitesse relativement considérable, grâce à la vigueur de son moteur animé, grâce aussi à l'état de l'ancien chenal heureusement exempt d'aspérités.

Au bout de cinq minutes, elle a parcouru cent mètres.

– Halte! Reposez-vous un instant, mes amis.

Allons, cela va mieux qu'on ne l'avait craint au premier abord.

Maintenant, chacun est sûr de réussir. Les pipes sont allumées. Un nuage odorant enveloppe la petite troupe et fait tousser les chiens, quand retentit pour la seconde fois le commandement de: Hisse!

Cela va si bien que l'on chantonne entre les dents qui serrent le tuyau, un de ces petits airs guillerets dont s'accompagnent les marins quand ils virent au cabestan.

Cinq minutes après, nouvelle halte et ainsi de suite, pendant soixante-quinze minutes, exactement.

La chaloupe est à quinze cents mètres du navire, et à dix brasses de la cassure verticale terminant le pack. Au loin, à perte de vue s'étendent les flots verdâtres, sur lesquels errent comme des fantômes, des milliers d'icebergs.

Ah! si la goélette n'était pas scellée là-bas, peut-être pour de longs mois, et qui sait! peut-être pour toujours, comme autrefois le Tégetthoff!..

Mais, pas de récrimination! au travail!

Quatre hommes sont désignés pour garder la chaloupe, en cas d'une rupture sans doute improbable de la glace, mais enfin, on ne saurait jamais avoir trop de précautions.

Les autres se débarrassent de la bricole, et retournent au navire, suivis des chiens qui, mis en haleine par cette course, gambadent avec des jappements éperdus.

Après le halage de la chaloupe, celui des baleinières n'est plus qu'un jeu. A tel point qu'il est très facile d'en transporter deux en même temps; une traînée par les matelots, et l'autre par les chiens.

En outre, ce second voyage ne dure que quarante minutes, au grand contentement du capitaine, qui semble maintenant avoir hâte de partir.

Deux heures se sont écoulées depuis le premier commandement de hisse!

Au troisième voyage, les matelots arrivés à cinq cents mètres à peine de la Gallia ne peuvent retenir une exclamation de fureur, à l'aspect de formes noires, vaguant sur le pont laissé désert.

– Gredins!.. pillards!.. voleurs!.. sales corbeaux de Prusse!.. et autres aménités du même goût échappent aux Français qui bondissent le revolver au poing.

– Halte! s'écrie d'une voix retentissante le capitaine.

Telle est la force et la discipline chez les gens de mer, que chacun s'arrête soudain, sans un mot, sans un geste.

Et pourtant, la tentation est vive de traiter comme ils le méritent ces intrus qui, se croyant déjà en pays conquis, profitent de son abandon momentané pour violer le fier navire.

Du reste, ils n'attendent pas le châtiment mérité par leur impudence, car on les voit détaler, à toutes jambes, à l'aspect du peloton dont ils entendent les malédictions.

Il ne reste plus à haler que le grand canot et la baleinière.

Les hommes vont s'atteler une dernière fois quand d'un geste le capitaine les arrête.

– Tout le monde à bord, dit-il sourdement et en devenant très pâle.

Puis il ajoute, quand chacun fut rangé au pied du grand mât:

– Viens avec moi, Guénic.

Suivi du maître, il disparaît pendant cinq minutes, et remonte, suivi du vieux marin portant un marteau et des pointes.

– Maintenant, cloue le panneau… solidement.

Guénic enfonce à tour de bras les tiges de fer dans un lourd madrier qui bouche complètement l'ouverture.

Interdits malgré leur vaillance éprouvée, les marins frissonnent en entendant ces coups sourds se répercuter au loin, comme si le maître fermait pour jamais un immense cercueil.

Quand il eut achevé cette étrange et sinistre besogne, le capitaine lui dit encore:

– Amène le pavillon.

La grande enseigne avait été hissée le matin même, et était restée ferlée à la corne.

Le maître saisit la drisse, la frappe d'un coup sec, et soudain l'étendard national flamboie dans les airs, et se détache sur le ciel comme une opulente floraison de couleurs.

Subitement les matelots se découvrent avec un respect attendri, fixent des yeux ardents sur l'emblème sacré, le contemplent avec une émotion qui contracte leurs mâles figures, et le suivent du regard pendant qu'il glisse lentement… lentement… comme un oiseau gigantesque frappé à mort.

Guénic sur la joue hâlée duquel roule une grosse larme, tend silencieusement un couteau à son chef.

Celui-ci tranche la drisse de deux coups précipités, fébriles, saisit le pavillon, l'enroule au grand mât, le cloue, se découvre à son tour et le contemple un instant avec un indicible regard d'amour et de regret.

Puis, incapable de prononcer un mot, craignant de laisser apercevoir l'angoisse qui l'étreint, il fait un signe rapide aussitôt compris.

Les matelots évacuent tristement le bord, puis Guénic, puis le docteur, puis le lieutenant, puis le second, et enfin, le capitaine, suivant la noble et touchante coutume qui veut que le commandant quitte le dernier son navire.

Les chiens sont attelés au grand canot, les hommes s'amarrent à la baleinière et les deux embarcations, vigoureusement tirées, glissent avec vélocité sur la piste.

– A présent, venez le prendre! gronde Guénic en tendant le poing vers le campement ennemi.

Comme s'ils avaient hâte maintenant de s'éloigner au plus tôt, les marins précipitent leur marche. Ils allongent le pas… ils en arrivent à courir.

Chose à peine croyable, les quinze cents mètres les séparant de la flottille sont franchis en quinze minutes.

Haletants, hors d'haleine, ils rejoignent leurs compagnons demeurés en sentinelle, et se retournent brusquement vers la Gallia dont l'unique mât se profile au loin, sous l'enchevêtrement de ses agrès.

Soudain, la glace oscille sous leurs pieds, comme jadis, quand les convulsions de l'ouragan la désarticulaient, pendant les premiers et les derniers jours de l'hivernage.

Un nuage immense enveloppe le navire d'où surgit un long jet de flamme… une épouvantable détonation retentit.

Et quand la masse blanchâtre de vapeurs se fut peu à peu fondue dans l'atmosphère, on ne vit plus, là-bas, sur le blanc suaire de neige, qu'une tache glauque, indiquant la place où s'étaient engloutis les débris de la Gallia.

TROISIÈME PARTIE
L'ENFER DE GLACE

I

Ce que devient une goutte de rosée. – Rupture d'un glacier. – Comment se forment les icebergs. – Le cap vers le Nord. – La route quand même! – Une rue d'eau à travers la banquise. – Par 84° de latitude. – Tout va bien, très bien, trop bien. – Terre en vue. – Les pôles du froid. – Pourquoi l'hypothèse d'une température moins rude et peut-être d'une mer libre. – Guénic, très intrigué d'apprendre qu'il y a quatre pôles dans l'hémisphère Nord.

Là-bas, sous l'équateur, une goutte de rosée tremblote et scintille à l'extrémité d'un pétale d'ixora.

Ivre du nectar subtil et capiteux que l'odorante corolle a distillé pendant la nuit, un oiseau-mouche heurte le pétale de son aile diaprée…

La goutte de rosée tombe et se mêle aux eaux du ruisselet qui serpente au pied des géants de la forêt vierge. Elle suit le cours de l'humble igarapé, d'abord simple sentier de caïmans, puis rivière, puis fleuve, et se perd avec lui dans l'Océan.

Un jour, l'ardente flamme du soleil la transforme en un atome de vapeur, une parcelle de nuage bientôt poussée irrésistiblement par le vent du Sud vers les terres du Septentrion.

Là, le froid la saisit en pleine course aérienne et elle devient un de ces gracieux flocons de neige qui couvrent pendant de longs mois les régions circumpolaires.

Plus tard, après l'interminable nuit arctique, un pâle et furtif rayon la liquéfie à grand'peine et en fait un globule d'eau qui roule sur un glacier…

Mais l'âpre bise va souffler de nouveau, changer la perle liquide en un cristal et l'incorporer à la masse du glacier, qui lui-même retournera peu à peu vers l'Océan.

Cette nouvelle migration de la molécule qui, dans sa course incessante recherche encore la mer, ne s'accomplira qu'avec une extrême lenteur. Peut-être sera-t-elle captive des centaines, des milliers d'années.

Car le glacier qui, somme toute, n'est qu'un immense fleuve sans eau, gelé à fond, dans le lit duquel se meut un chaos de glaçons, descend si lentement vers les eaux profondes, qu'il conserve, du moins en apparence, l'immuable stabilité du roc. Il progresse pourtant, mais de quantités presque infinitésimales. Large de vingt, trente, et même quarante kilomètres, à son embouchure formée de monstrueux amas de glaçons, il chemine avec sa rigidité de pierre, jusque sous les eaux de la mer qui, de longtemps encore, ne l'entameront pas.

De densité moindre que cette eau, par conséquent plus légère, sa masse tend néanmoins à flotter. Mais telle est l'énergie de sa cohésion, et l'énormité de son volume, que la portion immergée résiste longtemps. Il faut la continuelle poussée des glaces d'amont pour allonger cette base, augmenter sa force d'émersion et provoquer une rupture.

Incapable de résister plus longtemps au formidable effort qui la sollicite de bas en haut, la glace sous-marine éclate et cesse de faire corps avec le glacier. De sourds grondements, analogues à ceux qui accompagnent les éruptions volcaniques, retentissent sous les eaux. Au loin, le fleuve de glace, disloqué jusqu'au plus profond de son lit, craque, détone, mugit.

Brusquement la mer bouillonne, s'enfle, monte, et du milieu des vagues surgissent des pans, des blocs, des collines de glace. Tout cela oscille, roule, se heurte dans un remous écumeux.

La houle chassée au loin s'épand en ras-de-marée…

Peu après le tumulte s'apaise, les blocs 10 prennent de la stabilité, puis s'abandonnent doucement à la dérive et gagnent lentement la haute mer.

Ce sont maintenant des icebergs, des monticules errants de glace douce qui s'en vont accomplir au loin le rôle que la grande loi de circulation assigne au glacier dans les régions polaires.

Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que le capitaine d'Ambrieux, obéissant à une implacable nécessité, avait, sans hésitation, mais non sans un cruel serrement de cœur, sacrifié son navire.

La flottille portant l'équipage, les chiens et les provisions, côtoyait, remorquée par la chaloupe, le bord méridional de la banquise.

Au Sud, et aussi loin que la vue peut s'étendre, s'enfle et moutonne la mer libre, couverte de glaces errantes qui dérivent dans la direction du détroit de Robeson.

Nul obstacle ne s'oppose, du moins présentement, à une tentative de retour vers des régions moins inclémentes, et cependant la flottille, au lieu de mettre le cap au Midi, semble s'obstiner à chercher une autre direction.

Il y a pourtant là-bas, à moins de soixante lieues, l'établissement du lieutenant Greely, Fort-Conger, où les marins de la défunte Gallia, trouveraient un excellent abri pour supporter les dernières rigueurs de l'hivernage. Et quand serait venue la saison chaude, ils pourraient tenter, avec succès, de rejoindre les postes danois, après s'être approvisionnés aux réserves du Fort.

Mais, qui a jamais parlé de retour?.. Qui même a songé à la possibilité de battre en retraite?..

Personne à coup sûr. Puisque chacun, officiers et matelots, s'évertue à chercher un passage, une faille, une fissure, un rien, pour s'insinuer à tout hasard dans la banquise et remonter… oui, pardieu! remonter vers le Nord, et coûte que coûte!..

Eh! quoi… tenter la conquête du Pôle avec soixante jours de vivres, alors que l'hiver est à peine fini, et qu'une subite recrudescence de froid peut immobiliser, en plein enfer de glace, l'héroïque mais imprudent équipage.

Non seulement il y a pénurie de vivres, mais encore on manque de combustible, on n'a pour braver la rigueur de ces froids éventuels qu'une toile de tente.

Bien d'autres choses font encore défaut, et l'on pourrait ajouter à une longue liste une série d'et cœtera… ce qui, du reste, n'avancerait à rien et n'empêcherait pas la vaillante petite chaloupe de pointer audacieusement au nord-est, au-dessus de ce cap Northumberland, jadis entrevu par Lockwood.

Mais, dira-t-on, une pareille entreprise est insensée!.. c'est un véritable suicide à échéance plus ou moins longue… c'est en un mot courir de gaîté de cœur au-devant de souffrances atroces, pour succomber infailliblement à une mort épouvantable.

Car, réussît-on même à atteindre le Pôle… et le retour?

Il paraît, comme prétendent les matelots, que le capitaine a son idée.

Sans cela, autant eût fallu accepter les propositions de l'Allemand et ne pas anéantir cette pauvre chère Gallia dont chacun porte le deuil dans son cœur.

La chaloupe marche toujours, traînant à la remorque son «train», sans que rien annonce une modification dans la configuration de la banquise.

Est-ce parce que la saison n'est point assez avancée, bien que la température −9° centigrades soit singulièrement élevée, à pareille époque et en tel lieu?

Mais, Lockwood a trouvé là, par un froid beaucoup plus intense, la mer libre s'étalant à perte de vue…

Il est d'ailleurs facile de constater que ce sont de jeunes glaces qui recouvrent les flots au bas des falaises. Elles n'ont guère que quarante centimètres d'épaisseur, sont très lisses et revêtues d'une légère couche de neige.

Donc il est présumable qu'elles sont de formation récente et datent seulement du dernier hiver.

Jeunes ou vieilles, épaisses ou non, elles n'en obstruent pas moins la route du Nord, en s'amorçant à un immense glacier, dont les masses chaotiques emplissent là-bas, à quinze ou vingt kilomètres, une faille colossale.

Ah! comme la défunte Gallia qui triompha si vaillamment du pack de la baie de Melville, eût fracassé ce mince revêtement, et pénétré d'emblée dans cette région mystérieuse, où le capitaine d'Ambrieux pressent la mer libre!

Toute frêle et toute petite, la nouvelle Gallia, qui jauge à peine dix tonneaux, doit attendre du hasard, ce maître aveugle et omnipotent, une assistance ou dangereuse, ou problématique.

… Mais que signifient ces grondements qui vibrent au loin dans la direction du glacier?.. Quel est ce tonnerre sans éclairs et sans nuées?

Brusquement la mer s'agite et secoue la flottille. La glace, pressée de bas en haut, craque, se bombe, puis éclate, pendant que là-bas le tumulte va crescendo.

La houle augmente. Baleinières et chaloupe dansent éperdument, comme des bouchons, au grand effroi des chiens qui protestent par des hurlements lugubres.

Pendant un quart d'heure le bruit est tel, que les moins impressionnables parmi les matelots sentent peser sur eux une terrible menace d'anéantissement.

Et soudain la couche de glace disloquée, effondrée par une poussée irrésistible, s'abîme à proximité de la falaise, laissant complètement libre une rue d'eau large d'un kilomètre.

– Je savais bien que nous finirions par passer! crie une voix vibrante, celle du capitaine.

– Grâce à ce glacier trop engorgé, autant dire pléthorique, dit à son tour le docteur qui affectionne les métaphores professionnelles.

– Et qui dégorge dans la mer un joli chapelet d'icebergs, opine le second qui goûte la métaphore.

– En avant, et droit au Nord! reprend le commandant.

«Profitons de l'aubaine et gare aux écueils flottants!

«Fritz!..

– Capitaine? répond le mécanicien.

– La machine fonctionne à ton gré?

– A merveille, capitaine!

«C'est réglé comme un mouvement d'horlogerie… c'est propre… pas encombrant et ça n'use point de charbon.

«Je la connais depuis seulement vingt-quatre heures, et je réponds d'elle…

– Bon!..

«En douceur!..

«Timonier… veille à la barre.»

Suivie des embarcations qu'elle entraîne à la remorque, la chaloupe embouque le chenal, et s'avance en évitant avec autant d'adresse que de bonheur les icebergs libérateurs.

On est alors à la date du 28 mars. La latitude est d'environ 84° et la longitude de 40° à l'ouest de Paris.

Ainsi, le brave officier, loin de renoncer à son audacieux projet, dont le succès était si problématique alors que l'expédition était supérieurement outillée, s'en va intrépidement à son but, sans base d'opération, presque sans espoir de retour.

Qui sait du reste s'il ne vaut pas mieux qu'il en soit ainsi.

Qui sait si la proximité relative d'un navire abondamment pourvu, n'eût pas amolli parfois les courages et fait fléchir les résolutions.

Dans tous les cas, le souci de sa conservation eût immobilisé une partie notable de l'équipage et privé de l'appoint total des forces actives l'expédition proprement dite.

Tandis qu'en partant ainsi, pour ainsi dire en enfants perdus, sans un regard en arrière, même sans un regret, car les pusillanimes seuls récriminent contre le fait accompli, il y a encore possibilité de mater cette fortune qui sourit aux audacieux.

Quoi qu'il en soit, la flottille portant le capitaine d'Ambrieux et son équipage se trouve exactement à 6° du pôle, soit six cent soixante-six kilomètres, c'est-à-dire cent soixante-six lieues terrestres, plus une fraction.

Pareille distance à parcourir sur une de nos bonnes routes nationales, serait, pour un piéton ordinaire, l'affaire de quinze à seize jours.

Mais autre chose est de marcher jambes libres et bras ballants sur ces voies de communications, et se traîner là-bas à travers glaces, neiges, précipices, avec l'encombrant vademecum d'explorateur arctique.

Car il arrive parfois que l'on progresse, en une journée, de quelques centaines de mètres, trop heureux quand on n'est pas absolument immobilisé par des failles infranchissables, ou des éminences qui feraient reculer nos plus intrépides alpinistes…

Tel n'est pas cependant, du moins présentement, le cas des marins français, qui trouvent, chose étrange, une voie complètement libre d'obstacles.

Depuis une heure la chaloupe fend de son étrave les eaux très calmes d'un chenal traversant cette banquise maudite que les vaillants efforts n'ont pu couper avant l'hiver. Cette passe ouverte par la débâcle partielle du glacier, contourne des falaises jaunâtres qui, d'abord orientées vers le nord-est remontent franchement vers le nord.

Ces terres, se rattachant à celles qu'entrevit Lockwood, semblent se continuer fort loin, car, grâce à l'extrême pureté de l'atmosphère, le capitaine peut en reconnaître, à la lunette, les profils sinueux.

– On dirait, ma foi, un continent, observe à demi-voix le docteur auquel le capitaine vient de passer l'instrument.

10.Il n'est pas rare de voir des cubes atteignant parfois mille, quinze cents et deux mille mètres de côté.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 haziran 2017
Hacim:
490 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain