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Kitabı oku: «Les français au pôle Nord», sayfa 22

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– Pourquoi pas! dit ce dernier.

«Qui sait!.. peut-être un prolongement du Groenland.

– Il n'y a rien d'impossible à ce que la colonie de Sa Majesté Danoise s'étende jusqu'au pôle, ce qui serait un grand honneur pour ladite Majesté…

«Et un grand avantage pour nous.

– Comment cela, capitaine?

– Parce que si, après ces eaux libres où nous voguons si bien en ce moment, nous rencontrons une nouvelle banquise, nous pourrons poursuivre sur terre notre voyage en traîneau.

«Là, peu ou pas d'obstacles sur la neige qui facilite singulièrement le traînage des chiens.

«Quant aux hommes, ils apprendront à se servir des souliers à neige et marcheront comme de véritables trappeurs canadiens.

– Eh! quoi, capitaine, dit de sa voix tranquille Berchou, le second, vous craignez de trouver encore de nouvelles banquises!

– Il faut tout prévoir, même le pire… surtout le pire!

«Quoique, à vrai dire, cette appréhension ait contre elle des hypothèses que j'ai tout lieu de supposer admissibles.

– A la bonne heure! car, sans cela, nous serions jolis garçons, avec nos soixante jours de vivres!

– Si les eaux de l'extrême nord, sur lesquelles nous voguons actuellement, demeuraient libres de tout obstacle, nous atteindrions le pôle dans huit jours, mon ami.

– Oh! capitaine, ce serait trop beau!

«Malheureusement la saison n'est pas assez avancée… nous touchons encore à l'hiver… et nous allons subir une température épouvantable en nous rapprochant du pôle.

– Pardieu! mon cher, voici une erreur proférée de la meilleure foi du monde.

«Comme, Berchou, toi, un navigateur endurci, tu confonds le pôle géométrique de notre sphéroïde, avec son pôle, ou plutôt, ses pôles du froid.

«Voyons, rappelle-toi que l'étude approfondie des isothermes et certains faits géographiques, depuis longtemps observés, prouvent que le point le plus froid de notre hémisphère n'est pas le pôle proprement dit.

– C'est juste, capitaine, et j'oubliais que le pôle magnétique s'en écarte notablement, lui aussi.

– En conséquence, il y aurait, pour notre hémisphère, deux pôles du froid, placés, l'un en Sibérie l'autre en Amérique.

– Je me souviens, maintenant!

– Des physiciens ont même prétendu, au moyen de calculs plus ou moins ardus et plus ou moins probants, placer le premier, celui de l'Asie sibérienne, par 79° 30′ de latitude nord, et 120° de longitude est.

– Bigre! à neuf degrés et demi du pôle géométrique.

– L'autre, celui qui nous intéresse, se trouverait par 78° de latitude nord, 97° de longitude ouest.

– Ah! diable!.. et nous l'avions déjà dépassé de six degrés, puisque nous sommes présentement par 84° de latitude, plus une fraction.

– C'est-à-dire d'une distance égale, à peu près à celle de Paris aux Pyrénées.

«Est-ce pour cela que nous trouvons une température un peu plus élevée?..

– Mais, alors, au pôle géométrique, il y aurait une différence de douze degrés!..

– Douze degrés, c'est énorme!

«Pourquoi, dans ce cas, la mer ne serait-elle pas dégagée de glaces comme au soixante-huitième parallèle…

«Pourquoi la température dépasserait-elle celle de Reikiawick, d'Uleaborg ou Arkhangel…

– Berchou s'emballe, interrompt le docteur doucement ironique.

– Un peu à froid! sans jeu de mot, toutefois, reprend le capitaine souriant à l'enthousiasme de son brave second.

– Laisse-moi t'expliquer, mon cher Berchou, que ces chiffres de 79° 30′ et 78° de latitude sont quelque peu arbitraires.

«Quoiqu'ils ne se confondent jamais entre eux, les deux pôles du froid sont bien loin d'être fixes.

«Ainsi, celui du plus grand froid oscille entre Yakoutsk et Nijni-Kolymsk, c'est-à-dire entre quinze degrés et demi de longitude, et environ huit de latitude.

«Il y a, tu le vois, de la marge.

«Il aurait donné les effroyables températures de −61° à −63°!

«Celui d'Amérique se trouve à peu près sur le milieu de la ligne imaginaire qui relie le pôle géométrique au pôle magnétique…

«Nares, Kane, Mac Clure et Greely ont hiverné sous une latitude se rapprochant de ce point. Ils ont observé les minima de −54°2, −53°9, −52°7 notablement inférieurs, tu le vois, à ceux du pôle asiatique.

– D'où vous concluez, capitaine?..

– Que, sans prétendre faire un Eldorado de cette étendue comprise entre les deux points les plus froids du globe, il y a tout lieu de penser qu'on trouve là des régions maritimes où sont peut-être les eaux libres, et où du moins le rayonnement n'exerce pas la même action de refroidissement que dans l'intérieur des terres.

– Mais, enfin, capitaine, ces eaux libres… Vous espérez bien les rencontrer… Sans cela…

– Nous ne serions pas ici, sur ce canal analogue à celui qui arrêta le traîneau de Lockwood par 30° centigrades au-dessous de zéro.

«D'autre part, souviens-toi que pendant notre hivernage la banquise a décrit un cercle immense qui nous porta jusqu'au quatre-vingt-sixième degré.

«Pour accomplir ce mouvement giratoire, il fallait qu'elle flottât sur les eaux libres, et cela par un froid de −45°!..

«Or, notre température est aujourd'hui de −9°!

«A fortiori nous devons trouver les alentours du pôle plus abordables que les environs même de notre lieu d'hivernage.

… Comme pour donner raison au capitaine, le thermomètre demeure stationnaire, le chenal reste ouvert, et sans la présence d'icebergs assez nombreux, la flottille pourrait s'avancer de toute la vitesse du moteur électrique.

La plus élémentaire prudence ordonne de modérer son allure, sous peine de provoquer une irréparable catastrophe, par le heurt des prolongements sous-marins des montagnes flottantes.

Cependant le mouvement de translation, bien que très lent, n'en produit pas moins, par sa continuité, une progression fort appréciable. A tel point qu'après trois jours de navigation, la latitude observée par le capitaine fut de 85°!

On était alors au 1er avril.

Ainsi, l'expédition française avait déjà dépassé d'un degré quarante minutes l'Anglais Markham qui s'arrêta, l'on s'en souvient, par 83° 20′ sur la mer Paléocrystique, et d'un degré trente-sept minutes, le lieutenant de Greely, Lockwood, qui dut rétrograder par 83° 23′.

Malgré la cruelle perte du navire, malgré les misères endurées jusqu'alors, et surtout malgré l'effrayante pénurie de vivres, tous, officiers et matelots, sont pleins d'espoir et de gaîté.

A l'exception pourtant de Guénic, le maître d'équipage que les théories du capitaine laissent tout rêveur.

Le vieux Breton est parti sans hésiter à la conquête du pôle Nord. Il a enduré jusqu'à présent fatigues, privations et intempéries sans un murmure. Il est prêt à tous les sacrifices possibles pour assurer le succès de l'expédition à laquelle il collabore de tout cœur, en franc matelot. Çà, c'est entendu, et on peut compter sur lui.

Mais une chose le taquine, l'agace, l'inquiète même. C'est de savoir maintenant qu'il y a, dans le voisinage, trois autres pôles, plus ou moins Nord… des contrefaçons du véritable, sans aucun doute.

Malar' D'oué!.. comment se reconnaître, au milieu de ces quatre titulaires dont on ne sait pas au juste la position! D'autant plus que le compas bat la breloque, ou le Nord n'est plus au Nord, positivement.

A preuve que l'aiguille se tourne vers l'Est, et qu'il fait moins froid à mesure qu'on s'élève en latitude.

Sûr et certain que le capitaine doit avoir son idée… Mais là, franchement, y a-t'y pas de quoi galipoter la cervelle d'un honnête mathurin, fût-il Breton et maître d'équipage!

II

Complexité de la question polaire. – A travers les canaux. – Ni entièrement libre, ni tout à fait captive. – Douceur de la température. – Conquête d'un degré. – Par 84° 3′ Nord. – Ecueil par l'avant! – Abordage. – L'écueil est de chair et d'os. – Bataille contre une troupe de morses. – Péril imminent. – Plus de peur que de mal. – Capture. – Deux grands chefs.

S'il est au monde une question complexe, exigeant de ceux qu'elle intéresse une bonne dose d'éclectisme, c'est à coup sûr celle du pôle Nord.

Nulle n'a peut-être, en effet, soulevé autant de discussions, suscité autant d'héroïsmes, fait éclore autant d'hypothèses, et déconcerté autant d'esprits judicieux.

Tantôt à l'ordre du jour de l'actualité, tantôt reléguée dans le pandœmonium des choses démodées, tantôt réputée vaine, folle, absurde, et tantôt présentée comme résoluble à courte échéance, permettant tour à tour d'affirmer et de démentir le même fait, passionnante au point de faire des martyrs, s'imposant à des croyants, et rencontrant des sceptiques; vieille comme la navigation et à peine plus avancée qu'il y a un siècle; résistant opiniâtrement aux procédés de la science contemporaine, impénétrable aujourd'hui comme jadis, alors que notre planète n'a pour ainsi dire plus de secrets pour les explorateurs modernes, sa solution est peut-être à la merci d'un audacieux doublé d'un chançard!

Exemple: en 1608, Hudson, commandant le Hopewell, un frêle et tout petit navire de quatre-vingts tonneaux, monté par douze hommes et un mousse, atteint la latitude de 81° 30′ Nord.

Deux cent soixante-huit ans après, c'est-à-dire en 1876, le capitaine anglais sir Georges Nares, disposant de deux puissants navires à vapeur montés chacun par soixante hommes, s'arrête par 82° 20′, ne pouvant même pas dépasser d'un degré le vieil Hudson!

Cinq ans auparavant, l'Américain Hall avait mené le Polaris jusqu'à 82° 16′, c'est-à-dire à quatre minutes seulement de l'hivernage de l'Alert, un des navires de sir Georges Nares.

Nul pourtant, parmi les explorateurs arctiques, ne fut outillé comme ce dernier qui dut à l'énergie de son second, le capitaine Markham, de ne pas revenir bredouille. Au prix de grandes fatigues, Markham put s'élever en traîneau d'un degré, le point le plus éloigné qui ait été atteint jusqu'alors.

L'Angleterre tressaillit d'enthousiasme et considéra ce fait comme une victoire mémorable. Il n'y avait réellement pas de quoi.

Sir Georges Nares avait non seulement conquis un degré, mais encore il rapportait une théorie.

En 1860, le docteur Hayes – un Américain – avait fait sur un petit bateau de cent trente-trois tonneaux, une brillante expédition, complétée par une superbe course en traîneau.

Esprit très supérieur et peut-être un peu trop primesautier, Hayes au moyen de déductions ingénieuses, appuyées sur des expériences personnelles, avait affirmé catégoriquement l'hypothèse de la mer libre autour du pôle.

Le capitaine Nares ayant en somme échoué piteusement, arrêté par les glaces de la fameuse mer Paléocrystique, avait conclu, au moins prématurément, à l'impossibilité d'atteindre le pôle par le détroit de Smith. Comme la vertu dominante des Anglais n'est pas la modestie, sir Nares prétendait que la mer Paléocrystique, vieille de plusieurs siècles, vivrait encore des siècles, et affirmait qu'il n'y avait plus rien à tenter de ce côté.

Donc Hayes avait mal vu ou s'était trompé. Peut-être l'un et l'autre.

En conséquence la théorie de la mer libre fut absolument ruinée par celle de la mer captive; Hayes fut traité de rêveur, Nares triompha et avec lui John Bull, heureux de cet échec infligé au frère Jonathan.

Mais voilà: le frère Jonathan prit en 1882, 1883 et 1884 sa revanche en la personne du lieutenant Greely.

Ainsi qu'il a été dit, et comme il n'est pas oiseux de le répéter, car c'est là le joint de la question polaire, Greely ne retrouva rien des barrières séculaires auxquelles se heurta sir Georges Nares.

L'océan Paléocrystique n'existait plus, et en maint endroit les eaux libres sillonnaient les glaces qui n'avaient pas l'aspect rébarbatif que leur prêta le commandant anglais.

Donc si Nares avait eu raison subséquemment, Hayes n'avait pas eu tort quinze ans auparavant!..

Donc John Bull et Jonathan étaient dead-heat, la mer polaire pouvait être alternativement libre ou esclave, et la question demeurait stationnaire avec ses embûches, ses périls, ses caprices et sa déconcertante complexité.

Un peu de méthode et surtout l'entente des nations civilisées entre elles eût certainement amené depuis longtemps une solution qui est réservée peut-être à nos héros.

Et de fait si leur voyage se continue avec autant de rapidité, la conquête du pôle sera opérée à brève échéance.

Ce n'est pas à dire pour cela que leur vie soit une simple sinécure et qu'ils n'aient qu'à se laisser glisser, emportés par le moteur électrique. La translation de la flottille est au contraire une chose très compliquée, nécessitant une attention minutieuse, exigeant une vigilance de tous les instants et souvent des manœuvres de force excessivement dures.

Il faut éviter les icebergs, gros ou petits, et toujours nombreux, les éloigner avec des crocs et empêcher tout contact avec l'une ou l'autre embarcation. Les canaux généralement libres sont parfois tellement sinueux, qu'il est essentiel d'en rectifier les bords à la scie, à la hache et au couteau à glace. Il arrive aussi qu'après mainte fatigue la chaloupe vienne buter à un cul-de-sac. Si la voie ainsi interrompue est assez large, on vire sur place, sinon il faut creuser des docks, comme jadis quand la Gallia progressait à travers le chenal de la banquise.

Il y a ensuite sur la chaloupe un encombrement relatif. Dix-neuf hommes y sont empilés avec le matériel, quelques provisions et les objets les plus précieux. Bien que l'excellente embarcation n'ait pas de chaudières et de soute à charbon, la place n'en est pas moins parcimonieusement mesurée au vaillant équipage.

Le soir venu, la navigation est forcément interrompue. La flottille est amarrée bord à quai, c'est-à-dire à la glace de la rive. La tente est dressée, les hommes, officiers et matelots, absorbent une demi-ration; et s'inspirant du proverbe: «Qui dort dîne» tâchent de remplacer par un bon somme la ration ainsi diminuée. Ils s'insinuent dans les sacs en fourrures, tandis que les sentinelles attentives à l'invasion des ours ou des loups, font les cent pas, la carabine sous le bras. Les chiens se sont installés côte à côte, en boule, au milieu de la neige, après absorption de quelques bribes de poisson sec, et avec eux, Oûgiouk.

– Tout ça, c'est des roses, disent les baleiniers qui en ont vu bien d'autres, lors de leurs rudes campagnes à la poursuite des cétacés.

D'autant plus que la température, chose incroyable à pareille époque se maintient très douce, et ne descend pas au-dessous de −8° centigrades pendant la journée. Pendant la nuit, excessivement courte du reste, le thermomètre tombe à −12° ou −13°, mais seulement pour quelques heures, ce qui, en somme pour des explorateurs arctiques, est pour ainsi dire printanier.

N'était l'appréhension causée par la pénurie de vivres, on serait parfaitement heureux.

Le plus franchement épanoui de tout l'équipage, le seul qui pour le moment voit ses vœux comblés, c'est Constant Guignard, le Normand économe. L'expédition vient encore de gagner un degré, et le matelot ne peut cacher la joie qui illumine sa face camuse.

En vain ses deux inséparables, Farin dit Plume-au-Vent, et Dumas dit Tartarin, le blaguent, le premier avec sa faconde parisienne, le second avec son exubérance provençale.

Le gars normand répond en pinçant les lèvres que la bonne argent, c'est toujours la bonne argent, et que les degrés au-dessus du cercle polaire sont la plus belle de toutes les inventions.

On est au 5 avril, et la latitude est de 86° 3′ Nord.

Observation du soleil à midi, repas, puis mise en marche.

Les plus fins tireurs montent la garde depuis trois jours, épiant le passage d'un gibier dont la capture augmenterait l'approvisionnement général et empêcherait le rationnement du soir.

Le lieutenant, le docteur et le cuisinier Dumas en sont pour leurs frais. Pas le moindre quadrupède en vue. C'est à croire que la race des bœufs musqués, des rennes sauvages et des ours blancs est anéantie.

– Ouvrons l'œil quand même! observe le docteur qui espère toujours.

«Notre salut est peut-être sous forme de lingot cylindro-conique dans la culasse de nos armes.»

Et chacun ouvre l'œil à tribord comme à bâbord, négligeant peut-être un peu l'avant, ce qui est un tort. Mais on aperçoit, dans le lointain, un renard donnant la chasse à un lièvre et…

– Tonnerre! s'écrie d'une voix rauque le maître, Guénic, écueil par l'avant!..

– En arrière! commande aussitôt le capitaine qui n'a rien vu, bien qu'il se trouvât debout près de la barre, et l'œil fixé sur le chenal, à une encâblure de la chaloupe.

Avant que le mécanicien ait eu le temps, bien court cependant de faire agir le commutateur qui, dans les embarcations mues par l'électricité doit produire presque instantanément le changement de marche, l'avant de la chaloupe touchait.

La vitesse étant médiocre, le choc n'est pas très violent. Il suffit néanmoins à faire écrouler comme des capucins de carte, ceux qui sont debout ou en équilibre instable.

Une bordée de jurons patoisés dans tous nos idiomes nautiques s'échappe, et chacun se remet d'aplomb, très inquiet, s'attendant à couler.

L'étrave de la chaloupe n'a pas donné contre un corps dur et résistant comme une roche. Sans quoi la coque en tôle d'acier eût cédé et les rivets eussent sauté comme des chevilles en bois.

Non, l'objet heurté a une consistance demi-flasque, demi-rigide assez difficile à définir et qui intrigue plutôt qu'elle n'alarme les matelots, aussitôt rassurés quand ils voient que la chaloupe tient bon.

– Qu'ésaco?.. l'écueil, demande M. Dumas qui s'est rudement affalé sur «sa barre d'arcasse».

En même temps un hurlement prolongé semble jaillir du fond des eaux, qui s'agitent rageusement et se teignent en ronge sur un espace de plusieurs mètres.

– Cré mâtin! s'écrie Guignard un animau féroce…

– Pécaïré!.. une bestiole, rugit Dumas avec des gestes d'anthropophage… de la viande!..

– Vivadiou! renchérit un Basque, dix tonnes d'huile, de lard et de chair…

– Faut voir ça, ajoute Plume-au-Vent, curieux comme un vrai badaud parisien qui ne peut s'empêcher de rester béant devant un chien écrasé, un cheval abattu, un serin envolé.

Le Groenlandais Oûgiouk, l'œil émerillonné, la face dilatée par un vaste rictus, pousse une clameur retentissante, qui est l'exacte répétition de la première.

Un long hurlement d'une tonalité très basse, terminé par une sorte d'aboiement saccadé.

– Aoû… oû… oû… ack!..

– Mille carcasses de cachalot!.. c'est la musique d'un morse, dit le baleinier basque Elimberri.

– Sûr! opine Guénic revenu de son émoi, en reconnaissant que l'écueil est de chair et d'os… un morse qui dormait à fleur d'eau et dont la sieste a été brusquement interrompue par le taille-mer en tôle d'acier.

– Même qu'y va y avoir du chambardement, si la bestiole n'est pas seule, observe Dumas en brandissant sa carabine.

De tous côtés, se fait entendre une musique barbare, expectorée par d'invisibles virtuoses.

– Y a quéque part une fuite de tuyau d'orgue, dit Plume-au-Vent, toujours en passe de goguenarder.

– Pare ton flingot, ouvre l'œil et fais une double clef à ta langue, failli perroquet, grogne le maître en s'armant d'une hache.»

A peine si trente secondes se sont écoulées depuis le choc et le cri d'angoisse poussé par le monstre mutilé.

De droite et de gauche, on avant comme en arrière du convoi, qui vient de stopper, l'eau bouillonne, et l'on voit apparaître une série de points noirs d'où s'échappent des reniflements bruyants, saccadés.

Puis, d'énormes têtes busquées, rébarbatives, ornées de moustaches longues et grosses comme des aiguilles à tricoter, surmontant une vaste gueule formidablement armée.

Deux crocs blancs et lisses, d'un ivoire solide comme de l'acier trempé, s'implantent dans le maxillaire supérieur, se prolongent de haut en bas sur une longueur de soixante-quinze à quatre-vingt-dix centimètres, relèvent un peu le mufle, pèsent sur la mâchoire inférieure, et donnent au masque du monstre arctique une expression stupide et féroce.

Ainsi placées, ces défenses servent aux morses à draguer le fond de la mer pour arracher les coquillages et les herbes. Elles leur servent également, aidées des nageoires pectorales, à se hisser sur les glaçons où ils s'endorment lourdement, vautrés côte à côte, comme de gigantesques pourceaux noirs. Ce sont aussi des armes redoutables dont ils se servent avec autant de force que d'adresse, contre leurs ennemis, et, dans leurs luttes entre congénères.

Très lourd à terre ou sur la glace, se traînant comme une limace colossale, la morse, l'aouak, comme l'appellent les Esquimaux, est, au milieu des eaux, d'une agilité prodigieuse.

Très brave, extrêmement vigoureux, acharné à la bataille, ne lâchant prise que mortellement blessé, c'est un adversaire particulièrement terrible pour quiconque a eu la malchance de l'arracher à sa quiétude d'animal polaire.

Les marins de la Gallia vont en faire bientôt l'expérience.

Attirés par l'appel désespéré de leur congénère, ils sont accourus inquiets et mugissants, se ruent dans l'eau vermillonnée à plus de vingt mètres, et rendus furieux par ces effluves de sang, se précipitent à l'abordage.

Leurs corps noirs trapus, longs de quatre ou cinq mètres, gros comme des barriques, s'agitent avec une vélocité singulière.

Ils sont une trentaine, tous sujets adultes, terriblement endentés, et pesant chacun, à première vue, plusieurs milliers de kilogrammes. Ils émergent jusqu'à mi-corps, battent rageusement l'eau de leurs robustes nageoires pectorales, et poussent tous ensemble leur cri.

Ce cri, très étrange quand il retentit sous les flots, est réellement effrayant, lorsqu'il est lancé avec sa tonalité exaspérée, par l'animal attaquant hors de son élément préféré.

Nulle description, nulle onomatopée, ne sauraient rendre cette rauque explosion de beuglements prolongés, que coupent brusquement des abois saccadés, auxquels succèdent des rugissements grondant sans cesse comme un tonnerre lointain.

Les matelots, en les voyant ainsi se ruer, les reçoivent par une salve qui, chose inconcevable, ne leur produit que très peu d'effet.

A peine effrayés par les détonations, insensibles en apparence aux projectiles qui leur arrivent en plein corps, ils cherchent à crocher de leurs défenses le bordage de la chaloupe, ou à le saisir entre leurs nageoires pectorales, terminées en une sorte de main grossièrement ébauchée.

– A la hache, sangdiou! crie de sa voix métallique le basque Elimberri.

«Abattez ces grappins d'enfer…

– Et toi, les autres, vocifère Guénic, t'as pas fini de fusiller ces cachalots en plein corps.

«Avec sa coque bordée de six pouces de lard…

«Brules-z'y la gueule, bon Dieu!.. rognes-z'y les abatis.

«Va bien, Michel, mon fi!.. dit-il au Basque qui vient d'amputer, d'un seul coup, l'épaule du plus audacieux.

– Et! toi, Guignard… t' laisse pas amurer.

«Dumas!.. mon vieux… à l'aide!.. c' pauvre Guignard…»

C'est la voix de Plume-au-Vent aux prises avec un morse qui vient, d'un coup de défense, d'ouvrir, de la hanche au genou le pantalon en fourrure du Normand.

Guignard a perdu l'équilibre, Plume-au-Vent a déchargé sans succès sa carabine… leur situation à tous deux est critique et le monstre ébranle déjà la chaloupe qui roule.

Dumas, sans se troubler une seconde, introduit simplement les deux canons de sa bonne carabine Dougall dans la gueule de l'assaillant, et presse coup sur coup les deux détentes.

Pan!.. pan!..

– Eh! zou!.. Tiens «doncque» gourmand!

Pardieu! il n'y a que ça de vrai.

Comme vient de le dire Guénic, ces bêtes cuirassées de vingt centimètres de lard sont presque invulnérables. Les balles se perdent au milieu de cette couche de graisse, ou la traversent d'un séton inoffensif. Il faut les frapper à l'œil, au mufle, ou comme l'a fait Dumas, tirer au beau milieu de la gueule grande ouverte.

Celui que le cuisinier vient d'accommoder si proprement, avale fumée, flamme et projectiles, tout. Il lâche prise, exécute en arrière une cabriole convulsive, renifle bruyamment, laisse échapper un flot d'écume rouge et coule à pic.

– Et autrement, Guignard, la doublure de ton pantalon, elle n'est pas endommagée? ajoute Dumas en rechargeant sa carabine.

– Guignard a pas écopé! répond aux lieu et place du Normand vert d'épouvante, Plume-au-Vent.

«Veinard pour la première fois, et moi comme toujours.

«Merci, Dumas!.. La bébête était méchante.

– Eh!.. pécaïré!.. ils rappliquent.»

Les morses qui, jusqu'alors, ont simplement escarmouché, semblent se concerter en vue d'une attaque en masse.

Par bonheur, ils ont négligé les embarcations où se trouvent les chiens et les provisions. Excités par la présence des hommes, rendus furieux par les coups de feu, ils se sont acharnés contre la chaloupe défendue par l'équipage tout entier.

Ils reculent brusquement comme pour prendre du champ, se forment en un cercle régulier dont la chaloupe est le centre, puis s'avancent en manœuvrant avec un ensemble parfait. Ils vocifèrent de plus belle, font claquer leurs défenses, battent rageusement l'eau de leurs nageoires et s'approchent de plus en plus.

Le capitaine, inquiet des suites d'une agression combinée par des tacticiens aussi vaillants que redoutables, jette un coup d'œil sur son personnel qu'il voit parfaitement résolu et conservant un sang-froid magnifique.

Il recommande aux hommes de ne faire feu qu'à bout portant, et sitôt les carabines déchargées, de frapper de la hache.

Un vacarme de cris confus, de hurlements sauvages, d'ébrouements furieux couvre sa voix. Le cercle s'est rompu et transformé en un ovale très allongé, faisant face aux deux bords de la chaloupe.

Les morses, collés presque côte à côte, leur grosse tête moustachue émergeant seule, forment comme deux barricades mouvantes, flanquées de chevaux de frise, leurs défenses se heurtant bruyamment.

A bord, chacun se tait, attendant le choc imminent des brutes exaspérées.

Brusquement, les assaillants se dressent et sortent de l'eau jusqu'à mi-corps, projetant sur le bordage les deux crocs recourbés qui s'écartent en divergeant un peu. Quelques-uns manquent la paroi métallique qui grince et résonne. D'autres y vont de si bon cœur qu'ils fracassent avec un bruit sec les rudes appendices d'ivoire.

Sans se troubler devant la proximité de ces gueules béantes d'où sortent, avec de chaudes vapeurs des hurlements assourdissants, ni des regards féroces dardés par les gros yeux ronds bridés, luisants, les marins font feu à volonté, suivant leur inspiration.

Et rien de terrible et de grotesque à la fois, comme ces gueules gloutonnes qui se referment sur l'extrémité du tube de fer, puis se rouvrent convulsivement, après la détonation, en laissant échapper d'épais flocons de fumée… comme aussi, cette expression d'hébétement après cet effroyable choc interne qui, pourtant ne foudroye pas toujours la bête, tant ces grands mammifères possèdent de vitalité.

Il en est qui, à demi morts, la tête craquée comme un pot, ne lâchent pas prise, et se laissent pendre inerte, par leurs crocs passés au-dessus du bordage, au risque de faire chavirer la chaloupe qui roule affreusement.

Il faut, pour s'en débarrasser, briser avec le dos de la hache les défenses, qui éclatent en tirant des étincelles de l'acier.

La lutte est courte, mais effrayante. Les matelots, sentant qu'ils combattent pour leur existence, qu'il faut absolument vaincre ou mourir, déploient une vigueur surhumaine.

A deux reprises consécutives, et à moins de trois minutes d'intervalle, on put croire que la chaloupe allait être culbutée. Un dernier effort, une grêle de coups de hache débarrassent enfin la pauvre petite Gallia tiraillée des deux bords par les amphibies démoralisés.

Avec une soudaineté comparable seulement à celle de l'attaque, et comme s'ils étaient pris d'une inexplicable panique, les survivants du drame polaire abandonnent le combat, et plongent à pic au milieu des eaux rouges comme les dalles d'un abattoir.

Ils filent ainsi à une cinquantaine de mètres, reparaissent en soufflant rageusement, se retournent, beuglent à plein gosier, puis disparaissent complètement après cette vaine et inoffensive protestation.

Il n'y a, fort heureusement, personne de blessé grièvement. De-ci de-là, quelques écorchures, quelques contusions sans gravité.

Comme le fait observer plaisamment le Parisien, c'est le pantalon de Guignard qui est le plus avarié.

Malheureusement, ce combat décisif pour le salut de l'existence présente est stérile au point de vue des ressources à venir.

Il y a eu peut-être de tués quinze morses pesant ensemble cinquante mille kilogrammes. Mais tous ont coulé, à pic!..

Résultat: Néant pour la soute aux vivres!..

A moins que…

Quelle diable de manœuvre opère donc Oûgiouk, resté avec ses chiens dans le bateau plat. Le Groenlandais vocifère éperdument, cramponné à une ligne; le bateau oscille bord sur bord; les chiens, secoués rudement, hurlent à tue-tête.

Plus de doute, Oûgiouk appelle à l'aide.

L'extrémité du cordage disparaît dans l'eau, et on le voit distinctement monter et descendre par saccades.

Guénic se penche sur l'arrière, regarde attentivement dans la direction où s'agite le câble, et rit de son rire silencieux.

– Qu'y a-t-il, mon vieux? demande le capitaine.

– Pas bête, le gars esquimau, allez, capitaine.

«Pendant que nous nous battions pour notre sécurité, lui, le mâtin, pensait à son ventre…

– Tu crois alors?..

– Qu'il a harponné un morse, et que l'animal amphibie gigote au bout de la ligne…

«Preuve qu'il va montrer le bout de son nez pour respirer, et que Dumas va lui casser le museau.

«Pas vrai, mon camarade.

«A vos souhaits, maître Guénic, répond le Provençal, cherchant de l'œil l'organe annoncé.

«Té le voilà!..»

Avec une aisance qui ferait envie aux chasseurs canadiens, ces virtuoses du fusil, Dumas porte son arme à l'épaule, cherche pendant une seconde le guidon et presse la détente.

Un point noir vaguement aperçu à cinquante mètres au milieu d'une série de petites vagues circulaires, s'enfonce, pour ainsi dire sous la poussée de la balle, et Oûgiouk, de plus en plus affairé, laisse échapper un long hurlement de triomphe.

Le monstre, frappé à son endroit le plus sensible par l'infaillible tireur, a été foudroyé. Il s'abîme dans un grand remous et disparaît.

Mais le harpon, solidement fiché dans son flanc le maintient à une profondeur de vingt-cinq brasses, d'où il est bientôt hissé, à force de bras, sur la glace heureusement assez épaisse pour le porter.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 haziran 2017
Hacim:
490 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain