Kitabı oku: «Eugène Boudin : 60 planches hors texte en héliogravure»
Louis Cario
Eugène Boudin : 60 planches hors texte en héliogravure

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306793
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
EUGÈNE BOUDIN
BIBLIOGRAPHIE

EUGÈNE BOUDIN
Table des matières
JE regarde ce portrait de Boudin, daté de 1874, que M. G. Jean-Aubry a placé dans le corps de la remarquable étude qu’il a consacrée au peintre. Où ai-je vu déjà ce visage ouvert et empreint de bonté, ces cheveux qui bouclent légèrement sur les oreilles et la nuque, cette moustache broussailleuse aux crocs abaissés rejoignant la barbe en fer à cheval, et, au-dessus des joues rases, cet œil clair, vif, pur, qui semble guetter l’horizon? Oui, où ai-je vu tout cela? Mais c’est au Havre parbleu, et il y a plus de trente ans déjà. Il ne se passait guère de jour à cette époque que je ne
Tous les détails biographiques que l’on trouvera ici ont été empruntés au livre de M. G. Jean-Aubry, intitulé Eugène Boudin et publié chez Bernheim-Jeune en 1922. M. G. Jean-Aubry a consacré quatorze ans de sa vie à faire la chasse aux documents, à mûrir son livre et à l’écrire. Il a eu la bonne fortune d’avoir à sa disposition 235 lettres de Boudin adressées à M. Martin entre 1861 et 1890 et 119 lettres que le peintre expédia à son frère Louis de 1853 à 1898, auxquelles il y a lieu d’ajouter des carnets de notes concernant les années 1847,1854, 1855, 1856, 1859 et 1860. Tous les textes de Boudin qu’on trouvera ici — et ils sont nombreux, car nous avons voulu lui laisser la parole le plus souvent possible — sont empruntés au livre de M. G. Jean-Aubry. Nous tenons à le déclarer au seuil de cette étude et à remercier notre confrère d’avoir bien voulu nous autoriser à utiliser des documents dont beaucoup sont sa propriété, puisqu’ils lui ont été légués par M. Louis Boudin.
vinsse rêver sur la jetée et réjouir mes yeux du spectacle magnifique qu’offre ici au curieux l’union instable, tantôt paisible et tantôt orageuse, du ciel et de la mer. Je passais devant le musée que gardaient alors les statues jumelles de Bernardin de Saint-Pierre et de Casimir Delavigne et je m’arrêtais souvent à l’anse aux pilotes. Ils étaient là debout, la poitrine moulée dans le gilet de laine bleue, les mains aux poches du pantalon, la vareuse remontée sur les fesses, la casquette rabattue sur les yeux; ils attendaient placidement de partir à la rencontre des navires qui cinglaient vers le Havre. Beaucoup d’entre eux ressemblaient à ce portrait de Boudin. Mais ceci ne s’explique-t-il pas tout naturellement, puisque Louis-Eugène Boudin est né d’une famille de marins. Il a vécu longtemps à côté d’eux et parmi eux, et s’il ne fut des leurs, à proprement parler, que bien peu de temps, il n’en a pas moins été marqué par la mer de ce sceau indélébile qu’elle imprime aux hommes qu’elle a bercés sur ses flots.
C’est le 13 juillet 1824 que le sieur Le Breton, journalier, et le sieur Le Roy, journalier aussi, qui déclarèrent ne savoir signer, certifièrent que Boudin, Louis-Eugène, fils de Léonard-Sébastien Boudin et de Marie-Félicité Buffet, son épouse, était né de la veille, rue Bourdet, à Honfleur.
Le père Boudin commanda vers cette époque un petit bateau qui avait nom Polichinelle et faisait le trajet de Honfleur à Rouen. La plus tendre enfance de notre peintre s’écoula donc tout entière au milieu des brumes, des brouillards, des coups de vent, des orages ou des embellies de cette baie de Seine dont il devait être un des meilleurs interprètes. Il naquit à Honfleur; il vécut longtemps au Havre, où sa destinée se précisa; sans doute séjourna-t-il à Paris, et au cours des dernières années de sa vie dut-il tâter pour sa santé des pays de soleil; mais c’est à Deauville qu’il vint mourir. Il voulut inconsciemment que ses yeux se fermassent sur le féerique spectacle qui l’avait fait peintre.
Vers sa dixième année, Eugène Boudin commença son apprentissage de matelot sur le rafiot paternel. Sa carrière fut de courte durée. M. G. Jean-Aubry, auquel il faut toujours en revenir quand il s’agit de la vie de notre peintre, a fait justice des histoires de navigation au long cours que l’on attribuait à Boudin. Le jeune mousse, jouant en effet un jour sur le pont du Polichinelle, piqua une tête involontaire dans le bassin, et, sans l’œil alerte et la main preste d’un matelot qui causait tout près du lieu de l’accident avec le père Boudin, qui, lui, naturellement, ne voyait rien, c’en était fait de l’enfant et la mer engloutissait du même coup l’homme qui devait consacrer toute sa vie à en célébrer les beautés. Cette aventure décida la maman Boudin, très au courant des risques du métier pour avoir été femme de chambre sur les bateaux qui assuraient le service entre le Havre et Honfleur, à briser dans sa fleur la carrière maritime de son fils. Il fut alors placé au Havre à l’école des Frères de la rue Saint-Jacques. Au bout d’un an, on estima que le savoir de l’enfant était suffisant et voilà notre jeune homme qui débute comme commis dans une maison de Papeterie. Il y reste quelques années, s’initie au métier. En 1844, il s’associe avec un nommé Acher et ouvre une maison semblable au numéro 18 de la rue qui porte aujourd’hui le nom de Jules Masurier.
Boudin, qui, depuis l’âge de dix ans, dessinait à ses moments perdus sur ses cahiers et sur ses livres, imagina d’exposer à la devanture de son magasin quelques toiles de peintres qui séjournaient dans la région. Ce n’étaient pas les premiers venus puisqu’ils s’appelaient Isabey, Troyon, Couture, Millet. Ce fut même ce dernier qui corrigea le premier un essai de Boudin, ainsi que celui-ci l’a raconté lui-même.
L’année 1846 amène une catastrophe dans la vie de Boudin. Menacé d’aller servir sept années sur un bâtiment de la flotte, il achète un homme pour la somme de deux mille cinq cents francs; le sacrifice auquel il a dû ainsi se résigner a pour conséquence la fin de son association avec Acher. En 1847, Boudin réussit à partir pour Paris et en 1848 la protection du baron Taylor lui vaut d’accompagner le sculpteur Rocher dans un voyage en Belgique. M. G. Jean-Aubry a montré combien ce voyage fortuit avait été important pour Boudin, à qui «il avait permis d’étudier en Belgique les œuvres des maîtres flamands et quelques belles toiles de ces paysagistes et marinistes hollandais dont il devait continuer la lignée picturale».
L’année 1850 devait être capitale pour Boudin. Cette année-là, en effet, il envoie plusieurs œuvres à l’exposition des Amis des Arts de la ville du Havre. La Société ne se borne pas à acheter deux études au jeune peintre; elle s’adresse au maire et au Conseil municipal de la ville. Elle leur signale que son attention a été particulièrement appelée par les toiles de Boudin: «Sa composition facile, son coloris brillant et vrai donnent les plus belles espérances et nous pensons ne pas nous tromper en disant que Boudin est une de ces organisations privilégiées qui doivent se faire un nom dans l’histoire de l’art. Les brillantes facultés de Boudin et un apprentissage nécessairement incomplet ont seuls donné les brillants résultats qui nous ont frappés, et spontanément la pensée nous est venue à tous qu’il serait regrettable que M. Boudin ne fût pas placé aussi tôt que possible dans un milieu qui lui permît de se livrer aux sérieuses études sans lesquelles les natures les mieux douées s’étiolent et se perdent sans donner tous leurs fruits. Ce qu’il faut à M. Boudin, c’est la fréquentation des maîtres et l’étude des chefs-d’œuvre de l’art. Malheureusement, ces conditions ne se trouvent pas au Havre et la situation particulière de M. Boudin ne lui permet pas de les aller chercher à Paris. Nous avons pensé, Messieurs, qu’il était de notre devoir, dans cette circonstance, de vous signaler nos regrets et nos vœux, persuadés que votre intelligente sympathie, moins stérile que la nôtre, pourra se traduire en faits. Permettez-nous donc d’exprimer le vœu que la ville du Havre envoie pendant trois ans M. Boudin étudier la peinture à Paris, moyennant une pension de 1,200 francs qui lui serait faite sur les fonds de la caisse municipale. M. Boudin, par des copies de maîtres et par des compositions personnelles qui seraient placées dans notre musée, pourrait indemniser la ville des généreux sacrifices dont elle prendrait l’initiative. Cette action judicieuse ferait honneur, Messieurs, à votre administration éclairée; elle ferait perdre la réputation de barbare que quelques étrangers peu éclairés sans doute se plaisent à attacher à la ville du Havre; elle donnerait l’espoir qu’un nom de plus serait écrit dans les fastes de l’art, à côté des illustrations que la ville du Havre est justement fière de voir briller dans le domaine des lettres.»
Le Conseil municipal chargea une commission, dont M. Millet Saint-Pierre était le rapporteur, d’examiner la question. Entre temps, le maire avait reçu une lettre de M. Charles Lhuillier qui demandait à concourir pour essayer d’obtenir lui-même la faveur proposée... Cochard, dont M. Lhuillier était l’élève, proposait de faire dessiner les deux concurrents d’après une statue antique et d’après le modèle vivant, puis, pour éviter les influences locales et l’absence de lumières suffisantes, d’envoyer à Paris les ouvrages des deux concurrents pour y être jugés par un jury composé de peintres membres de l’Institut. A cela le rapporteur répondait fort spirituellement: «Sans prétendre se poser eux-mêmes en juges, vos commissaires ont cru devoir examiner les œuvres que les deux candidats leur ont soumises et les croquis de chacun d’eux nous font conjecturer que M. Boudin sortirait probablement victorieux de cette épreuve; mais s’il en était autrement en résulterait-il la conviction que M. Lhuillier a plus d’aptitude innée que M. Boudin à devenir un grand peintre? Nous ne le croyons pas. La décision de Messieurs de l’Institut établirait seulement que M. Lhuillier, excellent élève d’un excellent professeur, dessine plus correctement que M. Boudin, qui n’a reçu des leçons de personne et vis-à-vis duquel on vous propose précisément une allocation pour combler, s’il y avait lieu, cette lacune d’instruction. » Le rapporteur étayait d’ailleurs son opinion sur le témoignage de Thomas Couture et de Constant Troyon. Le premier certifiait que Boudin était un artiste de talent et de grand avenir. Le second déclarait avec toute la sincérité de son âme que non seulement Boudin était appelé à être un grand peintre, mais que déjà il pouvait se mettre en ligne avec la jeune école.
Le Conseil municipal délibéra et, suivant sa Commission, décida, le 6 février 1851, que M. Boudin, Eugène-Louis, était autorisé à aller étudier, pendant trois ans, la peinture à Paris aux frais de la ville du Havre. Il adoptait le chiffre de 1,200 francs proposé par la commission et invitait M. Boudin à envoyer chaque année au Havre un ou plusieurs tableaux destinés à prendre place au musée, s’ils en étaient jugés dignes. Enfin, le maire était autorisé à suspendre l’allocation s’il venait à lui être démontré que le titulaire n’apportait pas à ses travaux le zèle et la persistance qu’on était en droit d’attendre de lui.
Le 17 juin 1851, Eugène Boudin faisait connaître son intention de partir le 30 du même mois. Le surlendemain, 19 juin, le maire avisait le peintre que la somme qui lui avait été allouée lui serait payée par trimestre à partir du 30 septembre, et il ajoute qu’il ne doute pas que, reconnaissant ce que le Conseil a fait en sa faveur, Boudin n’apporte tout le zèle possible à se perfectionner dans l’art de la peinture et qu’il n’enrichisse chaque année le musée de quelques-uns de ses ouvrages.
Que fit Boudin de son séjour à Paris? Il envoya à la ville du Havre une copie de la Prairie de Paul Potter, une copie du Ruisseau de Ruysdael et une nature morte, toiles qui sont actuellement au musée. Le Conseil municipal n’en fut pas moins déçu, comme Boudin l’a noté lui-même: «Ma pension avait pris fin; la ville du Havre ne me devait plus rien, mais elle avait eu une déception. On s’imaginait que j’allais revenir après trois années d’études un phénix de l’art; j’étais revenu plus perplexe que jamais, sollicité par les célèbres d’alors, allant de Rousseau, qui nous séduisait, à Corot, qui commençait à nous montrer une autre voie. C’est ainsi que s’écoulent les précieuses années de ceux qui, comme moi et tant d’autres, tâtent le terrain et s’essaient durant des années à chercher ce qui peut plaire au public, souverain dispensateur de la renommée. On cherche sa voie et on ne parvient en faisant les plus grands efforts qu’à gâter ce que l’on avait en soi d’original. Combien n’en voyons-nous pas autour de nous de ces fourvoyés dignes d’un meilleur sort! Si Corot, avec un immense talent, avait toutes les peines du monde à se faire un nom, que n’avions-nous à souffrir, nous autres écoliers? La peinture grise n’était guère goûtée à ce moment-là, surtout pour la marine. Gudin trônait; Isabey renchérissait sur la couleur naturelle; Le Poittevin et d’autres faisaient fureur en peignant de chic; ce n’était guère l’occasion d’apporter du gris. On n’en voulait a aucun prix. Il fallait se retirer dans sa province, en attendant des jours meilleurs, et c’est ainsi que je suis resté près de quinze années sans revenir à Paris.»
Boudin se fixa au Havre rue de l’Orangerie, puis rue de Séry, et qui sait à quels humbles travaux il dut se livrer pour vivre? Les deux petites études intitulées l’une La Tour François Ier, l’autre L’Hôtel-de-Ville et La Porte du Perrey sont de cette période, comme le sont aussi les carnets de notes que M. G. Jean-Aubry a publiés et qui font pénétrer dans le drame qui se joue au fond du cœur du peintre.
Dimanche 29 octobre 1854: «Toute énergie m’abandonne. Je suis sans un sou, sans la moindre ressource. J’ai bien un petit tableau à faire, mais ce sera si long, je le vois, que le dégoût me gagne; je ne réussis rien; j’avais entrepris un grand paysage; m’en voilà dégoûté. On n’y voit goutte dans ce chien d’atelier, mais çà ne coûte rien, on est chauffé. Je suis dégoûté de tout ce que je fais; ça me séduit lorsque le sujet m’arrive dans le vague; aussitôt qu’il se débrouille, je n’y vois plus rien de ce que j’avais rêvé et me voilà découragé. Je ne prends plus la moindre distraction; mes loisirs me sont à charge.» Et deux mois plus tard: «Ce matin, je me suis rendu à mon tableau; il vient mal comme tout ce que j’entreprends. Je sens cette ampleur, cette délicatesse, la brillante lumière qui transforme tout à mes yeux en buissons enchanteurs et je ne puis pas faire sortir cela de ma boue de couleurs. Je suis abruti de voir que mon esprit ou plutôt ma main ne veut pas prendre un essor furieux et réaliser mon idéal, au moins un peu. J’ai pourtant un pressentiment que j’arriverai, mais c’est lent et j’ai trente ans. D’ailleurs, je suis dans un sot milieu... Je suis sorti cet après-midi; le soleil resplendissait. C’était une fête; j’ai bien fait de goûter un peu de ce beau jour; ça m’a entraîné à toutes sortes d’observations sur la peinture. Comme on fait toujours pauvre de lumière, toujours triste! Voilà vingt fois que je recommence pour arriver à cette délicatesse, à ce charme de la lumière qui est partout. Comme il y a de la fraîcheur; c’était doux, passé, un peu rose. Les objets sont noyés. Il n’y a que des valeurs partout. La mer était superbe; le ciel était moelleux, velouté ; il a passé ensuite au jaune; il est devenu chaud, puis le soleil en baissant a mis de belles nuances violacées sur tout cela. Les terrains, les digues ont aussi pris cette nuance. Les tableaux du Lorrain seuls ont dû avoir, dans leur fraîcheur, cette délicatesse de nuances. Corot y atteint parfois dans ses gammes douces et claires; c’est un rude labeur; il faudra pourtant tenter de nouveaux essais. Comme elle était belle cette mare de l’Eure avec ses doux violacés. C’est mat et transparent. On fait toujours trop grossier.»
En 1852 et en 1858, Eugène Boudin exposa à la Société des Amis des Arts une dizaine de toiles. A cette dernière exposition se trouvaient quatre études de Bretagne où Boudin avait fait son premier séjour au cours de l’année 1857. A l’abord, ce Pays ne lui avait guère plu. Il avait parcouru tous les coins du Finistère sans trouver un endroit qui lui convînt. Brest lui avait paru une sotte ville où l’on voit deux ou trois mauvais sabots de vaisseaux peints en gris. Quant aux plages, il se déclarait volé. Mais, quelques jours après, il avait été touché de la grâce, car il écrivait à son frère: «Je viens d’assister au fameux pardon de Sainte-Anne La Palud. J’ai découvert trop tard ce pays, car c’était l’objet de mes rêves; j’y reviendrai.» Il y retournait, en effet, en 1858 et en rapportait l’idée de sa première grande toile, qui devait être en même temps son premier envoi au Salon. Boudin n’était guère tendre pour cette œuvre, qu’il trouvait pleine de défauts. Il lui reprochait de contenir trop de choses et rien qui caractérisât la Bretagne. Il trouvait que le coloris et la lumière laissaient à désirer. «Il faut arriver à plus de pureté, plus de rayonnement et plus de finesse; enfin, malgré ma misère et tant d’entraves, n’est-ce pas déjà beaucoup? Mais ça manque de travail idéal de transformation; » et il ajoutait très justement: «Pas de centre, un intérêt éparpillé, pas une figure qui soit un résumé,» et ceci encore qui est poignant: «Pour l’expédier, je n’avais plus d’argent; il m’a fallu emprunter trois francs.» Le tableau fut reçu et Baudelaire, dans son compte-rendu du Salon de 1859, le jugea un tableau «fort beau et fort sage». Par contre, le poète se montra enthousiaste des centaines d’études au pastel croquées en face de la mer et du ciel qu’il avait vues chez le peintre. «Ces études rapidement et si fidèlement croquées d’après ce qu’il y a de plus inconstant, de plus insaisissable dans sa forme et dans sa couleur, d’après des vagues et des nuages, portent toujours écrites en marge la date, l’heure et le vent; ainsi, par exemple: 8 octobre, midi, vent de nord-ouest. Si vous avez eu quelquefois le loisir de faire connaissance avec ces beautés météorologiques, vous pourrez vérifier par mémoire les observations de M. Boudin. La légende cachée avec la main, vous devinerez la saison, l’heure et le vent. Je n’exagère rien. J’ai vu. A la fin, tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, ces immensités vertes et roses suspendues et ajoutées les unes aux autres, ces fournaises béantes, ces firmaments de satin rose ou violet, fripé, roulé ou déchiré, ces horizons en deuil ou ruisselants de métal fondu, toutes ces profondeurs, toutes ces splendeurs me montèrent au cerveau comme une boisson capiteuse ou comme l’éloquence de l’opium. Chose assez curieuse, il ne m’arriva pas une seule fois devant ces magies liquides ou aériennes de me plaindre de l’absence de l’homme.»
Où Baudelaire avait-il vu ces croquis? A Honfleur même, ainsi qu’en fait foi une lettre de Boudin citée par M. Gustave Cahen dans le livre qu’il a publié en 1900 sur le maître dont il était le notaire et l’exécuteur testamentaire. «J’habitais mon pavillon ensorcelé des trente-six marches, rue de l’Homme-de-Bois. Il y revenait et pour cela le prix du loyer en était permis à ma pauvre bourse plate. J’ai eu pour visiteurs bien des morts illustres. J’y reçus Courbet et Schaunard de la Vie de Bohême. J’y régalai Baudelaire de la vue de mes ciels au pastel. Mathieu m’y lit ses symphonies. Troyon y passa bien des heures. Français aussi. Isabey, qui était mon voisin, m’y donna des encouragements et le grand Jongkind, un fameux aussi celui-là, y vint bien des fois se griser de la vue de la baie de Seine, de nos mutuelles causeries et de notre bon cidre normand. »
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