Kitabı oku: «Histoire de la littérature italienne»

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Louis Étienne

Histoire de la littérature italienne


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066302771

Table des matières

PRÉFACE.

CHAPITRE PREMIER. LA LANGUE ITALIENNE.

Critiques dirigées contre la langue italienne.–Formation de la langue italienne; partisans de l’origine barbare; école de Muratori.–Origine locale; partisans du latin rustique; école de Maffei.–Origines de l’italien littéraire; dialectes; primauté de la Toscane.

CHAPITRE II. POÉSIE ITALIENNE PRIMITIVE.

Commencements de la poésie italienne; école sicilienne.–École bolonaise.–École ombrienne.–École toscane.

CHAPITRE III. ÉCOLE TOSCANE.

Poésie toscane.–Premiers essais en prose.

CHAPITRE IV. DANTE. SA VIE ET SES OEUVRES DIVERSES.

Première période (1265-1290) .–Deuxième période (1290-1302) . Troisième période (1302-1321) .

CHAPITRE V. DANTE. (Suite.)

Analyse de la Divine Comédie .–Conclusion philosophique et littéraire de la Divine Comédie.

CHAPITRE VI. LES PROSATEURS CONTEMPORAINS DE DANTE.

Dino Compagni.–Villani.

CHAPITRE VII. PÉTRARQUE.

Cino de Pistoie.–Vie de Pétrarque.–Pétrarque et Laure.–Œuvres de Pétrarque; le Canzoniere. –Les Triomphes; goût, style, école de Pétrarque.

CHAPITRE VIII. ROMANCIERS ET CONTEURS.

Les vieux romanciers italiens.–Boccace; sa vie et ses œuvres diverses.– Décaméron ; plan de l’ouvrage; idée de la nouvelle italienne; composition et style; influence littéraire du livre.–Derniers trecentisti; prosateurs contemporains de Boccace.

CHAPITRE IX. LITTÉRATURE ITALIENNE DE1378A1498.

Le quinzième siècle italien.–Poëtes lyriques.–Politien.–Lorenzo de’ Medici.–Poëtes satiriques et épiques; Pulci; Bojardo.–Prosateurs divers; Savonarole.

CHAPITRE X. ARIOSTE ET LE SEIZIÈME SIÈCLE DE1498A1531.

Introduction.–Vie et œuvres diverses d’Arioste.– Roland furieux: observations morales.–Observations littéraires.

CHAPITRE XI. AUTRES POËTES DE1498A1531.

Sannazar. Berni et Trissin.–Poésie lyrique; Bembo; Molza.– Vittoria Colonna et Michel-Ange.–Alamanni; Rucellai; Guidic cichi.

CHAPITRE XII. LE THÉATRE ITALIEN AVANT153.

Les Rappresentaxioni .–La tragédie.–La comédie d’Arioste.–La comédie florentine.–Autres comiques toscans.

CHAPITRE XIII. ÉTAT POLITIQUE DE L’ITALIE DE1498A1531.

Rome et les pays du centre.–État politique de Florence.

CHAPITRE XIV. MACHIAVEL.

Sa vie et ses œuvres diverses avant la rentrée des Médicis.–De la rentrée des Médicis à son retour aux affaires.–Après son retour aux affaires.

CHAPITRE XV. LES OEUVRES CAPITALES DE MACHIAVEL.

Le Prince.–Les discours sur Tite-Live.–L’Art de la guerre. L’Histoire de Florence.

CHAPITRE XVI. POLITIQUES ET HISTORIENS DE1498A1531.

Orateurs et historiens républicains; Bartolomeo Cavalcanti et Nardi.– Lorenzino de Médicis.–Politiques et historiens monarchistes; Francesco Vettori.–Guichardin, sa vie et ses œuvres.–Dialogues du gouvernement de Florence.–Histoire d’Italie de Guichardin.

CHAPITRE XVII. MORALISTES, GRAMMAIRIENS, ÉPISTOLAIRES ET CONTEURS DE1494A1531.

Castiglione.–Bembo; Arétin; Tolomei.–Conteurs; Luigi Da Porto; Agnolo Firenzuola.

CHAPITRE XVIII. SECONDE ÉPOQUE DU SEIZIÈME SIÈCLE DE1531A1595.

INTRODUCTION.–Devanciers de Tasse; Della Casa; Annibal Care, Bernardo Tasso.

CHAPITRE XIX. TASSE.

Vie et œuvres diverses jusqu’à son retour de France.–Tasse et les Princesses de Ferrare.–Vie et œuvres diverses depuis sa recrusion.

CHAPITRE XX. TASSE ET DERNIERS POËTES DU SEIZIÈME SIÈCLE.

La Jérusalem délivrée , observations morales.–Observations littéraires.–Tansillo, Erasmo da Valvasone, Bernardino Baldi, Gabriello Chiabrera.

CHAPITRE XXI. CONTEURS ET AUTEURS DRAMATIQUES.

Les Nouvelles.–La tragédie.–La pastorale dramatique.– La comédie.

CHAPITRE XXII. LES PROSASEURS, LES CONTEURS, LE THÉATRE DE1531A1595.

Moralistes èt philosophes.–Publicistes et historiens.–Épistolaires et critiques

CHAPITRE XXIII. LES SEICENTISTI.

Le dix-septième siècle.–Marino.–Poëtes lyriques.–Théâtre. Poëtes satiriques et burlesques.–L’éloquence dans les sciences.– Historiens et prosateurs divers.

CHAPITRE XXIV. LITTÉRATURE ARCADIENNE.

L’Arcadie.–Théâtre; Scipion Maffei.–Métastase.–Giannone; Vico; Muratori.

CHAPITRE XXV. RÉACTION CONTRE L’ARCADIE.

Réveil de l’Italie; Parini.–Les œuvres de Parini.–Philosophes et réformateurs.–Théâtre; Goldoni et Gozzi.–Critiques et prosateurs divers.

CHAPITRE XXVI. ÉPOQUE DE LA RÉVOLUTION.

Introduction; Alfieri.–Théâtre d’Alfieri.–Monti.–Foscolo. Critiques.

CHAPITRE XXVII. DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

Introduction; Alexandre Manzoni.–Leopardi.–Giuseppe Giusti.–Silvio Pellico; Niccolini; Alberto Nota.–Prosateurs.–Conclusion.

PRÉFACE.

Table des matières

Quelques mots nous ont paru nécessaires pour indiquer ce que présente de nouveau cette histoire de la littérature italienne.

La langue de nos voisins d’au delà des Alpes est un idiome essentiellement littéraire. A côté d’elle subsistent des dialectes très-différents entre eux, dont l’usage se perpétue, parce qu’ils fournissent aux Italiens une quantité de mots indispensables dans la vie usuelle: ils ont été un obstacle puissant à l’établissement de l’unité de la langue. Cependant leur importance décroit peu à peu à mesure que le dialecte florentin, plus heureux, plus rapproché de l’usage littéraire, prête à celui-ci les termes dont il manquait, et se confond avec lui. On peut dire que par ce triomphe lent mais assuré du langage des compatriotes de Dante, le toscan, surtout celui de Florence, tend de plus en plus à être parlé dans les relations de la vie par les Italiens, comme il l’était déjà par eux dans les livres. La langue littéraire, en s’abaissant à propos vers un ton plus simple, en élevant à elle certains vocables qu’elle avait le tort de laisser aux seuls habitants de la vallée de l’Arno, en obéissant surtout aux lois de la nécessité, devient tous les jours plus vraiment langue italienne. Il y a donc, dans ce pays, une histoire de la langue, indépendante de celle de la littérature; nous avons consacré à ses destinées un chapitre préalable et quelques pages çà et là dans les périodes mémorables de son évolution.

Les divisions naturelles de l’histoire littéraire doivent se conformer selon nous à la nature et au développement des faits, non au hasard de la chronologie et du millésime. Nous sommes porté même à croire que les générations successives ont leur littérature comme elles ont leurs opinions. Seulement, les unes sont actives ou remuantes, et opèrent des changements rapides dans l’héritage de celles qui les ont précédées: celles-là méritent une place plus ou moins large, suivant l’importance de leurs travaux. Les autres, épuisées, languissantes ou barbares, peuvent être réunies et ne former pour ainsi dire qu’une génération littéraire, parce qu’elles ont laissé des traces plus rares dans le mouvement des esprits et qu’elles ont peu ajouté au patrimoine qui s’accumule de siècle en siècle.

Ainsi, Dante, Pétrarque, Boccace représentent, de 1265à1375, trois générations successives qui ne se ressemblent que par leur fécondité. Après celles-ci la première grande époque littéraire est terminée: elle répond à la période de la toute-puissance du parti guelfe, qui se termine à la révolution des Ciompi, ou des pauvres se révoltant contre les riches, en1378. Alors commence la décadence de la liberté et la haute fortune des Médicis. De même, les trente-trois années qui s’écoulent entre1498, ou la mort de Savonarole, et 1531, ou la fin de la république de Florence et de la liberté en Italie, marquent le temps le plus brillant du XVIe siècle italien. Cette génération fut si riche qu’il est nécessaire de lui consacrer une étude prolongée. La période qui succède et qui va de la chute de la république florentine à la mort de Tasse, en1595, renferme bien deux générations d’hommes, correspondant, l’une, au travail de réforme entrepris par le concile de Trente, l’autre à l’époque de réaction religieuse qui en fut la conséquence. Cette époque, très-distincte de la précédente, pourrait donc se diviser en deux parties par rapport à la littérature; mais leurs différences ne sont pas telles qu’il soit nécessaire, surtout dans un abrégé, de maintenir cette division. De même encore, les quarante années de paix qui furent assurées par le traité d’Aix-la-Chapelle (1748) à l’Italie, jusque-là livrée comme une arène aux armées de l’Europe, furent témoins d’un réveil de la nation et d’une sorte de renaissance de sa littérature. La révolution et l’empire agitèrent ensuite la péninsule et eurent leur contre-coup dans les lettres. De là une période qui n’a ni la tranquillité de la précédente, ni les tendances précises de celle qui a suivi. Cette dernière, de1815à1847, a préparé par les doctrines philosophiques, par le théâtre, par les écrits de toute sorte, l’époque à laquelle nous assistons et qui s’est jetée avec ardeur dans le champ des expériences pratiques.

Entre ces générations diverses dont la physionomie particulière en littérature est aisée à saisir et à fixer, il y en a d’autres, moins bien douées du côté de l’art, qui se sont portées de préférence vers le savoir, comme dans la première moitié du xve siècle, ou vers la science comme dans le XVIIe. Il y en a aussi qui se distinguent par des tentatives de renouvellement ou de réparation, mais incomplètes, comme dans la seconde moitié du xve et dans la première du xviiie.

En résumé, l’histoire de la littérature italienne nous a semblé confirmer partout cette loi que chaque génération active et vivante dans l’ordre de l’esprit a sa littérature, image de sa pensée; c’était une division toute naturelle, naissant de l’étude des faits, et nous l’avons adoptée. En outre, l’écrivain qui a provoqué sa plus vive admiration est précisément celui qui la représente avec le plus de fidélité. Aussi Arioste, Machiavel, Tasse, Parini, Alfieri, Manzoni, nous ont-ils servi d’introducteurs au seuil des périodes vraiment originales. Je ne parle pas de Dante, de Pétrarque, de Boccace, qui non-seulement résument, mais remplissent, pour ainsi dire, toute leur époque. On ne s’étonnera pas que nous ayons accordé une grande place à ces rois de l’esprit, à ces héros des siècles littéraires. En racontant la vie et les écrits d’un homme de cet ordre, c’est leur siècle tout entier que l’on raconte. Nous n’avons pas voulu, d’ailleurs, redire pour la centième fois des biographies connues ou parfois douteuses; nous avons cherché leur vie dans leurs livres; c’était une occasion de plus de les lire, c’étaient autant de pages nouvelles consacrées à l’histoire de la littérature et de l’intelligence nationales. On ne s’étonnera pas davantage que le xive siècle et les deux moitiés du xvie soient très largement traités: ce sont les deux grands siècles classiques; ils ont donné au génie italien tout entier ce que les grands hommes fournissent pour leur temps, l’expression la plus complète de sa richesse.

Après vingt ans de lecture et de travaux divers sur la littérature italienne, après plusieurs pérégrinations studieuses en Italie, j’ai peut-être le droit de compter parmi les caractères nouveaux de cet abrégé, celu d’être presque entièrement écrit de première main. Est-ce un mérite? Est-ce un péril? Je n’ai pas voulu voulu suivre les traces de Ginguené, de Tiraboschi, de Corniani, de Mazzuchelli. J’ai pensé que les travaux des soixante dernières années avaient transformé l’histoire de cette littérature. Ce livre, qu’elle qu’en soit la valeur, a été composé avec la connaissance des monuments littéraires eux-mêmes. En revanche, j’ai fait mon profit des travaux des critiques de tous les temps et en particulier de ceux de notre siècle.

L’histoire d’une littérature doit être racontée sans parti pris; mais il est impossible qu’une pensée dominante ne se dégage pas de l’étude des monuments littéraires d’un peuple. Un des traits nécessaires de ce livre devait être l’idée générale de l’unité italienne. Elle apparaît dans les œuvres de Dante, se voile dans Pétrarque et Boccace, reparaît, quoique un peu restreinte, dans les écrits de Laurent de Médicis, et se dessine nettement dans Machiavel. Discutée par Guichardin, combattue par les historiens favorables à la puissance des Médicis, surtout par Ammirato, elle se réfugie en quelque sorte à Turin, dont les souverains conçoivent dès le commencement du XVIIe siècle l’espoir de fonder un royaume de l’Italie septentrionale: le publiciste piémontais Botero rêve l’agrandissement de ses princes par la conquête. L’idée de l’unité parait oubliée au xviie, siècle, au point que celle même de la langue paraît menacée, et que les dialectes ou patois retrouvent une faveur inattendue. Mais au XVIIIe siècle l’esprit national s’émeut et s’agite: l’Italie prend part au mouvement qui entraîne les autres nations, et cette émulation nouvelle resserre les liens entre les cités de ce pays qui jusque-là vivaient isolées; la révolution, l’unité française transportée au delà des Alpes, les vicissitudes de la guerre, les malheurs mêmes firent le reste. Les philosophes et les publicistes de ce temps ont légué au siècle présent une nation préparée à vivre d’un même esprit, indépendante et maîtresse de ses destinées. Nos recherches, purement littéraires, ne devaient pas s’égarer dans le champ périlleux de la politique; mais cette idée de l’unité, si ancienne chez les Italiens, si naturelle à un peuple qui ne veut pas perdre sa nationalité et son nom, si visible à travers toutes les manifestations de sa pensée, joue un trop grand rôle dans une histoire sincère et véridique de la littérature italienne pour n’en pas tenir compte.

L.E.

CHAPITRE PREMIER.
LA LANGUE ITALIENNE.

Table des matières

Critiques dirigées contre la langue italienne.–Formation de la langue italienne; partisans de l’origine barbare; école de Muratori.–Origine locale; partisans du latin rustique; école de Maffei.–Origines de l’italien littéraire; dialectes; primauté de la Toscane.

Table des matières

Critiques dirigées contre la langue Italienne.

Entre les idiomes nés de la souche latine, la langue française et l’italienne se sont plus d’une fois disputé le premier rang. Aussi semble-t-il nécessaire, quand on parle aux Italiens des lettres françaises, de faire l’apologie de l’idiome qui en est le dépositaire, et, quand on raconte aux Français l’histoire de la littérature italienne, de rappeler les louanges et les critiques dont est souvent l’objet la langue «du beau pays où le si se fait entendre.»

La langue italienne est sans doute la sœur jumelle du français, et probablement la même époque a connu les premiers bégaiements de l’une et de l’autre. Mais la première est demeurée longtemps mineure, et la tutelle du latin qui était plus présent en Italie, ne lui laissant pas de place dans les écrits, l’a retenue dans une plus longue enfance.

Au XIe et au XIIe siècle, le français est non-seulement une langue parlée, écrite, mais encore une langue littéraire. Comme s’il avait attendu l’échéance de l’an mille et le réveil du moyen âge à la vie, pour se livrer au long espoir et aux vastes pensées, il crée des poëmes contemporains de ses cathédrales. Durant ce même temps, dans la péninsule, l’italien se forme sur les lèvres du peuple qui croit parler la langue de ses pères; mais il porte encore le nom de latin, et le latin proprement dit est appelé grammaire. Les règles de l’italien ne sont pas encore soupçonnées; il n’est pas écrit.

Au XIIIe siècle, le français, en avance sur les autres langues, s’impose à l’Italie plus aisément qu’à nul autre pays d’Europe. On le comprend, beaucoup même le parlent et l’écrivent de l’autre côté des Alpes. Cependant l’italien fait entendre des chants; ce sont ses premiers vers. A peine quelques-uns peuvent-ils être reculés jusqu’aux dernières années du siècle précédent. La prose commence, mais ses essais sont timides et rares; et, comme les Français passent pour les maîtres en l’art de bien dire, quiconque veut être lu et ne sait pas faire usage du latin, écrit en français.

Au xive siècle, les rôles changent. La langue italienne prend une revanche éclatante; l’heureuse rencontre de trois hommes de génie et la renaissance de l’antiquité déjà commencée au delà des Alpes, assurent aux Italiens la primauté. Cette conquête dù premier rang s’affermit et s’étend durant le xve siècle. La langue française, qui jusque-là n’a que le dépôt de la civilisation mondaine et de la politesse naissante du moyen âge, s’incline à son tour devant son heureuse rivale, riche, puissante et déjà mûre.

Mais au xvie, la lutte recommence. Si le bon Amyot, très-français par le langage, pratique les Italiens et s’enrichit de leurs tours, on oppose les traductions des anciens par Blaise de Vigenère aux traductions italiennes. Si Ronsard et Marot lui-même imitent Pétrarque, si Du Bellay vante les poëtes italiens en des vers heureux;

Quel siècle esteindra ta mémoire,

OBoccace? et quels durs hyvers

Pourront jamais seicher la gloire,

Pétrarque, de tes lauriers verds?

Qui verra la vostre muette,

Dante, et Bembe à l’esprit hautain?

Qui fera taire la musette

Du pasteur néapolitain?

(Ode IV à Mme Marguerite.)

Henri Estienne prétend démontrer que le français est plus grave, plus harmonieux, plus riche que l’italien. La Précellence du langage françois est presque un réquisitoire en règle contre l’accent italien que l’auteur comprend mal, contre la terminaison de tous les mots en une des cinq voyelles, terminaison qui lui paraît uniforme parce qu’il n’a pas le sentiment de l’accent, enfin contre la physionomie même de l’italien qui ne lui paraît qu’une altération visible et choquante du latin: c’est encore aujourd’hui le préjugé de ceux qui ne connaissent l’italien que de vue.

Le xviie siècle français commença par suivre et imiter les Italiens; plus tard il s’éloigna d’eux, et jugea leur langue avec sévérité sinon avec jalousie. Malherbe n’aimait point les poëtes italiens; et il disait que les sonnets de Pétrarque «étaient à la grecque, comme les épigrammes de Mlle de Gournay,» c’est-à-dire sans pointe. Au resté c’est plutôt de l’abondance des pointes que nos critiques se plaignaient; suivant l’habitude, on jugeait de toute la littérature de ce peuple d’après son goût dans le temps actuel. Pour le seul Ménage qui cultive religieusement et jusqu’à la fin la langue italienne, qui écrit des vers italiens, et fait un dictionnaire des origines de cette langue, nous comptons Saint-Évremond, le P. Rapin, le P. Bouhours, qui répètent les mêmes critiques sur les concetti, sur les pensées fausses, enfin le plus grand critique de ce siècle, Boileau, qui revient sans cesse sur «l’éclatante folie de ces faux brillants», et laisse percer une sorte de haine non moins contre la langue que contre le caractère des Italiens.

.... Je ne puis sans horreur et sans peine

Voir le Tibre à grands flots se mêler à la Seine,

Et traîner dans Paris ses mômes, ses farceurs,

Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses mœurs.

(Satire Ire, variante.)

Au xviiie siècle, Regnier-Desmarais fait des vers italiens qui sont étudiés et commentés dans l’Académie de la Crusca; Rousseau aime la langue italienne comme fille du plaisir, et l’oppose à nos langues septentrionales qu’il regarde comme les filles du besoin; il n’est pas loin de la vérité quand il dit que pour rendre justice à l’italien il faut l’entendre, tandis que pour apprécier le français il faut le lire. Mais le public français, tout en corrigeant les jugements littéraires de Boileau sur Tasse, gardait ses préjugés contre la langue de ce poëte, et persistait à la trouver trop badine, trop molle, trop efféminée. Voltaire, qui place les auteurs de la Jérusalem délivrée et du Roland furieux à côté d’Homère et quelquefois au-dessus, refuse à l’italien la vraie harmonie, celle de la variété. C’était en vain que Bettinelli lui faisait, en1758, des leçons de l’accent italien; il. recommençait toujours la faute d’Henri Estienne: il accusait la langue italienne d’avoir des terminaisons monotones et de manquer de syllabes à demi prononcées, comme nos e muets; il prenait les élisions pour des hiatus, et lisait ainsi les premières rimes de Tasse: capitanó, cristó, manó, acquistó

De notre temps, le procès des langues étrangères est partout vidé; la question n’est plus de savoir si les Italiens doivent apprendre le français, ou si les Français doivent apprendre l’italien, mais de connaître les mérites et les défauts respectifs de chacune de ces langues, et nul n’est plus capable de le faire que les critiques nationaux. Les Italiens, en particulier, se sont livrés à des discussions assez nombreuses sur leur langue pour faire une place aux opinions impartiales. Ils se sont chargés eux-mêmes de montrer pourquoi la langue la plus musicale du monde n’est pas devenue une langue universelle. Sans doute la puissance politique a manqué à l’Italie; sans doute aussi la persistance plus longue et le retour de faveur plus marqué de la langue latine ont dérobé à l’italien une part de cette universalité littéraire à laquelle il avait droit. Mais la langue nationale a trouvé en elle-même des obstacles à la conquête d’un empire si étendu. Elle est malaisée même pour les Italiens. Ils s’accordent à reconnaître qu’elle est remplie d’archaïsmes hors de service dans la conversation. Déjà Magalotti, une des meilleures autorités en fait de langage au XVIIe siècle, se plaignait que le dictionnaire de la Crusca s’éloignât de l’usage, au point que les étrangers qui le consultaient se trompaient huit fois sur dix: «La cause en est, dit-il, que toutes les autres nations approuvent l’usage en fait de langue, et n’ont pas d’autre règle. Aussi, dans leurs vocabulaires, on n’est pas sujet à faire erreur. Mais nous tenons pour le bon siècle–de1250à1350–et cependant nous voulons que l’on parle suivant l’usage du temps présent.»

Ce respect de l’archaïsme complique la langue italienne de beaucoup de synonymes et de doubles emplois. Comme elle est une langue écrite encore plus qu’une langue parlée, même pour les Florentins qui en possèdent la pratique à titre d’idiome maternel, elle est toute remplie et encombrée des différents vocables dont les bons écrivains se sont servis pour désigner le même objet. D’ailleurs les augmentatifs, les diminutifs, les terminaisons péjoratives, multiplient à l’excès cette végétation parasite. Le savant Mustoxidi comptait dans le vocabulaire soixante-trois mots pour dire âne et ânesse; le porc et la truie n’ont, pas moins de quarante-deux synonymes.

On devine assez combien il doit être difficile d’avoir le mot propre dans une langue où la pureté est le produit de l’étude ou bien le partage naturel d’un si petit nombre parmi ceux qui la parlent. Plus l’italien correct s’étend hors des limites de la Toscane, grâce à l’éducation, plus il perd en propriété, en brièveté précise et spontanée. De là cette gravité pompeuse, ces termes généraux sous lesquels les prosateurs italiens voilent quelquefois l’absence du mot propre. De même, chez les Grecs, les Asiatiques, voulant être éloquents sans avoir la propriété exquise de l’atticisme, mettaient des périphrases à la place des termes précis dont ils n’étaient pas sûrs.

Point de centre politique puissant, point de grande capitale qui fût le cœur et le siége de la pensée d’un peuple, point d’unité nationale parfaite, même dans le langage, telles sont les causes qui, malgré tant de richesses littéraires, ont empêché les Italiens, nos maîtres dans l’art et dans les lettres, de maintenir leur langue à ce rang de prépondérance et d’universalité qu’elle avait conquis du XIVe au XVIe siècle. Comment cette langue qui a préparé et rendu possible l’unité de la nation, trouvera-t-elle dans cette partie de son œuvre accomplie, le secours et la force nécessaires pour achever et perfectionner sa propre unité, en un mot et pour dire toute notre pensée, par quelles évolutions la langue toscane et la langue italienne seront-elles incorporées l’une à l’autre et identifiées? C’est le secret de l’avenir.

formation de la langue italienne; partisans de l’origine barbare; école de Muratori.

Toutes les questions qui se rapportent à la langue ont trop d’importance en Italie, pour que les lettrés de ce pays ne se soient pas occupés des origines de l’italien, dès que l’Italie eut une littérature. Dante songeait si peu à séparer l’italien du latin qu’il les unissait en quelque sorte et les rendait contemporains en appelant le premier langue vulgaire, et en donnant le nom de grammaire au second. Pétrarque, quoiqu’il fît bien peu d’état de l’italien dans ses œuvres latines, pensait comme Dante en cette matière, et indiquait la Sicile comme le berceau de cette langue qu’il enrichissait tout en la méprisant. Le xve siècle, poussant plus loin le préjugé de Pétrarque, non-seulement se remit à écrire dans la langue de Cicéron, mais il imagina ce paradoxe singulier, que la langue de Dante était celle que parlait la plèbe de Rome. C’est Léonard Bruni, plus connu sous le nom de Léonard Arétin, historien de la république et secrétaire de la Signoria, de Florence, qui le premier mit en avant cette hypothèse plus flatteuse peut-être qu’il ne le pensait. On s’autorisait ainsi de l’exemple des grands écrivains de Rome qui avaient dédaigné, disait-on, de laisser même un monument dans ce patois fait pour les ignorants; on donnait à l’italien dix siècles de plus d’existence pour le mieux accabler sous le poids de son obscure antiquité. Peut-être aussi, comme deux langues étaient en présence, on trouvait naturel qu’il en eût été toujours de même; seulement on pensait qu’à un certain moment, l’empereur romain et sa cour avaient emporté, pour ainsi dire, à Constantinople, l’usage du bon latin mêlé à leur bagage.

Il semblait que les Italiens eussent oublié qu’ils avaient eu des maîtres barbares: aucun critique ne s’avisait de se demander si les races de l’autre côté des Alpes n’avaient pas mêlé quelque chose à la langue nationale. Les guerres des Français, des Allemands, des Suisses, rappelèrent sans doute aux habitants de la péninsule que les bandes des Goths, des Hérules, des Gépides, avaient autrefois sillonné leurs belles contrées; que les Ostrogoths et les Lombards y avaient fondé leur royauté à demi sauvage à la place de l’empire des Césars et des Constantins. Comment l’harmonieuse langue des Italiens n’eût-elle pas conservé quelques traces d’un régime qui dura deux cents ans, au moins quelques locutions grossières, quelques cris barbares des hôtes ou plutôt des maîtres et des tyrans dont un pape du VIIe siècle qui les a vus et combattus parle en ces termes: «Tirés de leurs tanières, ils vinrent comme des glaives sortis de leurs fourreaux, et, s’abattant sur nos têtes, ils s’enivrèrent de notre sang. Les générations humaines qui étaient dans ce pays, aussi nombreuses, aussi serrées que les épis des champs, furent ravagées et détruites, les villes mises à sac, les temples brûlés, les châteaux rasés, et toute cette contrée, veuve de ses habitants, devint un désert, en sorte que les bêtes occupèrent les lieux qui avaient été le séjour des hommes.»

Sperone Speroni, l’un des critiques originaux du XVIe siècle, croit tout simplement que l’italien est en grande partie né du français et particulièrement du provençal. Mieux encore, il déclare que la langue tout entière est en quelque sorte venue des barbares. Il le dit, non sans retrouver le même accent ému que nous venons de voir dans le pape contemporain de la barbarie. Il vaudrait mieux sans doute que Rome eût toujours l’empire et que l’Italie parlât la langue des aïeux latins; mais puisqu’il en est autrement, faut-il mourir de douleur ou rester muet? C’est avec une résignation touchante qu’il console l’esclavage de l’Italie par les lettres. «Il fut un temps où parler le langage vulgaire fut une nécessité violente; mais avec le temps l’italien fit de cette nécessité pénible l’art et l’industrie ingénieuse de sa langue. De même qu’au commencement du monde, les hommes se défendirent des bêtes féroces par la fuite ou en les tuant, tandis qu’aujourd’hui nous en tirons avantage et ornement, et nous nous habillons de leur peau, de. même, dans le principe, et uniquement pour nous faire entendre de nos maîtres, nous parlions la langue vulgaire; mais aujourd’hui c’est par plaisir et par espérance de gloire que nous parlons et que nous écrivons dans cette langue.»

Mais la critique italienne a trop obéi à l’esprit municipal; elle combat bien souvent pour la gloire de la province et pour l’honneur du clocher, au lieu de chercher la vérité même. Aussi la question de l’origine de la langue est-elle sans cesse brouillée par les prétentions locales à la primauté. Muzio, philologue batailleur, qui réunit plusieurs de ses opuscules sous le nom expressif de Battaglie, était né à Padoue, comme Sperone. Il crut avoir démontré victorieusement que la langue n’a pu naître qu’en Lombardie, parce que les barbares y établirent d’abord leur empire. Suivant son raisonnement, les barbares n’étant parvenus à Rome que plus tard, la résidence des papes fut la dernière à connaître la nouvelle langue, et Florence, qui est à moitié chemin, trouva un tempérament entre l’italien lombard et le latin moins corrompu de Rome. C’est suivant lui un juste milieu que l’Italie a fini par adopter; mais la Lombardie n’en a pas moins la gloire de la découverte, d’où il résulte que la langue de Dante a été apportée par le féroce Alboin. Le Florentin Varchi a des raisonnements aussi singuliers pour assurer la priorité à Florence. Dans l’embarras où il est pour trouver des barbares en son pays de Toscane, où ils n’ont pas séjourné, tantôt il fait naître l’italien du provençal, à cause des mots romans qu’il rencontre dans les vieilles poésies toscanes, tantôt il suppose que sa langue maternelle est née du commerce des Florentins avec certains prisonniers suèves qu’ils avaient faits à Fiésole sur Radagaise.

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15 ocak 2025
Hacim:
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