Kitabı oku: «Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour», sayfa 40
CHAPITRE XVI
Aventures de la présidente D***.—La mariée de treize ans et la dote de 1,600,000 francs.—Miniature.—Négligence conjugale.—L'officier amoureux.—Lettre d'amour écrite à la femme et remise au mari.—Piége.—Rendez-vous perfide.—Effroi.—Le basset à jambes torses.—Le piége se referme.—La jeune femme perdue par son mari.—Éclat imprudent.—Cartel refusé.—La présidente D*** mise au couvent.—Amour accru par les persécutions.—L'espion.—Tentative de suicide.—Sortie du couvent.—Vigilance mise en défaut.—L'amant en livrée.—Stations dans les auberges.—La chaumière et l'amour.—Le couvent de Chaillot.—Imprudence.—Fureur du président D***.—Arrestation et réclusion de la présidente dans une maison de fous.—Constance d'un amant.—Les geôliers achetés.—Évasion et fuite en Angleterre.—Révocation des lettres de cachet.—Retour de la présidente à Paris.—Séduction, résistance et faiblesse.—Découverte douloureuse.—Duel sur un paquebot.—Vengeance implacable du président D***.—Madame D*** ruinée par son mari.—Le fils de M. D***.—Constitution féminine.—Mystifications d'un Suédois.
La présidente D*** était fille de M. de N***, intendant de Lyon; elle avait reçu de son père 1,600,000 francs de dot.
On l'avait mariée, à l'âge de treize ans, à M. D***; on pense bien que la volonté des parens avait formé seule cette union.
Madame D*** était une des plus jolies miniatures qu'on pût voir. Ses pieds étaient si petits qu'à peine ils pouvaient la porter; ses mains étaient charmantes, et l'ensemble de sa personne présentait une femme très-agréable et très-piquante.
Malgré sa grande jeunesse, elle venait d'avoir un fils qu'on nourrissait chez elle, à l'époque dont je parle.
Elle ne sortait jamais sans sa belle-mère; ce mentor la suivait partout. Son mari se dispensait de l'accompagner; on les voyait très-rarement ensemble.
Elle avait rencontré souvent dans le monde M. de Q***, officier de dragons, qui en était devenu très-amoureux.
Ne pouvant presque jamais trouver l'occasion de lui parler, la présence continuelle de sa belle-mère l'en empêchant, il s'avisa un matin de lui écrire, et de lui demander la permission d'être reçu chez elle.
Le domestique qui apportait cette lettre rencontra M. D***; lui trouvant apparemment l'air d'un valet de chambre, il la lui donna en demandant une réponse.
M. D*** lui dit d'attendre, qu'il allait la chercher; il revint peu d'instans après.—«On m'a chargé de vous dire que votre maître peut venir ce soir à huit heures.» Ces mots furent la réponse qu'il apporta. Madame D*** n'avait pas reçu ce message; elle était montée chez la nourrice de son fils, comme elle avait l'habitude de le faire tous les soirs; elle y était depuis une heure lorsqu'on vint l'avertir que M. de Q*** l'attendait dans son appartement. La visite d'un jeune officier était un événement si extraordinaire à l'hôtel D***, que cette jeune femme en fut tout-à-fait effrayée. Elle se hâta de descendre, avec l'intention de renvoyer bien vite M. de Q***, auquel, avec l'imprudence d'un enfant, elle ne dissimula pas la peur qu'elle avait que cette visite fût connue de sa belle-mère ou de son mari. Il lui répondit que jamais il n'aurait eu la hardiesse de se présenter chez elle, si elle-même ne lui avait pas fait dire ce même jour, en réponse à sa lettre, qu'il pouvait venir à huit heures. Madame D*** fut bien autrement épouvantée quand elle connut cette circonstance, à laquelle elle était totalement étrangère; elle redoubla ses instances pour faire partir M. de Q***; mais celui-ci, qui voyait combien il était difficile d'arriver jusqu'à elle, n'était pas disposé à renoncer sitôt à sa présence; plus elle le pressait de se retirer, plus il désirait profiter de ces courts instans pour lui peindre sa passion. Tout entière à ses craintes, madame D*** s'était laissée tomber en entrant sur une ottomane. M. de Q*** s'était assis près d'elle; en la voyant si effrayée, il lui dit: «Mais apprenez-moi donc à connaître ce mari qui vous inspire un tel effroi; je ne l'ai jamais rencontré dans le monde. Faites-moi son portrait. À qui ressemble-t-il?—À qui il ressemble! répondit cette imprudente jeune femme, à un basset à jambes torses.» À ces mots, une main vigoureuse la saisit par une jambe, tandis que l'autre retint de même M. de Q***, qui se trouva fixé sur l'ottomane.
Le président D*** (car c'était lui qui, ayant reçu le billet, avait donné ce rendez-vous pour y être présent) ne cessa de crier au voleur que lorsque ses cris eurent attiré assez de valets pour être certain que M. de Q*** ne pouvait s'échapper. Alors il lâcha ses deux victimes, et sortit de dessous sa cachette.
Je dis ses deux victimes, car cet homme, qui devait être le guide, le protecteur de cette jeune femme, la perdit à jamais par cet éclat. C'est lui seul qui la conduisit sur la mauvaise voie qu'elle parcourut depuis.
On peut se représenter la scène qui suivit. La jeune femme s'était évanouie; sa belle-mère, ainsi que le vieux président, étaient accourus aux cris de leurs fils. Ce respectable vieillard, dont le nom est resté en vénération dans la magistrature, blâma vivement son fils; il désirait jeter un voile sur cette scène, et en dérober la connaissance au public; mais la fureur de son fils rendit ses efforts impuissans. M. de Q***, indigné du piége qu'on lui avait tendu, voulait en avoir satisfaction; la robe de M. D*** lui permettait de refuser un duel, il ne put l'obtenir.
Le lendemain, malgré les sollicitations de son beau-père, madame D*** fut conduite dans un couvent, et M. de Q*** rejoignit son régiment, espérant que son absence diminuerait les rigueurs dont on paraissait vouloir user envers cette jeune femme.
Cette scène, l'éclat quelle avait fait dans le monde, les malheurs qu'elle attira sur madame D*** convertirent en une véritable passion ce qui n'eût été peut-être qu'un goût passager. En quittant Paris, M. de Q*** y laissa un valet de chambre, avec ordre de le tenir au courant de tout ce qui concernait la présidente.
Cette jeune personne, ennuyée de la vie de couvent à laquelle elle se voyait condamnée par son mari, fatiguée d'une existence qu'elle ne prévoyait pas devoir être jamais heureuse, résolut de se donner la mort. Elle fit infuser des sous dans du vinaigre pour obtenir de l'oxide, avec l'intention de s'empoisonner. La dose fut insuffisante; elle fut très-malade, mais on parvint à la sauver. Cette tentative d'empoisonnement donna lieu à de nouvelles sollicitations de son beau-père; enfin, après mûre délibération, on convint qu'on la ferait sortir du couvent, et qu'elle irait passer six mois dans la terre de la vieille maréchale de M***, sa parente, qui était située près de Valence.
«Bien fin qui pourra me tromper, disait la maréchale; soyez tranquille, je vous réponds quelle sera aussi bien gardée dans ma terre que dans son couvent.»
On partit; la maréchale était enfoncée dans sa voiture au milieu d'une douzaine d'oreillers, et autant de petits chiens.
Madame D*** suivait dans une voiture.
À quelques postes de Paris, elle remarqua un courrier qui suivait la même route, et paraissait chercher à observer sa voiture. Lorsqu'il fut bien assuré qu'elle y était seule avec sa femme de chambre, il laissa tomber le chapeau qui cachait en grande partie sa figure, et elle reconnut M. de Q***. Il avait eu connaissance par son valet de chambre du projet de ce voyage, et s'était empressé de revenir à Paris. Il y obtint un congé, et désirait consacrer ce temps pour vivre dans le voisinage du château que madame D*** allait habiter. Elle voulait refuser, elle avait la volonté de rester fidèle à ce mari qui l'avait en quelque sorte jetée lui-même dans les bras de son amant; mais qui ne sait que les femmes ont en elles deux puissances qui ne sont pas toujours d'accord, et que l'une de ces puissances paralyse quelquefois les bonnes dispositions de l'autre?
Hélas! ce fut ce qui arriva. On voulait rester sage, et cette volonté ne fut pas la plus forte.
La vieille maréchale voyageait très-lentement, et s'arrêtait souvent. Chaque soir l'élégant courrier se trouvait logé dans les mêmes auberges. Si elle le rencontra, elle n'eut garde de le reconnaître; ses yeux ne pouvaient pas s'arrêter sur un homme portant une livrée; et la surveillance si bien promise au mari fut ainsi mise en défaut dès les premiers pas qu'on fit hors de Paris. Dès qu'on fut arrivé au château de madame de M***, M. de Q*** se logea dans une chaumière aux environs, et l'amour se chargea du soin d'y réunir souvent les deux amans.
Vers la fin du séjour de la maréchale dans sa terre, on commença une négociation pour obtenir de M. D***, que sa femme pût habiter un appartement à l'extérieur d'un couvent à Chaillot, où elle serait convenablement, et cependant un peu plus libre que dans l'intérieur. Il y donna son consentement.
Malheureusement madame D***, fort jeune, fort imprudente, se crut encore dans les bosquets du parc de la maréchale; elle crut qu'elle pourrait dérober la vue de son amant; mais les murs de son couvent furent plus transparens que l'ombrage des bois; bientôt le président sut qu'elle recevait M. de Q***; alors sa fureur n'eut plus de bornes; il demanda et obtint une lettre de cachet pour enfermer sa femme, et le lieu qu'il choisit fut une maison de fous à Montrouge.
Un jour que madame D*** revenait de la promenade, elle trouva sa cour remplie de cavaliers de la maréchaussée, elle fut enlevée par eux et conduite dans cet hospice.
Tous les moyens employés par M. D*** n'étaient pas propres à le faire aimer de sa femme, et à lui faire oublier son amant. Plus elle éprouvait de persécutions, plus la passion de M. de Q*** s'en augmentait.
Véritable héros de roman, rempli de sensibilité, se reprochant la perte de cette jeune personne, qui sans lui, sans son funeste amour, serait restée au sein de sa famille, il croyait devoir lui consacrer toute son existence; en l'entourant de tant de soins délicats, de tant d'affection, il espérait la consoler de la considération qu'il lui avait fait perdre.
On peut juger quel fut son désespoir, en apprenant l'enlèvement de madame D***; il en eut beaucoup de peine à se procurer quelques lumières sur son sort. Enfin il découvrit dans quel affreux asile on l'avait enfermée. Bientôt il trouva les moyens de correspondre avec elle, et de lui communiquer un plan d'évasion. Il s'était procuré des passe-ports pour l'Angleterre; les gardiens furent achetés à un prix énorme; les chiens qui auraient pu avertir de l'instant du départ, furent empoisonnés. On sortit madame D***, qui était très-mince, par un œil-de-bœuf qui se trouvait sur une porte, dont on enleva le verre, et on la passa par-dessus les murs du jardin. De l'autre côté, elle trouva une chaise de poste, et son amant qui la reçut dans ses bras; mais ce fut à son valet de chambre qu'il confia le soin de la conduire en Angleterre. Cette même nuit il eut soin de se montrer partout. Il avait paru à l'Opéra, il retourna au bal, et cette précaution l'empêcha d'être compromis dans cet enlèvement. On savait bien qu'il devait être son ouvrage, mais toute la malveillance de M. D*** ne put jamais parvenir à en trouver la preuve. Après avoir donné à ces précautions tout le temps que la prudence exigeait, M. de Q*** s'empressa de partir pour Londres. Pendant plusieurs années, excepté le temps de son service qu'il passait à son régiment, il habitait toujours l'Angleterre.
Les soins de M. de La Luzerne, notre ambassadeur à Londres, qui s'intéressait vivement à madame D***, et plus que tout cela, la révocation des lettres de cachet due à l'assemblée constituante, la ramenèrent à Paris.
M. de Q***, toujours fidèle, toujours tendre et empressé, semblait lui avoir dévoué sa vie.
Il se croyait aimé aussi vivement qu'il aimait; sa confiance à cet égard était entière.
Hélas! cet amour si vrai, si constant, était encore payé par une tendre affection, par la volonté formelle de lui rester fidèle; mais un autre avait su occuper quelques pensées de madame D***. M. de L*** l'avait vue, les agrémens de cette femme si jolie l'avaient séduit, et il s'en était occupé assez pour qu'elle pressentît le danger de la séduction dont on l'entourait, et qu'elle voulût y échapper en fuyant. Elle supplia M. de Q*** de la reconduire en Angleterre, dont elle préférait le séjour; il ne concevait rien à cette fantaisie. «Comment! lui disait-il, à peine revenue dans cette belle France que vous regrettiez si vivement lorsque vous étiez à Londres, pouvez-vous la quitter déjà pour retourner dans un pays que vous n'aimiez pas lorsque vous y étiez?» Elle insista, et il céda avec la condescendance qu'il avait pour tous ses désirs.
En mettant le pied sur le packet-boat, elle se croyait sauvée des séductions de M. de L*** et de sa propre faiblesse, lorsqu'elle aperçut l'homme qu'elle fuyait, enveloppé dans un manteau sur le pont.
Il avait appris son départ, l'avait suivie et avait arrêté son passage sur le même bâtiment.
Les yeux de M. de Q*** s'ouvrirent douloureusement; il se rappela différentes circonstances qui, réunies, pouvaient lui paraître une conviction; un duel sur le packet-boat fut la suite de cette rencontre.
Les deux antagonistes furent blessés, mais sans danger pour leur vie. L'amour de M. de Q*** s'éteignit dans le sang de son adversaire.
Je finis là l'histoire de madame D***, qui pourrait fournir un volume in-folio.
Son mari put s'accuser entièrement de ses désordres; cette jeune femme fut perdue par lui seul. Une femme innocente, mais qui par de malheureuses apparences ne jouit plus de l'estime publique, est bien près de justifier cette opinion.
Le président ne borna pas sa vengeance aux différentes arrestations dont elle eut à souffrir. Il avait reçu seize cent mille francs de sa dot; il dénatura ses biens, il en plaça une partie en Angleterre, enfin il dispersa si adroitement le tout, qu'on n'a jamais pu retrouver la trace de l'emploi qu'il en fit. À sa mort on ne put rien en recouvrer.
Pendant sa vie il avait obtenu souvent de madame D***, des signatures moyennant quelques faibles sommes qu'il lui donnait. Probablement c'est à l'aide de ces signatures, auxquelles cette jeune femme si imprudente n'apportait aucune attention, qu'il put dénaturer tout ce qu'elle possédait.
Cette conduite de M. D*** est d'autant plus répréhensible qu'il avait un fils qui se trouva à sa mort sans aucune fortune. Depuis, il hérita d'une tante, qui lui laissa vingt mille livres de rente. Il fit alors à sa mère une pension de cent louis.
Ce fils tenait d'elle une constitution assez délicate; sa taille, ses pieds, ses mains, auraient pu lui permettre de se faire passer pour une femme; son organe même ne démentait pas cet extérieur.
Un de ses grands plaisirs, pendant les bals de l'Opéra, était de s'habiller en femme. Pendant tout un carnaval, il s'était fait suivre par un Suédois qui en était devenu éperdument amoureux, et qui ne manquait jamais un bal dans l'espérance de l'y trouver.
Cet étranger fut au désespoir de cette mystification, quand il put en être convaincu.
M. D*** avait beaucoup de causticité dans l'esprit; c'était un petit volume d'anecdotes bien relié.
Ce malheureux jeune homme est atteint depuis quelques années d'une aliénation mentale; il est aujourd'hui dans une maison de santé du faubourg Saint-Antoine.
CHAPITRE XVII
Dangers de l'indépendance.—Influence de la seconde éducation.—Exaltation.—Grave confidence.—Retour de Napoléon au 20 mars.—Calamités prévues.—Chagrin.—Trahisons et défections.—Mesures impuissantes.—Moyen de salut imaginé par l'auteur.—Napoléon devant être isolé des soldats.—Idée fixe.—Les destinées de la France attachées à la vie de Napoléon.—La mort de Napoléon nécessaire au salut de la France.—Comparaison entre le duelliste et le meurtrier par dévouement.—Assassins sauveurs de leur patrie.—Scévola.—Hésitation et résolution.—Plan de l'auteur.—Les petits pistolets et la chaise de poste.—L'auteur faisant sacrifice de sa vie.—L'auteur au tir de Lepage.—L'auteur communiquant son projet au prince de Polignac.—Résignation du prince aux décrets de la Providence.—Influence d'un sourire de M. de Polignac.—Réveil d'un rêve de gloire.—Dévouement à deux maîtres.—L'auteur regrettant l'inexécution de son projet.—Le prince de Polignac et la machine infernale.—Accusation contre le prince réfutée par l'auteur.—Désintéressement de l'auteur.—Indifférence de l'auteur pour les jugemens du monde.—Opinion de l'auteur sur Napoléon.—M. de Chateaubriand et Carnot.—La main de fer et le gant de velours.—Esclavage de la presse périodique, sous l'empire.—Invariabilité des sentimens de l'auteur.—Conclusion.
En faisant le récit des principaux événemens de ma vie, remarquable seulement par les vicissitudes qui en ont marqué le cours, j'ai dû croire qu'en développant les causes de ces vicissitudes, j'offrirais une leçon utile aux jeunes femmes assez malheureuses pour jouir de leur indépendance.
J'ai dit précédemment que la première éducation que nous recevons n'est pas celle qui a le plus d'influence sur le reste de notre, vie; c'est la seconde, c'est celle de notre adolescence qu'il importe de bien diriger. L'indépendance qui accompagna une partie de ma jeunesse fut la faute des circonstances, et non celle de mon excellente mère, dont je me trouvai presque toujours séparée.
C'est dans ces premières années que mon caractère naturellement très-vif, prit cette teinte d'exaltation qui a décidé depuis presque toutes mes actions, bien plus que la prudence et la raison. Une résolution enfantée par cette exaltation a pu avoir des résultats si grands, si importans, que je dois en parler. Si je le fais, si je me soumets au blâme dont les âmes froides qui ne me comprendront pas pourront la flétrir, je crois remplir un devoir dont on trouvera plus loin l'explication.
Je désire aussi apprendre quelle force cette exaltation peut prêter à un faible bras. Le levier d'Archimède n'était pas plus puissant; mais cette puissance empruntant toute sa force de l'opinion, peut la perdre aussi facilement qu'elle l'acquiert.
Au 20 mars, lorsque j'appris le débarquement de Napoléon, je jugeai dans un instant tous les malheurs dont son retour serait accompagné. Non-seulement je prévoyais que notre belle France serait conquise de nouveau; mais de tous les malheurs qu'on devait craindre, la représentation du second acte de notre dégradation morale fut celui dont je fus le plus péniblement affectée.
L'année précédente, j'avais été indignée en voyant tous les serviteurs de Napoléon former le cortége de Monsieur; je pressentais, je devinais toutes les honteuses défections dont nous allions être les témoins; j'aurais voulu au prix de ma vie sauver ce déshonneur à mon pays.
C'était moins le sang qui allait couler que je désirais épargner que notre gloire nationale que j'aurais voulu sauver. Dès les premiers instans du débarquement de Napoléon je m'étonnai des mesures adoptées pour arrêter sa marche.
Je ne suis qu'une faible femme, dont les facultés ne s'étendent guère au delà d'une petite dose de sens commun; mais si j'eusse été à la place de ceux qui ordonnèrent ces mesures, j'aurais agi absolument en sens inverse.
Loin d'envoyer des troupes à sa rencontre, je me serais pressée d'éloigner de sa route toutes celles qui pouvaient s'y trouver; tandis qu'il s'avançait en venant du midi, j'aurais fait marcher vers le nord tous les régimens qui pouvaient se trouver sur son passage. Je me serais bien gardée de le rapprocher des soldats avec lesquels il avait combattu; j'aurais voulu au contraire l'isoler de tous, et mettre une grande distance entre eux et lui.
Qui ne sait que l'armée ne juge pas? Le soldat sait se battre et mourir, mais ce n'est pas lui qui peut décider si l'homme en possession de la puissance n'en abusera pas. Ce n'est pas à lui qu'il appartient déjuger quelle est l'espèce de gouvernement qui convient le mieux à son pays; cette grande question ne doit jamais lui être soumise.
Quand on les envoyait pour tourner leurs armes contre le général qui les avait conduits si souvent à la victoire, on devait prévoir que c'était un cortége qu'on lui formait, pour protéger et assurer son retour dans la capitale.
Je n'ai jamais conçu qu'une idée si simple n'ait pas frappé tous les esprits. Si chaque commandant de place qui se trouvait sur la route parcourue par Napoléon eût éloigné les troupes dont il avait le commandement, l'isolement dans lequel il se fût trouvé (réduit seulement au petit nombre qu'il avait ramené de l'île d'Elbe) eût rendu bien facile son arrestation. Pour l'opérer, il n'eût plus fallu qu'un petit nombre d'hommes dévoués…
Quand je vis quels étaient les moyens employés, je jugeai que tout était perdu.
C'est alors qu'une pensée forte, unique, vint me saisir et absorber toutes mes facultés.
En voyant cette hydre menaçante s'élancer vers nous, j'osai me demander si le bras qui l'arrêterait n'aurait pas bien mérité de sa patrie. C'était la vie des Français, leurs trésors, leur honneur qui allaient payer le retour de Napoléon. À la vie de cet homme qui n'avait presque jamais épargné celle de personne étaient attachées les destinées de la France… Toute personne raisonnable pouvait prévoir ces destinées. Il était impossible, dans l'état de désunion où elle se trouvait, qu'elle ne succombât pas sous les armes qu'on allait diriger contre elle; et par combien de sang ce grand débat allait être scellé!
Quand de si graves intérêts étaient attachés à une seule vie, je ne concevais pas qu'elle ne fût pas encore tranchée. Cet homme avait fait périr des milliers de ses semblables, et il ne s'en trouvait pas un qui sût mourir pour sauver son pays!…
Cette action me semblait grande et héroïque; j'enviais la gloire de celui qui l'exécuterait.
La pensée que cette action pût être considérée comme un crime ne se présenta pas un seul instant à moi. Le duelliste qui tue son adversaire n'a jamais rien perdu dans l'opinion; pourquoi? parce qu'en prenant la vie de son ennemi, il a exposé la sienne. La possibilité d'être tué lui-même (quoique fort incertaine) ôte à cette action tout le blâme dont on flétrit les assassins.
Et cependant c'est seulement sa propre cause qu'il venge! Avec bien plus de raison, celui qui n'a nulles chances d'échapper à une mort certaine, et qui s'y dévoue dans l'intérêt du bien public, me paraissait digne des hommages de l'univers. Mon imagination plaçait son nom parmi ceux qui sont cités honorablement comme, les sauveurs de leur patrie. Je me disais que c'était avec admiration qu'on parlait de Scévola se brûlant la main qui avait manqué Porsenna.
Bientôt mon imagination exaltée me présenta sans cesse la même idée; j'en étais poursuivie dans mon sommeil; à mon réveil, je la retrouvais avant la lumière du jour. Je crus qu'à moi était réservé l'honneur de cet honorable dévouement; une seule pensée venait combattre ma résolution!… je n'aimais pas Napoléon.
Je craignais que mon éloignement pour lui n'eût égaré mon jugement; cette action, digne de l'admiration des siècles à venir, n'eût plus été qu'un crime, si quelques ressentimens personnels s'y fussent mêlés.
J'examinai mon cœur; je n'y trouvai qu'un désir passionné de sauver la France.
Bien loin d'être dirigée par aucune animosité contre Napoléon, j'aurais voulu l'aimer. Je regrettais que cette victime à immoler au bien public ne me fût pas chère à quelque titre; alors j'aurais pu ajouter le sacrifice de mes propres affections à celui de ma vie, qui me paraissait trop peu de chose.
Dès l'instant où cette grande résolution fut prise, je m'occupai d'en assurer l'exécution; ma position la rendait très-difficile: j'étais entourée de mes amis, de mon mari; je ne pouvais en aucune façon me confier à eux: ils m'eussent gardée à vue pour me retenir.
Mon plan était simple, il consistait à me munir d'une bonne paire de petits pistolets et d'une chaise de poste; je me croyais certaine de pouvoir approcher de Napoléon.
Il n'entrait pas dans ma pensée de lui survivre; je croyais succomber sous les coups des amis qui l'entouraient. Je dis plus, c'était cette certitude que je croyais avoir qui me donnait le courage de tenter cette action si hardie. Il fallait qu'elle fût lavée dans mon sang, pour passer à la postérité comme un dévouement digne d'éloges. La première exécution que je donnai à ce projet fut d'aller m'exercer au tir de Lepage, qui se trouvait à côté de chez moi.
L'espace que Napoléon avait déjà parcouru, le peu de temps qui me restait, si je voulais que sa mort empêchât le départ du roi, me forçaient de précipiter le mien, et me mettaient dans la nécessité de me confier à quelqu'un qui pût me seconder. Dans ce moment, je ne pouvais faire l'achat d'une chaise de poste sans que mon mari en fût instruit. Je cherchai, parmi les personnes que je connaissais, une qui fût assez dévouée au roi pour garder mon secret. Je crus que le prince de Polignac pourrait faire mettre de suite à ma disposition la voiture dont j'avais besoin. Son dévouement au roi me persuadait qu'il approuverait le mien.
Malheureusement le prince ne savait pas qu'il y avait en moi autant de courage pour exécuter que d'exaltation pour concevoir. Il pensa peut-être que ce dévouement n'était qu'un acte de folie. Il me dit que nous devions nous en remettre aux soins de la Providence, qui savait mieux que nous ce qui pouvait nous sauver de la crise qui s'approchait.
Je ne sais si l'expression de sa figure ordinairement si gracieuse m'abusa, mais je crus voir un léger sourire errer sur ses lèvres.
L'effet de ce sourire, si imperceptible, si fugitif, fut incroyable sur moi; celui d'un bain de glace n'eût pas été plus prompt.
Cette auréole de gloire au milieu de laquelle mon imagination avait placé mon nom disparut dans un instant.
En sortant de chez le prince, j'étais comme une personne qui verrait tomber autour d'elle les murs d'un palais enchanté, et qui se trouverait seule au milieu d'un désert.
Ce rêve de gloire était fini. L'apparence d'un sourire l'avait fait évanouir.
Une heure avant, cette action me semblait mériter qu'on élevât des autels pour en consacrer le souvenir, et dans ce moment je commençai à me demander si j'avais bien le droit de disposer de la vie de mon semblable. Dès l'instant où je pus m'adresser cette question, elle fut résolue pour moi.
Si cette action n'excitait pas l'admiration, elle n'était plus qu'un crime.
Mon parti fut pris à l'instant. Je revins chez moi, je m'y enfermai, et j'attendis les événemens.
Ils se succédèrent avec rapidité, comme chacun sait. Tous les corps constitués vinrent prodiguer à la famille royale les assurances de leur zèle, de leur respectueux dévouement. Peu de jours après ils offrirent la parodie complète de ces paroles.
Ah! combien j'eus à souffrir! Chaque fois que le bruit de ces coupables défections parvenait jusqu'à moi, je pensais que la honte m'en était due, pour m'être laissée arrêter dans l'exécution de ce noble projet par une si faible cause.
Tout le sang qui fut répandu, nos musées dévastés, jusqu'aux longues souffrances de Napoléon sur le rocher où il expira, m'ont semblé quelquefois mon ouvrage, tant est grande sur moi la puissance de l'imagination.
Le temps a jeté son voile sur ces souvenirs; si je les rappelle quelquefois dans le secret de ma pensée, c'est pour méditer sur la faiblesse des causes qui produisent ou paralysent souvent les plus grands événemens.
Un mot, un regard d'encouragement eût soutenu cette force morale; l'apparence d'un sourire la fit évanouir. Mes parens, mes amis, ne surent jamais rien de cette circonstance importante.
Le prince de Polignac seul en a eu connaissance. En la publiant aujourd'hui, je crois accomplir un devoir envers lui. Je m'occupe peu de politique et ne lis pas toujours les journaux, que je reçois cependant chaque jour. Dernièrement il en est tombé un sous mes yeux, dans lequel j'ai vu qu'on osait lui attribuer la machine infernale.
Je laisse à tout esprit raisonnable à décider si l'homme qui a arrêté mon bras quand il voulait frapper Bonaparte put avoir quelque chose de commun avec la machine infernale.
Il devait mourir seul, sa mort n'exposait personne autre que moi, elle sauvait la France; l'intérêt immense attaché à cette mort avait bien de quoi la justifier; et cependant le prince ne l'a pas voulue. Son âme pure a cru y voir un crime. Lorsqu'on parle d'un ministre, l'opinion émise sur lui peut être suspectée; on croira sans doute que la mienne a pu être influencée par cette considération, mais on serait dans une grande erreur. Je vis loin de la société, et ne lui demande rien. Je n'ai pas vu M. de Polignac depuis plusieurs années. Il n'est personne, peut-être qui ait plus d'indépendance dans ses opinions, et qui soit moins susceptible que moi de se laisser influencer par toutes les petites considérations qui gouvernent le monde. Je crois en donner la preuve dans ce moment, en publiant un fait qui était inconnu, et qui sera blâmé par la grande majorité.
Tous ces êtres froids, égoïstes, qui, sous tous les gouvernemens, se sont traînés au pied du pouvoir, depuis Robespierre jusqu'à Charles X, n'ont rien en eux de ce qu'il faut pour me comprendre et me juger.
J'entends d'avance l'arrêt dont ils flétriront un projet dont l'inexécution ne tint pas à ma volonté.
Le peu d'intérêt que je prends à tous ces jugemens d'un monde auquel je n'appartiens plus, m'empêchera sans doute de les connaître; mais dans tous les cas, ils ne troubleront pas un seul instant mon repos.
On a dit, et on répète encore, que le règne de Napoléon fut environné de gloire; si c'est de la gloire militaire qu'on veut parler, on a tort de la faire rejaillir sur lui. En France, elle sera toujours indépendante des souverains; ce n'est pas à eux qu'on doit en rapporter l'honneur, il appartient tout entier au caractère français. Qu'on se rappelle plutôt les premières victoires de la révolution; nous n'avions ni généraux expérimentés, ni magasins, ni armes; nous marchions contre toute l'Europe, avec le seul secours de nos bras et de notre courage; on sait ce qu'il a produit.
Bien loin d'attribuer au règne de Napoléon aucune gloire pour la nation, je dis qu'il l'a avilie, qu'il l'a dégradée, qu'il a perdu notre caractère national; son despotisme a fait courber devant lui tous les fronts dans la poussière.