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Kitabı oku: «Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour», sayfa 41

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Les hommes les plus distingués par leur esprit, leurs lumières, rampaient à ses pieds, beaucoup plus par l'effet de la peur que par celui de l'admiration. Une seule voix généreuse s'est élevée pour défendre la cause de l'humanité et faire sentir au despote qu'en avilissant la nation qui lui était soumise, il ne pouvait plus trouver de gloire à la commander. La noble conduite de M. de Chateaubriand à cette époque a fixé son rang parmi les plus grands hommes, bien plus encore que son admirable génie.

Ce n'est jamais qu'avec un sentiment pénible que je reporte ma pensée sur ce règne tant vanté par quelques personnes. À l'exception de M. de Chateaubriand, qui eut le noble courage d'opposer sa volonté à la sienne, je n'y trouve que des esclaves courbés sous le joug. Loin de nous glorifier de ce règne, oublions-le s'il est possible, et déchirons la page de l'histoire qui, en le consacrant, éternise des souvenirs peu honorables pour la nation.

On a dit qu'il faut gouverner les Français avec une main de fer et un gant de velours63; nous avons senti la main de fer, Napoléon l'a appesantie sur nous de tout son poids, mais il ne nous a jamais montré le gant. En lisant quelquefois des journaux, je m'étonne de trouver à côté des critiques sur notre gouvernement des éloges de ce règne qu'ils nomment glorieux. Quel est celui d'entre eux qui eût osé se permettre la plus légère observation sur aucun acte de cette puissance infaillible? Le voile même de l'allégorie n'était pas assez épais pour couvrir quelques légers signes de désapprobation; celui qui eût osé s'en servir en eût été bientôt puni par l'exil ou la prison.

On pourra penser peut-être que la chute de Bonaparte, que tous les changemens survenus depuis ont pu en apporter dans mon opinion, et influencer celle que je viens d'exprimer; mais c'est quand il était à l'apogée de sa puissance que mon jugement sur lui s'est formé.

J'ai eu presque toute ma vie l'habitude de me rendre compte le soir de mes actions, de mes impressions de la journée, sans autre but que celui de fixer des observations, des idées souvent passagères, dont il ne restait nulles traces, si elles n'étaient pas écrites de suite.

Durant le voyage que j'ai fait avec Joséphine, j'ai continué ce journal chaque soir.

C'est une copie de ce journal qui a été publiée par M. Constant. On peut y reconnaître que l'opinion énoncée quand Napoléon n'est plus qu'un nom historique ne diffère en rien de celle qui fut émise quand il gouvernait le monde64. Cela est si vrai que j'avouerai que, lorsque j'ai revu dernièrement ce journal, que je n'avais pas relu depuis qu'il avait été écrit, je me suis presque étonnée de la sévérité de mes jugemens. Alors j'avais lu le récit des souffrances de Bonaparte à Sainte-Hélène. La pitié (même à mon insu) avait affaibli cette sévérité. Pour ne pas trouver trop amères les expressions qu'elle m'avait dictées, j'ai eu besoin de me rappeler que nous lui devions la dégradation des Français flétris par son joug despotique, et la tache imprimée à notre gloire militaire par la folie et l'imprévoyance de son orgueil.

FIN DES SOUVENIRS DE MADAME LA BARONNE DE V…

SUITE DES MÉMOIRES DE CONSTANT

CHAPITRE XVIII

Suite de succès.—Le général Beaumont.—Le colonel (aujourd'hui général) Gérard.—Cent quarante drapeaux pris sur l'ennemi.—Le général Savary, le maréchal Mortier, le prince Murat.—Départ de Berlin.—Le grand-maréchal Duroc se casse une clavicule.—Séjour de l'empereur à Varsovie.—Empressement de la noblesse polonaise.—L'empereur voit pour la première fois madame V....—Portrait de cette dame.—Agitation de l'empereur.—Singulière mission confiée à un grand personnage.—Premières avances de l'empereur rejetées.—Confusion de l'ambassadeur.—Préoccupation de Sa Majesté.—Correspondance.—Consentement.—Premier rendez-vous.—Pleurs et sanglots.—L'entrevue sans résultat.—Second rendez-vous.—Madame V… au quartier-général de Finkenstein.—Tendresse de madame V… pour l'empereur.—Repas en tête à tête.—Constant chargé seul du service.—Conversation.—Occupations de madame V… hors de la présence de l'empereur.—Douceur et égalité d'humeur de madame V....—Madame V… à Schœnbrunn avec l'empereur.—Emploi mystérieux dont Constant est chargé.—La pluie et les ornières.—Inquiétude et recommandations de l'empereur.—La voiture versée.—Chute peu dangereuse.—Constant soutenant madame V....—Grossesse.—Soins prodigués par l'empereur à madame V....—Le petit hôtel de la Chaussée-d'Antin.—Solitude volontaire de madame V....—Naissance d'un fils.—Joie de Napoléon.—Le nouveau-né fait comte.—Madame V… conduit son fils à l'empereur.—Le jeune comte sauvé par le docteur Corvisart.—Les cheveux, la bague et le motto.—La Lavallière de l'empire et les favorites du vainqueur d'Austerlitz.

J'ai laissé l'empereur à Berlin, où chaque jour et chaque heure de la journée lui apportait la nouvelle de quelque victoire remportée, de quelque succès obtenu par ses généraux. Le général Beaumont lui présenta quatre-vingts drapeaux pris sur l'ennemi par sa division. Le colonel Gérard lui en présenta aussi soixante, enlevés à Blücher, au combat de Wismar. Magdebourg avait capitulé, et une garnison de seize mille hommes avait défilé devant le général Savary. Le maréchal Mortier occupait le Hanovre au nom de la France. Le prince Murat entrait dans Varsovie après en avoir chassé les Russes. C'était contre ceux-ci que la guerre allait recommencer, ou plutôt continuer; car les armées de la Prusse pouvaient bien être regardées comme anéanties. L'empereur quitta Berlin pour aller lui-même conduire ses opérations contre les Russes.

Nous voyagions dans de petites calèches du pays. Comme dans tous nos voyages, la voiture du grand-maréchal précédait celle de l'empereur. La saison et le passage de l'artillerie avaient rendu les chemins affreux, et cependant nous allions très-vite. Entre Kutow et Varsovie, la voiture du grand-maréchal versa, et il eut une clavicule cassée. L'empereur arriva peu de temps après ce malheureux accident. Il fit transporter sous ses yeux le maréchal dans la maison de poste la plus voisine. Nous avions toujours avec nous une petite pharmacie de voyage, de sorte que les premiers secours furent promptement donnés au blessé. Sa Majesté le remit entre les mains de son chirurgien, et ne le quitta qu'après avoir vu poser le premier appareil.

À Varsovie, où Sa Majesté passa tout le mois de janvier 1807, elle habitait le grand palais. La noblesse polonaise, empressée à lui faire la cour, lui donnait des fêtes magnifiques, des bals très-brillans, auxquels assistait tout ce que Varsovie renfermait à cette époque de riche et de distingué. Dans une de ces réunions, l'empereur remarqua une jeune Polonaise, madame V…, âgée de vingt-deux ans, et nouvellement mariée à un vieux noble, d'humeur sévère, de mœurs extrêmement rigides, plus amoureux de ses titres que de sa femme, qu'il aimait pourtant beaucoup, mais dont, en revanche, il était plus respecté qu'aimé. L'empereur vit cette dame avec plaisir, et se sentit entraîné vers elle au premier coup d'œil. Elle était blonde, elle avait les yeux bleus et la peau d'une blancheur éblouissante; elle n'était pas grande, mais parfaitement bien faite et d'une tournure charmante. L'empereur s'étant approché d'elle, entama aussitôt une conversation qu'elle soutint avec beaucoup de grâce et d'esprit, laissant voir qu'elle avait reçu une brillante éducation. Une teinte légère de mélancolie répandue sur toute sa personne la rendait plus séduisante encore. Sa Majesté crut voir en elle une femme sacrifiée, malheureuse en ménage, et l'intérêt que cette idée lui inspira le rendit plus amoureux, plus passionné que jamais il ne l'avait été pour aucune femme. Elle dut s'en apercevoir.

Le lendemain du bal, l'empereur me parut dans une agitation inaccoutumée. Il se levait, marchait, s'asseyait et se relevait de nouveau; je croyais ne pouvoir jamais venir à bout de sa toilette ce jour-là. Aussitôt après son déjeuner, il donna mission à un grand personnage que je ne nommerai pas, d'aller de sa part faire une visite à madame V…, et lui présenter ses hommages et ses vœux. Elle refusa fièrement des propositions trop brusques peut-être, ou que peut-être aussi la coquetterie naturelle à toutes les femmes lui recommandait de repousser. Le héros lui avait plu; l'idée d'un amant tout resplendissant de puissance et de gloire fermentait sans doute avec violence dans sa tête, mais jamais elle n'avait eu l'idée de se livrer ainsi sans combat. Le grand personnage revint tout confus et bien étonné de ne pas avoir réussi dans sa négociation. Le jour d'après, au lever de l'empereur, je le trouvai encore préoccupé. Il ne me dit pas un mot, quoiqu'il eût assez l'habitude de me parler. Il avait écrit plusieurs fois la veille à madame V…, qui ne lui avait pas répondu. Son amour-propre était vivement piqué d'une résistance à laquelle on ne l'avait pas habitué. Enfin il écrivit tant de lettres et si tendres, si touchantes, que madame V… céda. Elle consentit à venir voir l'empereur le soir entre dix et onze heures. Le grand personnage dont j'ai parlé reçut l'ordre d'aller la prendre en voiture dans un endroit désigné. L'empereur, en l'attendant, se promenait à grands pas, et témoignait autant d'émotion que d'impatience; à chaque instant il me demandait l'heure. Madame V… arriva enfin, mais dans quel état! pâle, muette et les yeux baignés de larmes. Aussitôt qu'elle parut, je l'introduisis dans la chambre de l'empereur; elle pouvait à peine se soutenir et s'appuyait en tremblant sur mon bras. Quand je l'eus fait entrer, je me retirai avec le personnage qui l'avait amenée. Pendant son tête-à-tête avec l'empereur, madame V… pleurait et sanglotait tellement, que, malgré la distance, je l'entendais gémir de manière à me fendre le cœur. Il est probable que dans ce premier entretien, l'empereur ne put rien obtenir d'elle. Vers deux heures du matin, Sa Majesté m'appela. J'accourus et je vis sortir madame V…, le mouchoir sur les yeux et pleurant encore à chaudes larmes. Elle fut reconduite chez elle par le même personnage. Je crus bien qu'elle ne reviendrait pas.

Deux ou trois jours après néanmoins, à peu près à la même heure que la première fois, madame V… revint au palais; elle paraissait plus tranquille. La plus vive émotion se peignait encore sur son charmant visage; mais ses yeux au moins étaient secs et ses joues moins pâles. Elle se retira le matin d'assez bonne heure, et continua ses visites jusqu'au moment du départ de l'empereur.

Deux mois après, l'empereur, de son quartier-général de Finkenstein, écrivit à madame V…, qui s'empressa d'accourir auprès de lui. Sa Majesté lui fit préparer un appartement qui communiquait avec le sien. Madame V… s'y établit et ne quitta plus le palais de Finkenstein, laissant à Varsovie son vieil époux qui, blessé dans son honneur et dans ses affections, ne voulut jamais revoir la femme qui l'avait abandonné. Madame V… demeura trois semaines avec l'empereur, jusqu'à son départ, et retourna ensuite dans sa famille. Pendant tout ce temps, elle ne cessa de témoigner à Sa Majesté la tendresse la plus vive, comme aussi la plus désintéressée. L'empereur, de son côté, paraissait parfaitement comprendre tout ce qu'avait d'intéressant cette femme angélique, dont le caractère plein de douceur et d'abnégation m'a laissé un souvenir qui ne s'effacera jamais. Ils prenaient tous leurs repas ensemble; je les servais seul; ainsi j'étais à même de jouir de leur conversation toujours aimable, vive, empressée de la part de l'empereur, toujours tendre, passionnée, mélancolique de la part de madame V… Lorsque Sa Majesté n'était point auprès d'elle, madame V… passait tout son temps à lire, ou bien à regarder, à travers les jalousies de la chambre de l'empereur, les parades et les évolutions qu'il faisait exécuter dans la cour d'honneur du château, et que souvent il commandait en personne. Voilà quelle était sa vie, comme son humeur, toujours égale, toujours uniforme. Son caractère charmait l'empereur, et la lui faisait chérir tous les jours davantage.

Après la bataille de Wagram, en 1809, l'empereur alla demeurer au palais de Schœnbrunn. Il fit venir aussitôt madame V…, pour laquelle on avait loué et meublé une maison charmante dans l'un des faubourgs de Vienne, à peu de distance de Schœnbrunn. J'allais mystérieusement la chercher tous les soirs dans une voiture fermée, sans armoiries, avec un seul domestique sans livrée. Je l'amenais ainsi au palais par une porte dérobée, et je l'introduisais chez l'empereur. Le chemin, quoique fort court, n'était pas sans danger, surtout dans les temps de pluie, à cause des ornières et des trous qu'on rencontrait à chaque pas. Aussi l'empereur me disait-il presque tous les jours: «Prenez bien garde ce soir, Constant, il a plu aujourd'hui, le chemin doit être mauvais. Êtes-vous sûr de votre cocher? La voiture est-elle en bon état?» et autres questions de même genre, qui toutes témoignaient l'attachement sincère et vrai qu'il portait à madame V… L'empereur n'avait pas tort, au reste, de m'engager à prendre garde, car un soir que nous étions partis de chez madame V… un peu plus tard que de coutume, le cocher nous versa. En voulant éviter une ornière, il avait jeté la voiture dans le débord du chemin. J'étais à droite de madame V…; la voiture tomba sur le côté droit, de sorte que seul j'eus à souffrir de la chute, et que madame V…, en tombant sur moi, ne se fit aucun mal. Je fus content de l'avoir garantie. Je le lui dis, et elle m'en témoigna sa reconnaissance avec une grâce qui n'appartenait qu'à elle. Le mal que j'avais ressenti fut bientôt dissipé. Je me mis à en rire le premier, et madame V… ensuite, qui raconta notre accident à Sa Majesté aussitôt que nous fûmes arrivés.

C'est à Schœnbrunn que madame V… devint grosse. Je n'essaierai pas de raconter tous les soins, tous les égards dont l'empereur l'entoura. Il la fit venir à Paris, accompagnée de son frère, officier fort distingué, et d'une femme de chambre. Il chargea le grand-maréchal de lui acheter un joli hôtel dans la Chaussée-d'Antin. Madame V… se trouvait heureuse; elle me le disait souvent: «Toutes mes pensées, toutes mes inspirations viennent de lui et retournent à lui: il est tout mon bien, mon avenir, ma vie!» Aussi ne sortait-elle de sa maison que pour venir aux Tuileries dans les petits appartemens. Quand ce bonheur ne lui était point permis, elle n'allait point chercher de distractions au spectacle, à la promenade ou dans le monde. Elle restait chez elle, ne voyant que fort peu de personnes, écrivant tous les jours à l'empereur. Elle accoucha d'un fils qui ressemblait d'une manière frappante à Sa Majesté. Ce fut une grande joie pour l'empereur. Il accourut auprès d'elle aussitôt qu'il lui fut possible de s'échapper du château; il prit l'enfant dans ses bras, et l'embrassa comme il venait d'embrasser la mère, il lui dit: «Je te fais comte.» Nous verrons plus tard ce fils recevoir à Fontainebleau de l'empereur une dernière marque d'attachement.

Madame V… éleva son fils chez elle, et ne le quitta jamais; elle le conduisait souvent au château, où je les faisais entrer par l'escalier noir. Quand l'une ou l'autre était malade, l'empereur leur envoyait M. Corvisart; cet habile médecin eut une fois le bonheur de sauver le jeune comte, d'une maladie dangereuse.

Madame V… avait fait faire pour l'empereur une bague en or autour de laquelle elle avait roulé de ses beaux cheveux blonds. L'intérieur de l'anneau portait ces mots gravés: Quand tu cesseras de m'aimer, n'oublie pas que je t'aime. L'empereur ne lui donnait pas d'autre nom que Marie.

Je me suis peut-être arrêté trop long-temps à cette liaison de l'empereur, mais Madame V…, différait complétement des autres femmes dont Sa Majesté a obtenu les bonnes grâces, et elle était digne d'être surnommée la Lavallière de l'empereur, qui toutefois ne se montra point ingrat envers elle comme Louis XIV envers la seule femme dont il a été aimé. Ceux qui ont eu, comme moi, le bonheur de la connaître et de la voir de près ont dû conserver d'elle un souvenir qui leur fera comprendre pourquoi il y a une si grande distance, à mes yeux, de Madame V…, tendre et modeste femme, élevant dans la retraite le fils qu'elle a donné à l'empereur, aux favorites du vainqueur d'Austerlitz.

CHAPITRE XIX

Campagne de Pologne.—Bataille d'Eylau.—Te Deum et De profundis.—Retard involontaire du prince de Ponte-Corvo.—Les généraux d'Hautpoult, Corbineau et Boursier blessés à mort.—Courage et mort du général d'Hautpoult.—Le bon coup du général Ordener.—Pressentimens du général Corbineau.—Argent de la cassette de l'empereur, avancé par Constant au général Corbineau, quelques instans avant sa mort.—Enthousiasme des Polonais.—Mauvaise humeur des Français.—Anecdotes.—Le fond de la langue polonaise.—Misère et gaîté.—Hilarité des soldats excitée par une réponse de l'empereur.—L'ambassadeur persan.—Envoi du général Gardanne en Perse.—Trésor non retrouvé.—Séjour de l'empereur à Finkenstein.—L'empereur trichant au vingt-et-un.—L'empereur partageant son gain avec Constant.—Passe-temps des grands officiers de l'empereur.—Pari gagné par le duc de Vicence.—Mystification de M. B. d'A***.—Le prince Jérôme amoureux d'une actrice de Breslau.—Mariage de l'actrice avec le valet de chambre du prince.—Complaisance et jalousie.—Les frères de l'empereur faisant antichambre.—L'empereur aimant et grondant ses frères.—Le maréchal Lefebvre nommé duc de Dantzig par l'empereur.—Anecdote du chocolat de Dantzig.—Bataille de Friedland; rapprochement de dates.—Gaîté de l'empereur pendant la bataille.—Paix avec la Russie.—Entrevue de l'empereur et du czar à Tilsitt.—Le roi et la reine de Prusse.—Galanterie et rigueur de Napoléon.—Rudesse du grand-duc Constantin.—Banquet militaire.—Concert exécuté par des musiciens haskirs.—Visite de Constant aux Baskirs.—Repas à la cosaque.—Tir à l'arc.—Succès de Constant.—Souvenir frappant.—Soldat moscovite décoré par l'empereur Napoléon.—Retour par Bautzen et Dresde, et rentrée en France.

Les Russes étaient animés dans cette campagne par le souvenir de la défaite d'Austerlitz, et par la crainte de voir la Pologne leur échapper: aussi l'hiver ne les arrêta point, et ils résolurent de venir attaquer l'empereur. Celui-ci n'était pas homme à se laisser prévenir; il leva ses quartiers d'hiver et quitta Varsovie à la fin de janvier. Le 8 février, les deux armées se rencontrèrent à Eylau, et là se livra, comme on sait, cette sanglante bataille dans laquelle des deux côtés on montra un courage égal; il resta près de quinze mille morts sur le champ de bataille, autant de Français que de Russes. L'avantage, ou plutôt la perte fut la même dans les deux armées, et un Te Deum fut chanté à Pétersbourg comme à Paris, au lieu d'un De profundis qui aurait bien mieux convenu. Sa Majesté se plaignit vivement en rentrant à son quartier de l'inexécution d'un ordre qu'elle avait fait porter au maréchal Bernadotte, dont le corps ne donna point dans cette journée; il paraît certain en effet que la victoire, restée indécise entre l'empereur et le général Beningsen, se serait fixée du côté du premier si un corps d'armée tout frais était survenu pendant la bataille, comme Sa Majesté l'avait calculé. Par malheur l'aide-de-camp porteur des ordres de l'empereur au prince de Ponte-Corvo était tombé dans les mains d'un parti de Cosaques. Lorsque le lendemain du combat, l'empereur apprit cette circonstance, son ressentiment se calma, mais non pas son chagrin. Nos troupes bivouaquèrent sur le champ de bataille, que Sa Majesté visita trois fois, faisant distribuer des secours aux blessés et ensevelir les morts.

Les généraux d'Haultpoult, Corbineau et Boursier furent blessés à mort à Eylau; il me semble encore entendre le brave d'Hautpoult dire à sa Majesté au moment de partir au galop pour charger l'ennemi: «Sire, vous allez voir mes gros talons; çà entre dans les carrés ennemis comme dans du beurre!» Une heure après il n'était plus. Un de ses régimens s'étant engagé dans un intervalle de l'armée russe, fut mitraillé et haché parles Cosaques; il ne s'en sauva que dix-huit hommes. Le général d'Hautpoult, forcé trois fois de reculer avec sa division, la ramena deux fois à la charge; la troisième, il s'élança encore sur l'ennemi en criant d'une voix forte: «Cuirassiers, en avant, au nom de Dieu! en avant, mes braves cuirassiers!» Mais la mitraille avait abattu un trop grand nombre de ces braves. Il n'y en eut que très-peu en état de suivre leur chef, qui tomba percé de coups au milieu d'un carré de Russes dans lequel il s'était jeté à peu près seul.

Ce fut aussi je crois dans cette bataille que le général Ordener tua de sa main un officier général ennemi. L'empereur lui demanda s'il n'aurait pas pu le prendre vivant. Sire, répondit le général avec son accent fortement germanique, ché né donne qu'un coup, mais ché tâche qu'il soit pon.

Le jour même de la bataille, au matin, le général Corbineau, aide-de-camp de l'empereur, étant à déjeuner avec les officiers de service, leur avoua qu'il était assiégé par les plus tristes pressentimens. Ces messieurs entreprirent de le distraire de cette idée et tournèrent la chose en plaisanterie. Le général Corbineau, reçut peu d'instans après, un ordre de Sa Majesté; ayant besoin d'argent et n'en ayant pas trouvé chez M. de Menneval, il vint m'en demander et je lui en avançai de la cassette, de l'empereur; au bout de quelques heures, je rencontrai M. de Menneyal, à qui je fis part de la demande du général Corbineau et de la somme que je lui avais remise. Je parlais encore à M. de Menneval, lorsqu'un officier passant au galop, nous jeta la triste nouvelle de la mort du général. Je n'ai point oublié l'impression que cette nouvelle fit sur moi, et je trouve encore inexplicable aujourd'hui cette espèce de trouble intérieur qui était venu avertir un brave de sa fin prochaine.

La Pologne comptait sur l'empereur pour être rétablie dans son indépendance. Aussi les Polonais furent-ils pleins d'enthousiasme et d'espoir, lorsqu'ils virent arriver l'armée française. Quant à nos soldats, cette campagne d'hiver leur déplaisait fort; le froid, la misère, le mauvais temps et les mauvais chemins, leur avaient inspiré pour ce pays une aversion extrême.

Dans une revue à Varsovie, les habitans se pressant autour de nos troupes, un soldat se mit à jurer énergiquement contre la neige et la boue, et par suite, contre la Pologne et les Polonais. «Vous avez bien tort, monsieur le soldat,» se mit à dire une demoiselle d'une bonne famille, bourgeoise de le ville, «de ne pas aimer notre pays, car nous aimons beaucoup les Français.—Vous êtes sans doute bien aimable, mademoiselle, répliqua le soldat, mais si vous voulez me persuader de la vérité de ce que vous dites, vous nous ferez faire un bon dîner à mon camarade et à moi.—Venez donc, messieurs, dirent, s'avançant à leur tour, les parens de la jeune Polonaise; nous boirons ensemble à la santé de votre empereur.» Et ils emmenèrent en effet les deux soldats, qui firent là le meilleur repas de toute la campagne.

Suivant le dire des soldats, quatre mots constituaient le fond de la langue polonaise. kleba? niema; du pain? il n'y en a pas; voia sara; de l'eau? on va en apporter.

L'empereur traversant un jour une colonne d'infanterie aux environs de Mysigniez, où la troupe éprouvait de grandes privations à cause des boues qui empêchaient les arrivages: Papa, kleba, lui cria un soldat, niema, répondit aussitôt l'empereur. Toute la colonne partit d'un éclat de rire, et personne ne demanda plus rien.

Durant le séjour assez long que fit l'empereur à Finkenstein, il reçut la visite d'un ambassadeur persan à qui il donna le spectacle de quelques grandes revues. Sa Majesté envoya à son tour une ambassade au schah, à la tête de laquelle elle mit le général Gardanne, qui avait, disait-on alors, une raison particulière pour désirer d'aller en Perse. On prétendait qu'un de ses parens, après avoir long-temps résidé à Téhéran, avait été contraint par une émeute contre les Francs, de quitter cette capitale, et qu'avant de prendre la fuite il avait enterré un trésor considérable, dans un certain endroit dont il avait apporté le plan en France. J'ajouterai, pour en finir avec cette histoire, qu'on m'a dit depuis que le général Gardanne avait trouvé la place bouleversée et que n'ayant pu reconnaître les lieux, ni découvrir le trésor, il était revenu de son ambassade les mains vides.

Le séjour à Finkenstein devint fort ennuyeux. Pour passer le temps, Sa Majesté jouait quelquefois avec ses généraux et ses aides-de-camp. Le jeu était ordinairement le vingt-et-un, et le grand capitaine prenait grand plaisir à tricher; il gardait, pendant plusieurs coups de suite, les cartes nécessaires pour former le nombre exigé, et s'amusait beaucoup quand il gagnait ainsi par adresse. C'était moi qui lui remettais la somme nécessaire pour son jeu; dès qu'il rentrait, je recevais l'ordre de retirer sa mise; il me donnait toujours la moitié de son gain, et je partageais le reste avec les valets de chambre ordinaires.

Je n'ai point l'intention de m'assujettir dans ce journal à un ordre de dates bien rigoureux, et quand il se présentera à ma mémoire un fait ou une anecdote qui me paraîtront mériter d'être rapportés, je les placerai, autant que cela pourra se faire, à l'endroit de mon récit où je serai arrivé, au moment même où je me les rappellerai; en les renvoyant à leur époque, je craindrais de les oublier. C'est ainsi que je croîs pouvoir noter ici, en passant, quelques souvenirs de Saint-Cloud ou des Tuileries, quoique nous soyons au quartier-général de Finkenstein. Ce sont les passe-temps auxquels se livraient Sa Majesté et ses grands-officiers qui m'ont mis sur la voie de ces souvenirs.

Ces messieurs se portaient souvent entre eux des défis ou des gageures. J'ai vu un jour M. le duc de Vicence parier que M. Jardin fils, écuyer de Sa Majesté, monté à reculons sur son cheval, arriverait au bout de l'avenue du château dans un espace de peu de minutes; M. le grand-écuyer gagna le pari.

MM. Fain, Menneval et Ivan jouèrent une fois un singulier tour à M. B. d'A…, qu'ils savaient être sujet à de fréquens accès de galanterie. Ils firent habiller un jeune homme en femme, et l'envoyèrent se promener, ainsi déguisé, dans une avenue près du château; M. B. d'A… avait la vue fort basse et se servait ordinairement d'un lorgnon; ces messieurs l'engagèrent à sortir, et il ne fut pas plus tôt dehors qu'il aperçu; la belle promeneuse et ne put retenir, à cette vue, une exclamation de surprise et de joie.

Ses amis feignirent de partager son ravissement, et comme le plus entreprenant, ils le poussèrent à faire les premières avances. Il se rendit donc avec des airs empressés auprès de la fausse jeune dame, à laquelle on avait bien fait sa leçon. M. d'A.... s'épuisa en politesses, en attentions, en offres de service. Il voulait à toute force faire à sa nouvelle conquête les bonneurs du château. L'autre s'acquitta parfaitement de son rôle, et après bien des minauderies de son côté, bien des protestations de la part de M. d'A...., il y eut des rendez-vous pris pour le soir même. L'amant, heureux en espérance, revint près de ses amis, et fit le discret et l'indifférent sur sa bonne fortune, pendant qu'il aurait voulu pouvoir dévorer le temps qu'il avait à attendre jusqu'à la fin de la journée. Enfin le soir arrivant, amena la terme de son impatience et l'heure de l'entrevue. Mais quels ne furent pas son déboire et sa colère lorsqu'il s'aperçut que les vêtemens de femme couvraient un costume masculin! M. d'A..... voulut, dans le premier moment, appeler en duel les auteurs et l'acteur de cette mystification, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'on parvint à l'apaiser.

Ce fut, je crois, au retour de cette campagne que le prince Jérôme vit à Breslau, sur le théâtre de cette ville, une jeune actrice fort jolie, jouant assez mal, mais chantant fort bien. Il fit des avances; on la disait très-sage; mais les rois ne soupirent pas long-temps en vain; ils jettent un poids trop lourd dans la balance de la sagesse. S. M. le roi de Westphalie emmena sa conquête à Cassel; où au bout de quelque temps il la maria à son premier valet de chambre Albertoni dont les mœurs italiennes ne répugnèrent pas à ce mariage. Quelques mécontentemens, dont je n'ai pas su les motifs, décidèrent Albertoni à quitter le roi; il revint à Paris avec sa femme, et fit plusieurs entreprises où il perdit ce qu'elle avait gagné. On m'a dit qu'il était retourné en Italie. Une chose qui m'a toujours paru extraordinaire, c'est la jalousie d'Albertoni pour sa femme, jalousie vigilante qui avait les yeux ouverts sur tous les hommes, hormis le roi; car je suis presque certain que la liaison continua après le mariage.

Les frères de l'empereur, même étant rois, faisaient quelquefois antichambre chez Sa Majesté. Le roi Jérôme vint un matin par ordre de l'empereur, qui, n'étant pas encore levé, me dit de prier le roi de Westphalie d'attendre. Comme l'empereur voulait se reposer un peu, je restai avec le service dans le salon qui servait d'antichambre, et où le roi attendait comme nous, je ne dis pas avec patience, car à chaque instant il quittait un siége pour un autre, allait de la fenêtre à la cheminée, et paraissait fort ennuyé. Il causait de temps en temps avec moi, pour qui il a toujours eu une grande bienveillance. Il se passa ainsi plus d'une demi-heure. Enfin j'entrai dans la chambre de l'empereur, et quand il eut passé sa robe de chambre, j'avertis le roi que Sa Majesté l'attendait, et l'ayant introduit, je me retirai. L'empereur le reçut assez mal, et le gronda beaucoup. Comme il parlait très-haut, je l'entendis malgré moi; mais le roi s'excusait si bas, que je ne pouvais entendre un mot de sa justification. De pareilles scènes se répétaient souvent. Le prince était dissipé et prodigue, ce qui déplaisait par-dessus tout à l'empereur, qui le lui reprochait durement, quoiqu'il l'aimât, ou plutôt parce qu'il l'aimait beaucoup; car il est à remarquer que, malgré les fréquens déplaisirs que sa famille lui causait, l'empereur a toujours conservé pour tous ses parens une grande tendresse.

63.Ce mot est attribué à Bernadotte.
64.Ce manuscrit est entre les mains de M. Ladvocat.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 haziran 2018
Hacim:
1701 s. 3 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain