Kitabı oku: «Hogarth»
Louis-Robert Antral
Hogarth

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306748
Table des matières
WILLIAM HOGARTH
HOGARTH GRAVEUR
HOGARTH PEINTRE
HOGARTH CRITIQUE

CE VOLUME, LE VINGTIÈME DE LA COLLECTION “MAÎTRES DE L’ART ANCIEN”, DIRIGÉE PAR T.-L. KLINGSOR, A ÉTÉ ACHEVÉ EN JUIN M.CM.XXXI, LA GRAVURE DES PLANCHES PAR LA SOCIÉTÉ DE GRAVURE ET D’IMPRESSION D’ART A CACHAN, LE TEXTE PAR DAUPELEY-GOUVERNEUR A NOGENT-LE-ROTROU (EURE-ET-LOIR).
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays
Copyright by Les Éditions Rieder, 1931.
WILLIAM HOGARTH
Table des matières
MAGIE des mers, étrange vision que celle de ce port de Londres au XVIIIe siècle! Par delà Barnstaple, fouillant dans la brume, la Tamise énorme et plate, irrégulière et scintillante, pleine de navires à trois ponts, chargée de flûtes navigantes, encombrée d’entrepôts plantés dans la vase et cernés sur le ciel par les vergues des galiotes.
Irrésistible attrait, ces cargaisons aux senteurs de poivre, ce spectacle multicolore et mouvant des négriers, des capitaines de navire, des marins colorés et violents, ivres d’orgie et de gin!
Ici ce sont boutiques où l’on trafique l’épice, là ce sont tripots fumeux où l’on vend des chansons et des hommes. Après Gravesend, la Tamise, bourrée de frégates, est devenue un bras de mer couleur de plomb et, dans le brouillard, les bricks et les trois-mâts se mêlent, se séparent et se rapprochent encore. Là-bas, dans le lointain, c’est Woolwich et ses forçats, plus près ce sont les entrepôts de la royale Compagnie des Indes qu’encadrent les mâtures puissantes et compliquées qui écrivent sur le ciel. Une sorte de brume liquide coule sur les chasse-marée, enserre les vaisseaux, estompe sur les gaillards d’avant la salamandre d’or qui marque les navires du financier Law. Jusqu’à Greenwich, le réseau de cordages et la forêt des mâts va s’épaississant, barrant le ciel, portant attachées à ses vergues et à ses câbles pas mal d’aventures étranges ou peu recommandables, déguisées et travesties sous des noms aux facettes d’or. Dans ce Londres du XVIIIe siècle qui n’a pas de quais, la marée monte et redescend, bousculant les denrées multicolores, les béliers et les portants qui, demain, vont vider les frégates, parfumant les berges aux senteurs des Antilles. La ville dans le lointain est là, captive au filet des cordages; dans les docks des Indes occidentales, mille vaisseaux dorment ayant cargué leurs voiles et les carènes des navires se mêlent aux auvents des maisons qui grincent dans la nuit... Vacarme assourdissant que toutes ces langues d’Orient, emprise des senteurs des Iles, odeur âcre et goudronnée des pays nordiques! Partout ce sont navires ventrus porteurs de rêves rangés au long des maisons de bois aux formes bizarres et qui ressemblent à des bâtiments démâtés. Les rues où brillent des quinquets viennent buter aux voiliers; au ras des échoppes des attroupements bouchent les issues, ailleurs une activité dévorante s’est emparée des ruelles.
Dans les ruisseaux fangeux, des enfants jouent aux osselets, ici c’est un groupe de chanteurs ambulants, là des «dévoileurs » d’avenir que vient de renverser le carrosse d’un traitant en fuite vers Saint-Paul.
Saint-Paul étrange et secret quartier des tavernes qui s’étend jusqu’à la Tour de Londres. Les commerçants en perruques, les marins ivres, les sergents du roi et l’aristocratie anglaise y échangent des coups. Ici les montreurs d’oiseaux et les marchands d’orviétans circulent au milieu des tables où la bière coule à flot, là le punch allume dans les yeux des navigateurs affamés par trois cents jours de mer des désirs inavouables, alors l’orgie, suintant aux portes, enjambant les galetas, glissant dans la rue, s’empare de tout. Ce port, que toute sa forêt de mâts relie au monde, devient une extraordinaire cité aux grouillements d’Orient.
Singulier spectacle que ces ruelles sordides qui longent la Tamise, coupe-gorge que le guet épure à coups de mousquet et de hallebarde, interminables rixes entre la population gorgée d’alcool et les races venues de toute la terre aux flancs des navires! Courant les impasses, devançant la misère physique et morale, la haine, la souffrance, la bassesse ou la folie s’emparent de tous.
Fuyant la lumière des torches, pillant les éventaires, toute une population de voleurs à la tire, d’êtres difformes, gâteux, hydropiques ou tordus s’enthousiasme pour une complainte à la louange du roi ou rêve de fouiller les coffres des navires. C’est l’époque de cette formidable banqueroute qui enjambait les mers tout en vidant les poches. Law, du haut d’un encorbellement, haranguait la populace avide, les banquiers rossaient les soldats et seuls les coups de pistolet trouant le brouillard rétablissaient le calme pour un instant. Au loin c’étaient les hurlements des entrepreneurs d’«élection» et la ripaille publique s’installait du côté de Charing-Cross. Des quartiers de Wapping, de London-Dock, des familles hâves, déguenillées, des théories de mendiants affamés sortent de leurs bouges fétides et assiègent les bateleurs d’estrade. Au milieu du luxe de l’aristocratie anglaise, les haillons de ces quartiers de Londres sont d’une misère infinie, car cette population porte en elle d’incroyables et affreuses maladies.
Bien des années auparavant, le maçon Ben Jonson, puissant et génial, avait «puisé » à ces passions violentes, mélangées et brutales, les sujets les plus trapus de ses rudes pièces de théâtre. Dans le même et extraordinaire folklore, Shakespeare avait taillé ses drames; là aussi Milton, aveugle et misérable, avait composé presque tous les vers de son Paradis perdu, et c’est encore dans ce singulier milieu, dans ces ruelles tortueuses et trépidantes, au milieu de cette population attendrissante et tarée, qu’Hogarth, crayon en main, allait écrire son œuvre.
Pour bien comprendre la forte personnalité d’Hogarth, il n’est pas inutile de se dire qu’étant Anglais il appartient étroitement à sa race, qu’il en est l’illustration intelligente, curieuse et que, dans son œuvre, les solides qualités ou les quelques travers de ce peuple aventureux et moraliste vont apparaître tour à tour.
La famille des Hogard ou Hogarth, comme on disait encore, était originaire de Kirby Thore près de Shap Abbey, au comté de Westmoreland. Le père de l’artiste, Richard Hogarth, cultivait avec ses frères dans la vallée de Bampton des terres familiales, mais, bientôt torturé par le démon littéraire, il abandonne la gestion de son patrimoine et nous le voyons arriver à Londres. La grande ville ne paraît pas lui avoir réservé bon accueil. Après avoir été prote d’imprimerie pendant un certain temps, il s’essaya à quelques écrits que les libraires refusèrent. Si nous nous en rapportons à Peter Cunnigham, il aurait même été directeur d’une «maison d’enseignement » dans Ship Court Old Bailey, à côté de Newga e Street.
Aussi c’est à Londres, le 10 novembre 1697, que naquit William Hogarth, dans la paroisse de Saint-Barthélemy-le-Grand. Peu de temps après, deux filles, Mary et Ann, de quelques années plus jeunes qu’Hogarth, venaient grossir la famille et la gêne de Richard Hogarth.
Les seuls détails que nous possédions sur la prime jeunesse de l’artiste nous le montrent au milieu d’une famille besogneuse et sans cesse traquée par les créanciers. Les travaux littéraires du père de William n’apportaient au foyer que bien peu d’argent et son séjour à l’école fut, on le pense bien, de courte durée. De son propre aveu, il eut, très jeune, le sens de l’observation et ses cahiers furent plus vite remplis de dessins que de devoirs.
M. Edward Hutton, dans son étude sur Hogarth, cite d’ailleurs cette lettre où nous apparaît le caractère de l’artiste:
«Mon père, avec sa plume, ne pouvait que me donner les moyens de gagner ma vie par moi-même. Comme j’avais naturellement le coup d’œil juste, un vif penchant pour le dessin, j’éprouvais tout petit un plaisir extrême à toutes sortes de spectacles; le talent d’imitation commun à tous les enfants était chez moi remarquable. Tout jeune encore, l’accès de l’atelier d’un peintre voisin détourna mon attention des jeux et à toutes les occasions imaginables je m’occupais de dessin. Je fis la connaissance d’un camarade du même acabit et appris bientôt à dessiner très correctement les lettres de l’alphabet. Mes devoirs à l’école se faisaient remarquer bien plus par les ornements qui les enjolivaient que par leur mérite intrinsèque. Pour ce qui concernait leur bonne exécution, je m’aperçus bientôt que certaines têtes de buse à bonne mémoire me dépassaient sans peine; quant à la partie artistique, j’étais tout particulièrement distingué.»
Si j’ai cité cette lettre, en soulignant certains passages, ce n’est pas tant pour son mérite particulier que pour montrer chez l’artiste cet esprit orgueilleux, critique et insupportable qui, déjà, marquait la personnalité naissante d’Hogarth.
Est-ce sur le vu de ces premiers essais qu’un peintre voisin, dont le nom manque, l’accueillit dans son entourage? Les premiers renseignements précis que nous possédons nous le montrent apprenti graveur chez un certain Ellis Gamble, qui tenait boutique à l’enseigne de l’Ange-d’Or dans Leicester Fields. Pendant plusieurs années, il va y graver des armoiries et des attributs commerciaux. Le soir venu, et chaque fois qu’il le peut, il va dessiner d’après les maîtres ou faire des croquis sur nature. Déjà l’observation de la rue l’attire et, quand son travail le lui permet, il descend se mêler à cet extraordinaire élan de la foule qui se meut devant lui. Mais que de fois sa contemplation fut écourtée! car Hogarth, à cette époque, était seul à assurer la subsistance de sa mère, de ses deux sœurs, son père étant mort au début de 1718, et le travail mercenaire l’attendait au logis.
C’est de cette période que date la première œuvre que nous ayons d’Hogarth, sa propre carte commerciale ornée de petits amours et portant:
«W. HOGARTH, engraver, appril 1720.»
Nichols, dans ses Anecdotes, nous apprend qu’à quelques années de là il fait quelques frontispices pour les Voyages d’Aubry de la Motraye (1723) et qu’il grave sept planches pour les Nouvelles Métamorphoses. C’est seulement en 1724 qu’il donne la première planche de son cru, qu’il intitule Masquarades and operas.
La publication de cette gravure attira sur lui l’attention de James Thornhill, qui dirigeait à Covent Garden une école de peinture où le jeune homme entra comme élève, à vrai dire fort irrégulier. Il commença en 1725 son illustration pour l’Hudibras de Butler. Cette satire, dirigée contre les Presbytériens et les Indépendants au temps de Cromwell, parut en réimpression en 1726. C’est un ouvrage dans le genre de notre Satire Ménippée. Les allusions triviales et l’esprit de parti l’avaient rendu très populaire, mais, les passions se calmant, l’oubli et l’obscurité allaient l’anéantir. Hogarth, avec ses gravures brutales et assez libres, lui redonna, pour peu de temps il est vrai, un nouvel éclat. Parmi ces planches, certaines sont médiocres, et l’on prétendit qu’elles étaient de mauvaises copies de travaux antérieurs; quoi qu’il en soit, on sent déjà à maints détails l’épanouissement de la personnalité de l’artiste qui guette l’instant de se montrer.
En cette année 1727, un tapissier avait commandé au jeune artiste, pour trente guinées, une peinture; mais, hélas! il apprit entre temps que la renommée d’Hogarth s’établissait comme graveur et non comme peintre; aussi refusa-t-il de prendre livraison de la toile.
Tels sont les débuts de William en peinture. Si j’ai cité ce fait sans importance, c’est qu’il devait marquer néanmoins la vie d’Hogarth. Son tempérament peu commode réagissant, il intenta au tapissier un procès qu’il gagna. L’artiste y prit peut-être le goût de cette chicane et des procès, qu’il va conserver toute sa vie. De plus, il résolut de montrer à tous qu’il était peintre, et c’est de cette époque que datent ses premières toiles.
Il ne fréquentait pas assidûment l’école de John Thornhill, mais entretenait des relations d’amitié avec le fils de Sir John et avec la sœur de celui-ci, la jeune Jane, à peine âgée de dix-neuf ans, qu’il trouvait charmante.
Hogarth était un parti peu brillant pour la fille d’un peintre-sergent du roi, aussi Thornhill refusa-t-il son consentement à leur union. Hogarth ne s’en émut pas. Il n’était pas d’un caractère à se plier et il enleva tout simplement Jane Thornhill, qu’il épousa clandestinement, le 25 mars 1730, dans l’église de Old Paddington.
Voici Hogarth marié un peu brusquement, mais il fallait vivre. Son beau-père ne voulant plus entendre parler de lui, force lui fut de chercher dans le «portrait» l’argent nécessaire aux frais d’un logis. Il paraît qu’il n’y réussit pas si mal, puisque nous le trouvons installé dans ces Leicester Fields, où vivaient, retirés en de rébarbatives et opulentes demeures, les traitants d’ébène et les riches armateurs. C’est de ce quartier aristocratique et de cette époque que datent certains de ces portraits qui allaient le rendre immortel.
On pourrait croire qu’Hogarth, tiré d’affaire, gagnant largement sa vie, allait continuer à peindre des portraits de lords ou de bourgeois, mais la vie était là qui l’attirait; à sa portée la société anglaise étalait ses appétits et un invincible désir l’étreignait.
En 1732, il achève cette série de la Vie d’une Courtisane dont le retentissement énorme le rendit célèbre d’un seul coup. En 1733, on tira du thème de ses peintures une pièce de théâtre et, sur les indications d’Hogarth, on monta un ballet qui fut joué sur la scène de Drury Lane. Peut-être est-ce pendant ces représentations que l’artiste, qui cherchait volontiers l’impossible, conçut cette idée extraordinaire de peindre les sons!
Le succès lui ramena les bonnes grâces de son beau-père, pour peu de temps cependant, puisque Thornhill mourait au début de 1734.
L’année précédente, Hogarth avait publié les Buveurs de punch, plus connus sous le titre de la Réunion moderne à minuit. Il y décrivait et condamnait l’abrutissement d’une certaine société anglaise. Peu après, dans l’esprit et la manière de sa première série, il donnait la Vie du libertin, suite de huit tableaux dont on vendait les gravures pour deux livres et deux shillings. Il eut cette fois encore un franc succès en dépit d’une réédition de moyens.
Avec les années 1733 et 1734, nous allons voir Hogarth qui, venant d’hériter du matériel académique de son beau-père, se dispose à fonder une Académie. Il y réussit et l’installe à Saint-Martin’s Lane. L’artiste nous en a laissé un tableau qui retrace l’application et la froideur d’une séance de modèle vivant. Dans une salle basse, enfumée, sous l’éclairage d’une lampe centrale qui projette sa clarté sur un homme nu, des jeunes gens, un carton sur les genoux, dessinent attentivement. Les coins sont sombres et ne permettent pas de voir ce qui s’y passe. Il y a dans cette peinture un certain côté inquiétant et toutes les figures appliquées ou grimaçantes qui se serrent contre cet hémicycle font penser à ce que devaient être, en certaines caves ou celliers du quartier Saint-Gilles, les réunions clandestines du parti des Whigs ou des Tories.
Hogarth auprès de ses disciples dut trouver cette joie qu’il avait toujours quand l’occasion lui était donnée d’expliquer les bizarres théories sur l’art, qu’il allait codifier plus tard dans l’Analyse de la beauté.
Cette Académie eut-elle une influence sur son art? C’est peu probable et il ne semble pas y avoir gagné autre chose qu’un mesquin désir de faire de la «peinture d’histoire». Il emploie les années 1735 et 1736 à des travaux d’un intérêt discutable dont nous parlons par ailleurs. C’est à cette époque qu’il grave néanmoins la superbe planche des Fidèles endormis, celle de la Toilette des comédiennes dans une grange et la Détresse du poète, autant d’œuvres solides, minutieuses et parfaitement composées. Tout de suite après, il peignait le magnifique portrait du Capitaine Coram, qui date de 1739, et, avec 1745, une nouvelle série satirique, très importante dans la production de l’artiste, allait voir le jour: c’est le fameux Mariage à la mode, divulgué par la reproduction et regardé par beaucoup comme l’œuvre capitale du peintre. Cette suite de six tableaux, qui retracent les malheurs conjugaux d’une déplorable union, est une sorte de roman de mœurs, comme Une contre-partie de notre Bourgeois-gentilhomme, et c’est à ce titre qu’elle passionne le public. A côté de certains détails légèrement grivois, il y avait assez de sombres et romantiques péripéties pour satisfaire la morale la plus exigeante et c’est ce qui en explique le succès.
Hogarth songe alors à faire un portrait de lui-même. L’artiste, à cette époque, a une quarantaine d’années. Son visage glabre est empâté et haut en couleur. C’est le type marqué de l’Anglo-Saxon. Le regard bleu gris est ironique et un peu lourd. La bouche, d’un dessin précis, apparaît sèche et amère. Un air d’assurance et de suffisance éclaire tous ses traits. Cédant à un certain romantisme burlesque, Hogarth y est vêtu d’une sorte de bonnet en étoffe rouge du même ton que son vêtement, sur lequel tranche le velours noir d’un gilet. Comme l’artiste avait des prétentions littéraires, il n’a pas manqué d’appuyer le portrait sur des volumes reliés, au dos desquels on lit les noms de Shakespeare et de Milton. Son fidèle chien Tromp, symbole de la «vieille Angleterre», veille sur la renommée de son maître. Il est impossible de n’être pas frappé par une sorte de parenté qui unit Hogarth à son chien: l’homme a, physiquement, presque le même regard que l’animal et moralement le même désir de mordre. Au bas du tableau, dans le coin de gauche, la palette de l’artiste avec cette fameuse ligne en forme d’S qui allait intriguer ses contemporains et soulever tant de discussions âpres et passionnées. L’année suivante, il entreprend les portraits de David Garrick, de Simon et celui de Lord Lovat. Sans désemparer, il commence Travail et Paresse, longue suite morale, un peu fastidieuse parfois, mais qui contient de remarquables compositions.
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