Kitabı oku: «Le piège aux maris»

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Marie Rattazzi

Le piège aux maris


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066326265

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

LA PENSÉE

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI


I

Table des matières

Entre Domfront et Comlie.

Une plaine, des champs cultivés que traverse une grande route. A l’horizon, des collines basses, une futaie, les toits d’un village, sur la route, une maison isolée. Les maisons, comme les rues et les hommes, ont une physionomie: les unes ont l’air calme, d’autres, l’air affairé. Par cette porte, doit passer un célibataire; de cette fenêtre, il ne peut sortir que des voix d’enfants. — Ne voudriez-vous pas aimer sous ce toit, pleurer sous cet autre? —Gomme on doit être heureux derrière cette cloison; mais que l’on doit souffrir à l’ombre de ce mur!...

Celle-là ressemblait aux maisons dont les journaux illustrés donnent le Fac simile, lors des grands procès en cour d’assises, avec ces mots écrits au-dessous: Maison du crime! Elle était sinistre: sa porte, garnie de clous à têtes rouillées, semblait ne devoir s’ouvrir que devant une sommation. La poussière du chemin s’était attachée invinciblement aux carreaux de ses étroites fenêtres. Le tout, noirci et délabré, n’avait qu’une longue cheminée dont nulle fumée ne s’échappait.

La fumée implique le feu qui pétille, — le repas qu’on apprête, — la ménagère qui va et vient, son tablier retroussé sur le côté, — des enfants qui crient, — des casseroles qui chantent: — mille choses joyeuses dont cette maison paraissait dépourvue.

Flanqué contre elle, un toit à porcs, à demi caché par une touffe de sureaux; de maigres poules errant dans la cour; un chien étique dans une niche vermoulue; un jardin rempli de mauvaises herbes et des arbres mal taillés entre-croisant leurs branches folles et, partout alentour, la plaine nue, le jour qui tombe.

Tout à coup, — pareil à un foyer dont la flamme, avant de disparaître, remplit l’appartement d’un jet de clarté, — le soleil couchant illumine le paysage. Et, — pareils à un vieillard qui semble rajeunir, lorsqu’un éclair de mémoire ou d’intelligence traverse son cerveau, — la plaine et la maison retrouvèrent un peu de charme et de vie sous le soleil. La lumière occidentale fit étinceler l’herbe mouillée; l’eau des fossés qui bordaient la route brilla comme un miroir d’acier; les vitres des croisées répercutèrent mille rayons. Les fleurs des arbres prirent des teintes d’or, et la flamme rouge de l’astre fit une sorte d’auréole aux branches des pommiers.

Mais cette splendeur ne dura qu’un instant; le soleil disparut derrière les lignes grisâtres des collines et des nuages entassés à l’horizon. La lumière s’effaça entièrement, l’eau redevint boueuse, l’herbe noire et la tristesse s’étendit de nouveau sur le paysage. — Une lumière parut derrière les vitres de la maison.

Le vent du soir se leva, les feuillées craquèrent au bruit de sa musique lugubre. La bise fit fléchir les trémois dans les champs obscurcis; le vent augmenta, il se prit à rugir, à faire crier le chaume, claquer les volets, à disperser des branchages et des feuilles. C’était principalement sur la route unie qu’il sévissait avec toute sa fureur. Nul obstacle devant lui: ni laboureur avec sa charrue, ni roulier avec sa charrette, ni cavaliers, ni piétons, — personne! La nuit avait fait cette route déserte plus déserte encore.

Et voilà que dans sa course furibonde, le tourbillon le plus fort s’arrêta, par une brusque saccade, au moment où il rencontra la maison isolée. Le choc fut violent: un des volets se détacha et fit un tel fracas en tombant qu’on crut qu’il entraînait la muraille dans sa chute. L’intérieur de la maison devint visible. Deux grands lits avec des rideaux de serge bleue rayée de gris, quelques escabeaux et un banc de bois, un vieux fauteuil couvert d’une tapisserie usée, une armoire, des ustensiles de ménage: tels étaient les objets qui eussent frappé le regard d’un voyageur attardé, à moins que ce regard n’eut préféré suivre les contextures inextricables des toiles d’araignées s’enchevêtrant aux solives du plafond. Dans la cheminée, pas de feu; sur la table, rien qui fit pressentir le repas, dont l’heure était cependant sonnée. Dans un des lits, — sous un drap qui semblait recouvrir un cadavre, tant il était rigide et tendu, — une femme, dont les lèvres blanches laissaient à peine passer le râle de l’agonie. — Sur un escabeau, tout auprès, un homme assis, la tête dans une main, l’autre main posée sur le lit, — dans une attitude immobile.

Cet homme pouvait avoir soixante ans. Il était de taille moyenne avec de larges et hautes épaules dans lesquelles rentrait le cou. Des cheveux gris très-épais, emboîtaient son front qu’ils paraissaient rétrécir. Sa bouche aux coins dûrement arrêtés, semblait n’avoir jamais dû s’ouvrir qu’avec peine pour articuler un son. Son œil clair, abrité par d’énormes sourcils, exprimait en ce moment un désespoir farouche.

La femme qui était dans le lit et qui allait mourir, était-elle l’objet de ce désespoir? —Oui, sans aucun doute, car c’était sur elle que se fixait obstinément le regard de l’homme.

Ce n’était pourtant pas sa femme; il était vêtu comme le sont les riches fermiers, ou les petits bourgeois qui habitent la campagne. Il portait une veste de chasse et un pantalon en bon gros drap, tandis que les vêtements de la moribonde, jetés sur le pied du lit, étaient faits d’une toile grossière et tels que ceux des plus pauvres servantes. En outre, les mains calleuses de cette femme dénotaient le travail de la terre, et l’empreinte de sa face, — cette empreinte où se révêle le caractère de ceux qui vont cesser d’être, — dévoilait l’humilité ; l’humilité basse, cupide, hypocrite, de la paysanne pliée à la domesticité. C’était bien là le type de la servante-maîtresse! Elle n’avait guères plus de quarante ans; mais à la campagne, les femmes sont vieilles à cet âge-là. Le front de celle-ci avait des rides, et la pâleur de la maladie n’avait pas enlevé les teintes terreuses que le hâle lui avait mises aux joues. L’avarice était inscrite sur ses lèvres minces, la ruse sur ses pommettes que la peau tendue faisait saillir davantage; le menton carré par le bout, gros et proéminent, impliquait la violence. Rien n’était sympathique en elle, malgré la souffrance qui la clouait sur le lit. Et cependant, dans le regard, dans la pose de l’homme, il y avait plus que de la simple pitié ; il y avait une désolation profonde, une de ces douleurs réfléchies sur lesquelles le temps semble devoir être sans pouvoir. A défaut des lèvres fermées, ce regard disait la pensée du vieillard et cette pensée devait être celle-ci: — En la perdant, je perds tout!

Était-ce donc qu’il n’eût ni épouse, ni enfant, ni parent, ni ami? Qu’il se trouvât isolé sur la terre et que, obéissant malgré lui à la loi humaine qui fait qu’on ne peut vivre seul, il tint beaucoup à ce compagnon, l’unique et le dernier, — à cette servante qui ne l’avait pas abandonné, comme les autres, et qui seule était restée dans celte maison d’où chacun s’écartait?

Etait-ce encore qu’il eût aimé cette femme autrefois, et qu’au moment de se séparer d’elle à jamais, le souvenir du temps où il l’avait aimée lui revînt à l’esprit?

Était-ce enfin une complicité qui les liait tous deux? Quelque secret partagé ? quelque crime commis en commun? un remords pareil?

Nul n’eût pu le dire, si ce n’est ces deux êtres, à l’un desquels la mort ravissait la parole que la douleur clouait dans le gosier de l’autre. — Ils demeuraient ainsi tous deux, —elle râlant, lui immobile, — lorsque le vent qui s’était un instant ralenti, se mit à souffler et à mugir de nouveau.

En passant sous la porte, il faisait vaciller la petite lampe, de celles que dans les campagnes on nomme cruciaux. A cette lumière douteuse, des ombres dansaient le long des murs. L’homme se leva, prit la lampe et la posa plus près du lit, pour la mettre à l’abri de la tempête. Au même moment, le chien se mit à hurler. La malade fit un mouvement. Le vieillard entr’ouvrit la porte et siffla le chien; — mais l’animal ne vint pas et son maître l’entendit qui fuyait dans la campagne en continuant à hurler. — Il referma la porte. La lampe était éteinte, il chercha du feu pour la rallumer. Comme il allait à tâtons dans le désordre de la chambre, un râle plus fort et plus prolongé que les autres parvint jusqu’à lui. Il s’arrêta court, n’osant frotter l’allumette qu’il venait de prendre et, sans haleine, il écouta. — Plus rien! Il voulut aller au lit; ses genoux fléchirent et il s’affaissa sur la terre battue qui formait le plancher. Là, plein de terreur, accroupi, brisé, la face vers le sol, il attendit, écoutant toujours, mais n’entendant plus rien, si ce n’est l’orage dont la fureur semblait sans cesse s’accroître, dans cette nuit de colère et de désolation.

Enfin le vent cessa de souffler. Le soleil revint plus pâle qu’il n’était parti. Tout s’éveilla; les fleurs, les oiseaux et les insectes. La fumée des foyers lointains se mêla aux vapeurs matinales. La campagne reprit un peu d’animation et la route se couvrit de gens qui se rendaient à leurs travaux.

L’homme, alors, s’approcha du lit d’un pas lourd. Il contempla un instant la morte, lui ferma les yeux et arrangea le drap autour d’elle. — Puis il prit son chapeau, son bâton, et sortit en fermant soigneusement la porte.

Hier encore, c’était un homme robuste, à la démarche égale, à la main ferme, à la voix rude et forte. Ce matin, c’est un vieillard, cassé, chancelant, dont le geste hésite et qui ne saurait que répondre si un étranger lui demandait son chemin: à le contempler, cet étranger se sentirait pris d’une pitié profonde. Pourquoi donc les gens que rencontre le vieillard, et qui sont tous du pays, semblent-ils, au contraire, éprouver pour lui du mépris ou de la haine?

Eh quoi, pas un bonjour amical, pas une main tendue! Rien qui témoigne du respect qu’on a d’ordinaire pour la vieillesse, ou de la pitié qu’inspire le malheur?

Non! — Tous s’écartent lorsqu’il passe.

Et lui, il va, comme s’il était habitué à voir tout le monde s’écarter ainsi devant lui.

II

Table des matières

Les Forgerons.

La rue Lamartine fait partie du très-petit nombre des rues de Paris que le grand courant de démolition et de reconstruction caractéristique du second Empire n’a pas complétement bouleversées. Elle n’est pas tout à fait droite, ses maisons ne sont pas tout à fait uniformes: elle a encore une physionomie. Ici, large et claire, plus loin, étroite et sombre, — elle a des maisons superbes et des masures à demi-construites en bois, des corniches sculptées avec art, et des toits de vieilles ardoises brisées ou noircies. Des piétons, appartenant pour la plupart aux classes ouvrières, suivent ses trottoirs; des omnibus, des voitures de roulage, quelques fiacres à numéros jaunes, font sonner leur ferraille et trembler les vitres de ses croisées.

Il passe beaucoup de monde dans cette rue, qui joint, entre elles, les rues Cadet, Rochechouart, Montholon, — et les rues du Faubourg-Montmartre, des Martyrs, de Notre-Dame-de-Lorette et de Saint-Lazare; mais on ne s’y arrête pas. Là, en effet, ni riches magasins, ni devantures curieuses.! — De pauvres industries: des coiffeurs, un bazar, quelques hôtels meublés, — une population d’artistes, de filles perdues, de petits bourgeois, de petits marchands...

La maison qui porte le n°... est une des plus mal construites, des plus délabrées et du plus triste accès. Un seul magasin occupe son rez-de-chaussée. C’est une boutique d’épicier, au-dessus de laquelle se lit ce seul mot: «Bouton,» (sans doute le nom du marchand), peint en lettres jaunes sur un fond brun. A gauche de la boutique, est une allée mal pavée, boueuse, dans laquelle, entre l’arrière-boutique de l’épicier et la loge du concierge située sur la cour, s’ouvre un escalier de bois, dont les marches frottées une fois par an, le jour de la saint Sylvestre, sont, dès le 2 janvier, maculées et presque impraticables. Les gens qui montent et descendent cet escalier, ne sont pas nés sur les marches d’un trône; mais ce sont de bonnes gens qui tous exercent un honnête métier.

Ils habitent depuis longtemps cette maison, et jamais ils n’ont eu à déplacer un meuble pour cause de réparation.

Le propriétaire est un vieux rentier qui ne veut ni dépenser ses revenus, ni les accroître. Il a acheté cette maison telle qu’elle est et, telle qu’elle est, il la laissera à ses héritiers. Mais il ne songe pas plus à tirer parti du terrain qu’elle occupe, qu’à la démolir ou à l’exhausser d’un étage. Il ne vient jamais la visiter et s’en rapporte aveuglément à madame Sainte-Hélène, la femme du concierge, du soin de recevoir les loyers.

C’est madame Sainte-Hélène qui gouverne le n°... de la rue Lamartine: gouvernement absolu, tempéré par la grâce particulière aux reines. Son palais est situé, — on l’a vu,— entre l’escalier et la cour. La grande entrée est par l’allée. Un vasistas vitré donne sur l’escalier, une belle et large fenêtre, sur la cour. L’appartement du premier étage est libre en ce moment, par suite de décès; — il faut qu’on meure pour s’en aller de cette maison-là ! — Le second est occupé par deux frères: Cadet Loir et Didi Loir. Tous deux sont tailleurs, tailleurs en vieux, tailleurs pour les pauvres. Cadet Loir, grand gaillard taillé en compas et fort comme un taureau, est l’esclave de Didi Loir, petit bossu à jambes de cigales. Garçons tous deux, ils emploient à l’année une femme de ménage, qui coud au besoin et les a vus souvent en déshabillé, — du moins à ce que dit madame Sainte-Hélène, en riant bien entendu.

Au troisième, c’est l’atelier de lingerie de madame Bricard.

Madame Bricard, veuve asthmatique, esprit fort, est indulgente pour les faiblesses de ses ouvrières, et ne les renvoie que lorsqu’elles sont parvenues à un état avancé de grossesse. Elle lit des romans-feuilletons, parle de son bon cœur, récite volontiers la liste des personnes qu’elle a obligées et qui se sont montrées ingrates. Elle adore les digressions dans le discours, et se vante de n’avoir jamais manqué une des deux premières représentations de tous les drames qui se sont joués, depuis dix ans, sur les théâtres de la Porte-Saint-Martin, de l’Ambigu, du Cirque et de la Gaîté. Le quatrième étage est loué à une pauvre femme, riche autrefois, tombée dans la misère, et qui est venue, comme c’est l’usage, de la province où tout se sait, à Paris où tout se cache. Son mari était banquier. Il a fait des spéculations sur les biens, s’est ruiné, déshonoré et finalement tué.

Madame Houdot, travaille ainsi que sa fille Mathilde. Ces dames font elles-mêmes leur ménage et elles sous-louent une chambre garnie dont le revenu paie à peu près leur loyer.

Le cinquième étage se subdivise en quatre logements, composés chacun d’une pièce. Deux ouvriers forgerons et un clerc d’huissier, occupent les trois premiers, les plus vastes et les plus confortables. La dernière pièce qui est toute petite, a pour locataires deux ouvrières de madame Bricard, mesdemoiselles Belotte et Fanchon. Comme Belotte ne rentre presque jamais la nuit, Fanchon peut trouver le lit trop grand; mais Belotte découche, prétend-elle, parce qu’il est trop étroit. Mystère!

Les Sainte-Hélène ont disposé du sixième étage. Ils ont là une chambre pour leur fils cadet, Georges-Napoléon. Ce jeune homme, après avoir obtenu plusieurs prix au grand concours, envoie des articles de genre à un petit journal, et se prépare à être ministre dès qu’il aura l’âge requis. C’est, du reste, un charmant garçon, plein d’avenir, qui ne demande qu’à bien faire. Il peut beaucoup, il le sait et est bien décidé à lutter énergiquement contre tous les obstacles. Le ménage de Georges-Napoléon est le mieux tenu de cette maison qui ne rapporte à son propriétaire que quatre mille francs par an. Or, par le temps qui court, il est permis de négliger un peu sa maison, quand on n’en extrait pas un meilleur revenu!

Il est vrai que celle-ci a une succursale sur la cour.

C’est un petit bâtiment élevé d’un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée. En bas, une forge, — au premier, l’appartement du forgeron et de sa famille. — Ici tout respire l’aisance et le bien-être.

A travers les vitres de l’étage supérieur, on aperçoit des rideaux de neige. Quelques pots de fleurs garnissent le rebord des croisées. La cour est pavée et propre. Le long des murs, il y a des plates-bandes où poussent des vignes vierges et des fraisiers. Dans un coin, un grand lilas abrite une pompe, et une nuée de moineaux frarcs piaille sur les barres de fer empilées. — Qu’un rayon de soleil joue sur tout cela, et tout cela vous paraîtra charmant: la maisonnette blanche aura l’air de rire et de chanter à la face de la grande vilaine maison noire qui se dresse, entre elle et la rue, comme un fantôme.

Mais, en ce moment, le soleil est couché, et c’est par un sombre crépuscule que la forge s’épanouit dans toute sa gloire. Les soufflets vigoureux mugissent en envoyant leur han! han! au feu qui mugit à son tour et fait voltiger de brillantes étincelles. L’écho sonore du marteau retentit sur l’enclume, et le fer embrâsé sème au hasard ses rubis étincelants.

Deux compagnons sont debout auprès de l’enclume. Le premier, celui qui tient le fer, est un tout jeune homme, mince, vêtu d’un pantalon de toile grise et d’une chemise à mille raies bleues. L’intelligence rayonne sur sa figure; de légères moustaches noires, crânement relevées, laissent voir une bouche garnie de dents très-blanches; — ses yeux brillent comme deux gouttes de café et ses cheveux courts, relevés sur le front, en font ressortir l’ampleur.

Le second est un colosse, aux cheveux d’un blond fade, aux énormes favoris roux, au teint coloré. Son costume de travail n’est pas d’une simplicité aussi sévère que celui de son camarade. Il porte un pantalon de velours vert-bouteille, un gilet à bandes rouges et bleues, une chemise à pois jaunes et bruns. De solides boucles d’or, en forme d’ancres, pendent à ses oreilles et l’on voit reluire, à sa main droite, une bague chevalière en argent massif qu’un enfant aurait peine à soulever. Et cependant, tel sera toujours le triomphe de la nature sur l’art, il est moins beau que l’autre qui est moins bien mis que lui!

Deux autres ouvriers travaillent devant la cloison vitrée qui donne sur la cour. Dans un coin, une masse noire s’agite en sifflant.

— Pierre! dit tout à coup le colosse à son camarade, en tenant suspendu en l’air son énorme marteau, nous sommes aujourd’hui samedi.

— Eh bien! oui, nous sommes aujourd’hui samedi. Après?

— Après! C’est demain dimanche.

— Sans doute.

— Et après?

— Après! C’est lundi.

— Et qu’est-ce qu’on fait lundi?

Le jeune homme baissa la tête sans répondre.

— Tiens ferme! Il faut que je tape! Ça me fait du bien de taper quand je suis en colère. Et vlan! vlan! aie donc! Ah! c’est lundi que tu pars! Diable de fer! Là ! encore! bon! me voilà un peu soulagé ! — Causons maintenant.

Et le forgeron, rouge, en sueur, laissa tomber son marteau:

— Qui est-ce qui dîne avec moi demain?

— Pas moi.

— Comment! pas toi. Je voudrais bien voir ça, par exemple! La veille d’un départ!

— Justement, la veille de mon départ, je dînerai avec mon père et avec mes sœurs. Il est vrai que tu y seras aussi: — tu es invité !

— A la bonne heure! On rira... c’est à dire non, on... Enfin, on sera tous ensemble... Et qu’est-ce qu’ils disent là-bas?

— Rien. — Mon père lève toujours le coude de temps en temps. Mes sœurs travaillent: la Bise gagne maintenant trente sous par jour...

— Voyez-vous ça, cette Bise! Mais c’est très-bien... trente sous!... Et... et l’autre?

— Titi.

— Oui, mam’selle Titi?

— Oh! celle-là ! sa journée ne pèse pas lourd. Elle est délicate, elle a besoin de soins. Peut-être aussi aime-t-elle un peu trop à lire? Enfin, mon pauvre Fanfan, elle aurait dû naître demoiselle, quoi!

— Tu crois? c’est qu’aussi elle est si gentille! Quand on vous regarde ses petits doigts blancs! Est-ce que c’est fait pour coudre, ces doigts-là... C’est fait pour loucher du piano... voilà !

— Dans notre position, Fanfan, il faut que les doigts servent à autre chose. Je suis inquiet de partir, mon vieux. Tout ce monde-là avait encore besoin de moi. — Tu veilleras sur eux, pas vrai?

— Es-tu bête!

— Tu m’écriras souvent... c’est-à-dire, tu me feras écrire, puisque...

— Je n’en rougis pas! C’est vrai, je ne sais rien; mais l’écrivain de la place Cadet est de mes amis, en deux temps je suis chez lui, — et dès qu’il y aura du nouveau, sois tranquille...

— Tu me parleras aussi...

Pierre désigna des yeux le plafond, c’est-à-dire l’étage supérieur.

Fanfan suivit ce regard.

— Compris! dit-il. Tu l’aimes! Je connais ça.

— Chut! dit Pierre. Si l’on t’entendait.

— Eh bien! où serait le mal? C’est pas elle qui s’en fâcherait, va! M’est avis, au contraire, qu’elle en serait contente. Le père aussi serait content. C’est un vrai, le vieux Michel, quoique...

Fanfan s’arrêta court.

— Quoique? demanda l’autre, achève! Fanfan saisit son marteau.

— Rien! dit-il. — Tiens ferme! il faut que je tape!...

— Fanfan, tu t’expliqueras.....

— Non!

— Si! — Je le veux.

— Au fait, pourquoi pas...? Or donc, il y a huit jours, nous étions là, tous les deux, le patron et moi, à nous regarder dans le blanc des yeux, comme des chiens de faïence... Voilà que tout à coup: — Fanfan! qu’il me dit, ce pauvre Pierre va donc nous quitter? —Moi, voilà que je lui dis comme cela: — Il nous quittera ou il ne nous quittera pas, c’est-à-dire qu’il nous quittera si cela vous fait plaisir, et qu’il ne nous quittera pas si vous ne voulez pas, patron, — que je lui dis! — Comment ça? — Dame, si Pierre avait de quoi, il achèterait peut-être un remplaçant? Je ne sais pas, moi,, mais ça me fait cet effet tout de même, que je lui dis. — Tu crois? qu’il dit, dit-il. Là-dessus, il ne dit plus rien; c’est-à-dire, si! Un moment après, il dit:_ — J’en parlerai à la bourgeoise...

— Eh bien?

— Eh bien! La bourgeoise... C’est pas une vraie, quoi? Tiens ferme!

Et le colosse fit jaillir des gerbes de feu sous ses coups redoublés.

La porte de l’atelier s’ouvrit pour donner passage à une grande, svelte, et blonde jeune fille vêtue de blanc, qui s’avança délibéramment à travers les pièces de ferraille, et vint tendre les mains aux deux compagnons.

— Mademoiselle Antoinette! s’écria Fanfan d’une voix joyeuse.

— Vous, mademoiselle! fit Pierre avec un regard reconnaissant.

— Mon père n’est pas ici? demanda-t-elle.

— Non, mademoiselle! répondit tristement le jeune homme.

Eh quoi! — ajoutait aux paroles le ton dont elles étaient dites, — eh quoi! ce n’est donc pas pour moi que vous êtes venue!

— Alors, je vais l’attendre!

Mon père n’était qu’un prétexte, disait le son de la voix.

Pierre joignit les mains; il voulut dire quelque chose, mais il ne trouva rien; elle, non plus, et ils restèrent là tous les deux à se regarder. Puis, après le bonheur de se voir, vint la pensée que dans deux jours ils ne se verraient plus et leurs yeux se remplirent de larmes.

— Tiens ferme! cria Fanfan qui sanglottait.

Pierre eut un faible sourire; Antoinette sentit qu’il fallait avoir du courage: elle fit quelques pas:

— Quoniam! dit-elle; où est donc Quoniam?

— Ici, mam’zelle, pour vous servir!

Et la masse noire sortit de son coin. Un observateur, doué de pénétration, pouvait seul deviner dans cette masse un apprenti de treize à quatorze ans; par exemple, on eût pu mettre l’observateur au défi de faire le portrait de ce gamin, car, outre qu’une forêt de cheveux en désordre couvrait sa figure, Quoniam se peignait avec ses doigts. Or ses malheureux doigts étaient toujours noirs, et il en résultait que ses joues, son front, son menton et son nez confondus, n’étaient plus qu’une plaque de cheminée, sur laquelle deux petits yeux gris brillaient comme des charbons ardents.

— Quoniam! dit Antoinette, regardez cette belle pièce de dix sous. Elle est à vous pour passer gaîment votre dimanche. Surtout, Quoniam, ne soyez pas trop mauvais sujet.

— N’ayez pas peur, mam’selle! dit l’enfant.

Il releva les cheveux qui le gênaient, prit la pièce de dix sous, la jeta en l’air, la reçut sur le bout de son nez, la fit retomber dans sa main, la fit passer de sa main à son coude, de son coude la relança dans l’espace, et comme elle avait disparu aux yeux des spectateurs surpris, il la tira de la poche de son gilet et la montra délicatement placée entre l’index et le pouce.

— Bravo! firent les ouvriers.

— Sapré petit mâtin! s’écria Fanfan en jouant avec son énorme marteau. Est-il fort, pour son âge! Est-il fort! est-il fort... Oh! le patron!

— Quand le chat n’y est pas, les rats dansent! dit sentencieusement Michel Baldi, le forgeron, en fermant la porte derrière lui. Toi ici, Antoinette! qu’est-ce que tu y viens faire?

— Je viens te voir. J’ai quelque chose à te demander.

— Alors, embrasse-moi et parle. Accordé d’avance.

— Mon bon père!

Le forgeron tint un instant sa fille dans ses bras et la considéra avec amour.

De fait, elle était bien jolie et il y avait de quoi en être fier!

Quant à Michel Baldi, c’était un homme d’une cinquantaine d’années, de grande taille, très-maigre, le dos voûté, le front chauve. Il était vêtu d’une longue lévite qui lui descendait jusqu’aux talons, d’un large gilet brun, et d’un chapeau de paille. Sa figure, couleur tabac d’Espagne, ridée, flétrie par un travail forcé, était néanmoins bienveillante et douce.

— Qu’est-ce que tu veux? dit-il, à sa fille.

— Je vais te le dire à l’oreille.

Il se pencha vers elle, en souriant aux ouvriers. Au bout d’un instant, il se redressa et regarda sa fille avec inquiétude:

— L’as-tu dit à ta mère? demanda-t-il.

— Non.

— Il faut le lui dire.

— Mais, si elle refusait... Pense donc!

— C’est juste... comment faire?

— Ecoute!...

Il se pencha de nouveau. De nouveau, elle se mit à lui parler avec vivacité :

— Ainsi, c’est convenu, mon père.

— Il le faut bien! — Eh! les enfants!

Assez pour aujourd’hui! continua le forgeron: vous pouvez partir. Quand à vous, dit-il à Pierre et à Fanfan, je vous garde. Vous dînez avec moi: nous boirons à sa santé, dit-il à Fanfan, en désignant Pierre... puisqu’il part, ajouta-t-il avec un soupir.

— Merci, patron! dit le colosse. De tout mon cœur

— Mais... fit Pierre.

— Oh! pas de mais! dit le forgeron. C’est ma fille qui le veut!

— Mademoiselle Antoinette!

— Oui, mes amis; je veux boire à votre santé.

Ils sortent, et voilà que tous les compagnons vont en faire autant. La nuit est tout à fait venue. Les feux de la forge s’éteignent. C’est l’heure où ceux qui, tout le jour, ont porté sur leurs épaules le fardeau du travail, vont manger, boire, fumer, puis s’endormir, demandant à ces simples actes de la vie toute la part du bonheur qui doit leur revenir ici-bas: on n’est pas exigeant quand on est pauvre.

Voyez cependant Quoniam — Il est sorti le dernier de l’atelier et le voilà maintenant peigné, lavé, quasi-propre. Il se tient droit et passe fièrement devant la loge du concierge, sa pièce de dix sous appliquée sur l’œil. Il monte l’escalier. Maintenant, où va-t-il? Ah! il s’arrête... Dieu me pardonne! c’est au troisième, à la porte de madame Bricard, la lingère. Il siffle: est-ce un signal? Non, car personne ne vient. Il attend... il siffle encore; il frappe du pied. Est-ce que ce petit mauvais sujet en voudrait à mademoiselle Belotte, ou à mademoiselle Fanchon?

L’appartement au-dessus de la forge se composait de quatre pièces: une cuisine, deux chambres à coucher et un salon qui servait aussi de salle à manger et que meublaient assez convenablement un canapé, deux fauteuils et six chaises en acajou recouvertes en crin noir. Il y avait un piano pour Antoinette, une pendule en bronze doré surmontée d’une statuette qui avait l’ambition de représenter une jeune fille en chapeau de paille, agenouillée devant une croix, — et des flambeaux à quatre branches et à pieds de sphynx. Aux fenêtres, de jolis rideaux blancs et de plus grands en laine grise bordés de vert. Sur le parquet, frotté avec soin, de petits tapis carrés devant chaque chaise. La nappe enlevée, un grand tapis de laine tricoté par madame Baldi, recouvrait la table.

Seule, en ce moment, la femme du forgeron travaillait, à la lueur d’une lampe posée sur une table à ouvrage. Elle n’était pas de ces femmes qui attirent, à première vue, l’attention. Son front assez ample était à demi caché par des cheveux châtain-clair rangés en bandeaux plats et surmontés d’un bonnet de linge. Le nez un peu long s’élargissait vers le bout. Les lèvres étaient minces. La mâchoire. découpée à angles droits, dissimulait la saillie un peu trop prononcée des pommettes. Au bas des joues, il y avait deux trous qui pouvaient passer pour des fossettes aux yeux des amis de madame Baldi. Cette tête insignifiante, ni laide, ni jolie, — plutôt laide, — avait, à la considérer un peu longtemps, une physionomie attachante et singulière. On y voyait se succéder sans cesse l’expression de deux sentiments opposés: l’humilité et l’orgueil. Ces deux expressions alternaient sans nuances. C’était l’une, ou c’était l’autre. Entre elles, rien. Tantôt, le plus souvent même, la femme du forgeron apparaissait, les paupières baissées, avec un sourire tout de miel qui prêtait à ses lèvres la forme d’un croissant et faisait, des fossettes, de véritables cavernes; sa démarche lente, ses gestes retenus et contraints, la simplicité puritaine de ses vêtements, lui donnaient alors l’air d’une de ces femmes qui fréquentent assiduement les églises. Voilà pour le public. — Mais, lorsqu’elle était seule, une métamorphose complète s’opérait en elle: Les fossettes se refermaient, la bouche redevenait droite, le geste sûr; la voix, tout à l’heure traînante et nasillarde, avait des sons de cuivre. Le front s’éclairait. La paupière relevée et tendue laissait voir une prunelle claire d’où partaient mille feux. Michel Baldi, son mari, seul peut-être au monde, l’avait vue ainsi, mais il n’y entendait pas malice, le bonhomme. Pour Antoinette, c’était une enfant, à laquelle la science des physionomies importait moins qu’une fleur ou qu’un oiseau. Elle eût pu du reste, aller de la surface au fond, du visage au cœur, sans que sa mère cessât jamais d’être pour elle un sujet d’admiration respectueuse qui n’aurait eu d’égale que sa reconnaissance. Ce cœur, en effet, ne battait que pour un être au monde. Chez la forgeronne un sentiment absorbait tous les autres: L’amour de sa fille!

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
201 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066326265
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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