Kitabı oku: «L'homme au bracelet d'or»
Maxime Du Camp
L'homme au bracelet d'or

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066328566
Table des matières
A MON AMI FRÉDERIC FOYARD
L’HOMME AU BRACELET D’OR
I
II
RICHARD PIEDNOËL

A MON AMI FRÉDERIC FOYARD
Table des matières
M. D.
L’HOMME AU BRACELET D’OR
Table des matières
I
Table des matières
En 1848, M. George d’Alfarey avait vingt-sept ans. C’était ce qu’on appelle dans le monde un jeune homme accompli. Une fortune convenable suffisait à ses goûts, et lui permettait de donner à sa vie une élégance sérieuse et sans futilité. D’une nature indépendante et légèrement sauvage, il n’avait choisi aucune carrière; mais, pour satisfaire aux exigences de son esprit curieux, il avait cherché et trouvé dans l’étude des langues un apaisement aux besoins de travail qui le tourmentaient: il avait été l’un des auditeurs les plus assidus de Burnouf, et il était en correspondance familière avec le docteur L..., de Berlin. Ses amis se moquaient un peu de lui et l’avaient surnommé George Pentecôte; il les laissait rire et ne s’en penchait qu’avec plus d’ardeur sur les étranges alphabets que dessinent de leur calam les peuples de l’Asie.
Fils unique, rejeton plus rêvé qu’espéré d’un mariage tardif, il était né d’un père à cheveux blancs pour lequel il professait une tendresse respectueuse qui touchait de près à l’admiration. Le vieillard était demeuré dans le souvenir de son fils comme le type idéal de l’indulgence et de la fermeté. Il y avait en effet dans ses allures quelque chose de froid et de doux que pouvaient expliquer un grand mépris des hommes et l’habitude de la souffrance. C’était un ancien conventionnel rallié au régime impérial; mais quoique le titre de comte et une dotation assez importante fussent venus solliciter son absolu dévouement, il avait su conserver une indépendance d’opinions que rien ne put jamais vaincre. La restauration rejeta violemment M. d’Alfarey dans la vie privée, où le repos qu’il avait espéré lui devint un insupportable ennui; seul et sans famille, il voulut s’en créer une. Malgré les bons conseils de sa raison et de son expérience, il épousa une jeune fille de vingt ans qui avait quelque beauté, peu de fortune et un vif désir de s’entendre appeler madame la comtesse. La réaction était ardente en ce temps-là contre les idées libérales et impériales, qu’un étrange compromis avait confondues dans la même espérance, et M. d’Alfarey sentit, à l’accueil personnel qu’on lui fit lorsqu’il présenta sa femme dans le monde, que l’heure n’était point encore venue de sortir de sa retraite; il s’enferma donc de nouveau, laissant à la jeune mariée une liberté dont elle usa parfois jusqu’à l’indiscrétion. Madame d’Alfarey sortait souvent seule le soir, et lorsqu’elle restait chez elle, un cercle de jeunes gens et de femmes à la mode s’empressait dans son salon. Elle avait bien quelques favoris parmi ceux qui l’entouraient, mais son vieux mari semblait ne rien remarquer; il accueillait tout le monde avec la même politesse froide, où un observateur sagace aurait sans doute découvert une imperceptible nuance de résignation. Il parlait peu, n’écoutait guère les frivolités qui se débitaient devant lui, et ne se mêlait que très-rarement à la conversation générale. Toutes les fois qu’on avait essayé de le faire causer sur les événements extraordinaires auxquels il avait été mêlé, il était resté muet, repoussant les questions par un mot poli, mais n’y répondant pas. On riait bien un peu de lui, on plaignait volontiers madame d’Alfarey d’être mariée à ce vieux jacobin, ainsi qu’on le nommait; mais chacun lui témoignait en face un respect profond qui n’était pas exempt d’une certaine crainte.
Il était marié depuis plusieurs années déjà, et tout espoir de paternité l’avait abandonné, lorsque sa femme mit au monde un enfant qui fut George. Cette naissance parut ne faire aucune impression sur M. d’Alfarey; il n’avait pour le pauvre petit être vagissant aucune de ces chatteries qui sont la joie des cœurs paternels, et lorsqu’il parlait de George à sa mère, il lui disait invariablement: Votre fils. Cela dura longtemps ainsi. Un jour que le vieillard paraissait plus sombre encore que d’habitude, il prit George, qui avait alors près de trois ans, dans ses bras; il le tint debout devant une glace et le regarda longuement avec une attention dont le bambin se lassait. Il sembla comparer trait à trait ces deux visages, l’un fatigué, jauni, sillonné par l’âge, l’autre frais, rose, tout brillant de vie et de santé ; entre eux, il découvrit, malgré une si grande dissemblance, des rapports réguliers dans les lignes principales. Le vieil arbre et la jeune pousse étaient bien de la même essence; une larme mouilla les yeux de ce père qui se reconnaissait enfin, et, pressant George contre sa poitrine, il l’embrassa avec une tendresse émue, en disant tout bas: — O mon enfant!
De ce jour, M. d’Alfarey devint, en réalité, le guide unique de son fils, et pour ainsi dire son camarade. Il le menait promener, jouait avec lui, lui apprenait à lire, lui expliquait la signification des choses, et semblait vouloir, à force de soins, de patience, de maternité, jeter dans cette jeune tête toutes les fermetés qui raidissaient son âme. Souvent même le soir, lorsque l’enfant, couché par une servante, demandait sa mère, et qu’on lui répondait qu’elle était à l’Opéra, ou au bal, ou dans son salon, qu’elle ne pouvait quitter, M. d’Alfarey apparaissait, s’asseyait près du petit lit, et prenant une des mains de son fils dans les siennes, il lui contait de belles histoires toutes pleines de fées resplendissantes, dont les merveilleuses aventures le berçaient doucement jusqu’à ce qu’il fût emporté par le sommeil.
Le temps marchait; chaque année, le vieillard se courbait un peu plus vers la terre, et l’enfant se dressait dans la vie, fort, déjà sérieux, écoutant avec une sorte de recueillement attendri les phrases qui, des lèvres paternelles, tombaient nettes, concises et formulées comme des sentences. L’union entre ces deux êtres était profonde. George n’eut point de précepteur et ne fut point emprisonné dans un collége; son père sut se multiplier pour suffire à tout, et nul autre que lui ne s’occupa de l’éducation de son fils. Madame d’Alfarey s’accommodait fort de ce genre d’existence; son fils la débarrassait de son mari, son mari la débarrassait de son fils, et quoiqu’elle ne fût point mauvaise mère, elle trouvait dans cet arrangement une latitude plus grande pour les galanteries qui l’occupaient. George l’aimait cependant; mais l’affection qu’il lui portait ne se pouvait comparer à celle qu’il ressentait pour son père. Une circonstance toute fortuite devait affaiblir encore cette affection et lui imposer une contrainte qui refroidit singulièrement les rapports entre le fils et la mère.
Un soir que George avait été conduit au bal, il s’était réfugié dans un salon isolé pendant que son père jouait au whist dans une chambre voisine et que sa mère valsait, malgré les trente-sept ans qui avaient alourdi sa beauté sans trop la détruire. Il était assis dans un coin, sur un canapé, et devant lui trois ou quatre jeunes gens qui ne le connaissaient pas, placés près d’une table à jeu abandonnée, maniaient machinalement les cartes et les fiches, tout en causant à voix haute et en examinant les danseuses qui passaient alternativement devant la porte ouverte.
— Madame d’Alfarey est encore belle, dit l’un.
— Bah! répliqua un autre, la galanterie conserve les femmes comme l’esprit-de-vin conserve les serpents.
— Est-ce toujours le grand C..... qui est son amant?
— Eh! qui sait? Peut-être oui, peut-être non, peut-être oui et non; souvent femme varie, et celle-là abuse de la permission. Son cœur est une girouette qui tourne lors même que le baromètre est à beau fixe.
— C’est égal, interrompit un troisième, c’est une femme forte; elle a su bel et bien engourdir ce vieux jacobin d’Alfarey; elle a eu le talent d’avoir un fils qui lui assure pour l’avenir la fortune de son mari, et de plus elle a si habilement manœuvré dans son intérieur que le père et l’enfant s’adorent, absolument comme s’il y avait entre eux autre chose qu’une responsabilité d’éditeur...
— Mais qui diable était donc son amant quand ce fils est apparu un beau matin comme un nouvel enfant du miracle?
— C’était Y...; non, c’était R...; ma foi, je n’en sais plus rien; mais à coup sûr c’était quelqu’un
Toutes ces paroles, empreintes du cynisme dont les hommes abusent lorsqu’ils causent entre eux, tombèrent comme un flot de glace sur le cœur de George. Quoique fort ignorant de la vie, il en savait et surtout il en devinait assez pour comprendre ce qu’il avait entendu. Trop jeune pour n’être pas ridicule s’il relevait l’insulte que le hasard lui adressait, il courba la tête sous une honte qu’il ne connaissait pas encore, et sortit tremblant de cet odieux salon pour se mêler à la foule des curieux et des danseurs. Il fut silencieux en revenant chez son père, qu’il suivit dans sa chambre à coucher; une grande amertume montait en lui, il savait qu’il devait se taire, et cependant il sentait une question terrible ouvrir ses lèvres malgré lui. Son père était debout devant la glace, occupé à se débarrasser de son costume. George s’approcha de lui, l’embrassa; puis, comme par un subit enfantillage, mettant sa tête près de la sienne, les regardant toutes deux, les comparant, il s’écria: —Voyez donc. père, je suis à présent presque aussi grand que vous.
Dans la glace qui renvoyait la double image, M. d’Alfarey surprit sur le front de son fils une inquiétude inaccoutumée; dans ses yeux encore inhabiles à dissimuler, il vit passer le sentiment douloureux qui torturait l’âme du pauvre enfant; il se rappela que lui-même, treize ans auparavant, dans une heure d’angoisse, il avait comparé et pour ainsi dire compulsé les traits de ces deux visages, dont l’un semblait poser aujourd’hui à l’autre une insoluble question. Avec sa perspicacité habituelle, il comprit le doute qui troublait son fils, et devina que quelques méchants propos l’avaient frappé en plein cœur. Se tournant alors vers George, lui posant les mains sur les épaules, le regardant avec une douceur où étaient contenus tous les amours de la paternité, il lui dit: — Tu as entendu quelque sottise; ne le nie pas, je le devine. Pourquoi t’en troubler? Prends l’habitude de ne jamais laisser descendre jusqu’à ton âme les paroles outrageantes qui tomberont dans ton oreille. Il est tard, va dormir; mais va d’abord embrasser ta mère... Et, ajouta-t-il, ouvrant les bras et scandant chacune de ses paroles, embrasse aussi ton père, mon fils! mon cher fils!
George fut-il dupe de la supercherie de son père? Je l’ignore; mais je sais que dès ce jour il sentit malgré lui s’étioler l’affection qu’il portait à sa mère et se faner cette fleur de respect qui est le parfum des vraies tendresses. Intolérant comme le sont les jeunes gens qui n’ont point souffert encore, il avait des mouvements d’irritation et presque de ressentiment contre sa mère; alors il ajoutait foi aux paroles mauvaises qu’il avait entendues, il trouvait sublime le mensonge paternel, il avait pour le vieillard une compassion douloureuse qui remuait toutes les fibres de son être; il eût voulu, à force de dévouement, lui faire oublier des chagrins refoulés qu’il entrevovait sans pouvoir en mesurer la profondeur. Il comprenait que toute la vie conjugale de M. d’Alfarey avait eu pour base le dogme divin du sacrifice, et ce fut dans ces moments-là, moments pleins de lutte et de torture, qu’il se forma pour lui-même et pour son existence entière la première notion du devoir; elle lui apparut comme une loi implacable à laquelle toute nécessité doit céder. Le doute poignant qui venait l’assaillir lorsqu’il pensait à sa mère mit dans son âme une volonté de bien faire et un imperturbable amour du droit qui furent l’orgueil et firent le malheur de sa vie.
Il avait vingt-deux ans quand son père mourut; la dernière parole du vieillard à son fils fut le mot de Pasquier Quesnel: «Rien n’est nécessaire que ce qui est éternel.» Et il ajouta: «Il n’y a d’éternel que la vérité !»
Après cette mort, George se sentit bien seul; il s’arrangea un appartement séparé dans l’hôtel qu’habitait sa mère, à laquelle il rendait attentivement ses devoirs tout en lui faisant comprendre qu’il désirait mener une existence indépendante, et il se livra à ses études de prédilection. Sa vie fut simple, sans grandes passions, sans amour même, car sa nature froide et concentrée n’était pas faite pour être émue par les faciles coquetteries qui sollicitaient sa jeunesse. Son grand œil, d’un bleu presque noir, que semblaient rendre plus doux encore la pâleur mate de son visage et son large front déjà un peu dégarni, glissait vaguement sur les femmes qui cherchaient son regard, et ne tardait pas à rester fixe comme s’il eût été absorbé dans la contemplation des choses intérieures. Il eut cependant quelques-unes de ces petites aventures secrètes auxquelles ne peut se soustraire un homme du monde, mais on pourrait dire, presque à coup sûr, que son cœur n’y fut pour rien. Il n’avait donc pas encore aimé et commençait à croire fermement qu’il n’aimerait jamais, lorsque, vers la fin de l’année 1848, il rencontra dans un salon madame de Chavry, dont le mari, ministre plénipotentiaire dans une cour d’Allemagne, avait été rappelé en France à la suite des événements, de février; le diplomate en retraite s’était établi à Paris, où vivait sa famille, et avait repris les relations que son absence avait relâchées sans les interrompre.
George avait vu autrefois Pauline de Chavry lorsqu’elle était jeune fille, et il avait vite renoué connaissance. Il passa une soirée assis près d’elle, trouvant dans cette intime causerie un plaisir qu’il n’avait pas encore ressenti, charmé de saisir dans les idées de la jeune femme quelque parenté avec les siennes. Toutes frivoles que soient les conversations de ceux qui se disent exclusivement les gens du monde, il est possible cependant d’y prendre intérêt lorsqu’on a la chance rare de trouver un écho et un encouragement à ses propres pensées. Madame de Chavry venait de passer dans une petite ville d’Allemagne quatre longues années remplies par les ennuyeux devoirs qui font pour les femmes un supplice de la vie diplomatique. Dans ce qu’elle appelait plaisamment son exil en terre d’infidèles, elle avait désappris cette netteté rapide des causeries parisiennes: aussi mit-elle un soin tout particulier à soutenir la conversation avec George; lui-même, entraîné par un attrait qu’il subissait sans l’analyser, il fut brillant, beau conteur, et sut donner la réplique de façon à faire ressortir l’esprit des autres sans faire tort au sien. Ils se séparèrent en se serrant la main à l’anglaise.
— J’espère vous revoir, dit Pauline à George. Le mardi soir, je suis chez moi, et dans la semaine mes amis sont presque toujours certains de me rencontrer avant quatre heures.
Le lendemain, George hésita un peu à se mettre au travail; il avait plus envie d’aller se promener que de traduire un chapitre du Yiadjour-Veda, étalé sur sa table en belles planchettes de palmier de Ceylan. Il posa son menton sur ses deux mains, et sachant par expérience qu’on n’a pas de pensées, mais qu’au contraire ce sont les pensées qui nous ont, il s’abandonna à celles qui le dominaient. Bien vite elles lui rappelèrent la soirée de la veille et lui montrèrent Pauline assise sous la clarté des lampes et l’écoutant causer. Il la revit telle qu’elle était, non pas jolie, belle encore moins, mais mieux que cela, charmante. Il se rappela ses airs de tête, l’énorme nœud de cheveux blonds qui s’appuyait sur son cou, cette voix légèrement voilée qui résonnait comme les touches lointaines d’un harmonica, et surtout ce regard profond comme la mer, dont il avait l’indicible couleur. Il se rappela l’adroite agilité de ses mains, dont les doigts, un peu longs, avaient la finesse des fuseaux d’ivoire que font tourner les fées, l’extrême simplicité de sa mise, qui indiquait un goût sûr et une âme honnête. Il se répéta quelques-unes des paroles qu’ils avaient échangées; il s’avoua que, de toutes les femmes qu’il avait rencontrées, celle-là lui paraissait la plus parfaite, et il s’étonna beaucoup de ne pas l’avoir remarquée lorsqu’elle était jeune fille. Dans la fleur épanouie, il respirait maintenant un parfum qu’il n’avait pas su deviner autrefois, quand elle n’était encore qu’un bouton fermé. — J’aurai grand plaisir à la revoir, se dit-il après une longue rêverie; mais cela ne doit pas m’empêcher de travailler.
Ce fut en vain cependant qu’il essaya; les planchettes du manuscrit se mêlaient, le dictionnaire traduisait mal les mots, et l’encre était trop blanche. Il trempa gravement sa plume dans sa sébile à poudre. la jeta avec colère, et alla se promener. En arpentant. les Champs-Élysées, il s’aperçut plusieurs fois qu’il parlait tout haut. Le soir, il alla à l’Opéra, et ne prit place dans sa stalle qu’après avoir attentivement regardé toutes les loges. On donnait les Huguenots; au quatrième acte, pendant le duo de Raoul et de Yalentine, il se sentit les yeux humides. En rentrant chez lui, il s’arrêta à regarder la lune, et la trouva fort belle.
— Ah çà ! se dit-il en se couchant, qu’est-ce qui m’arrive? Suis-je fou? C’est à n’y rien comprendre!... Bah! ajouta-t-il, sans trop croire à ses paroles, c’est le vent d’est qui m’aura fait mal aux nerfs!
Il est probable que le vent d’est soufflait encore le lendemain, car le manuscrit fut tout aussi embrouillé que la veille, le dictionnaire tout aussi insuffisant. Voyant que le travail ne voulait pas de lui, George se rappela qu’il devait des visites à plusieurs personnes, et s’en alla tout droit chez madame de Chavry, à qui il n’en devait pas.
Tout en l’accueillant avec cette exquise politesse des femmes du monde, politesse qui le plus souvent consiste à prendre le dehors des sentiments que l’on devrait éprouver, Pauline ne put dissimuler une certaine surprise en le voyant entrer. Était-elle étonnée de cette visite si précipitée? Était-elle étonnée de ce qu’il apparaissait au moment même où elle pensait à lui? C’est là un point douteux, difficile à éclaircir. Elle était seule, en simple robe du matin, assise près du feu, travaillant au métier; son fils, beau petit garçon de trois ans, qu’on appelait Firmin, jouait devant elle sur le tapis. George s’était imaginé qu’il allait reprendre avec Pauline la causerie vive et familière qui l’avant-veille l’avait charmé : il n’en fut rien. Pauline fut d’une froideur extrêmement aimable, rien de plus, et lui-même, il eut quelque peine à relever la conversation, qui tombait à chaque phrase. Je ne sais s’ils avaient quelque chose à se dire; en tout cas, il n’y parut guère, car jamais semblables lieux communs ne furent échangés entre deux êtres doués d’intelligence. Pauline l’aidait peu, semblait s’intéresser aux inutilités qu’il lui débitait, répondait par petites phrases insignifiantes, et tirait l’aiguille avec une désespérante régularité. Au bout d’une demi-heure de ce supplice, George s’en alla; il était de fort mauvaise humeur, et ne s’expliquait pas cette sorte de paralysie intellectuelle qui l’avait subitement frappé. Pauline n’était pas plus gaie, et se demandait, sans pouvoir se répondre, d’où venait ce malaise qu’elle avait ressenti pendant la visite de George. Elle en était fort troublée, et sans doute elle eût été plus troublée encore, si, voyant cet effet, elle avait pu en comprendre la raison suffisante, ainsi qu’aurait dit le docteur Pangloss.
A dîner, George était préoccupé, et sa mère le remarqua. Avec cette persévérance habile d’une femme que les scrupules n’ont jamais beaucoup retenue, elle arriva, par mille détours, à faire sortir des lèvres de son fils le nom qui vivait déjà au fond de son cœur. George cependant ne fut rien moins qu’expansif, mais. sa mère ne s’y trompa guère. Il raconta simplement qu’il avait vu madame de Chavry deux jours auparavant, et qu’il avait été dans la matinée lui faire une visite, ainsi qu’il y avait été autorisé par elle; il dit sans méfiance qu’il s’était trouvé fort sot et qu’il ne se sentait pas dans son équilibre ordinaire, quoiqu’il ne sût comment expliquer le trouble qu’il éprouvait. En entendant prononcer le nom de Pauline, madame d’Alfarey avait jeté sur George un de ces regards d’inquisition maternelle qui fouillent l’âme jusque dans ses replis les plus profonds et savent deviner un secret là même où souvent il ne se soupçonne point. encore. — Ah! tu as rencontré la petite de Chavry! dit madame d’Alfarey: il y a des gens qui en disent quelque bien; mais en réalité c’est une poupée prétentieuse qui fait de grands étalages de vertu et qui s’habille en quakeresse, comme si nous étions faites pour vivre dans des couvents. Sa mère, que j’ai connue, était une fort ridicule personne, tout en Dieu, et mystique, ainsi que l’on dit aujourd’hui; elle a donné à sa fille la plus sotte éducation du monde, et la pauvre petite n’en a que trop bien profité. Son mari du reste est un galant homme, il entend la vie qui convient aux gens comme il faut.
Malgré lui, George prit la défense de madame de Chavry avec un peu trop de chaleur peut-être; il s’emporta jusqu’à dire à sa mère qu’il n’avait pas encore rencontré une femme plus charmante ni plus aimable, au sens originel du mot, c’est-à-dire digne d’être aimée.
— Tant pis, reprit imperturbablement sa mère, car l’amour a peu de chances d’émouvoir ce petit cœur sec et personnel. Quand elle habitait l’Allemagne, un gentilhomme galicien, le comte Ladislas Palki, très-célèbre par une aventure terrible, s’occupa d’elle sans réserve; mais il en fut pour ses frais. Du reste, il n’en a pas gardé rancune, si ce que l’on dit est vrai, car il est resté un de ses amis les plus fidèles.
George, malgré tous ses efforts pour demeurer calme et malgré l’étonnement que lui causait l’intérêt qu’il prenait à ces détails donnés d’une voix légèrement railleuse, les écoutait avec une inquiète curiosité. Au nom du comte Palki, une douleur passa dans son coeur comme si la jalousie l’avait mordu, et il resta assez morne pendant tout le repas. Aussitôt après le dessert il sortit.
— Eh! suis-je sot! se dit-il dès qu’il fut dans la rue. Que me font toutes ces histoires sur madame de Chavry? Que m’importe que ce Polonais en ait été inutilement amoureux?
Cela lui importait sans doute, car il ne cessa de penser à madame de Chavry toute la soirée; à travers les phrases aigres-douces de sa mère, il croyait reconnaître la jalousie familière aux femmes du monde contre toute réputation intacte et méritée. Cette réputation d’une vertu qu’en raillant on appelait du puritanisme, Pauline la méritait à tous égards. Sévèrement élevée par sa mère, elle avait imaginé qu’elle trouverait dans le mariage la réalisation de tous ses rêves. Or son rêve par excellence avait été celui qui fait battre le cœur des femmes, créatures plus intentionnellement vertueuses qu’on ne le dit, plus généralement déçues que décevantes, et qui toutes, à part quelques malsaines exceptions, ont rêvé et cherché l’amour dans le devoir. Pauline se maria; elle crut naïvement et avec la bonne foi des âmes honnêtes que son rêve était réalisé ; l’illusion s’effaça peu à peu, l’amour s’envola un beau jour, et seul, austère et grave, le devoir resta. M. de Chavry cependant n’était pas un mauvais mari, tant s’en faut: il avait même pour sa femme une sérieuse affection, mille soins aimables et une sincère déférence. Seulement, ainsi qu’il le disait avec une bonhomie un peu trop franche, il avait ses habitudes; or ses habitudes étaient d’aller souvent au club, d’aimer le monde, qu’il ménageait beaucoup, et de croire qu’on ne commet pas un gros péché en ayant deci, delà, quelques galanteries, pourvu toutefois qu’elles ne troublent pas la paix du ménage. Il avait dans Pauline une confiance illimitée, car, avec le tact des gens accoutumés à étudier les hommes afin de s’en servir, il avait reconnu en elle des qualités sérieuses qui ne failliraient point. Il savait que son honneur, puisque cela se nomme ainsi, serait sauf à jamais, et il conservait à cet égard une sérénité parfaite. Si Pauline n’avait pas son amour, en revanche elle avait toute son estime; nul plus que lui n’eût été surpris si elle eût commis une faute. Si elle avait eu un amant, il en eût souffert par vanité ; mais par vanité aussi il n’en eût rien laissé paraître et s’en serait accommodé, car il pensait qu’un homme qui se respecte ne doit point se scandaliser de ces sortes de choses et aller les crier par-dessus les maisons.
M. de Chavry, tout gracieux et tout attentif qu’il fût pour sa femme, n’était donc point l’homme qui devait ouvrir à Pauline les beaux horizons que ses rêveries de jeune fille avaient entrevus. Elle ne tarda point à reconnaître que cette grande aptitude pour les affaires cachait une nullité dupe d’elle-même; sous les dehors d’une amabilité empressée, elle découvrit promptement une nature mobile à l’excès, et si elle eut à M. de Chavry quelque reconnaissance de mener une vie extérieurement à l’abri de reproches graves, elle ne lui pardonna guère le vide énorme où il la laissait s’agiter sans point d’appui entre les besoins d’aimer, qui, restant inassouvis en elle, criaient souvent plus haut qu’elle n’aurait voulu, et la voix du devoir, dont les impérieuses exhortations la poussaient sur les durs chemins du sacrifice et de l’abnégation. Elle n’hésita point; et après bien des combats secrets dont elle fut, si j’ose le dire, le théâtre et l’acteur, elle fit ce qu’il y a de plus difficile à faire dans la vie, elle prit son parti. — Puisqu’il ne m’a pas été donné d’être l’épouse que j’aurais voulu être, se dit-elle, je serai mère, rien de plus, mais rien de moins... Décision fort belle assurément, mais qui la laissait aux prises avec des troubles qu’elle ne dominait qu’à force d’énergie et de volonté, car, hélas! il faut bien le dire, le sentiment maternel, quelque puissant qu’il soit, n’a jamais chez la mère fermé le cœur de la femme, être d’expansion illimitée, qui a besoin, pour vivre en équilibre avec elle-même, de répandre les sentiments multiples qui se renouvellent incessamment en elle, sans jamais s’affaiblir. Aussi, malgré sa résolution prise et malgré les soins assidus dont elle entourait son fils, Pauline avait ses heures de défaillance et de révolte. Parfois, dans ces courts instants de doute, son mari paraissait s’inquiéter de la voir quitter tout à coup son ouvrage et rester, la tête appuyée sur la main, immobile et les yeux perdus dans une sorte de lointaine contemplation. Il comprenait vaguement que sa femme n’avait point tout ce qu’elle désirait; il craignait par-dessus tout qu’elle ne s’ennuyât, car l’expérience lui avait appris que l’ennui est mortel à la paix domestique. Il lui proposait alors, que sais-je? d’aller dans le monde, à l’Opéra, au bois de Boulogne, d’acheter une maison de campagne et d’y vivre quelques mois de l’année. Pauline lui prenait la main, le remerciait de sa bonté, souriait intérieurement de cet empirisme conjugal, et il s’en allait, ne comprenant rien à ce qu’il appelait des grimaces. Il se consolait en se disant: — Bah! elle est si nerveuse! — Et il n’y pensait plus.
Pauline y pensait, tout en accusant le sort. Résolue cependant à ne jamais faillir, résignée à ne jamais aimer, puisqu’elle ne pouvait aimer qu’en sortant du devoir juré et accepté, elle vivait en repos, sans bonheur, il est vrai, mais aussi sans chagrin, d’une existence neutre, occupée d’intérêts secondaires, et que rien maintenant ne semblait devoir troubler, lorsque le hasard des rencontres amena près d’elle George d’Alfarey, dont la vie était, par tant de côtés, semblable à la sienne. De la conjonction de ces deux cœurs profondément honnêtes devait naître une passion sérieuse, d’autant plus violente qu’elle serait plus combattue.
Depuis sa visite à Pauline, George n’avait pu reprendre goût à ses occupations habituelles; il rêvassait, se promenait, fuyait le monde plus encore que de coutume, rompait brusquement la conversation lorsque sa mère voulait lui parler de Pauline. Quand il la revit un soir dans un salon où il se doutait bien qu’elle serait, il ne put conserver aucune illusion sur l’état de son cœur en sentant l’oppression qui serra sa gorge dès qu’il l’aperçut. Assis immobile à ses côtés, il resta longtemps silencieux, absorbé dans une émotion trop forte pour être sagement contenue. Tout en se mêlant à la conversation, Pauline le regardait; elle le trouvait pâle et comme maigri depuis qu’elle ne l’avait vu. Souffrait-il? et de quel mai? La discussion continuait. Chacun y jetait son mot, banal ou profond. Pauline n’écoutait plus, elle pensait à George. Avec la merveilleuse intuition des femmes, elle devinait qu’elle était pour quelque chose dans sa mélancolie. Toute flamme attire les papillons; tout amour attire les femmes, quelque vertueuses qu’elles soient, et je ne crois pas, malgré son habituelle et charmante réserve, que tout intérêt personnel fût hors de sa curiosité, lorsque, se tournant vers George, elle lui dit: — Mais qu’avez-vous donc?
George tressaillit; pendant quelques secondes, il fixa tristement ses yeux sur elle, et lui dit à voix basse, avec une intonation si douce qu’elle ressemblait à une caresse, ce vers d’un poëte dont je ne sais plus le nom:
J’ai plus d’amour au cœur que je n’en puis porter!