Sadece Litres'te okuyun

Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.

Kitabı oku: «Borgia», sayfa 18

Yazı tipi:

XXXVII. SOLITUDE DE RAGASTENS

Après le départ de Ragastens, il y avait eu dans la caverne de la Maga une longue attente pleine d’anxiété.

Ragastens ne revenait pas !

Le soir vint et tous trois attendaient, rassemblés dans un si-lence profond. La nuit se fit. L’inquiétude de Machiavel grandis-sait de minute en minute. Ragastens était-il pris ? Quel événe-ment l’empêchait de revenir ?

Quant à Raphaël, il ne vivait plus.

– Allons ! dit-il d’un ton bref.

– Attendons encore !…

– Je ne peux plus.

Machiavel comprit que Sanzio était à bout de forces.

– Allons ! dit-il… Mais procédons avec prudence et méthode, passons par le Panier fleuri. Peut-être aurons-nous des nou-velles.

– Tout ce que tu voudras, mais allons !… N’est-ce pas Ma-ga ?

– Oui, dit tristement la Maga.

Tous trois se mirent en route. Une demi-heure plus tard, ils arrivaient à l’auberge du Panier fleuri.

– Spadacape ! fit Machiavel en montrant un homme qui, dans la cour de l’auberge, semblait attendre.

Il le rejoignit vivement. Et bientôt Spadacape l’eut mis au courant de tout ce que lui avait dit Ragastens.

– Mais où est maintenant le chevalier ?

– Il rôde certainement dans Tivoli, et je me ferais fort de le trouver rapidement. Quoi qu’il arrive, j’ai tout préparé selon ses instructions.

– Spadacape, dit Machiavel soucieux, il faut absolument le trouver, lui dire que nous sommes ici, que nous mourons d’inquiétude…

Spadacape se mit aussitôt en campagne. On a vu quel avait été le résultat de ses recherches. Il faisait nuit noire quand Spa-dacape réapparut.

– Le chevalier ? interrogea fiévreusement Machiavel.

– Il vous attend sur la place de l’Église… Vite, messieurs, ai-dez-moi !…

Spadacape s’était précipité vers la voiture et commença à en garnir les roues avec du foin. Sanzio et Machiavel comprirent… Ils se mirent à la besogne avec une hâte fébrile.

– Ragastens a besoin de la voiture, murmura Machiavel. C’est que tout est prêt…

Un indicible espoir leur était revenu… En quelques minutes, les roues de la voiture, les sabots des chevaux se trouvèrent enve-loppés… On fit monter la Maga dans la voiture.

– En route ! commanda Raphaël.

La voiture sortit de l’auberge, conduite en main par Spada-cape. Machiavel et Sanzio s’étaient précipités en avant. Ils attei-gnirent la petite place de l’Église.

– Personne ! fit Machiavel.

– Entrons ! répondit Sanzio.

Ils dégainèrent, et ce fut le poignard à la main qu’ils poussè-rent la porte de l’église où ils entrèrent de front. L’église parais-sait déserte…

En quelques pas, ils gagnèrent la nef qu’éclairaient les cierges. Machiavel saisit la main de Sanzio et lui montra, dans le cercle de la lumière jaunâtre des cierges, le groupe fantastique, la vision de ce rêve que formait Ragastens se colletant avec le cer-cueil… Raphaël bondit en avant et, au moment où Ragastens, sa terrible besogne achevée, se penchait pour saisir Rosita, lui mit la main sur l’épaule…

Ragastens releva la tête avec un rugissement de lion à qui on veut arracher sa proie et, laissant tomber la jeune fille, saisit son poignard… Mais il reconnut Raphaël et un sourire d’orgueil et de joie illumina sa mâle figure.

– Pardieu, cher ami ! fit-il, vous arrivez à temps !… Prenez-la !… Au fait, c’est vous qui êtes l’époux !…

Raphaël avait eu d’abord un regard d’extase pour Rosita. Aux derniers mots de Ragastens, il se recula d’un pas et se dé-couvrit, puis, trop ému pour pouvoir parler, il lui désigna la jeune fille.

Ragastens comprit la pensée généreuse de l’artiste. Sanzio lui laissait l’honneur d’emporter sa femme et d’achever ce qu’il avait commencé seul !…

Alors, Ragastens se baissa, saisit la jeune fille, la souleva dans ses deux bras et l’emporta jusqu’à la voiture où il la déposa sur les genoux de la Maga…

Raphaël voulait parler, dire sa joie, sa reconnaissance… Il y eut entre les deux hommes une de ces étreintes qui cimentent à jamais les fortes amitiés. Puis, Ragastens donna ses ordres :

– Spadacape, mon cheval et le tien !

Spadacape s’élança.

– Machiavel, sur le siège, continua le chevalier. Vous savez conduire, je suppose ?

– Oui, général ! fit Machiavel en souriant.

Quant à Raphaël, il était déjà dans la voiture, penché sur le visage de Rosita, attendant l’effet de la potion que la Maga venait de faire absorber à la jeune fille…

Spadacape reparut, Ragastens se mit légèrement en selle. La voiture s’ébranla, traversa Tivoli au pas, puis se lança au galop.

Il y eut une heure de course folle dans la nuit, en pleine mon-tagne. On évita de rejoindre directement la route de Florence. Ragastens et Spadacape galopaient aux deux côtés de la voiture.

Au bout d’une heure, Raphaël cria d’arrêter. Machiavel obéit et sauta à bas de son siège. Alors, Sanzio descendit de la voi-ture. Ragastens mit pied à terre.

Raphaël tendit ses deux bras vers la voiture… Rosita appa-rut, toute blanche encore, adorable de son effarement et de sa grâce, les yeux troublés comme si elle eût encore douté si ce qu’elle voyait était un songe…

– Rosita, lui dit Raphaël avec une intense émotion, voici M. le chevalier de Ragastens et voici Machiavel, ces deux chers amis dont je te parlais tout à l’heure… dont je t’ai dit le dévoue-ment…

– Soyez bénis, vous qui me rendez à mon Raphaël, dit-elle avec un sourire d’une infinie douceur, en tendant ses deux mains. Par vous, je suis heureuse… jamais je n’oublierai mes deux frères…

– En ce cas, dit Ragastens gravement, je demande l’accolade à laquelle ce titre précieux me donne droit !…

Rosita tendit ses joues. Le chevalier l’embrassa, faisant de vains efforts pour cacher son émotion.

– Soyez heureuse, petite sœur ! dit-il doucement.

Puis ce fut le tour de Machiavel. Et il y eut parmi ces per-sonnages rassemblés sous le beau ciel étoilé, dans la nuit qu’embaumaient les lavandes de la montagne, une minute de bonheur complet comme il y en a si peu, hélas, dans la vie des hommes !

Lorsque Rosita et Raphaël remontèrent dans la voiture, ils poussèrent un cri : la Maga avait disparu !

– Hélas ! murmura Sanzio, sa résolution a été inébranlable. Les larmes de Rosita elles-mêmes n’ont pu la retenir… Déjà, à Rome, nous avions vainement essayé de l’entraîner avec nous… Pauvre mère Rosa !…

Rosita pleurait silencieusement.

– Allons ! fit Machiavel, il faut partir !…

– Partons ! répondit Sanzio avec un soupir.

La voiture s’ébranla de nouveau. Alors, la Maga sortit du fourré où elle s’était glissée. Ses yeux demeurèrent fixés sur la voiture qui s’éloignait. Et de ces yeux coulaient deux grosses larmes…

Enfin, elle se retourna et se mit à marcher d’un bon pas dans la direction de Tivoli… Et, cette fois, ce n’était plus une émotion attendrie qui brillait dans son regard flamboyant d’une farouche et indomptable volonté…

Au point du jour, la voiture ayant fait un immense détour, rejoignit la route de Florence. Ragastens fit alors signe à Machia-vel d’arrêter.

– Mes amis, dit-il, nous allons nous séparer. La route est libre… Vous, piquez droit sur Florence ; moi, j’ai encore quelque chose à faire dans ce pays…

– Nous séparer ? s’écrièrent Machiavel et Sanzio.

Et ils entreprirent de dissuader le chevalier. Mais leurs prières, leurs raisonnements, les instances de Rosita, tout vint se briser contre la résolution de Ragastens.

Force fut à Sanzio et à Machiavel de se résigner. Ce fut avec une violente émotion qu’ils se firent leurs adieux. Il y eut force promesses cent fois répétées. Et les fugitifs ne se décidèrent tout à fait que lorsque Ragastens eut juré de pousser jusqu’à Florence avant peu.

La voiture, conduite par Machiavel, se remit en route. Rosita et Raphaël, penchés à la portière, échangèrent encore des si-gnaux d’affection avec le chevalier, demeuré au milieu du che-min… Puis, soudain, il y eut un coude de la route. Ragastens, su-bitement, se vit seul.

Alors, il se tourna vers Spadacape.

– Spadacape, lui dit-il, je ne veux pas te prendre en traître. Je te préviens que la campagne que je vais commencer sera fer-tile en mauvais coups à recevoir…

– Avec vous, monsieur le chevalier, je ne crains rien… Mais, monsieur, vous allez donc vous battre ?…

– Oui, Spadacape. Ça te va ?

– Ça me va, monsieur. Seulement, voulez-vous me per-mettre une question ?…

– Je te permets la question…

– Jusqu’ici, vous n’avez fait que vous batailler contre une foule de gens, contre des sbires, contre des seigneurs puissants comme César, contre des papes même !… Contre qui, cette fois, allez-vous donc vous battre ?

– Contre une armée ! répondit simplement Ragastens.

XXXVIII. UNE TONNELLE PRÈS D’UNE FENÊTRE

Pendant quelques jours, Ragastens, l’esprit désemparé, erra dans les montagnes, irrésolu, flottant d’une pensée à l’autre, tan-tôt projetant de retourner en France, tantôt voulant courir à Flo-rence…

Cependant, si capricieux que fussent les méandres de sa course vagabonde, la fatalité voulut qu’il se rapprochât de plus en plus de la ville de Monteforte.

Quoi qu’il en fût, il arriva que, le cinquième soir de son voyage, Ragastens s’aperçut tout à coup qu’il n’était plus qu’à deux journées de marche de Monteforte.

Au moment où le chevalier fit cette découverte qui devait avoir sur sa destinée une influence décisive, il se trouvait dans l’unique et pauvre auberge d’un misérable village où il était arrivé deux heures auparavant. Il était assis devant une bouteille de vin gris, qui rafraîchissait dans le seau d’eau glacée qu’on venait de tirer d’un puits.

Or, ce tête-à-tête de Ragastens et d’un flacon de vin gris avait lieu sous une tonnelle épaisse, laquelle, située dans un jar-din, s’adossait presque à l’auberge, de façon qu’entre elle et le mur de ladite auberge, il y avait juste un étroit passage.

Le mur en question était percé d’une fenêtre de rez-de-chaussée. Cette fenêtre donnait sur une petite pièce que la ton-nelle garantissait des ardeurs du soleil et de tout regard indiscret. Plusieurs personnages réunis dans la pièce causaient entre eux. Ces personnages ne pouvaient rien dire sans être entendus de Ragastens.

Quelques mots prononcés d’une voix plus haute lui firent dresser l’oreille. Dès lors, il ne perdit pas une syllabe de ce qui se disait dans la petite pièce. Et ce qui se disait devait être d’un pro-digieux intérêt pour Ragastens. Car, peu à peu, il s’était levé, s’était rapproché le plus possible du rideau de feuillage, l’oreille tendue, les yeux brillants. Enfin, au moment où la conversation qu’il venait de surprendre paraissait près de sa fin, Ragastens se pencha doucement et fit signe à un homme qui, dans la cour, fourbissait des brides de chevaux. L’homme accourut.

– Spadacape, lui souffla Ragastens dans l’oreille, tu vois cette chambre, n’est-ce pas ? La porte donne sur le couloir qui traverse l’auberge. Tu vas aller te placer devant la porte et tu ne bougeras plus…

– Bon… j’y vais…

– Attends !… Tu auras ton poignard à la main. Si on ouvre la porte, et que quelqu’un veuille sortir…

– Il faudra qu’il se heurte à cette pointe d’acier ?

– Tout juste… Tu comprends à merveille !

Ragastens attendit un instant. Puis, lorsqu’il supposa que Spadacape était à son poste, il sortit de la tonnelle, entra dans l’étroit passage que nous avons signalé, parvint à la fenêtre, et, l’enjambant légèrement, sauta dans la pièce en disant de sa voix la plus railleuse :

– Bonjour, messieurs… Enchanté de faire votre rencontre !…

XXXIX. MARIAGE DE PRIMEVÈRE

À Monteforte par une belle soirée d’été, une extraordinaire agitation se manifestait dans les rues de la ville. Des gens du peuple, des soldats en quantité affluaient sur une grande place, au fond de laquelle se dressait l’élégante architecture florentine du palais comtal des Alma.

La façade du palais était resplendissante de lumières. La grande salle des fêtes contenait une foule de seigneurs en cos-tume de guerre. Parmi eux se trouvaient tous les personnages en-trevus dans les catacombes de Rome. Au fond de la salle s’élevait le trône comtal, encore inoccupé. On attendait avec impatience l’arrivée du comte Alma et de sa fille Béatrix.

Un groupe de cinq ou six jeunes gens entourait, à quelques pas du trône, un beau vieillard à barbe blanche : le prince Man-fredi qui, malgré ses soixante-douze ans, était accouru l’un des premiers à l’appel du comte Alma… On allait recommencer la guerre…

Le comte Alma, bon gré mal gré, était devenu l’âme d’une vaste conspiration à laquelle s’étaient ralliés tous ceux que César avaient dépossédés. En cette réunion on allait décider des der-nières mesures à prendre.

Un espion arrivé dans l’après-midi avait apporté la nouvelle que César venait de quitter Rome à la tête de près de quinze mille hommes, tant fantassins que cavaliers. Il avait en outre avec lui dix coulevrines de campagne, et huit bombardes d’artillerie ca-pables de lancer à plus de deux cents pas de gros boulets de pierre.

Dans la salle des fêtes, l’heure arriva où le comte Alma de-vait prendre place au trône comtal et ouvrir la conférence. Déjà, des murmures s’élevaient. Dans le groupe qui entourait Manfre-di, quelqu’un dit à haute voix :

– Le comte Alma nous commande en chef ; mon avis est que l’honneur lui semble excessif… Peut-être un régiment dans l’armée de César ferait-il mieux son affaire…

Ces paroles, qui traduisaient les inquiétudes et les accusa-tions de beaucoup des chefs, amenèrent un silence glacial. À ce moment, la porte qui se trouvait près du trône s’ouvrit brusque-ment. Tous les yeux se portèrent de ce côté. Béatrix entra seule !…

Il y eut dans la foule une minute de stupeur inquiète. Que faisait donc le comte Alma ?… Cette stupeur se changea en curio-sité lorsqu’on vit Béatrix se diriger résolument vers le trône com-tal et y prendre place… Un grand silence s’établit.

Debout, svelte, dans sa longue robe de velours gris, Béatrix promena sur l’assemblée un regard assuré.

– Seigneurs, dit-elle d’une voix qui ne trembla pas, j’ai une malheureuse nouvelle à vous apprendre : le comte Alma a dispa-ru de Monteforte.

À ces mots, il se fit dans la salle un grand tumulte.

– Trahison ! crièrent plusieurs chefs.

Béatrix étendit la main, et tel était son ascendant sur tous ces seigneurs, rudes hommes de guerre, que son geste suffit à ramener le silence.

– Ceux qui ont peur peuvent se retirer. Quant aux autres, ils resteront, et si peu qu’il en reste, j’ai bon espoir de défendre une fois encore ma ville contre Borgia… Huissiers, ouvrez la grande porte !…

Nul ne sortit… Béatrix promena sur l’assemblée son fier re-gard.

– Maintenant, s’écria-t-elle, je puis dire que Monteforte sera sauvée et que peut-être l’Italie sera arrachée au despotisme… Seigneurs, merci !… Mon cœur se repose en vous…

Tous ces hommes écoutèrent ces paroles qui suscitaient en eux des idées de dévouement absolu. Certes, il n’y en avait pas un qui ne fût mort avec bonheur sous le sourire de Primevère. Ces sentiments se traduisirent par une longue acclamation.

C’en était fait, Béatrix comprit qu’elle était l’arbitre souve-raine et incontestée des décisions qui allaient être prises. Elle prit place au trône comtal, comme si, désormais, elle eût été le chef réel, en l’absence du comte Alma. À ce moment, un jeune homme de fière mine se leva et, d’une voix forte, prononça ces paroles :

– Moi Jean Malatesta, fils de Guido Malatesta, tué dans Ri-mini en défendant ses droits, ses prérogatives et sa liberté, je dé-clare que l’Italie souffre un honteux asservissement et que nous devons reprendre aux Borgia ce qu’ils nous ont volé. Après Mon-teforte sauvée, reprenons Rimini ; après Rimini, reprenons Imo-la, Bologne, Piombino, les villes d’Urbin, et Pesaro, et Faënza, et Comerino. Êtes-vous d’avis que la ligue sacrée, dès aujourd’hui constituée, poursuive ce but grandiose ? Et qu’après avoir re-poussé César de Monteforte, nous entreprenions la délivrance de l’Italie ?

Il n’y eut qu’un cri, une clameur fiévreuse d’enthousiasme…

– Or donc, reprit Jean Malatesta, nous avions un chef su-prême : le comte Alma. Il avait accepté de diriger nos forces coa-lisées… Le comte Alma disparaît. Qu’est-il devenu ?… Il faut que nous le sachions… Et ce qu’il est devenu, je crois le savoir, moi !…

Primevère eut un geste d’anxiété. Le silence était redevenu solennel.

– Deux hommes, deux pèlerins, sont entrés dans Monte-forte, il y a quelques jours. Nul ne fit attention à eux. À diverses reprises, j’ai vu le comte Alma causer avec deux pèlerins dans les profondeurs du Jardin du palais comtal… Et hier, j’ai pu m’approcher assez, sinon pour entendre ce qu’ils disaient, du moins pour apercevoir un instant la figure de l’un d’eux, malgré le soin avec lequel il se cachait sous son capuchon…

L’assemblée écoutait avec une attention profonde. Jean Ma-latesta continua :

– J’ai vu, seigneurs, j’ai vu l’homme et je l’ai reconnu. Savez-vous qui était ce pèlerin ? Savez-vous avec qui le comte Alma a eu des entretiens secrets, entretiens au sujet desquels je me propo-sais de lui demander des explications publiques, ce soir, devant vous tous ?… Eh bien, c’était l’âme damnée de César Borgia, un des espions les plus actifs d’Alexandre VI, un moine qui se fait appeler dom Garconio…

– Dom Garconio !… murmura Primevère en pâlissant.

Aux derniers mots de Jean Malatesta, une vraie tempête s’éleva dans l’assemblée et les cris de : « Trahison ! » se firent en-tendre à nouveau. Malatesta étendit la main comme pour domi-ner le tumulte. Le silence se rétablit.

– Il n’est que trop facile de saisir la vérité, poursuivit alors le jeune homme. Ces deux pèlerins, émissaires du pape et de César, sont venus traiter avec le comte Alma de sa défection à notre cause… Si le comte n’est plus à Monteforte, c’est qu’il a trahi… Le comte a accepté les propositions d’Alexandre VI… Le comte Alma s’est vendu… Si nous ne faisons un exemple terrible, il faut tout craindre de la diplomatie du pape, plus encore que des armes de son fils…

– C’est la vérité même ! crièrent plusieurs voix.

– Il faut frapper le comte !

– Il faut que l’exemple soit retentissant !

– Seigneurs, reprit Jean Malatesta, je propose que le comte Alma, traître et félon, soit publiquement déclaré tel, qu’il soit dé-chu de son titre et de ses biens, et qu’il soit ordonné de lui courir sus dès qu’on le trouvera…

– Seigneurs !… chers seigneurs !… s’écria Primevère, blanche de désespoir.

Mais sa voix fut couverte par le tonnerre des voix qui gron-daient. Elle retomba sur son fauteuil, impuissante… Et comment, d’ailleurs, eût-elle pu défendre son père ?

À ce moment, un homme, un vieillard, se dressa près de Jean Malatesta. C’était le prince Manfredi. Il jouissait d’une in-fluence incontestée sur tous ces rudes chefs de guerre qu’il avait commandés en mainte bataille, qu’il avait dirigés de sa sagesse dans les conseils. Lorsqu’il se leva, le silence se rétablit lente-ment, par degrés…

– Messieurs, dit-il enfin d’une voix que l’âge n’avait pas cas-sée, moi aussi, j’ai vu mes domaines envahis ; j’ai vu le carnage là où la paix faisait jadis fleurir les moissons… Je ne parle pas de mes richesses pillées, de mes privilèges foulés aux pieds… Je suis vieux, mais il s’agit du salut de l’Italie, et mes épaules sont assez robustes encore pour porter la cuirasse. Messieurs, l’un des pre-miers, j’ai adhéré à la délivrance… Vous m’avez entendu dans les réunions, vous m’avez vu à l’œuvre sur les champs de bataille… Je crois qu’il m’est permis de vous dire franchement ma pensée…

» Je crois que l’ardeur de la jeunesse a emporté trop loin le valeureux Jean Malatesta… Je crois qu’en ce qui concerne le comte Alma, nous ne devons pas prendre de décision précipitée… Messieurs, vous oubliez que la fille du comte Alma, notre bien-aimée Béatrix, occupe ce trône… Regardez cette frêle enfant qui nous a donnés à tous, hommes de guerre que nous sommes, l’exemple de l’intrépidité…

» Seigneurs, je propose qu’il soit sursis à toute décision contre le père de Béatrix.

Jean Malatesta, lui aussi, avait regardé Primevère. Il était devenu pâle de la voir si pâle. Et ce fut d’une voix altérée par la profonde émotion des violents et secrets sentiments qui l’agitaient, qu’il reprit :

– Seigneurs, la proposition du vénéré Manfredi m’agrée. Qu’il soit sursis… Soit ! Mais de combien de jours ?…

Tous se regardèrent, surpris, hésitants.

– Seigneurs, se hâta alors de continuer Jean Malatesta, au-tant que le prince Manfredi, autant que vous tous, je suis touché de la situation de la jeune comtesse… Et j’ajoute que ma proposi-tion de tout à l’heure s’enchaîne étroitement à une deuxième pro-position que je veux faire… Je parle au grand jour, comme devant des frères…

En disant ces mots, Jean Malatesta parut plus vivement ému. Dans l’assemblée, un certain nombre de jeunes gens fixè-rent sur lui des yeux ardents, comme s’ils eussent deviné déjà sa pensée. Quant à Primevère, son inquiétude fut si évidente que le prince Manfredi alla se placer près d’elle, comme pour la rassu-rer. Cependant, Jean Malatesta s’était tourné vers elle :

– Chère Béatrix, dit-il nerveusement, vous êtes vraiment notre chef, vous êtes l’âme de toutes nos âmes. C’est votre jeune bravoure qui nous a enflammés, ce sont vos paroles qui ont ré-veillé l’espoir en nous… Et puisse ma langue être donnée aux chiens si j’ai proféré ou si je profère des paroles qui vous blessent.

– Vous ne me blessez pas, Jean Malatesta.

– Donc, fit le jeune homme avec plus de force, tous ici nous sommes décidés à mourir pour vous, s’il le faut… C’est là, je crois, la plus forte parole que je puisse trouver pour vous dire le dévouement de tous ces seigneurs – et le mien !… Le comte Alma nous a abandonnés… Mais il vous a abandonnée aussi, Béatrix… En proposant de le déchoir de tous ses titres j’ai compris parmi eux le plus beau… le titre de père… Que cette décision soit remise, j’y consens… Mais il est nécessaire que notre entreprise ait un chef… un homme qui puisse marcher à la bataille… Il faut que le comte Alma soit remplacé… Seigneurs, et vous, Béatrix, écoutez ma proposition.

Le jeune homme s’arrêta une seconde, peut-être dominé par l’émotion. Puis, dans le solennel silence, il parla :

– Je propose d’attendre trois jours. Si dans trois jours, heure pour heure, le comte Alma n’a pas reparu, il sera déchu… Accep-tez-vous ?…

– J’accepte ! dit le prince Manfredi.

– Nous acceptons ! reprirent les chefs assemblés.

Primevère fit un signe qui indiquait qu’elle se résignait.

– Or, dans trois jours, reprit Malatesta, nous allons être sans chef. Et la comtesse Béatrix sera seule dans une ville sur le point d’être assiégée… Il faut un chef à notre entreprise… Il faut un protecteur pour Béatrix.

Primevère devint plus pâle encore.

– Ce chef, ce protecteur, c’est la comtesse Béatrix qui va le désigner dès maintenant… Dans trois jours, heure pour heure, si le comte Alma n’est pas de retour parmi nous, l’homme qui va être désigné, parmi tant de chefs illustres, deviendra le chef su-prême de notre entreprise et l’époux de la princesse Béatrix… J’ai dit.

Un murmure confus s’éleva de toutes parts. Plusieurs, par-mi ces hommes, aimaient la jeune fille en secret. Plus d’une main tourmenta nerveusement le poignard de cérémonie sur lequel elle s’appuyait. Plus d’un regard se fixa sur Malatesta qui paraissait tout désigné pour devenir le chef de l’entreprise et l’époux de Béatrix…

Agitée de mille sentiments, la jeune fille promena sur l’assemblée un regard éperdu… Elle se leva et dit :

– Chers seigneurs, la proposition de Jean Malatesta m’effraie et me surprend…

– Elle est raisonnable, pourtant ! firent plusieurs voix.

Primevère vit clairement que si elle ne se rendait pas, c’en était fait de l’œuvre à laquelle elle s’était vouée… Une larme trembla à ses paupières… Une rapide vision passa devant ses yeux… Elle se vit dans un bois d’oliviers tout parfumé, près d’un ruisseau qu’un jeune cavalier franchissait d’un bond pour venir lui baiser la main…

Mais, tout à coup, elle se rasséréna… Son regard reprit cette expression indéfinissable, mélange de hardiesse et de douceur qui la faisait si séduisante.

– Bien, dit-elle, j’accepte !

Il y eut un frémissement, puis un grand silence.

– Chers et aimés seigneurs, celui que je choisis, puisque je suis appelée à l’honneur de ce choix, pour notre chef à tous et pour mon époux, c’est celui qui vous inspire à tous confiance, es-time et affection, celui qui peut vraiment réunir les suffrages de tant d’hommes de haute valeur… C’est le prince Manfredi…

Un tonnerre de vivats accueillit ces paroles. L’unanimité des assistants reconnaissait dans le prince Manfredi un chef digne d’être écouté aussi bien dans les conseils que sur le champ de ba-taille.

Seuls, deux ou trois pâlirent de dépit, sans cependant élever de protestation. De ce nombre était Jean Malatesta.

Le prince Manfredi, après le premier moment de surprise, n’avait pu dissimuler le plaisir que lui causait le choix de Prime-vère. S’avançant vers la comtesse Béatrix, il avait incliné sa haute taille faite pour les robustes armures, avait saisi la main de celle qu’il pouvait considérer comme sa fiancée et l’avait baisée. Ce baiser fit tressaillir Primevère… Qu’avait donc espéré la jeune fille ? Et pourquoi une sorte de terreur s’empara-t-elle de son cœur au moment où le vieillard lui murmura :

– Soyez bénie, chère Béatrix, pour avoir réservé une telle joie à mes vieux ans… Je vous regardais comme ma fille… vous voulez que je sois votre époux… C’est une gloire pour moi, et si j’ai les cheveux blancs, je jure par la madone que nul ne s’en apercevra maintenant que vous les avez auréolés d’amour !…

Le vieillard se redressa. Tourné vers l’assemblée, les yeux brillants, ses larges épaules d’aplomb, la poitrine vaste, il appa-rut plein de force lorsqu’il cria :

– J’accepte le double honneur qui m’est fait. Messieurs, je désigne Valentin Ricardo comme maître de notre cavalerie et Trivulce, de Piombino, pour commander notre infanterie. Je dé-signe Roderigo d’Imola, Jean Malatesta et Giulio d’Orsini pour former le conseil…

La foule des chefs, debout, ratifia ces choix par ses vivats et salua Primevère de ses acclamations.

Les trois jours s’écoulèrent. Le prince Manfredi avait envoyé des cavaliers dans toutes les directions ; les environs de Monte-forte furent battus dans un rayon de plusieurs lieues ; mais toutes les recherches furent vaines. La trahison du comte Alma devint évidente.

Le quatrième jour, les cloches sonnèrent à toute volée ; les fanfares éclatèrent sur la place du palais ; une foule énorme, bruyante, joyeuse, se tassa sur la place.

À midi, la comtesse Béatrix Alma apparut au haut de l’escalier monumental, entourée de ses dames d’honneur, suivie des seigneurs du palais. Le prince Manfredi lui donnait la main. Une immense acclamation les salua. Le prince et Béatrix descen-dirent lentement les marches couvertes d’un riche tapis, lui, ra-dieux, elle, pâle dans sa somptueuse robe de brocart blanc, la couronne d’or sur la torsade de ses cheveux blonds, semblable à une souveraine qui va ouvrir quelque splendide fête populaire… La fête, c’était son mariage.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
510 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain