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Kitabı oku: «Borgia», sayfa 21

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XLII. LA DUCHESSE DE BISAGLIA

Quelque quinze jours auparavant, au Palais-Riant, une ma-gnifique soirée terminait en apothéose une de ces somptueuses journées dont la douce et radieuse Italie conserve le privilège.

Étendue sur des tapis dans la salle aux statues, la tête ap-puyée sur une pile de coussins, Lucrèce Borgia rêvait, les yeux mi-clos, écoutant d’une oreille distraite un orchestre de mando-lines et de flûtes.

Lucrèce rêve.

De lointaines ambitions se profilent vaguement, puis peu à peu se précisent sur l’écran de son imagination enfiévrée. Qu’est-elle dans Rome ? Rien !…

Des fêtes ! Toujours des fêtes !… Pour qui ?… Pour elle ?… Des fêtes afin que la noblesse de Rome soit convaincue de la ma-gnificence des Borgia… Des fêtes ! Encore des fêtes !… Voilà sa vie.

Et, contre cet esclavage doré, contre l’anéantissement de sa volonté toute son âme s’insurge. Quoi ! Elle ne sera donc jamais qu’un instrument aux mains d’Alexandre VI et de César ?… Oh ! Commander ! Dominer ! Être la reine ! Devenir la souveraine ab-solue, dans un royaume qu’elle se taillerait !…

Mais, pour réaliser le rêve fantastique, il faut un homme. Un homme !… Un mâle, un fort qui ne connaisse aucune crainte, qui se joue de tous les pièges, dont l’audace et la ruse soient plus puissantes que la puissance même des Borgia !

Elle le connaît, cet homme ! Il existe ! Elle a failli le tenir ! Il lui a échappé, c’est vrai. Mais elle ne se tient pas pour battue. Elle le retrouvera. Quand il sera bien à elle, elle le lâchera sur l’Italie en lui disant :

– Je te fais roi ! Fais-moi reine !

Et cet homme, elle l’admire, elle l’aime, elle le voit maître de sa destinée. Bafouée par lui, méprisée, elle ne l’en admire que plus violemment.

Et voici que, dès le premier pas qu’elle va tenter vers la réa-lisation du rêve, se dresse un obstacle ! Obstacle ridicule : un nom ! Lucrèce n’est pas libre ! Lucrèce s’appelle duchesse de Bi-saglia.

Et parce qu’il y a quelque part dans Rome un homme dont elle porte le nom, à qui elle a juré obéissance et fidélité devant Dieu que représente son père, elle s’arrêtera, elle reculera ? Al-lons donc ! Lucrèce Borgia n’en est pas à une vie d’homme près, cet homme fût-il son mari.

Et le lendemain même devant le Palais-Riant, le duc de Bi-saglia était assassiné d’un coup de poignard entre les épaules par César Borgia lui-même, Lucrèce l’ayant persuadé que son mari avait tenu des propos calomnieux sur son compte.

Lucrèce afficha un grand deuil. On fit au duc de Bisaglia des funérailles magnifiques. Les Romains n’avaient rien vu d’aussi beau depuis les funérailles du duc de Gandie : c’était là mainte-nant les spectacles que les Borgia offraient au peuple. Rome ne s’amusait plus que lorsque le pape ou son fils assassinait.

Lucrèce ne s’aperçut pas du vide qui se faisait autour d’elle. D’ailleurs, cette solitude lui plaisait. Elle était ainsi toute à ses pensées et pouvait ruminer à son aise le plan de l’œuvre d’envergure qu’elle avait conçue.

Son premier acte, après s’être débarrassée de son mari, fut de déclarer à César qu’elle le suivrait à Monteforte.

– Cependant, objecta César, il était convenu que tu surveil-lerais Rome pendant mon absence…

– Oui, mais je veux voir de près la guerre. D’ailleurs, tout est calme ici. Jamais nos Romains n’ont montré autant de souplesse.

César savait parfaitement que ce que Lucrèce avait une fois résolu, elle l’exécutait malgré tous les obstacles. Il n’insista donc pas. Et lorsque le jour vint où les troupes campées sous Rome s’ébranlèrent, Lucrèce partit en même temps que son frère.

Une berline de voyage les emporta tous les deux à Tivoli, où l’armée devait achever sa concentration. Lucrèce raconta au pape la mort de son mari.

– Ne pleure pas, ma fille, se contenta de lui répondre le pape ; ce pauvre homme était d’ailleurs ruiné !

Ce fut toute l’oraison funèbre du malheureux duc de Bisa-glia. Puis, le père et les deux enfants se hâtèrent de parler de choses plus intéressantes.

La première des choses qu’ils apprirent fut l’enlèvement de Rosita par Ragastens. Le vieux Borgia, avec force plaisanteries, raconta comment il s’était fait prendre au piège, lui, vieux re-nard ; comment il avait cru Rosita morte et comment on avait trouvé le cercueil vide…

– Ainsi, conclut César, cet homme nous a vaincus tous les trois, l’un après l’autre !

– Oui, fit le pape devenu pensif, et il est malheureux qu’un tel homme ne soit pas à nous !

– C’est vrai, mon père ; mais, en attendant, il s’est joué de nous et nous a bafoués d’étrange manière. Cet homme mourra, il mourra de ma main.

Lucrèce eut un mince sourire… Le pape reprit :

– Il mourra… si tu le trouves ! Qui sait où il est maintenant ? Peut-être en France !

À ce moment, un page entra dans la chambre.

– Qu’y a-t-il ? demanda César.

– Le baron Astorre et dom Garconio viennent d’arriver. Ils demandent la faveur d’être introduits.

– Tout de suite ! cria le pape.

Le baron et le moine, qui écoutaient à la porte, se hâtèrent d’entrer.

– Seuls ? s’exclama violemment le vieux Borgia.

– Et blessés ? ajouta César.

En effet, le baron portait le bras en écharpe et le moine avait un pansement près de l’épaule. Tous deux étaient piteux et pâles. Le moine fléchit le genou devant le pape.

– Saint-Père ! s’écria-t-il, Dieu m’est témoin que nous avons fait l’impossible pour vous amener le comte Alma…

– Il a refusé ?… Il fallait l’amener de force ! À quoi vous sert, baron, d’être taillé en Hercule ? À quoi te sert, Garconio, d’être rusé comme un diable ? J’avais uni ces deux forces : la force bru-tale de l’un à la force intelligente de l’autre, et vous aboutissez à un échec pitoyable… Vous me le paierez cher !…

– Saint-Père ! dit le moine au comble de la terreur, le comte Alma ne s’est pas refusé ; j’avais fini par le convaincre, il nous suivait…

– Alors ? Parlez donc !…

– Alors, Saint-Père, il y a des forces contre lesquelles vien-nent se briser toutes les prévisions humaines. Nous étions déjà loin de Monteforte, et tout allait à souhait lorsque nous avons eu le malheur de tomber dans les filets de Satan en personne !… Sa-tan qui s’est rué sur nous, a emporté le comte Alma et l’a sans aucun doute ramené à Monteforte !…

– Ça, moine, devenez-vous fou ?… Que signifie ce discours ? Quel est ce Satan ?…

Lucrèce éclata de rire.

– Ragastens ! Toujours Ragastens ! s’écria-t-elle.

– Comment la signora le sait-elle ? fit le moine stupéfait.

– Je le devine. Mais c’est lui, n’est-ce pas ?

– Hélas, madame ! Saint-Père, ce n’est que trop vrai !…

Et Dom Garconio fit un récit exact de la scène de l’auberge ; la soudaine intervention de Ragastens ; le coup de poignard que lui, Garconio, avait reçu en attaquant vaillamment ce démon ; la lutte de Ragastens et du baron Astorre et enfin le départ du comte Alma que Ragastens avait entraîné.

Le pape était blanc de fureur. Quant à César, il sentait mon-ter en lui la colère.

– Imbéciles ! gronda-t-il. Lâches !…

Il allait se précipiter sur le moine et, sans doute, achever ce que Spadacape avait si bien commencé ; mais le vieux Borgia le retint.

– Ne vois-tu pas, lui murmura-t-il, la haine qui les anime tous deux contre ce Ragastens ? Crois-moi, ils feront pour nous venger plus peut-être que nous-mêmes.

Le raisonnement frappa César.

– Allez, reprit le pape. Allez vous reposer, baron, et vous, Garconio, comptez sur ma gratitude. Vous n’avez pas réussi : mais tout n’est pas fini.

Le baron et le moine, heureux d’en être quittes à si bon compte, s’empressèrent de sortir.

– Qu’en penses-tu ? demanda le vieux Borgia à César.

– Je pense que cet homme est le mauvais génie de notre maison.

XLIII. LA GLOIRE DES BORGIA

Pendant toute cette scène, Lucrèce n’avait rien dit. Elle sou-riait vaguement, songeant à des choses qui l’eussent fait poignar-der par César séance tenante, si celui-ci eût pu lire dans la pensée de sa sœur. Quant au vieux Borgia, après le premier moment de fureur, il demeurait morne et abattu. Son plan échouait. Le comte Alma, rentré à Monteforte, échapperait maintenant à toute tentation.

– Rien ne me réussit depuis quelque temps ! murmura-t-il avec accablement. Ah ! Mes enfants, je sens que c’est la fin. L’ambition de ma jeunesse, l’œuvre de mon âge mûr, les espoirs de ma vieillesse, tout se brise et s’en va.

– Que dites-vous, mon père ?… Nous sommes là pour conti-nuer votre œuvre et la consolider…

– César ! continua le pape avec une exaltation dont il don-nait bien rarement le spectacle. César, hâte-toi, avant que je ne meure !… Si tu n’es pas roi dès cette année, si tu n’arrives pas à mettre sur ta tête la couronne de fer, c’en est fait des Borgia ! Et mon œuvre mourra en même temps que moi !… Hâte-toi ! Je te dis qu’il est temps.

César et Lucrèce étaient livides. Pour la première fois, leur père leur parlait aussi nettement de ses projets. Pour la première fois, ils entrevoyaient ce qu’il y avait de grandeur tragique dans la pensée du vieillard.

Ainsi donc, il avait fait ce rêve de fonder une dynastie des Borgia. Ainsi donc il avait fait ce rêve de placer l’Italie sous le sceptre de son fils, avant de mourir !…

D’un rapide regard imaginaire, César étudia ce qui restait debout en Italie… Et il se vit seul… Seul, dépassant tous les autres de la tête ! Seul, dominant Rome et les Romagnes, émergeant pour ainsi dire des hécatombes sanglantes, tout désigné pour la couronne – ou pour l’assassinat ! Il comprit !…

Son père avait fait le vide autour de lui ! Son père avait même supprimé François pour qu’il fût seul, pour qu’aucune puissance ne pût s’élever en face de la sienne, pour qu’il pût être roi ! Lucrèce aussi avait compris. Et, songeuse, la physionomie fermée, elle murmura :

– Nous verrons qui sera roi !…

Car elle aussi voulait le pouvoir. Et elle le voulait pour elle seule ! Elle aussi voulait créer un royaume, tirer un homme de son néant de pauvreté pour le faire roi, pour être reine !

Quant à César, une flamme d’orgueil empourpra son visage.

– Que faut-il faire, mon père ? s’écria-t-il enfiévré, ivre de sa future puissance absolue. Parlez ! Ordonnez !

– Ce qu’il faut faire ! dit le vieux Borgia. D’abord être vain-queur !

– Je le serai !

– T’emparer de ce nid de vipères : Monteforte.

– Je m’en emparerai !

– Raser la vieille forteresse, détruire le comté des Alma, brûler leurs villages, ravager leurs champs, clouer la tête d’Alma à la croix que tu élèveras sur les ruines de sa capitale, faire enfin un prodigieux exemple, empoisonner de terreur l’Italie entière. La prise du pouvoir par un Borgia, qui le transmettra à ses en-fants avec mission d’agrandir le patrimoine que moi, Rodrigue, je leur aurai légué, jusqu’au jour où le monde sera le royaume des Borgia !…

Affolé par les visions grandioses que le pape évoquait, César s’écria :

– Cet exemple, je le ferai, mon père !… Je veux semer du blé à l’automne prochain sur l’emplacement de Monteforte… De tous ceux qui se sont réunis pour nous combattre, je veux que pas un n’échappe. Soyez tranquille, mon père : ce sera horrible !…

D’une voix railleuse, Lucrèce interrompit :

– Et la douce Béatrix, qu’en feras-tu ?

– Oh ! celle-là ! gronda César. C’est elle qui est cause de nos échecs ! C’est elle qui ameute toute l’Italie contre nous !… Mal-heur à elle !…

– Tu ne l’aimes donc plus, mon frère ?

– Je l’aime plus que je ne l’ai jamais aimée. Par elle, mes nuits sont sans sommeil… Par elle, j’ai souffert et je souffre en-core… Mais mon amour et ma haine vont de pair. Lorsque j’aurai tué ses défenseurs, crucifié son père, mis sa ville à sac et à sang, alors, je la prendrai ! Elle subira mon amour comme une insulte.

– Bravo, frère ! Nous te retrouvons enfin ! fit Lucrèce d’une voix sombre. Mais prends-y bien garde, la capitale des Alma sera vigoureusement défendue…

– Eussent-ils dix fois plus de soldats, leurs remparts fus-sent-ils soudain exhaussés de cent coudées, leurs portes fussent-elles de fer et leurs fossés fussent-ils emplis de feu au lieu d’eau… je détruirai la race des Alma !

César prononça ces paroles avec un tel accent de rage, que sa sœur elle-même en frissonna d’épouvante.

Une bouffée d’orgueil monta au front du pape. Mais Lu-crèce, déjà, reprenait :

– Les Alma ont mieux que tout cela, mon frère !

– Qu’ont-ils donc ? Qui donc est auprès d’eux que je ne puisse terrasser ? Parle !… Sang du Christ… je vois qui tu veux dire !…

– Oui ! Je veux dire celui qui nous a vaincus tous les trois l’un après l’autre ! Je veux dire Ragastens !…

– Cet homme nous a vaincus par surprise et par ruse. Il a la force des faibles. Dans la lutte qui s’ouvre, ses moyens d’action disparaissent. Il est à moi. C’est par lui que je commencerai l’œuvre de destruction…

– César ! dit alors le pape, je te demande cet homme… ce se-ra ma part !

César regarda son père et comprit que sa vengeance confiée au vieillard dépasserait en horreur tout ce qu’il pourrait imagi-ner.

– C’est bien, dit-il. Vous l’aurez, mon père ! C’est moi qui irai le chercher, et c’est moi qui vous l’amènerai !

– Quand pars-tu ?…

– Dès demain !

XLIV. NUIT DE NOCES

Le palais des Alma, comme la plupart des demeures sei-gneuriales de l’Italie, était embelli par de vastes jardins. Tandis que l’escalier monumental de la façade aboutissait sur la grande place ombragée d’érables séculaires, un autre escalier à double révolution descendait d’une magnifique terrasse qui s’adossait à l’arrière du palais et ses degrés de marbre permettaient de des-cendre dans le parc.

Ce soir-là, Primevère avait lentement descendu le grand es-calier de marbre, ordonnant à ses femmes de la laisser seule. Pensive, elle s’était enfoncée dans le parc. Puis elle avait été s’asseoir sur un banc de granit poli.

Enfant, elle avait joué sur ce banc, près de sa mère. Jeune fille, elle y avait rêvé, par les chaudes soirées, d’un prince qui viendrait un jour, jeune comme elle, audacieux, étincelant de courage et d’esprit…

Maintenant, celui qu’elle attendait pouvait venir. Elle ne s’appartenait plus ! Elle ne pourrait plus, en souriant, lui tendre la main et lui dire :

– Je vous attendais… je suis à vous…

Et comme, avec un soupir, elle pensait à ces choses, à son rêve brisé, à sa jeunesse jetée aux bras d’un vieillard, voici qu’un léger bruit de pas fit crier le fin gravier des allées. Une ombre se dressa devant elle, et une voix lui dit :

– Me voici, madame, suivant l’ordre que vous m’avez donné.

Primevère n’eut pas besoin de lever les yeux pour recon-naître le chevalier de Ragastens. Il demeurait debout, la toque à la main, à deux pas du banc.

– Monsieur, dit-elle, j’ai voulu vous remercier… Devant té-moins je ne l’eusse peut-être pas fait aussi pleinement que je le désirais… C’est pourquoi je vous ai prié de venir me rejoindre ici…

Ragastens s’inclina silencieusement.

– Vous remercier, reprit-elle avec une émotion qu’elle ne put tout à fait maîtriser. Car, seule ici, je puis comprendre et ap-précier le sacrifice que vous avez consenti…

– Un sacrifice, madame ? interrogea le chevalier.

– Est-il une autre expression plus juste ? Croyez-vous que je n’aie pas tout compris la nuit où, sur mon désir, vous êtes venu dans les catacombes de Rome m’apprendre ce que j’ignorais : que César Borgia vous offrait une situation ? J’ai su que vous étiez pauvre et j’ai su aussi que le fils du pape vous réservait toute sa faveur. Il ne tenait qu’à vous d’accepter ces offres brillantes ; de pauvre, vous deveniez riche ! Et je connais plus d’un gentil-homme romain, j’entends des plus en renom, qui eussent consi-déré comme une fortune inespérée de se trouver dans la situation où vous vous étiez placé du premier coup… Chevalier, vous avez renoncé à la fortune et aux honneurs, vous vous êtes attiré la haine mortelle des Borgia, vous avez encouru une effroyable con-damnation, et tout cela pour ne pas être mon ennemi… Je cherche en vain les mots qui pourraient vous dire ma reconnais-sance…

– Madame, dit Ragastens, si vraiment, en agissant selon ce que je croyais être l’honneur j’ai accompli un sacrifice, j’en suis trop payé par ce que vous venez de me dire.

– Enfin, continua Primevère, vous avez sauvé mon père. Je me croirais indigne de votre générosité si je ne vous parlais avec franchise. Le comte Alma trahissait les siens… Vous avez évité au nom que je porte une tache ineffaçable…

– Au nom que vous portez, madame ? interrompit Ragas-tens avec émotion.

Primevère tressaillit. Elle comprit le sens caché de la ques-tion.

– Au nom que je portais ! murmura-t-elle en pâlissant.

Puis aussitôt, elle poursuivit avec dignité :

– D’ailleurs, monsieur, c’est toujours le même nom… Vous ignorez sans doute que les Manfredi et les Alma sont même fa-mille. Les deux branches eussent été également marquées d’une profonde entaille par… le départ définitif du comte Alma… Vous avez encore risqué votre vie pour nous épargner une honte et une douleur.

Elle se tut comme si, brusquement, trop d’émotion l’eût op-pressée.

– Madame, dit alors Ragastens, en quittant le service des Borgia, en ramenant le comte Alma dans sa capitale, en em-ployant le peu que je suis à vous éviter, fût-ce l’ombre d’un cha-grin, je n’ai fait que tenir ma parole…

– Expliquez-vous, monsieur.

– Vous rappelez-vous, madame, le jour où j’eus l’honneur de vous rencontrer dans un bois d’oliviers, près d’un ruisseau ?…

– Je ne l’ai pas oublié, fit Béatrix en fermant les yeux.

– En ce cas, peut-être vous souvenez-vous également de ce que je vous dis alors… Je vous dis que, pour vous, j’étais prêt à répandre mon sang dès qu’il en serait besoin, et que je mettais ma vie à votre service… Vous le voyez, madame, je n’avais plus, dès ce moment, le droit d’agir autrement.

Il y eut ainsi une minute de silence qui fut pour elle plein de mystérieux émoi, et pour lui, plein d’amertume.

« Oh ! songea-t-il, désespéré, si elle m’aimait comme me l’a dit Jean Malatesta, me parlerait-elle si froidement ?… Elle ac-cepte le sacrifice de ma vie et croit sans doute faire beaucoup pour moi en me remerciant… »

Cependant, Primevère s’était remise.

– Je ne voulais pas seulement vous remercier, monsieur, re-prit-elle. Je voulais aussi vous demander… si toutefois vous vou-lez bien me les dire… vos intentions actuelles… Mon père vous a nommé, je crois, son maître de camp ?… Vous avez refusé cet emploi ?…

– Oui, madame.

– Il est certain que vous êtes beaucoup trop au-dessus de la fonction…

– Ce n’est pas cela, madame. L’emploi de maître de camp est honorable et on peut s’y distinguer. Il serait plutôt au-dessus de ce que je pouvais espérer…

– Pourquoi ne pas l’accepter, alors ? fit Primevère avec plus de vivacité. Oh ! Je vous en supplie, monsieur, ne me croyez pas ingrate au point de supposer que je considérerai cette charge comme une preuve suffisante de ma reconnaissance… Mais, dans votre acceptation, je verrais la preuve que… vous voulez bien res-ter près de nous… que votre vaillance et votre épée ne nous feront pas défaut dans la terrible extrémité où nous allons nous trou-ver… et enfin… que nous sommes toujours… amis…

Primevère prononça ces derniers mots d’une voix si basse et si tremblante que Ragastens les devina plutôt qu’il ne les enten-dit. Un vertige soudain le saisit. Il fut sur le point de se jeter aux genoux de Béatrix, de lui crier son amour…

– Rassurez-vous, madame, dit-il amèrement, mon épée de-meure à votre service. Nous sommes toujours… amis, selon le mot que vous me faites l’honneur d’employer…

– Eh bien ! s’écria-t-elle, puisqu’il en est ainsi, pourquoi re-fusez-vous ce que vous offre le comte Alma ?

– Madame, dit Ragastens froidement, je suis un soldat d’aventure, et la situation brillante de maître de camp est au-dessus de mes prétentions… Elle comporte des liens qui m’effraient, je l’avoue. J’ai toujours vécu au jour le jour, n’acceptant de maître que ma fantaisie, de guide que mon ca-price du moment, respirant au grand air, allant, venant, m’arrêtant et repartant selon mon inspiration… Pardonnez-moi donc de ne pas me rendre à vos instances… Je préfère agir en toute liberté et franchise…

– Mais enfin, vous allez rester à Monteforte ?

– Je l’ignore, madame.

Le mot avait été dit sèchement, presque brutalement. Ra-gastens continua :

– En tout cas, si je vois que mes services peuvent vous être de quelque utilité, je resterai jusqu’au jour que j’espère très pro-chain où César, vaincu, sera obligé de reculer… Mais alors, plus rien ne me retiendra en Italie et je rentrerai en France.

– Plus rien ? soupira Primevère.

– Plus rien ! répéta Ragastens.

– Vous ferez selon votre volonté, monsieur.

Ragastens s’inclina profondément et fit un pas pour se reti-rer. Il avait le cœur plein d’amour, de désespoir et de colère. Primevère le retint d’un geste.

– Excusez-moi, monsieur, dit-elle d’une voix faible. Je vou-lais aussi vous parler… d’un incident… survenu aujourd’hui…

– Parlez, madame…

– Il s’agit de cette discussion que vous avez eue avec le sei-gneur Malatesta…

« Voilà donc la vérité, songea-t-il en se mordant les lèvres jusqu’au sang pour ne pas crier son désespoir et sa fureur. C’est Malatesta qu’elle aime… Elle m’a fait venir pour me demander de ne pas me battre ! Elle a peur pour lui ! »

Et il attendit en silence que Primevère s’expliquât. Ce fut d’une voix en apparence exempte d’émotion qu’elle demanda :

– Vous voulez vous battre avec Jean Malatesta ?…

– Mais, madame, vous avez vu que le seigneur Malatesta s’est loyalement excusé… Le duel qu’il me proposait n’a donc plus raison d’être.

– Je sais. Mais vous devez vous battre… Chevalier, pourquoi me cachez-vous la vérité ?… Moi, je ne vous cache pas que j’ai en-tendu ce que Jean Malatesta vous disait dans l’embrasure de la fenêtre…

Un éclair d’espoir illumina l’esprit de Ragastens.

– Vous avez entendu… tout ?

Une rougeur soudaine empourpra le visage de Primevère. Mais il faisait nuit…

– J’ai entendu seulement que Jean Malatesta vous donnait rendez-vous pour demain soir au rocher de la Tête. Je n’ai pas voulu en entendre davantage. J’avais compris.

– C’est vrai : M. Malatesta m’a provoqué pour demain…

– Et si je vous demandais…

Elle s’arrêta, tourmentée à cette minute par la pire torture qu’elle eût subie de sa vie.

– Que voulez-vous me demander, madame ? dit froidement Ragastens.

– De ne pas vous battre ! répondit-elle dans un souffle. Si vous lui faisiez comprendre que ni lui ni vous n’avez le droit, en ce moment, de verser votre sang… je suis sûre… qu’il renoncerait…

– Ah ! Madame, éclata Ragastens, vos sentiments vous em-portent ! Vous me demandez de reculer, de m’humilier !… Cela ne sera pas !… Mais, soyez tranquille, madame, ajouta-t-il tout à coup avec une sorte de râle, dans ce duel, ce n’est pas Malatesta qui mourra… Adieu, madame !…

Et il s’enfuit égaré, fou de douleur et de jalousie. Primevère demeura une seconde frappée de stupeur, comprenant enfin la pensée du chevalier. Alors, sans savoir ce qu’elle faisait, elle se le-va, tendit ses bras et appela :

– Ragastens !…

Mais le chevalier était déjà loin. Il n’entendit pas. Primevère retomba sur son banc et éclata en sanglots.

Soudain, des lumières se montrèrent dans le parc. Des voix retentirent. On l’appelait… Primevère reconnut parmi ces voix celle du prince Manfredi. Quelques instants plus tard, le prince Manfredi apparut devant elle.

– Enfin, c’est vous, s’écria le vieillard. C’est vous, chère Béa-trix… J’étais dans une mortelle inquiétude… Prenez ma main… Je vais vous reconduire.

– Tout à l’heure, prince ! répondit Béatrix. Je désire encore respirer la fraîcheur parfumée de cette belle nuit…

Le prince se tourna vers les porteurs de flambeaux et les renvoya d’un geste. Quand ils furent seuls, il s’assit près de sa jeune femme.

– Vous avez raison, dit-il, ce sont de douces minutes, celles que l’on passe dans la solitude des rêveries, loin des importuns… La belle nuit !… Comme tout est calme !… Comme nous sommes loin du monde !… Concevez-vous mon bonheur, Béatrix ?…

Il prit sa main. Elle le laissa faire. Seulement, elle eut un lé-ger recul que le vieillard ne remarqua pas.

– Bonheur imprévu, inespéré ! continua le prince Manfredi. Qui eût pu supposer que, parmi tant de jeunes seigneurs épris de votre beauté, vous n’en distingueriez aucun et que ce serait moi, vieillard que guette la tombe, qui deviendrait votre élu !…

– Prince…

Se penchant, le prince Manfredi posa ses lèvres sur la main de Béatrix. Ce n’était plus là un baiser de convenance. C’était un baiser d’amour ! Primevère jeta un léger cri et, presque violem-ment, retira sa main.

– Qu’avez-vous donc, Béatrix ? demanda le vieillard.

Ce qu’elle avait ?…

Lorsque, affolée par la proposition de Malatesta, placée dans l’alternative de résister à cette proposition ou de voir s’écrouler l’œuvre de défense qu’elle avait si longuement combi-née, elle avait eu cette soudaine inspiration de choisir le vieux Manfredi pour mari, elle n’avait pas pensé, à ce moment, que le vieillard, rajeuni par l’orgueil et la joie, voudrait être son époux autrement que de nom !

Elle avait songé seulement à éviter le danger immédiat. Et le danger, c’était de devenir la femme de Malatesta ou de l’un des jeunes seigneurs dont elle avait, dès longtemps, deviné la passion. Elle s’était réfugiée dans les bras du vieillard qu’elle considérait comme un père. Et voilà que le prince Manfredi se révélait amoureux, empressé à réclamer ses droits.

– Venez, chère Béatrix… rentrons.

Et, une fois encore, il voulut prendre sa main. Mais, cette fois, Primevère se recula avec un si visible effroi, que le prince pâlit de dépit. Et il renouvela sa question.

– Qu’avez-vous, Béatrix ?…

– Rien, répondit-elle faiblement.

– Cependant, vous paraissez me redouter et me fuir… De-puis que je suis ici, vous ne m’avez pas dit un mot…

– Laissez-moi un peu, seigneur, voulez-vous ? fit-elle avec effort.

Le prince Manfredi se leva.

– Béatrix, dit-il gravement, quelque pensée secrète vous tourmente. Ne voulez-vous pas me la dire ?…

– Eh bien, oui ! s’écria alors Primevère. Je ne veux rien vous cacher !

– À la bonne heure ! fit Manfredi, avec un sourire amer. Parlez donc sans crainte…

– Eh bien, seigneur, je voudrais… Ah ! je ne sais si vous comprendrez…

– Béatrix ! À quoi bon ces réticences ? s’écria le vieillard. Je vois, je comprends admirablement que vous n’avez aucun amour pour moi. Mais, à défaut d’amour que, vieillard, je ne pouvais es-pérer, tout au moins pouvais-je prétendre à un peu d’affection sincère…

– Je vous jure que mon affection pour vous est profonde et réelle…

– Et à la soumission de l’épouse ! acheva le prince.

Mais Primevère ne releva pas ce dernier mot.

– Donc, reprit Manfredi, je soupçonne quelque méprise… ou peut-être quelque intrigue dont je serais la dupe. J’ai soixante-douze ans. Nul au monde ne s’est jamais moqué impunément d’un Manfredi… Parlez, Béatrix ! Je vous adjure de parler fran-chement !

Primevère joignit les mains avec angoisse.

– Vous vous taisez, Béatrix, reprit le prince dont la colère montait d’instant en instant. Vous m’auriez donc bafoué ?… Vous !… Quel mal vous avais-je fait ?… Pourquoi m’avoir choisi, moi, de préférence à tout autre, pour me torturer et m’humilier ?…

– Prince ! dit-elle d’une voix tremblante. Je vais vous dire tout ce qui est dans mon cœur. Après, vous ferez comme votre générosité vous inspirera de faire…

– Calmez-vous, mon enfant, dit-il. Expliquez-vous et ne craignez rien du prince Manfredi qui, en ce moment, ne veut se souvenir que d’une chose, c’est qu’hier encore il vous appelait sa fille.

– Voici la vérité, dit alors Primevère après une minute de si-lence pendant laquelle elle s’efforça de reprendre tout son sang-froid… Au moment où Jean Malatesta fit à l’assemblée la propo-sition que vous savez, je me rendis compte qu’un certain nombre des nôtres, hésitants, peut-être effrayés de la lutte qui commence, n’attendaient qu’un prétexte sérieux pour se retirer…

– C’est malheureusement vrai ! fit le prince.

– Ce prétexte était tout trouvé si je ne me soumettais pas ! Dans cette seconde, qui a été pour moi un siècle d’angoisse, j’ai compris que tout le succès de notre entreprise dépendait du mot que j’allais prononcer… Il ne me fallait pas seulement désigner un guerrier ; il me fallait aussi choisir un époux… Je résolus de me sacrifier…

– Le mot est cruel pour moi, madame !

– La situation était plus cruelle encore pour moi… Jean Ma-latesta m’aime… Et je ne l’aime pas. J’ai pour lui l’affection fra-ternelle que j’ai pour tous nos amis. Mais je ne puis envisager sans terreur la pensée que je deviendrais sa femme… J’en dirai autant pour les jeunes seigneurs qui m’ont laissé deviner des sen-timents que je ne partage point…

– Ainsi, dit le prince, qui ne put dissimuler sa satisfaction, parmi tous ceux qui assistaient à l’assemblée, il n’en est aucun que vous aimiez ?… Vous me le jurez ?

– Je vous le jure. Mais en est-il besoin ? N’aurais-je pas choisi pour époux celui que mon cœur eût souhaité, si un seul d’entre ces jeunes seigneurs m’eût inspiré un autre sentiment que celui de l’estime et de l’affection ?

– C’est vrai. Pardonnez-moi, Béatrix. Mais le choix que vous avez fait de moi m’a bouleversé au point que je raisonne comme un jeune homme qui craint tout pour son bonheur. Mais conti-nuez mon enfant…

– Placée dans la cruelle alternative que vous savez, j’ai tout à coup songé à vous, prince ! À vous, qui m’appeliez votre fille !

Le prince Manfredi étouffa un soupir.

– Je comprends, dit-il amèrement, vous avez épousé le nom… Quant à l’homme…

– Prince, interrompit Primevère, vous vous trompez… Mais laissez-moi finir. Sur la première minute, je fus très heureuse de devenir votre femme… Mais l’exaltation du danger tomba. Et alors, je me trouvai en présence du fait qui s’était accompli en dehors de ma volonté…

Le vieux Manfredi fit un mouvement.

– Oh ! laissez-moi aller jusqu’au bout, dit-elle. Je ne pour-rais plus reprendre une semblable conversation… Mon cœur se brise à la pensée de l’injuste chagrin qui vous est fait… Trois mois, prince, je vous demande trois mois… Supposez que vous m’avez demandée et que je me suis accordée à vous !… Ma de-mande n’a rien de blessant, car je vous jure que je n’ai aucune pensée d’aversion contre vous… Et puis, prince, n’est-ce pas là aussi une légitime satisfaction qu’il faut accorder à mon père ?

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
510 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain