Kitabı oku: «La génie Européen»

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Nicolas Ségur

La génie Européen


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066354565

Table des matières

PRÉFACE

Jean-Jacques ROUSSEAU

HIPPOLYTE TAINE

HENRI BERGSON

ANATOLE FRANCE

MAURICE MAETERLINCK

MADAME DE NOAILLES

PIERRE LOTI

TOLSTOI

HENRIK IBSEN

NIETZSCHE

ET LES ORIGINES DE SA PHILOSOPHIE

EINSTEIN

DANTE, KEATS,. BAUDELAIRE

FIN

PRÉFACE

Table des matières

J’essaye de fixer ici les traits essentiels de quelques grandes figures d’hier et d’aujourd’hui.

Ces esquisses publiées à diverses époques ont été réalisées d’après la même méthode. C’est là le principal lien qui les unit. Considérer l’histoire littéraire de l’Europe dans son ensemble et sa continuité, étudier impartialement les doctrines laissant parler autant que possible les œuvres, replacer surtout chaque écrivain dans son milieu et l’éclairer à la lumière de son époque afin de tirer de son exemple particulier des conclusions d’ordre plus général—telles ont été mes préoccupations.

L’exemple, en somme, que je voulus suivre fut celui de certains maîtres du siècle dernier pour qui la critique n’avait pas tant comme objet d’exprimer des sympathies ou des antipathies, de condamner ou d’absoudre, mais de saisir des caractéristiques, d’éclairer des rapports, devenant, en quelque sorte, une branche de la philosophie de l’histoire et aidant à dégager la physionomie et les tendances d’une époque.

J’espère que ces préoccupations qui passionnaient tant naguère, continuent à éveiller encore aujourd’hui quelque intérêt.

Jean-Jacques ROUSSEAU

Table des matières

I

«A la distance de quelques siècles du moment où il a vécu, il paraîtra un homme prodigieux et on regardera de loin cette tête universelle avec une admiration mêlée d’étonnement.»

Ce jugement de Rousseau sur Diderot s’applique par excellence à Jean-Jacques lui-même. A la distance d’un siècle, ce demi-fou tant vilipendé, ce malade plein de faiblesses, sur lequel s’est vengée et se venge toute l’humaine hypocrisie, nous apparaît grand, presque énorme à cause de son influence, révélateur de toute une littérature, semeur de tant d’idéaux, de tant d’utopies, créateur non seulement d’une manière de penser, d’un état de conscience, mais aussi d’un monde nouveau.

Et sa grandeur et sa force nous semblent plus évidentes, quand nous voyons qu’il est aujourd’hui aussi actuel et redoutable qu’au temps de Voltaire, que c’est Jean-Jacques qu’on découvre et que l’on combat sous tous les progrès et les idées nouvelles. Il demeure toujours le symbole de la liberté française et des ennemis nombreux continuent encore contre lui la lapidation de Motiers Travers.

Et quoiqu’on ait écrit beaucoup sur Rousseau, il manque encore le livre synthétique qui nous retracerait, non point la physionomie de l’écrivain et le développement de son œuvre si souvent étudiée, mais sa vaste portée, mais sa mystérieuse puissance, cette germination continuelle, ininterrompue et splendide du grain fécond que Jean-Jacques a jeté et qui a envahi la terre. Et nous osons affirmer que malgré toute une bibliothèque sur Jean-Jacques, ce livre, qui résumerait les conclusions des travaux d’un siècle, reste encore à écrire et serait un livre nouveau.

II

Il n’est plus temps, en effet, de se contenter d’étudier les œuvres de Jean-Jacques, il n’est plus temps de critiquer son caractère ou ses actes, de l’accuser ou de le défendre. Bien plus grand par la destinée de son œuvre que par sa propre action, unique par la place qu’il conquit dans la pensée européenne du dix-neuvième siècle, Rousseau échappe désormais aux minuties de la critique et de la morale communes. Tâcher naïvement de le réhabiliter, comme Edouard Rod l’avait désiré, ou le diminuer, comme Jules Lemaître l’essaya, voilà des tentatives également puériles. Il y a un moment dans l’histoire des grands hommes où l’influence ultérieure de leurs œuvres crée une légende inviolable, finit par englober la petite réalité de leur vie, couvre leur personnalité et ne les laisse plus subsister qu’en tant que symboles. On ne peut plus parler aujourd’hui de Jésus comme d’un petit illuminé galiléen, ni examiner sa vie dans sa stricte et modeste réalité, comme on ne peut se contenter d’étudier Martin Luther en sa traduction de la Bible ou en ses actes bourgeois. Ils furent tous deux des fondateurs, et leur œuvre est plus significative et grande par ses conséquences que par sa propre et intrinsèque valeur. Dans Jésus s’est personnifié la force immense et toujours vivante du christianisme; dans Luther, le gros levain de la Réforme.

Vouloir circonscrire la critique à leur personne et à leur action propre, ce serait vouloir se contenter d’étudier l’arbre au moment seul de sa semence.

De même pour Jean-Jacques. Pendant un siècle et demi, il vit, grandit, envahit le monde, et plus prodigieuses sont ses œuvres après sa mort que pendant sa vie. Il n’y a pas un coin du dix-neuvième siècle, pas un vagissement de pensée, pas une ligne de littérature, pas une trace d’action politique ou sociale, où on ne le retrouve.

Pour le juger équitablement, il faut considérer les innombrables ramifications de son influence, interroger le siècle, escompter aussi l’avenir qui sera encore plein de lui. Il faut, en somme, lui appliquer la méthode critique que Renan appliqua à Jésus, cette critique qui tient autant compte des conséquences que des actes, qui accepte les idées comme des forces, qui voit continuellement, non seulement la personne, mais aussi l’auréole qu’elle a projetée, non la pensée, mais son rayonnement.

En 1778, le lendemain de sa mort, quand il n’avait encore occasionné ni la Révolution, ni le romantisme, ni la régénération sociale, on aurait pu se contenter de parler seulement de la pauvre vie de Rousseau, de ses livres inégaux, de sa valeur littéraire, de ses folies, de l’abandon de ses enfants ou de ses égarements de jeunesse.

Mais aujourd’hui, sans cesser d’être l’homme qu’il fut, il est aussi une figure consacrée par le temps. Parler de lui, c’est parler de toute une époque, d’un état de conscience de l’Europe, d’une ère nouvelle.

III

Jean-Jacques Rousseau vient, comme tous les semeurs d’idées, dans un moment critique et transitoire. Quand il arrive à Paris, après ses vagabondages en Suisse et en Italie, il se trouve devant un monde croulant, un passé qui finit, une pensée et un art caducs et qui défaillent. Mais aussi de vagues souffles féconds se laissent percevoir çà et là, de nouveaux courants d’idées. C’est pour la France l’heure où les fruits trop mûrs et les fleurs décloses tombent, tandis que les germes aussi pénètrent la terre pour les fécondations nouvelles. Avec un pouvoir vieux et pourri, un art usé et désormais stérile se précipite dans la tombe. On dirait pour un moment que la littérature française va finir, épuisée, dans l’isolement. En effet, si les contemporains de Rousseau, Voltaire en tête, inaugurent le cosmopolitisme littéraire, étudient la pensée de l’Orient, découvrent l’Angleterre, ils s’obstinent pourtant à se fermer jalousement à toutes ces influences, imitent sans féconder, et persistent à s’emprisonner dans la vieille tour d’ivoire du classicisme français.

C’est Voltaire lui-même qui, après avoir pillé la pensée universelle, proteste contre l’envahissement des littératures étrangères et ébauche, cent trente ans avant Lemaître, un véhément et autrement injuste manifeste contre l’influence du Nord. En ses derniers écrits, comme dans ceux de tous ses contemporains, c’est encore le classicisme français, l’imitation esclave du XVIIe siècle qui fleurit et triomphe.

Car Voltaire, c’est en somme un génial dilettante, qui couronne et parfait un siècle de brillants imitateurs, un dilettante ouvert à tout, mais manquant de courage et de vraie conviction; ne faisant jamais la guerre ouverte contre les prêtres, dédiant Mahomet à Benoit XIV, pour en recevoir des médailles bénites, caressant nonchalamment et aristocratiquement la liberté, redoutant au fond toutes les nouveautés, devinant bien les courants vivifiants qui viennent de l’étranger, mais ne les accueillant guère. Près de lui, Diderot, si avide d’idées, si novateur, reste cependant incertain, étincelant, universel, mais incomplet, ne faisant autre chose qu’intelligemment tâtonner pendant toute sa vie.

Et voilà que tout à coup le «garçon horloger» arrive du fond de la Suisse; il voit, il comprend, il sent, il transforme tout. Il respire l’air chargé de germes et tout entre en lui. Chaque semence étrangère s’y fait chair française, chaque idée nouvelle y grandit. Il est manifestement moins intelligent que Voltaire, beaucoup moins raisonnable aussi, mais il est autrement convaincu et plein d’inquiétude, avide de sentir, avide de souffrir, portant en lui un tempérament ardent; il est tout idéal, tout flamme.

Surtout, il n’est pas le produit artificiel de cette civilisation finissante qui façonne tous les esprits dans un même moule. Ayant, au contraire, conservé un fond idéaliste à travers une série de déchéances et de corruptions, s’étant fait à l’école de la douleur, il est homme. Il est même par nature l’homme, avec toutes ses faiblesses et ses aspirations, un homme dans lequel prend conscience, en sensations, en souffrances, en besoins et en rêves, le peuple français.

Il est, d’ailleurs, prématurément plein de cette sensibilité désordonnée qui sera la nôtre. A Venise, il pleure, attendri, sur la décadence d’une courtisane belle, et il la respecte. S’il tombe dans les bras de Mme de Warens, il en sent des remords infinis. Vicieux, il est aussi «enivré de vertu». «Rien de grand, rien de beau, nous dit-il en parlant d’une époque de sa vie, ne peut entrer dans un cœur d’homme, dont je ne fusse capable entre le ciel et moi.»

Courageux, farouche, rassasié de malheurs, il ne connaît pas le sourire de Voltaire et n’est pas capable des mêmes ménagements. Les idées hardies retentissent sur ses lèvres, la vérité en sort, violente. Il embrasse le génie anglais, il dit oui au cosmopolitisme, il conduit jusqu’aux dernières conséquences toute idée nouvelle, et marque ses pensées au coin de l’exaltation et de l’idéal: au coin français.

On dirait qu’en lui se concilient toutes les contradictions et tous les rêves. Ennemi des prêtres, il est chrétien, mais d’une manière originale et farouche. Propre disciple mystique du Nazaréen, il dégage et précise pour la première fois tout ce qu’il y a d’humanité redoutable et de ferment social dans le christianisme, tous les germes élevés et riches d’impossibles idéalités qui s’y trouvent.

Il est chrétien, mais il a aussi une large conception du monde et de l’individu, une ardeur de vivre qu’on dirait antique, tant elle est indisciplinée, passionnée, véhémente, toute tournée vers la terre, réconciliée amoureusement avec la nature.

Ainsi, il est mystique et il est païen, il est Français par sa manière de penser, il est presque Germain par la matière toute nouvelle de ses pensées. Il est encore de tous les temps et il a une conscience européenne.

Avant tout il est homme, il est près de nous, réalisant par excellence et pendant toute sa vie, par ses manières, par ses souffrances, par ses aspirations et ses abattements, par sa sensibilité et sa folie, l’Ecce homo de l’Evangile.

Bref, il a toutes les qualités pour conquérir par ses idées le monde, comme Napoléon va le conquérir, quelques années après, par la force. Et il vient à l’heure voulue.

IV

Qu’est-ce qu’il fait pour transformer la pensée moderne? Presque rien. Il lui suffit de se donner lui-même; et imposant le silence à la voix froide de l’intelligence, qui était la seule voix permise en son siècle, il laisse parler son cœur. Il fait en somme du mystère chrétien, de la confession, un principe littéraire. Voilà la grande innovation, voilà ce qui doit changer et change l’ordre établi.

En effet, depuis la Renaissance, aucune découverte plus grande ne s’est accomplie, rien de plus fertile en conséquences.

A la littérature ordonnée et décente, tout objective que les Grecs léguèrent à l’Europe, le Genevois substitue, d’un coup de génie, le désordre véhément de la sincérité, le cri des passions et des faiblesses, le déchaînement des sens, la voix des appétits, ce multiple et tumultueux concert du Moi qui se lève dominateur, veut créer une morale à lui, et se fait centre de l’univers.

Pour la première fois, c’est l’écrivain qui parle, se livrant sans voile et sans pudeur, étalant son cœur sans réticences. La littérature cesse d’être un artifice, cesse même d’être, en quelque sorte, un art: elle ne se base plus que sur la sincérité et le tempérament.

C’est merveille de voir ce qu’il a fallu de circonstances accumulées dans la vie et la nature de Rousseau pour que cette simple et énorme innovation se réalise. En dehors peut-être des hérédités et des hasards qui créèrent l’ambiguïté de Renan, je ne connais pas de formation plus complexe, plus rare, plus providentielle que celle de Jean-Jacques.

Tout concourt à le rendre original: la maladie et l’ignorance, sa provenance plébéienne et ses lectures désordonnées, ses phobies et ses vices. On dirait que la nature a devancé les temps en dotant ce vagabond de neurasthénie, en lui donnant cette hyperesthésie, qui devint la faculté dominante de notre époque. Il était nécessaire que, Suisse, il vînt souffrir, s’éblouir et se révolter, au milieu de cette civilisation avancée. Innocent au fond de l’âme, il connut tous les vices et se frotta à tous. Etudiant peu les livres, il observa beaucoup la nature. Mais, surtout, il lui a fallu cette anomalité maladive, qui mêla à la haute moralité foncière de son caractère un élément permanent d’impudeur et comme un besoin de nudité.

A force d’égarements, d’inconscience et de génie, Jean-Jacques accomplit un miracle: il retrouve les sources lyriques et, reflétant le monde en lui afin de s’exalter davantage, opposant ses passions à la morale, il crée une nouvelle littérature.

V

Comme soutien à cette littérature qui naissait, éloquente et tumultueuse, il fallait une nouvelle morale, un idéal nouveau, capable de satisfaire aux besoins et aux aspirations qui se faisaient jour. Une pareille philosophie, Jean-Jacques Rousseau la conçoit dès ses premiers pas, l’énonce en ses premiers livres. C’est la doctrine même qui servit de levain au christianisme, les principes qui ébranlèrent, puis rénovèrent la vieille société romaine: l’égalité des hommes et la perversité originelle de toute civilisation. Rousseau ne fait que ressusciter les rêves qui tentèrent toutes les civilisations finissantes, les remèdes héroïques, vers lesquels se tournèrent désespérément toutes les générations hypertrophiées par la pensée, lassées de l’injustice, alanguies par la connaissance: le retour à la nature et à la candeur primitive, la fraternité de tous au milieu de la terre maternelle, l’amour de ce qui purifie et rajeunit.

En énonçant le principe redoutable de l’égalité des hommes, Rousseau retrouvait et faisait revivre la force mystérieuse qui avait causé la victoire de l’Evangile. Et quand il dénonçait la civilisation et les arts, quand il regrettait l’antique innocence et la bonté naturelle que l’homme a perdue, dans la route artificielle où il s’est engagé, il ne faisait que proposer un remède dangereux, mais alléchant.

«Redevenez simples». Voilà ce que Rousseau répète après Jésus, et, comme lui, il se trouve qu’en prêchant la simplicité, en condamnant la civilisation, il condamne tout le passé, ébranle entièrement l’édifice social. La séculaire hiérarchie fondée sur l’inégalité, tous les principes de la société française ou plutôt européenne qui reposaient sur la civilisation acquise sont sapés un même temps. Voulant le retour de l’homme à la nature et réclamant la part égale de tous au soleil et au bonheur, Jean-Jacques Rousseau renverse le vieux monde.

VI

Voilà les quelques semences, la substance élémentaire de son œuvre. Sous une autre forme, toutes ces choses étaient vieilles. Mais Rousseau les fait fructifier dans sa conscience moderne, les vivifie par son génie, les enrichit de sa sensibilité et hardiment, véhémentement, en fait ressortir les conséquences les plus éloignées.

C’est qu’il reflète ces vérités fécondes dans un esprit génial et plébéien, je veux dire dans un esprit qui sait convaincre et qui est en même temps tenace et têtu. Et comme il sait joindre à cela l’éloquence et le style, ses principes littéraires, ses théories sociales vont changer l’Europe. On trouve dans la Nouvelle Héloïse et dans les Confessions, tout le XIXe siècle littéraire, et on trouve tout le XIXe siècle et peut-être le XXe siècle social dans le Contrat, dans le Discours sur l’inégalité et dans le Vicaire savoyard.

Son influence commence par transformer Voltaire, qui, esprit brillant et pur littérateur jusqu’en 1770, ne devient penseur et philosophe que par jalousie envers Rousseau. Chateaubriand est son enfant le plus direct et le plus cher, à moins que ce ne soit Byron ou Lamartine. Avec un dernier effort vers le classicisme, Gœthe essaie en vain de lui échapper.

Victor Hugo ne s’écarte de Rousseau que par son incohérence. Stendhal, le plus original et le plus indépendant des écrivains de sa génération, emprunte à Jean-Jacques le culte du moi. Sand et Zola, si proches, malgré leurs divergences, lui doivent tout et surtout la description; Musset, le lyrisme.

Par son respect pour la réalité, son souci de ne jamais écrire que des aventures véritables et personnelles, par la précision dans le détail, Rousseau est le père du réalisme, l’ancêtre de Balzac, de Flaubert, et, par sa sensibilité exagérée, par l’acuité et la perversion des sens, par son mysticisme dans la passion, il revendique Baudelaire et Verlaine et jusqu’à Maurice Barrès, son dernier enfant désordonné, jusqu’à Mme de Noailles, sa fille si proche, bien qu’elle lui vienne de l’Orient.

Et ce n’est pas seulement la France littéraire qui lui appartient mais toute l’Europe moderne. Eliot et Dickens, Hawthorne et Ibsen, Ruskin et Bjôrnson et d’Annunzio, les Russes aussi, Tolstoï surtout. Tous descendent un peu de Jean-Jacques.

Et que dire de son influence sociale, puisque tout lui revient, que sa postérité sociale est innombrable, depuis Robespierre jusqu’à Proudhon et jusqu’à Jaurès? Ce qui se fit de grand et encore ce qui se prépare de redoutable dans la France moderne et dans la société européenne, la Révolution, les républiques, et l’affranchissement social qui se fait, et la guerre sociale qui s’annonce, découlent en grande partie de ses principes.

Il y eut des écrivains plus grands que lui dans le passé, mais je ne connais pas, après Aristote, Descartes et Shakespeare, un génie plus influent, plus important par son retentissement. Même ceux qui créèrent du nouveau, Comte, et Renan, et Taine, même ceux qui s’opposent à lui, Bonald ou J. de Maistre, lui doivent beaucoup ou du moins quelque chose.

VII

C’est pourquoi il demeure entre les plus grands et, avec Napoléon et plus peut-être que Napoléon, le pilier de la France contemporaine.

George Sand eut une pensée profonde et gracieuse le jour où, aux Charmettes, elle cueillit un rameau de buis du jardin de Jean-Jacques, pour le mettre, dit-elle, en guise de signet dans sa vieille Bible hollandaise.

Associer Jean-Jacques à la lignée évangélique, c’est hardi, mais plus juste qu’il ne semble au premier abord.

Sa force cachée réside surtout dans l’Evangile, ses vérités sont simples et de celles qui transforment.

Il ne fut qu’un chrétien bizarre et fervent, qui ranima, dans sa conscience exagérée et trépidante les quelques principes redoutables qui firent la fortune du christianisme.

Avec beaucoup de littérature, et plus de pensée, il a réalisé quelque chose d’analogue à ce que voulurent faire innocemment Joachim de Flore et saint François, à ce que fit dans l’ordre religieux Luther.

Et il a réussi. Venu au moment nécessaire, profitant de tout, plein de génie, ayant le courage et la force, ayant aussi la folie, élément qui le servit plus que le courage et la force, il a inauguré une ère à lui.

Le siècle dernier et notre siècle ne portent pas seulement sa trace, mais sont encore pleins de lui.

Et nous ne demandons pas si son influence fut bonne, puisqu’elle fut fatale et inéluctable! La question de savoir si Rousseau est un malade, si le romantisme accuse la dégénérescence de l’Europe et si les démocraties et le socialisme en hâteront la fin, est pour aujourd’hui insoluble. Il faudrait, d’ailleurs, la poser d’une façon beaucoup plus générale. Il faudrait alors se demander, avec Nietzsche, si Socrate n’est pas le premier annonciateur de la décadence du génie aryen, si le christianisme ne fut pas, en réalité, une maladie terrible et si l’enseignement du Galiléen n’a pas amolli le monde par sa morale d’esclaves.

Dans l’évolution de la conscience européenne, Rousseau marque simplement une nouvelle étape, qui se rattache strictement au passé et n’en est que la conséquence.

Il eut une part immense dans la formation de la société contemporaine, et les siècles qui vinrent après lui vécurent de sa pensée, suivirent son impulsion.

Voilà ce qui est établi et voilà qui sera désormais difficile de nier.

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Litres'teki yayın tarihi:
17 ocak 2025
Hacim:
240 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066354565
Yayıncı:
Editör:
Telif hakkı:
Bookwire
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