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Kitabı oku: «L'eau profonde; Les pas dans les pas», sayfa 18

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– «Et vous avez fait cette démarche auprès d'elle?..» interrogea-t-il, d'une voix si étrange qu'elle en eut peur.

– «Comme vous me posez cette question!.. Ah! vous voyez bien que j'ai eu tort de vous parler; que je vous déplais toujours, toujours, dans ce que je fais, dans ce que je dis, comme dans ce que je porte… Toujours! Toujours!..»

– «Et que vous a répondu Mme de Séricourt?» interrogea-t-il, sans paraître prendre garde à cette exclamation.

– «Elle a été si bonne,» dit Cécile; «elle m'a promis de m'aider… Elle m'a aidée.»

– «Elle vous a aidée?..» demanda de nouveau Maurice. «Alors, cette toilette que vous portez ce soir…»

– «C'est elle qui me l'a choisie…» reprit la jeune femme. «Oui, c'est elle qui m'a conduite chez le couturier; elle qui a décidé ma robe, ma coiffure, mes bijoux… Et voyez comme tout est contre moi… Quand nous avons été sur le devant de la loge, j'ai senti qu'elle, qui a tant de goût pour elle-même, s'était trompée pour moi… Mais qu'y a-t-il? Que se passe-t-il?..»

Il se passait qu'en l'écoutant raconter, avec cet accent découragé et passionné, sa touchante démarche et l'infâme manière dont l'autre en avait abusé, une révulsion violente et subite de son cœur avait bouleversé Paluau. Une grille posée sur une écriture secrète en éclaire soudain tout le sens. Certaines révélations sont cette grille. Paluau comprenait que son ancienne maîtresse s'était complu à savamment organiser, ce soir, cet écrasant contraste entre elle et Cécile: l'épouse légitime, et qui ne se savait pas trahie, s'était mise à la merci de sa rivale, et celle-ci en avait profité pour exercer sur elle, hypocritement et méchamment, la plus mesquine des vengeances: mais poussée par quoi?.. Elle n'avait pas su aimer Maurice autrefois, puisqu'elle l'avait laissé partir. Le retrouvant marié, et constatant, elle était si fine et Cécile avait été si naïve, que son ménage roulait déjà sur la route des malentendus, elle avait voulu mettre entre la femme et le mari quelque chose d'irréparable. Elle l'avait repris, quitte à le renvoyer de nouveau, plus tard, à un foyer pour toujours renversé… Pourquoi encore? La haine des femmes qui ne sentent pas pour celles qui sentent vraiment expliquait tout. De là sa scélératesse dans l'invention d'un procédé très misérable – hélas! il avait trop bien réussi!.. De là les mots qu'elle avait prononcés dans l'arrière-fond de la loge, – et son complice de jadis y avait cru!.. Et voici que la lumière se faisait en lui, éclatante, par une nouvelle comparaison que la subtile Clotilde n'avait pas su prévoir. Cette visite de la femme sincère chez la femme coquette, sublime de bonne foi, ne permettait pas le doute, et Maurice était révolté d'une si hideuse ruse? Attendri jusqu'au plus intime de son âme par cette confidence de la femme amoureuse, sa femme, il sentit les larmes lui venir. Il la prit entre ses bras et il la serra contre son cœur avec passion, tandis qu'abandonnant sa tête sur l'épaule de son mari et perdue de ravissement, elle gémissait:

– «Ah! tu me pardonnes! Ah! que je t'aime, et que tu es bon de me laisser te le dire!»

– «Te pardonner?» répondait-il, et il répéta: «C'est toi qui me demandes de te pardonner!..»

Jamais Mme de Séricourt ne comprendra pourquoi cet homme qu'elle a laissé si visiblement fou de passion à l'Opéra n'est pas venu au rendez-vous qu'il lui avait lui-même demandé, ni par quel point de son caractère, – elle le sait si faible! – il a trouvé la force de quitter Paris sans l'avoir revue. C'est le seul de ses anciens amants, car la féline et souple personne a sa liste, dont elle parle avec un peu d'aigreur, – quand elle en parle. Et encore, car elle a du goût, même dans la rancune, dit-elle simplement: «Ce pauvre Paluau! Il était bien agréable, mais quand on a épousé une telle sotte!..»

Mai 1903.

LA RANÇON

I

Il y avait bien longtemps que Mme Le Hélin n'avait point paru aussi jolie à Pierre Guchery que ce jour-là. Pour une minute, la femme qu'il avait tant aimée – plus d'un quart de siècle auparavant, – sa chère Albertine, à la taille souple et fine, aux beaux cheveux châtains avec des reflets fauves, au sourire clair, aux fraîches prunelles brunes sur un teint de lait, l'adorable maîtresse de sa trentième année, reparaissait dans la vieille dame à la taille lourde, aux joues couperosées, aux paupières flétries, aux cheveux grisonnants, qu'il avait pris l'habitude, lui-même quasi sexagénaire, de venir voir chaque après-midi. C'était, entre eux, une de ces liaisons du monde, presque officielles, tant elles ont duré. Elles gardent du moins, parmi les misères que de tels rapports imposent, cette demi-noblesse de la fidélité. L'histoire de ces amants tenait en quelques lignes: Guchery s'était pris pour Mme Le Hélin d'une passion folle, au lendemain de la guerre, et, à cette passion, il avait tout sacrifié. Comme elle vivait à Paris, et pour ne plus jamais la quitter, il avait donné sa démission de l'armée, où l'attendait un bel avenir. Comme elle était mariée, il avait renoncé à se construire un foyer à lui. Comme elle était mère, et qu'elle n'avait pas voulu lui sacrifier son fils, il avait accepté la plus humiliante des situations, au foyer d'un autre… Avec le temps, cette passion s'était transformée en un attachement indéfinissable, mêlé de souvenirs et de regrets, de reconnaissance pour les bonheurs qu'elle lui avait donnés autrefois, et de pitié pour les irréparables atteintes dont il la voyait frappée par l'âge. L'habitude avait aussi sa part dans ce sentiment. – A soixante ans on a tant vu mourir, et l'on tient par des fibres si fortes à ce qui reste! – Tout cela faisait bien encore une espèce d'amour. La preuve en était dans l'émotion qui agitait cet homme, si voisin de la vieillesse, quand, à des instants, de plus en plus rares, hélas! ce visage dont il connaissait chaque ride lui montrait un reflet de sa grâce d'antan. Mais, à cette visite-ci, ce n'était même plus un reflet, c'était cette grâce elle-même que le fidèle amoureux de Mme de Hélin venait de retrouver, dès son entrée dans le petit salon bleu où elle se tenait presque toujours. Qu'il y était venu de fois, depuis ces vingt-sept ans! Qu'il s'y était assis de fois, près d'elle, dans la bergère Louis XV, à gauche de la fenêtre! Ce cadre d'objets familiers n'avait guère changé depuis qu'il fréquentait l'hôtel Le Hélin, et la dame du petit salon bleu semblait, elle aussi, en ce moment, avoir à peine changé, tant ses yeux brillaient, tant le plaisir éclairait, transfigurait toute sa physionomie. Le velours violet de sa robe de demi-deuil, – elle était veuve depuis quinze mois, – relevé par quelques bijoux: une chaîne et une broche de diamants, un bracelet avec des perles, – la rajeunissait aussi, en l'allongeant, en l'amincissant. Pierre ne put s'empêcher de lui dire, après avoir mis un baiser, plus long que d'habitude, sur sa petite main restée si fine et dont toutes les bagues lui rappelaient des anniversaires communs:

– «Vous êtes tout à fait en beauté aujourd'hui, ma chère Albertine… Par ce jour noir de décembre» – on était à l'avant-veille de Noël – «vous regarder, c'est retrouver le soleil… Vous avez l'air si contente, si joyeuse même!.. Que se passe-t-il?..»

– «Il ne se passe rien,» répondit-elle, «sinon ce qui s'est toujours passé depuis que je vous connais: je vous aime, tout simplement… J'ai trouvé mon cadeau de Noël pour vous,» ajouta-t-elle avec un sourire fin, «et je crois qu'il vous fera plaisir… Voilà pourquoi je suis contente…»

– «Faudra-t-il attendre et mettre mon soulier au coin de la cheminée, comme un petit garçon bien sage, pour savoir quel est ce cadeau?» répliqua-t-il, sur le même ton de badinage tendre.

– «Comment?» fit-elle, «vous ne devinez pas?..» Elle le vit soudain pâlir, et elle comprit qu'il comprenait: «Oui,» continua-t-elle, «vous vous rappelez qu'au lendemain du jour où je me suis trouvée libre, vous m'avez promis de me laisser fixer moi-même le moment de notre mariage. Hé bien, mon ami, votre Albertine sera Mme Guchery, quand vous voudrez, à partir d'aujourd'hui… Mais qu'avez-vous?..»

– «J'ai,» dit-il, «que j'ai trop désiré cette heure. Elle me fait du mal à force de me faire du bien… Et puis c'est si tard! J'aurais tant voulu vous donner mon nom, quand nous avions l'avenir devant nous, quand…» et son soupir révélait l'âcre nostalgie dont il avait été tourmenté dans la possession de cette femme, qui le regardait avec des yeux noyés de larmes, tant elle le sentait l'aimer. «Mais laissons ces regrets,» poursuivit-il d'une voix qu'il voulait rendre gaie, «il n'est jamais trop tard pour vivre avec la femme que l'on aime, avec la seule que l'on ait aimée… Ah!» et son accent se fit de nouveau ému, malgré lui, «que nous allons vieillir heureux!» et, mettant un genou en terre, il attira vers lui la tête de sa vieille amie, et sur ses paupières que l'attendrissement rendait humides il appuya une caresse dont elle se dégagea en lui disant:

– «Mon pauvre Pierre, vous retardez de bien des années!.. Regardez-moi donc. Vous oubliez que ce n'est pas un mariage d'amour que vous allez faire… C'est un mariage de raison, et il faut parler raison… Je suis deux fois grand'mère, pensez-y…»

– «Vous le voulez…» répondit-il, «parlons raison.» Puis, comme si l'allusion qu'elle avait faite à ses petits-enfants lui rappelait à lui-même qu'à côté de son existence cachée d'amie, elle avait toute une existence de famille: «Avez-vous parlé de votre projet à votre fils?» demanda-t-il.

– «Pas encore,» répondit-elle, «j'ai voulu que vous fussiez le premier averti. C'est bien naturel. Mais je vais chez Henri demain. Il a un arbre de Noël pour les deux petits et leurs amis et leurs amies. Je lui apprendrai la grande nouvelle, ainsi qu'à ma belle-fille…»

– «Et vous n'avez pas cherché à le sonder déjà, pour savoir ce qu'il en pensera?» demanda Guchery.

– «Ce qu'il en pensera?» répéta-t-elle. «Il aura peut-être un petit moment d'émotion, c'est trop naturel encore. Il aimait tant son père!.. Mais il vous adore… Quant à ma belle-fille,» ajouta-t-elle en riant, «si elle ne donnait pas son consentement, elle serait trop ingrate. Car c'est vous qui avez fait leur mariage, et elle ne l'a pas oublié… Tâchez seulement que je ne sois pas jalouse d'elle, quand elle sera devenue votre belle-fille à vous…»

– «Et vous ne craignez pas qu'Henry ne se demande…»

– «Quoi?» insista-t-elle, comme il hésitait.

– «Mais si ce mariage ne cache pas un mystère, si… Enfin, n'avez-vous pas peur qu'en me voyant vous épouser il ne devine la vérité, et que nos relations n'ont pas été ce qu'il a pu croire?..»

– «Lui!» s'écria la mère, «quelle idée! Si jamais une pareille pensée avait traversé son cerveau, est-ce qu'il serait avec vous comme il est? Non. Je connais mon fils, c'est le cœur le plus simple, le plus confiant! Ah! mon ami, vous savez que c'est à lui que je vous ai sacrifié… Sans lui, je ne serais pas restée la femme d'un autre, vous aimant comme je vous aimais. Mais j'en ai été récompensée. Il n'a jamais douté de moi. C'est vrai que j'en aurais cruellement souffert, même dans le bonheur. Cette épreuve m'a été épargnée… Elle me sera épargnée jusqu'au bout,» continua-t-elle. «Je n'ai pas été comme tant d'autres. J'ai été une femme mal mariée, qui a eu dans sa vie un seul sentiment. Je ne me suis jamais considérée comme votre maîtresse, mais comme votre épouse secrète. Ce n'est pas au moment où tout ce qu'il pouvait y avoir de coupable dans ce sentiment est fini, où je vais pouvoir l'avouer, que Dieu me frapperait, n'est-ce pas?.. Je n'ai jamais eu que mon fils et vous dans le cœur, – vous, mystérieusement. Je vous y aurai ouvertement tous deux, et vous verrez comme il en sera heureux… Je vous répète qu'il vous aime tant!..»

II

A ces affirmations de la mère, si répétées, si appuyées qu'elles révélaient, malgré tout, une certaine angoisse, – celle du doute et aussi celle du remords, – Guchery n'avait plus rien répondu. L'ancien officier était, avec des allures volontiers martiales, et malgré la longue moustache autrefois blonde, maintenant blanche, qui sabrait son maigre et osseux visage, un homme profondément, presque morbidement sensible. Les amoureux qui, comme lui, rencontrent vers le milieu de leur vie, à l'époque qui convient le mieux à la vraie fondation d'une famille, une aventure avec une femme mariée et dans le monde, se divisent presque immanquablement en deux groupes. Ou bien les habitudes que représente une liaison de cet ordre les annihilent absolument, ou bien elles les affinent jusqu'à la maladie. Ne plus nourrir aucun intérêt sérieux d'ambition et de carrière, aller le matin au Bois pour revoir votre amie au passage, faire des visites l'après-midi dans les maisons où elle fréquente, dîner en ville et finir la soirée au théâtre pour la rencontrer, ne plus causer que des intrigues semblables à la vôtre qui se nouent et se dénouent autour de vous, ne plus ouvrir un véritable livre, mais seulement le mauvais roman dont elle parle, et ainsi du reste, – cette existence de sigisbée professionnel, menée pendant des saisons, vulgarise encore les natures vulgaires. Les natures délicates, comme était Guchery, s'y sensibilisent à l'excès. Cette atmosphère trop féminine anémie en eux toute force de résistance à l'impression. C'est ainsi que l'amant d'Albertine n'avait jamais pu, du vivant de M. Le Hélin, se blaser sur le malaise que lui infligeait la présence de cet homme entre sa maîtresse et lui. Que soupçonnait ce personnage aux manières toujours courtoises, aux yeux toujours froids? Pierre avait passé des années à se le demander, sans en rien savoir. Jules Le Hélin était un de ces maris qui affectent de traiter leur femme, en public et dans l'intimité, avec une déférence si cérémonieuse qu'il est impossible, à ceux mêmes qui hantent leur maison le plus familièrement, de deviner la vraie situation morale de leur ménage. Qu'avec son nom de vieille bourgeoisie il eût épousé pour sa fortune Albertine, laquelle s'appelait simplement Mazurier, des Mazurier enrichis dans les papiers peints, c'était bien évident. Qu'il ne l'aimât point, ses fréquentations dans le demi-monde, aussitôt après la naissance de leur fils, l'avaient trop prouvé. L'indulgence des salons avait d'ailleurs accordé cette excuse à la jeune femme quand Guchery avait commencé de se trouver chez elle à toute heure. Mais l'opinion de l'intéressé lui-même sur ces assiduités, personne ne l'avait jamais connue. Pierre pas plus que les autres, avec cette différence que ces autres s'en étaient soucié juste le temps d'échanger une réflexion malicieuse, au fumoir, entre deux cigares, au lieu qu'il avait vécu, lui, dans l'attente quotidienne d'une solution tragique. Il y était préparé pour lui-même, mais pour son Albertine!.. Cette solution tragique n'avait pas eu lieu. Le mari était mort, sans avoir livré le secret de sa longanimité, laquelle avait peut-être tenu tout bonnement, comme tant d'apparentes indifférences de ce genre, à l'existence du fils. Peut-être aussi Le Hélin était-il un de ces philosophes pratiques comme il s'en rencontre même parmi les hommes de cercle et de sport, que la paresse et l'indifférence, la peur quelquefois et quelquefois l'intérêt, ont rendus débonnaires, et ils laissent le soin de leurs vengeances à la vie, – sûrs que tôt ou tard elle se chargera de réclamer la rançon qu'ils n'ont pas exigée pour leur propre compte.

Si le mari trompé avait calculé ainsi, il semblait bien, – on l'a vu par la conversation entre les deux complices, – que ce calcul était déçu. Cette rançon de la vie se bornait à ceci: l'imagination volontiers inquiète de Guchery substituait depuis quelques années, à la question qu'il s'était posée si longtemps sur le mort, une question sur le fils de ce mort; sur cet Henry qu'il avait vu grandir, et qu'il aimait, par une anomalie fréquente, presqu'autant que s'il eût été son fils à lui. Oui, que pensait le jeune homme des rapports entre sa mère et l'ami le plus intime de la maison? Ce point d'interrogation avait surgi devant Guchery, à peu près vers la date où Henry Le Hélin avait eu ses dix-huit ans, – pourquoi? L'amant n'aurait pu le dire. Il lui avait semblé un jour qu'il rencontrait dans ces prunelles de jeune homme, jusque-là si claires, si confiantes, si tendres, une brisure, comme un arrière-fonds de soupçon. Cette impression avait duré un certain temps, mais sans qu'il pût décider si elle n'était pas chimérique. Rien n'était changé dans les manières du fils d'Albertine à son endroit, sinon qu'elles étaient plus affectueuses encore. C'était comme si ce garçon eût eu quelque chose à se faire pardonner. Puis cette nuance s'était effacée de son regard. Il avait de nouveau eu, pour causer avec son vieil ami, ses yeux transparents d'autrefois. Quelques mois plus tard, et sans que rien expliquât cette seconde crise, la nuance de défiance avait reparu. Le fond du regard était redevenu soupçonneux et angoissé. Et de nouveau, le soupçon s'était en allé, pour reparaître un peu après, et ainsi de suite indéfiniment, toujours sans qu'aucun autre indice permît à celui qui s'en croyait l'objet de s'affirmer qu'il ne se trompait pas. Cependant le jeune homme s'était marié, et beaucoup par l'entremise de Guchery. La jeune Mme Le Hélin gardait, à celui-ci, comme l'avait dit sa belle-mère, une reconnaissance attendrie. Était-elle persuadée de l'innocence absolue des rapports entre cette belle-mère et le négociateur de son mariage, et avait-elle fait partager cette conviction à son mari? Toujours est-il que depuis les cinq ans que cette union avait eu lieu, à peine si, à deux ou trois reprises, Guchery avait cru discerner dans les prunelles d'Henry un vague passage de l'ancienne méfiance. Pourtant son impression de cette méfiance avait été si forte qu'il n'avait jamais cessé d'en appréhender le retour. Il n'avait jamais cessé non plus de dissimuler cette crainte à sa vieille maîtresse. La certitude toute prochaine du mariage avec elle, de ce mariage, si longtemps, si vainement désiré, avait seule pu, en lui ouvrant tout d'un coup le cœur, lui arracher ce secret. Il avait frémi d'en trouver, d'en pressentir un bien pareil dans les phrases de protestation qu'Albertine lui avait prodiguées pour le rassurer, et il n'avait pas osé insister.

– «Elle aussi, elle a vu qu'il avait des doutes,» se disait-il, aussitôt franchi le seuil de l'hôtel Le Hélin. «Si ces doutes se réveillaient à la nouvelle de ce mariage?.. S'ils prenaient corps?.. Si Henry voyait là une preuve de ce qui a été?.. Si cette idée pesait sur nos relations ensuite?.. S'il n'était plus jamais, ni pour sa mère, ni pour moi, ce qu'il a été, ce qu'il est encore?.. Si sa femme changeait aussi?..» Ces hypothèses furent si pénibles à Guchery qu'il se surprit s'acheminant, de la rue de Miromesnil où Mme Le Hélin demeurait, dans la direction de l'avenue du Bois-de-Boulogne où habitait le jeune ménage. Ce n'était pas à lui d'annoncer aux enfants d'Albertine la résolution qu'elle avait arrêtée. Dans quelle intention allait-il donc chez eux? Il n'aurait pas su le dire. Mais ce qu'il savait, c'est qu'il lui était insupportable de laisser son amie parler à Henry sans qu'il se fût, lui, rendu compte… et de quoi? Par quels procédés arriverait-il à lire dans l'âme du jeune homme et à s'assurer qu'aucune plaie n'y saignerait demain, quand la mère parlerait? Il ne réalisa vraiment l'extravagance de sa démarche qu'au moment où le domestique lui ouvrit la porte de l'appartement des jeunes Le Hélin. Puis sur la réponse de cet homme que Monsieur n'était pas rentré, mais que Madame était là:

– «Je suis sauvé,» songea-t-il, «avec Louise, je saurai quelque chose et sans risquer trop…»

III

La jeune Mme Le Hélin était occupée dans le salon qui donnait sur l'avenue du Bois, à suspendre aux branches d'un énorme arbre de Noël toutes sortes de menus jouets: – des poupées, des polichinelles, des cornets de bonbons, des boîtes de ménage. Elle avait près d'elle une corbeille de ces brimborions luxueux, et son joli visage où le rire creusait aux joues deux si gaies fossettes s'illumina de plaisir à l'entrée du visiteur.

– «Tiens! Guchery!..» s'écria-t-elle. «Que c'est gentil à vous de venir me voir précisément aujourd'hui!.. Je vais vous faire travailler, vous savez…»

– «Volontiers,» répondit-il, «à quoi puis-je t'être bon?» Il avait été l'ami intime de l'aîné des Bréau, le père de Louise, et, l'ayant connue toute petite, il gardait l'habitude de la tutoyer, quand ils étaient seuls… Lorsqu'il y avait du monde, il lui disait «vous.» C'était une des gentilles querelles que lui faisait la jeune femme.

– «A la bonne heure,» reprit-elle, «vous me parlez, comme il faut, aujourd'hui… Bon… Donnez-moi ces soldats de plomb. Et un numéro, – là, dans cette coupe… Viendrez-vous demain, tirer avec nous notre loterie de Noël? Je ne vous ai pas envoyé de rappel, parce que vous n'êtes qu'un vieux garçon, et que cela vous ennuierait sans doute de voir une trentaine de bébés, et autant de mamans… Mais si le cœur vous en disait quand même…»

– «Alors,» lui dit-il, en prenant texte de sa plaisanterie, et sur le même ton: «Vous me blâmez d'être resté célibataire?.. Et par conséquent, vous m'approuveriez de cesser de l'être?..»

La surprise de cette phrase inattendue saisit la jeune femme à un degré que son interlocuteur n'avait pas prévu: ses jolis doigts tremblèrent en serrant le nœud de la faveur rose qui devait fixer à la branche la petite boîte qu'il lui avait tendue. L'enfantin sourire de tout à l'heure n'entrouvrait plus ses lèvres rouges, qui se fermèrent dans un pli soudain attentif. Un regard scrutateur passa dans ses yeux bleus, et elle demanda:

– «C'est sérieux?.. Et avec qui avez-vous l'idée de vous marier?..»

– «Vous me promettez le secret?» demanda-t-il d'un accent grave, lui aussi, et, sur sa réponse affirmative: «envers tout le monde,» et il souligna ces mots.

– «Envers tout le monde,» répliqua-t-elle en soulignant ainsi sa réponse.

– «Hé bien!» reprit-il, «que penseriez-vous, si je venais vous dire que j'épouse votre belle-mère?..»

Louise Le Hélin eut sur son front et autour de sa bouche une expression d'un saisissement plus vif encore. Elle regarda de nouveau Guchery avec des yeux d'une pénétration singulière, presque douloureuse. Puis, pour se donner une contenance, elle avisa dans la corbeille un autre joujou qu'elle commença de suspendre à une autre branche, sans répondre. Et, subitement, s'interrompant de son travail, elle posa l'objet sur une table, et, se retournant vers Guchery, elle lui dit, en le regardant bien en face et d'une voix profonde, à la fois impérative et suppliante:

– «Non, mon ami, non, vous ne ferez pas cela…»

– «Mais pourquoi?» répondit-il.

– «Pourquoi?.. Mais parce que vous ne pouvez pas ne pas savoir ce que l'on a répété partout…». Elle hésita une seconde, puis résolue, comme quelqu'un qui accomplit un pénible devoir. «Ah! si c'était vrai, je ne vous en parlerais pas. Mais il faut que je vous en parle. J'en ai le droit, puisque je sais, oui, je sais que ce n'est pas vrai. Je sais que vous êtes un honnête homme et que vous n'auriez pas supporté, vous si fier, de vivre, comme je vois vivre tant de gens à Paris, que je méprise, dans un mensonge de chaque heure, de chaque minute… Je sais que vous ne vous seriez pas mêlé du mariage du fils de votre maîtresse… Car voilà ce que l'on a dit, que Mme Le Hélin était votre maîtresse… On n'a pas fait que le dire. On l'a écrit… Oui, mon ami, il s'est rencontré des personnes assez infâmes pour envoyer à Henry des lettres non signées, lui dénonçant sa mère, et vous nommant. Et pas une fois, entendez-vous, mais plusieurs… La dernière de ces lettres est venue quelques jours après notre mariage. C'est presque heureux, et les méchants lui ont rendu service, sans le savoir, en saisissant ce moment pour le frapper. Cette lettre, il n'a pas pu me la cacher. De me parler a chassé du moins de son esprit tout soupçon. Pensez donc. Il avait beau croire en sa mère, croire en vous, les premières lettres l'avaient impressionné. C'était une obsession, m'a-t-il dit, et dont il avait eu tant de mal à triompher! Mon pauvre cher Henry!.. Depuis que je l'ai lue, cette abominable lettre, je n'ai eu qu'un souci constant, qu'il ne pense plus jamais rien sur sa mère et rien sur vous… Oh! Je n'ai pas eu beaucoup de peine. Ma belle-mère est si charmante, vous êtes un si brave homme, Guchery, et Henry est si tendre!.. Mais le vieux mot sur la calomnie, vous savez, est trop vrai. Il en reste toujours quelque chose… La preuve, c'est qu'il m'a dit, il n'y a pas deux mois, – et s'il ne se rongeait pas de temps à autre, à mon insu, de pareilles idées ne lui viendraient même pas: – «Je suis bien sûr maintenant que ces atroces lettres avaient menti…» – «Tu en as donc jamais douté?» Lui ai-je demandé. – «Non,» m'a-t-il répondu, «mais enfin, maman est libre, et Guchery ne l'épouse pas. C'est une preuve, cela, et indiscutable…» – «Et quand il l'épouserait,» lui ai-je dit, «où serait le mal?..» – «Nulle part,» a-t-il repris, «mais, tout de même, cela me fait bien plaisir qu'il ne l'épouse pas…» – «Comprenez-vous maintenant pourquoi j'ai été bouleversée quand vous m'avez annoncé ce projet de mariage, tout à l'heure?.. – Je vous en supplie, mon ami, avant d'y donner suite, pensez à ce que je viens de vous raconter… Et ne m'en veuillez pas d'avoir été si franche avec vous. Je n'ai pas su me retenir. Il y va de la paix de son cœur, et pour toujours… Je le sens. Je le sais…»

– «Ah!» s'écria Guchery douloureusement, «j'avais bien deviné qu'il avait quelque chose, à plusieurs reprises… C'était donc cela… Mais qui a pu écrire ces lettres? Qui? Mais qui?..»

– «Taisez vous,» interrompit la jeune femme en mettant son doigt sur ses lèvres: «j'entends ouvrir la porte. On vient… C'est lui… Je vais vous prouver que je n'exagère rien… Laissez-moi lui parler, et, quoi que je dise, ne me démentez pas. Seulement, regardez-le…»

C'était, en effet, Henry Le Hélin qui entrait dans le salon. Louise avait déjà repris la petite boîte de soldats de plomb, abandonnée tout à l'heure, et elle paraissait absorbée dans son attention à la suspendre aux branches, tandis que Guchery, assis auprès d'elle sur une chaise, s'efforçait de dominer l'émotion dont le bouleversaient les paroles qu'il venait d'entendre. Le nouveau venu ne prit même pas garde à leur trouble. Il arrivait, portant dans ses bras d'autres paquets qu'il commença de déplier, après avoir serré la main affectueusement à son vieil ami, et il disait à sa femme:

– «J'ai trouvé des jouets si amusants que je les ai achetés… Comme tu as bien fait de venir, mon bon Guchery! Louise ne voulait pas t'inviter. – «Ce sera une corvée pour lui,» – disait-elle, – et moi je lui disais: – «Je suis sûr qu'il s'amusera.» – Ce n'est qu'une fête d'enfants, mais les enfants, c'est toute la vérité de la vie… avec l'amour,» ajouta-t-il, et il attira sa femme à lui, pour la baiser au front, puis, tendant la main à Guchery: «Et avec l'amitié…»

– «La nôtre ne lui suffit pas cependant,» dit la jeune femme, en se dégageant de l'étreinte de son mari. «Imagine-toi qu'il est venu me parler, mais devine de quoi?.. Tu n'y es pas?.. D'un projet de mariage pour lui…»

– «Il veut se marier?..» dit Henry et le même éclair de douloureuse méfiance que l'amant de la mère avait vu passer dans ses yeux, à diverses reprises, y alluma soudain son étrange lueur, et sa voix tremblait un peu pour demander: «Et avec qui?..»

– «Il n'a pas voulu me la nommer», reprit vivement Louise, «d'autant plus, encore une fois, que ce n'est qu'un projet. Tout ce que je lui ai arraché, c'est qu'il s'agit d'une vieille fille, pardon, enfin d'une demoiselle qui n'est plus toute jeune, et par laquelle il prétend qu'il sera très bien soigné… Je lui ai dit: – «Nous vous défendons de vous faire soigner par d'autres que par vos amis Le Hélin…» Et elle insista: «Suis-je dans le vrai?..»

– «Tu es dans le vrai», répondit Henry. Son visage exprima un tel soulagement que Guchery comprit combien tout était exact dans ce que lui avait dit la jeune femme, et, se forçant à sourire, comme un homme qui raille sa propre folie, il répéta, en s'adressant à elle:

– «Oui, Louise, tu es dans le vrai…»

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
25 haziran 2017
Hacim:
310 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain
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