Kitabı oku: «L'eau profonde; Les pas dans les pas», sayfa 17
FAUSSE MANŒUVRE
I
Comme Paris est à la fois l'une des plus grandes villes entre les grandes, et l'une des plus petites entre les petites, la présence du jeune ménage Paluau dans la loge de la comtesse de Séricourt à l'Opéra, ce lundi, provoquait des commentaires sans fin parmi les abonnés de ce théâtre. Ces abonnés ne sont pas légion; mais, par les cercles et les champs de courses, par les salons et les cabinets particuliers, ils touchent à des sociétés si diverses que la moindre anecdote, commentée par eux, se trouve naturellement devenir ce que l'on appelle dans les gazettes spéciales un événement parisien. Encore vingt-quatre heures, et la nouvelle d'une reprise de liaison entre Mme de Séricourt et Maurice de Paluau, six mois après le mariage de celui-ci, allait courir partout dans ce coin de province qui va du Bois de Boulogne à la place Vendôme et du parc Monceau à la rue de Varenne. En attendant, voici les phrases qui se prononçaient presque identiquement, entre initiés, de fauteuil à fauteuil, dans les avant-scènes, dans les baignoires, enfin tous les postes d'observation d'où l'on pouvait voir, sur le devant de la loge des Séricourt, la toujours jolie comtesse et Mme de Paluau assises auprès l'une de l'autre. Au fond, parmi quelques comparses, se dessinait la silhouette des deux maris:
– «Hé bien! Vous avez vu? La petite Séricourt a repris Paluau…»
– «Ça en a tout l'air et c'est dégoûtant. Pourquoi s'est-il marié, alors?»
– «Hé! Hé! Sa femme a beaucoup d'argent.»
– «Il faut bien qu'elle ait quelque chose. Quel paquet! Est-ce fagoté! Et Clotilde est-elle délicieuse! C'est vraiment la femme la mieux mise de Paris. Ce que je ne comprends pas, c'est que Paluau l'ait jamais quittée, et pour ça!»
– «Vous êtes bien sûr qu'il l'avait quittée?»
– «Vous croyez? Ce serait encore plus dégoûtant, mais bien nature. Reste à savoir comment sa femme supportera la chose…»
– «Elle n'en saura rien. Qui le lui dirait?»
– «Pauvre petite!.. D'ailleurs Paluau n'a pas l'air fier. Tout de même, j'en reviens à ce que je disais: pourquoi diantre s'est-il marié?»
– «L'argent, je vous répète, l'argent… Il avait beaucoup mangé.»
– «Mais Mme de Séricourt l'aimait, puisqu'ils sont de nouveau ensemble. Pourquoi l'a-t-elle laissé se marier?»
– «Qui sait? Peut-être aussi pour l'argent.»
– «Vous croyez?..»
– «Moi! Je ne crois rien… Mais laissez-moi écouter. J'adore ce Sigurd, et puis, je ne viens pas à l'Opéra pour regarder la salle. Je viens pour entendre la musique. J'ai ce ridicule.»
– «Moi aussi…»
Le monde sait tout et il ne sait rien. Les indifférents qui le composent sont à la fois les plus perspicaces des espions et les plus badauds des gobe-mouches, de même qu'ils sont les plus cruels des juges et les plus indulgents des témoins. Les chroniques parlées du genre de celles-là ne sont jamais ni entièrement exactes ni entièrement inexactes. Il était très vrai que l'invitation à l'Opéra faite par Mme de Séricourt au jeune ménage Paluau constituait un épisode nouveau d'un roman déjà connu. Mais ce roman était assez banal: il s'en déroule des centaines dans ces décors d'élégance, où se prélassent les représentants d'une aristocratie dépossédée et qui trompe son oisiveté forcée par le piquant des aventures sentimentale. Il était faux que celui-là comportât des complications de cette sinistre scélératesse: une maîtresse mariée laissant son amant faire un riche mariage, pour exploiter à deux une riche dot! La réalité est à la fois plus simple et plus nuancée que la facile misanthropie du monde ne le suppose. Maurice de Paluau avait été pendant les trois dernières années de sa vie de célibataire l'amant de Clotilde de Séricourt. Seulement, lorsqu'il s'était décidé à se marier, cette liaison étant rompue, et d'une de ces ruptures qu'un homme a le droit de croire d'autant plus définitives qu'elles ont eu lieu sans scènes de drame, sans crises violentes, tranquillement, normalement, par lassitude réciproque. Les deux amants s'étaient rendu leurs lettres. Ils avaient échangé des engagements de bonne amitié. Cette solution vulgaire paraissait bien prouver que l'intrigue nouée entre Clotilde et Maurice relevait de la galanterie et non de la passion. Il était naturel que, dans de telles conditions, le jeune homme n'eût éprouvé aucun scrupule à ranger sa vie presque aussitôt. Dans la quinzaine qui avait suivi cette séparation, quasi officielle, ses affaires l'avaient appelé dans le Poitou, auprès de sa mère. Son séjour avait dû se prolonger. Là, enveloppé de cette atmosphère familiale qui contraste si fort, par sa paix honnête, avec les plaisirs frelatés et surchargés de Paris, il s'était laissé marier. Il avait épousé une jeune fille qui n'était pas noble, mais que sa mère connaissait et couvait pour lui depuis des années. Cécile Pradelle était l'unique héritière d'une terre immense qui jouxtait celle des Paluau. Ce motif d'ordre tout positif avait déterminé le choix de la mère de Maurice. La volonté de la vieille dame avait elle-même déterminé la décision de son fils. Il n'y avait pas trace de passion dans une telle union, mais il n'y avait non plus aucune trace d'un criminel ou bas calcul. A la suite de ce mariage, Paluau avait voyagé avec sa jeune femme, classiquement. Non moins classiquement il était revenu pour la saison à Paris, afin d'y chercher une installation autre que son rez-de-chaussée de garçon. Il se proposait de partager son existence en deux parties, comme beaucoup d'hommes de sa classe: – un appartement dans le voisinage des Champs-Élysées pour la fin de l'hiver et le printemps, – et, pour l'été, puis la saison des chasses, son domaine vraiment seigneurial à mi-chemin de Poitiers et d'Épanvilliers. La présentation de Mme de Paluau aux personnes que Maurice avait connues avant son mariage rentrait nécessairement dans ce programme, – par suite à Mme de Séricourt. Le gracieux accueil de celle-ci rentrait également dans le programme d'amitié arrêté entre les deux anciens amants… Et pourtant, si la malveillance des habitués de l'Opéra avait tort d'interpréter d'une façon si dure cette première apparition de Paluau et de sa femme en public, à côté des Séricourt, leur instinct ne se trompait pas tout à fait: cette rencontre entre les affections passées du jeune homme et ses devoirs présents ne devait pas être aussi facile qu'il était en droit de le supposer après la convention de bons rapports conclue avec son ancienne maîtresse. Il allait éprouver, lui après tant d'autres, qu'il ne se connaissait pas tout entier lui-même, et encore moins ses amis d'autrefois. Je ne sais quel psychologue moderne a trouvé une heureuse formule pour indiquer cette ignorance où nous sommes de notre sensibilité la plus profonde et des réactions qu'elle nous infligera au contact de tel ou tel événement. «Nous vivons,» a-t-il dit, «sur la surface de notre être.» Rien ne démontre mieux la justesse de cet axiome que les surprises des lendemains d'amour. Lorsque Paluau avait demandé par lettre à Mme de Séricourt la permission de lui amener sa jeune femme, il se croyait bien sûr que si jamais une tentation de trahir ses nouveaux devoirs lui venait de quelqu'un, ce ne serait pas de Clotilde… Mais alors pourquoi se tenait-il dans cette loge d'Opéra avec ce front soucieux, cette bouche contractée, ce regard mécontent et ces yeux inquiets qui faisaient dire aux observateurs cet: «Il n'a pas l'air fier?» Pourquoi écoutait-il à peine Séricourt, qui lui parlait avec cette inexplicable et profonde sympathie que dix-neuf maris trahis sur vingt ont pour l'homme avec qui leur femme les trahit ou les a trahis? – Cette sympathie survit à la trahison, dont elle est le châtiment le plus ridicule et le plus amer. – Pourquoi s'était-il placé au fond, de manière à suivre, dans la glace, les mouvements de Clotilde, sans la regarder elle-même? Et pourquoi, quand celle-ci s'avançait ou se reculait; que cette glace reflétait, au lieu de ses épaules et de son sourire, le buste et le visage de Mme de Paluau, une véritable souffrance se lisait-elle sur les traits du jeune mari? Était-ce un remords soudain éveillé dans sa conscience à la pensée du rôle de dupe qu'il faisait jouer à sa femme? Était-ce l'humiliation de constater, en comparant Mme de Séricourt à Cécile, combien celle qui portait son nom paraissait lourde et presque paysanne à côté de l'autre? «Un paquet», avaient dit trop justement les jugeurs de l'orchestre. On eût dit qu'un malicieux génie s'était complu à conseiller à la nouvelle mariée précisément la toilette qui lui seyait le moins, et le voisinage de la comtesse soulignait encore cette faute de goût. Assez grande et d'une tournure déjà massive, Mme de Paluau portait une robe blanche, d'un lourd satin broché, qui l'épaississait et l'alourdissait en faisant paraître plus rouges ses bras un peu forts et en congestionnant son teint de demi-rousse. Au grand jour, elle avait cette belle fraîcheur saine d'une fille grandie à la campagne; mais aux lumières, et dans la chaleur de la salle, le sang plaquait ses joues. Elle en prenait, malgré ses beaux yeux d'un bleu intense et ses belles dents, une physionomie commune. Ses cheveux blonds, qu'elle avait très abondants, s'étageaient sur sa tête en nattes trop serrées, presque jaunes. Elle y avait mis des roses qui semblaient trop roses, une aigrette et une grosse broche en pierreries. Ses diamants, qu'elle portait en collier et qui lui venaient de sa belle-mère, achevaient, par la lourdeur de leur monture, de lui donner un air harnaché et endimanché. Enfin, quoiqu'elle eût des traits réguliers et purs, c'était une femme laide, en ce moment, surtout en regard de l'artifice savant que représentait la toilette de sa voisine. Une grande dame parisienne, comme était Mme de Séricourt, pense d'abord, quand elle combine sa parure, à ses défauts plus qu'à ses beautés. Clotilde était une de ces blondes maigres et pâles, tout près d'être fades et anguleuses. Les mots de «délicatesse» et de «souplesse» venaient à l'esprit devant les ondulations de ses cheveux cendrés où tremblait une couronne de feuillage léger avec quelques diamants placés là, sans monture visible, en gouttes de rosée. Comment deviner la sécheresse du corps dans une de ces robes en dentelle blanche, toutes scintillantes de paillettes, toutes ruisselantes de pampilles, qui transforment sans cesse les lignes du buste et des hanches au lieu de les dessiner par le mouvement? Le doux éclat de ses belles perles brillait sous l'écharpe qu'elle ramenait sur ses épaules. Ainsi habillée, avec sa grâce et sa sveltesse, elle paraissait d'une autre essence que la créature de chair et de sang qui s'éventait à côté d'elle. L'ancien amant de cette idéale beauté, le mari récent de cette lourde provinciale était-il blessé par ce contraste au plus vif de sa vanité masculine? Ou bien subissait-il un renouveau irrésistible de trop voluptueux souvenirs, encore avivé par la froideur de son mariage?.. Toujours est-il qu'à un instant de cette soirée les sensations, dont son visage tourmenté portait la trace, lui devinrent physiquement insupportables. D'autres personnes étaient venues dans la loge, quatre hommes à qui Mme de Séricourt avait demandé de rester. Paluau en profita pour se retirer dans le petit salon aménagé près de la porte d'entrée. Il se laissa tomber sur le canapé, et tandis que la musique lui arrivait, sans qu'il vît la salle ni les chanteurs, il s'abîma dans une rêverie qui devait être bien profonde, car il ne s'aperçut pas que les habits noirs s'écartaient pour céder la place, à qui? à la comtesse elle-même, qui disait: «Il y a vraiment trop peu d'air dans cette salle…» Et l'interpellant: «Je ne vous dérange pas, Maurice?» dit-elle à Paluau. Et elle s'assit sur le canapé à côté de lui, tandis que les autres visiteurs, qui tous connaissaient sa liaison d'autrefois avec le jeune homme et qui tous croyaient à un recommencement de cette vieille histoire, se pressaient en écran protecteur entre l'épouse légitime restée sur le devant de la loge et l'ancienne maîtresse. Cette audacieuse trouvait les dix minutes de tête-à-tête qu'elle avait voulues. Elle n'était pas femme à en perdre deux secondes!
– «Je ne vous ferai pas gronder, au moins?» dit-elle en s'allongeant dans une pose qui découvrit la pointe de ses pieds fins; et, avec un discret sourire qui creusait une fossette sur le coin de sa joue rieuse, à droite, elle ajouta: «C'est qu'elle est charmante, votre femme, et qu'elle a l'air de vous aimer passionnément.»
– «Pourquoi me parlez-vous d'elle?» répondit Paluau, d'une voix sourde. Il la regardait en l'interrogeant. Elle put lire dans ses yeux une émotion qui n'était guère d'accord avec le contrat de bonne amitié – sans autre nuance – passé entre eux, dix mois auparavant. On était en mai 1903, et ils s'étaient quittés en juillet 1902. Mais la façon dont ses yeux à elle, d'un bleu si doux à cette minute, se portèrent sur les yeux bruns du jeune homme, le souffle plus court dont sa poitrine était soulevée, ce «Maurice» prononcé presque tout bas, comme avec crainte, cette interrogation sur le mécontentement possible de Mme de Paluau, étaient-ce là des attitudes conformes, elles aussi, à ce programme? Elle l'avait laissé partir quand il était libre. Maintenant qu'il ne l'était plus, pourquoi venait-elle le tenter avec sa beauté? Lui-même, il l'avait quittée, alors qu'il n'avait aucun devoir. Pourquoi oubliait-il ses actuels devoirs au point de continuer, après cette première interrogation, déjà si peu sage: «J'ai trop souffert ce soir, Clotilde… Je sais que je n'ai plus le droit de vous parler, comme je vous parle. Je sais que c'est fou, que c'est criminel; mais ce que je viens de sentir tout à l'heure a été trop fort, trop douloureux aussi…» Il avait prononcé ces mots en pensant tout haut. Il ne saisit la signification véritable de ses paroles qu'après les avoir émises, et il s'arrêta, tandis que Mme de Séricourt s'éventait d'une main où il crut voir passer un tremblement, et, comme il se taisait, elle lui demanda, presque dans un soupir, tant son accent se fit bas pour lui poser cette question:
– «Mais qu'avez-vous senti?..»
– «Que je vous aimais toujours,» répondit-il.
Il y eut un nouveau silence entre eux, durant lequel arriva jusqu'au fond de la loge la phrase de la mélodie: la Walkyrie est ta conquête. L'ancienne maîtresse avait penché la tête comme si ce qu'elle venait d'entendre la touchait à une place trop sensible de son être. Tout d'un coup elle regarda Paluau fixement et elle dit plus bas encore:
– «Et moi aussi, je vous aime toujours…»
– «Vous?» balbutia-t-il.
– «Oui, moi,» répéta-elle; puis comme se reprenant elle-même et plus haut: «Je vous en ai trop dit…» fit-elle, «laissez-moi. Retournez, retournez là,» et elle désigna d'un mouvement de ses yeux le devant de la loge et la place où se trouvait Mme de Paluau.
– «Non,» répondit-il en lui saisissant la main, au risque de la perdre et de se perdre, «pas avant que vous ne m'ayez promis que je vous reverrai, que nous pourrons parler vraiment, nous expliquer. – Je veux vous revoir, je le veux.»
– «Non,» dit-elle, «c'est fou»; elle reprit: «C'est fou!» – Puis, comme si une force supérieure à sa volonté lui arrachait un consentement: «Hé bien! venez demain chez moi, à trois heures; j'aurai condamné ma porte pour tout le monde, excepté pour vous. – Mais laissez-moi maintenant, laissez-moi,» et employant la même formule que lui tout à l'heure: «Je le veux.»
II
Lorsque Paluau se retrouva tout seul avec sa femme, une demi-heure après cette conversation, dans le coupé qui les ramenait, la fièvre de ce dialogue, si court, mais si chargé, pour lui, de souvenirs et d'espérances, de regrets et de désirs, le brûlait encore. A cette impression d'enivrement se joignait, pour l'augmenter, celle de la soudaineté de cet éclat. Une telle explosion de sentiments, et si violents, devait le laisser comme déconcerté, d'autant plus qu'elle était aussi imprévue qu'instantanée. Le trait principal du caractère de cet homme était une contradiction intime et radicale entre la vie qu'il avait menée et sa nature. Les grandes lignes assez nobles de son visage devaient à cette anomalie une physionomie tantôt exaltée et tantôt souffrante qui lui donnait un air de héros de roman, au lieu qu'il était tout simplement le descendant très représentatif d'une longue lignée de seigneurs terriens, un homme destiné par tout son tempérament à cette existence de château, à la fois primitive et conventionnelle, large et monotone, occupée et paresseuse. Le hasard avait voulu que, privé de son père tout jeune et maître de sa fortune, il vînt à Paris, où sa sœur était mariée. Il s'y était laissé prendre, comme beaucoup de ruraux, par cet attrait du mouvement qui leur fait paraître morne et insipide la régularité de la campagne. Très bien apparenté, très riche, avec une belle tournure et une naturelle élégance de manières, il était entré aussitôt dans ce courant de la haute vie, qui emporte vers la passion et ses orages tant de destinées faites pour la famille et l'habitude. Il avait eu plusieurs aventures. Sa liaison avec Mme de Séricourt avait été la plus flatteuse et la dernière. Pourtant l'arrière-fonds de l'hérédité était si fort chez lui qu'il n'était pas devenu un Parisien. Il n'en avait acquis ni les qualités d'aisance et de légèreté, ni la sécheresse positive. De même qu'il restait timide – parce qu'il se savait malgré tout un peu provincial, – avec un air facilement altier, il était resté sensible et sincèrement épris de droiture, de rectitude et de loyauté, dans des situations aussi fausses que celle qu'il avait occupée trois ans chez les Séricourt. Cela devait faire et faisait une âme obscure et trouble sous des dehors de calme et très incohérente sous des apparences de force. Pour de tels hommes, le mariage, qui semble une sagesse, est en réalité une très dangereuse épreuve. Leur complication déroute la confiance. Ils intimident leur femme par leur manque de transparence morale; et ils risquent d'arrêter à jamais chez elle l'élan spontané et l'expansion. Le silence appelle le silence, comme la vérité appelle la vérité, et le silence produit naturellement le malentendu. Déjà, sans qu'il en eût reconnu la cause dans son propre caractère, Paluau sentait que sa femme ne lui était pas complètement intelligible. Il n'y avait jamais eu de scènes entre eux, et ils ne vivaient pas cœur contre cœur. L'ayant épousée sans entraînement, moins encore par raison que sous l'influence de sa mère, il n'avait pas su voir que Cécile, elle, l'aimait profondément, passionnément, et qu'elle n'osait ni ne savait le lui dire. Il ne voyait pas non plus que, depuis les huit semaines qu'ils étaient à Paris, – campés dans son ancien appartement de garçon et en train de préparer leur installation définitive, – la mélancolie de la jeune femme s'accroissait chaque jour. Il n'est que juste d'y insister: avant cette foudroyante surprise d'émotion qui l'avait, ce soir, fait parler à Mme de Séricourt comme il lui avait parlé, il n'avait jamais manqué ni en actes ni en discours à ce pacte d'honneur que le mariage représente toujours à un homme élevé dans certains principes. Ce soir marquait donc pour lui une date ineffaçable, celle du premier parjure: le rendez-vous demandé à son ancienne maîtresse, et accordé par elle, dans ces termes, avec ce regard, c'était l'infidélité, certaine, toute proche, déjà commise, et le mari coupable en éprouvait le remords dans cette voiture où son bras frôlait le bras de sa femme; où il la sentait respirer, bouger, vivre. Ces sensations contradictoires se mélangeaient dans le plus violent tumulte intérieur. Ce brusque et irrésistible désir pour son ancienne maîtresse, la stupeur de l'éprouver si intensément et de l'avoir avoué si brutalement, l'appréhension du chemin où il venait de s'engager et son incapacité, il le sentait d'avance, à s'en retirer, quels événements et qui faisaient courir dans ses veines le frisson de trop d'émotions passées! Il allait revivre, il revivait déjà toute son existence parisienne, dont il avait eu la nostalgie à son insu après en avoir eu la lassitude. En même temps, il ne pouvait se défendre d'une véritable honte à se constater si déloyal et vis-à-vis de qui? De cette enfant de vingt ans qui portait son nom, à laquelle il n'avait pas un reproche à faire, dont il avait pris la vie, – et il allait la trahir, il l'avait trahie!.. Tant de mouvements du cœur et de si passionnés le contraignaient de se taire. Comme s'il eût craint que même ses yeux dénonçassent ses pensées, il regardait machinalement, à travers la portière, les maisons closes profiler leurs façades muettes sous le reflet des becs de gaz, les passants attardés en train de se hâter sur le trottoir, d'autres voitures venir en sens inverse. Il n'observait pas que sa compagne, après avoir essayé de lui poser quelques questions auxquelles il n'avait répondu que par des monosyllabes, le regardait avec des prunelles dont il aurait eu peur. Il ne s'y lisait que la plus craintive, la plus passionnée des supplications, mais une supplication si angoissée, si douloureuse qu'elle supposait chez la jeune femme qui sentait ainsi la divination de son malheur, – jusqu'où?..
Le coupé allait de la sorte, traversant au grand trot de son cheval ce vaste quartier de Paris qui sépare l'Opéra de l'extrémité de la rue Saint-Dominique, pas très loin de la place des Invalides, où habitaient momentanément les Paluau. L'absorption du jeune homme dans ses pensées avait été si entière qu'il éprouva presque le saisissement d'un somnambule réveillé par un choc, lorsqu'étant rentré dans l'antichambre et se préparant, comme il faisait d'habitude, à se retirer dans la pièce qu'il s'était réservée, – son ancien cabinet de travail où on lui préparait chaque soir un lit, dissimulé le jour dans un canapé, – sa femme lui dit, d'une voix qu'il ne lui connaissait pas:
– «Maurice, j'ai à vous parler. Il faut absolument que je vous parle…»
Il fut bien obligé de lever les yeux sur elle, cette fois. Il vit qu'elle était pâle et tremblante. Il pensa qu'elle soupçonnait tout et il pâlit lui-même. Il essaya pourtant de plaisanter.
– «Il est tout près d'une heure,» répondit-il; «il serait plus sage d'aller vous reposer. Nous aurons le temps de causer demain.»
– «Non,» dit-elle, «ce soir… Demain je ne serais pas sûre d'avoir encore la force… Je l'ai maintenant. Je viens d'avoir trop mal. Je vais renvoyer ma femme de chambre. Venez chez moi…»
Il y avait dans cette imploration, proférée à voix basse, pour que le valet de pied, debout près de la porte d'entrée, ne l'entendît pas, une telle ardeur; la physionomie de Cécile, d'ordinaire immobile et si aisément insignifiante, s'éclairait à cette seconde d'une telle flamme; une si impérieuse volonté émanait d'elle que l'ancien amant de Mme de Séricourt n'eut plus de doute. Elle ne soupçonnait pas. Elle savait. Il répondit:
– «Je serai chez vous dans un instant.»
Il avait voulu s'accorder ce dernier répit pour se ressaisir et assurer son attitude dans une explication, qui, au demeurant, ne pouvait porter que sur son passé. Évidemment quelqu'un, ami ou parent, avait dénoncé à sa femme la liaison de ses dernières années de célibat. Une lettre anonyme avait dû être écrite. Cécile l'avait observé durant la soirée. Cet entretien en tête à tête dans le fond de la loge avait provoqué une crise de jalousie aiguë. Du coup tous ses instincts d'indépendance s'insurgèrent dans le jeune homme. Les cinq minutes qu'il passa dans sa chambre avant de se diriger vers celle de sa femme suffirent à changer l'équilibre si instable de son âme. S'il avait eu, tout à l'heure, dans la voiture, un secret remords à l'idée de la trahir, quand il la croyait si naïvement confiante, cette jalousie devinée chez elle avait endurci soudain son orgueil d'homme. Et puis, – ces petites impressions animales sont si étrangement déterminantes durant ces scènes d'intimité conjugale, – elle venait, dans cette antichambre, quand elle l'avait interpellé ainsi, de lui paraître de nouveau, comme pendant la soirée, si gauche et si lourde, si engoncée par sa robe trop riche, si peu plaisante malgré sa jeunesse. Le masque de sang que la chaleur du théâtre lui avait mis aux joues et sur le front s'empourprait encore de son émotion nouvelle… Enfin, lorsqu'il se présenta devant elle, comme il l'avait promis, la plus sèche irritation nerveuse le dominait. Il était décidé à ne supporter aucun reproche, dût cette première explication aboutir au départ de Cécile le lendemain. Le fantôme de sa délicieuse amie de l'autre année traversait de nouveau sa pensée et l'ensorcelait à distance. Il l'avait revue, en esprit, assise sur le divan de la loge, puis sur le canapé de damas rouge, à côté de lui. Contre de tels souvenirs que pouvaient les reproches qu'il lisait d'avance sur la bouche tremblante de l'épouse légitime, sinon lui donner cette horrible sensation de la chaîne qui paralyse tout chez l'homme, même la pitié?
Il la trouva, assise sur un fauteuil, les bras pendants, la tête abandonnée, et qui pleurait. Elle lui fit signe de la main qu'il attendît, qu'elle allait lui parler, qu'elle ne pouvait pas en ce moment. Puis, quand elle se reprit enfin, sa première phrase fut si différente de ce que prévoyait le mari déjà plus d'à moitié perfide, qu'il en demeura immobile d'étonnement:
– «Je vous demande pardon, Maurice,» dit-elle. «Je viens de vous inquiéter, ce sont mes nerfs qui m'ont trahie… Je serai plus forte, une autre fois… C'est ma faute, si les choses sont comme elles sont, je le sais. Je sais qu'en me conduisant comme j'ai fait je ne peux que les rendre pires… Mais il y a des moments où je suis trop misérable…»
– «Vous me parlez par énigmes,» répondit-il. «Quelles sont ces choses dont vous vous plaignez? Quels sont ces moments où vous êtes si misérable, et pourquoi?»
– «Pourquoi?..» reprit-elle d'un accent accablé. «Tout à l'heure je voulais vous le dire. Je m'en croyais la force. Je ne l'ai plus, et à quoi bon?»
– «Mais c'est moi qui veux que vous vous expliquiez maintenant,» insista-t-il. «J'ai le droit de savoir les raisons de l'état où je vous ai vue…» Et après une hésitation: «Avez-vous quelque reproche à me faire?»
– «A vous?..» répondit-elle, et secouant sa tête plus douloureusement: «A vous? Non. Je vous le répète, la faute est à moi.»
– «Quelle faute?» demanda-t-il de nouveau, et d'un accent d'impatience: «Mais parlez, parlez…»
– «Ah!» fit-elle, «ne soyez pas dur pour moi… Hé bien! puisque vous l'exigez,» et sa voix tremblait, «je parlerai… Ce que je voulais vous dire, c'est que vous ne devriez pas, vous, me laisser comme vous me laissez, sans conseil, sans appui… J'ai toujours su, quand je vous ai épousé, que je n'étais qu'une simple, et que j'aurais beaucoup de peine pour devenir pareille aux femmes de la société où vous avez vécu jusqu'ici… Mais je vous aimais!.. J'ai pensé que j'apprendrais, que j'arriverais… Si vous m'aviez un peu aidée?.. Si j'avais pu vous demander?.. Mais vous m'intimidez tant!.. tant!.. Pour que j'ose m'ouvrir à vous, comme je fais, il faut que j'aie peur de vous déplaire davantage encore en me taisant… C'est là toute ma misère, je vous l'ai dite: de ne pas savoir me faire aimer… Surtout depuis que nous sommes à Paris, je le sens, vous avez honte de moi,» et, se cachant le visage dans les mains comme si réellement elle avait elle-même la conscience d'un opprobre mérité, elle redit, avec un grand sanglot: «honte de moi!..»
Il y avait, dans cette confession de la plus dure épreuve que puisse subir une jeune femme au début de son mariage, une telle humilité; cette plainte, qui ne récriminait pas, qui ne se rebellait pas, qui gémissait seulement, correspondait si peu à l'attente de Maurice; elle aggravait tellement sa faute de la soirée en lui prouvant combien celle qu'il trahissait était sans défense!.. Il en demeura un instant décontenancé, ému malgré lui par une si évidente sincérité, saisi plus encore par la surprise devant l'être qui se révélait soudain. C'était comme si une autre créature se dégageait devant lui, de la Cécile qu'il connaissait. Une pâleur avait envahi son visage tandis qu'elle parlait. L'audace de son discours faisait refluer tout son sang à son cœur. La tension nerveuse l'avait redressée. La lourde toilette, si engoncée tout à l'heure, ne l'écrasait plus, tant elle était palpitante d'émotion, la gorge soulevée, la taille frémissante. Enfin, elle vivait par toutes ses fibres, et cette intensité de vibration intérieure l'animait, la transfigurait. Si Paluau eût été capable d'analyser froidement ces deux scènes si voisines: celle qu'il avait eue à l'Opéra avec Mme de Séricourt et celle qu'il soutenait à présent, il aurait compris et mesuré quelle différence sépare une femme vraie et une femme coquette, la créature qui aime parce qu'elle aime et celle qui joue la comédie du sentiment pour se faire aimer… Mais, à cette minute, il ne raisonnait pas. Il avait pitié de Cécile, tout simplement, et, pour la calmer, il lui disait:
– «Moi, avoir honte de vous!.. Voyons? Quand un mari a honte de sa femme, est-ce qu'il la présente partout comme je vous ai présentée?.. Est-ce qu'il se montre avec elle comme je me montre avec vous?.. Si j'avais honte de vous, comme vous dites, vous aurais-je conduite à l'Opéra, ce soir, comme je vous y ai conduite?»
– «Oh! ce soir!..» interrompit-elle en lui prenant le bras qu'elle serra convulsivement. «Ce soir!.. Ne me parlez pas de ce soir!.. Ç'a été le plus dur de tous… N'essayez pas de me mentir. Je sais, vous êtes bon… Vous ne voulez pas vous avouer que vous rougissez de celle à qui vous avez donné votre nom… Mais si vous vous étiez vu pendant le spectacle, et votre regard quand il se posait sur moi!.. Je vous voyais me comparer à Mme de Séricourt. Elle était si jolie, et si élégante, si grande dame! Je comprenais si bien qu'à côté d'elle j'étais si gauche, si empruntée!.. Et pourtant, si vous saviez ce que j'avais fait pour vous plaire ce soir! J'avais remarqué que vous admiriez cette femme. Quand il s'agit de goût, c'est toujours le sien que vous citez… Lorsque j'ai su que nous allions à l'Opéra avec elle, l'autre semaine, j'ai fait appel à tout ce que j'ai de courage… Je suis allée chez elle… Je lui ai parlé… Ne m'en veuillez pas! Je ne me suis pas plainte de vous. Je n'en ai pas le droit. Je mourrais, plutôt que de vous manquer ainsi… Mais vous ne pouvez pas trouver que je n'avais pas le droit de la prier de m'aider un peu, de me conseiller…»