Kitabı oku: «Poum : aventures d'un petit garçon»

Yazı tipi:

Paul Margueritte, Victor Margueritte

Poum : aventures d'un petit garçon


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066325114

Table des matières

POUM

Le livre d’étrennes

L’écritoire

Les soldats de plomb

Cousine Mad

Les chapeaux

Le petit frère

Poum à la chasse

Poum et le zouave

Le paon rouge

Le collier de chien

Poum invité

Poum grandit

Amour-propre

La baignoire

Tous ces pieds!

Les pièces blanches

Le buisson vivant

Treize à table

La main de bois

Voyage dans l’Ile des Plaisirs

Poum dramaturge

Les hypothèques

L’accident

Le bain de mer

Le pied de Zette

Les trois fées russes

L’acte grand-père

L’autre grand’mère

Poum au Jardin des Plantes

Pâques fleuries

Poum amoureux

Le choix d’une carrière


POUM

Table des matières

Poum ressemblait à tous les autres enfants. Il vint au monde en pleurant. Il était de tempérament humide. Une voyelle et trois consonnes exprimèrent pendant longtemps tout le vocabulaire de sa bouche sans dents. Elles résumaient le monde en deux mots: le sentiment et l’instinct, avec ce qu’ils comportent d’ineffable idéal et de puissante matérialité : papa, la tendresse; tata, la nourriture.

Les premiers voyages d’exploration auxquels se livra Poum furent, si l’on peut dire, assis, alors que, soudé à un singulier petit vase, il se déplaçait par un mouvement insensible, râclant des pieds le parquet. Christophe Colomb de la nursery, il découvrit ainsi des montagnes qui étaient des fauteuils, se cogna à des icebergs qui étaient des angles de table, patina sur les lacs gelés des carreaux de faïence, connut les pincettes, la pelle et le soufflet.

La première parole remarquable proférée par ce jeune gentleman attesta l’irrécusable domination de l’astre sous lequel il était né, et dont l’influence devait à jamais le poursuivre. Délaissant un délicieux miam-miam de tata-lolo, il leva au plafond des yeux extatiques, fasciné par le rond de clarté qu’y projetait la lampe.

— Oh! la lune! s’écria-t-il.

Et longuement il béa, on ne sait quel rêve en ses yeux vagues.

La seconde parole mémorable lancée par Poum marqua bien qu’il subissait, tout comme un autre, l’attirance de ces deux pôles magnétiques qui régissent contradictoirement notre être, la peur et le courage, l’une mère des lâches, l’autre père des héros. Chaque jour (il marchait alors sur deux petites jambes de beurre) Poum accompagnait sa maman à la basse-cour. Il se plaisait à voir distribuer le grain aux poules; et raccroché aux jupes, fier et pusillanime, il répétait d’une voix qui tremblait d’audace:

— Il a pas peur des cocottes, Poum!

Ces paroles, que la postérité complaisante a recueillies, constituent les souvenirs de chaque homme et le bagage ridicule et attendrissant de son passé.

Poum était prédestiné au rêve, avec un rien d’hurluberlu.

Il ne saisissait pas bien les rapports qui unissent entre eux les êtres et les choses, et il ne cherchait pas à approfondir l’infini. Mais il sentait de manière intense, et le monde visible et invisible se déformait en lui, avec une force extraordinaire de souvenir et d’évocation.

Bien des fois, absent, parti «dans la lune», il «s’écoutait» voir et entendre. Un jour, on chercha Poum dans toute la maison, dans tout le jardin. On courut sur la route. On fit monter à cheval les ordonnances. Au bout de trois heures de recherches, on le trouva blotti sous un énorme chou montant. Que faisait-il là ? Attendait-il de renaître? Fakir ingénu, contemplait-il son nombril? Écoutait-il la voix du Silence et de l’Absolu?

Personne ne le sut jamais.

Lui non plus.

Poum avait un caractère affectueux. Il aima de préférence les objets, parce qu’ils sont inertes et cependant dociles. D’un bout de bois, on tire des merveilles, on creuse des puits, on trace des routes. Tout ce qui vit, au contraire, vous dérange et vous nuit. Un chat griffe, un chien mord, un cheval se cabre; tout cela fait peur. Pourquoi est-ce que le gigantesque Polyphème aboie si méchamment, quand Poum se défile, prudent, à vingt mètres? Le visage humain lui-même a quelque chose d’insolite et de dur. Poum n’aime pas le palefrenier qui s’enivre et qui jure. Pauline, sa bonne, l’inquiète comme un génie redoutable et malin, dont la liberté, la joie de Poum trop souvent dépendent. Il la craint bien plus que sa maman, qui a un visage si doux et si bon.

Une figure terrible, une grosse voix, des moustaches blanches hérissées, quelqu’un dont Poum a horriblement peur, c’est son père. Un prestige l’environne; devant lui, des respects se prosternent. Apparaît-il? les ordonnances s’empressent. Dans sa tunique galonnée d’or, son pantalon d’un rouge écarlate, le colonel fulgure comme un Dieu des tempêtes. Poum n’est pas bien sûr si son père ne commande pas, en plus de son régiment, au vent, à la pluie, aux habitants de la ville et de la France. Est-ce que son papa serait l’Empereur, par hasard?

— Il a pas peur des cocottes, Poum.


Que ce papa soit le meilleur et le plus doux des hommes, rien ne s’y oppose. Mais comment Poum le saurait-il? Quand il entend la forte voix de commandement, il regarde le trou de la serrure. Trop petit, ce trou; Poum n’y peut passer.

Grand-père Vernobre a des traits moins précis. Que Poum reste trois jours sans le voir, il l’oublie. Et, cependant, grand-père n’est pas un personnage de mince importance: il inspire le décorum qu’il exige, il a l’air de M. Décorum lui-même, c’est-à-dire de quelque chose d’un peu raide, de figé, de très grave. Tout cela s’explique: grand-père sait beaucoup de secrets: il ne les dit pas. Ça le rend sérieux comme une carpe.

Cousine Mad et cousin Stép sont des acteurs de premier rôle dans le drame et la comédie que Poum, inconscient, joue et vit. Qu’y a-t-il encore? Oh! quelqu’un de très curieux, qui lui ressemble comme un frère, un drôle de petit garçon pâlot, gringalet, yeux absents, bouche fendue, doigts sales; et ce petit garçon habite les miroirs. Il en surgit, dès que Poum s’y cherche. Et ils se regardent longuement, avec gravité, tous deux, l’original et le reflet.

Mais l’enchantement, le paradis, ce qui est pour Poum la raison de vivre, le bonheur suprême, la merveille des merveilles, c’est le jardin, ce jardin de langueur et de sommeil qui semble celui de la Belle au Bois dormant, ce jardin des pays chauds, des plages de soleil, de la grande mer bleue dont on aperçoit, entre les platanes de la large allée, le miroitement de satin clair, les moires délicates. Jardin où le ciel est d’un bleu si pur, où les nuages sont d’une neige si légère, qu’elle vogue au vent très haut; jardin que le soleil crible, où les roses sont plus roses que les roses de partout ailleurs. Jardin plein d’insectes bleus, verts, ailés, de fruits d’or, de palmes vertes! Jardin où il fait si bon vivre!

La maison à côté est hostile: blanche, oui, propre et fraîche, oui; précieuse avec sa salle à manger où fument de si bons plats, belle avec son salon de meubles en soie à ramages sur lesquels on n’ose pas s’asseoir, agréable avec tous ses coins perdus, lingerie, buanderie, salle de bains, effrayante aussi par ses corridors le soir et ses réduits où les robes ont l’air des femmes de Barbe-Bleue, pendues; mais belle ou laide, hospitalière ou ennemie, c’est la maison, toujours un peu la prison.

Tandis que le jardin!... Dans le jardin, Poum savoure la sauvage liberté du lazzarone qui cuit au soleil, du Cosaque galopant dans les steppes de l’Ukraine, de l’Esquimau dans sa hutte de glace. Et Poum a son arbre favori, dans lequel il se hisse, s’installe à califourchon sur la maîtresse branche. Immobile, pendant des heures, il écoute, retenant sa respiration, le tic tac de la petite horloge de vie, le cœur qui bat dans sa poitrine; ou bien l’œil baignant dans l’azur, il regarde monter et descendre, comme en une fluide essence, une bête singulière, qui va, vire, flotte, une espèce d’insecte noir avec des trous, qui n’existe pas, lui a-t-on affirmé, mouche volante, caprice de son œil.

Poum n’a sur tout que des notions élémentaires. Il sait que mentir est un crime énorme. Il a découvert que faire ce qui est défendu cause des satisfactions immenses. L’obéissance le révolte. et la crainte le dompte. Au delà du monde, constitué par le vaste jardin, et des êtres supérieurs a lui, plus grands, plus forts, géants bizarres, qui y dominent et le dominent, nain minuscule, il ne s’imagine rien. Il croit, parce que Pauline le lui a dit, que les étoiles sont des vers luisants, et il a peur qu’il ne lui en tombe une dans le cou. Il aime regarder le soleil en face, parce qu’après les arbres paraissent rouges.

Sa religion est encore vague. Il prie, toujours mal éveillé ou bien endormi. Cela le trouble ce bon Dieu qui voit tout et que l’on ne voit pas. M. le curé a parlé en chaire du doigt de la Providence; ce doit être un fameux doigt!

Est-ce qu’il y a un dé, d’argent ou d’or, au bout? Un dé grand comme la timbale de Poum? Un dé à boire?

Le livre d’étrennes

Table des matières

Poum était plongé dans sa lecture; il y trouvait un intérêt si vif, qu’il oubliait de ronger ses ongles. De contention, sa figure prenait une expression hagarde, et ses oreilles devenaient toutes rouges.

La princesse, montée sur l’éléphant, mangeait de la confiture de roses dans une soucoupe d’or, quand voilà qu’une grosse main, duvetée de poils gris, s’interposa entre le nez de Poum et le livre qu’elle confisqua:

— Qu’est-ce que tu lis, Poum?

Poum se retourna, furieux, reconnut son grand père et dit, avec plus de vivacité que de politesse:

— Tu le vois bien, c’est un livre que Mme de Falcord m’a donné !

Et il lança la main pour rattraper le livre, le manqua. Grand-père, le haussant jusqu’à ses yeux, en examinait les tranches d’or, les images pathétiques.

— Rends-le-moi, grand-père!

Mais grand-père ne cédait pas le livre que son doigt, en guise de signet, gardait ouvert à la page. Son regard tomba sur l’endroit où la princesse, montée sur l’éléphant, mangeait de la confiture de roses dans une soucoupe d’or. Subitement intéressé, il reprit d’un peu plus haut, pour mieux savoir.

— Grand-père! supplia Poum.

Taquinerie ou obstination, grand-père ne lâcha pas le livre, esquiva même, d’une pirouette, le saut de tigre par lequel Poum essayait de reconquérir son bien; et cet homme d’âge, cet homme grave, qui ne manquait cependant pas d’occupations plus utiles ou de distractions plus sérieuses, s’entêta à vouloir connaître l’accident imprévu qui fit que, devenant toute pâle, la princesse laissa echapper la soucoupe d’or et poussa un cri, tandis que le fidèle Indien, assis devant elle sur le cou de l’éléphant, se retournait en montrant des yeux blancs, des dents qui claquaient d’effroi.

— Rends-le-moi! Rends-le-moi! implora Poum que l’impatience de savoir, lui aussi dévorait.

Ah bien, oui! C’est alors qu’un rhinocéros, sortant des taillis que sa masse énorme faisait craquer, — renversa une chaise! Non, c’est Poum qui faisait diversion, espérant ainsi détourner grand-père de sa lecture. Peine perdue. Grand-père leva à peine le nez, pour ne pas perdre l’entrée du prince Rustem: au grand galop de son cheval blanc couvert d’écume, il accourait brandissant une lance de bois de fer à pique d’argent incrustée de perles fines.

— Grand-père! supplia Poum.


Crac!

C’est la vitre qui vole en éclats et brise ses morceaux sur le pavé. L’indignation de Poum, qui ne connaît plus de bornes, risque le tout pour le tout.

Grand-père reste stupide, puis s’écrie:

— Petit imbécile! Je vais t’apprendre, moi!

Et il emporte le livre, pour de bon.

L’écritoire

Table des matières

Avec le livre d’étrennes, Poum avait reçu une écritoire fameuse, une écritoire comme on n’en voit pas souvent, et qui avait dû coûter joliment cher, car d’abord elle formait pupitre, et ce pupitre était en laque vernie arabesquée d’or. Bon! mais elle s’ouvrait, cette écritoire! Ah! Et avec une clef pendue à une faveur rose. Très bien! Et une fois ouverte, ah! là là !

Un sous-main gaufré et satiné bâillait sur des tranches de papier buvard azur. Ce n’est rien encore. Fixés à des élastiques, un porte-plume, un portecrayon, un décimètre pouvant servir de règle, un grattoir qui coupe — oh! comme un rasoir! — brillent d’un blanc d’os et d’un vif-argent de nickel. Attendez! Qu’est-ce qu’il y a sous ce couvercle? Des plumes en cuivre rouge, d’un pouce de long. Et sous cet autre? Des bâtons de cire. Oui, mais quelle cire? De la cire verte, violette, jaune, grenat, ocellée d’or et sablée d’argent!

Est-ce tout? Eh bien! et l’encrier de cristal de roche, et la boîte aux pains à cacheter, et l’éponge, et ce triple étage de feuilles de papier à lettres et d’enveloppes au chiffre de Poum, — parfaitement! un P majuscule à la fois suave et hautain!

Poum aura peut-être bien des ivresses dans sa vie. Il connaîtra l’ambition, il connaîtra les plaisirs du luxe et la fièvre des voyages. Sur le tapis vert, il ramassera des louis et des billets de banque, et verra s’amonceler le trésor d’une nuit. Mais jamais il ne jouira d’une volupté aussi paradisiaque que celle que lui procure la contemplation du précieux cadeau.

Il n’y aura qu’une écritoire comme celle-là dans sa vie.

Aussi Poum éprouve-t-il le besoin de s’écrire une lettre à lui-même. Il prend, entre ses doigts qui tremblent un peu, une belle feuille de papier. Lentement, avec des hésitations et des prudences méticuleuses, il griffonne quelques mots, les sable, les sèche au papier buvard, souffle dessus pour être bien sûr de ne pas faire de gâchis. Il plie la feuille, l’introduit avec peine dans une résistante enveloppe, sur laquelle il inscrit, en tirant la langue tant il s’applique, son nom et son adresse. Il cachette enfin: de rouge? non! De vert! non! De jaune canari. Et, ivre de fierté, il incruste dans la cire bouillante le cachet, en inclinant son front sur la bougie qui lui roussit les cheveux.

Aussi Poum éprouve-t-il le besoin de s’écrire une lettre à lui-même.


Voilà qui est fait.

Poum, maintenant, range son écritoire, la referme et se transporte au fond du jardin. Là, grimpant sur un banc, contre un massif d’héliotropes autour duquel bourdonnent des abeilles joyeuses, Poum s’octroie, avec gravité, de décacheter la lettre, et il se déclare, en criant comme un onagre, ces mots qu’elle contient, expressifs en dépit de leur orthographe déplorable:

— «Meucieu Poum, vou zaitezun neureu coq hin! Mèmè fié voude vautre granpère, quilni viainepa fourré son né dédant!! le vilain!»

Les soldats de plomb

Table des matières

Toute l’armée était rangée en bataille. On avait consenti à ce que Poum déblayât la table ronde. Sans souci de la stratégie, il avait disposé en première ligne son infanterie, petits fantassins filant tous du même pied, d’un élan oblique, arme sur l’épaule droite! Derrière, toute sa cavalerie cabrée d’un même bond et pointant du sabre avec ensemble. Derrière, les artilleurs servant les canons, de vrais canons qui crachaient des pois chiches. Le résultat immédiat d’une si belle disposition d’armée est que les cavaliers chargeaient leurs propres fantassins, et que les canonniers mitraillaient avec une égale impartialité leur cavalerie et leur infanterie.

Poum n’en était pas moins fier pour cela L’essentiel, chacun sait ça, c’est que tous les soldats se tiennent debout, en lignes bien régulières, et qu’aucun d’eux ne tombe, parce qu’alors des files entières s’écroulent. Son armée enfin en marche, les canons chargés jusqu’à la gueule, prêt à tirer le ressort et à foudroyer de dos ses soldats, Poum tomba dans une profonde méditation.

— Maman, est-ce qu’il meurt beaucoup de soldats dans une bataille?


— Maman, demanda-t-il en se grattant, est-ce qu’il meurt beaucoup de soldats pendant une bataille?

— Oui, sans doute, dit la mère.

— Et les autres, précisa Poum, est-ce qu’ils meurent aussi?

Voyant qu’elle le regardait sans comprendre:

— Ceux qui ne meurent pas, est-ce qu’ils meurent tout de même, plus tard, après?

— Mais oui, bien sûr, fit la mère interloquée.

— Alors tout le monde meurt? Papa mourra? Tu mourras? Je mourrai? Même sans aller à la guerre?

— Mais, mon enfant...

Poum hurla tout soudain:

— Ce n’est pas juste. Pourquoi meurt-on? Je n’ai pas envie de mourir.

Et, calmé instantanément, il rasa de son bras, comme d’une faux, la tablée, en disant aux soldats de plomb avec philosophie:

— Eh bien, alors, si c’est comme ça, mourez tout de suite!

Cousine Mad

Table des matières

Poum vivait donc au cœur du grand jardin, qui symbolisait pour lui le paradis, ni plus ni moins; le paradis de ses échappées folles, de ses courses après les papillons; le paradis de ses gourmandises, car le verger regorgeait de prunes mûres, et l’herbe s’étoilait de noyaux de prunes mangées; le paradis de ses peurs, quand les guêpes bourdonnaient, ou que les taillis, le soir, s’assombrissaient, ou que le grand chien de garde, Polyphème, aboyait, comme un monstre sauvage!

Dans ce paradis, deux êtres, aux yeux de Poum, complétaient, avec Polyphème, une trilogie d’où se tiraient tous les éléments de drame et de comédie, d’idylle et de mystère, dont ce minuscule individu, poète comme tous les enfants, récréait son esprit; j’entends par là ses cousins Stéphane et Madeleine, cousin Stép et cousine Mad!

Le reste du monde n’existait pas pour Poum. Mais cousin Stép! Ah! par exemple, celui-là n’était pas un garçon ordinaire! Brun, velu, fort comme un Turc pour ses seize ans, nul mieux que lui ne savait tenir une chaise en équilibre sur l’extrémité de son nez, ni lever une table en l’air au bout de ses dents. Il déployait une merveilleuse aptitude pour se déguiser en sauvage ou en fantôme. Il savait faire la grosse voix de gendarme, celle de l’homme des bois ou de Croquemitaine. Et quelles inventions taquines, sournoises et redoutables! Comme il faisait peur à Poum en le menaçant de le jeter tout cru dans la gueule de Polyphème! Comme il savait le faire pâlir en lui annonçant que des voleurs, indubitablement, pénétreraient cette nuit dans la maison et égorgeraient tout le monde, à commencer par Poum! Ce Stép, vraiment, avait le génie cruel. Il représentait le mal; c’était l’Ahrimane du paradis enfantin de Poum, qui l’adorait et l’exécrait!

Mais cousine Mad! Oh! celle-là, c’était l’être de lumière et de tendresse, la fée, l’Eve blonde de cet éden, l’Ormuzd femelle. Elle symbolisait tout ce qui est douceur, beauté, bonté ; elle incarnait des visions suaves, des souvenirs de mains blanches bordant un petit lit, de lèvres molles baisant des paupières qui palpitent et se ferment de sommeil; elle rappelait mille précieux petits dons: poupées taillées dans un chiffon, ciseaux prêtés afin de découper, bien sage, des images au pied de sa table à ouvrage; et c’étaient encore des tartines de confitures, et puis des petites chansons allègres jouées au piano, en un tapotement de notes qui ressemblait à une danse de marionnettes. Oh! cousine Mad!

Par malheur, elle n’était pas toujours là pour défendre Poum et le protéger contre son frère, le terrible Stép!

Ce matin-là, Stép justement était d’humeur farouche; et Poum, rien qu’à le considérer, sentait une délicieuse et atroce terreur se glisser comme une couleuvre froide le long de son dos et glacer son petit derrière. Aussi se tenait-il à distance, prêt à une fuite qu’il savait d’ailleurs inutile, le cousin faisant les enjambées de sept lieues de l’Ogre.

Stép, une main à son menton, contemplait, en louchant effroyablement, maître Poum; il ricanait d’une façon sarcastique et insensée; et son silence planait, gros d’épouvante. Pour se mettre en appétit, il avait déjà proposé au jeune gentleman de l’enduire de miel, afin de le faire dévorer par les guêpes et les abeilles. Ensuite il avait imité Polyphème avec une rare perfection, en aboyant si fort que celui-ci, du fond de sa niche, avait fait chorus et mis en rumeur tous les chiens du voisinage. Puis il avait invité son minuscule cousin à s’asseoir, et, chaque fois, il lui avait retiré brusquement la chaise, en le laissant choir sur des orties. Que pouvait-il bien méditer encore? Tout à coup il parla:

— Poum! déclara-t-il... Poum! reprit-il après un court silence d’angoisse... Poum! je meurs de faim!

Il montra ses dents en roulant les yeux comme un cannibale:

— Poum!... je pense que vous n’êtes pas bien gras, je pense que vous devez être coriace, je pense que j’aimerais mieux manger un lapin, ou me dinde, ou un cochon de lait. Mais comme je n’ai ni cochon de lait, ni dinde, ni lapin sous la main, je vais vous manger, Poum!...

Poum devint pâle, et ses jambes flageolaient: il avait beau se dire: «Ce n’est pas vrai! c’est pour rire!» il avait peur tout de même.

Mais Poum se sentit tout à coup consterné.


Cousin Stép continua:

— Seulement, comment vais-je vous manger, Poum? là est la question! Haché menu et trempé dans la saumure? Dépecé en quartiers frits à la poêle? Bouilli dans la marmite ou salé au court-bouillon? Et à quelle sauce? mayonnaise, tomates, oignons, vinaigrette? Sur une purée de fèves, peut-être, ou plutôt... Eh! oui, qui sait?... les pommes de terre sont si bonnes en ce moment que... Non, décidément, Poum, je vous mangerai comme un agneau, rôti à la broche!

Et, ce disant, Stép fondit sur lui et en une seconde l’emporta, ligoté et ficelé comme un saucisson, devant le feu de la cuisine:

— Là ; je vous embrocherai tout à l’heure (il dépendit une terrible lardoire); en attendant, un petit air de feu vous attendrira, et je vais toujours préparer la table. Ne pleurez pas, Poum, je vous prie, — car la victime commençait à sangloter tout bas, — ne pleurez pas, vous pourriez éteindre le feu!

Et Stép mit la nappe sur la table, disposa à grand bruit les assiettes, se coupa une tranche de pain large comme une roue de voiture, se versa, en clappant la langue, un litre de vin dans un verre immense, gagné à la foire et qui était large comme un pot à fleurs. Puis, décrochant sa montre de son gilet, il sembla calculer le temps que prendrait la cuisson, et, ayant été retourner Poum qui commençait à devenir très rouge, il s’assit, les jambes croisées, en se livrant à un monologue où de cruelles alternatives d’espoir succédaient pour le jeune agneau rôti au découragement le plus affreux:

— Ai-je si faim que cela? insinuait Stép. Peut-être pourrai-je attendre à demain et mettre Poum en liberté ? Oui, mais il se sauverait!... Non, qu’il cuise! Je vais lire mon journal en attendant. (Et il déployait un journal, s’arrêtait: ) Ai-je bien le droit de manger ce petit Poum, qui est si gentil, qui aime tant les prunes et les confitures? (Il prenait une voix terrible:) Oui, oui, j’en ai le droit, car il m’a volé l’autre semaine vingt-six mouchoirs de poche et une somme de trois mille francs que je possédais en timbres-poste (supposition bien gratuite, mais Poum en ce moment y crut presque et se désola d’avoir volé). — Allons, finissons-en, et que je l’empale!

Là, Poum poussa des cris si aigus et si épouvantables que toute la maison en émoi s’agita, dans un bruit de portes et de fenêtres ouvertes; le méchant Stép soudain disparut, s’envola par la croisée; et, radieuse, cousine Mad s’élança dans la pièce, au secours de Poum affolé.

Ah! Dieu! que c’était doux pour lui de s’en aller maintenant, le cœur encore pantelant et les yeux rouges, la main dans celle de Mad, au milieu du jardin, dans la direction des prunes, tout en suçant un gros et consolant sucre d’orge! Quelle lumière de soleil! Comme les fleurs sentaient le miel! Et les guêpes qui ne piquaient pas! Et Stép disparu, évanoui! Peut-être reparaîtrait-il, aiguisant encore son grand couteau; mais non, c’était un rêve, tout cela, un cauchemar! Comme l’avait dit cousine Mad: «C’était pour rire!» Et elle avait ajouté :

— Oh! le petit bêta!

Mais Poum, quoique susceptible, ne s’était pas senti froissé ; et il se serrait contre la robe moelleuse de la jeune fille, levant son menton et renversant son nez retroussé pour mieux l’apercevoir, sa protectrice, sa douce, l’ange aux yeux bleus. Elle lui disait:

— Courons, Poum! attrape-moi!

Et sa robe voltigeait comme un grand papillon blanc, et il l’attrapait toujours; comment cela se faisait-il? Mais voilà qu’on était arrivé sous les prunes: quelle bonne odeur chaude et sucrée!...

— Tiens, Poum! disait Mad, mange celles-ci, ce sont les meilleures!

Mais Poum, au milieu de son bonheur, se sentait tout à coup consterné : une affreuse constatation, un jour de vérité navrante se faisaient en lui. Sans s’en apercevoir, dans sa terreur et son trouble, là-bas, ficelé devant le feu, il avait... il s’était... oh Dieu, oui! et son petit pantalon en était tout humide! Et voilà, comble d’humiliation, que cousine Mad, reconnaissant la cause de son air penaud, s’écriait:

— Poum, oh! le petit sale!

Et Poum alors fondait en larmes. Elle essayait de le consoler, l’emmenait dans sa chambre pour le changer. Et Poum, suppliant, répétait, prévoyant quel avantage et quel parti cousin Stép saurait tirer d’une catastrophe pareille:

— Ne lui dis pas, Mad, ne lui dis pas!

Mad le promettait.

— Jure-le, Mad, jure-le!

Mad jurait. Alors le petit Poum, habillé et changé, très honteux encore, mais rassuré et content, lui disait:

— Je t’aime, Mad, je t’aime!

Et il lui mettait les bras autour du cou, et il l’embrassait de toutes ses forces, étonné qu’elle sentît si bon la fraise; eh! parbleu, c’étaient ses lèvres qui sentaient ainsi: les jolies, les exquises fraises des bois!

— Mad, je veux que tu sois ma femme! Quand je serai grand, Mad, je te prendrai pour femme!

Elle répondait:

— Oui.

Et elle ajoutait:

— Pauvre petit Poum!

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
17 ocak 2025
Hacim:
142 s. 37 illüstrasyon
ISBN:
4064066325114
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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