Kitabı oku: «Les aventures du capitaine La Palisse»
Pierre Alexis Ponson du Terrail
Les aventures du capitaine La Palisse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066323134
Table des matières
PROLOGUE LA DERNIÈRE HEURE A MARIGNAN
PREMIÈRE PARTIE LA DEMEURE ENCHANTÉE
I SOUS LA TENTE DE FRANÇOIS I er
II LE CONGÉ DE LA PALISSE
II LE MÉDAILLON
IV LE PALAIS DE LA BALBINA
V BARRICADE ET BERCEAU
VI LE NOUVEL AMOUR DE LA PALISSE
VII LE SALAIRE DE LA BALBINA
VIII NOURRICE LA MITRAILLE
IX LA SECONDE MÈRE
X FÊTE A MILAN
XI APRÈS LA FÊTE
XII BRAVE ET LACHE
XIII AU MATIN
DEUXIÈME PARTIE LA MAITRESSE DU DUC D’ANGOULÊME
I APRÈS LA GUERRE
II A L’HOTELLERIE DU GRAAND-CHARLEMAGNE
III MILAN A PARIS
IV OU LE ROI SE SOUVIENT.
V RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS
VI SERVITEUR ET CHAMBRIÈRE
VII LE ROMAN D’ISAURE
VIII OU BUFFALORA TRIOMPHE.
XI EN CARROSSE
TROISIÈME PARTIE LES SORTILÈGES DE LA BALBINA
I LE MIROIR MAGIQUE
II LE SOUPER FANTASTIQUE
III OU LA PALISSE DEVIENT SAGE
IV UNE LETTRE POUR LA PALISSE
V L’OISEAU EST ENVOLÉ
VI LA JEUNESSE ÉTERNELLE
VII LES DEUX BALBINA
VIII AU FEU!
IX CHEZ LA PALISSE
X LA FEMME DE BUFFALORA
QUATRIÈME PARTIE LA COUR DU ROI FRANÇOIS
! L’ENFANT D’ISAURE
! COMMENT ON VA A LA COUR
III PRÉSENTATION A LA COUR
VI LES PRÉDICTIONS
V L’AV EU DE GASTON
VI COMPTE RÉGLÉ
VII HUIT ANNÉES EN CENT LIGNES
ÉPILOGUE PAVIE
LES AVENTURES
DU
CAPITAINE LA PALISSE
PAR
LE Vte PONSON DU TERRAIL

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1880
Droits de reproduction et de traduction réservés
LES AVENTURES
DU CAPITAINE LA PALISSE
Table des matières
PROLOGUE
LA DERNIÈRE HEURE A MARIGNAN
Table des matières
Monsieur de La Palisse est mort,
Mort de maladie.
Un quart d’heure avant sa mort,
Il était encore en vie.
Certes oui! Il était en vie, autant que peut l’être un brave capitaine prêt, comme toujours, à verser son sang pour l’honneur de son pays et à mourir en tuant.
Pauvre chère France, tu as bien été éternellement la même!
A peine as-tu célébré la valeur et les mérites d’un homme, que tu cherches le moyen d’amoindrir ses titres à ta reconnaissance.
Jacques de Chabannes de La Palisse a été le digne successeur de Gaston de Foix dont ona dit: «Il eût mieux valu pour Louis XII et pour la France perdre la bataille que ce jeune et vaillant général.» Il a été l’émule de Bayard, le modèle des Turenne et des Condé. On l’a mis en couplets. Et en quels couplets! On l’a bafoué et ridiculisé. On a fait de lui le Calino du moyen âge. L’imagerie d’Épinal l’a donné en pâture aux enfants. Ce vaillant guerrier est devenu un être grotesque dont les ignorants s’amusent.
Et la chanson qui se moque de lui est le pendant de celle par laquelle nous nous sommes vengés de Malborough, qui nous avait battus.
Monsieur de La Palisse est mort,
Mort de maladie.
Ce n’est pas vrai. Il est mort à la bataille de Pavie, presque en même temps que la Trémoille qui lui, au moins, a eu le bonheur d’être respecté par la chanson.
Un quart d’heure avant sa mort,
Il était encore en vie.
Et c’est précisément sa vie extraordinaire et sa mort héroïque que nous nous proposons de raconter.
D’après les mémoires du temps, on ne connaissait à La Palisse que deux défauts.
D’abord, il aimait, plus que de raison, les femmes. Ensuite, s’il savait leur parler, il ignorait l’art de leur écrire. Mais ces défauts étaient communs à la plupart des gentilshommes de son époque. N’oublions pas que La Palisse a servi sous François Ier, ce roi capricieux qui n’a pas aimé moins de femmes que lui. Et souvenons-nous que les plus valeureux capitaines se trouvaient alors excessivement savants quand ils parvenaient à mettre leur paraphe au bas d’un message.
Ce qui caractérisait principalement La Palisse,– bravoure à part,–c’était une extrême gaieté, la gaieté de ce siècle insouciant qui pourrait reprocher au nôtre de n’avoir jamais connu les plaisirs, tant celui-là a su en inventer de toutes sortes. Parfois cependant le front de La Palisse s’assombrissait… En cherchant la cause qui, par instants, troublait le capitaine et le terrassait quand elle ne le courrouçait point, ses officiers n’avaient pas à évoquer d’autres souvenirs que ceux-ci:
Un matin, on avait vu La Palisse venir gaiement au lever du roi Louis XII. Soudain le rire s’envola de son visage comme un oiselet sur qui un faucon ferait irruption. Le capitaine blêmit, se retourna, sembla chercher quelqu’un… Puis, un instant après, son insouciance native parut avoir oublié l’incident inconnu: son heureux caractère avait repris le dessus. Et La Palisse, si terrible devant l’ennemi, redevint le plus gai, le plus spirituel, le plus divertissant des courtisans.
Une autre fois, se produisit un pareil fait. C’était en Italie, à Villefranche, que nous venions de prendre. On allait chanter un Te Deum pour célébrer la victoire. Les moines faisaient procession dans l’église. Naturellement, La Palisse se trouvait à côté du roi, précisément à l’entrée du banc d’œuvre. La foule des moines était en train de défiler auprès de lui. Tout à coup le capitaine, sans respect pour le saint lieu, porte brusquement la main à son épée et, faisant volte-face, promène sur la pieuse procession un regard furibond comme si l’un des moines, en passant, l’avait souffleté d’une injure. Mais, devant lui, ils étaient trente qui lui tournaient le dos en suivant la croix. Auquel d’entre eux s’adresser? Il laissa son épée, pria un instant, puis dissipa son souci en mêlant sa voix mâle au chœur des fidèles.
Le jour même où commencent les faits étranges que nous nous sommes donné la mission de retracer, Chabannes de La Palisse allait de nouveau frémir et rester blême devant ce mystère qui troublait sa vie. C’est le second jour de cette lutte acharnée que l’histoire devait nommer «le combat des géants.»
Nous sommes en septembre mil cinq cent quinze, à quelques bornes de Marignan.
Pendant toute une journée, toute une nuit et toute une matinée encore, les Suisses étaient descendus de leurs montagnes, fleuve humain destiné à grossir cette armée que foudroyait le canon français. Le roi chevaleresque, le jeune roi François Ier, qui avait combattu vingt heures, ayant Bayard à sa droite et La Palisse à sa gauche, avait fini par s’écrier:
–Mais il pleut donc des Suisses!
Il en avait plu, en effet, pendant trente-six heures, et le combat, interrompu le soir du premier jour par une nuit obscure, avait recommencé, le lendemain, lorsqu’à peine glissaient les premières clartés de l’aube sur la cime blanche des Alpes qui se dressaient à l’horizon. Aux Suisses avaient succédé des Suisses, sombres bataillons qui, avec le stoïcisme des soldats de Léonidas, marchaient à la mort sur les pas du cardinal de Sion, ce valeureux prélat qui maniait une épée aussi dignement qu’il portait une crosse.
La bataille avait été rude; pendant longtemps le sol de la vieille Lombardie avait tremblé sous les pieds de ces masses énormes qui se le disputaient, et Milan, perdu dans la brume de l’horizon, s’était demandé quel serait, le soir même, son maître, ou de Sforza, ou du roi de France. Mais enfin, le roi chevalier l’avait emporté.
Entre neuf et dix heures du matin, les Suisses abandonnaient le champ de bataille et se repliaient vers les gorges sauvages de leurs montagnes. Le vaillant cardinal de Sion, désespérant de les rallier, prenait la fuite.
Chabannes de La Palisse, traquant l’armée suisse, se chargea de transformer la défaite en déroute, et poursuivit le cardinal.
–Quel honneur pour moi, se disait-il, si je le tue ou si je le fais seulement prisonnier! Madame Isaure ne pourra plus rien me refuser.
Madame Isaure, c’était sa passion de ce jour-là. Juste au moment où, se noyant dans un rêve d’amour, il oubliait la bataille pour ne penser qu’à madame Isaure, un chevalier déboucha d’un sentier creusé dans les rocs. Ah! celui-là ne songeait pas à fuir. Il se planta droit devant La Palisse et attendit. Tout d’abord le capitaine, étonné, le regarda. Ce chevalier avait l’aspect étrange.
Au crépuscule, il eût été invisible. Son armure, en effet, son casque, dont la visière était baissée, son cheval, ses armes et ses gantelets étaient noirs. Sur son cœur, seulement, il portait une croix rouge. Malgré sa bravoure célèbre, La Palisse ne put se défendre d’un frisson. Il entrevoyait sous cette enveloppe de deuil un mystère terrible.
Soyons sincère. Il se disait:
–Je ne voudrais pas tuer ce chevalier…
Celui-ci mit sa lance en arrêt. Il fallait bien se défendre. La Palisse s’élança, la lance au poing. Le Chevalier Noir recula jusqu’à un talus, puis soudain s’effaça. La lance de La Palisse s’enfonça dans le talus avec une telle force qu’il n’eût pas été possible de l’en ôter. Le Chevalier Noir jeta sa lance et brandit son épée. La Palisse tira aussi la sienne et, visant le défaut de la cuirasse, s’élança sur le Chevalier Noir. Celui-ci fit un léger mouvement. L’épée du capitaine, frappant à faux la cuirasse de l’inconnu, se brisa en morceaux. La Palisse allait mourir… quand soudain, le Chevalier, remettant paisiblement son épée au fourreau, s’approcha du capitaine troublé, lui cria un seul mot, puis partit à franc étrier. La Palisse d’abord atterré, bondit sur ses traces. Ce mot, la plus sanglante injure qu’il pût entendre, c’était le mot qu’il avait entendu dans la chambre du roi, le mot que le moine avait murmuré à son oreille dans l’église de Villefranche.
Quel était donc ce mot?
Quel était ce Chevalier?
PREMIÈRE PARTIE
LA DEMEURE ENCHANTÉE
Table des matières
I
SOUS LA TENTE DE FRANÇOIS Ier
Table des matières
En se levant le lendemain matin, Jacques de Chabannes de La Palisse énuméra tous les événements de ces deux terribles journées.
Il s’était battu comme un lion, il avait eu deux chevaux tués sous lui, le roi lui avait passé au cou, le premier soir de la bataille, le grand cordon de l’Ordre de Saint-Michel, créé par Louis XI, et lui avait dit, ce qui n’était pas un mince éloge dans sa bouche:
–Chabannes, tu es aussi brave que mon cher Bayard.
Tout cela n’empêchait pas le capitaine d’être sombre et mélancolique. Après la sanglante injure que lui avait infligée, pour la troisième fois, le Chevalier Noir, il avait poussé son cheval vers la direction qu’avait prise ce mystérieux ennemi.
–Que je le rejoigne, pensait-il, et il faudra bien que je lui arrache son secret, qu’il lève au moins sa visière.
Il ne l’avait même pas revu… Il n’avait plus pourtant qu’une pensée: Le retrouver! Aussi reprit-il le chemin des Alpes. Il s’orienta aisément sur ce blanc tapis où les pas des chevaux servaient de fil d’Ariane. Bientôt il arriva dans un carrefour, qu’il reconnut. C’était là qu’il avait rencontré le Chevalier Noir.
Mais le Chevalier n’avait pas eu comme lui l’idée d’y revenir. Seules, les traces des pas des chevaux racontaient la rencontre. La Palisse descendit de cheval, suivit ces traces, fouilla la neige, fouilla les rocs. Rien.
Les traces s’arrêtaient brusquement au milieu d’un sentier piétiné par de nombreux chevaux. Toute recherche devenait impossible.
Le capitaine s’agenouilla pieusement sur la neige, leva les yeux et les mains vers le ciel, puis, après s’être signé dévotement, en bon chevalier qu’il était:
–Omon Dieu, supplia t-il, faites que je le retrouve!.
Et il remonta à cheval et regagna le camp.
Au moment où nous sommes, si son corps était déjà remis de quarante heures de fatigue, son esprit cherchait vainement à établir un lieu entre la longue carrière qui semblait à tous avoir été si laborieusement remplie et ce mystérieux Chevalier!
Aussi notre héros ne faisait-il que soupirer pendant que son barbier étuviste lui taillait la barbe et versait dans sa chevelure, qui grisonnait sur les tempes, une eau destinée à enlever la poussière.
Le barbier était un vieux serviteur à la tête blanche, qui ne quittait jamais le sire de La Palisse, même dans la bataille, et qu’on appelait plaisamment l’ombre de Chabannes.
Il avait nom Pantaléon, était né au château de La Palisse et avait vu naître le sire de Chabannes.
–Ah ! mon pauvre Pantaléon, murmurait tristement le capitaine, au lieu de me donner le collier de Saint-Michel, le roi eût bien mieux fait de me dire: «La Palisse, mon ami, tu te fais vieux et tu as besoin de repos; va-t’en faire un tour en France et visiter ton château de La Palisse.»
–Mon doux seigneur, dit le barbier, ce n’est point pour voir votre château de La Palisse que vous désirez retourner en France.
–Tu crois? fit le grand capitaine en soupirant encore.
–Mais bien pour voir certaine dame… Ah! par votre noble épée! c’est vraiment malheureux de voir un vaillant homme de guerre comme vous perdre l’esprit pour une coquette.
Le barbier fut interrompu dans ses jérémiades par l’arrivée subite de Gaston de Maulévrier.
Gaston était le filleul de La Palisse. C’était un jeune homme d’une vingtaine d’années, aux belles manières, au visage presque féminin, qui portait des gants parfumés, mêlait des essences à sa chevelure et se battait vingt-quatre heures sans boire ni manger.
Il entra d’un petit air conquérant et dit:
–Mon parrain, êtes-vous toujours amoureux de madame Isaure?
–Toujours, murmura le vieux guerrier.
–Alors, mon parrain, je vous amène un scribe doublé de nécromancien qui se fait fort d’attendrir ce cœur de roche, grâce aux jolis billets qu’il écrira pour vous.
Et Gaston, s’effaçant, laissa entrer un petit homme, d’une jolie figure d’ailleurs, et qui n’avait guère plus de trente ans. Son œil était vif, sa bouche moqueuse. Malgré sa taille exiguë, le scribe ne manquait pas d’une certaine élégance que gâtait malheureusement une prétention exorbitante.
–Qu’est-ce que cela? fit La Palisse en regardant ce petit homme.
–C’est un prisonnier que j’ai fait hier, le scribe de Sforza, le seigneur Pancracio Buffalora en personne.
–Bonne capture! fit le capitaine amoureux en toisant le nouveau-venu des pieds à la tête.
–Monseigneur, dit Buffalora qui soutint bravement cet examen, le duc de Sforza n’est ni beau, ni jeune; mais, grâce à moi, il a eu les plus magnifiques combats d’amour qui se puissent voir.
–Et il a triomphé?
–Toujours, monseigneur.
Chabannes se dressa tout d’une pièce comme s’il eût entendu le clairon des batailles sonnant le bouteselle.
–Tu es donc sorcier? fit-il.
–Je suis poète; cela vaut mieux.
–Et tu me ferais aimer d’une dame qui a repoussé jusqu’à présent mes hommages?
–Oh! bien certainement.
–Mort de ma vie1s’écria La Palisse, si tu fais cela, mon drôle, je t’enrichirai.
Buffalora s’inclina.
–Et, continua le bouillant capitaine qui avait déjà oublié le Chevalier Noir et les Alpes, il faut que le roi me donne congé et me laisse retourner en France. Nous partirons dès demain.
–Le plus tôt sera le meilleur, dit Buffalora.
Le barbier Pantaléon levait les mains au ciel avec un comique désespoir.
–Çà! ordonna La Palisse, donnez-moi mon casque, mon épée et mon manteau.
–Où donc voulez-vous aller à cette heure, mon parrain? demanda Maulévrier. Il fait encore nuit.
–Voir le roi sous sa tente.
–Mais le roi dort.
–Tant pis! je l’éveillerai. Il m’a fait veiller assez souvent pour son service.
Et La Palisse sortit de sa tente, impétueux comme un torrent qui rompt ses digues et sort de son lit.
Maulévrier et Buffalora le suivaient à distance.
Maulévrier s’était trompé; le roi ne dormait pas; le roi avait nombreuse et joyeuse compagnie.
Il festoyait, le verre en main, avec ses plus jeunes officiers, qui ne se rappelaient pas plus que lui les périls et les fatigues des deux journées précédentes.
Le roi se mit à rire en voyant entrer messire Jacques de Chabannes qui ressemblait à un sanglier faisant sa trouée dans un hallier.
–Que veux-tu donc, mon vieux La Palisse? lui dit-il.
–Sire, je veux me reposer.
–Hein? fit le roi, tu n’es pourtant jamais las, toi?
–Je le suis aujourd’hui, et j’ai bonne envie d’aller voir si mon château de la Palisse est toujours au même lieu.
–Bien! fit le roi; je sais ce que c’est. On m’a déjà touché deux mots de la chose.
–Sire.
–Ta tête grise tourne au vent d’amour comme une girouette, n’est-ce pas?
–Sire. balbutia La Palisse un peu confus.
–Eh bien, mon vieux capitaine, reprit François Ier, ne te trouble pas tant, je comprends cela.
–Alors vous consentiriez?…
Le roi allait répondre affirmativement quand un officier, levant la portière de toile, entra, l’air effaré, dans la tente.
–Qu’y a-t-il? demanda François.
–Sire, c’est un chevalier étrange, qui ne porte ni nos armes, ni celles de l’ennemi, qui ne veut ni dire son nom ni lever la visière de son casque.
–Et qui insiste pour me parler?
–Oui, sire…
–Quand on a mis en fuite le cardinal de Sion, suivi de tous ses Suisses, on ne craint personne. Faites entrer.
L’officier leva de nouveau la portière, fit un signe. Le chevalier entra. Et La Palisse frémit de tous ses membres. C’était le Chevalier Noir!
II
LE CONGÉ DE LA PALISSE
Table des matières
Le Chevalier Noir, sans dire un mot, sans tourner la tête, sans même regarder Chabannes épouvanté, se dirigea froidement et comme sûr de lui, vers le roi qui, bien que ne le connaissant point et étant en droit de s’attendre à une tentative de régicide, ne tremblait pas.
Arrivé à trois pas de François, il mit genou en terre, puis se releva en ôtant son gantelet droit. On se demandait si ce personnage étrange n’allait point avoir l’audace de le jeter aux pieds du roi. Il se contenta d’étendre la main, une main fine et aristocratique, qui portait à l’annulaire une bague, dont le châton retourné brillait du côté de la paume.
A la vue de la bague, le roi, tout ému, saisit affectueusement cette main.
La Palisse n’en revenait pas,…
–Messieurs, dit François, un moment, je vous prie.
Et, ouvrant la tapisserie qui coupait en deux sa tente, il introduisit avec une déférence extrême le chevalier dans sa chambre de repos.
La Palisse eut une pensée consolante:
–Au moins, se dit-il, je saurai qui c’est. Le roi ne refusera pas de me l’apprendre.
Puis il se dit:
–Mais s’il refusait?… Il se joue quelquefois de moi, le jeune roi.
Les guerriers de ce temps-là ne se croyaient pas astreints à une grande délicatesse. La Palisse s’approcha de la tapisserie et, sans en avoir l’air, prêta l’oreille… A travers l’épaisse laine, la voix sombre du Chevalier Noir ne s’entendait point. Mais le roi était si content que, d’instant en instant, la sienne éclatait de joie et le vieux capitaine, malgré la tapisserie, parvenait parfois à saisir une phrase tout entière.
–Quoi! c’est vous! s’était d’abord écrié François.
–Ainsi il le connaît intimement, pensait La Palisse. Et moi qui voudrais tant.
Pendant quelques instants, la tapisserie ne trahit aucun lambeau de la conversation royale. Puis, tout à coup, Chabannes entendit cette exclamation:
–Oh! le misérable!
Cela devenait fort intéressant. Par malheur, Gaston de Maulévrier était précisément en train de raconter à la suite de quels incidents il était parvenu à procurer à son parrain le plus précieux des scribes, et le bruit de sa voix juvénile couvrait celle du roi:
–Vous savez bien, disait Gaston, que pendant la bataille, il s’est répandu parmi nos soldats le bruit que le cardinal de Sion était accompagné de bagages énormes renfermant des trésors considérables: «Par le roi de France, mon maître, et par le sire de La Palisse, mon parrain, me suis-je écrié, j’aurai les bagages du cardinal ou je ne serai qu’un manant.» Et je me suis tenu parole; je n’ai pas Lardé à rejoindre l’escorte qui emportait les bagages vers les montagnes du Tyrol, et après un combat assez dur, ma foi, je suis demeuré possesseur de tous les effets de campement du cardinal, que Dieu bénisse! Naturellement nous avons fait de nombreux prisonniers. Parmi eux, se trouvait le seigneur Pancracio Buffalora, italien de naissance, comme l’indique son doux nom. Il se démenait même si vertement et se mettait si fort en colère qu’on le prit pour un soldat, alors qu’il n’était qu’un scribe.
–Je me demande ce que cela peut leur faire, pensait La Palisse, qui eût bien préféré entendre ce que disait le roi.
Gaston reprit:
–Il est bon que vous sachiez que ledit Buffalora était secrétaire de Sforza.
–Mais, mon cher seigneur, lui dis-je en rentrant au camp français, si vous étiez secrétaire de Sforza, vous écriviez sa correspondance?.
–Je m’en flatte.
–Alors vous faisiez la guerre à la France?
–Oh! mais entendons-nous, dit-il, je parle de la correspondance amoureuse du duc.
–Le duc était donc amoureux?
–Quand il ne l’était plus, c’est qu’il allait l’être.
Ici maître Buffalora se redressa en homme important qu’il était, et ajouta avec un petit clignement d’yeux:
–Le duc pourrait même affirmer que, sans la tournure galante et poétique des billets que j’écrivais pour lui, il eût été souvent traité avec plus de rigueur.
–Par ma foi! m’écriai-je, vous êtes en ce cas un homme utile, et si mon parrain, M. de la Palisse, connaissait vos talents.
–Eh bien?
–Il vous prendrait à son service.
–Peuh! fit-il d’un air dédaigneux, quel homme est-ce, votre parrain?
–C’est un grand capitaine.
–D’accord. mais, après?
–Il a cinquante ans et n’en paraît guère que quarante.
–Est-il beau?
–Superbe!
–Et amoureux?...
–Toutes les fois qu’il en trouve l’occasion.
–Te tairas-tu, gamin? cria La Palisse.
Les officiers riaient. Gaston, encouragé, continua:
–Voyons, parrain, je sais une certaine dame.
–Bravo, bravo! firent les officiers.
–Qui vous ferait perdre la tête, sans compter l’appétit, si le roi n’y mettait bon ordre. Mais avec notre jeune monarque, il faut se promener de champ de bataille en champ de bataille, et le plus souvent faire sa nuitée en selle.
–Enfin, demanda notre scribe qui était curieux, cette dame est belle?
–Je ne l’ai jamais vue, mais mon parrain l’assure, hélas!
Ici, je vous avouerai que je ne pus m’empêcher de pousser un formidable soupir. Le drôle se permit de me demander ce qui me désolait.
–C’est que si la dame le veut, répondis-je, mon parrain l’épousera.
–Et il aura des enfants, et il vous déshéritera?
–Justement; vous êtes un homme d’esprit, cher seigneur.
–Bavard! grommelait La Palisse, qui, bien que tendant l’oreille, ne percevait plus un mot de la conversation du roi avec le Chevalier Noir.
Gaston de Maulévrier continuait:
–Le duc de Sforza vous avait donc tout à fait à son service? demandai-je à ce scribe d’amour.
–Oui, certes!
–Et que vous donnait-il pour vos peines?
–Cinquante écus d’or par an.
–Mon parrain vous en donnera cent.
–Il est donc bien riche! fit mons Buffalora en écarquillant les yeux.
–Il a des seigneuries et des châteaux à faire prendre le roi pour un pauvre homme; mais les plaisirs de mon cher parrain passeront toujours avant mes intérêts.
–Le gamin sait se faire tout pardonner, dit La Palisse en adressant à son filleul un sourire affectueux.
Pauvre La Palisse!
Gaston de Maulévrier ne disait pas, en effet, qu’il avait ajouté:
–Maître Buffalora, les cent écus d’or que mon parrain vous donnera ne sont rien auprès de ce que je vous donnerai moi-même, s’il vient à mourir célibataire.
A quoi le scribe avait répliqué:
–Ah! ah! c’est donc un pacte que vous me proposez?
–A peu près.
–Mais alors, au lieu d’attendrir cette belle dame, que faudra-t-il que je fasse?
–Je vous le dirai plus lard.
Autour du jeune roi François Ier, l’amour était si en faveur, que le tendre roman du capitaine La Palisse devait fatalement faire long feu. On entoura le vieux soldat. On le pressa de questions sur les charmes de madame Isaure et le plus ou moins de chances qu’il avait de la posséder. La Palisse en ce moment eût envoyé son filleul à tous les diables. Il venait d’être en effet intrigué au plus haut point. Il avait entendu le roi prononcer son nom avec fureur! Qu’est-ce que cela voulait dire? Quel pouvait être ce mystérieux Chevalier Noir qui mettait le roi en colère contre lui, La Palisse? Soudain la tapisserie se souleva. Gaston et les officiers se turent. Le roi s’effaça respectueusement devant le Chevalier Noir qui, la visière toujours baissée, silencieux et solennel, gagna le milieu de la tente.
–Faites avancer la monture du chevalier, dit le roi à un homme d’armes.
Puis François s’assit devant une petite table, signa un sauf-conduit, et le tendit à son mystérieux visiteur. Celui-ci mit de nouveau le genou en terre, salua le vainqueur de Marignan, puis se retira.
Naturellement La Palisse, de plus en plus intrigué, s’apprêtait à le suivre. Mais le chevalier, arrivé sur le seuil de la tente, se retourna brusquement, le saisit par le bras et lui murmura un seul mot à l’oreille.
–Cette fois, au moins, tu ne m’échapperas pas, vociféra La Palisse en bondissant.
Et déjà il avait tiré son épée, quand le roi, froidement, dit:
–Chabannes, remets cette arme au fourreau. Je le veux!
–Sire. balbutia La Palisse confus.
–Et viens ici, j’ai à te parler.
Le capitaine s’approcha du roi.
–Tu sais, reprit François, que tu auras un congé.
–Quoi! sire, vous voulez bien! et quand?
–Lorsque nous aurons pris Milan!