Kitabı oku: «L'homme sans nom»
Pierre-Simon Ballanche
L'homme sans nom

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318536
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE.
L’HOMME SANS NOM.
SECONDE PARTIE.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
ÉLÉGIE.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
PREMIÈRE PARTIE.
Table des matières
NOUS étions au mois d’août1814; j’allais en Italie, où quelques affaires m’appelaient, et où je devais faire un assez long séjour. J’arrive au pied des Alpes. Un de ces accidents de voiture, qui surviennent si souvent en route, m’ayant obligé de m’arrêter, je voulus, pour me distraire de cette petite mésaventure, m’enfoncer un peu dans l’intérieur du pays. Je pénètre, de gorge en gorge et de précipice en précipice, jusqu’à un hameau perdu au milieu d’une nature affreuse.
Enterré dans des fondrières et des ravins, ce hameau n’avait pour horizon qu’un mur circulaire de rochers nus et pelés, semblables aux monts de Gelboë, maudits par le prophète, et que la rosée du ciel refusait de fertiliser. Rien de pittoresque ne s’offrait à la vue. On eût dit un lieu privé de toute communication, destiné à enfermer des malfaiteurs. Cependant quelques chétives habitations se groupaient autour d’une église rustique, ruinée par le temps, et qui fut autrefois grossièrement réparée. Elle n’avait, comme les pauvres cabanes dont elle était entourée, qu’un misérable toit de chaume noir à demi consumé.
Je crus d’abord que ces tristes masures étaient les restes d’un ancien village abandonné. Tout me paraissait tomber de vétusté. Je n’apercevais les traces d’aucune créature humaine, ni d’aucun animal domestique: nul mouvement, nulle voix, nul cri n’animait cette solitude désolée.
Mais bientôt je remarquai une petite maison, assise loin de toutes les autres, au milieu d’une prairie aride: la porte était entr’ouverte, ce qui me fit juger que quelqu’un y demeurait. Je jugeai en même temps que le village était aussi habité. D’ailleurs si je n’avais vu les traces d’aucun animal domestitique, je n’avais point vu non plus les traces d’aucune bête sauvage. J’en conclus que les habitants étaient au loin répandus dans des vallées moins stériles, ou dispersés, pour différents travaux, sur les montagnes. Dans un tel pays, l’homme, déshérité de toutes les douceurs de l’existence, n’a ni le loisir, ni la pensée de soigner sa demeure. C’est bien assez pour lui d’avoir à lutter contre les torrents, contre les orages, contre mille dévastations; d’avoir à écarter tous les fléaux qui, chaque jour, menacent les petits carrés de terre où repose l’espérance précaire de l’année.
J’errais donc au hasard, pendant qu’on était occupé, dans le bourg voisin, à réparer ma voiture. Heureusement, il était de très bonne heure, et j’espérais qu’avant la fin du jour, je pourrais continuer ma route. Accoutumé aux contrariétés, je supportais ce retard, sans trop d’impatience.
Un voyageur n’est jamais complètement seul et délaissé. La patrie absente, la famille et les amis dont on est séparé, les contrées inconnues que l’on va parcourir: en voilà plus qu’il n’en faut pour peupler les déserts, et pour que l’imagination ne soit pas un instant oisive. Éloigné de ses habitudes, privé de ses affections, le voyageur passe en revue ses souvenirs et ses espérances: un peu de plaisir et beaucoup d’amertume se mêle à tous ses rêves, car un voyage est comme une suite de rêves qui se succèdent; et la vie elle-même est-elle autre chose qu’un rêve plus ou moins douloureux?
J’étais ainsi absorbé dans des pensées vagues et sans objet, lorsque j’en fus distrait par un enfant qui vint à passer près de moi: au profond salut qu’il me fit, je conçus de suite la meilleure opinion du caractère et des moeurs des bonnes gens qui habitaient le village.
J’arrêtai l’enfant, pour lui faire quelques questions, auxquelles il répondit fort bien. Je lui demandai s’il savait à qui appartenait la petite maison isolée que je venais de remarquer.
«Oh! oui, monsieur, me dit-il, c’est la maison du Régicide.»
«La maison du Régicide! m’écriai-je; et comment se nomme-t-il?»
C’est là son vrai nom, répondit l’enfant; du moins c’est ainsi que tout le monde l’appelle. Quand on lui parle on ne le nomme pas autrement; mais on évite le plus qu’on peut de lui parler, car cela l’ennuie beaucoup. Il se contente de remercier et de répondre oui ou non. Il est cependant bien bon et bien poli; mais il est toujours triste; il n’aime qu’à être tout-à-fait seul.» J’écoutais l’enfant avec attention, sans l’interrompre, et il ajouta: Ce pauvre homme a eu autrefois de grands chagrins; on raconte à son sujet des histoires que je ne puis pas encore comprendre parceque je suis trop jeune.»
Le Régicide, me disais-je en moi-même; «je voudrais bien voir et entretenir un instant l’être singulier qui n’est connu que sous un tel nom, et qui ne s’offense point de ce qu’on le lui donne.» L’enfant, qui me voyait préoccupé, et qui comprit mon desir, me dit: «Monsieur, voilà le Régicide qui sort de sa maison et qui vient de ce côté.»
Je vis en effet le mystérieux personnage sortir silencieusement de sa maison, et marcher, la tête baissée, dans le même sentier que celui où j’étais. Aussitôt je m’avançai au-devant de lui, et il ne m’aperçut que lorsqu’il ne pouvait plus se détourner pour éviter un inconnu. Il me considérait avec une sorte de curiosité timide et suppliante. Quant à moi, mes regards avides le dévoraient; je cherchais à le pénétrer tout entier. C’était un homme d’une taille avantageuse, d’une figure noble, couronnée de beaux cheveux blancs. Il était facile de reconnaître que l’âge seul n’avait pas sillonné son front découvert; mais ni l’âge, ni la violence des tourments dont il paraissait avoir été la proie, n’avaient pu parvenir à effacer l’empreinte de facultés éminentes. Dans le temps où le feu de la jeunesse et de l’enthousiasme animaient ses yeux, ils durent être pleins de puissance et de charme. Sa démarche et l’ensemble de sa personne annonçaient la défiance de soi qu’inspire le malheur, et non point celle que produit la honte du remords. Je ne savais comment expliquer le contraste de traits si parfaitement bons, si peu dégradés, avec le signe d’opprobre et de terreur dont cet homme était marqué par son nom.
Nous ne tardâmes pas de nous rencontrer. Je le saluai; il me rendit mon salut. Je m’arrêtai; il s’arrêta aussi, mais involontairement, et, comme un automate qui obéit, sans joindre la pensée à l’action. «Cette maison, lui dis-je avec embarras, en montrant celle d’où il venait de sortir, cette maison est à vous?–Oui, monsieur, répondit-il, c’est là que je demeure; et sans doute vous savez déjà quel homme je suis.» Mon embarras augmenta; je fus tout près de ne pas poursuivre; néanmoins je me rassurai; et je repris en balbutiant, et en cherchant mes mots: Je ne me crois pas très bien instruit sur vous, monsieur; on m’a dit seulement, et je crains de le répéter, on m’a dit: C’est la maison du Régicide.»
Je le vis alors pâlir légèrement; ses yeux levés sur moi exprimaient le sentiment d’une longue et profonde souffrance, d’une souffrance intime à laquelle il n’y avait aucun adoucissement possible, ni par les années, ni par les distractions. Quelques gouttes de sueur vinrent mouiller son front: vous eussiez cru qu’un souvenir douloureux venait de lui apparaître tout-à-coup et pour la première fois. Ses mains, qu’il se mit à considérer avec horreur, semblaient vouloir écarter un être surnaturel et menaçant, ou une ombre accusatrice. Puis il se remit un peu. Son visage ne présenta plus que l’aspect d’un calme presque stupide. Son regard, qui tout-à-l’heure implorait si bien la compassion, était devenu terne, sinistre, d’une sombre indifférence. Cette apathie terrible, cette funeste résignation pénétraient mon ame de je ne sais quelle épouvante, et me glaçaient le cœur. Un lugubre fantôme s’était placé aux côtés du Régicide; le Régicide venait de m’être signalé par la révolte de tous mes sens, par un instinct de crime et de mort. A mon tour, je sentis comme une sueur froide sur mon front. Mon trouble ne fut qu’un éclair; le fantôme disparut, et me laissa seul avec la plus misérable des créatures.
Il y eut donc entre cet homme et moi un instant d’un pénible silence qui nous accablait également, et que nous, ne pouvions ni l’un ni l’autre nous décider à rompre. Enfin il reprit avec une profonde altération de voix: Eh bien, monsieur, on vous a dit Vrai. Tous m’appellent ici le Régicide. Non seulement j’ai voulu que l’on m’appelât ainsi, mais même j’ai voulu que l’on ne pût pas m’appeler autrement. Je me suis dépouillé du nom que j’avais reçu sans tache de mes honorables parents, pour me revêtir de celui que désormais je dois traîner jusqu’à la fin, flétri du sceau de la haine et de l’horreur. Dans ce pays on ignore donc tout-à-fait mon ancien nom; et, dans les lieux où il est connu, on ne sait pas quelle retraite j’ai pu choisir pour y cacher ma douloureuse ignominie. Je suis devenu le fils de mon crime, l’enfant de la réprobation. Je dois porter le nom du père que je me suis fait. Le bruit de ma mort a couru en France; ma cendre a déjà été maudite.
Ma maison est isolée: le Régicide n’est-il pas un pestiféré du monde social, une sorte de lépreux condamné à la solitude et à l’opprobre? Il ne fallait pas que mon habitation fût jointe à celle des autres hommes. Une pauvre femme du village m’apporte, chaque jour, ma chétive nourriture; elle la place sur la table, où elle trouve le prix convenu pour le service qu’elle me rend; puis elle se retire sans que jamais nous nous adressions la parole l’un à l’autre. Je ne pouvais pas être servi d’une autre manière, parceque je ne suis pas digne qu’une créature innocente et exempte de tout reproche ait une communication plus directe avec un homme tel que moi. J’ai dû, pour tous les besoins de la vie, me retrancher dans les limites de la plus absolue nécessité.
Les habitants de ce village sont des gens simples et bons qui me traitent avec beaucoup plus d’égards que je n’en mérite. Dans les premiers temps de mon séjour, ils me considéraient avec une sorte de pitié, mêlée de saisissement et d’effroi; le calme apparent de ma figure leur inspirait du respect, et mes yeux ternes de la frayeur; ils ne s’approchaient point de moi; j’étais pour eux un être sacré, dans le sens où l’entendaient les anciens, c’est-à-dire un être visiblement poursuivi par la colère céleste. C’était ou la funeste contagion d’un malheur flétrissant qu’ils redoutaient, ou la présence d’un homme qui avait violé d’une manière inconnue toutes les lois divines et humaines, car on ne se faisait pas une idée claire et précise de l’attentat dont on me présumait coupable. Je fus même assez long-temps un objet de superstition pour » toute la contrée. J’avais, disait-on, de fréquents entretiens avec les esprits malfaisants. On me supposait le pouvoir d’évoquer les morts, de faire obéir les démons. Mais les moeurs douces de ces bonnes gens, et la triste monotonie de mes habitudes ont bientôt fait évanouir tous ces prestiges; et il n’est plus resté à mon égard qu’une crainte religieuse, adoucie par la compassion. Cependant, maintenant encore, quelques femmes font toujours le signe de la croix quand elles sont obligées de passer près de la maison du Régicide.
Croiriez-vous, monsieur, que ce déplorable patrimoine de mes remords m’ait été plus d’une fois contesté. Plus d’une fois, en effet, j’ai été obligé de fuir dans les forêts, ou de me cacher au fond des précipices. Je désertais ma demeure parcequ’on me faisait un crime du mystère d’ignominie dont je me tenais enveloppé. Si je n’eusse pas été protégé par la pitié, et peut-être même par cette sorte d’hospitalité superstitieuse que «je vous peignais tout-à-l’heure, je n’aurais point échappé aux recherches qui se faisaient sans cesse en tous lieux. Souvent, sur-tout durant les deux premières années, j’ai erré sans asile, privé d’aliments, exposé à toute l’inclémence des saisons. Je revenais lorsque je croyais avoir été oublié. Enfin, l’on a fini par me laisser me nourrir en paix de mes angoisses.
«Non seulement j’ai renoncé à la société des vivants, mais je m’abstiens même de celle des morts illustres. De tous mes livres je n’ai conservé que la Bible: celui-là me console et m’effraie en même temps; il ne me distrait point de mes pensées amères; il me laisse vivre avec mes remords, sans y ajouter.
Depuis que j’habite ce hameau écarté, je n’ai parlé à personne; vous êtes, monsieur, le premier qui ayez eu le pouvoir de me faire enfreindre la rigueur du ban auquel j’ai cru devoir me soumettre par le sentiment de toutes les justices outragées.»
Après qu’il eut fini: Monsieur, lui dis-je, tout ce que je viens d’entendre m’indique assez que vous vous êtes malheureusement trouvé au sein de cet orage terrible qui a englouti le trône de Louis XVI; et qu’ensuite vous fîtes partie de cette assemblée, de funeste mémoire, qui s’arrogea le droit de juger l’infortuné monarque; mais enfin un si long repentir, une détestation si continue et si persévérante de la part que vous avez prise à ce grand crime, ne vous en ont-ils pas remis la peine? Dieu pardonne à sa faible créature; est-ce à la faible créature qu’il convient de conserver un immortel ressentiment? Elle doit pardonner aux autrès, et se pardonner à elle-même.»
Monsieur, monsieur, répondit cet homme, penseriez-vous qu’un fils, qui aurait tué son père, pût jamais être absous? Et immoler son roi, n’est-ce pas commettre plus que mille parricides? Monsieur, Dieu avait mis » dans mon coeur des sentiments élevés dont le souvenir me reste pour augmenter mes tourments. Je suis plus criminel qu’un autre, parceque je suis descendu de plus haut pour me jeter dans cette fange odieuse. L’assassinat du roi martyr n’a point été le forfait d’un obscur scélérat, d’un aveugle fanatique. Il y a eu, à son égard, l’apparence et le plus grossier déploiement non pas de toutes les formes juridiques, mais de quelques unes, parodie monstrueuse de la justice légale, de la justice des sociétés humaines. La victime, dévouée d’avance, a été interrogée; elle a bien voulu ne pas refuser de répondre. Ses prétendus juges, qui étaient en même temps ses accusateurs, se dirent, et paraissaient être en effet les délégués de la nation française. Louis XVI fut condamné en présence de cette nation elle-même. Voilà, Monsieur, ce qui ajoute à l’énormité de mon crime. Il ne m’atteint pas seul, je l’ai fait partager à un grand peuple. Ah! de tous les peuples qui vivent sous le soleil nul n’était plus éloigné que celui-là de mériter une pareille flétrissure. Il a fallu, je ne dirai pas faire violence à ses moeurs anciennes et nouvelles; mais il a fallu le séparer de lui-même, le traîner d’excès en excès, de vertiges en vertiges, pour le courber sous le joug d’une si exécrable fatalité. Ce terrible fardeau des vengeances célestes qui a pesé si long-temps sur ma malheureuse patrie, c’est moi qui l’ai attiré. Dieu a dû punir la nation devenue «par moi la nation régicide. Et c’est moi, juste ciel! c’est moi qui suis l’auteur de tant de maux. C’est moi qui ai créé pour notre belle et noble France l’affreuse solidarité de mon parricide. C’est moi, puisque moi tout seul, peut-être, je n’étais pas étranger à la connaissance de ces rapports intimes qui unissent les peuples et les souverains; c’est moi, puisque les véritables croyances sociales n’avaient jamais cessé de reposer au fond de mon cœur. Les sophismes du siècle avaient pu égarer ma raison; mon imagination avait pu souvent être séduite par de vaines théories; mon ame n’a jamais été complètement aveuglée. Je savais ce que je faisais. Oui, monsieur, le vrai Régicide, c’est moi.
Suis-je parvenu, monsieur, à vous faire comprendre pourquoi je me trouve si criminel, pourquoi je me regarde comme un être hors de la nature? Vous connaissez l’histoire de ce guerrier fameux qui, sur un vaisseau battu par une horrible tempête, voulut mettre entre le ciel et lui une créature innocente. Il saisit un enfant sur les genoux de sa mère qui, dans ce moment de cruelle détresse, pressait son fils contre son sein. Le farouche guerrier l’élève au-dessus de sa tête courbée, et, se jetant à genoux, il implore la clémence divine pour l’équipage près de périr. Mais il n’avait point fait de mal à l’innocent dont il se faisait un bouclier pour lui et les siens. Et moi, malheureux! je n’ai à interposer entre moi et le ciel irrité, que ma victime elle-même. Je ne puis pas me réclamer de mes brutales ignorances; je ne puis accuser de mon crime l’entraînement d’un fanatisme aveugle.»
Lorsque j’entendis ces étranges paroles sortir de cette bouche, je fus frappé d’une sorte de stupeur. J’éprouvais à-la-fois de l’admiration, de l’horreur et de la pitié. Qui aurait pu s’attendre à trouver l’expression dune doctrine si sublime sur des lèvres souillées par l’arrêt de mort d’un homme juste entre les justes? Cependant, l’infortuné restait debout devant moi, comme un criminel chargé de chaînes, et qui n’essaie pas même de fléchir son juge.
Alors, me rapprochant de lui pour trahir ma propre répugnance, et pour lui inspirer un peu de courage, je lui dis: La vivacité de vos remords me touche, la profondeur de vos discours m’étonne. Si vous vouliez rentrer dans votre demeure, et me permettre de vous y accompagner, je me sens disposé à compatir à toutes vos douleurs, à écouter avec un intérêt infini le récit de vos souffrances, qui sont de véritables expiations. Soyez-en certain, monsieur, ce n’est point une vaine curiosité qui me porte à vous faire cette demande.»
Monsieur, me répondit-il, vous avez pris un tel ascendant sur moi que je n’ai rien à vous refuser. D’ailleurs, redire mes infirmités à un homme tel que vous, me couvrir de confusion devant le visage d’un Français vertueux, qui sans doute aussi a «été frappé, dans lui ou dans les siens, par les maux que j’ai fait déborder comme un torrent sur la patrie, ce sera un renouvellement de honte et de douleur dont je dois être avide. Ce n’est pas à moi qu’il appartient de fuir la morsure du scorpion. Il ne m’appartient point non plus de me soustraire aux outrages que j’ai trop mérités. C’est par lâcheté encore que je suis venu dans cette solitude, et que je continue à y vivre loin du commerce de mes semblables. J’aurais dû bien plutôt me précipiter au milieu des peuples, et attirer sur moi toutes leurs imprécations, si même ils eussent refusé de me lapider. Allons, monsieur, entrons dans la maison du Régicide.»
Nous nous acheminons vers la maison formée d’une seule chambre au niveau du sol. Tout le mobilier de cette chambre consistait en une chaise grossière, une table, un vieux bahut pour serrer un peu de linge et quelques vêtements. La plus modique vaisselle de terre était rangée sur une planche fixée au mur. De méchantes gerbes de paille remuées comme une vile litière étaient dans un coin. C’est sans doute sur ce lit des cachots, sur ce lit du crime et de la misère, que l’infortuné s’étendait pour dormir ou plutôt pour attendre les rêves inexorables de la nuit. Le seul livre qu’il se fût réservé, la Bible, était sur la table.
«Mon Dieu! monsieur, me dit-il, lorsque nous fûmes entrés, je ne puis vous offrir cette chaise sur laquelle s’assied tous les jours un homme que vous devez haïr et mépriser. Vous allez être obligé de vous tenir debout.–Ne soyez point en peine de moi, lui répondis-je; je m’appuierai contre cette table pendant que vous me parlerez.
Alors il s’assit: «Vous voyez, me dit-il, tout ce qui compose ma demeure. C’est plus qu’il n’en faut à celui qui a sur ses mains le sang du plus innocent et du plus vertueux des mortels. Hélas! sur ce grabat, rarement renouvelé, je me couche comme un chien sans maître, lorsque l’heure du repos est venue pour les autres hommes, et que, pour moi, revient l’heure des visions vengeresses. Monsieur, ne me plaignez point. Il y a bien assez d’infortunes non méritées à qui les gens de bien doivent leur consolante pitié. Ne me plaignez point. J’ai sur les mains le sang de la victime auguste, de l’être sublime sur qui fut prononcée, au moment du sacrifice impie, cette parole venue du ciel même: Fils de saint Louis, montez au ciel.»
Jadis le patriarche de l’Idumée s’écriait, dans l’amertume de sa douleur: Périsse le jour où il a été dit: un homme est né! Et moi, misérable! quelles malédictions ne dois-je pas au jour qui a fait luire à mes yeux la clarté dont je devais me rendre si indigne! Ah! le crime n’avait jamais été la nourriture de Job. Jamais il ne se revêtit à plaisir du manteau de l ’iniquité. Ses mains étaient pures; les maux qu il souffrait étaient une épreuve et non une vengeance. Aussi osa-t-il contester avec son Créateur; et Dieu ne dédaigna pas de lui répondre. Et moi, misérable encore une fois, misérable mille fois! je ne pourrais contester avec Dieu que comme Caïn le premier meurtrier, mon premier frère dans le crime. Je ne pourrais pas même dire avec lui: M’aviez-vous donné le juste en garde?» Hélas! je ne pourrais qu’ajouter le blasphème à mon forfait, et, oubliant que j’ai reçu comme les autres hommes le don de la liberté, dire à mon Créateur: Pourquoi avez-vous mis en moi, dès l’heure de ma naissance, un cœur faible et présomptueux?»
Oui, monsieur, ainsi que vous le disiez tout-à-l’heure, je faisais partie de cette assemblée à qui l’on donna le nom de convention nationale, pour exprimer qu’elle devait recommencer les destinées du peuple français. Jamais, vous le savez, mandat si solennel ne fut si solennellement trahi. Réunion étrange, informe, terrible de hauts talents, de vertus austères, de sentiments exaltés, de crimes, de bassesses, d’instincts anti-sociaux, d’envies long-temps comprimées; on eût dit que les hommes dont elle était composée représentaient à-la-fois les farouches républicains de Sparte, les fiers citoyens de la Rome des Brutus, «les complices de Catilina, les esclaves révoltés que Spartacus entraînait sous ses drapeaux. On eût dit que ces hommes, choisis à la lueur des torches de septembre, étaient des échappés des bagnes de Toulon, cachant sous la toge l’empreinte de leurs fers honteux; qu’ils étaient d’habiles phrasiers d’académie; qu’ils sortaient des salons, des antichambres, des barreaux et des ateliers. Tous, arrivés au rendez-vous ou pour égorger ou pour être égorgés, devaient être tantôt assassins et tantôt victimes dévouées; on leur promettait à-la-fois l’échafaud, le poignard, des couronnes civiques souillées de sang. Les uns croyaient avoir de longues injures à venger; les autres de brillants systèmes à réaliser; d’autres, enthousiastes féroces, méprisaient les obstacles, les hommes et les choses; d’autres enfin, lâches vainqueurs, conquérants iniques, ne voulaient qu’enlever les dépouilles opimes d’une civilisation s’écroulant sur elle-même. C’était un amalgame monstrueux des passions les plus viles et les plus généreuses, de la haine la plus invétérée et de la bienveillance la plus universelle, des éléments les plus dissemblables forcés de fermenter ensemble. Cette assemblée devait reproduire toutes les turbulentes inquiétudes qui soulevaient la vase de la société et toutes les vaines théories politiques ramassées sans choix, sans distinction des temps et des lieux, dans l’histoire de l’esprit humain. Enfin elle devait essayer de réaliser toutes les idées bonnes et mauvaises produites avec une témérité inouie par le siècle qu’elle terminait sous tant de sinistres auspices.
Je vous demande pardon, monsieur, de m’être aussi étendu sur la composition de cette formidable assemblée: mais je l’ai cru nécessaire pour vous faire mieux sentir combien je devais y être déplacé. Quoi qu’il «en soit, elle se hâta de proclamer, sans délibération, un nouvel ordre de choses dont elle ne connaissait point les hases futures; elle se hâta de proclamer le nom, mais le nom seul d’un gouvernement inconnu et purement spéculatif, dont elle ne cherchait pas même à prévoir l’organisation. Elle dédaigna de méditer ses propres pensées. Mais ce qu’il serait impossible de peindre, c’est la situation de la France à cette funeste époque. Par-tout des proscriptions, des massacres, des scènes de désolation; par-tout on entendait comme le sourd craquement de l’édifice social ancien qui s’écroulait de toutes parts. Les ruines tombaient dans le sang, et le sang ensuite venait inonder les ruines. Et encore ce n’était que le commencement des calamités. L’ange de l’anathème n’avait versé que la première coupe. Le premier sceau des mystères de la colère venait seulement d’être brisé par lui.
Maintenant que nous sommes éloignés de ces jours néfastes, comment nous y prendrions-nous pour nous expliquer l’imperturbable sécurité de ceux qui, au milieu de tant de ravages, de tant de larmes, d’une terreur si intime et si générale, de ceux qui, sous le glaive des assassins, continuaient les songes de leur jeunesse, et croyaient pouvoir faire de nobles et gigantesques utopies? Ils prenaient hardiment la société comme un bloc de marbre informe d’où ils voulaient tirer la statue qui leur était jadis apparue au travers des nuages d’une imagination livrée à mille dérèglements. Ainsi donc le Titan de la révolution mettait le peuple français sur sa terrible enclume, le traitant à l’égal du fer brut qui sort de la mine. On avait aboli toutes les lois, et l’on croyait qu’il n’y avait qu’à faire de nouvelles lois. On prétendait créer la société, comme si auparavant la société n’eût pas existé. L’expérience, les siècles, les traditions, tout disparaissait pour faire place à je ne sais quoi qui dormait dans le chaos des rêveries humaines, dans les fougueuses conceptions de la vanité affranchie de tout frein. Il ne s’agissait plus d’interroger avec prudence et sagesse le passé, et d’en obtenir des enseignements pour l’avenir; il ne s’agissait pas même de la seule France: toutes les proportions s’étaient agrandies tout-à-coup; l’horizon n’avait plus de bornes connues; et l’artisan le plus dépourvu de toute instruction ne savait parler que d’organiser le genre humain. Le pouvoir révolutionnaire devait être le seul droit public de l’Europe. Pour se débarrasser de la Providence, on aurait craint même de se confier au hasard; il fallait que ce que l’on voulait fût, dût-on prodiguer les crimes, les angoisses, le désespoir. C’était une création toute nouvelle sans antécédents: sur une aire paîtrie de sang et de cendres arides allait s’élever l’édifice projeté. Moi, cependant, je me trouvais dans la tourmente, je faisais partie de l’orage, et j’étais entraîné par lui. Je ne croyais qu’une barrière impossible à franchir pour moi, c’était celle du crime. Mais j’en étais arrivé à le tolérer dans les autres; j’avais bu dans la coupe de la colère, et l’esprit de vertige avait soufflé sur moi.
A peine la convention eut-elle cru avoir fondé une république, qu’elle voulut anéantir d’un seul coup quatorze siècles de nobles souvenirs et d’augustes illusions. Elle voulut par un seul crime surpasser tous les crimes qui couvraient la vaste surface de notre patrie. Le mandat qu’elle avait reçu ne lui suffisant point, elle osa accepter de nouveaux pouvoirs qui lui étaient offerts avec d’affreuses menaces, par des bandes d’assassins. Elle s’investit sans hésiter du droit de juger celui que Dieu avait fait chef d’un grand peuple, celui que Dieu avait établi son ministre sur la terre.
J’adorais les vertus de Louis XVI; sa constance et ses malheurs, et sur-tout son inépuisable bonté m’avaient ému jusqu’au fond de l’ame; mais j ’étais le plus lâche des hommes. Ah! puisque je n’avais pas le courage de résister au torrent des circonstances, comment n’eus-je pas plutôt une autre sorte de lâcheté, celle de fuir? Mais, monsieur, il faut cependant que je l’avoue, j’espérais toujours qu’au moment où elle me serait nécessaire, je trouverais dans l’intimité de ma conscience quelque force ignorée de moi-même; je croyais que l impossibilité de faire le mal, impossibilité qui me semblait être le lien de toutes mes facultés, suffirait pour me garantir de succomber, pour m’empêcher de céder en présence d’un danger même le plus imminent. J’ai trop présumé de moi. Peut-être aussi pensais-je que Dieu viendrait, dans sa bonté, visiter celui qui n’avait point encore prévariqué, mais qui était sans énergie pour persévérer au milieu de passions d’un ordre tout-à-fait nouveau. Je demeurai donc.
N’ayant pas perdu toute confiance en mes intentions, je plaignais ceux qui, engagés dans de criminelles routes, n’osaient plus reculer devant le remords. Je les plaignais de ce qu’ils étaient retenus ainsi par une fausse honte qui les empêchait de rompre tout pacte avec l’iniquité. Je plaignais aussi tous ces malheureux dont j’étais entouré, et qui employaient les dons les plus glorieux au renversement des objets sacrés de notre culte filial, au renversement de l’édifice dont la chute devait les écraser à leur tour. Ils détournaient les yeux de la patrie en pleurs, pour lui plonger dans le sein un poignard que d’autres avaient aiguisé. Ils se faisaient les ministres de fureurs qu’ils ne partageaient point; souvent ils furent féroces par lâcheté. Ces hommes frappés d’aveuglement n’étaient plus eux-mêmes. Ils venaient chaque jour s’enivrer et nous enivrer tous d’un filtre empoisonné qui allumait une fièvre de frénésie en même temps factice et vraie. Néanmoins la funèbre et sauvage éloquence de quelques uns, la vive conviction qui parfois éclatait dans leurs discours extravagants et sans mesure, tout en me faisant frémir, me subjuguaient moi-même malgré toute l’antipathie que j’opposais, et me plongeaient tout entier dans le bain mortel d’une funeste et délirante contagion. J’étais comme en proie à un rêve affreux d’où je ne pouvais m’arracher. L’ivresse des idées du siècle, breuvage peut-être trop généreux pour moi, m’avait dès long-temps dépouillé de ma raison sans me dépouiller de ma nature primitive, sans me dépouiller de mes premiers instincts. L’exagération des sentiments, l’immensité des pensées a je ne sais quoi qui étonne toujours les intelligences faibles, les coeurs mal affermis; et je trouvais beau d’immoler ses propres affections. Je me débattais contre la puissance du mal; souvent, hélas! je détestais et j’admirais. Mon Dieu! mon Dieu! quel théâtre pour le plus lâche et le plus simple des hommes! Que faisais-je au milieu de cette atmosphère de crimes, de sang, de larmes, de poignantes douleurs, de farouches vertus! Non, je n’étais à la hauteur ni de ces crimes étrangers à nos moeurs, ni de ces vertus transplantées de vive force, et qui n’étaient point acclimatées.
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