Kitabı oku: «L'aventure»

Yazı tipi:

Pierre Veber

L'aventure


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066300456

Table des matières

I Bâtons rompus

SALON DE LECTURE DES GRANDS MAGASINS DU LOUVRE

II Une Idylle à la Lingerie

III Chansons, Romances et Gaudrioles

IV Dans la Nuit

V Le dernier salon où l’on cause

VI Chez le roi-martyr

RÈGLEMENT DE VIE

VII La scène de l’église

VIII UNE BELLE JOURNÉE

IX OU LES ÉVÉNEMENTS COMMENCENT A SE PRÉCIPITER

X SŒUR ANNE, MA SŒUR ANNE

XI COMPLAINTE DU ROMÉO INACCESSIBLE

XII ENTR’ACTE

XIII LES CURIEUX

XIV OU FINIT L’AVENTURE

XV QUE L’ON AURAIT DU PLACER EN TÊTE


JE L’AI REMERCIÉ ET JE ME SUIS REMISE A MA LETTRE.

A GYP




I Bâtons rompus

Table des matières

En vérité, une petite âme d’étagère!

Rev. SAMUEL, Homélie sur la femme.

SALON DE LECTURE DES GRANDS MAGASINS DU LOUVRE

Table des matières

Ma chère petite amie, il m’a fallu aller au, L’ouvre pour t’écrire; je sors d’une scène affreuse avec mon mari; quand je lui ai montré ta lettre, à déjeuner, il s’est mis dans une colère telle que la verrerie, seule, en tremblait; une de ces colères qui lui donnent l’aspect sournois d’un masque japonais.

«Certainement non L. Jamais de la vie!... A quoi songez-vous?... Je ne vous autoriserai pas à vous occuper du procès de votre amie Germaine. Vous savez ce que je pense d’elle... D’ailleurs je suis au courant, elle a tous les torts. Censy m’a rapporté l’affaire dans ses moindres détails, comment il avait surpris sa femme, etc., etc.»

Entre parenthèses, tu devrais bien recommander le silence à ton ex-époux; il sera toujours temps pour lui de raconter ces histoires-là, une fois le divorce prononcé. Assez de charitables niais se chargent de répandre l’anecdote où il joue un rôle réputé comique depuis Molière, et même avant.

Vraiment, il se conduit avec la dernière gaucherie: demander le divorce en invoquant le flagrant délit! On n’est pas plus province! Il paraît que cela simplifie la procédure: mais, à ta place, je m’arrangerais pour obtenir une séparation plus discrète; on a tenu rigueur à Mme Fortio, deux hivers durant, parce qu’elle avait divorcé avec un fâcheux motif; c’est stupide, mais que veux-tu? M. Censy a déclaré qu’il employait le flagrant délit afin que tu n’épouses pas Gérard, après le jugement. Mais, que tu l’épouses ou que tu ne l’épouses pas, le résultat est le même, en définitive. Si ton mari avait du savoir-vivre, il le comprendrait; deux personnes se prennent; au bout de plusieurs années, elles reconnaissent qu’elles n’étaient pas nées l’une pour l’autre; il y a maldonne, elles se séparent, rien de plus simple.

J’ai parlé dans ce sens à Roger; nous nous sommes disputés jusqu’au dessert; moi, je prenais ton parti, et lui, nécessairement, soutenait M. Censy; à la fin, le cher homme est devenu rouge brique, il a jeté sa serviette dans la corbeiile à pain, en gerant :

«Je vous interdis de revoir Mme Censy, c’est une petite...»(Ici un vilain mot qui rime avec rue.)


–JE VOUS INTERDIS DE REVOIR Mme CENSY.

Ma pauvre chérie, figure-toi que dans les premiers temps de mon mariage j’ai failli être très jalouse de toi; je m’étais mis ’dans la tête que Roger avait des intentions impures sur ta jolie personne; c’était d’ailleurs très probable; dire que, si tu y avais apporté la moindre bonne volonté, je serais débarrassée de mon mari! Allons! je ne t’en veux pas; certains dévouements dépassent les forces humaines.

Après le déjeuner, je n’ai pas osé t’écrire chez moi; celui que mon contrat appelle «le conjoint mâle» a la manie du raccommodement; cet homme-là fait toujours les premiers pas, c’est même à vous dégoûter de se fâcher avec lui; je boude et je finis par céder, tant il m’ennuie. J’en suis quitte pour une légère formalité... hum! «En pareil cas, offrez votre sacrifice au Seigneur», me recommandait l’abbé Vigot, qui dirige tout ou partie de ma conscience. Vraiment, le Seigneur n’est pas dur!

Mon mari entre à pas de loup dans ma chambre et, au moment où je m’y attends le moins, il me plaque un gros baiser de nourrice en pleine nuque; tu n’as pas idée comme je déteste ces baisers; c’est la même impression que l’on éprouve à la mer quand une méduse se colle dans votre cou. Pouah!

Dès qu’il se croit pardonné, le «conjoint mâle», méfiant, telle la belette, farfouille dans mes tiroirs, sonde mon buvard, sous couleur de plaisanterie; pas moyen de lui cacher une lettre; alors j’ai profité du beau temps, je suis venue au Louvre t’écrire en toute tranquillité; d’où ce papier en tête duquel un lion superbe et généreux (il a les moyens) s’étale, pattes croisées, le long ’d’une majuscule. «Même quand le lion ne marche pas, on sent qu’il a une L» dirait Glaris.

Il fait très bon, du reste, dans ce salon; quand j’étais jeune fille, j’avais un immense désir d’y pénétrer; ma mère ne me laissait pas dépasser le seuil, sous prétexte qu’il traînait sur les tables dès journaux inconvenants; pour me consoler, je pensais: «Plus tard, une fois mariée, je viendrai là correspondre avec mes amoureux.» Comme on se trompe!

Il est à peine trois heures et déjà des tas de personnages dévorent les journaux; ils lisent avec soin, comme on mâche. Pas de bruit, les surveillants entrent et sortent sur la pointe du pied; il y a peut-être des malades? Deux ou trois pauvres honteux dorment à l’abri, derrière le Temps déployé; des jeunes gens désœuvrés s’absor1bent dans la lecture de feuilles diverses; il , , me semble que je resterais des heures à les regarder: leur quiétude passe en moi. Ole paisible petit salon, tout blanc, bas de plafond, si calme avec ses meubles rouges indifférents! Le jour où j’aurai des tourments de cœur, une grave résolution à prendre, ou seulement de la tristesse, j’irai méditer en ce salon...


Au MOMENT OU JE M’Y ATTENDS LE MOINS, IL ME PLAQUE UN GROS BAISER DE NOURRICE EN PLEINE NUQUE.

A la table où je suis, juste en face de moi, une femme du peuple (Marie-Jeanne, sans doute) se livre à des exercices de calligraphie contorsionnante; elle a pris la. «position classique», le coude près du corps, la tête penchée, le poignet crispé; elle pince un bout de langue entre ses lèvres; près d’elle, d’autres femmes sont en train d’écrire à leurs amants, j’en suis persuadée; il y a notamment une petite bourgeoise aux paupières bistrées, qui achève son cahier de papier; je plains le sous-lieutenant à qui le paquet est destiné.

A propos, si je t’en écris autant, ne t’imagine pas que ce soit pour tes beaux yeux; j’ai une visite à rendre dans le quartier, vers cinq heures; je ne trouve rien qui m’occupe auparavant, et je m’amuse beaucoup ici. Je barbouille du papier par contenance.

Je découvre que ce salon est un lieu de rendez-vous; je me demandais ce que trafiquaient les trois ou quatre jeunes gens attablés devant les quotidiens; maintenant, je comprends! J’ai vu entrer une dame voilée; sur le seuil, elle s’est arrêtée un instant, a passé en revue les éphèbes, puis est venue se planter derrière l’un d’eux, tout en regardant distraitement les feuilles éparses, comme une, qui hésite entre le Romanulu ou le Gradjanine; elle a toussé d’une petite toux irritée; le jeune homme avait évidemment oublié ce qui l’amenait, il lisait des choses plus intéressantes; la dame voilée a toussé encore, et encore; enfin, elle a donné de furtifs coups de parapluie sur la chaise de l’ayant-droit..

Le résultat est obtenu, l’autre sursaute, et tandis que la dame voilée gagne une des sorties, il gagne la seconde. Ils avaient l’air dégagé, innocent, de deux créatures venues dans l’intention avérée de commettre ensemble le péché de chair, et qui ne se parleront que dans le fiacre, les stores baissés.

L’ingénieux manège se répète, de cinq en cinq minutes, avec chacun des autres jeunes gens; au fond, j’ai contre ces heureux presque de la rancune; leur vie est remplie de l’imprévu qui manque à la mienne. Un préfet de police de l’Empire me racontait que la princesse X... sortait en cachette et déguisée, la nuit, liait conversation .avec des étudiants, jouait les grisettes égarées et acceptait l’hospitalité que, six fois sur sept, on lui offrait. Le lendemain, elle partait, et on ne la revoyait plus; elle était l’Inconnue d’une ; nuit, la reine Mab qui s’encanaille incognito.

Je serais très capable de courir ainsi la prétentaine sous un faux nom5tu te rappelles quand Glaris me disait de sa voix pincée:

«Comtesse, vous êtes née pour l’AVEN TURE.»

Il avait raison; à certaines heures l’AVENTURE m’attire: j’ai beau être une honnête femme, j’éprouve parfois une envie folle d’accomplir des choses extraordinaires et incompatibles, avec ma situation sociale; par exemple, répondre familièrement au monsieur mal élevé qui m’adresse la parole dans la rue, ou aguicher l’inoffensif passant dont la tête me revient.

Seulement, voilà! je n’ose pas; il n’y a que le premier faux-pas qui coûte; mais, Dieu! qu’il coûte! Mes parents ont eu grand tort de m’orner d’une belle éducation; elle m’a beaucoup gênée dans l’existence en m’arrêtant au moment de commettre les frasques, les merveilleuses frasques qui m’eussent distraite.

Glaris m’a fait une cour assez pressanté; sa jolie figure fine, un peu fatiguée, ne me déplaisait pas, avec sa calvitie régulière, comme dessinée par Le Nôtre, et sa barbe ronde taillée à l’instar des ifs; c’est un bel homme, pas bête et pas trop far. Vingt fois, il s’est cru près de réussir; au dernier tournant, je lui échappais: c’était plus fort que moi, l’éducation s’opposait aux démarches décisives. Remarque, ma chérie, que j’étais la première à en rager; mais je n’y pouvais rien.

Glaris s’est résigné, il se cantonne dans une camaraderie d’attente. Avec le temps, j’aurais peut-être fini par surmonter l’émotion inséparable d’un premier début. Tant pis!

Il est tantôt l’heure de partir et je ne t’ai pas dit l’important, le prétexte de cette lettre; je suis résolue, bien entendu, à t’aider, malgré mon mari, de tout mon pouvoir; il s’agit, pour ton divorce, d’éviter le «motif gênant». Faisons jouer mes grandes influences; j’irai trouver, à l’insu de Roger, son cousin, le juge au tribunal civil de la Seine, Guillaume Cherbois; aux dernières nouvelles, c’est probablement lui qui sera désigné; en tout cas, il te sera très utile, il est lié avec ses collègues. La camaraderie a rarement produit une plus belle primeur; il est de l’espèce des magistrats hâtifs, qui rendent autant de services que d’arrêts; il n’a rien à me refuser, je lui confierai tes intérêts et...


J’IRAI TROUVER, A L’INSU DE ROGER, SON COUSIN, LE JUGE AU TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE, GUILLAUME CHERBOIS

(Je suspends; depuis dix minutes, un monsieur est venu s’installer à côté de moi, il a déplié un journal, mais il essaie de lire par-dessus mon épaule ce que j’écris; je me tourne de tous côtés, je lance des regards sévères d’honnête femme qui va-t-à-pied; il continue; je ne tiens pas à changer de place, vu que je suis à l’abri des courants d’air. Je reprends.)

Tu devrais aussi t’occuper de MeHarduin-Béhague, l’avoué de ton mari; il a une grande influence sur lui. N’est-ce pas cet avoué qui vous a mariés? Je me souviens confusément que les Sennerive lui ont rendu service. Je m’assurerai d’eux; les Sennerive le tâteront.

(C’est assommant! le monsieur au journal a entamé une série de manœuvres préparatoires d’un entretien; il a l’intention de m’adresser la parole; j’essaie de le décourager par des onomatopées agacées, je n’aboutis qu’à l’enhardir.)

On m’avait appris qu’en l’absence de ta mère tu t’étais retirée dans un de ces couvents qui reçoivent les femmes en instance de divorcer; on n’avait pas pu me renseigner plus clairement; ta lettre est datée d’Ecouen; comptes-tu rester longtemps chez les Sœurs de Magdala?

Je n’irai pas te voir là, je n’ai pas une journée de libre; ce couvent est si loin! Vers le25juillet, Roger est obligé d’aller dans le Quercy, à cause des élections. Si tu campes encore à Ecouen, je cours te retrouver pour vingt-quatre heures.

(Le monsieur se tient tranquille; il feint de lire avec attention un journal étranger1 dont le titre m’échappe, parce que les lettres ont l’air d’être à l’envers; je parie qu’il n’en lit pas une bribe; mais maintenant le personnage ne daigne plus me regarder. Il n’est pas vilain, d’ailleurs, il ressemble à Abdul-Hamid jeune, sans barbe; il est très chic, en edingote. Il a posé devant lui un tube splendide à mille reflets; on dirait un miroir aux alouettes. Abdul-Hamid a beaucoup de grosses bagues au doigt; une épingle en diamants fulgure sur le vert sombre de sa cravate. J’oubliais les boutons de manchettes! Ma chère! des machins carrés en or, de vrais boucliers romains avec un semis de pierres multicolores: le budget annuel d’un ménage d’ouvriers.

Trop de bijoux, ça sent le rasta d’une lieue; mais c’est un beau rasta, sauf qu’il a les cheveux pas trop noirs; je n arrive pas à voir ses yeux... si, je les vois, ils sont bien, très bien... je te les dessine dans le coin de la page. Des yeux comme ceux de Mme Goldschmitt, les yeux en «amande honorable» avec des cils insidieux qui vous chatouillent, le fameux regard de velours, si niais. Toi qui aimes le genre levantin, tu seras contente du spécimen; j’ai envie de lui remettre ton adresse... Zut! il a vu qu’on l’avait remarqué, il reprend son travail d’approche; je parie qu’il me parle avant... Là, ça y est:

–Ne trouvez-vous pas, madame, que ces temps de printemps sont très chauds?

(Madame, c’est moi; j’écris avec une ardeur redoublée; ne fais pas attention, je ne sais pas ce que j’aligne, mais si je m’arrête, je suis perdue, il collera; .aussi je continue sans avoir l’air d’entendre... Bon, il insiste! A moi le regard irrité de la femme honnête; demi-tour, je lui montre complètement le dos.)

Voyons, où en étais-je? Ah! oui; si tu as des commissions importantes ou pressées à me donner, ne m’écris pas à la maison, mon mari ouvre mes lettres; autrefois, je le lui ai permis, et il n’y a plus moyen de l’en déshabituer. Ah! si on savait!

Donc, tu mettras une première enveloppe:

Pour Madame de Luz de Chantorey, puis tu la placeras dans une seconde enveloppe à l’adresse de:

Madame Suzanne Breuillarà,

3, rue de Prony.

Ce n’est pas loin de chez moi; Suzanne est avertie; Roger ne se méfie pas d’elle; j’aurai tes lettres le jour de leur arrivée.

Ne t’ennuie pas trop, pense à moi, et si tu as le tem....

(Non, décidément, la place n’est pas teaable; ma petite bourse ayant sauté de ma poche, le rasta l’a ramassée, et il me la rend avec un geste noble appuyé de quelques mots bien sentis sur «la négligence des jolies personnes». Sûr qu’il me prend pour une je ne sais quoi. Je l’ai remercié et je me suis remise à ma lettre; il continue à parler, je l’entends qui chuchote des compliments; alors je file; il me cramponne, cet homme jaune, et je lui abandonne la place.)

Présente mes amitiés à Gérard; a-t-il la permission d’entrer au couvent? Prenez garde! Que l’on ne vous repince pas, du moins avant l’issue du procès.

Je t’embrasse de tout cœur, ma chérie.

Ton amie,

YVONNE.

II
Une Idylle à la Lingerie

Table des matières

BRABANTIO.–Avec le Maure, dites-vous?

SHAKESPEARE, Othello.

Tu es bien bonne de me remercier; j’écris des pages et des pages, afin de me donner l’illusion de penser; quand je suis lasse, je mets un point final, je signe et je t’adresse les feuilles, parce qu’il ne faut rien perdre; tant mieux, si cela te distrait.

Oui, j’ai vu Cherbois; en effet, il a le dossier, mais il m’a répondu carrément dès, les premiers mots: «Je suis tenu à la lus. absolue discrétion, il m’est impossible’de parler.»

En fin de compte, il s’est un peu adouci, puis il m’en a confié plus que je n’en désirais; ton mari est encore dans la période aiguë, il a soif de vengeance; il arrête les passants pour leur exposer ton infortune; il ne voit pas que plus il vous rend odieux, plus il se rend ridicule; on commence à trouver qu’il a le malheur encombrant.

Pourtant il tient à son flagrant délit qui permet le divorce de plano (du latin juridique signifiant quelque chose comme: sans délai). J’ai demandé à Cherbois s’il y aurait moyen de modifier les termes de la demande en changeant les motifs invoqués par M. Censy; il s’est débattu: «Jamais de la vie, impossible!» Je lui ai dépeint la triste situation que ce divorce te créerait; il a fouillé son arsenal de ruses:

–Il y aurait bien un moyen, à la rigueur, mais on ne peut l’employer qu’avec l’assentiment du principal intéressé, et surtout avec la complicité du juge.

––Ce serait?

–... D’ amener M. Censy à retirer sa demande en divorce. Le cas est assez fréquent; nombre de maris, calmés par la solitude, arrêtent les hostilités. Voilà le premier point.

–Le second?

–Ah! c’est le plus difficile; au bout d’un délai déterminé, M. Censy introduira une nouvelle demande fondée sur d’autres griefs: injures et sévices graves, ou incompatibilité d’humeur. Seulement il faudra que le juge ne se souvienne plus de la première demande; il y a de grandes chances .pour qu’il l’ait oubliée dans la masse des divorces qui défilent.

–Le juge, c’est vous, et dès lors ça marchera tout seul...

–Oh! je vous en supplie! N’abusez pas de ma bonté; je vous en ai trop dit! Attachez-vous surtout à gagner M. Censy.

Aussitôt j’ai couru chez les Sennerive; ils m’ont promis d’intervenir auprès de Me Harduin-Béhague, l’avoué de la partie adverse. De mon côté, je m’arrangerai pour oir le Monstre en personne; il ne se déde moi; j’amènerai la conversation sur ses «ennuis» et je le chapitrerai discrètement.

J’ai tâté l’opinion; elle t’est favorable. La marquise de La Pionid disait devant moi: «Pauvre petite Germaine! elle avait épousé un homme qui m’aurait fait admettre l’Immaculée Conception!» Mme Sambrez a riposté: «Moi, je lui en aurais voulu si elle ne l’avait pas trompé!»

Mais on ne cache pas l’inquiétude générale; au cas que le motif subsiste, tu auras une foule de résistances à vaincre. Notre chère société, forcée d’accepter le divorce, ergote aujourd’hui sur le grief. Je ne désespère pas, grâce à l’appui de Cherbois. Il m’a lu, pour mon édification personnelle, . le procès-verbal de constat, qu’il a commenté en l’agrémentant de détails inédits; tu aurais crié au commissaire: «Tiens! c’est la première fois que mon mari a l’esprit d’à-propos.»

Tu as produit une grande impression sur le commissaire; il a dit à Cherbois: «Ce mari est stupide; jadis, il partageait sa femme; maintenant on lui a pris, par sa faute, le peu qui lui en restait.»

J’ai relevé dans le procès-verbal une phrase exquise touchant «la nature de vos relations» avec Gérard; j’admire les policiers qui se donnent une peine infinie pour décrire convenablement des choses inconvenantes.

–Tu avais deviné; l’autre jour, Abdul-Hamid m’a suivie; rien ne m’est plus désagréable que de me sentir filée. Ça m’énerve, m’irrite à un tel point que j’ai envie de pleurer presque. J’ai peur, très peur, j’ai la chair de poule dans le dos, et je m’affole, et je ris malgré moi; tu aperçois le résultat, on me prend pour une jeune grue.

Quand j’ai quitté le Salon de Lecture, j’avais prévu ce qui m’arriverait; le rasta se lèverait, courrait à ma suite, me bloquerait dans un coin obscur afin de m’adresser des propositions facétieuses. Ça n’a pas manqué; je l’ai eu sur mes talons.

J’ai dégringolé les escaliers, j’ai enhlé les corridors, au grand trot; il était aussi preste que moi; j’arrive à le semer dans le labyrinthe de la Ganterie; pendant qu’il croise devant les tribunes, je me sauve par les Parapluies; à la Bonneterie, je respire un peu et je m’oriente pour la sortie. Bon! Tandis que je me croyais en sûreté, il surgit de derrière la Lingerie et s’avance droit à moi. La surprise, la terreur aidant, j’ai perdu la tête, je me suis mise à rire, mais à tire sans pouvoir m’arrêter; tu sais, quand le fou-rire me prend, il ne me lâche plus.


ABDUL HAMID M’A SUIVIE.

Pour comble de déveine, j’étais seule avec lui, dans un bosquet sombre formé par des rideaux de drap; pas un commis, pas un inspecteur!...

Abdul-Hamid était ravi; il a souri en largeur (trente-deux dents, pas une de moins).

–Vous riez, tant mieux! Vous n’êtes plus farouche, au moins!

Je continuais de plus belle; alors il a froncé les petites moustaches noires qui lui servent de sourcils.

–Pourquoi vous moquez-vous de moi?

–Je ne me moque pas, mais vous m’avez fait peur...

–Oh! que je suis désolé! Alors, c’est nerveux?

–Oui, c’est nerveux... Laissez-moi.

–Ne puis-je pas vous être utile?

–Nullement. Je vous prie de me laisser.

–Ce n’est pas bien; je vous offre mes services et vous les repoussez!

Je m’étais un peu remise; mais le fourue m’avait coupé la respiration et je restais accotée contre des douzaines de serviettes-éponges. Abdul-Hamid attira une chaise et me la tendit: je m’assis. Quelle imprudence! Il apporta une autre chaise, s’assit à son tour; et ce fut un déluge de questions.

–Allez-vous mieux? Comment vous sentez-vous? Désirez-vous des sels? J’en ai. Je vous ai effrayée, n’est-ce pas? Me pardonnerez-vous?

Je répondais par monosyllabes: «Oui, non, heu!» Au fond, le premier effroi passé, je n’étais pas très fâchée: ce petit incident inattendu m’était envoyé par le bon Dieu des gens qui s’ennuient.

Abdul-Hamid me regardait de tous ses yeux, ses beaux yeux noirs où il n’y a qu’un petit bout de blanc de chaque côté des larges prunelles (encore est-il plutôt jaune), de beaux yeux doux, comme en ont les ânesses iaitières.

Il me débitait un tas de. compliments, s’affirmait que l’effroi m’allait à merveille; enfin, il me demanda:

–Suis-je indiscret en vous priant de me dire votre nom?

–Oui.

–Cependant, si je vous donne le mien?

–Je n’en ai aucun besoin.

–Je vous le donne quand même; je m’appelle Ramon Garcia de La Vega.

–Je l’aurais parié!

Après avoir lâché cette insolence étourdie, je me suis mordu les lèvres; il était trop tard, Ramon Garcia de La Vega devenait soudain familier:

–Vous me prenez pour un rasta; au fait, vous avez peut-être raison; mais chez vous rasta désigne un aventurier?

–Oh! non; il désigne aussi un étranger.

–Merci; mettons qne je sois l’un et l’autre. D’ailleurs vous avez le droit de me mal juger. En France, un homme bien élevé n’adresse pas la parole aux dames; je l’avais oublié; excusez-moi, puisque je ne suis qu’un rasta.

Ce n’était pas trop mal raisonné; je lui affirmai que je ne lui en voulais plus.

–Alors, fit-il, prouvez-le-moi en me disant votre nom!

Il me passa par la tête une fantaisie de rapin. Roger prétend que je ressemble à Clara Tender, des Variétés; je suis un peu grande comme elle, j’ai des yeux bleus qui rient comme les siens, je me coiffe comme elle; nous sommes du même blond cendré précieux; j’ai le menton un peu plus volontaire et la bouche mieux indiquée; à cela près, je pourrais jouer les Clara Tender à Rio-de-Janeiro; aussi je répondis, sans broncher:

–Vous ne m’avez pas reconnue? Je suis Mme Clara Tender, du théâtre des Variétés.;

–Ah! vraiment! Alors j’ai eu le plaisir de vous entendre, pas plus tard ’ qu’hier; vous avez une voix agréable et de particulières qualités de travesti; je vous ai surtout applaudie dans vos couplets du deuxième acte... vous savez... aidez-moi à me rappeler...

J’étais très embarrassée; je ne suis pas allée aux Variétés depuis six mois, j’ignorais ce qu’on y jouait. Je détournai la conversation; mais le señor de La Vega tenait à son idée, il me ramenait sur l’obstacle, m’interrogeant sur les interprètes. Je lui citai des noms au hasard: Taskin, Mme Galli-Marié, Galipaux, etc.

Durant dix bonnes minutes, je m’amusai à le faire poser; enfin je me levai:

–Il faut que je rentre, j’ai répétition.

A cinq heures? Tiens! c’est curieux!

–Oui; je serais à l’amende si j’arrivais en retard.


J’AI ENFILÉ DES CORRIDORS AU GRAND TROT.

–Soit, partez, madame la comtesse.

Madame la comtesse était prise à son attrape-nigaud; c’était le rasta qui s’était offert mon pastel. Comment avait-il découvert mon titre? Je ne m’étais pas coupée?

–Moi, comtesse? Vous vous trompez, monsieur.

–Vous n’êtes pas Clara Tender; elle joue en ce moment à Saint-Pétersbourg. Il y a, depuis trois jours, relâche aux Variétés. Et nuis je connais Tender, elle est moins jolie que vous. puis votre couronne est marquée sur votre petite bourse, au-dessus de vos initiales.

–Vous êtes subtil comme un mage; dites-moi mon nom, maintenant.

–Je vous avoue que je l’ignore; dites le-moi, je le saurai.

–Par exemple!

Je feignis de .me lever; il me fit rasseoir.

–N’étant pas Clara Tender, vous n’avez pas de répétition qui vous appelle à cinq heures; vous n’avez donc aucun prétexte pour vous retirer.

Je me fâchai:

–Allons, cette plaisanterie a trop duré.

–Ce n’est pas mon avis.

––Laissez-moi partir.

–Oui, si vous me promettez que je vous reverrai.

–... Dans un monde meilleur, n’en doutez point.

––Alors vous ne partirez pas.

–Et si j’appelle?

–On viendra, il y aura scandale, on prendra votre nom et votre adresse; ce sera pour moi une excellente occasion de les connaître... Mais non, je vous relâche sans conditions; accordez-moi seulement la faveur de vous voir de loin, le soir, par exemple, au théâtre!

J’avais hâte de partir, je répondis:

–Puisque ça vous fait plaisir, j’y consens.

–Alors, à ce soir, au Bouis-Bouis.

–Qu’est-ce que c’est que ça?

–Le nouveau cabaret artistique, rue Caulaincourt, à Montmartre.

–Entendu!

Et je pensais à part moi: «Mon bon, ce soir, au Bouis-Bouis, on pourra toujours commencer sans m’attendre.»

Pendant que je réfléchissais, Abdul-Hamid multipliait les effets de dents, les effets d’yeux, les effets de bagues, les effets de moustache; après m’avoir répété: «A ce soir, au Bouis-Bouis», il me laissa le chemin libre, et j’oubliai de lui confier que Montmartre m’horripilait.

Il m’accompagna jusqu’à la porte; là, il fit mine de me quitter; mais j’étais sûre qu’il me filerait; aussi, une fois en voiture, , j’ai dit au cocher: «Allez au Bois, et vite, je suis en retard: » Derrière la vitre d’esmonnage, j’ai suivi le manège désespéré de mon galant, sautant dans une Urbaine afin de me pister; debout dans le fiacre, il excitait le cocher; mais, en deux minutes, qui était réglé. Alors je suis rentrée.

Naturellement, j’ai omis de rapporter à Roger cette histoire qui m’a beaucoup divertie; si mon amoureux n’avait pas été un affreux rasta, j’aurais continué l’intrigue, quitte à l’arrêter au moment où ce fût devenu sérieux; je serais allée le soir au Bouis-Bouis (Roger adore ces endroits, il m’y aurait emmenée sans se faire prier), j’aurais retrouvé Pain-d’Epice, nous aurions échangé des coups d’œil définitifs.

C’est l’Aventure; elle me tenterait, avec un partenaire de mon choix; mais vois-tu que l’on m’ait rencontrée, en train de flirter avec le tzigane à l’ombre des métrages de draps, entre une pile de serviettes-éponges et un donjon carré de coupons de toile écrue? Tableau!

Qu’est-ce que Ramon Garcia de la Véga? (Une signature qui doit lui coûter cher quand il télégraphie.) Que pense-t-il de moi en ce moment? Tu ne te figures pas comme il était drôie. aiguisant sa moustache et roulant des prunelles engageantes; il pensait clairement: «Voyons! ne boudez pas contre votre faim! Je suis joli garçon, ça saute aux yeux; je n’ai pas coutume d’attendre le bon plaisir de ces dames, moi; décidez-vous vite.» Et il agitait ses nombreuses pièces de joaillerie.

Tu te moqueras de moi, en compagne de Gérard,–je ne suis pas difficile sur le choix de mes passe-temps. Mon petit frère Jean avait enseigné une prière à ses camarades de collège: «Donnez-nous aujourd’hui notre choppin quotidien»(choppin désigne l’intrigue qui ne dure pas, la passade). Je prierais Dieu de m’accorder mon choppin quotidien, si j’étais sûre de m’en tirer toujours à si peu de frais; mais je n’ai pas de chance, je ne charme que les nègres. Encore bien heureuse d’avoir pu échapper à celui-là, qui collait. Un peu plus et je le rapportais à Roger, pour le repas du soir.

Je t’embrasse bien fort, ma chérie; je ne te plains pas, puisque tu as près de toi, chaque jour, ton cher amant. La règle de ce couvent n’est pas terrible; envoie-moi l’adresse exacte pour moi et mes amies. Présente mes amitiés à Gérard. Valentine me charge de mille choses affectueuses oour toi. Ecris à l’adresse de Suzanne Breuillard, elle est d’une obligeance parfaite.


J’AI PEUR, TRÈS PEUR, J’AI LA CHAIR DE POULE DANS LE DOS.

Roger toujours imprenable, même avec pincettes.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
202 s. 71 illüstrasyon
ISBN:
4064066300456
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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