Kitabı oku: «Lettres à une autre inconnue»

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Prosper Mérimée

Lettres à une autre inconnue


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066302542

Table des matières

AVANT-PROPOS

I

I

II

III

IV

V

VI

VII

VII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XL

XLI

XLII

XLIII

XLIV

XLV

XLVl

XLVII

XLVIII

XLIX

AVANT-PROPOS

Table des matières

I

Table des matières

Et d’abord à qui ces lettres sont-elles adressées?

Ces choses-là rie se savent jamais pertinemment. Prenons pour exemple l’autre Inconnue (la première): tout le monde, à l’heure qu’il est, croit la connaître.

Eh bien, si tout le monde s’était trompé, si le nom partout prononcé dans les salons, publié dans les journaux, au lieu d’être le vrai, n’était qu une feinte adroitement imaginée pour dépister les gens trop curieux? Je n’affirme rien (cette Inconnue-là n’est pas la mienne et je n’ai point à me mêler de ses affaires); mais un fait certain, irrécusable, c est que le nom mis en avant par la rumeur publique passe aux yeux de ceux qui ont vécu dans l’intimité de Mérimée pour la plus énorme des invraisemblances.

Vous connaissez une tragédie de Thomas Corneille, intitulée le Comte d’Essex, et le rôle important que joue certaine bague dans la pièce. Ici encore, il y eut une bague; et celui-là, sans nul doute, en saurait plus long que vous et moi sur l’anecdote, qui aurait pu suivre les mouvements du mystérieux talisman et connaîtrait la main vers laquelle il s’en retourna sitôt après la mort de Mérimée.

Je ne précise aucune conjecture, et prétends ne pas risquer le moindre jugement téméraire, mais je serais bien étonné si la personne qu’on prend généralement pour l’Inconnue était la vraie.

Rien de plus indéchiffrable que ces sortes d’énigmes littéraires, et c’est justement là-dessus que la vanité humaine aime à spéculer. On n’est jamais fâchée d’être Elvire ou de se voir attribuer le mérite d’un livre imprimé sans nom d’auteur, et qui fait un certain bruit. En pareil cas, vous pouvez adresser vos compliments à la femme la plus honnête et la plus modeste: elle commencera par nier coquettement; insistez, elle minaudera de l’éventail et sourira d’un sourire qui, s’il ne dit point oui, ne dit pas non!

Mentir par réticence n’est point mentir. On se souvient qu’il y a quelques années, nombre de belles dames se laissèrent, du cœur le plus léger, renommer comme les auteurs d’un joli roman alors fort en vogue.

Un soir, à table:

–Vous ne savez pas, nous dit la maitresse de la maison, à côté de qui je vous ai placé?

Et, sans nous laisser le temps de formuler un mot banal de flatterie à l’adresse de notre voisine, elle ajouta:

–Vous êtes à côté de l’auteur du Péché de Madeleine.

Ici, la scène devenait palpitante d’émotion. Le roman ayant paru dans la Revue des Deux blondes, notre voisine pouvait supposer que nous étions au fait; d’autre part, elle n’en voulait point démordre; toujours est-il que son assurance ne se démentit pas une seconde, et que, nous voyant l’air tout étonné de ce qu’on nous racontait, elle éclata de rire, en s’écriant:

–Comment, vous, monsieur, vous voudriez nous faire croire que vous ne connaissiez pas déjà l’auteur du Péché de Madeleine?

C’était s’en tirer en personne d’esprit et surtout de beaucoup d’aplomb. Depuis, le véritable auteur du Péché de Madeleine s’est nommé. Eh bien, le croirait-on? en dépit de ses revendications réitérées, de sa signature mise en tête du volume, un certain doute plane encore sur le sujet, et trois ou quatre belles dames continuent à se disputer dans l’esprit du public la propriété de ce charmant livre, dont madame Caro finira elle-même par se demander si véritablement elle n’a pas rêvé d’être l’auteur.

Le public, pour si malin qu’on le renomme, le bon public ne sait jamais que ce qu’on veut qu’il sache, et quiconque voudra le duper le dupera.

A ce jeu de l’anonyme et du pseudonyme, Mérimée était passé maître. Comment oublier cette idée qu’il eut, en1825, d’aller découvrir le théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole?

Et cette autre idée qui le prit, en1827, de publier le fameux volume intitulé: Guzla, ou Choix de poésies illyriques, recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie et la Croatie?

Tout cela n’était que pure et simple mystification à l’adresse des classiques du temps, lesquels naturellement y furent pris et gobèrent sous couleur de traduction (traduction magistrale, le mot y est) des choses qu’ils eussent aussitôt conspuées leur venant d’un jeune écrivain.

Loeve-Veimars, un des plus brillants esprits de cette période, usa aussi beaucoup de ce moyen, et c’est pourquoi sans doute sa mémoire s’est effacée si vite. On se déguise, on se dérobe si bien, si bien, qu’à la fin, nul ne nous retrouve.

Mais Loeve-Veimars, ainsi que Mérimée, ne venait lui-même qu’en seconde ligne; le prestidigitateur par excellence en cet exercice était Beyle, un génie, celui-là, auquel un don manquait pourtant, le don du style. Or, Mérimée, lui, savait écrire, et doit à ce rare talent d’avoir conservé l’avantage sur son maître, disons mieux, sur le maître.

Chercher à dénombrer les divers pseudonymes consommés par l’auteur de la Chartreuse de Parme, autant vaudrait essayer de remplir le tonneau des Danaïdes. Nous en avons dressé plusieurs listes (toutes incomplètes) à notre usage, et si bien à notre usage, que ce nom même de Lagenevais, dont on nous a souvent demandé l’origine, vient de là.

Les dénicheurs de supercheries littéraires et faiseurs de lexiques ont beau s’évertuer, ils ne découvrent que ce qui, de soi-même, s’est mis à découvert.

Et d’ailleurs, une Inconnue, si épais que soit le triple voile noué sous son menton, a toujours plus ou moins l’arrière-pensée d’être devinée.

–Voici un paquet de lettres. Elles sont de Mérimée, et je voudrais les publier.

–Rien de plus facile, madame: vous n’avez qu’à choisir l’éditeur.

–Mais, monsieur, me répondez-vous que personne au monde ne saura jamais à qui ces lettres furent adressées?

–Je vous réponds au contraire, madame, que tout le monde le saura.

Ici, un léger tressaillement d’effroi presque aussitôt réprimé.

–Comment, monsieur?

–Oui, madame, parce que c’est vous qui le direz.

–Moi? Quelle plaisanterie!

–Mais n’ayez crainte: en même temps que vous direz, ou, si vous aimez mieux, que vous laisserez involontairement se trahir le secret, d’autres l’éventeront à leur profit, qui, pendant que votre entourage vous félicitera, recevront non moins complaisamment les allusions directes ou indirectes; et de ce mélange de vérité et de mensonge naîtra bientôt dans le public une certaine confusion toujours favorable au succès en pareil cas.

–Quoi! vous supposeriez que d’autres pourraient s’attribuer...?

–Dame! cela s’est vu.

–Il serait si facile de les convaincre d’imposture.

–Oui, certes, en vous nommant; mais alors vous ne seriez plus l’Inconnite; et, vous savez, dans ces sortes de publications, rien ne réussit comme le mystère. Donc, madame, serrez bien les plis de votre voile; moi-même, je dois ignorer qui vous êtes! Vous m’apportez un paquet de lettres de Mérimée, je les livre à M. Michel Lévy, mon éditeur, qui les imprime, je revois les épreuves, j’écris quatre mots de préface, et là se bornent nos rapports.

Ceux qui prétendent que la galanterie est le mensonge de l’amour n’ont peut-être pas tort; j’estime pourtant qu’il serait plus juste de dire qu’elle en est l’esprit. A ce compte, Mérimée pouvait être galant tout à son aise et ce fut là, du moins, une fantaisie dont il ne SÇ. priva guère.

Si vous voulez connaître l’homme, ouvrez la Chronique du temps de Charles IX, à ce chapitre qui devait fournir à Meyerbeer la situation de son fameux duo du quatrième acte des Huguenots:

«Si je pouvais sauver ton âme, tous mes péchés me seront remis, tous ceux que nous avons commis ensemble, tous ceux que nous pourrions commettre, tout cela nous sera remis. Que dis-je! nos péchés auront été l’instrument de notre salut.» En parlant ainsi, elle le serrait dans ses bras de toute sa force, et la véhémence de l’enthousiasme qui l’animait en parlant avait, dans sa situation, quelque chose de si comique, que Mergy eut besoin de se contraindre pour ne pas éclater de rire.

Beyle avait posé là-dessus les grands principes, et ce Mergy chargé de nous initier aux idées de Mérimée en matière de sentiment, n’est qu’un plagiaire de ce Julien Sorel qui, dans le Rouge et le Noir, décide, montre en main, l’heure à laquelle il se passera son caprice avec madame Renal ou mademoiselle de la Mole, qu’il traite ensuite comme des filles après s’en être amusé.

Une fois sur cette pente de l’ironie, il n’y a plus de raison pour qu’on s’arrête, on ira jusqu’à l’hermaphrodite, jusqu’à ce monstrueux roman d’Henri Delatouche, intitulé Fragoletta. Le frère aime Camille, la sœur aime Philippe, et Camille et Philippe ne forment qu’une seule et même personne.

Évidemment, la chose est d’une gaieté folle et, cette fois, on peut éclater de rire sans se contraindre.

Par bonheur, Dieu a voulu que la nature humaine fût pleine d’inconséquences.

Le cœur vient alors qui corrige l’esprit, et, du cœur, Mérimée en avait plus qu’il ne voulait le laisser voir. Son naturel vaut mieux que ses principes. Sous l’athée et le libertin, l’artiste se dérobe sans doute, mais point assez pour ne pas reparaître et s’émouvoir au bon moment.

Une très-grande dame, qui se rattachait par son âge et ses goûts à la tradition de la marquise du Deffand, nous disait un jour:

–L’amour est une maladie de l’épigastre.

Le disciple de Beyle n’a point d’autre opinion; il observe les symptômes, suit la crise; mais bientôt sa tête se monte, la passion qu’il étudie s’empare de lui: adieu la clinique et la pathologie, le poëte finira par avoir raison du praticien matérialiste!

Tel était l’écrivain, tel était l’homme: le meilleur des fils, l’ami le plus sûr et le plus serviable. Courageux, discret, sachant payer de sa personne, en un mot un de ces ironistes qui sont capables de toutes les compassions et de toutes les aumônes, pourvu que la religion n’intervienne pas et qu’on les laisse faire «au nom de l’humanité».

Il avait la gauloiserie innée, et, sans la rare culture de son esprit, ce penchant-là eût tourné au cynisme. Je n’oserais même affirmer qu’il n’y ait point tourné quelquefois, car rien ne serait alors plus facile que de me démentir en m’opposant une certaine correspondance on ne peut plus intime, conservée à la bibliothèque d’Avignon, et qui, vraisemblablement, ne sera jamais publiée.

Qui souhaite se gaudir, se solatier et s’esbattre en compagnie du Mérimée rabelaisien, n’a guère qu’à aller le chercher là. Ces lettres, fort nombreuses, furent adressées pendant une suite d’années à M. Réquien, que l’auteur du Vase étrusque avait rencontré sur son chemin dans les promenades archéologiques qu’il faisait en province comme inspecteur des monuments de l’État. Ce n’était assurément pas le premier venu que M. Réquien, et Mérimée ne mit pas longtemps à s’en apercevoir.

La science le possédait; naturaliste et botaniste hors de pair, avec ses facultés puissantes, géniales, il eût été trois fois de l’Institut. Mais il aurait fallu renoncer à son indépendance, prendre rang, choses qui répugnaient à sa double nature d’homme rustique et de philosophe épicurien. Aussi jamais il ne quitta son cher Avignon, centre de bonne vie et de fortes études, d’où son activité rayonnait sur toutes les compagnies savantes de l’Europe. Lui-même se plaisait à cuisiner les friands morceaux qu’il offrait à ses amis. Mais ce Trymalcion devenait un chasseur de chamois quand ses ardeurs de botaniste l’entraînaient dans la montagne.

Un jour qu’il nous avait permis de l’accompagner sur le Ventoux, nous le vîmes s’élancer tout à coup comme pour ramasser quelque chose et revenir presque aussitôt en tenant par la gorge un serpent dont la gueule s’ouvrait béante sous la pression de ses doigts, et dont la queue vibrait en tressaillements convulsifs.

–Regarde bien, mon enfant, nous dit-il; une simple piqûre de cette jolie petite bête, et il n’en faudrait pas davantage pour nous envoyer, toi et moi, dans l’autre monde.

C’était en effet une vipère fleurdelysée qu’il venait de cueillir là et qu’il étouffait doucettement entre l’index et le pouce avec la benoîte jubilation du collectionneur.

Je ne pense pas qu’on puisse rencontrer de nature plus ouverte à toutes les clartés de l’intelligence, plus sympathique.

Un tel homme et Mérimée devaient s’entendre; ils se lièrent, s’accrochèrent, et, comme ils habitaient des villes différentes, correspondre leur fut non pas simplement un agrément, une habitude, mais une nécessité.

Voilà, pour le coup, un recueil de lettres qui ferait fortune, à moins que le procureur de la République n’y mît bon ordre; ce qui, vu la gaillardise du discours, ne manquerait point d’arriver.

A défaut d’honnêteté dans les mœurs, nous avons aujourd’hui l’honnêteté du langage, et la chronique très-scandaleuse de nos belles mondaines du règne de Louis-Philippe, racontée en style de Brantôme, risquerait d’effaroucher un peu les gens de loi. Le disciple de Beyle avait plusieurs faces: ce galant homme était un vert galant dont la peau recouvrait un cynique. Tout cela contribuait à former un personnage original, une de ces physionomies complexes vers lesquelles les femmes se sentent attirées par cet éternel besoin qu’elles ont d’aller aux découvertes.

Mérimée s’est peint lui-même dans son étude sur Henri Beyle; ceux qui l’ont connu le ressaisissent là tout entier, et, pour les autres, ils ne trouveront jamais où mieux se renseigner. Sur le sujet des femmes, la théorie de Beyle est la sienne, cela va sans dire, et son seul regret est de ne l’avoir pas inventée.

«Une femme peut toujours être prise d’assaut, et c’est pour tout homme un devoir d’essayer.

Ayez-la, c’est d’abord ce que vous lui devez.

» Si vous vous trouvez seul avec une femme, je vous donne cinq minutes pour vous préparer à l’effort prodigieux de lui dire: Je vous aime!» Dites-vous: «Je suis un lâche si je n’ai pas dit cela avant cinq minutes!» On réussit une fois sur dix, mettons une fois sur vingt; est-ce que le charme d’être heureux une fois ne vaut pas la peine de risquer dix-neuf affronts et même dix-neuf ridicules..., etc., etc.»

Après l’amour, la littérature:

«Plein de haine pour la recherche et la prétention, il était impitoyable pour les écrivains qui s’appliquent à rapprocher des mots surpris de se trouver ensemble, à polir leurs périodes, à donner aux pensées les plus triviales un tour bizarre qui fasse effet. Nos grands prosateurs du XVIIe et du XVIIIe siècle étaient de sa part l’objet d’une admiration sincère et bien sentie, il les relisait sans cesse afin de se préserver de la contagion.»

Est-ce bien à l’auteur de la Chartreuse de Parme qu’un pareil discours s’applique, et Mérimée écrivant ses propres commentaires parlerait-il autrement de lui-même?

Et ce trait, quel charmant aveu dépouillé d’artifice!

«Pour lui, la poésie était lettre close; souvent, il lui arrivait d’estropier des vers français en les citant. Cependant, il était sensible à certaines beautés de Shakspeare et du Dante qui sont intimement unies à la forme du vers. Il a dit son dernier mot sur la poésie dans son livre De l’amour: «Les vers furent inventés pour aider la mémoire; les conserver dans l’art dramatique, reste de barbarie.»

Maintenant, demandez à quelqu’un ayant connu Mérimée quels étaient ses sentiments eu matière religieuse, et, selon toute apparence, vous recevrez cette réponse: «Il était fort impie, matérialiste outrageux, ennemi personnel de la Providence. Il niait Dieu, et, nonobstant, il lui en voulait comme à un maître.»

Or, c’est là mot pour mot ce que nous dit l’auteur de Colomba en nous racontant son ami Beyle. Impossible, au moral, de se ressembler davantage, et «cependant, écrit Mérimée, sauf quelques préférences et quelques aversions littéraires, nous n’avions peut-être pas une idée en commun et il y avait peu de sujets sur lesquels nous fussions d’accord». Ils passaient leur temps à se disputer de la meilleure foi du monde, chacun soupçonnant l’autre d’entêtement et de paradoxe; au demeurant, bons amis et toujours charmés de recommencer leurs discussions.

C’est qu’en effet, tout en s’aimant beaucoup, ils étaient faits pour ne jamais s’entendre; sceptiques tous deux, ils l’étaient chacun à sa manière. Homme d’imagination et de premier mouvement, Beyle avait un de ces scepticismes d’idéaliste qui sont capables de s’iriser de toutes les nuances et de tous les feux prismatiques de l’arc-en-ciel, tandis que Mérimée avait un scepticisme gris, le scepticisme froid, imperturbable du critique.

Une promenade nocturne qu’ils font ensemble en1836, après une longue absence, nous les montre dans la parfaite bonne foi de leur nature et ne visant à l’originalité ni l’un ni l’autre.

«Nous nous étions donné rendez-vous à une trentaine de lieues de Paris et nous avions mille choses à nous dire. Nous devisâmes longtemps le soir, allant et venant sur la promenade publique d’une petite ville, c’est-à-dire dans un des lieux les plus solitaires de la France. Là, il me parla de ses amours avec une émotion profonde, c’est la seule fois que je l’ai vu pleurer. Une affection qui datait de très-loin n’était plus partagée. Sa maîtresse devenait raisonnable et lui était demeuré fou comme à vingt ans.

–Comment pouvez-vous m’aimer encore? disait-elle, j’ai quarante-cinq ans!

–Pour moi, me disait Beyle, elle a l’âge qu’elle avait lorsqu’elle s’est donnée à moi pour la première fois.»

Il voyait dans un avenir prochain la rupture d’une liaison qu’il avait toujours chérie, une pensée à laquelle il rapportait tout allait être effacée. Il me racontait les témérités d’autrefois de cette femme aujourd’hui si prudente et ses souvenirs le transportaient; puis, avec l’esprit d’observation qui ne l’abandonnait jamais, il détaillait tous les petits symptômes, toutes les indications d indifférence qu’il avait dû remarquer.

«–Sa conduite, après tout, disait-il, est raisonnable: elle aimait le whist, elle ne l’aime plus; tant pis pour moi si j’aime encore le whist. Elle est d’un pays où le ridicule est le plus grand de tous les malheurs. Aimer à son âge est ridicule; il y a dix-huit mois qu’elle risque ce malheur pour moi: c’est pour moi dix-huit mois de bonheur que j’ai volés.»

La scène est charmante, et, pour que rien ne manque à la vraisemblance, elle se termine par une discussion littéraire:

«Nous discutâmes longuement sur la vérité de ces vers du Dante:

........ nessun maggior dolore

Che ricordarsi del tempo felice

Nella miseria.

Il prétendait que Dante avait tort et que les souvenirs du temps heureux sont partout et toujours du bonheur. Je me souviens que je défendais le poëte. Aujourd’hui, il me semble que Beyle avait raison

Rapprocher cette phrase de certains passages des Lettres à l’une et à l’autre Inconnue.

Y aurait-il donc eu quelque part, ignoré de tous jusqu’à la fin, un Mérimée mélancolique?

Beyle a beaucoup écrit sur les beaux arts; à défaut de Grimm et de Diderot, on peut dire qu’il aurait inventé ce dilettantisme. Parmi ses idées, il y en a qui ont vieilli; ses jugements sur la musique, par exemple, «hardis et téméraires même lorsqu’il les publia, semblent à présent des vérités de M. de la Palisse, des truismes, selon l’expression favorite de leur auteur». En musique, il se mettait au-dessus des préjugés vulgaires, découvrait Rossini et l’Opéra italien, et, sur ce point, il lui arriva de dépasser le but, chose d’ailleurs absolument indifférente à Mérimée, qui ne goûtait que les arts du dessin et n’admettait point en revanche qu’on appréciât les maîtres italiens avec les idées françaises, c’est-à-dire au point de vue littéraire.

«Les tableaux des écoles d’Italie sont examinés par lui comme des drames. C’est encore la façon de juger en France, où l’on n’a ni le sentiment de la forme ni un goût inné pour la couleur. Il faut une sensibilité particulière et un exercice prolongé pour aimer et comprendre la forme et la couleur. Beyle prête des passions dramatiques à une Vierge de Raphaël; j’ai toujours pensé qu’il aimait les peintres des écoles lombardes et florentines parce que leurs ouvrages le faisaient penser à bien des choses auxquelles sans doute les maîtres ne pensaient pas. C’est le propre des Français, de tout juger par l’esprit. Il est juste d’ajouter qu’il n’y a pas de langue qui puisse exprimer les finesses de la forme ou la variété des effets de la couleur. Faute de pouvoir exprimer ce qu’on sent, on décrit d’autres sensations qui peuvent être comprises par tout le monde.»

Mérimée est un critique plus encore qu’un esthéticien, c’est même là, chez lui, la faculté dominante. Dans ses romans, dans ses nouvelles, comme dans ses morceaux d’histoire et d’archéologie, vous retrouvez partout le critique, l’homme qui se surveille, et souvent, de peur d’en dire trop, n’en dit point assez. «Style sobre!» murmurait jadis quelqu’un devant Victor Hugo. «Oui, répondit le poëte des Orientales, la sobriété d’un mauvais estomac.» Prenez la Conjuration de Catilina, le Faux Démétrius, l’Étude sur Henri de Guise, la Chronique du temps de Charles IX, Pierre le Cruel, et vous serez émerveillé de ce que tout cela contient de substance et de force, une érudition solide, variée, une langue –rompue à la narration: scribitur ad narrandum, de la familiarité sans trivial, de l’élévation sans rhétorique, une impartialité tellement grande, que parfois elle vous embarrasse et vous trouble, comme un ricanement de faune qui jaillirait tout à coup du bocage voisin pendant votre lecture. Vous admirez les rares dons et vous vous demandez en même temps comment, de tous ces beaux fragments pleins de promesses, une œuvre importante ne s’est pas dégagée. A cet érudit de tant de style et d’art, à ce grand essayiste que manquait-il pour devenir un historien? Ce qui lui manque, c’est le souffle, la vue d’ensemble, et c’est surtout de croire à quelque chose, fût-ce à l’esprit humain. Railler Michelet, plaisir facile; mieux eût valu se procurer une étincelle de la flamme qui débordait de son cœur et de son cerveau; la Conjuration de Catilina, l’Histoire de Pierre le Cruel ne sont que des monographies où l’auteur semble avoir pour unique but de mettre en lumière ses documents; c’est correct, discret jusqu’à la sécheresse; ni peinture de mœurs, ni portraits, rien de caractéristique. Vous pensez au Charles XII de Voltaire, et ne comprenez guère ce que cela peut avoir de piquant et de drôle de se proposer aujourd’hui un pareil idéal. Mais la faiblesse humaine est ainsi faite, chacun de nous connaît son point sensible: en morale, on maxime ses vices; en littérature, on systématise ses défauts. Si vous voulez toucher du doigt un exemple flagrant de cette stérilité native d’inspiration, lisez, dans la Chronique de1572, le moment où Charles IX entre en scène et voyez avec quel air de parti pris l’auteur évite de mettre au jeu et fausse compagnie à ses lecteurs.

«Son portrait, attendez! ma foi, vous feriez mieux d’aller voir son buste au musée d’Angoulême: il est dans la seconde salle, no98.» Nous venons de dire que c’était une manière commode de s’en tirer; est-ce la bonne? Walter Scott ne le pensait point; assurément il aurait pu tout aussi bien, et avec la même désinvolture, se dispenser d’aborder de front, dans l’Abbé, Marie Stuart; dans Kenilworth, la reine Élisabeth; dans Quentin Durward, Louis XI et Charles le Téméraire. Quelle flamme dans son portrait de Marie Stuart! comme cette figure est vivante et vraie; rien n’est omis, pas un trait ne manque à ce caractère plein de diversités, de contrastes et de précipices; vindicatif, cruel, pervers, mais divinement et diaboliquement féminin. Dans Kenilworth, la promenade sur la Tamise est un tableau de maître; sous ce grand coloriste se cache un peintre de portraits toujours fidèle et toujours correct. «C’est aujourd’hui la grande route pour tout faiseur de romans.» Mérimée s’en moquait de cette grande route et n’avait que trop ses raisons pour le faire; c’était un fin renard, allez, que l’auteur de la Chronique du temps de Charles IX, et qui n’aurait pas eu besoin de la Fontaine et de ses Fables pour qualifier les raisins qu’on ne peut atteindre.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
11 ekim 2024
Hacim:
90 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066302542
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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