Kitabı oku: «Un drame au fond de la mer»
Richard Cortambert
Un drame au fond de la mer

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066328573
Table des matières
I
II
III.
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
HISTOIRE DE TROIS CAPSULES
I
II
III
IV
V
VI

A MONSIEUR
FERDINAND DUGUÉ
RICHARD CORTAMBERT.
12 décembre 1876.
UN DRAME AU FOND DE LA MER
Table des matières
I
Table des matières
Une séance de la Société nationale de navigation. — La pose du câble transatlantique. — Discours de M. Diolbourg. — Réponse remarquable de M. Calvet. —M. Henri de Sartène: ses projets.
— C’est tout simplement impraticable, insensé ! Ce projet n’a pas le sens commun. Ils seront bafoués, conspués; — ils engloutiront leurs millions et leur honneur au fond de l’océan, et ce sera bien fait.
— Cher monsieur Calvet, reprenait alors timidement un jeune homme, — ces diables d’Anglais sont bien audacieux!
— Audacieux! bon! Moi, qui vous parle, répondit l’érudit Calvet, je suis l’homme le plus audacieux du monde, — j’ai hasardé cent théories auxquelles je ne crois plus un traître mot. Bagasse! il y a loin de la théorie à la pratique. On peut sans scrupule inventer les systèmes les plus absurdes sur les astres qui gravitent à quelques milliards de lieues d’ici. Si nous nous trompons, ils n’iront pas le dire à Rome! — Mais il s’agit, cette fois, d’opérer chez nous, entendez-vous, sur notre planète, sur notre globe! Et voilà où est la démence! On n’invente pas de folies quand les faits peuvent, d’une minute à l’autre, renverser tout notre échafaudage. Vouloir relier l’Europe au Nouveau-Monde par un fil télégraphique, c’est méconnaître, premièrement, les lois les plus élémentaires du magnétisme terrestre; — deuxièmement, ne pas savoir deux mots des principes de l’électricité ; — troisièmement, ne pas avoir la moindre notion de la topographie sous-marine de l’Atlantique. Je le répète, et ce mot doit suffire, — c’est impossible! Et je suis pourtant Français, — je m’en vante. Au reste, consultez mes écrits.
Les deux causeurs, tout en devisant ainsi, cheminaient sur le pont des Arts; ils passèrent devant le palais de l’Institut, inclinèrent à gauche et se dirigèrent vers une maison du quai Malaquais, au premier étage de laquelle on lisait en grosses lettres: Cercle des sociétés savantes.
— Vous allez m’entendre, reprit M. Calvet en faisant raisonner sa canne à pomme d’argent sur la dalle, vous allez voir comme je vais chapitrer d’importance leur ridicule témérité ! J’ai des faits à leur opposer! des faits accablants. D’abord, leur double insuccès.
Parlant ainsi, — il gravit l’escalier d’un pas assuré, — comme un futur orateur qui a conscience de son mérite et qui médite de porter un grand coup; — il pénétra ainsi que son compagnon dans la salle où la Société nationale de navigation tenait ce jour-là, une de ses séances mensuelles.
La Société nationale de navigation est une des associations les plus célèbres de l’Europe; ce n’est pas pourtant une de ces assemblées turbulentes, un de ces cénacles orageux qui de temps à autre s’attirent les vertes admonitions des gouvernements. Depuis sa fondation, qui remonte à l’an VII, elle a toujours été au mieux avec les gouvernements établis. La liste de ses présidents en est une preuve palpable; ce sont, entre autres, le général Foy, sous Napoléon; Polignac, sous la Restauration; Guizot, sous Louis-Philippe; Ledru-Rollin, sous la République; M. de Persigny, sous le second empire; pas un marin, bien entendu. En politique, on le voit, ses convictions ne sont donc pas bien arrêtées. Peu lui importe! On la compare volontiers à l’Institut. Est-ce un éloge, est-ce une critique? Les plus fins s’y perdent.
Cette remarquable association compte aujourd’hui dans son sein trois ministres, une dizaine de sénateurs, douze membres de l’Institut, trois à quatre savants, etc.
Deux souverains, y compris le roi de Siam, daignent la protéger. C’est un insigne honneur dont chacun a droit d’être fier, — aussi le président n’oublie-t-il jamais, chaque année, de faire ressortir aux yeux de ses membres le bénéfice immense que la Société en retire; et les libéraux sont toujours les premiers à applaudir.
Lorsque nos deux interlocuteurs, M. Calvet et son jeune confrère, pénétrèrent dans l’assemblée, toutes les places étaient occupées; on s’attendait en effet, à quelques communications intéressantes sur la pose prochaine du câble transatlantique. On était au milieu de juin 1866. Le Great-Eastern allait bientôt lever l’ancre.
L’Europe ne prêtait alors qu’une attention distraite aux préparatifs de ce départ. Les événements politiques absorbaient la plupart des esprits, et cependant quelle différence entre les résultats de cette victoire pacifique gagnée par l’Angleterre et les conséquences de la bataille de Sadowa! Pendant que la civilisation mariait l’Europe au Nouveau-Monde, le vieux levain de barbarie moissonnait cent mille hommes en Allemagne!
Seule peut-être en France, la Société nationale de navigation faisait bonne garde; — elle assistait pas à pas à la marche des travaux, —elle les enregistrait, elle les critiquait, elle les discutait, elle les approuvait quelquefois, elle les condamnait plus souvent encore.
De jour-là, 15 juin 1866, la Société comptait une partie de ses notabilités. On apercevait dans une encoignure, et sa canne entre ses jambes, M. Babinet, de l’Institut, qui fut, comme il ne l’ignorait pas, le plus spirituel, le plus érudit, le plus littéraire et le plus illustre des journalistes scientifiques.
M. Philarète Chasles se trouvait placé à côté de Nadar, attiré vers le célèbre aéronaute par un fluide magnétique mystérieux. M. de La Landelle parlait, bien entendu, de l’aviation et de la mécanique, en romancier, avec M. Verne. M. Wilfrid de Fonvielle se lançait à corps perdu dans les nuages avec M. Flammarion. M. Victor Meunier frappait du coude M. l’abbé Moigno, qui causait très-haut avec M. Barrai. M. Figuier était aussi là, puisqu’on y voyait trois de ses nombreux secrétaires. On remarquait également M. André Sanson et M. Félix Hément. L’un songeait à l’avenir de la zootechnie, l’autre à son propre avenir. Plus loin, et assis côte à côte comme d’excellents amis, se trouvaient MM. de Parville, du Constitutionnel, et Arthur Mangin, du Correspondant. J’en passe et des meilleurs.
M. Lamothe, ce modèle des secrétaires, venait de lire le procès-verbal; un petit homme de trente à trente-cinq ans, à la physionomie énergique, demanda la parole. L’honorable membre qui allait parler n’était autre que Diolbourg, ce remuant, cet infatigable Diolbourg, qui tenterait volontiers de déranger la terre de son orbite s’il croyait rendre les hommes plus heureux.
— Messieurs, je viens, articula Diolbourg d’une voix sonore, vous parler au nom de la civilisation de l’humanité et de la gloire nationale!
Ces trois mots ne disent pas grand’chose, mais ils ont cependant un privilége: celui de réveiller les auditeurs les plus somnolents. C’est un coup de fouet qui claque, un sac qui crève et qui détonne. Rien de plus. Mais cela suffit. L’habile Diolbourg le savait bien. Il continua:
Messieurs, il serait superflu de vous entretenir de l’œuvre colossale à la veille d’être mise à exécution par nos voisins d’outre-Manche. Vous savez qu’un fil télégraphique doit relier Valencia, en Irlande, à Trinity-Bay, sur l’île de Terre-Neuve, à quelques degrés de New-York. C’est le mariage du nouveau et de l’ancien monde qui va se célébrer; c’est le plus grand acte de la civilisation contemporaine que deux peuples vont signer. Il ne sera pas dit qu’une nation comme la nôtre demeurera étrangère à un événement aussi capital. — Mon avis est qu’une souscription soit immédiatement ouverte dans notre sein et qu’un marin ou qu’un ingénieur soit envoyé à nos frais personnels sur le Great-Eastern. Il prendra place à côté des officiers anglais. Il faut que la France soit représentée à cette victoire de l’homme sur les éléments!
— Très-bien! Très-bien! A merveille! Approuvé ! Bravo! Bravo! répétèrent quelques voix; —mais beaucoup de membres conservèrent le plus grand silence. Ce diable de mot de souscription avait refroidi l’auditoire sur le point de faire explosion. Quelques minutes après, l’excellent M. Lamothe s’excusait de ne pouvoir assister à la fin de la séance, prenait son chapeau et s’esquivait. Il en fut de même de deux ou trois membres qui se dirigèrent vers la porte, et, libérés, se frottaient les mains en disant: «Nous l’avons échappé belle!» Quant à M. Calvet, il fut intrépide; il trouva l’instant favorable pour lancer à l’ennemi toutes ses batteries. En habile stratégiste, il commença par des feux de peloton, puis déroula ses gros bataillons et finit par une terrible charge de cavalerie.
Il se déchaîna contre le projet des Anglais; puis, frappant du poing la table de l’Assemblée, il finit par cette phrase retentissante:
— Messieurs, les lois du magnétisme terrestre, celles de l’électricité, tout nous démontre que l’entreprise est insensée et que l’échec le plus complet l’attend. Une souscription pour une pareille œuvre! Qui peut y songer sans sourire? Nous n’aurions pas 500 francs! Si vous voulez vous associer à une opération chimérique, vous ne pouvez mieux trouver. Quant à nous, qui respectons notre dignité, nous ne bougerons pas!
Ce discours fit sensation. Mais on vit alors du milieu d’un groupe se lever un jeune homme d’environ vingt-deux ans, à la physionomie réfléchie. Tous les yeux se tournèrent vers lui. On pressentait instinctivement que, si cet inconnu prenait la parole, c’est qu’il avait une importante nouvelle à annoncer. Le plus grand silence se fit; en une seconde, tout l’auditoire embrassa d’un regard curieux ce jeune étranger, dont le visage était empreint d’une douce rêverie et d’une grande énergie.
Ses cheveux, très-blonds, fort abondants, se relevaient gracieusement, mais sans apprêt, autour de son front large et haut. Ses yeux étaient mélancoliques et profonds. Tout en lui révélait la franchise et la résolution. De prime-abord on sentait que l’on avait affaire à quelqu’un, c’est-à-dire à une nature d’élite.
Le jeune homme commença d’une voix faible, qui faisait contraste avec le discours précédent.
— Messieurs, vous allez me juger bien fou, dans quinze jours je partirai de Valencia. Un capitaine américain m’a confié la direction d’un steamer qui naviguera dans les eaux du Great-Eastern, durant la pose du câble transatlantique. Les appareils à plongeur Rouquayrol-Deneyrouse nous permettront d’aller nous-mêmes interroger le lit de la mer. Je souhaite que, par mes soins, l’on puisse retrouver le câble perdu il y a quelques années. Dans tous les cas, nous nous associons à toutes les opérations de nos confrères les ingénieurs anglais, nous partagerons leurs travaux, leurs périls s’il y a lieu, leur insuccès peut-être, mais très-probablement dans un mois leur victoire. La France sera donc représentée là-bas.
— Bravo! Bravo! Très-bien! Très-bien! s’écrièrent MM. Esile, Diolbourg, Moninsin, Drachir, Nevers, Game, tous gens d’initiative, qui adorent leur pays et voudraient le voir au premier rang dans toutes les branches.
Le nom du jeune audacieux fut bientôt connu, et passa de bouche en bouche: — il s’appelait Henri de Sartène.
II
Table des matières
CE QU’ÉTAIT HENRI DE SARTÈNE
La physionomie de l’assemblée, qui s’était singulièrement rembrunie, s’éclaircit tout-à-coup. L’atmosphère devenait moins lourde. L’idée de cette malencontreuse souscription qui, d’une seconde à l’autre, allait peut-être se grossir aux dépens des intérêts privés, inquiétait plus d’un esprit égoïste. On se sentit allégé d’un poids. La souscription n’avait plus, en effet, sa raison d’être. — M. de Sartène était Français, — il voyageait bien, cela est vrai, aux frais de l’Amérique, — mais il allait porter le nom de sa patrie dans la vaste entreprise.
Tout était donc pour le mieux.
«Diable! se dit en lui-même M. Calvet. Voilà un homme! Il faut que je m’en fasse un ami!»
Lorsqu’un peu de calme fut rétabli, il demanda la parole pour un fait personnel. Il l’obtint.
— Messieurs, dit-il sur un ton insinuant, j’éprouve le besoin de féliciter d’abord M. de Sartène sur la noble tentative à laquelle il s’associe, et, sans me rétracter, je reviens sur quelques paroles qui ont pu m’échapper dans la chaleur de la discussion. J’approuve, vous ne l’ignorez pas, tous les grands projets. La gloire de mon pays m’est plus chère que tous les honneurs personnels. J’applaudis de grand cœur à l’expédition de M. de Sartène, et je fais des vœux ardents pour sa complète réussite. En y réfléchissant mieux, je regrette même qu’une souscription, une souscription nationale, n’ait pas été organisée; mais cela est devenu maintenant inutile. Il eût été beau, en effet, de voir une nation entière concourir à une œuvre véritablement grandiose. Il y avait sans doute des obstacles, beaucoup de difficultés. Où n’y en a-t-il pas? On les aurait surmontés, messieurs! Une souscription, je le répète, m’aurait beaucoup souri, en ma qualité d’homme de progrès et de vieux libéral. Encore un mot, un mot que vous allez accueillir avec empressement, — je vous propose de voter des remercîments à notre jeune et aventureux confrère.
Des applaudissements unanimes couvrirent cette remarquable profession de foi.
M. Calvet s’approcha immédiatement de M. Henri de Sartène, et, lui prenant amicalement la main: «Eh bien! cher, vous voyez que je suis votre chaud avocat. Vous pouvez compter sur mon appui. Envoyez-moi vos notes. J’en parlerai dans mes journaux! C’est entendu.»
Et ses doigts allèrent une seconde fois chercher un accord tacite dans le serrement de main amical du futur voyageur.
— Messieurs, la séance est levée, articula le président.
Henri de Sartène était fils d’un vice-consul de France envoyé en 1840 à Limerick. Son père, le baron Villars de Sartène, avait d’abord appartenu à l’armée française. Il eut la faiblesse d’engager sa signature pour un frère dissipateur, qui le ruina à peu près complètement. Aussi accepta-t-il, comme planche de salut, et à l’âge de quarante-cinq ans, le vice-consulat de Limerick.
Dans cette ville, M. Villars ne tarda pas à remarquer une jeune fille de grand mérite, héritière d’un nom très-estimé, mais qui n’avait, comme tant d’Irlandaises, qu’une dot très-minime. Il était homme de cœur. Ce ne fut pas un obstacle; il l’épousa. Il en eut un seul enfant, Henri de Sartène, qui naquit en 1843.
Fort éprouvé par les luttes pénibles qu’il avait eu à soutenir, et, d’ailleurs, d’une santé très-délicate, M. de Sartène père mourut cinq ou six ans après la naissance de son fils. Il laissa une veuve, qui n’eut plus qu’une seule pensée, qu’un souhait unique, faire de son enfant un esprit véritablement distingué.
Peu de personnes étaient, du reste, mieux préparées qu’elle pour accomplir cette tâche. Elle y parvint. Elle fit pénétrer dans l’âme de son fils plus que le goût de l’étude, des principes de morale et de justice, qui ne tardèrent pas à l’élever au-dessus de la plupart de ses jeunes compagnons.
Ajoutez à cela qu’Henri de Sartène était fort bien doué. A l’âge de quatorze ans, il savait déjà quatre langues, l’anglais, le français, l’allemand et le latin. Il se voua de bonne heure à l’étude des mathématiques, de la géographie et de l’histoire. C’était à la fois un esprit souple, docile et résolu. Il suivait avec rigueur la direction de ses maîtres, et en même temps il ne cédait jamais à ses jeunes camarades lorsqu’il croyait être dans le vrai; — il voulait que son opinion primât.
Ayant atteint sa seizième année, il fut envoyé à Oxford pour y compléter ses études. Il vint ensuite en France, entra à l’École centrale et en sortit pour voyager pendant quelques mois en Amérique.
A l’âge de vingt et un ans, il avait son diplôme d’ingénieur, et se mêlait vaillamment aux affaires. Ce fut lui qui lança une brochure très-substantielle sur le percement de l’isthme de Darien, lors des projets plus ou moins heureux de MM. Belly, Kellett et tant d’autres.
Henri de Sartène, malgré ses vingt-trois ans, n’était donc pas un tout jeune homme: — il avait vécu, il avait réfléchi, — il savait beaucoup et bien.
Lorsqu’il revint à Limerick, en 1865, il trouva, installée auprès de sa mère, une jeune personne de dix-sept ans, miss Anna Shield, cousine éloignée, qu’un deuil de famille avait, pour ainsi dire, jetée dans les bras de madame de Sartène.
Miss Anna était appelée à jouir un jour d’une fortune assez considérable. La mère d’Henri, sans attacher un prix immense aux intérêts matériels, avait évidemment conçu l’espoir de l’appeler un jour sa fille.
Deux jeunes gens qui vivent dans la même maison ont eu de tout temps certaines dispositions à se remarquer. Henri ne tarda pas à être fort enthousiasmé des charmes de sa cousine, et miss Anna ne trouvait rien au-desssus de son cousin.
Bref, on passa vite de la simple amitié à une affection qui côtoie un sentiment plus intime, plus vivace et plus profond. Les yeux se rencontraient et l’on rougissait; les mains se touchaient et l’on frissonnait.
Un jour, notre ingénieur lisait devant sa famille une nouvelle de Dickens, — le mot amour se présenta, — il le prononça avec transport; — le lendemain, il prit par hasard le livre, le mot était souligné, — à peine, il est vrai, — mais il l’était. Qui avait passé ce trait de crayon délicat et révélateur? Qui? je vous le demande. Henri le devina, mais il ne pouvait y croire; il courut dans sa chambre, s’enferma à double tour, se mit à pleurer, noircit deux à trois pages, les jeta au feu, écrivit de nouveau fiévreusement une vingtaine de lignes, plia son papier comme un homme qui commet un larcin, et tout en tremblant alla furtivement glisser le billet dans un volume que lisait Anna; puis il se sauva, se barricada une seconde fois dans sa chambre, et se mit à marcher de long en large, comme le prisonnier qui médite une évasion; — il lançait aux murs des interjections lamentables, des phrases incohérentes, de gros soupirs, et se disait:
— Elle ne voudra jamais de moi! Je suis fou!
Le soir, on se revit. On n’osa pas d’abord se parler; Henri rougissait comme une pivoine; Anna baissait les yeux et ne disait mot. Madame de Sartène comprenait tout ce petit manége et souriait malignement:
— Allons, mes enfants, fit-elle, je vois bien que vous êtes brouillés!
— Oh! bien au contraire! s’écrièrent à l’unisson les deux jeunes gens.
— Bien au contraire! qu’est-ce à dire? repartit vivement madame de Sartène avec un fin sourire.
— Oui, mère, reprit alors Henri, qui parvint à maîtriser son émotion, — j’ai mal agi; je me le reprocherai éternellement; je vous ai caché la vérité... j’aime...
— Tu aimes Anna?
— Oui.
— Eh bien!
— Eh bien! je crois que je lui suis complétement indifférent?
— Et qui vous a dit cela, Henri? répliqua timidement la jeune fille, en baissant de plus en plus les yeux.
— Mais personne! Vous devez comprendre, ma cousine, combien je redoute de vous avoir offensée! Combien je crains...
Et pour toute réponse la jolie petite main d’Anna alla se placer dans celle de l’ingénieur.
Dès lors le mariage fut arrêté ; seulement, il fut convenu qu’il ne serait célébré qu’à la dix-huitième année accomplie de miss Shield. Il fallait attendre plus de vingt mois! Rêver, espérer, c’est le bonheur; attendre, c’est la vie!
Les bouquets se mirent à pleuvoir; les attentions délicates à assiéger la jeune fiancée; — et que de charmantes missives lorsqu’on était séparé ! — que de délicieuses fêtes au retour!