Kitabı oku: «Destruction de la fortune mobiliaire en France par le monopole de l'hôtel des ventes»
Victor Charles Préseau
Destruction de la fortune mobiliaire en France par le monopole de l'hôtel des ventes

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329228
Table des matières
AVANT-PROPOS
INTRODUCTION
CHAPITRE I er
LE COMMERCE DES OBJETS D’ART
CHAPITRE II
L’HOTEL DES VENTES
CHAPITRE III
UN PEU D’HISTOIRE — ILLÉGALITÉS FLAGRANTES CURIEUX TRIPOTAGES
CHAPITRE IV
LA VOIE DOULOUREUSE — INQUIÉTUDES DU COMMERCE
CHAPITRE V
LA LESSIVE EN FAMILLE — VÉRITÉS ACCABLANTES PREUVES SANS RÉPLIQUE
CHAPITRE VI
DE LA LIBERTÉ DES VENTES — CE QUE COUTE LA SERVITUDE
CHAPITRE VII
LES PREUVES ABONDENT — LE BAT AU BAUDET
CHAPITRE VIII
LE PACTOLE — BÉNÉFICES RÉALISÉS PAR LES COMMISSAIRES-PRISEURS
CHAPITRE IX
LE PACTOLE COULE TOUJOURS
CHAPITRE X
LE DOIGT DE DIEU
CHAPITRE XI
LES SYNDICATS
CHAPITRE XII
UN DANGER NOUVEAU
CHAPITRE XIII
PROJET D’ADRESSE A L’ASSEMBLÉE NATIONALE
CHAPITRE XIV
CONCLUSION
AVANT-PROPOS
Table des matières
«Non, nous n’avons plus rien de notre antique flamme.
Plus de force au poignet, plus de vigueur dans l’âme!
.................................................
Et quand parfois au cœur il nous vient une haine,
Nous devenons poussifs, et nous n’avons d’haleine
Que pour trois jours au plus!»
Rien ne pourrait mieux s’appliquer à la situation actuelle que ce jugement rigoureux porté par un grand poëte sur ses contemporains.
D’un côté, il me semble entendre ce langage, tenu par la masse des faiseurs, des endurcis ou des indifférents:
«Que me font à moi, public, — marchand «ou autre, — les récriminations intéressées
«de la masse des commerçants contre le mo-
«nopole des gens de l’Hôtel Drouot?
«Guerre de boutique!
«Ils ne s’échauffent tant contre la tyrannie
«de l’exploitation que parce qu’elle les em-
«pêche de m’imposer la leur. La salle des
«ventes me distrait et m’amuse: ce n’est pas
«à dédaigner par le temps qui court. Je m’y
«instruis de la valeur des choses, des marées
«de la vogue, du caprice et de l’engouement.
«Je m’y forme même assez vite pour devenir
«promptement un habile marchand in parti«
«bus infidelium. Qu’est-ce que le commer-
«çant patenté après tout? Un intermédiaire
«parasite entre le vendeur et moi, un gêneur
«qui m’empêche souvent de profiter des oc«
casions. Périsse le marchand! Son infortune
«ne me touche pas. Que les habiles d’entre
«eux se fassent experts ou pourvoyeurs de
«l’Hôtel. Le reste, avec le public exploité, à
«la fosse commune!
«Alors, j’aurai mes coudées franches à la
«salle....»
Passion aveugle et sophistiquée que tout cela, n’est-ce pas?
Je dirai plus: erreur capitale!
Il sera démontré que la concentration sur un seul point de tous les objets précieux à vendre tourne au profit exclusif des puissants et des habiles, au détriment de la masse des véritables intéressés.
Il sera démontré au législateur, — aux économistes inattentifs, — que le jeu normal de «l’offre et de la demande», pierre angulaire de notre Code commercial et de la liberté des transactions, est enrayé par l’existence d’un monopole revêtu d’un caractère légal;
Que ce jeu régulier de la liberté est continuellement faussé et violenté par l’action, patente ou cachée, du monopole, de ses agents. parasites et de ses auxiliaires;
Que l’encan, comme il est pratiqué aujourd’ hui, élève outre mesure certaines valeurs mobilières en dépréciant hors de toute raison le plus grand nombre des autres, ce qui contribue à la ruine générale des détenteurs;
Que le goût naturel d’un public éclairé pour les objets de bon aloi se trouve vicié par les courants factices mais puissants créés par les spéculateurs de l’enchère au profit du faux-rare, du médiocre même, et trop souvent d’une frivolité sensuelle et déshonnête.
Mais, d’autre part, une autre voix, celle de la Raison dévouée et courageuse, sans doute, se fait entendre et me dit:
«Autour de toi, ce ne sont que plaintes, ré-
« criminations contre tels ou tels abus, tels ou
«tels empiétements, et découragement pro-
« fond.
«Le pouls et le moral du malade baissent.
«Hâte-toi d’agir, vole au secours de la
«France artiste et commerciale, avant d’avoir
«à répéter le mot de Bossuet: Madame se
«meurt... Madame est morte!»
Je disais naguère à propos des mêmes maux:
«Apôtre du bien, ennemi inébranlable des abus et de l’iniquité, on me retrouverait au besoin, le moment venu, prêt à rentrer en lice, aussi ferme, aussi ardent que jamais.»
Ce moment est venu.
Aucun mobile d’intérêt personnel ne m’anime, aucun souffle d’orgueil ne gonfle ma voile.
Mais, irrésistiblement possédé de l’ambition de réduire le monstre, ou du moins d’y contribuer, je lance cette bouée de sauvetage:
Le «cahier de doléances» du commerce d’art parisien.
V. PRÉSEAU.
2 février 1875.
INTRODUCTION
Table des matières
Quand un pays a traversé, comme le nôtre, huit siècles de civilisation, il existe à l’état disponible, en mille lieux différents, une multitude d’objets divers ayant une valeur indépendante de celle de la matière dont ils sont formés, ou susceptibles d’en acquérir une.
Un objet d’art quelconque, outre sa valeur intrinsèque, comme morceau de bois, d’ivoire, de métal, de toile, de parchemin, de papier, possède une valeur relative, due à son degré de mérite, à son intérêt historique en même temps qu’à sa rareté.
Le rôle social de l’amateur et du marchand antiquaire est de discerner cette seconde valeur, — en général de beaucoup supérieure à la première, — de la mettre en évidence, de la faire accepter, et d’apporter ainsi un profit nouveau à l’actif de la fortune générale du pays.
Celui qui, d’un bouquin près d’être abandonné à la pourriture ou mangé par les rats, d’un bijou remarquable destiné au creuset, d’un objet en fer sculpté oublié dans la vieille ferraille, d’une faïence ancienne livrée aux usages domestiques, a fait une relique de prix, digne d’orner un riche cabinet, un dressoir ou les vitrines d’un musée, celui-là a, sans conteste, apporté un élément nouveau à la richesse nationale. Il a été, dans le sens absolu du mot, créateur d’une valeur nouvelle, agent de progrès et de civilisation. C’est par son fait un trésor enfoui en terre ou enseveli au fond de l’Océan qui reparaît au jour et entre dans la circulation.
Par contre, tout individu, toute bande noire ou bande grise, — corporation, compagnie, association momentanée ou permanente de spéculateurs, — qui, en vertu d’un mobile quelconque, — renvoie une série d’objets classés au point de vue de la valeur relative dans le domaine des matières premières à transformer, — c’est-à-dire dans le domaine de la valeur intrinsèque, — fait œuvre de destruction de valeur, de. destruction partielle de la fortune générale.
Ce double phénomène de physiologie sociale, de la création et de la destruction de la. valeur extrinsèque des choses, s’accomplit à toute heure, sans interruption, sur la surface de la France.
Dans les lieux éloignés des grandes villes, où les amateurs sont rares ou manquent tout à fait, où les brocanteurs et les marchands de curiosités sont inconnus, la destruction dont il s’agit a été très-active et est encore fréquente. Tous mes lecteurs ont en mémoire des faits à l’appui de mon dire. J’ai connu un amateur distingué de province auquel, grâce à sa notoriété de haut fonctionnaire du département et de conservateur du musée de la ville, on apportait d’un rayon de dix lieues des faïences précieuses livrées avant lui comme jouets aux enfants. Les plus belles pièces de son admirable collection ne lui ont ainsi jamais coûté plus de six francs.
Là où il n’y a pas de marchand, la destruction est imminente. Le rôle du collectionneur y est presque impossible. Il n’est jamais avisé à temps des bonnes occasions, ou bien il est distancé en certains cas par les voyageurs de Paris ou les pourvoyeurs de ventes montées qui font battre la caisse dans toutes les communes.
Dans les grandes villes les amateurs se pourvoient plus facilement que les marchands eux-mêmes. Le «déclanchement» ou changement de toquade (qu’on me passe ces mots techniques et vulgaires, mais sans équivalents dans la langue académique) s’y produit moins vite qu’à Paris, ce qui épargne à l’actif social une certaine destruction de richesses classées.
Les vicissitudes du temps, avec les causes multiples de destruction qu’il amène, n’ont guère épargné les objets précieux et les chefs-d’ œuvre des siècles passés. Une destruction immense et aveugle a été le résultat fatal de la révolution de 93, comme, sur de moindres proportions, à l’époque des guerres civiles et religieuses du XVIe siècle. D’innombrables trésors de la science, de l’histoire et de l’art ont péri avec les institutions, les abus et les corruptions dont aux yeux d’une foule ignorante et passionnée ils semblaient les symboles et les complices.
Il n’était pas besoin d’ailleurs de tant d’acharnement et de colères pour anéantir les reliques du passé. Le dédain suffisait. Les œuvres précieuses, abandonnées aux intempéries du climat ou à l’incurie de possesseurs ignares, sont bientôt détruites par les chocs, la rouille, l’humidité, la poussière, les insectes, l’action du soleil ou bien une absurde utilisation ou une inepte restauration.
L’œuvre utile du véritable amateur ne consiste pas seulement à retrouver, à recueillir, à classer les choses intéressantes, mais, par une habile restauration, par des soins vigilants, de les mettre dans un état tel qu’elles acquièrent des conditions de durée indéfinie.
Le rôle utile du collectionneur ne se borne pas même à l’acte du sauvetage et au soin de la conservation. L’amateur devient ensuite le metteur en lumière, le conférencier intime, des trésors qu’il a découverts.
Chacun n’a pas le loisir de parcourir les musées, les bibliothèques publiques de l’Europe ou seulement de Paris, pour y copier ou même y examiner d’une façon approfondie les objets qui l’intéressent. Les véritables amateurs, les grands collectionneurs, les marchands experts du siècle dernier, Basan père, Caylus, Crozat, Julienne, Lalive de Jully, Lorangère, Mariette, Randon de Boisset, — et même des amateurs de nos jours, ont rendu à ce point de vue des services considérables aux arts et aux lettres. Des catastrophes récentes nous ont prouvé que les collections privées ont leur bon côté et qu’il n’est pas toujours prudent de concentrer les archives ou les originaux précieux dans les monuments et les dépôts de l’État.
De la multitude des causes de destruction, de l’accaparement incessant par les collections publiques et par les acheteurs étrangers, résulte la rareté.
Cette rareté des œuvres du passé, consacrées par le jugement des siècles, est une qualité de première importance au point de vue de la valeur. C’est pourquoi, — si l’on ne tenait compte de l’action prépondérante du charlatanisme et de l’engouement, — il serait difficile de s’expliquer qu’on accorde la même valeur vénale qu’à un tableau du Titien, de Velasquez ou de Teniers, à un paysage d’un maître, éminent sans doute, mais mort d’hier et dont les productions, n’ayant éprouvé aucune chance de destruction, ne sont pas rares, dans l’acception correcte du mot.
L’amateur studieux, le chercheur, le collectionneur est la racine, le véritable fondateur des richesses d’art comme d’une partie des développements intellectuels d’une nation.
On me citerait à peine un musée qui n’ait eu pour noyau et pour origine une ou plusieurs collections de particuliers. De même, on citerait difficilement une collection particulière qui n’ait eu pour point de départ des acquisitions faites chez un marchand ou même un brocanteur.
Les musées, d’ailleurs, ne correspondent pas complètement aux exigences actuelles de l’étude et du savoir. Il y a de nombreuses, de graves lacunes dans ceux même qui ont la prétention d’embrasser l’histoire complète de l’art. La facile démonstration de cette thèse, inutile pour les hommes compétents, m’entraînerait trop loin. Ce que je puis dire, c’est que les collections publiques ne suffisent jamais à l’instruction complète sur telle spécialité déterminée. Plusieurs des grands amateurs de Paris sont plus riches en certaines classes très-importantes que le Musée du Louvre ou la Bibliothèque nationale. La famille des barons de Rothschild est mieux fournie en émaux précieux, par exemple, que les collections de l’État; M. Firmin Didot a une plus belle série de manuscrits à miniatures que la Bibliothèque nationale; M. Thiers a, dit-on, un plus bel œuvre de Rembrandt que le cabinet des estampes; M. le duc d’Aumale, de plus beaux Ingres, Decamps et Delaroche que le Louvre.
La main de l’amateur, précédé ou secondé par le marchand, se retrouve partout où il y a un grand pas accompli dans l’extension de nos richesses artistiques et intellectuelles. Nos collections nationales ont grandement à se féliciter que les Jabach, les Mazarin, les Sauvageot, les Campana, les d’Hennin, les Lacaze, aient fait explorer ou dévalisé eux-mêmes les boutiques des antiquaires et des brocanteurs pour former les collections inestimables dont elles se sont enrichies.
Au temps de Louis XIV on appelait un curieux ce que nous nommons aujourd’hui un amateur, et le nom de curiosité s’appliquait à la passion du curieux plutôt qu’à l’objet même de cette passion:
«La curiosité, dit La Bruyère, n’est pas un goût pour ce qui est bon et ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, pour ce qu’on a et que les autres n’ont pas; ce n’est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru, à ce qui est à la mode; ce n’est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente, qu’elle ne cède à l’amour et à l’ambition que par la petitesse de son objet. Ce n’est pas une passion qu’on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu’on a seulement pour une certaine chose qui est rare et pourtant à la mode.»
Rien n’est sensiblement changé depuis deux cents ans dans ce qu’a si finement observé le spirituel moraliste du grand siècle, et ce portrait sera peut-être aussi ressemblant dans cent, dans deux cents ans, qu’il l’est aujourd’hui.
Mais cette particularité indélébile du caractère de l’amateur, ou plutôt de la majorité des amateurs, né suffira pas seule à expliquer l’étendue des marées de la mode en matière de curiosité.
Voici comment La Bruyère tourne ensuite en ridicule l’amateur d’estampes:
«Damocède (c’est-à-dire l’abbé de Marolles) vous étale et vous montre ses estampes. Vous en rencontrez une qui n’est ni noire, ni nette, ni dessinée, et d’ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu’à tapisser un jour de fête le petit pont ou la rue neuve: il convient qu’elle est mal gravée, plus mal dessinée; mais il assure qu’elle est d’un Italien qui a travaillé peu, qu’elle n’a presque pas été tirée, que c’est la seule qui soit en France de ce dessin, qu’il l’a achetée très-cher, et qu’il ne la changerait pas pour ce qu’il y a de meilleur. J’ai, continue-t-il, une sensible affliction et qui m’obligera de renoncer aux gravures pour le reste de mes jours; j’ai tout Callot, hormis une seule qui n’est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages, au contraire, c’est un des moindres, mais qui m’achèverait Callot; je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe et je désespère enfin d’y réussir; cela est bien rude.»
La pointe d’amère raillerie décochée à froid par La Bruyère à l’adresse de l’abbé de Marolles ne me touche pas, ou plutôt elle m’afflige, venue d’un homme qui passe pour un grand esprit.
Voilà ! On a fait une revue des travers des hommes de son temps, on veut être complet, on croit qu’on peut parler beaux-arts aussi doctement que littérature, et l’on découvre un bout de la longue oreille.
Je lis page vi de l’opuscule précieux de M. Duchesne aîné, intitulé : Description des estampes exposées dans la galerie de la Bibliothèque impériale, Paris, 1855, in-8:
«Colbert, à qui la France doit tant de reconnaissance pour la protection accordée par lui à tous les établissements utiles, Colbert, au moment même où il venait de transporter la bibliothèque de la rue de la Harpe dans la rue Vivienne, voulut encore y joindre une richesse à laquelle on n’avait pas songé jusqu’à lui: il fit acheter pour le roi, en 1667, la collection d’estampes de l’abbé de Marolles, dont le catalogue avait été publié l’année précédente. Ce fut là l’origine du Cabinet des estampes actuel. Cette collection se composait de QUATRE CENT QUARANTE VOLUMES CONTENANT PRÈS DE CENT VINGT MILLE ESTAMPES. Elle a été payée 26,000 francs.»
Lisez bien; il n’y a pas d’erreur typographique: 26,000 francs.
Eh bien, cette collection du bonhomme Damocède, — dont La Bruyère nous trace plus haut le si piteux portrait, — dont la France s’est enrichie par les soins de Colbert, pour 26,000 francs, cette collection qui a été le noyau principal de notre Cabinet des estampes, le plus beau de l’Europe, vaut aujourd’hui plus d’un MILLION ET DEMI, deux millions peut-être!
Je ne crains pas que MM. Henri Delaborde et Georges Duplessis contestent mon estimation comme exagérée.
Qu’était-ce, en réalité, que ce niais de Damocède, ou plutôt Michel de Marolles, abbé de Villelouin? Le plus fin, le plus sagace, le plus enthousiaste des connaisseurs et des amateurs de son temps.
Son catalogue, qu’il a rédigé lui-même, est un chef-d’œuvre de bonhomie, de finesse et de goût. Ses portefeuilles fourmillent de pièces d’une beauté ravissante, d’une rareté insigne, quelques-unes même introuvables. Notez qu’il avait acquis pour mille louis, dit encore M. Duchesne, ce qu’il avait trouvé de plus rare et de plus beau dans le cabinet d’un amateur délicat, Jean de Lorme, médecin de la reine, afin d’en augmenter le sien.
Eh bien, — ombre du bon abbé de Marolles, entendez-moi: — Vous avez, par un travail difficile et assidu de quarante années, au prix du sacrifice de votre fortune, enrichi votre pays, notre France, d’un trésor de plusieurs millions; vous avez sauvé une foule de merveilles qui sans vos soins sans doute seraient aujourd’hui perdues. Je vous trouve beau, je vous trouve grand. — Damocède, je vous trouve supérieur à La Bruyère, d’un génie plus étoffé que celui du promoteur des neuf éditions originales d’un même livre en huit ans!
Mais, grâce à la finesse de style du moraliste, — et aux belles reliures de Trautz, de Lortic, de Thibaron qui le parent aujourd’hui, — l’éreintement de Damocède vivra plus longtemps que le catalogue de Michel de Marolles, que celui de l’aimable et savant Duchesne aîné, et à coup sûr que l’humble protestation que je me permets ici.
En attendant, je vous invite, messieurs les écrivains caricaturistes et figaristes, — si vous n’avez le talent de La Bruyère, — d’y regarder à deux fois avant d’exercer votre verve facile aux dépens des amateurs et des collectionneurs sérieux.
Ce qui d’abord pourra vous apparaître comme excentricité pure, enfantillage, folie douce, vous serez amenés forcément peut-être un jour à l’envisager comme une merveille d’intuition, un acte de véritable divination scientifique.
Les exemples de la fécondité du génie des amateurs et même du marchand ne me manqueraient pas. J’en prends deux au hasard.
Qui, parmi les lecteurs des affiches de ventes, connaît le nom de M. Boucher de Perthes, d’Abbeville? C’est pourtant un excellent amateur de tableaux, — à ses temps perdus.
Mais il a un bien autre mérite, celui de premier collectionneur de..... silex. En 1841, il y a trente-quatre ans, il annonça que l’on découvrait en grand nombre des silex taillés par un travail humain, concurremment avec les ossements des grands pachydermes antédiluviens, dans les sables quaternaires de la vallée de la Somme. Cette découverte, appuyée d’une collection déjà nombreuse, renversait les idées reçues jusqu’alors touchant l’époque de l’apparition de l’homme sur la terre. De 1847 à 1857 il fit paraître deux volumes in-8 avec figures, intitulés: Antiquités celtiques et antédiluviennes. Mémoire sur l’industrie primitive et les arts à leur origine. — Un travail sur les arts dans la période qui a précédé le déluge! C’était drôle, n’est-ce pas? Aussi en rit-on beaucoup... en France.
Mais les savants de l’étranger ne rirent pas et commencèrent des fouilles. En France, en 1860, l’infatigable M. Lartet découvrait la curieuse grotte d’Aurignac (Haute-Garonne), qui renfermait les restes d’un repas funèbre dans lequel les habitants primitifs de la contrée, — des Gascons par conséquent, — avaient mangé un jeune rhinocéros (je dis bien rhinocéros). C’est alors que s’inaugura l’étude des dépôts ossifères des cavernes.
L’histoire des arts des âges de la pierre taillée et de la pierre polie était déjà si avancée, en 1867, que son exposition (à laquelle avaient concouru la France, l’Angleterre, l’Allemagne, le Danemark, la Suède, la Russie, l’Espagne, l’Italie, la Grèce) occupait une salle à part de l’histoire du travail au palais du Champ de Mars. Cette reconstitution merveilleuse de l’histoire de l’homme antéhistorique ne fut pas la chose la moins admirée de cette mémorable exposition universelle.
Ce n’était rien de découvrir tant et de si précieux vestiges de la présence, à l’âge du renne, de l’homme à l’état de civilisation rudimentaire, mais déjà artiste et ingénieux, dans plus de trente de nos départements; la science de nos collectionneurs devait aller plus loin.
En 1853, la baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich permit d’observer des vestiges d’habitations sur pilotis qui paraissaient remonter à une très-haute antiquité. M. F. Keller ayant appelé l’attention sur cette découverte, on explora d’autres lacs et particulièrement ce charmant lac du Bourget en Savoie, qui mérite par sa beauté d’avoir inspiré à Lamartine sa belle méditation intitulée: le Lac. Ces investigations, auxquelles demeure attaché le nom de M. Frédéric Troyon, firent découvrir plusieurs de ces villages lacustres, dont les habitations, nommées palafittes, étaient construites sur une vaste plate-forme à distance de la rive. Un dragage minutieux des lacs sur l’emplacement de ces habitations, qui avaient subsisté pendant bien des siècles, fit retrouver dans les unes des outils de pierre polie ou d’os, dans d’autres des poteries, des ustensiles en bronze et même en fer, métal dont l’usage détermine encore une période nouvelle dans la marche des inventions humaines. Disons en passant que ces outils et ustensiles sont exécutés avec une ingéniosité surprenante, et que les suggestions de la coquetterie féminine ne tiennent pas la moindre place dans les préoccupations de l’art antéhistorique.
La chaîne de l’histoire des habitants de notre sol antérieurement à l’époque des Celtes et des Gaulois se trouvait donc renouée jusqu’aux temps historiques. (Voir le beau travail de M. François Lenormant intitulé : les Monuments de l’âge de pierre, dans la Gazette des Beaux-Arts, t. XXIII, p. 499.)
Cette digression avait pour but de m’amener à poser la question économique suivante:
Combien pouvaient valoir, sur le marché de la curiosité, avant les découvertes des savants amateurs dont j’ai parlé, ces haches en silex, en serpentine, en néphrite, en obsidienne, ces armes informes, ces os taillés dont se servaient nos arrière-ancêtres pour se défendre contre les plus effroyables animaux; même ces fragments sculptés en bois de renne appartenant aux deux premiers âges de l’homme, ces bijoux, ces peignes, ces colliers, ces poteries du second et du troisième âge?
Rien absolument ou bien peu de chose. Un cantonnier de grande route aurait haussé les épaules si un promeneur se fût amusé à les ramasser devant lui.
Si en 1841 la collection de M. Boucher de Perthes eût été envoyée au plus savant des commissaires-priseurs de Paris, et que celui-ci eût assemblé tous les experts alors attachés à l’Hôtel, quelqu’un dans cet aréopage eût-il consenti à coter la collection entière à cent francs? J’en doute.
Eh bien, quelques-uns de ces objets, tels que le manche de poignard en corne de renne, trouvé dans la grotte de Laugerie-Basse (voir la gravure, loc. cit., p. 507), les graffiti représentant un renne, un mammouth, et même un personnage, exécutés sur de la corne, de l’os ou de l’ivoire et trouvés également en France, valent aujourd’hui deux, trois ou quatre cents francs, et nombre de ces menus objets, une fois la provenance bien constatée, valent de vingt à cinquante francs.
N’y a-t-il pas là une production considérable de valeur relative apportée à l’actif social de la France et dès autres nations par l’œuvre du collectionneur et du savant?
Je pourrais appliquer en partie ces réflexions aux plombs historiés trouvés dans la vase et les boues de la Seine, recueillis par M. Arthur Forgeais, — un marchand érudit, — et réunis en une collection acquise par l’empereur Napoléon III pour être annexée au Musée de Cluny. L’ensemble de ces pièces présente un enseignement historique et archéologique d’une haute importance, et plusieurs de ces objets, tels que ceux qui se rapportent à certaines corporations ou bien à Jeanne d’Arc, ont une valeur assez élevée, malgré l’infimité de la matière et la rudesse de l’exécution.
Un autre marchand studieux, M. Claudin, libraire antiquaire, a découvert nombre de premières impressions des villes de France qui eussent passé inaperçues sans ses recherches, et il a augmenté la valeur de ce genre de curiosités. Il est en voie de réunir une collection très-nombreuse d’ex-libris qui éveille déjà l’attention des curieux et des bibliophiles. Ces marques d’amateurs, qu’on détruisait naguère, valent aujourd’hui de 1 franc à 20 francs.
Les marques typographiques, qui valaient deux sous avant M. Silvestre, — autre libraire, qui a consacré à cette série vingt ans de loisirs, — sont poussées aujourd’hui de 2 à 100 francs selon leur importance et leur rareté.
Toujours, toujours création de richesses par le fait de l’amateur et du marchand curieux.
Parmi les choses anciennes de prix, j’en vois encore un certain nombre qui échappent à la compétence des commissaires-priseurs, ainsi que de leurs experts habituels. Ce sont:
Les manuscrits anciens et particulièrement en langues orientales; les papyrus;
Les produits des fouilles de Pompéi; d’Herculanum, de la Sicile, de la Grèce et de l’Orient;
Les vases italo-grecs dits vases étrusques, les terres cuites antiques, etc.;
Les bronzes et les statues antiques; les pierres à inscriptions;
Les costumes, armes, objets divers provenant de lointains voyages ou d’expéditions scientifiques;
Les collections de minéralogie, de zoologie, etc.
Dame! bien qu’on soit licencié en droit, on n’est pas tenu de tout connaître et de tout savoir, et l’on a d’autres préoccupations.
Ne pourrais-je à ce sujet former le vœu qu’une fois la liberté des ventes décrétée, — c’est-à-dire dès que nous serons délivrés du joug de l’Hôtel, — les savants puissent fonder une salle particulière destinée à la vente de leurs collections et à leurs échanges, sans qu’ils aient à subir les frais exorbitants des officiers ministériels et sans qu’on ait le droit de leur imposer de prétendus experts qu’ils seraient le plus souvent tentés de répudier?
N’y aurait-il pas là une source de profits sérieux pour les savants, si dignes d’égards, et d’intérêt, une compensation partielle de leurs sacrifices, soit qu’ils tirassent parti de leurs propres collections, soit qu’ils fussent rétribués comme experts à ces ventes?
Ne vous est-il pas arrivé une fois, comme à moi, de sortir d’une vente importante de l’Hôtel l’esprit chargé de doutes et le cœur serré ?
Voici le fait:
La salle était comble. J’aperçois dans un coin en arrière de l’estrade du commissaire, le regard plongé sur leur catalogue, des hommes graves, connus par des travaux importants sur différentes branches du savoir, attirés là par l’espoir de conquérir, — même au poids de l’or, — un objet convoité pendant une longue carrière. J’observais l’un d’eux. On touche au numéro, objet de sa secrète angoisse. Son regard se trouble, le crayon frémit entre ses doigts. Ce lot tant désiré lui coûtera-t-il la valeur d’une action de chemin de fer ou bien une, deux années peut-être de son revenu? Qu’importe, il le lui faut. — Vous saurez tout à l’heure pourquoi il le lui faut. — Enfin, voilà les enchères parties. Mon amateur a pris une résolution terrible... La Bibliothèque est distancée; l’acheteur connu d’un millionnaire se tait, l’ami d’un prince, amateur renommé pour sa munificence, a baissé la tête en faisant le signe négatif...
Le précieux volume va donc appartenir à mon digne érudit! Mais à quel prix, bon Dieu!
Tout à coup un jeune élégant, à la poursuite d’une émotion et d’une belle pose, reprend la balle au bond. L’action se ranime. Le commissaire-priseur bondit, se dresse sur les pointes, la barbe hérissée, le regard en flamme, dans l’attitude de Condé jetant son bâton de maréchal dans les rangs ennemis.
Le jeune homme, calme, souriant, heureux de l’attention sympathique dont il est l’objet, profite de l’ahurissement, de l’épouvante de son adversaire. Il enchérit par bonds de deux, de trois, de cinq cents francs à la fois. Le marteau du commissaire-priseur voltige, pareil à l’archet satanique de Strauss. La galerie est dans l’extase et il s’en faut de peu qu’on n’applaudisse le «divin» jeune homme. Assurément le Figaro en parlera demain.