Kitabı oku: «Destruction de la fortune mobiliaire en France par le monopole de l'hôtel des ventes»

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Victor Charles Préseau

Destruction de la fortune mobiliaire en France par le monopole de l'hôtel des ventes


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066329228

Table des matières

AVANT-PROPOS

INTRODUCTION

CHAPITRE I er

LE COMMERCE DES OBJETS D’ART

CHAPITRE II

L’HOTEL DES VENTES

CHAPITRE III

UN PEU D’HISTOIRE — ILLÉGALITÉS FLAGRANTES CURIEUX TRIPOTAGES

CHAPITRE IV

LA VOIE DOULOUREUSE — INQUIÉTUDES DU COMMERCE

CHAPITRE V

LA LESSIVE EN FAMILLE — VÉRITÉS ACCABLANTES PREUVES SANS RÉPLIQUE

CHAPITRE VI

DE LA LIBERTÉ DES VENTES — CE QUE COUTE LA SERVITUDE

CHAPITRE VII

LES PREUVES ABONDENT — LE BAT AU BAUDET

CHAPITRE VIII

LE PACTOLE — BÉNÉFICES RÉALISÉS PAR LES COMMISSAIRES-PRISEURS

CHAPITRE IX

LE PACTOLE COULE TOUJOURS

CHAPITRE X

LE DOIGT DE DIEU

CHAPITRE XI

LES SYNDICATS

CHAPITRE XII

UN DANGER NOUVEAU

CHAPITRE XIII

PROJET D’ADRESSE A L’ASSEMBLÉE NATIONALE

CHAPITRE XIV

CONCLUSION

AVANT-PROPOS

Table des matières

«Non, nous n’avons plus rien de notre antique flamme.

Plus de force au poignet, plus de vigueur dans l’âme!

.................................................

Et quand parfois au cœur il nous vient une haine,

Nous devenons poussifs, et nous n’avons d’haleine

Que pour trois jours au plus!»

Rien ne pourrait mieux s’appliquer à la situation actuelle que ce jugement rigoureux porté par un grand poëte sur ses contemporains.

D’un côté, il me semble entendre ce langage, tenu par la masse des faiseurs, des endurcis ou des indifférents:

«Que me font à moi, public, — marchand «ou autre, — les récriminations intéressées

«de la masse des commerçants contre le mo-

«nopole des gens de l’Hôtel Drouot?

«Guerre de boutique!

«Ils ne s’échauffent tant contre la tyrannie

«de l’exploitation que parce qu’elle les em-

«pêche de m’imposer la leur. La salle des

«ventes me distrait et m’amuse: ce n’est pas

«à dédaigner par le temps qui court. Je m’y

«instruis de la valeur des choses, des marées

«de la vogue, du caprice et de l’engouement.

«Je m’y forme même assez vite pour devenir

«promptement un habile marchand in parti«

«bus infidelium. Qu’est-ce que le commer-

«çant patenté après tout? Un intermédiaire

«parasite entre le vendeur et moi, un gêneur

«qui m’empêche souvent de profiter des oc«

casions. Périsse le marchand! Son infortune

«ne me touche pas. Que les habiles d’entre

«eux se fassent experts ou pourvoyeurs de

«l’Hôtel. Le reste, avec le public exploité, à

«la fosse commune!

«Alors, j’aurai mes coudées franches à la

«salle....»

Passion aveugle et sophistiquée que tout cela, n’est-ce pas?

Je dirai plus: erreur capitale!

Il sera démontré que la concentration sur un seul point de tous les objets précieux à vendre tourne au profit exclusif des puissants et des habiles, au détriment de la masse des véritables intéressés.

Il sera démontré au législateur, — aux économistes inattentifs, — que le jeu normal de «l’offre et de la demande», pierre angulaire de notre Code commercial et de la liberté des transactions, est enrayé par l’existence d’un monopole revêtu d’un caractère légal;

Que ce jeu régulier de la liberté est continuellement faussé et violenté par l’action, patente ou cachée, du monopole, de ses agents. parasites et de ses auxiliaires;

Que l’encan, comme il est pratiqué aujourd’ hui, élève outre mesure certaines valeurs mobilières en dépréciant hors de toute raison le plus grand nombre des autres, ce qui contribue à la ruine générale des détenteurs;

Que le goût naturel d’un public éclairé pour les objets de bon aloi se trouve vicié par les courants factices mais puissants créés par les spéculateurs de l’enchère au profit du faux-rare, du médiocre même, et trop souvent d’une frivolité sensuelle et déshonnête.

Mais, d’autre part, une autre voix, celle de la Raison dévouée et courageuse, sans doute, se fait entendre et me dit:

«Autour de toi, ce ne sont que plaintes, ré-

« criminations contre tels ou tels abus, tels ou

«tels empiétements, et découragement pro-

« fond.

«Le pouls et le moral du malade baissent.

«Hâte-toi d’agir, vole au secours de la

«France artiste et commerciale, avant d’avoir

«à répéter le mot de Bossuet: Madame se

«meurt... Madame est morte!»

Je disais naguère à propos des mêmes maux:

«Apôtre du bien, ennemi inébranlable des abus et de l’iniquité, on me retrouverait au besoin, le moment venu, prêt à rentrer en lice, aussi ferme, aussi ardent que jamais.»

Ce moment est venu.

Aucun mobile d’intérêt personnel ne m’anime, aucun souffle d’orgueil ne gonfle ma voile.

Mais, irrésistiblement possédé de l’ambition de réduire le monstre, ou du moins d’y contribuer, je lance cette bouée de sauvetage:

Le «cahier de doléances» du commerce d’art parisien.

V. PRÉSEAU.

2 février 1875.

INTRODUCTION

Table des matières

Quand un pays a traversé, comme le nôtre, huit siècles de civilisation, il existe à l’état disponible, en mille lieux différents, une multitude d’objets divers ayant une valeur indépendante de celle de la matière dont ils sont formés, ou susceptibles d’en acquérir une.

Un objet d’art quelconque, outre sa valeur intrinsèque, comme morceau de bois, d’ivoire, de métal, de toile, de parchemin, de papier, possède une valeur relative, due à son degré de mérite, à son intérêt historique en même temps qu’à sa rareté.

Le rôle social de l’amateur et du marchand antiquaire est de discerner cette seconde valeur, — en général de beaucoup supérieure à la première, — de la mettre en évidence, de la faire accepter, et d’apporter ainsi un profit nouveau à l’actif de la fortune générale du pays.

Celui qui, d’un bouquin près d’être abandonné à la pourriture ou mangé par les rats, d’un bijou remarquable destiné au creuset, d’un objet en fer sculpté oublié dans la vieille ferraille, d’une faïence ancienne livrée aux usages domestiques, a fait une relique de prix, digne d’orner un riche cabinet, un dressoir ou les vitrines d’un musée, celui-là a, sans conteste, apporté un élément nouveau à la richesse nationale. Il a été, dans le sens absolu du mot, créateur d’une valeur nouvelle, agent de progrès et de civilisation. C’est par son fait un trésor enfoui en terre ou enseveli au fond de l’Océan qui reparaît au jour et entre dans la circulation.

Par contre, tout individu, toute bande noire ou bande grise, — corporation, compagnie, association momentanée ou permanente de spéculateurs, — qui, en vertu d’un mobile quelconque, — renvoie une série d’objets classés au point de vue de la valeur relative dans le domaine des matières premières à transformer, — c’est-à-dire dans le domaine de la valeur intrinsèque, — fait œuvre de destruction de valeur, de. destruction partielle de la fortune générale.

Ce double phénomène de physiologie sociale, de la création et de la destruction de la. valeur extrinsèque des choses, s’accomplit à toute heure, sans interruption, sur la surface de la France.

Dans les lieux éloignés des grandes villes, où les amateurs sont rares ou manquent tout à fait, où les brocanteurs et les marchands de curiosités sont inconnus, la destruction dont il s’agit a été très-active et est encore fréquente. Tous mes lecteurs ont en mémoire des faits à l’appui de mon dire. J’ai connu un amateur distingué de province auquel, grâce à sa notoriété de haut fonctionnaire du département et de conservateur du musée de la ville, on apportait d’un rayon de dix lieues des faïences précieuses livrées avant lui comme jouets aux enfants. Les plus belles pièces de son admirable collection ne lui ont ainsi jamais coûté plus de six francs.

Là où il n’y a pas de marchand, la destruction est imminente. Le rôle du collectionneur y est presque impossible. Il n’est jamais avisé à temps des bonnes occasions, ou bien il est distancé en certains cas par les voyageurs de Paris ou les pourvoyeurs de ventes montées qui font battre la caisse dans toutes les communes.

Dans les grandes villes les amateurs se pourvoient plus facilement que les marchands eux-mêmes. Le «déclanchement» ou changement de toquade (qu’on me passe ces mots techniques et vulgaires, mais sans équivalents dans la langue académique) s’y produit moins vite qu’à Paris, ce qui épargne à l’actif social une certaine destruction de richesses classées.

Les vicissitudes du temps, avec les causes multiples de destruction qu’il amène, n’ont guère épargné les objets précieux et les chefs-d’ œuvre des siècles passés. Une destruction immense et aveugle a été le résultat fatal de la révolution de 93, comme, sur de moindres proportions, à l’époque des guerres civiles et religieuses du XVIe siècle. D’innombrables trésors de la science, de l’histoire et de l’art ont péri avec les institutions, les abus et les corruptions dont aux yeux d’une foule ignorante et passionnée ils semblaient les symboles et les complices.

Il n’était pas besoin d’ailleurs de tant d’acharnement et de colères pour anéantir les reliques du passé. Le dédain suffisait. Les œuvres précieuses, abandonnées aux intempéries du climat ou à l’incurie de possesseurs ignares, sont bientôt détruites par les chocs, la rouille, l’humidité, la poussière, les insectes, l’action du soleil ou bien une absurde utilisation ou une inepte restauration.

L’œuvre utile du véritable amateur ne consiste pas seulement à retrouver, à recueillir, à classer les choses intéressantes, mais, par une habile restauration, par des soins vigilants, de les mettre dans un état tel qu’elles acquièrent des conditions de durée indéfinie.

Le rôle utile du collectionneur ne se borne pas même à l’acte du sauvetage et au soin de la conservation. L’amateur devient ensuite le metteur en lumière, le conférencier intime, des trésors qu’il a découverts.

Chacun n’a pas le loisir de parcourir les musées, les bibliothèques publiques de l’Europe ou seulement de Paris, pour y copier ou même y examiner d’une façon approfondie les objets qui l’intéressent. Les véritables amateurs, les grands collectionneurs, les marchands experts du siècle dernier, Basan père, Caylus, Crozat, Julienne, Lalive de Jully, Lorangère, Mariette, Randon de Boisset, — et même des amateurs de nos jours, ont rendu à ce point de vue des services considérables aux arts et aux lettres. Des catastrophes récentes nous ont prouvé que les collections privées ont leur bon côté et qu’il n’est pas toujours prudent de concentrer les archives ou les originaux précieux dans les monuments et les dépôts de l’État.

De la multitude des causes de destruction, de l’accaparement incessant par les collections publiques et par les acheteurs étrangers, résulte la rareté.

Cette rareté des œuvres du passé, consacrées par le jugement des siècles, est une qualité de première importance au point de vue de la valeur. C’est pourquoi, — si l’on ne tenait compte de l’action prépondérante du charlatanisme et de l’engouement, — il serait difficile de s’expliquer qu’on accorde la même valeur vénale qu’à un tableau du Titien, de Velasquez ou de Teniers, à un paysage d’un maître, éminent sans doute, mais mort d’hier et dont les productions, n’ayant éprouvé aucune chance de destruction, ne sont pas rares, dans l’acception correcte du mot.

L’amateur studieux, le chercheur, le collectionneur est la racine, le véritable fondateur des richesses d’art comme d’une partie des développements intellectuels d’une nation.

On me citerait à peine un musée qui n’ait eu pour noyau et pour origine une ou plusieurs collections de particuliers. De même, on citerait difficilement une collection particulière qui n’ait eu pour point de départ des acquisitions faites chez un marchand ou même un brocanteur.

Les musées, d’ailleurs, ne correspondent pas complètement aux exigences actuelles de l’étude et du savoir. Il y a de nombreuses, de graves lacunes dans ceux même qui ont la prétention d’embrasser l’histoire complète de l’art. La facile démonstration de cette thèse, inutile pour les hommes compétents, m’entraînerait trop loin. Ce que je puis dire, c’est que les collections publiques ne suffisent jamais à l’instruction complète sur telle spécialité déterminée. Plusieurs des grands amateurs de Paris sont plus riches en certaines classes très-importantes que le Musée du Louvre ou la Bibliothèque nationale. La famille des barons de Rothschild est mieux fournie en émaux précieux, par exemple, que les collections de l’État; M. Firmin Didot a une plus belle série de manuscrits à miniatures que la Bibliothèque nationale; M. Thiers a, dit-on, un plus bel œuvre de Rembrandt que le cabinet des estampes; M. le duc d’Aumale, de plus beaux Ingres, Decamps et Delaroche que le Louvre.

La main de l’amateur, précédé ou secondé par le marchand, se retrouve partout où il y a un grand pas accompli dans l’extension de nos richesses artistiques et intellectuelles. Nos collections nationales ont grandement à se féliciter que les Jabach, les Mazarin, les Sauvageot, les Campana, les d’Hennin, les Lacaze, aient fait explorer ou dévalisé eux-mêmes les boutiques des antiquaires et des brocanteurs pour former les collections inestimables dont elles se sont enrichies.

Au temps de Louis XIV on appelait un curieux ce que nous nommons aujourd’hui un amateur, et le nom de curiosité s’appliquait à la passion du curieux plutôt qu’à l’objet même de cette passion:

«La curiosité, dit La Bruyère, n’est pas un goût pour ce qui est bon et ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, pour ce qu’on a et que les autres n’ont pas; ce n’est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru, à ce qui est à la mode; ce n’est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente, qu’elle ne cède à l’amour et à l’ambition que par la petitesse de son objet. Ce n’est pas une passion qu’on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu’on a seulement pour une certaine chose qui est rare et pourtant à la mode.»

Rien n’est sensiblement changé depuis deux cents ans dans ce qu’a si finement observé le spirituel moraliste du grand siècle, et ce portrait sera peut-être aussi ressemblant dans cent, dans deux cents ans, qu’il l’est aujourd’hui.

Mais cette particularité indélébile du caractère de l’amateur, ou plutôt de la majorité des amateurs, né suffira pas seule à expliquer l’étendue des marées de la mode en matière de curiosité.

Voici comment La Bruyère tourne ensuite en ridicule l’amateur d’estampes:

«Damocède (c’est-à-dire l’abbé de Marolles) vous étale et vous montre ses estampes. Vous en rencontrez une qui n’est ni noire, ni nette, ni dessinée, et d’ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu’à tapisser un jour de fête le petit pont ou la rue neuve: il convient qu’elle est mal gravée, plus mal dessinée; mais il assure qu’elle est d’un Italien qui a travaillé peu, qu’elle n’a presque pas été tirée, que c’est la seule qui soit en France de ce dessin, qu’il l’a achetée très-cher, et qu’il ne la changerait pas pour ce qu’il y a de meilleur. J’ai, continue-t-il, une sensible affliction et qui m’obligera de renoncer aux gravures pour le reste de mes jours; j’ai tout Callot, hormis une seule qui n’est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages, au contraire, c’est un des moindres, mais qui m’achèverait Callot; je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe et je désespère enfin d’y réussir; cela est bien rude.»

La pointe d’amère raillerie décochée à froid par La Bruyère à l’adresse de l’abbé de Marolles ne me touche pas, ou plutôt elle m’afflige, venue d’un homme qui passe pour un grand esprit.

Voilà ! On a fait une revue des travers des hommes de son temps, on veut être complet, on croit qu’on peut parler beaux-arts aussi doctement que littérature, et l’on découvre un bout de la longue oreille.

Je lis page vi de l’opuscule précieux de M. Duchesne aîné, intitulé : Description des estampes exposées dans la galerie de la Bibliothèque impériale, Paris, 1855, in-8:

«Colbert, à qui la France doit tant de reconnaissance pour la protection accordée par lui à tous les établissements utiles, Colbert, au moment même où il venait de transporter la bibliothèque de la rue de la Harpe dans la rue Vivienne, voulut encore y joindre une richesse à laquelle on n’avait pas songé jusqu’à lui: il fit acheter pour le roi, en 1667, la collection d’estampes de l’abbé de Marolles, dont le catalogue avait été publié l’année précédente. Ce fut là l’origine du Cabinet des estampes actuel. Cette collection se composait de QUATRE CENT QUARANTE VOLUMES CONTENANT PRÈS DE CENT VINGT MILLE ESTAMPES. Elle a été payée 26,000 francs.»

Lisez bien; il n’y a pas d’erreur typographique: 26,000 francs.

Eh bien, cette collection du bonhomme Damocède, — dont La Bruyère nous trace plus haut le si piteux portrait, — dont la France s’est enrichie par les soins de Colbert, pour 26,000 francs, cette collection qui a été le noyau principal de notre Cabinet des estampes, le plus beau de l’Europe, vaut aujourd’hui plus d’un MILLION ET DEMI, deux millions peut-être!

Je ne crains pas que MM. Henri Delaborde et Georges Duplessis contestent mon estimation comme exagérée.

Qu’était-ce, en réalité, que ce niais de Damocède, ou plutôt Michel de Marolles, abbé de Villelouin? Le plus fin, le plus sagace, le plus enthousiaste des connaisseurs et des amateurs de son temps.

Son catalogue, qu’il a rédigé lui-même, est un chef-d’œuvre de bonhomie, de finesse et de goût. Ses portefeuilles fourmillent de pièces d’une beauté ravissante, d’une rareté insigne, quelques-unes même introuvables. Notez qu’il avait acquis pour mille louis, dit encore M. Duchesne, ce qu’il avait trouvé de plus rare et de plus beau dans le cabinet d’un amateur délicat, Jean de Lorme, médecin de la reine, afin d’en augmenter le sien.

Eh bien, — ombre du bon abbé de Marolles, entendez-moi: — Vous avez, par un travail difficile et assidu de quarante années, au prix du sacrifice de votre fortune, enrichi votre pays, notre France, d’un trésor de plusieurs millions; vous avez sauvé une foule de merveilles qui sans vos soins sans doute seraient aujourd’hui perdues. Je vous trouve beau, je vous trouve grand. — Damocède, je vous trouve supérieur à La Bruyère, d’un génie plus étoffé que celui du promoteur des neuf éditions originales d’un même livre en huit ans!

Mais, grâce à la finesse de style du moraliste, — et aux belles reliures de Trautz, de Lortic, de Thibaron qui le parent aujourd’hui, — l’éreintement de Damocède vivra plus longtemps que le catalogue de Michel de Marolles, que celui de l’aimable et savant Duchesne aîné, et à coup sûr que l’humble protestation que je me permets ici.

En attendant, je vous invite, messieurs les écrivains caricaturistes et figaristes, — si vous n’avez le talent de La Bruyère, — d’y regarder à deux fois avant d’exercer votre verve facile aux dépens des amateurs et des collectionneurs sérieux.

Ce qui d’abord pourra vous apparaître comme excentricité pure, enfantillage, folie douce, vous serez amenés forcément peut-être un jour à l’envisager comme une merveille d’intuition, un acte de véritable divination scientifique.

Les exemples de la fécondité du génie des amateurs et même du marchand ne me manqueraient pas. J’en prends deux au hasard.

Qui, parmi les lecteurs des affiches de ventes, connaît le nom de M. Boucher de Perthes, d’Abbeville? C’est pourtant un excellent amateur de tableaux, — à ses temps perdus.

Mais il a un bien autre mérite, celui de premier collectionneur de..... silex. En 1841, il y a trente-quatre ans, il annonça que l’on découvrait en grand nombre des silex taillés par un travail humain, concurremment avec les ossements des grands pachydermes antédiluviens, dans les sables quaternaires de la vallée de la Somme. Cette découverte, appuyée d’une collection déjà nombreuse, renversait les idées reçues jusqu’alors touchant l’époque de l’apparition de l’homme sur la terre. De 1847 à 1857 il fit paraître deux volumes in-8 avec figures, intitulés: Antiquités celtiques et antédiluviennes. Mémoire sur l’industrie primitive et les arts à leur origine. — Un travail sur les arts dans la période qui a précédé le déluge! C’était drôle, n’est-ce pas? Aussi en rit-on beaucoup... en France.

Mais les savants de l’étranger ne rirent pas et commencèrent des fouilles. En France, en 1860, l’infatigable M. Lartet découvrait la curieuse grotte d’Aurignac (Haute-Garonne), qui renfermait les restes d’un repas funèbre dans lequel les habitants primitifs de la contrée, — des Gascons par conséquent, — avaient mangé un jeune rhinocéros (je dis bien rhinocéros). C’est alors que s’inaugura l’étude des dépôts ossifères des cavernes.

L’histoire des arts des âges de la pierre taillée et de la pierre polie était déjà si avancée, en 1867, que son exposition (à laquelle avaient concouru la France, l’Angleterre, l’Allemagne, le Danemark, la Suède, la Russie, l’Espagne, l’Italie, la Grèce) occupait une salle à part de l’histoire du travail au palais du Champ de Mars. Cette reconstitution merveilleuse de l’histoire de l’homme antéhistorique ne fut pas la chose la moins admirée de cette mémorable exposition universelle.

Ce n’était rien de découvrir tant et de si précieux vestiges de la présence, à l’âge du renne, de l’homme à l’état de civilisation rudimentaire, mais déjà artiste et ingénieux, dans plus de trente de nos départements; la science de nos collectionneurs devait aller plus loin.

En 1853, la baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich permit d’observer des vestiges d’habitations sur pilotis qui paraissaient remonter à une très-haute antiquité. M. F. Keller ayant appelé l’attention sur cette découverte, on explora d’autres lacs et particulièrement ce charmant lac du Bourget en Savoie, qui mérite par sa beauté d’avoir inspiré à Lamartine sa belle méditation intitulée: le Lac. Ces investigations, auxquelles demeure attaché le nom de M. Frédéric Troyon, firent découvrir plusieurs de ces villages lacustres, dont les habitations, nommées palafittes, étaient construites sur une vaste plate-forme à distance de la rive. Un dragage minutieux des lacs sur l’emplacement de ces habitations, qui avaient subsisté pendant bien des siècles, fit retrouver dans les unes des outils de pierre polie ou d’os, dans d’autres des poteries, des ustensiles en bronze et même en fer, métal dont l’usage détermine encore une période nouvelle dans la marche des inventions humaines. Disons en passant que ces outils et ustensiles sont exécutés avec une ingéniosité surprenante, et que les suggestions de la coquetterie féminine ne tiennent pas la moindre place dans les préoccupations de l’art antéhistorique.

La chaîne de l’histoire des habitants de notre sol antérieurement à l’époque des Celtes et des Gaulois se trouvait donc renouée jusqu’aux temps historiques. (Voir le beau travail de M. François Lenormant intitulé : les Monuments de l’âge de pierre, dans la Gazette des Beaux-Arts, t. XXIII, p. 499.)

Cette digression avait pour but de m’amener à poser la question économique suivante:

Combien pouvaient valoir, sur le marché de la curiosité, avant les découvertes des savants amateurs dont j’ai parlé, ces haches en silex, en serpentine, en néphrite, en obsidienne, ces armes informes, ces os taillés dont se servaient nos arrière-ancêtres pour se défendre contre les plus effroyables animaux; même ces fragments sculptés en bois de renne appartenant aux deux premiers âges de l’homme, ces bijoux, ces peignes, ces colliers, ces poteries du second et du troisième âge?

Rien absolument ou bien peu de chose. Un cantonnier de grande route aurait haussé les épaules si un promeneur se fût amusé à les ramasser devant lui.

Si en 1841 la collection de M. Boucher de Perthes eût été envoyée au plus savant des commissaires-priseurs de Paris, et que celui-ci eût assemblé tous les experts alors attachés à l’Hôtel, quelqu’un dans cet aréopage eût-il consenti à coter la collection entière à cent francs? J’en doute.

Eh bien, quelques-uns de ces objets, tels que le manche de poignard en corne de renne, trouvé dans la grotte de Laugerie-Basse (voir la gravure, loc. cit., p. 507), les graffiti représentant un renne, un mammouth, et même un personnage, exécutés sur de la corne, de l’os ou de l’ivoire et trouvés également en France, valent aujourd’hui deux, trois ou quatre cents francs, et nombre de ces menus objets, une fois la provenance bien constatée, valent de vingt à cinquante francs.

N’y a-t-il pas là une production considérable de valeur relative apportée à l’actif social de la France et dès autres nations par l’œuvre du collectionneur et du savant?

Je pourrais appliquer en partie ces réflexions aux plombs historiés trouvés dans la vase et les boues de la Seine, recueillis par M. Arthur Forgeais, — un marchand érudit, — et réunis en une collection acquise par l’empereur Napoléon III pour être annexée au Musée de Cluny. L’ensemble de ces pièces présente un enseignement historique et archéologique d’une haute importance, et plusieurs de ces objets, tels que ceux qui se rapportent à certaines corporations ou bien à Jeanne d’Arc, ont une valeur assez élevée, malgré l’infimité de la matière et la rudesse de l’exécution.

Un autre marchand studieux, M. Claudin, libraire antiquaire, a découvert nombre de premières impressions des villes de France qui eussent passé inaperçues sans ses recherches, et il a augmenté la valeur de ce genre de curiosités. Il est en voie de réunir une collection très-nombreuse d’ex-libris qui éveille déjà l’attention des curieux et des bibliophiles. Ces marques d’amateurs, qu’on détruisait naguère, valent aujourd’hui de 1 franc à 20 francs.

Les marques typographiques, qui valaient deux sous avant M. Silvestre, — autre libraire, qui a consacré à cette série vingt ans de loisirs, — sont poussées aujourd’hui de 2 à 100 francs selon leur importance et leur rareté.

Toujours, toujours création de richesses par le fait de l’amateur et du marchand curieux.

Parmi les choses anciennes de prix, j’en vois encore un certain nombre qui échappent à la compétence des commissaires-priseurs, ainsi que de leurs experts habituels. Ce sont:

Les manuscrits anciens et particulièrement en langues orientales; les papyrus;

Les produits des fouilles de Pompéi; d’Herculanum, de la Sicile, de la Grèce et de l’Orient;

Les vases italo-grecs dits vases étrusques, les terres cuites antiques, etc.;

Les bronzes et les statues antiques; les pierres à inscriptions;

Les costumes, armes, objets divers provenant de lointains voyages ou d’expéditions scientifiques;

Les collections de minéralogie, de zoologie, etc.

Dame! bien qu’on soit licencié en droit, on n’est pas tenu de tout connaître et de tout savoir, et l’on a d’autres préoccupations.

Ne pourrais-je à ce sujet former le vœu qu’une fois la liberté des ventes décrétée, — c’est-à-dire dès que nous serons délivrés du joug de l’Hôtel, — les savants puissent fonder une salle particulière destinée à la vente de leurs collections et à leurs échanges, sans qu’ils aient à subir les frais exorbitants des officiers ministériels et sans qu’on ait le droit de leur imposer de prétendus experts qu’ils seraient le plus souvent tentés de répudier?

N’y aurait-il pas là une source de profits sérieux pour les savants, si dignes d’égards, et d’intérêt, une compensation partielle de leurs sacrifices, soit qu’ils tirassent parti de leurs propres collections, soit qu’ils fussent rétribués comme experts à ces ventes?

Ne vous est-il pas arrivé une fois, comme à moi, de sortir d’une vente importante de l’Hôtel l’esprit chargé de doutes et le cœur serré ?

Voici le fait:

La salle était comble. J’aperçois dans un coin en arrière de l’estrade du commissaire, le regard plongé sur leur catalogue, des hommes graves, connus par des travaux importants sur différentes branches du savoir, attirés là par l’espoir de conquérir, — même au poids de l’or, — un objet convoité pendant une longue carrière. J’observais l’un d’eux. On touche au numéro, objet de sa secrète angoisse. Son regard se trouble, le crayon frémit entre ses doigts. Ce lot tant désiré lui coûtera-t-il la valeur d’une action de chemin de fer ou bien une, deux années peut-être de son revenu? Qu’importe, il le lui faut. — Vous saurez tout à l’heure pourquoi il le lui faut. — Enfin, voilà les enchères parties. Mon amateur a pris une résolution terrible... La Bibliothèque est distancée; l’acheteur connu d’un millionnaire se tait, l’ami d’un prince, amateur renommé pour sa munificence, a baissé la tête en faisant le signe négatif...

Le précieux volume va donc appartenir à mon digne érudit! Mais à quel prix, bon Dieu!

Tout à coup un jeune élégant, à la poursuite d’une émotion et d’une belle pose, reprend la balle au bond. L’action se ranime. Le commissaire-priseur bondit, se dresse sur les pointes, la barbe hérissée, le regard en flamme, dans l’attitude de Condé jetant son bâton de maréchal dans les rangs ennemis.

Le jeune homme, calme, souriant, heureux de l’attention sympathique dont il est l’objet, profite de l’ahurissement, de l’épouvante de son adversaire. Il enchérit par bonds de deux, de trois, de cinq cents francs à la fois. Le marteau du commissaire-priseur voltige, pareil à l’archet satanique de Strauss. La galerie est dans l’extase et il s’en faut de peu qu’on n’applaudisse le «divin» jeune homme. Assurément le Figaro en parlera demain.

Deux minutes de cette lutte et c’est fini. On passe une carte au commissaire-priseur, un nom est chuchoté à voix basse; mais ce n’est pas celui de mon pauvre érudit. Et cependant, ce livre, il le lui fallait. Depuis sa première jeunesse, il s’est voué à l’étude des origines de la langue française; il a repris l’œuvre de Du Cange et des bénédictins de Saint-Maur. Il a parcouru toutes les bibliothèques de la France et de l’étranger à la poursuite d’un bon glossaire latin-français antérieur à la seconde moitié du quinzième siècle, d’un dictionnaire complet, pourvu des locutions scientifiques et techniques, développé et étendu. Il a constaté qu’il n’existe que des fragments plus ou moins sommaires et informes.

Mais ce volume introuvable, cette mine de documents grâce à laquelle il mettra le sceau à ses recherches déjà couronnées d’un prix de l’Institut, qui lui assurera un fauteuil à l’Académie des inscriptions, l’immortalité des Montfaucon, des Mabillon et des Du Cange, ce livre, le voilà. On vient de l’adjuger.

C’était cet énorme manuscrit dû au travail séculaire d’une abbaye entière de moines augustins, relié en bois et pesant 25 kilos.

Ah! comme notre amateur eût accepté bien vite, contre le sacrifice de mille écus sur ses revenus, la permission de le copier tout entier de sa main en une année et d’en doter la science!

Mais non, c’est impossible. Le possesseur ne le permettra pas: ce serait anéantir la rareté absolue de son trésor.

Ce livre unique, je sais ce qu’il est devenu. Mais ce que je sais aussi, c’est que son propriétaire actuel n’en tirera jamais rien.

Oh! qu’elles sont odieuses à mes yeux les brutalités de l’encan! Combien parfois m’apparaît mesquin le rôle de ce triomphateur de l’estrade, de ce remueur de sacoches et non de grandes passions et de nobles idées!

Combien de temps encore dois-tu affliger mon regard, navrant et écœurant spectacle de la victoire du portefeuille bourré de banknotes sur l’humble porte-monnaie du savant, de la victoire impie de Crésus sur le prêtre sacré de la chaste Isis!

Eh bien, je dirai à ceux qui s’extasient avec tant de complaisance sur les services rendus aux arts et aux lettres par la salle des ventes, je leur dirai: Le commerce à l’amiable est cent fois plus sain, je vous assure, que cet infernal baccarat! Je connais trente libraires à Paris, qui, en possession du fameux manuscrit, si le savant en question eût pu plaider sa cause devant eux, leur offrant les garanties sérieuses dont il dispose, le lui eussent livré immédiatement, à un prix très-rémunérateur, sans doute, mais payable à des termes convenus.

Un plaidoyer de savant, pro domo sua, contre la massue de Mammon, ferait, je pense, mettre à la porte de la salle celui qui se le permettrait dans une importante vacation de l’Hôtel. Le fait s’est produit pourtant une fois, — en Angleterre, — en pleine auction.

Laissons M. Charles Blanc nous raconter l’affaire avec sa grâce inimitable. (Voir l’Œuvre de Rembrandt, t. II, p. 98.)

«Le portrait de l’avocat Tolling (ou plutôt du docteur Petrus van Tol), fort bien gravé d’ailleurs, est d’une si grande rareté que les connaisseurs se le disputent avec acharnement dans les ventes publiques, lorsqu’il vient par extraordinaire à s’y produire. Il me souvient à ce sujet d’avoir entendu raconter par un amateur français en réputation, qui habite Londres, qu’à la vente Pole Carew, qui eut lieu dans cette ville en 1835, il se passa une scène intéressante à propos d’une épreuve, de l’avocat Tolling. A celte vente se trouvaient les plus illustres curieux de l’Angleterre..., le chevalier de Claussin, auteur d’un des catalogues de Rembrandt, et en même temps, les plus riches marchands de Londres.... Jamais peut-être on ne vit de plus magnifiques estampes. Presque toute la collection de Pole Carew provenait des cabinets Barnard, Haring, Hibbert, lord Bute. Le portrait d’Asselyn avec le chevalet, c’est-à-dire du premier état, fut vendu (je traduis en francs) près de 1,000 fr.; le portrait du ministre anabaptiste Anslo avait été poussé à 1,800 fr.; la pièce de cent florins venait de monter à 4,075 fr. Enfin, on mit sur table l’avocat Tolling. C’était une épreuve admirable, presque unique, chargée de barbes, avec les bords raboteux, moins travaillée que celle du musée d’Amsterdam. Elle avait été achetée par M. Pole Carew 1,450 francs seulement à la vente de M. Hibbert en 1809. La chaleur des enchères était à son comble. Toutes les physionomies paraissaient altérées. M. de Claussin respirait à peine. Quand l’estampe passa devant lui elle avait déjà monté à 3,800 francs! Il la prit d’une main tremblante, l’examina quelque temps à la loupe, et mit 5 livres sterling; mais en un tour de table l’enchère s’éleva à 5,000 francs. Le pauvre Claussin était pâle; une sueur froide ruisselait sur ses tempes. N’y pouvant plus tenir, et sentant qu’il avait affaire à quelque puissance, il essaya de fléchir le compétiteur inconnu qui lui faisait une si rude guerre. Après avoir balbutié quelques mots en anglais, «Messieurs,» reprit-il dans cette même langue qu’il parlait à peu près comme sa langue maternelle, «vous me connaissez, «je suis le chevalier de Claussin; j’ai consa- «cré une partie de mon existence à dresser

«un nouveau Catalogue de l’œuvre de Rem-

«brandt et à copier à l’eau-forte les plus rares

«estampes de ce grand maître. Il y a vingt-

« cinq ans que je cherche l’avocat Tolling, et

«je n’ai guère vu ce morceau que dans les

«collections nationales de Paris et d’Amster-

«dam, et dans le portefeuille de feu Barnard,

«où se trouvait l’épreuve que voici. Si cette

«épreuve m’échappe, il ne me reste plus, à

«mon âge, d’espérance de la revoir. Je sup-

«plie mes concurrents de prendre en consi-

«dération les services que mon livre a pu rendre

«aux amateurs, ma qualité d’étranger, les

«sacrifices que je me suis imposés toute ma

«vie pour composer une collection qui me

«permît de faire des remarques nouvelles sur

«ce bel œuvre de Rembrandt.... Un peu de

«générosité, Messieurs,» ajouta Claussin pour sa péroraison; il avait déjà les larmes aux yeux. Ce speech inattendu ne fut pas sans produire quelque sensation. Beaucoup en furent touchés; quelques-uns souriaient et racontaient tout bas que ce même M. de Claussin, qui était capable de pousser une estampe à quatre et cinq mille francs, était souvent rencontré le matin dans les rues de Londres allant chercher deux sous de lait dans un petit pot... Mais après un moment de silence, un signe fut fait à l’auctionner, une enchère fut criée et le marteau fatal tomba sur le chiffre de 220 livres (5,600 fr.)!... On sut alors seulement que l’heureux acquéreur était M. Verstolk de Soelen, ministre d’État en Hollande.»

J’allais donc médire, à l’exemple de La Bruyère, de cette terrible passion de la rareté, qui produit parfois de si funestes résultats que la désorganisation des budgets de ménage et des cerveaux les mieux équilibrés, lorsque je rencontrai un vieux marchand de mes amis, homme d’expérience et de bon sens, auquel je demandai son avis sur ce qu’on appelle, dans le style imagé du commerce, la poursuite du merle blanc ou du mouton à cinq pattes. Voici sa réponse, que je ne crois pas devoir altérer, en priant les amateurs de lui pardonner certaines irrévérences et quelques libertés d’expression.

«Je conviens, me dit-il, que l’amateur se prive d’une foule de jouissances faciles et peu onéreuses en proscrivant complètement de son cabinet les choses bonnes, intéressantes même, mais dépourvues du mérite suprême de la rareté.

«Beaucoup de personnes ne collectionnent pas pour elles-mêmes, pour satisfaire leurs inclinations, mais, — vous me passerez le mot, n’est-ce pas? — pour épater les autres.

«Supposez un lettré qui passe dix années à se procurer les plus belles éditions, les meilleurs textes de tous nos bons auteurs, qu’il les fasse couvrir de bonnes et solides reliures, appropriées à la valeur relative de chacun des ouvrages; qu’il annexe ensuite à cette collection, avec discernement, les écrivains de mérite de second ordre et ensuite les meilleurs ouvrages sur des matières spéciales et les suites, mémoires, brochures, opuscules propres à jeter du jour sur toutes les questions intéressantes pour les esprits sérieux.

«Ce sera là, n’est-ce pas (toujours à supposer le travail fait en conscience et en pleine maturité de savoir) une bibliothèque exquise, «la moelle de l’os» comme dirait Rabelais. Mon lettré aura réuni dans une chambre le compendium de tout le génie, de tout l’esprit, de tout l’effort, de toute la puissance intellectuelle d’une grande nation. Il n’est pas de bibliothèque publique qui puisse offrir condensé un pareil secours pour l’étude et l’instruction, pour le rayonnement du progrès.

«Cette bibliothèque, aussi riche que vous la supposiez, ne reviendrait pas à 50,000 francs, — 6,000 francs de moins que le duc de Marlborough a payé en 1812 en vente publique un exemplaire unique de la première édition du Décaméron de Boccace, Venise, Valdarfer, 1471, — mais elle exigerait une préparation de quarante ans de recherches sérieuses et d’investigations délicates.

«Mon cher ami, sachez-le, cette merveille des bibliothèques, il n’est personne, — pas même vous, — qui consente à perdre un quart d’heure pour la visiter.

«Nul n’est assez fort pour faire abstraction complète des goûts dominants de son époque, et autant vaudrait sortir en pleine rue avec la perruque de Racine sur la tête ou la fraise et le justaucorps de Michel Montaigne, que de recommencer une bibliothèque comme l’eussent entendue ces grands esprits du temps passé.

«Ne dites donc pas de mal, dans notre cahier de doléances, de la toquade de l’introuvable et du rarissime. C’est ce qui nous sauvera, — si nous pouvons être sauvés, nous pauvres hères, — d’un enlisement complet dans la lagune de l’Hôtel. Le rare, mais c’est le Mississipi du marchand qui sait jouer de son métier.

«Moi qui vous parle, j’ai mon idée. Je réunis en tapinois et à bon marché les éditions originales de Mme de Genlis, de Mme Cottin et du vicomte d’Arlincourt. J’ai déjà tout Pigault-Lebrun en éditions princeps. Ensuite j’attaquerai Victor Ducange et Paul de Kock. Je prépare ainsi, je crois, un héritage assez rondelet à mes petits-enfants.

«J’en reviens à la poursuite du merle blanc par l’amateur. Il est très-friand, — qui le sait mieux que nous? — de ce gibier-là. Il lui semble l’apercevoir à l’Hôtel et il court, en toute conscience, y vider son portefeuille, à la grande jubilation de la bande noire et de la bande grise. (Vous savez ce que je veux dire.) Mais, — il est si difficile de ne pas se piquer au jeu, — on se laisse emballer ou bien l’on ne rapporte que des merles noirs bien enfarinés.

«Je ne prétends pas cependant qu’il n’y ait jamais apparence de votre mouton et de votre merle à l’Hôtel, que tous les commissaires aient le regard perçant de l’aigle comme M***, ou la science infuse du livre comme l’Apollon des experts. Dieu me préserve d’une pareille hérésie! On y fait le coup quelquefois. Savez-vous comment et à quelles conditions? Je vais vous le dire.

«Regardez bien ce petit vieux à cravate blanche (ou à peu près) qui passe là-bas. Il est étonnant de solidité et d’activité pour son âge, qui peut être fixé entre soixante-dix ans et quatre-vingt-cinq. Eh bien, mon cher ami, voilà l’homme aux bons coups, un homme qui joue de l’Hôtel comme Paganini jouait du violon.

«Le matin dès l’aube, il endosse cette redingote que vous voyez, — une amie de quinze ans, — et il va attendre au déballer, en grignotant un croissant, les tapissières qui apportent les mobiliers. Il escalade la voiture avant les commissionnaires, et il se glisse, — tant il est mince, — entre les matelas, les sommiers et les glaces, pour inspecter, le premier, les gravures, les dessins, les pastels et les tableaux. Les livres même ne lui déplaisent pas. Il se couche ensuite dans la bâche et en secoue la paille pour déterrer, palper, sonner, soupeser le vieux saxe et le sèvres. Il ne fait pas fi à l’occasion des vieux bronzes et des émaux cloisonnés. Il accompagne religieusement les objets de sa convoitise jusqu’au magasin de la salle où doit se faire la vente, et en aidant le commissionnaire à ranger les bibelots, il glisse ces objets de sa tendresse, pour les préserver de tout accident, sous une pile ou un amas de difficile accès. Puis il court aux autres tapissières recommencer le même manège.

«Comme il fait pour ainsi dire partie intégrante de l’immeuble, dans lequel il passe douze heures par jour, — qu’il est expert quelquefois, — il n’existe pas de portes fermées pour lui. Il relance les commissaires jusque dans le sanctuaire du secrétariat et sait d’avance à quelle heure sera vendue telle série qui l’intéresse. On a quelques petites condescendances, — n’est-ce pas, — pour un client, universel et permanent; c’est tout naturel. Il ne fait jamais queue pour prendre place à la table: on saurait qu’il est là. Quand l’entrée par le magasin se trouve fermée, il franchit gaillardement la table au tapis vert et se blottit modestement derrière l’estrade, immobile comme Minette qui guette le passage de la souris. Quand arrive l’adjudication du lot d’ami (style consacré) ou du bibelot noté sur son carnet, l’enchère triomphante est sortie comme par surprise de la poche de derrière du commissaire-priseur. Le tour est fait. Psit! mon homme s’est éclipsé par le magasin.

«Vous croyez peut-être qu’il est allé avec quelques confrères célébrer le beau coup qu’il vient de faire, en dégustant un bitter gommé dans la salle réservée d’un café voisin de l’Hôtel? Nenni. Son temps est trop précieux pour cela. Le voilà dans une des salles du bas, où il s’est glissé à travers la masse com pacte des brocanteurs, en passant entre les jambes du commissionnaire. Comme il prétexte une communication pressante à faire au commissaire-priseur, on le laisse pénétrer dans le for intérieur: vous comprenez, c’est un expert. D’un air dégagé il remue les meubles, soulève les cadres pour s’assurer que le merle est encore en cage. Après quoi il se dissimule derrière l’estrade et l’enchère décisive sortira tout à l’heure de la poche gauche de l’officier ministériel.

«Il est cinq heures. Vous croyez que le fin oiseleur va lâcher prise pour aller dîner comme tout le monde? Pas si bête! Il s’est envolé comme par enchantement: c’est l’heure de ses grands exploits. Le voilà dans la salle n° 9; car il sait à quel moment précis le grand chef d’orchestre du tableau commence à sentir des tiraillements d’estomac. Alors, saute muscade! Il a vu le matin, — grâce à l’éponge humide qu’il porte toujours dans son gousset, — une jolie esquisse de maître sous crasse, il l’enlève prestement, grâce à l’enchère coupée, et il ne se retire, en se frottant le menton, qu’après six heures un quart, après avoir conquis, grâce aux hésitations des auvergnats, le lot de cadres sculptés de la fin.

«Voilà, mon cher ami, à quelles conditions on peut faire non pas de bons coups, mais quelques coups passables, quand il y a lieu, à l’Hôtel des ventes. Il faut être là toujours, partout et de plus être très-fort.

— Mais, interrompis-je, les amateurs devraient s’entendre, se cotiser.... pour faire admettre ce bonhomme-là à Sainte-Perrine!

— Chut! me dit mon interlocuteur en me tirant à l’écart, je vois que vous n’avez pas saisi...

Et comme il baissait la voix, le bruit des voitures m’empêcha d’entendre la fin de l’explication.

«Vous comprenez, reprit-il, que ces prodiges de subtilité, de fluidité, d’ubiquité ne sont pas à la portée et du goût des amateurs, même les plus ardents. Quand on est gentleman, on a sa vie réglée, son hygiène et l’on ne respire pas volontiers plus d’une heure ou deux les parfums des salles de l’Hôtel: on perdrait trop vite l’appétit. Des raisons de convenance s’opposent, d’ailleurs, à la présence assidue de personnes distinguées dans certaines salles.

«Les grands amateurs n’ont pas besoin de disputer aux marchands les quelques bons coups qui se présentent de loin en loin dans les ventes après décès. Comme les diplomates du Nord, ils sont bien renseignés et connaissent le secret des coulisses de l’Hôtel. Ils n’aiment pas à se produire dans les ventes montées où l’on est trop exposé à jouer le jeu de la carte forcée. D’ailleurs, les sentiers battus leur déplaisent. Dès que tous les parvenus auront un service en japon, ils enverront le leur à l’office. Ce qui les préoccupe, c’est moins la mode d’aujourd’hui que celle de demain. Celle-ci un petit groupe la décrète et l’impose. Rappelez-vous les grands collectionneurs des deux siècles précédents, lord Arundel, le duc de Buckingham, Charles Ier d’Angleterre, le régent Philippe d’Orléans, le financier Crozat, M. de Lorangère; se sont-ils laissé imposer les goûts de quelque bande grise? Pas le moins du monde. Ils avaient, comme Charlemagne, leurs missi dominici qui parcouraient l’Europe pour leur compte à la recherche des œuvres exquises et des bonnes collections. Des marchés pleins de sécurité, avec toute garantie d’authenticité et de provenance, se faisaient de gré à gré et l’on ne subissait le joug des enchères que contraint par le mérite exceptionnel ou la rareté insigne d’un objet convoité.

«Pensez-vous que Colbert eût pu acquérir pour le roi du banquier Jabach en déconfiture, pour le prix de 220,000 livres, les 101 merveilleux tableaux que vous savez de la grande galerie du Louvre et les 5,542 dessins de premier choix, s’il lui eût fallu les disputer un à un à l’encan contre tous les amateurs de l’Europe?

«N’avez-vous pas vu de nos jours le plus illustre de nos amateurs annexer à sa somptueuse collection de livres trois collections excellentes, dont, aux enchères publiques, le prix triplerait — aujourd’hui?

«Les grands collectionneurs sont donc indépendants de l’Hôtel. Ils peuvent d’ailleurs s’entendre et se concerter pour concentrer de bonne heure la crème de telle ou telle série à leur choix. Ils n’ont pas à poursuivre à outrance les choses rares et exquises: elles viennent à eux d’elles-mêmes et tout droit. Ils n’ont que l’embarras du choix, tant ils sont assaillis d’offres et de propositions.

» Ils formeront, s’ils le veulent, en silence, une série nouvelle de raretés, et quand ils ouvriront la porte de leurs galeries à deux battants, un public d’élite s’empressera d’applaudir et d’imiter.

«Je vous ai dit que la rareté nous sauverait peut-être, nous autres marchands; j’ajoute si nous pouvons traverser une crise déjà trop prolongée.

«Quand le public qui achète sera las de se laisser emballer à l’Hôtel, il se souviendra que c’est chez nous qu’il a fait autrefois de bons coups. Il reconnaîtra que, la plupart du temps, nous pouvons lui procurer les objets de sa convoitise pour un prix moindre d’un tiers et quelquefois de moitié que celui des ventes notables ou des marchands en grand renom.

«C’est donc à nous de nous serrer le ventre et d’amasser, s’il se peut, silencieusement, le dédaigné de l’heure actuelle qui sera peut-être le rarissime de demain.»

Ces considérations de mon ami l’antiquaire n’ont pas laissé de faire quelque impression sur moi. N’y a-t-il pas, me disais-je, pour les amateurs d’une fortune modeste quelque imprudence à se lancer à corps perdu dans une collection faite uniquement au point de vue du jour et du moment, en consultant tous les soirs la cote de la salle Drouot comme un coulissier consulte la cote officielle de la Bourse? Je le crois, à moins qu’on ne nourrisse le projet d’une réalisation très-prochaine.

Il est utile de voir les choses de plus loin et de plus haut. Il est bon d’interroger l’histoire de la curiosité et de tenir compte des mouvements généraux, souvent «mouvements de totalité » qui se produisent dans le domaine des idées, de l’idéal et de l’esthétique.

L’art n’est qu’en partie l’imitation de la nature, mais cette large part d’imitation se produit à travers le prisme de la société. L’artiste transporte dans ses œuvres le reflet dominateur du gouvernement, des mœurs, de la littérature, des idées courantes de son temps. «Au XVIIIe siècle, dit M. Renouvier, où la France eut un art qui lui appartient si bien, les peintres originaux, Watteau, Boucher, Vanloo, Chardin, Greuze, Fragonard et Vien n’avaient été que le miroir de la cour, des salons et des théâtres, l’écho des poètes, des philosophes, des romanciers et des antiquaires.»

Aujourd’hui cette école du dix-huitième siècle si recommandable dans ses chefs-d’ œuvre, après avoir traversé les vicissitudes les plus étonnantes, jouit d’une vogue singulière, même et surtout dans ses catégories les moins avouables.

Nous voulons des parcs de Watteau, des bergeries de Boucher, des boudoirs Pompadour, des ameublements Louis XVI, des bibliothèques composées dans le goût du duc de Richelieu, de Calonne et de Maurepas. Je ne critique point. Mais d’un autre côté, il me semble que nous organisons une société utilitaire, égalitaire, sans privilèges marqués en faveur de la naissance, du rang ou de la richesse, une société du genre de celle des États-Unis. Je crains, — ai-je tort, — qu’il n’y ait pas un accord durable entre nos prédilections intimes et nos préoccupations extérieures, celles du milieu qui nous environne, qui sont dans l’air dont nous sommes baignés malgré nous?

Est-il sûr qu’une réaction formidable n’atteindra pas, — sauf les maîtres que nous venons de citer et que l’étranger nous dispute, — les œuvres marquées au coin du dévergondage des idées et des mœurs? Croit-on réellement à l’immortalité de Choderlos de La Clos ou de Rétif de la Bretonne, ou bien à celle de Challe, et même de Baudoin?

Allons plus loin. Supposons, — hypothèse qu’on ne saurait taxer d’absurde, — que le mouvement qui depuis trente années nous emporte vers un ordre de société de plus en plus démocratique s’accentue davantage et brusquement. Est-ce qu’il n’en résultera pas une influence considérable dans le domaine du goût, une protestation de l’esprit public contre les joyeusetés et les gaillardises de l’époque de Louis XV, même contre l’art réaliste, «sans idées, sans but moral», de notre temps? Peut-être même une réaction en faveur de l’art «éducateur » de la période révolutionnaire, de cet art ayant pour but de servir d’auxiliaire puissant à «l’émancipation morale du citoyen, à l’enfantement du patriote, de l’homme libre et vertueux,» de cet art pédagogique pour lequel Prudhon et Espercieux ont dépensé le plus pur de leur éloquence ()? Ne recherchera-t-on pas avec ardeur, à l’exclusion du reste, les œuvres des peintres de la République, David, Guérin, Girodet, Gérard, Suvée, Gros, etc., qui reposent aujourd’hui pour la plupart dans les limbes de l’oubli?

N’a-t-on pas vu, de 1789 à 1830, l’art charmant de l’école de Watteau tombé dans un discrédit plus profond que celui qui frappe aujourd’hui l’école de David? Ne savons-nous pas que des maîtres dont les productions sont couvertes d’or à cette heure, Greuze, Cochin, Moreau le jeune, Fragonard, Debucourt ont pu assister de leur vivant à l’enterrement de leur renommée, sans pouvoir pressentir leur retour posthume de fortune et le regain de popularité qui devait leur échoir quarante ans plus tard?

Il n’y a guère d’immuabilité dans le goût du public en matière d’art. C’est donc bien à tort qu’un entrepreneur de succès artistiques a osé imprimer ces jours-ci dans une réclame que l’acquisition d’un tableau de Troyon ou de Diaz est un placement aussi solide que l’achat d’un immeuble ou d’une rente sur l’État.

N’est-il pas facile de constater des vicissitudes aussi tranchées dans le champ de la bibliophilie que dans celui des beaux-arts? De belles éditions latines ou grecques qui, aux ventes de La Vallière, en 1767, et de Gaignaten 1769, se vendaient 800, ou 1000 livres, se paient aujourd’hui de 30 à 50 francs. Par contre, des livres français, des romans de chevalerie, par exemple, vendus alors de 3 à 12 livres, sont adjugés aujourd’hui à 2,000, 3,000 francs et plus. Dans ma jeunesse, on trouvait encore sur les parapets des quais des pièces originales de Corneille, de Molière, de Racine, dans les boîtes à 25 centimes; ces mêmes pièces s’élèvent aux enchères à 600, à 1000, à 1800 francs.

Il y a, assurément, quelque chose d’artificiel, de factice dans ces oscillations énormes de l’encan en l’espace d’un siècle. Une violence irrésistible est faite, — par l’influence et l’exemple de certains groupes actifs, — aux inspirations naturelles d’un public éclairé. La salle des ventes est un peu comme ces clubs d’exaltés où la fièvre des uns se communique rapidement aux autres. Moi qui vous parle — et qui suis bien prémuni, Dieu merci, — j’ai bien de la peine à me défendre de la contagion.

Si nos hommes d’État veulent voir renaître le culte libre et généreux des arts, il faut effacer toute trace de l’embrigadement administratif et policier du commerce, imaginé par le génie césarien et ombrageux du Premier consul.

Si, en même temps qu’à la souffrance du commerce, on veut remédier à la misère des artistes, il faut éteindre le foyer d’agiotage qui les dévore, au lieu de l’alimenter.

L’artiste sérieux, délaissé des amateurs et des spéculateurs jusqu’au moment où ses œuvres font prime, est destitué maintenant des commandes de l’État, qui suppléaient en partie à l’abstention de la clientèle. Les Salons annuels, — ce temple de la migraine et de la confusion, — ne suffisent pas à lui ouvrir des débouchés rapides.

Mais cet artiste modeste, — soucieux de la dignité de son caractère et de son talent, — se refuse très-souvent au trafic de ses œuvres, au brocantage de son nom, à ces affiches et annonces, à tout cet appareil charlatanesque indispensable aux faiseurs pour amener par leurs ventes les toiles d’un peintre vivant à des prix élevés. Dieu sait d’ailleurs quelles conditions l’artiste doit subir entre leurs mains!

Pourquoi, ainsi que je le réclamais plus haut pour les savants, les artistes n’auraient-ils pas une salle de ventes aux enchères, réservée pour eux, dirigée par leurs syndics, fonctionnant à leur profit, sans qu’ils aient à subir la domination écrasante et ruineuse du commissaire-priseur et de l’expert?

Je me permettrai de dire aux petits amateurs: Faites acte de virilité et de patience comme les grands collectionneurs. Ne commencez d’acquisitions importantes que quand vous serez suffisamment sûrs de vous-mêmes.

Pour échapper aux entraînements de l’agio comme aux périls du déclanchement, ayez l’oeil constamment fixé sur les chefs-d’œuvre des sept astres de la peinture étrangère: Léonard, Michel-Ange, Raphaël, Titien, Corrége, Rubens, Rembrandt, et sur ceux de notre pléiade française, Poussin, Claude, Lesueur, Watteau, Chardin, Greuze et Prudhon.

Aucun de ceux-là n’a rien à craindre des révolutions de l’avenir ni des outrages du temps. A défaut de leurs tableaux, réunissez leurs dessins, les gravures, les reproductions.

Si, une fois votre collection commencée, vous voulez échapper à la servitude que certains experts voudraient vous imposer pour prix de leurs attestations écrites, couvrez sur vos toiles l’emplacement de la signature, — qu’il y en ait ou qu’il n’y en ait pas, — d’une petite bande de papier. Appelez alors ces experts que les riches acheteurs vous imposent, recueillez leurs dires, confrontez leurs opinions et vous serez édifiés sur la nécessité de devenir vous-même votre propre expert.

Pour ne pas se ruiner avec les tableaux il ne faut pas être exclusif et s’imaginer que tel ou tel maître ait emporté avec lui dans sa tombe tous les secrets de la peinture. Il faut accepter les arts comme ils viennent et comme ils sont. J’admire profondément le culte pour un grand maître trop longtemps dédaigné, comme celui de MM. Marcille pour Prudhon, c’est une œuvre glorieuse de restitution au génie national; mais, hors ce cas très-rare, l’exclusivisme, pratiqué grandement, est un péril grave. Les collections immenses d’un seul genre, — comme par exemple celle de M. de Soleinne pour le théâtre, — conduisent à une ruine certaine au jour de l’encan.

Il est bon que le millionnaire homme dé goût, — et c’est un noble emploi, profitable à tous, de la fortune et du temps, — ait une demeure vaste, commode, agréable, élégamment ornée, où tout intéresse ou réjouisse son regard, telle qu’il soit dispensé de se déplaire jamais chez lui et de chercher une distraction au club ou ailleurs. Il lui faut des meubles précieux, de beaux bronzes, des porcelaines, des tableaux, des gravures, des dessins, des livres, des curiosités de tout genre. Nul ne sortira de chez lui la tête vide et sans avoir appris quelque chose.

Mais il faut pour cela au gentleman dont il s’agit une préparation personnelle qui le dispense de s’en rapporter à des experts en titre, trop souvent enclins à spéculer sur sa confiance et à ne donner jamais de conseils tout à fait désintéressés. Les grands collectionneurs d’aujourd’hui sont en même temps de grands connaisseurs. Ils ne se sont pas formés pourtant à l’Hôtel des ventes, mais bien par la fréquentation des érudits, des habiles amateurs de l’Europe, et même, le dirai-je, de certains magasins. Il en est même qui peuvent dire aussi: «Mon Institut, mon Louvre à moi, c’est ma maison.»

Je ne m’étendrai pas longtemps, en terminant cette trop longue introduction, sur la justification de mon titre: Destruction de la fortune mobiliaire en France. Elle découlera du rapprochement des différents chapitres du livre. Quelques remarques suffiront ici.

Le travail patient, solitaire et désintéressé de l’inventeur, du savant, de l’artiste, de l’amateur, de l’ouvrier d’art, même de l’écrivain, crée cette richesse particulière, — souvent trop fragile, — et j’ai cité plus haut plusieurs exemples, — entre cent, — de cette sorte de génération.

L’action ardente, acharnée, aveugle dans sa rapacité, du mercantilisme spéculateur, envahisseur, contrefacteur, multipliée dans toutes nos grandes villes, prostitue, saccage et détruit finalement cette richesse à peine formée.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
162 s. 4 illüstrasyon
ISBN:
4064066329228
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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