Kitabı oku: «Actes et Paroles, Volume 1», sayfa 25
Cela n'est pas possible, messieurs les jures. (Fremissement d'emotion dans l'auditoire.)
Tenez, monsieur l'avocat general, je vous le dis sans amertume, vous ne defendez pas une bonne cause. Vous avez beau faire, vous engagez une lutte inegale avec l'esprit de civilisation, avec les moeurs adoucies, avec le progres. Vous avez contre vous l'intime resistance du coeur de l'homme; vous avez contre vous tous les principes a l'ombre desquels, depuis soixante ans, la France marche et fait marcher le monde: l'inviolabilite de la vie humaine, la fraternite pour les classes ignorantes, le dogme de l'amelioration, qui remplace le dogme de la vengeance! Vous avez contre vous tout ce qui eclaire la raison, tout ce qui vibre dans les ames, la philosophie comme la religion, d'un cote Voltaire, de l'autre Jesus-Christ! Vous avez beau faire, cet effroyable service que l'echafaud a la pretention de rendre a la societe, la societe, au fond, en a horreur et n'en veut pas! Vous avez beau faire, les partisans de la peine de mort ont beau faire, et vous voyez que nous ne confondons pas la societe avec eux, les partisans de la peine de mort ont beau faire, ils n'innocenteront pas la vieille penalite du talion! ils ne laveront pas ces textes hideux sur lesquels ruisselle depuis tant de siecles le sang des tetes coupees! (Mouvement general.)
Messieurs, j'ai fini.
Mon fils, tu recois aujourd'hui un grand honneur, tu as ete juge digne de combattre, de souffrir peut-etre, pour la sainte cause de la verite. A dater d'aujourd'hui, tu entres dans la veritable vie virile de notre temps, c'est-a-dire dans la lutte pour le juste et pour le vrai. Sois fier, toi qui n'es qu'un simple soldat de l'idee humaine et democratique, tu es assis sur ce banc ou s'est assis Beranger, ou s'est assis Lamennais! (Sensation.)
Sois inebranlable dans tes convictions, et, que ce soit la ma derniere parole, si tu avais besoin d'une pensee pour t'affermir dans ta foi au progres, dans ta croyance a l'avenir, dans ta religion pour l'humanite, dans ton execration pour l'echafaud, dans ton horreur des peines irrevocables et irreparables, songe que tu es assis sur ce banc ou s'est assis Lesurques! (Sensation profonde et prolongee. L'audience est comme suspendue par le mouvement de l'auditoire.)
LES PROCES DE L'EVENEMENT
Charles Hugo alla en prison. Son frere, Francois-Victor, alla en prison. Erdan alla en prison. Paul Meurice alla en prison. Restait Vacquerie. L'Evenement fut supprime. C'etait la justice dans ce temps-la. L'Evenement disparu reparut sous ce titre l'Avenement. Victor Hugo adressa a Vacquerie la lettre qu'onva lire.
Cette lettre fut poursuivie et condamnee. Elle valut six mois de prison, a qui? A celui qui l'avait ecrite? Non, a celui qui l'avait recue. Vacquerie alla a la Conciergerie rejoindre Charles Hugo, Francois-Victor Hugo, Erdan et Paul Meurice.
Victor Hugo etait inviolable.
Cette inviolabilite dura jusqu'en decembre.
En decembre, Victor Hugo eut l'exil.
A M. AUGUSTE VACQUERIE
REDACTEUR EN CHEF DE L'Avenement du peuple.
Mon cher ami,
L'Evenement est mort, mort de mort violente, mort crible d'amendes et de mois de prison au milieu du plus eclatant succes qu'aucun journal du soir ait jamais obtenu. Le journal est mort, mais le drapeau n'est pas a terre; vous relevez le drapeau, je vous tends la main.
Vous reparaissez, vous, sur cette breche ou vos quatre compagnons de combat sont tombes l'un apres l'autre; vous y remontez tout de suite, sans reprendre haleine, intrepidement; pour barrer le passage a la reaction du passe contre le present, a la conspiration de la monarchie contre la republique, pour defendre tout ce que nous voulons, tout ce que nous aimons, le peuple, la France, l'humanite, la pensee chretienne, la civilisation universelle, vous donnez tout, vous livrez tout, vous exposez tout, votre talent, votre jeunesse, votre fortune, votre personne, votre liberte. C'est bien. Je vous crie: courage! et le peuple vous criera: bravo!
Il y avait quatre ans tout a l'heure que vous aviez fonde l'Evenement, vous, Paul Meurice, notre cher et genereux Paul Meurice, mes deux fils, deux ou trois jeunes et fermes auxiliaires. Dans nos temps de trouble, d'irritation et de malentendus, vous n'aviez qu'une pensee: calmer, consoler, expliquer, eclairer, reconcilier. Vous tendiez une main aux riches, une main aux pauvres, le coeur un peu plus pres de ceux-ci. C'etait la la mission sainte que vous aviez revee. Une reaction implacable n'a rien voulu entendre, elle a rejete la reconciliation et voulu le combat; vous avez combattu. Vous avez combattu a regret, mais resolument. – L'Evenement ne s'est pas epargne, amis et ennemis lui rendent cette justice, mais il a combattu sans se denaturer. Aucun journal n'a ete plus ardent dans la lutte, aucun n'est reste plus calme par le fond des idees. L'Evenement, de mediateur devenu combattant, a continue de vouloir ce qu'il voulait: la fraternite civique et humaine, la paix universelle, l'inviolabilite du droit, l'inviolabilite de la vie, l'instruction gratuite, l'adoucissement des moeurs et l'agrandissement des intelligences par l'education liberale et l'enseignement libre, la destruction de la misere, le bien-etre du peuple, la fin des revolutions, la democratie reine, le progres par le progres. L'Evenement a demande de toutes parts et a tous les partis politiques comme a tous les systemes sociaux l'amnistie, le pardon, la clemence. Il est reste fidele a toutes les pages de l'evangile. Il a eu deux grandes condamnations, la premiere pour avoir attaque l'echafaud, la seconde pour avoir defendu le droit d'asile. Il semblait aux ecrivains de l'Evenement que ce droit d'asile, que le chretien autrefois reclamait pour l'eglise, ils avaient le devoir, eux, francais, de le reclamer pour la France. La terre de France est sacree comme le pave d'un temple. Ils ont pense cela et ils l'ont dit. Devant les jurys qui ont decide de leur sort, et que couvre l'inviolable respect du a la chose jugee, ils se sont defendus sans concessions et ils ont accepte les condamnations sans amertume. Ils ont prouve que les hommes de douceur sont en meme temps des hommes d'energie.
Voila deux mille ans bientot que cette verite eclate, et nous ne sommes rien, nous autres, aupres des confesseurs augustes qui l'ont manifestee pour la premiere fois au genre humain. Les premiers chretiens souffraient pour leur foi, et la fondaient en souffrant pour elle, et ne flechissaient pas. Quand le supplice de l'un avait fini, un autre etait pret pour recommencer. Il y a quelque chose de plus heroique qu'un heros, c'est un martyr.
Grace a Dieu, grace a l'evangile, grace a la France, le martyre de nos jours n'a pas ces proportions terribles, ce n'est guere que de la petite persecution ou de la grande taquinerie; mais, tel qu'il est, il impose toujours des souffrances et il veut toujours du courage. Courage donc! marchez. Vous qui etes reste debout, en avant! Quand vos compagnons seront libres, ils viendront vous rejoindre. L'Evenement n'est plus, l'Avenement du peuple le remplacera dans les sympathies democratiques. C'est un autre journal, mais c'est la meme pensee.
Je vous le dis a vous, et je le dis a tous ceux qui acceptent, comme vous, vaillamment, la sainte lutte du progres. Allez, nobles esprits que vous etes tous! ayez foi! Vous etes forts. Vous avez pour vous le temps, l'avenir, l'heure qui passe et l'heure qui vient, la necessite, l'evidence, la raison d'ici-bas, la justice de la-haut. On vous persecutera, c'est possible. Apres?
Que pourriez-vous craindre et comment pourriez-vous douter? Toutes les realites sont avec vous.
On vient a bout d'un homme, de deux hommes, d'un million d'hommes; on ne vient pas a bout d'une verite. Les anciens parlements, – j'espere que nous ne verrons jamais rien de pareil dans ce temps-ci, – * ont quelquefois essaye de supprimer la verite par arret; le greffier n'avait pas acheve de signer la sentence, que la verite reparaissait debout et rayonnante au-dessus du tribunal. Ceci est de l'histoire. Ce qui est subsiste. On ne peut rien contre ce qui est. Il y aura toujours quelque chose qui tournera sous les pieds de l'inquisiteur. Ah! tu veux l'immobilite, inquisiteur! J'en suis fache, Dieu a fait le mouvement. Galilee le sait, le voit, et le dit. Punis Galilee, tu n'atteindras pas Dieu!
Marchez donc, et, je vous le repete, ayez confiance! Les choses pour lesquelles et avec lesquelles vous luttez sont de celles que la violence meme du combat fait resplendir. Quand on frappe sur un homme, on en fait jaillir du sang; quand on frappe sur la verite, on en fait jaillir de la lumiere.
Vous dites que le peuple aime mon nom, et vous me demandez ce que vous voulez bien appeler mon appui. Vous me demandez de vous serrer la main en public. Je le fais, et avec effusion. Je ne suis rien qu'un homme de bonne volonte. Ce qui fait que le peuple, comme vous dites, m'aime peut-etre un peu, c'est qu'on me hait beaucoup d'un certain cote. Pourquoi? je ne me l'explique pas.
Vraiment, je ne m'explique pas pourquoi les hommes, aveugles la plupart et dignes de pitie, qui composent le parti du passe, me font a moi et aux miens l'honneur d'une sorte d'acharnement special. Il semble, a de certains moments, que la liberte de la tribune n'existe pas pour moi, et que la liberte de la presse n'existe pas pour mes fils. Quand je parle, a l'assemblee, les clameurs font effort pour couvrir ma voix; quand mes fils ecrivent, c'est l'amende et la prison. Qu'importe! Ce sont la les incidents du combat. Nos blessures ne sont qu'un detail. Pardonnons nos griefs personnels. Qui que nous soyons, fussions-nous condamnes, nos juges eux-memes sont nos freres. Ils nous ont frappes d'une sentence, ne les frappons pas meme d'une rancune. A quoi bon perdre vingt-quatre heures a maudire ses juges quand on a toute sa vie pour les plaindre? Et puis maudire quelqu'un! a quoi bon? Nous n'avons pas le temps de songer a cela, nous avons autre chose a faire. Fixons les yeux sur le but, voyons le bien du peuple, voyons l'avenir! On peut etre frappe au coeur et sourire.
Savez-vous? j'irai tout cet hiver diner chaque jour a la Conciergerie avec mes enfants. Dans le temps ou nous sommes, il n'y a pas de mal a s'habituer a manger un peu de pain de prison.
Oui, pardonnons nos griefs personnels, pardonnons le mal qu'on nous fait ou qu'on veut nous faire. – Pour ce qui est des autres griefs, pour ce qui est du mal qu'on fait a la republique, pour ce qui est du mal qu'on fait au peuple, oh! cela, c'est different; je ne me sens pas le droit de le pardonner. Je souhaite, sans l'esperer, que personne n'ait de compte a rendre, que personne n'ait de chatiment a subir dans un avenir prochain.
Pourtant, mon ami, quel bonheur, si, par un de ces denouements inattendus qui sont toujours dans les mains de la providence et qui desarment subitement les passions coupables des uns et les legitimes coleres des autres; quel bonheur, si, par un de ces denouements possibles, apres tout, que l'abrogation de la loi du 31 mai permettrait d'entrevoir, nous pouvions arriver surement, doucement, tranquillement, sans secousse, sans convulsion, sans commotion, sans represailles, sans violences d'aucun cote, a ce magnifique avenir de paix et de concorde qui est la devant nous, a cet avenir inevitable ou la patrie sera grande, ou le peuple sera heureux, ou la republique francaise creera par son seul exemple la republique europeenne, ou nous serons tous, sur cette bien-aimee terre de France, libres comme en Angleterre, egaux comme en Amerique, freres comme au ciel!
VICTOR HUGO.
18 septembre 1851.
ENTERREMENTS
1843-1850
I
FUNERAILLES DE CASIMIR DELAVIGNE
20 decembre 1843.
Celui qui a l'honneur de presider en ce moment l'academie francaise ne peut, dans quelque situation qu'il se trouve lui-meme, etre absent un pareil jour ni muet devant un pareil cercueil.
Il s'arrache a un deuil personnel pour entrer dans le deuil general; il fait taire un instant, pour s'associer aux regrets de tous, le douloureux egoisme de son propre malheur. Acceptons, helas! avec une obeissance grave et resignee les mysterieuses volontes de la providence qui multiplient autour de nous les meres et les veuves desolees, qui imposent a la douleur des devoirs envers la douleur, et qui, dans leur toute-puissance impenetrable, font consoler l'enfant qui a perdu son pere par le pere qui a perdu son enfant.
Consoler! Oui c'est le mot. Que l'enfant qui nous ecoute prenne pour supreme consolation, en effet, le souvenir de ce qu'a ete son pere! Que cette belle vie, si pleine d'oeuvres excellentes, apparaisse maintenant tout entiere a son jeune esprit, avec ce je ne sais quoi de grand, d'acheve et de venerable que la mort donne a la vie! Le jour viendra ou nous dirons, dans un autre lieu, tout ce que les lettres pleurent ici. L'academie francaise honorera, par un public eloge, cette ame elevee et sereine, ce coeur doux et bon, cet esprit consciencieux, ce grand talent! Mais, disons-le des a present, dussions nous etre expose a le redire, peu d'ecrivains ont mieux accompli leur mission que M. Casimir Delavigne; peu d'existences ont ete aussi bien occupees malgre les souffrances du corps, aussi bien remplies malgre la brievete des jours. Deux fois poete, doue tout ensemble de la puissance lyrique et de la puissance dramatique, il avait tout connu, tout obtenu, tout eprouve, tout traverse, la popularite, les applaudissements, l'acclamation de la foule, les triomphes du theatre, toujours si eclatants, toujours si contestes. Comme toutes les intelligences superieures, il avait l'oeil constamment fixe sur un but serieux; il avait senti cette verite, que le talent est un devoir; il comprenait profondement, et avec le sentiment de sa responsabilite, la haute fonction que la pensee exerce parmi les hommes, que le poete remplit parmi les esprits. La fibre populaire vibrait en lui; il aimait le peuple dont il etait, et il avait tous les instincts de ce magnifique avenir de travail et de concorde qui attend l'humanite. Jeune homme, son enthousiasme avait salue ces regnes eblouissants et illustres qui agrandissent les nations par la guerre; homme fait, son adhesion eclairee s'attachait a ces gouvernements intelligents et sages qui civilisent le monde par la paix.
Il a bien travaille. Qu'il repose maintenant! Que les petites haines qui poursuivent les grandes renommees, que les divisions d'ecoles, que les rumeurs de partis, que les passions et les ingratitudes litteraires fassent silence autour du noble poete endormi! Injustices, clameurs, luttes, souffrances, tout ce qui trouble et agite la vie des hommes eminents s'evanouit a l'heure sacree ou nous sommes. La mort, c'est l'avenement du vrai. Devant la mort, il ne reste du poete que la gloire, de l'homme que l'ame, de ce monde que Dieu.
II
FUNERAILLES DE FREDERIC SOULIE
27 septembre 1847.
Les auteurs dramatiques ont bien voulu souhaiter que j'eusse dans ce jour de deuil l'honneur de les representer et de dire en leur nom l'adieu supreme a ce noble coeur, a cette ame genereuse, a cet esprit grave, a ce beau et loyal talent qui se nommait Frederic Soulie. Devoir austere qui veut etre accompli avec une tristesse virile, digne de l'homme ferme et rare que vous pleurez. Helas! la mort est prompte. Elle a ses preferences mysterieuses. Elle n'attend pas qu'une tete soit blanchie pour la choisir. Chose triste et fatale, les ouvriers de l'intelligence sont emportes avant que leur journee soit faite. Il y a quatre ans a peine, tous, presque les memes qui sommes ici, nous nous penchions sur la tombe de Casimir Delavigne, aujourd'hui nous nous inclinons devant le cercueil de Frederic Soulie.
Vous n'attendez pas de moi, messieurs, la longue nomenclature des oeuvres, constamment applaudies, de Frederic Soulie. Permettez seulement que j'essaye de degager a vos yeux, en peu de paroles, et d'evoquer, pour ainsi dire, de ce cercueil ce qu'on pourrait appeler la figure morale de ce remarquable ecrivain.
Dans ses drames, dans ses romans, dans ses poemes, Frederic Soulie a toujours ete l'esprit serieux qui tend vers une idee et qui s'est donne une mission. En cette grande epoque litteraire ou le genie, chose qu'on n'avait point vue encore, disons-le a l'honneur de notre temps, ne se separe jamais de l'independance, Frederic Soulie etait de ceux qui ne se courbent que pour preter l'oreille a leur conscience et qui honorent le talent par la dignite. Il etait de ces hommes qui ne veulent rien devoir qu'a leur travail, qui font de la pensee un instrument d'honnetete et du theatre un lieu d'enseignement, qui respectent la poesie et le peuple en meme temps, qui pourtant ont de l'audace, mais qui acceptent pleinement la responsabilite de leur audace, car ils n'oublient jamais qu'il y a du magistrat dans l'ecrivain et du pretre dans le poete.
Voulant travailler beaucoup, il travaillait vite, comme s'il sentait qu'il devait s'en aller de bonne heure. Son talent, c'etait son ame, toujours pleine de la meilleure et de la plus saine energie. De la lui venait cette force qui se resolvait en vigueur pour les penseurs et en puissance pour la foule. Il vivait par le coeur; c'est par la aussi qu'il est mort. Mais ne le plaignons pas; il a ete recompense, recompense par vingt triomphes, recompense par une grande et aimable renommee qui n'irritait personne et qui plaisait a tous. Cher a ceux qui le voyaient tous les jours et a ceux qui ne l'avaient jamais vu, il etait aime et il etait populaire, ce qui est encore une des plus douces manieres d'etre aime. Cette popularite il la meritait; car il avait toujours present a l'esprit ce double but qui contient tout ce qu'il y a de noble dans l'egoisme et tout ce qu'il y a de vrai dans le devouement: etre libre et etre utile.
Il est mort comme un sage qui croit parce qu'il pense; il est mort doucement, dignement, avec le candide sourire d'un jeune homme, avec la gravite bienveillante d'un vieillard. Sans doute il a du regretter d'etre contraint de quitter l'oeuvre de civilisation que les ecrivains de ce siecle font tous ensemble, et de partir avant l'heure solennelle et prochaine peut-etre qui appellera toutes les probites et toutes les intelligences au saint travail de l'avenir. Certes, il etait propre a ce glorieux travail, lui qui avait dans le coeur tant de compassion et tant d'enthousiasme, et qui se tournait sans cesse vers le peuple, parce que la sont toutes les miseres, parce que la aussi sont toutes les grandeurs. Ses amis le savent, ses ouvrages l'attestent, ses succes le prouvent, toute sa vie Frederic Soulie a eu les yeux fixes dans une etude severe sur les clartes de l'intelligence, sur les grandes verites politiques, sur les grands mysteres sociaux. Il vient d'interrompre sa contemplation, il est alle la reprendre ailleurs; il est alle trouver d'autres clartes, d'autres verites, d'autres mysteres, dans l'ombre profonde de la mort.
Un dernier mot, messieurs. Que cette foule qui nous entoure et qui veut bien m'ecouter avec tant de religieuse attention; que ce peuple genereux, laborieux et pensif, qui ne fait defaut a aucune de ces solennites douloureuses et qui suit les funerailles de ses ecrivains comme on suit le convoi d'un ami; que ce peuple si intelligent et si serieux le sache bien, quand les philosophes, quand les ecrivains, quand les poetes viennent apporter ici, a ce commun abime de tous les hommes, un des leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, sans inquietude, pleins d'une foi inexprimable dans cette autre vie sans laquelle celle-ci ne serait digne ni de Dieu qui la donne, ni de l'homme qui la recoit. Les penseurs ne se defient pas de Dieu! Ils regardent avec tranquillite, avec serenite, quelques-uns avec joie, cette fosse qui n'a pas de fond; ils savent que le corps y trouve une prison, mais que l'ame y trouve des ailes.
Oh! les nobles ames de nos morts regrettes, ces ames qui, comme celle dont nous pleurons en ce moment le depart, n'ont cherche dans ce monde qu'un but, n'ont eu qu'une inspiration, n'ont voulu qu'une recompense a leurs travaux, la lumiere et la liberte, non! elles ne tombent pas ici dans un piege! Non! la mort n'est pas un mensonge! Non! elles ne rencontrent pas dans ces tenebres cette captivite effroyable, cette affreuse chaine qu'on appelle le neant! Elles y continuent, dans un rayonnement plus magnifique, leur vol sublime et leur destinee immortelle. Elles etaient libres dans la poesie, dans l'art, dans l'intelligence, dans la pensee; elles sont libres dans le tombeau!
