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Kitabı oku: «Histoire des salons de Paris. Tome 4», sayfa 10
Madame Thomassin était agréable, douce, mélancolique; une prévision de son sort, malgré sa jeunesse, lui disait qu'elle n'avait que peu de jours à vivre… elle était déjà frappée de la cruelle maladie dont elle mourut quelques années après, ayant à peine accompli sa vingt-septième année!..
J'avais aussi près de moi une nièce de M. d'Abrantès, mademoiselle Clotilde Chaudon… Elle avait dix-sept ans. Elle était charmante, faite à peindre, de jolis cheveux blonds, une peau admirable, de belles dents, et tout ce qui pouvait plaire si elle avait eu de jolies mains et de jolis pieds. Clotilde dansait, était assez bonne musicienne, vive comme un lutin, et jolie à l'avenant. On voit que le noyau de la société qu'on trouvait chez moi avant qu'il n'y vînt même un étranger était formé de manière à ne pas faire craindre l'ennui à la personne qui venait passer deux heures avec nous.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DES PORTRAITS DES ARTISTES
SECONDE PARTIE
SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE
J'ai parlé des hommes de lettres143 qui venaient chez moi, et dont l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de nos soupers et de nos soirées.
J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour l'écouter. Cela est encore aujourd'hui, et pourtant il a tout à l'heure quatre-vingt-trois ans!
M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à l'écouter.
M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que l'original était inimitable… Il connaissait le monde entier… voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne, où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire. D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait avoir M. de Grammont… il a cette assurance à la fois insolente et polie qui faisait répondre par M. de Grammont à Louis XIV, qui se plaignait de n'avoir plus de dents:
Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?..
Et il lui en montrait trente-deux magnifiques.
À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant, jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes, qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était la duchesse de Fleury144. Jamais, au reste, il ne parlait de sa femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié.
L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à l'époque où M. de Montrond marquait dans le monde; il possède d'excellentes qualités… et le prouve en ayant de longues et fidèles amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres… Il est bon maître, et tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi.
M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M. de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire, alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le rapport de l'argent, car il était insupportable au whist, qu'il y gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue.
Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez pour dire que ce qui est pour presque tout le monde est surtout vrai pour lui: c'est qu'il est mal jugé…
Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis quarante ans… Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles.
M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait aussi chez moi… il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement. Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et jamais en disputant. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo pour avoir fait des vers… Quant à M. de Saint-Aulaire, il était sociable au-delà de tout ce que je vois maintenant.
Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son cœur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me témoignait, c'était M. de Narbonne!
Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit même… Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en parlerai souvent dans le cours de cet ouvrage, et avant d'aller plus loin, je voudrais pouvoir placer ici plusieurs lettres145, ou plutôt je ne suis pas où vous êtes!.. mais n'importe; vous savez que partout et toujours vous pouvez compter sur moi comme sur votre frère… sur votre père!.. Dites-vous bien surtout que si j'étais malheureux, il n'est rien que je ne vous demandasse. Adieu, serrez vos enfants contre votre pauvre cœur, et faites tout pour vous conserver à eux et à ceux qui vous aiment…
146, qu'il étalait sur le billard, et là, prenant une queue, il démontrait en nasillant et faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait l'histoire de la sultane Ipomai!.. et puis celle du prince Isouf!.. Il était alors bien amusant!..
Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de Planard… il avait déjà fait à cette époque la Nièce supposée… Il était fort timide, mais fort aimable… il jouait la comédie chez moi à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action.
On rencontrait aussi chez moi Geoffroy de Saint-Hilaire, dont le beau talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il était à Paris, Desgenettes, qui était mon ami plus que mon médecin, enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, comme, par exemple, Gérard, Girodet et Augustin147, ainsi que d'autres gens de lettres dont les noms trouveront leur place à mesure que nous avancerons dans la narration des événements de l'époque. Parmi les hommes du monde remarquables par leur esprit, il faut aussi placer M. le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis, et comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je parle; il n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était comme toujours un homme parfaitement spirituel, aimable et gracieux, et d'un commerce doux et facile, qui avait un grand charme… Je le voyais souvent; il était un de nos habitués.
M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr, avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord complet en lui. Sa figure et sa tournure, toutes deux d'une grande distinction, ajoutaient à ce que sa conversation avait de puissance; son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses yeux; sa bouche, dont le sourire était aussi rare148 que fin et spirituel, et s'accordait avec son regard et sa parole; sa personne, enfin, était celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par tout ce qu'on exige dans la haute et bonne société.
M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement; il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement… Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est, et malgré son apparente légèreté, il joignait à cet esprit, non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un cœur parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne manquait jamais un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus: quelquefois madame T…n venait le chercher avant l'heure fixée… Il la laissait attendre:
– Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant.
– Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas perdre un de mes bons moments.
L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus fougueuses passions n'est jamais, en aucun temps, autre chose qu'un homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis.
Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées, lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui portait une épée de demeurer à Paris quelques mois.
En remontant aux premiers temps de l'Empire, on trouve une époque assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite; quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le sut, et fut très-sévère avec ses sœurs… mais bientôt il eut, lui aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait que le duché de Guastalla!.. – Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande ville, avec un beau palais et des sujets?..
– Guastalla est un village… un bourg, répondait assez durement l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance…
– Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa hauteur sur sa chaise longue… un village!.. la date buona, fratello!.. et que voulez-vous que j'en fasse?..
– Ce que tu voudras…
– Comment! ce que je voudrai!.. Et elle se mit à pleurer.
– Annonciata149 est grande duchesse!.. et elle est ma cadette!.. pourquoi donc ne suis-je pas autant qu'elle, au moins?.. elle a des états… elle a des ministres!.. – Napoléon, lui dit enfin la princesse, je vous préviens que je vous arrache les yeux si je ne suis pas mieux traitée. Et mon pauvre Camille! pourquoi ne rien faire pour lui?
– C'est un imbécile.
– C'est vrai… mais qu'est-ce que ça fait?..
L'Empereur leva les épaules… la princesse pleurait à sanglots… L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante… et puis elle était si câline!.. si habile à émouvoir!.. si belle en pleurant!..
Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple piémontais à gouverner au prince Camille.
Lorsque les autres sœurs virent que les larmes et les scènes avaient du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment de repos. La grande-duchesse de Berg voulut la couronne royale, et même un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié… L'Empereur écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse de Berg n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur finit-il par se fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant du pied:
– Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous partageons l'héritage du feu roi notre père!..
Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en sortant de chez l'Empereur, nous rapporta ce mot qu'il avait entendu…
Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on peut aimer une amie… Charmante, gaie, vive, spirituelle, très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la double encore… la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie était heureuse, la maîtresse de maison contente.
L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement attachante lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais elle est peu facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, mais chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout ce qui se dit… Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle!.. seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait un paradis!.. C'est là qu'il la fallait entendre et voir!..
Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp du général en chef.
Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque, l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!.. Jolie tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués, naissance honorable et belle, caractère facile, manières exquises de politesse et de bon goût… M. de Forbin possédait tous ces avantages à un degré fort éminent; il était aussi un de mes habitués. Il y a bien de la tristesse dans ce souvenir!..
J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément, pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison, car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne.
L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières. L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette, madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et je ne me rappelle plus le nom du chambellan.
La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en forme de gondoles, et faites pour parcourir facilement les routes ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de Bondy, dont nous avions la jouissance pour chasser, et dans laquelle nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été ordonnée dès la veille, mais dans l'intérieur du parc. Plusieurs hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le matin pour se trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, qui, selon sa coutume, fut d'une ponctualité admirable150. Tous les hommes désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre était M. de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il était depuis longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable esprit, sa bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui doublait toujours celle de la moindre réunion où il se trouvait, le faisaient aimer de tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, gai, vif, chasseur déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait toujours le premier en avant dans ces belles routes du Raincy, ayant autour de lui sa trompe lorsqu'il ne sonnait pas, ou bien on l'entendait au loin appelant les chasseurs et sonnant un rappel; mais ce qui est bien curieux, c'est que M. de Montbreton est toujours le même qu'à cette époque.
L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense chanta, on fit de la musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable que si l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en écarta pas d'une ligne. Madame d'Arberg était là.
En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place plus convenable pour les peindre et en donner une idée.
Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande, bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui l'écrasaient ou qui croyaient l'écraser de leur titre de nouvelle duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui l'entouraient.
J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait pour moi de l'amitié, et j'ai toujours compris comment elle avait eu des répulsions dans ce pays de cour, où elle primait trop naturellement pour ne pas trouver des antipathies dans celles qui voulaient avoir le premier jour ce que donnent et amènent les siècles.
En apprenant le déjeuner de l'Impératrice, la princesse Pauline, qui cette année-là occupait les appartements du rez-de-chaussée de Saint-Cloud151, voulut venir, quoique le froid fût déjà vif, et que d'ailleurs elle, qui ne pouvait aller en voiture qu'avec des précautions infinies, ne pourrait pas suivre la chasse. M. d'Abrantès, qui lui parlait fort amicalement152, lui objecta tout cela.
– Eh bien! nous ne chasserons pas. – Mais que ferons-nous? – Nous causerons.
Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme Laure.
– J'ai bien peur, madame, que ce froid-là ne vous soit nuisible, lui dit M. d'Abrantès.
Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy.
Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan.
C'est ici le lieu de rappeler les noms des personnes qui composaient quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.

Maison de madame Mère
Dame d'honneur
Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie de madame de Montesson).
Dames pour accompagner
Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie;
Madame la duchesse d'Abrantès;
Madame la princesse d'Eckmühl;
Madame la baronne de Saint-Sauveur (fille du prince Masserano).
Madame la comtesse de Laborde-Méréville;
Madame la comtesse de Fleurien;
Madame la comtesse Dupuis;
Madame de Saint-Pern;
Madame de Rochefort;
Madame de Bressieux.
Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle de Launay153.
Chambellans: MM. de Brissac et de Laville.
Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte d'Arlincourt.
Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil.
Aumôniers ordinaires: MM.
La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher de pleurer: elle avait des pages, ce qu'aucune de ses sœurs n'avait à Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames et d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était gouverneur-général par-delà les Alpes.
Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris, l'une, madame de Cavour, parce qu'elle vint y faire son service, et l'autre, madame de Mathis, par l'amour que l'Empereur eut pour elle. Le reste nous était presque étranger.
Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est une femme non-seulement spirituelle, mais instruite plus qu'une femme ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections, madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on les perd, mais qu'on est aussi bien heureuse d'avoir comme moi depuis tant d'années.
Maison de la reine Hortense
Madame la comtesse de Viry, dame d'honneur;
Madame la baronne de Broc, dame pour accompagner;
Madame la comtesse d'Arguzon, dame pour accompagner;
Madame la comtesse Mollien, dame pour accompagner;
Madame la duchesse de Villeneuve, dame pour accompagner;
Mademoiselle Cochelet, lectrice;
M. de Boucheporn, chambellan;
M. de Villeneuve, chambellan;
Madame de Boubers, gouvernante des jeunes princes;
Madame de Boucheporn, sous-gouvernante;
Madame de Mornay, sous-gouvernante;
Monsieur l'abbé Bertrand, aumônier;
M. , second aumônier.
Maison de la princesse Joseph
La maison de la reine Julie était si peu nombreuse que nous connaissions à peine ses dames, excepté, toutefois, madame la comtesse de Girardin, la dame d'honneur que chacun aimait parce qu'elle était une charmante et gracieuse personne154.
Maison de la grande-duchesse de Berg
Madame de Beauharnais, dame d'honneur;
Madame Adélaïde de La Grange, dame pour accompagner (plus tard madame de Curnieux);
Madame la comtesse de Saint-Martin, dame pour accompagner;
Madame de Colbert (Alphonse), dame pour accompagner;
Madame la baronne Lambert, dame pour accompagner;
Madame , dame pour accompagner;
Madame Michel, lectrice;
M. d'Aligre, chambellan;
M. de Cambis, écuyer.
On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à donner de l'âme et de la gaieté à une cour qui ne demandait que des fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?.. Il faut de la jeunesse, de la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la plus brillante de l'univers.
Madame de Barral, favorite de la princesse Pauline, était, à cette époque, une des plus jolies femmes de Paris, et il y en avait beaucoup. Non-seulement la Cour impériale en renfermait un grand nombre, mais Paris alors était brillant d'un luxe de beauté autant que de celui de ses fêtes. Combien il était augmenté, par exemple, lorsque dans une de ces fêtes on y voyait rassemblées toutes les femmes dont la beauté vraiment remarquable portait leur nom au-delà des mers. La princesse Borghèse, madame de Canisy155, madame de Barral, madame Gazani, la duchesse de Montebello, madame Savary, madame de Bassano, madame Pellaprat, madame de Laborde, mademoiselle Masséna, la grande-duchesse de Berg, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, madame Duchâtel, madame de Lavalette, madame Augereau, et une foule de noms qui rappelleraient les charmants visages auxquels ils appartenaient; et plus tard, madame la duchesse de Guiche, la duchesse d'Esclignac, madame de Castellane, mesdemoiselles de Laborde, mademoiselle de Lavauguyon, depuis madame de Carignan, mademoiselle de Cetto, mademoiselle de Bourgoin; et si l'on ajoute les beautés contemporaines, madame Récamier, madame Tallien, madame Michel, et tant d'autres femmes moins belles, mais toujours charmantes, on croira aisément qu'une fête où tout cela se trouvait devait être brillante et joyeuse. Dans le nombre des jolies femmes, il faut mettre madame de Broc, madame Mollien, la duchesse de Raguse, madame de Massa, madame Perregaux, et tant d'autres qui étaient fraîches, jeunes et jolies à faire envie, et quelques femmes qui étaient en dehors de la Cour de la Restauration. Mais, après ce dernier effort, la nature, fatiguée, à ce qu'il paraît, d'avoir tant produit, veut se reposer de ses fatigues.
Voici quelques lignes de l'une d'elles.
«Et, dans un tel malheur, je suis à trois cents lieues de vous178178
Il était à Torgau, où l'Empereur l'avait envoyé en sortant de son ambassade d'Autriche… ce fut là qu'il mourut aussi deux mois après avoir écrit cette lettre… Je ne le revis pas!..
Les femmes alors se mirent à pleurer; mais madame de Beauharnais les consola.
– Que craignez-vous? leur dit-elle… il n'est pas possible que je meure! ne faut-il pas que je sois reine de France?
Elles la crurent folle!..
En effet, une vieille esclave de la Martinique lui avait prédit qu'elle serait reine de France, et mourrait DANS UN HOSPICE.
– Eh! pourquoi ne pas nommer votre maison? lui dit presque en colère la duchesse d'Aiguillon, qui souffrait de voir son amie dans cette sorte de tranquillité; pourquoi ne pas nommer votre maison tout de suite?..
– Eh bien! oui, et je vous nommerai madame d'honneur, lorsque je serai reine de France!..
Mais lorsque l'Impératrice fut couronnée, elle se rappela l'amie dont l'affection avait adouci ses malheurs, et la demanda à Napoléon pour dame d'honneur.
– Non, dit l'Empereur, elle est divorcée!..
Mais, plus tard, il fut moins sévère pour une femme qui possédait toutes les qualités et toutes les vertus. Madame Louis de Girardin fut nommée dame d'honneur de la reine Julie.
