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Kitabı oku: «Histoire des salons de Paris. Tome 4», sayfa 9
À partir de ce moment, madame de Latour-du-Pin fut ce qu'elle avait promis. Elle voulut de plus aller elle-même au marché de Boston vendre ses légumes et ses fromages à la crème! Ce fut dans une de ces courses que M. de Talleyrand la rencontra… Le lendemain, il fut la voir et il la trouva au milieu de ses poules, de ses pigeons, de sa basse-cour… Enfin, elle était, je le répète, ce qu'elle avait promis d'être. De plus, ce genre de vie avait été salutaire pour elle. Son travail était moins rude, au fait, que trente nuits passées au bal dans un hiver. Sa beauté129, qui était remarquable dans la galerie de Versailles, était devenue éclatante dans sa chaumière du Nouveau-Monde. M. de Talleyrand le lui dit.
– Vraiment! répondit-elle naturellement et sans rougir, vraiment! le trouvez-vous? J'en suis ravie, une femme tient toujours un peu à ses avantages personnels.
Dans ce moment le nègre entra dans le petit parloir avec sa casaque toute déchirée au milieu du dos. Il se met devant madame de Latour-du-Pin et lui dit:
– Maîtresse, raccommode casaque à moi, qui vient de déchirer.
Et sans interrompre la conversation, madame de Latour-du-Pin prend une aiguille et raccommode la casaque du nègre tout en causant avec un charme de simplicité vraiment touchant.
Le souvenir de cette petite aventure avait un moment frappé M. de Talleyrand: aussi la racontait-il avec un accent tout particulier qui avait vraiment de l'éloquence du cœur. Qu'on juge avec son esprit ce que cela devait produire! Voilà où M. de Talleyrand est unique.
C'est aussi dans sa parole, dans sa manière de construire ses phrases. J'ai longtemps cherché quel était le mécanisme de cette conversation, toute composée de riens ou de choses souvent ordinaires, car nous n'avions pas toujours de bonnes fortunes comme l'histoire de madame de Latour-du-Pin; mais ce mécanisme, je ne l'ai pas trouvé. Il n'existe pas; c'est l'art naturel de parler, inculqué dès l'enfance à ceux qui en font usage, leur bon goût personnel leur enseignant plus tard l'usage qu'il en fallait faire. Ils ne savaient aucunement se donner ce que nous cherchions à découvrir en eux; et lorsque l'Empereur voulut former des maisons et des sociétés, il créa bien des maisons où l'on recevait… mais des causeries, il n'en créa pas là où elles n'existaient pas avant lui. Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'à sa chute tout tomba avec lui.
Parmi les hommes d'esprit que je voyais souvent, il en était un qui ne venait guère chez moi que le matin… ou, s'il venait dîner, c'était pour partir immédiatement après. Le cardinal ne l'aimait pas, et il le savait. Cet homme était Dussaulx.
Dussaulx avait été non pas révolutionnaire, mais peut-être plus que cela, parce que, comblé par les financiers et les receveurs-généraux, il avait écrit, à l'époque où les malheurs de la France étaient à leur comble, des choses qui font frémir sur la haute finance, à laquelle il était redevable du peu qu'il avait. Mon père l'avait obligé en lui prêtant de l'argent à son entrée dans le monde, et sa reconnaissance fut aussi longue que sa vie. Ma mère, accoutumée à accueillir tous ceux que mon père avait accueillis, reçut Dussaulx lorsqu'après avoir été130 fructidorisé, à ce que je crois, il revint à Paris après avoir vécu longtemps caché; mais un jour, le prince de Chalais, ami de ma mère, se trouvant chez elle avec Dussaulx, répéta à ma mère le propos écrit et imprimé par lui!.. Ce propos, trop infâme pour que je le répète ici, nous fit horreur!.. Il ne l'avait que trop écrit!.. mais il en avait du remords, et depuis il écrivit beaucoup sur Robespierre, et attaqua le comité de Salut public avec une verve qui versa encore plus de haine sur les chefs de la sanglante tyrannie populaire… Après le 9 thermidor, il se mit avec Fréron, autre homme de l'époque, chantant la palinodie après la chute des siens… Leur journal était une feuille périodique appelée l'Orateur du peuple… Le Véridique ensuite fut rédigé par lui…
Dussaulx était un des hommes les plus habiles, pour critiquer un livre, que j'aie connus, Hoffmann et M. de Feletz exceptés… Il y avait une moquerie sérieuse et consciencieuse dans la critique de Dussaulx, qui portait un coup mortel à celui qu'il frappait. Sa critique était terrible, parce qu'elle était toujours juste. Comme son esprit était fort remarquable, il ne manquait pas de saisir le côté ridicule de la pièce ou du livre, et il partait d'un point vrai. Il lisait avant de faire son article, et ne chargeait pas, comme je sais que font beaucoup de critiques, un secrétaire de lire pour eux, ou bien une maîtresse, une femme, une sœur dont les unes s'endorment quelquefois sur le livre qu'elles ne comprennent pas, et l'autre ne lit pas toujours ce qu'il doit lire pour faire son extrait. Dussaulx était critique comme Colnet, par exemple… Voilà encore un critique qui connaissait les devoirs d'un critique; il savait, comme Dussaulx et comme Salgues131, aussi dire du mal du livre sans dire du mal de l'auteur: il est vrai que c'est la chose difficile en critique. Rien n'est plus aisé à mettre au bout de sa plume que des sottises grossières et très-souvent mensongères; mais une critique saine, éclairée, voilà ce qui prend un temps qu'on ne veut pas lui donner. On va en chemin de fer sur la route de la critique… Il suit de là qu'on ne voit et qu'on n'entend pas ce qu'on lit et ce qu'on écrit, et que souvent on parle à faux d'une chose qui n'est même pas dans votre livre. Cela m'est arrivé à moi, ainsi vous pouvez m'en croire.
Dussaulx était sévère dans ses critiques; il était judicieux, et son style était remarquable; mais pas toujours, il était inégal… Il travaillait, à l'époque où je le voyais, au Journal des Débats, qui s'appela ensuite Journal de l'Empire… Plusieurs écrits détachés sur la Révolution ont ajouté à sa réputation littéraire, entre autres un fort court, mais étincelant de beauté, intitulé Robespierre dévoilé… Chénier avait Dussaulx en horreur. Il l'appelait un frère perfide.
Chénier ne venait pas chez moi, et à mon grand regret. Je ne voyais en lui que l'homme de lettres, le poëte, et non pas le Caïn que le parti contraire s'obstinait à trouver dans cet homme. Je le voyais dans une maison tierce, et assez souvent. Une fois j'eus le malheur de prononcer son nom devant M. d'Abrantès; il me regarda avec colère, et me dit: – Rappelez-vous que jamais l'homme qui a fait ce vers:
n'entrera de mon consentement dans ma maison.
Je me le tins pour dit.
Un autre homme de talent, que je voyais beaucoup avant son malheur, c'était Legouvé133… J'aimais à la fois son talent et son esprit, tous deux avaient une sorte d'abandon qui me plaisait; il ne préparait jamais sa conversation, comme beaucoup d'hommes de lettres de son temps. Il avait pour ses ouvrages des prédilections incroyables. Croirait-on qu'une pièce qu'il préférait à tout ce qu'il avait fait était une certaine œuvre faite en commun d'abord avec Laya, qu'il aimait tendrement, intitulée:
«La mère des Brutus à Brutus son mari, en revenant du supplice de ses fils.»
Le sujet et le titre étaient réclamés par Legouvé comme son bien, et il entrait dans des fureurs comiques lorsque je lui disais que personne ne les lui disputerait…
Legouvé était le plus excellent des hommes, d'un caractère doux et rêveur. En lisant ses ouvrages, on reconnaît ce type particulier de son talent; nullement affecté dans sa conversation, d'une société aimable et sûre, d'une rare bonté, son commerce avait des charmes qu'on trouvait rarement alors dans celui des autres gens de lettres; ils étaient gourmés dans leur manière d'être. Qu'il était amusant lorsqu'on voulait lui faire dire du mal de ceux qui l'avaient critiqué! Il ne comprenait pas la haine ni la vengeance. La Harpe avait été indigne pour lui dans sa critique de la Mort d'Abel, qui après tout avait un grand charme, je l'avoue, et non-seulement à la lecture, mais à la représentation. Eh bien! Legouvé n'aimait pas qu'on dît du mal de La Harpe devant lui!
On trouvait du calme, du repos dans les scènes primitives et patriarcales de la mort d'Abel, qui nous reportaient aux premiers jours du monde dans un moment où les chemins étaient encore couverts de proscrits, les places publiques de sang innocent, et les prisons remplies de victimes. On trouvait une sorte de fraîcheur dans la peinture de ces mœurs de nos premiers pères, à côté des premiers sentiments de la haine surtout, apparaissant tout à coup avec ses douleurs, ses jalousies, ses vengeances et toutes les passions honteuses qui dérivent d'elle… Mais elle ne tient qu'une place dans la pièce de Legouvé; on voit qu'il trouvait bien plus de plaisir à faire les scènes champêtres et les scènes d'amour et de paix que les querelles violentes. La catastrophe134 est horrible.
Legouvé étant un jour à Bièvre, chez moi, en admirait la belle vallée, depuis Jouy jusqu'à Virginie… Il me dit qu'il voulait faire une idylle sur la vallée de Bièvre; il était alors midi: il part… demeure trois ou quatre heures absent, et revient avec une pièce de quarante à cinquante vers, l'une des plus charmantes choses qu'il ait faites, même en y comprenant le Mérite des femmes, cet ouvrage qui eut un si prodigieux succès, que Legouvé, toujours simple et naturel et d'une grande modestie, quoiqu'on ait dit le contraire, contestait fort plaisamment. Je ne sais ce que devint cette idylle écrite au crayon, et qui ne fut pas autrement revue; ce fut M. d'Abrantès qui la prit.
Sa tragédie d'Epicharis a de grandes beautés; il y a mis de son âme, qui était belle, noble et généreuse. Tacite lui a fourni le texte et une partie des incidents; mais encore dans Epicharis on retrouve cette pureté de diction que Legouvé a toujours eue pour première qualité de son talent.
Le Mérite des Femmes, et je dois le dire, toute femme que je suis, était sans doute un ouvrage parfaitement fait; mais il avait un défaut sur lequel il était fort curieux de nous entendre discuter ensemble; c'était la perfection des noms qu'il chantait. C'est partout des stations à faire. Il n'y a pas un nom qui ne demande une prière; la perfection partout, enfin!
– Mais que vouliez-vous que je fisse, dès que je chantais les femmes? me disait-il tout ébouriffé de me voir prendre parti contre lui parce qu'il nous présentait trop parfaites, nous autres femmes… Je ne pouvais chanter que des vertus!
Il avait raison; mais j'aimais à le pousser non pas pour le mettre en colère, mais pour qu'il sortît un peu de son caractère. Et cet effet avait toujours lieu lorsque je lui disais:
– Legouvé, il faut faire un ouvrage pour pendant à votre Mérite des Femmes. Il faut faire les Crimes des Femmes… Vous y mettrez Catherine II, Élisabeth, Christine, Tullie, Messaline, Agrippine, Marie et Catherine de Médicis…
– Assez, assez! s'écriait-il alors en se levant et frappant dans ses mains. Pour Dieu, laissez-moi respirer après cette nomenclature de monstres…
– Attendez, je n'ai pas fini… Et je reprenais: Jeanne de Naples… la Cenci… Marie Stuart!..
Oh! alors, ici il entrait dans une vraie colère… c'était entre nous un sujet interminable de dispute. Lui voulait canoniser Marie Stuart; mais moi, je la vois ce qu'elle est, une ravissante créature, sans doute, mais coupable, non-seulement de tenir une conduite irrégulière, mais d'avoir connu l'assassinat de son mari Darnley. Plaisanterie cessante, je soutenais une thèse facile à discuter, parce qu'elle était juste.
Legouvé fut perdu pour ses amis même avant sa mort. Cet esprit si doux, si aimable, s'altéra et devint presque nul!.. Des chagrins, des malheurs dont la blessure135 cachée par lui versait goutte à goutte le sang de la plaie dans l'âme, lui causèrent un dérangement total dans ses facultés intellectuelles. Il se retira du monde. Cet adieu fut pénible à tous ceux dont il était aimé… Cependant il redevint encore lui; quelquefois on le retrouvait encore. Mais un jour, étant à la campagne chez mademoiselle Contat (alors madame de Parny), il tomba assez malheureusement pour que cette chute amenât le dérangement total de ses facultés. – Il perdit la raison, mais toujours par une cause spéciale et qui a sa source dans la chaleur de son âme, la bonté de son cœur. S'il eût été moins aimant, il vivrait encore peut-être. – Un homme de lettres, de cette même époque que Legouvé, et qui vit encore tandis que sa victime est dans la tombe, pourrait, s'il le voulait, donner de curieux détails sur la cause de la folie du malheureux Legouvé… J'avoue que cet homme, quelque esprit qu'il ait, m'a toujours déplu, en raison de l'affection que j'avais pour Legouvé136…
Avec Legouvé, je voyais aussi Lemercier chez moi… C'était le même esprit, doux et charmant dans la conversation, mais avec plus de trait, si l'on peut dire ce mot tout français et qu'on ne pourrait traduire. Lemercier était aussi plus profond, et en même temps il est parfaitement aimable; il avait de cette amabilité sociale d'autrefois et les plus douces manières. Sa causerie reposait et attachait en même temps. Il contait surtout admirablement, avec un sotto voce parfaitement harmonieux. Sa figure était agréable, sans être belle; sa taille petite et son ensemble maladif, comme il l'était en effet presque toujours. Il disait les vers avec une bonne diction, mais une lettre qu'il ne pouvait pas bien prononcer (L) donnait quelque chose d'étrange à sa diction. Il avait eu une querelle avec l'Empereur, et l'on prétendait que cela devait m'empêcher de le voir.
– Pourquoi donc cela? répondis-je; si M. Lemercier parlait mal de l'Empereur devant moi, je comprends que sa présence serait inconvenante dans ma maison. Mais il a trop bon goût et moi aussi pour que la conversation ne tourne pas vers un autre sujet que celui-là. —
En effet, jamais Lemercier ne m'a parlé de l'Empereur. Un jour il me dit:
– Il faut que je vous lise une pièce de moi qu'ils ne veulent pas jouer aux Français.
– C'est donc à faire un aussi beau vacarme que Pinto? – Il sourit… il ne pouvait se fâcher, il connaissait mon opinion sur Pinto, que je regardais dès lors comme un chef-d'œuvre dramatique.
– Si je donnais ma pièce, on sifflerait encore plus qu'à Pinto.
– Ce n'est pas possible.
– C'est vrai; mais ici, il y a des capucins, des cardinaux… on a ramené le clergé et toutes ses bannières… Jugez quels cris on pousserait, joints aux sifflets, en admettant que la censure laissât passer l'ouvrage.
– Eh bien! venez nous la lire; ici vous êtes sûr d'être jugé ce que vous êtes, un homme de talent et de mérite. Nous n'avons pas de partialité de parti.
Il ne voulut qu'un auditoire peu nombreux. Il vint la lire lui-même, et sa pièce eut un grand et beau succès.
C'était la Journée des Dupes, belle composition, non-seulement dramatique, mais politique et morale. Je n'ai pas entendu de pièce qui, à la lecture, m'ait autant amusé que celle-là. —
Les artistes que je voyais dans mon intimité étaient tous aimables et sociables, à part leur talent et leur spécialité. C'étaient Garat, Crescentini, mademoiselle Duchamp, Nadermann, Frédéric Duvernoy, Boïeldieu, Nicolo-Isouard, Dusseck, Steibelt, Drouet, Libon, Hulmandel, et une foule d'autres noms également connus.
Garat, Nadermann, Steibelt, Crescentini et Libon étaient les plus assidus chez moi. Steibelt était mon maître de piano et Libon m'accompagnait; il accompagnait aussi mes enfants.
Garat a été fort connu comme chanteur de romances, mais non pas comme il aurait fallu qu'il le fût comme homme du monde. Garat était fort spirituel; il avait une tournure de phrase que je n'ai vue qu'à lui, et cette originalité avait d'abord du piquant et presque toujours du charme. Jamais je n'ai eu Garat pendant toute une soirée chez moi sans qu'il laissât échapper un mot spirituel, fin et très souvent mordant. Quelle ravissante manière de chanter! comme cet homme accentuait!.. comme il comprenait Gluck!.. Il avait toujours quelque histoire sur Gluck, ou sur Mozart, ou sur Beethoven. Une particularité du caractère de Garat, c'est la bonne foi avec laquelle il reconnaissait le talent dans autrui; ainsi Crescentini, lorsqu'il chantait, trouvait toujours Garat au bout du piano l'écoutant avec l'admiration la plus profonde.
– Voilà du chant! disait-il un jour, après avoir entendu chez moi chanter à Crescentini le bel air: Ombra adorata aspetta; voilà comme on chante…
Nourrit le père, qui était bien loin de chanter et surtout de jouer comme son fils, débuta vers ce même temps dans je ne sais plus quelle pièce, et dans le Devin du Village137. Garat me demanda la permission de me l'amener pour me le faire entendre. Il chanta, sa voix était ravissante, mais il ne me fit aucune impression… Garat était sur des charbons ardents:
– Comment chantes-tu ce morceau? disait-il en faisant grimacer encore plus sa figure de singe. Il se mettait alors en attitude et chantait:
Je vais revoir ma charmante maîtresse,
Adieu plaisirs, grandeurs, richesse, etc.
N'as-tu donc pas une maîtresse que tu aies quittée pendant un mois et que tu vas revoir? s'écriait Garat en colère. —
Garat avait une main estropiée et ne pouvait s'accompagner; jamais il n'avait pu trouver, disait-il, un homme capable de l'accompagner que Carbonnel… Carbonnel était l'homme, en effet, qui connût le mieux toutes les nuances de l'accompagnement…
Garat ne s'accompagnait avec deux doigts que des boléros ou des airs basques, qu'il chantait dans la perfection… et puis de petits airs italiens de Crescentini, comme: Clori la pastorella, —Numi se giusti siete!.. Addio! Il chantait tout cela comme un homme possédant à fond la science du chant; et c'est cet homme que j'ai entendu accuser de ne pas savoir la musique138!.. Cela me rappelle ce que lui disait Sacchini:
– Vous êtes la musique même…
Garat était royaliste au fond du cœur, et quand on le pressait un peu, il chantait admirablement l'air de Pauvre Jacques!..
Crescentini, après avoir fait les délices de Lisbonne, de Madrid et de l'Italie, vint à Paris pour y avoir les mêmes triomphes. À Madrid sa voix se perdit presque entièrement; mais il lui restait son admirable méthode, qui n'a pas de supérieure… cette divine mélodie donnée aux notes et aux cordes vocales par la volonté d'un homme qui, n'ayant plus de voix, s'en fait une et se fait admirer, fait pleurer et soulève toutes les émotions avec sa voix factice, mais dans laquelle est passée son âme!..
Crescentini est bien vieux, et pourtant dans la Parthénope, la ville aux chansons, aux fêtes d'harmonie, Crescentini a été choisi pour diriger le conservatoire… Honneur à lui! il fera de bons élèves.
Jamais je ne perdrai le souvenir de madame Grassini et de Crescentini dans Roméo et Juliette, au troisième acte surtout, lorsque, trouvant Juliette dans la tombe, Roméo la reconnaît et s'empoisonne… Alors commençait le duo, chef d'œuvre de Zingarelli:
Odiosa mi si rende questa mia vita!..
Non! jamais l'acteur le plus tragique, le plus dramatique dans son jeu, ne le fut au delà de Crescentini dans cette admirable scène où Juliette s'éveille au moment où le poison agit déjà sur son amant!.. Ce fut en lui voyant jouer Roméo et Juliette, et surtout après la belle scène du duel, que l'Empereur donna la croix de la Couronne-de-Fer à Crescentini.
Nadermann avait, avec son beau talent, le meilleur et le plus excellent caractère. Lorsque mon frère était ici, il ne faisait alors que peu de musique chez moi; c'était Albert qui était et prétendait être mon barde. Mais autrement nous jouions très-souvent des duos de harpe et de piano, Nadermann et moi, et il composait ces morceaux exprès pour nous. Qui ne connaît pas en Europe le duo de Nadermann, pour piano et harpe, dédié à madame Junot? il fit ce morceau exprès pour un concert qui eut lieu au Raincy139. Il avait un beau talent de composition, Nadermann. Frédéric Duvernoy venait aussi se joindre à nous quand nous étions au Raincy et que nous faisions de la musique dans le grand salon, formant à la fois salon de musique et billard. – Libon avait un charmant talent: doux comme son esprit et ses manières, qui sont excellentes.
Steibelt était un type à part des autres artistes qui venaient chez moi; estimé comme talent, mais méprisé comme homme, il avait une détestable réputation qu'il soutenait avec une rare impudence. Jamais il n'abaissa son regard devant celui d'un honnête homme, si l'honnête homme était un ignorant en musique. Il avait une profonde indifférence pour la valeur des jugements du monde, et toute sa crainte, son unique volonté était non pas d'être mal jugé, mais de ne pas faire effet.
Lorsque je le pris pour maître, on s'empressa d'avertir mes femmes de ne laisser traîner aucun bijou, aucune chose précieuse… C'était merveilleux comme sa réputation était faite et établie. – Quel malheur! quelle affliction pour la femme de cet homme de voir un aussi beau talent plongé dans une impénitence finale qui devait naturellement abrutir son talent! Je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent:
– Qu'importe! voyez Mozart!..
Eh bien! Mozart eût peut-être fait un chef-d'œuvre au-dessus de Don Juan s'il eût été un autre homme. – Et puis Mozart ne faisait rien contre l'honneur… Au reste, je dois dire que Steibelt n'a rien pris chez moi que mon argent, pendant les deux ans qu'il a été mon maître; mais il l'a bien gagné. Jamais je n'ai vu mieux donner leçon. J'ai vu Steibelt passer une heure à me faire jouer la première page de la fantaisie de Bélisaire, pour que je la lui fisse entendre comme il le voulait. Sans doute, il était fort négligent; mais il ne l'était que lorsqu'il voyait que l'élève ne faisait rien: alors il pensait à autre chose.
Quel talent! quelle puissance d'exécution! Listz et lui, voilà les deux hommes qui m'ont émue sur le piano. Steibelt a le premier révélé la musique romantique; la première fantaisie avec le même mode de variations, par triolets, en mineur, par octaves, fut faite par lui. – C'est toujours sa belle fantaisie des Mystères d'Isis, puis celle de Bélisaire, qu'on imite aujourd'hui… Lorsqu'il jouait devant des gens capables de l'apprécier, il s'élevait jusqu'au sublime dans les sons harmoniques; ces tremendos qu'il employait si à propos et que ceux qui ne l'ont pas entendu ne savent pas encore faire, quelque progrès, quelque immense progrès qu'ait pu faire le piano depuis lui! – Cette manière de bouleverser un instrument, je ne l'ai vue, je le répète, qu'à Listz. M. de Thalberg140 me rappelle Dussek davantage, mais Steibelt m'est représenté avec le progrès dans Listz; car on peut dire que Steibelt est le fondateur de la musique romantique pour le piano.
Steibelt était le plus étrange des hommes: il fallait l'écouter; autrement il agissait singulièrement, comme on le va voir.
Un jour il était au Raincy. Il y avait eu une grande chasse, et M. d'Abrantès avait engagé beaucoup de monde à dîner, entre autres le cardinal Maury… Après le dîner, le cardinal, qui, à son ordinaire, avait parfaitement officié, se mit dans un grand fauteuil contre une des colonnes qui séparent les deux salons, et se crut bien à l'abri de l'œil investigateur de Steibelt, qui regardait partout, avant de commencer, pour savoir s'il n'y avait pas dans le salon quelqu'un qui lui déplût; le cardinal abhorrait la musique; en général, il n'aimait pas les arts et n'y entendait rien… Steibelt commença. C'était un morceau d'inspiration et d'improvisation sur un charmant air de son bel opéra de la Princesse de Babylone, qu'il a composé presque en entier chez moi… Il avait bu ce jour-là du vin de Champagne frappé et du vin de Madère excellent, et sa verve musicale était aussi fervente que jamais… Tout à coup il s'arrête, et un ronflement pareil au grondement d'un taureau se fait entendre… C'était le cardinal, qui s'était endormi presqu'au commencement du morceau et que le voisinage du piano, son ennemi, n'avait pu tenir éveillé… Nos éclats de rire le réveillèrent, mais à demi… Il entr'ouvrit les yeux… voulut parler; mais sa langue lourde et empâtée refusa le service, et il retomba. Steibelt s'inclina, comme pour demander pardon; puis il se remit au piano… Mais qui le connaissait pouvait voir combien il avait d'humeur. Cependant, à mesure qu'il avançait dans son improvisation, son succès parmi nous releva son moral… Sa tête ne demeura plus penchée… Il regarda autour de lui avec orgueil… La chose allait donc bien, lorsqu'à un passage qui demandait de la douceur et l'absence des pédales, que Steibelt employait beaucoup, comme on le sait, le ronflement domina le piano à un tel point que tout le monde se mit à rire. Steibelt, furieux, imagina une singulière vengeance: il calcule en un moment la composition de l'accord le plus discordant du clavier, et alors, employant toute la force de ses deux poignets et de la pédale, il frappa cet accord aux oreilles du cardinal, et puis quitta le piano et s'en alla en disant: J'aimerais mieux jouer devant un buffle de la campagne de Rome.
Le cardinal, réveillé en sursaut par cette harmonie diabolique, après s'être endormi au son d'une musique céleste, fit un bond en l'air, et retombant sur sa bergère, à peine éveillé, il se crut en enfer. Malgré l'inconvenance de la conduite de Steibelt, que nous aurions dû réparer au lieu de l'augmenter, nous nous mîmes tous à rire avec un abandon qu'excitait d'ailleurs la figure du cardinal… Mais ce ne fut pas long, et le calme se rétablit bientôt. Le cardinal convint que le musicien, comme il appelait Steibelt, devait être fâché, et que le sommeil n'est de mise que lorsqu'on est dans son lit: tout en racontant cela il prenait congé, et s'en allait en bâillant.
On courut après Steibelt, qui était dans le parc à se promener avec Nicolo, avec qui il logeait dans la maison Russe141, en face du château. M. d'Abrantès avait beaucoup d'humeur de ce qu'il avait fait, et me gronda beaucoup aussi d'avoir ri… Je défendis Steibelt ainsi que moi, en disant que l'inconvenance était bien plutôt dans l'homme qui dort dans le salon d'une femme où se trouvent d'autres femmes… M. d'Abrantès et ces messieurs me donnèrent enfin raison… mais Steibelt était furieux. Dormir aux chants des Gangarides! s'écriait-il… le plus beau chœur de l'opéra!..
Il emporta cet opéra en Russie. Je ne sais s'il l'a donné.
Je viens de nommer Nicolo Isouard. C'était un de mes plus intimes habitués. J'ai rarement rencontré dans le monde un artiste aussi complaisant, aussi bon; il avait la tête folle, mais bien du talent. Le Médecin turc… Joconde, le charmant opéra de Joconde, le premier acte de la Lampe merveilleuse, si différent des autres, une foule de productions détachées, font preuve du talent musical de Nicolo… Mais ce que ses amis seuls connaissent, c'est son esprit gai, actif… son caractère serviable… son inépuisable bonté. Toujours prêt à partir pour Rome, s'il l'avait fallu, pour rendre service n'importe à qui… Nicolo chantait, sans voix, tout ce qu'on lui présentait. Il contrefaisait toutes les voix de l'Opéra, des Bouffes, de l'Opéra-Comique… Martin était copié par lui, derrière un paravent, de manière, non pas à s'y tromper, mais à faire rire par la ressemblance de l'accent… Jamais Nicolo ne fut arrêté un instant, quand il entrait une fois dans une affaire comme dans une plaisanterie. Souvent, au Raincy, à Bièvre ou à Neuilly, après avoir fait de la musique, nous voulions danser… Alors Nicolo prenait un violon, grimpait sur une table, et nous jouait des contredanses, ayant une paupière retroussée, des manches d'habit venant au coude, et mêlant un couplet de complainte à chaque figure… Alors c'étaient des rires fous qui duraient toute la soirée.
Deux amies logeaient avec moi à Paris et à la campagne, et deux femmes des aides-de-camp de M. d'Abrantès venaient dîner avec moi tous les jours. L'une était madame de Grandsaigne, femme du colonel Grandsaigne, premier aide-de-camp, et l'autre, madame Thomassin, femme d'un chef d'escadron, aussi aide-de-camp de mon mari…
Celle de mes amies qui logeaient avec moi, que je regardais et regarde encore aujourd'hui comme ma sœur, est madame la baronne Lallemand. Jamais on ne vit une plus charmante créature: grande, élancée, une taille de jonc, fine, ronde et déliée, un regard ravissant donné par de grands yeux bleus… une abondance de cheveux châtains tombant sur des épaules admirables, des dents de perles, une main, un pied d'enfant. Tout, dans sa personne, était enchanteur: aussi quel effet elle produisait lorsqu'elle allait dans le monde!.. J'en étais fière. Mes enfants étaient encore trop jeunes pour m'occuper en ce genre; toute ma coquetterie de femme, dont je n'ai jamais voulu faire usage pour moi, se réveilla pour Caroline… J'étais fâchée lorsqu'elle n'était pas mise selon mon goût. Son mari était à l'armée, il me l'avait laissée, et je jouissais délicieusement de la société intime de cette compagne, dont l'esprit naïf et fin, le cœur dévoué à l'amitié, n'eut, pendant neuf ans que nous passâmes sous le même toit ensemble, d'autre sollicitude que de m'entourer de soins et d'affection; aussi, quels que soient le temps, les événements, nous nous retrouvons toujours avec notre amitié et nos souvenirs, qui sont purs même d'une pensée de mécontentement142.
L'autre jeune femme de mes amis qui demeurait avec moi était veuve du général Laplanche-Mortière. Elle était jeune et agréable, petite, mais bien faite. Sa vue était très-basse, ce qui nuisait à ses yeux, qui étaient fort beaux et d'un bleu foncé, avec des paupières noires, ce qui rend ces yeux-là très-rares… Madame Mortière était douce et d'un commerce agréable. Elle avait un fort beau talent de dessin, et chantait agréablement… Elle était de mes amies, mais non pas aussi intimement que madame Lallemand. Elle est remariée, et elle est aujourd'hui madame la baronne de Montgardé.
Madame de Grandsaigne n'était pas jolie. Elle était vive, alerte, avait de belles dents qui la rendaient gaie, et souvent la faisaient plus rire qu'elle ne voulait… Mais elle n'avait que ses dents, il les fallait bien montrer… Elle avait l'esprit prompt, la repartie vive, surtout pour une parole sèche… Elle avait de la facilité à toutes choses qui rendaient son commerce agréable. Je montais presque tous les jours à cheval avec elle. Elle y montait comme un jeune garçon, et pouvait au besoin dompter un cheval.
