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Kitabı oku: «Histoire des salons de Paris. Tome 4», sayfa 7

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Huit heures sonnèrent à la pendule… elle fit un mouvement… – Ah! dit-elle… je vais partir!

En effet, peu de minutes après, on entendit le bruit d'une voiture: c'était celle qui venait chercher mademoiselle de Beaulieu… sa sœur retournait le lendemain même à Beauvais… sa femme de chambre venait prendre la jeune malade… l'infortunée était mourante.

Elle se leva avec peine… on voyait qu'elle s'arrachait malgré elle d'une maison où il restait une partie d'elle-même… Il est évident que cette amitié extrême avait une cause; et cette jeune fille, frappée par une douleur profonde et secrète, une de ces douleurs enfin qui donnent la mort!.. avait trouvé seulement du réconfort dans sa confiance en madame de Genlis, qui en effet devait, je crois, avoir des paroles puissantes pour adoucir les maux de l'âme. Elle avait une manière de présenter la religion, en lui donnant un pouvoir consolateur, qui devait nécessairement lui acquérir le cœur dont elle calmait la souffrance… En voyant arriver le moment de la quitter, mademoiselle de Beaulieu comprit en même temps qu'il fallait lui dire un éternel adieu… Déjà presque suffoquée par le mal lui-même, qui était à son dernier période, elle se laissa tomber sur ses genoux, et prenant les mains de madame de Genlis, elle les baisa en les mouillant de larmes et sanglotant avec déchirement. – Bénissez-moi, lui dit-elle d'une voix brisée… bénissez-moi!.. Madame de Genlis la releva, la prit dans ses bras et l'embrassa avec tendresse… alors elle eut une crise effrayante dans laquelle on crut qu'elle allait expirer… Enfin elle partit!.. Revenue dans son appartement, madame de Genlis crut y retrouver encore cette jeune fille si belle et aimante, si douce même dans la mort… C'était comme une apparition qui ne la quittait plus. – Pendant plusieurs heures elle voyait mademoiselle de Beaulieu pleurant en silence, et ne lui disant combien elle souffrait que par le regard prolongé de ses yeux admirablement beaux et que la maladie avait encore agrandis… Le jour ne dissipa pas cette vision, qui obstinément demeurait à la même place…

… Mademoiselle de Beaulieu était morte le lendemain de son retour à Beauvais!.. son père lui-même l'annonça à madame de Genlis.

En mourant, sa fille l'avait chargé de transmettre un dernier adieu à celle qu'elle regardait comme une seconde mère; – il lui annonçait aussi qu'elle avait disposé de ce qu'elle avait de plus précieux en faveur de la plus jeune de ses sœurs, qu'elle la priait d'aimer en sa place: son legs lui servirait, disait la mourante, de titre auprès d'elle!.. C'était une tresse des cheveux de madame de Genlis qu'elle-même lui avait donnée.

C'était une âme belle et pure que celle d'une jeune fille qui se passionne ainsi sur des écrits qui parlent le langage d'une haute morale… Cette jeune fille, je le crois, eût été une femme d'une grande supériorité.

SALON DE LA GOUVERNANTE DE PARIS.
1806 À 1814

Ce ne fut qu'en 1806, après la victoire d'Austerlitz, que la Cour impériale prit une couleur décidée et eut une position tout à fait arrêtée. Jusque-là il y avait beaucoup de luxe, beaucoup de fêtes, une grande profusion de beaux habits, de diamants, de voitures, de chevaux; mais, au fond, rien n'était bien réglé et totalement arrêté. Il ne suffisait pas d'avoir M. de Montesquiou pour grand-chambellan, M. de Ségur pour grand-maître des cérémonies, et MM. de Montmorency, de Mortemart, de Bouillé, d'Angosse, de Beaumont, de Brigode, de Mérode, etc., pour chambellans ordinaires; MM. d'Audenarde, de Caulaincourt, etc., pour écuyers; et mesdames de Montmorency, de Noailles, de Serrant, de Mortemart, de Bouillé, etc., pour dames du palais: tout cela ne suffisait pas. Il fallait une volonté émanée, annoncée comme loi et de très-haut. Sans cela rien ne pouvait aller.

À mon retour de Lisbonne, l'Empereur me fit l'honneur de me parler de cette volonté intime qu'il avait de faire arriver sa Cour à être une des plus brillantes du monde entier.

– Et pourquoi pas la plus brillante, Sire? lui dis-je. – Il sourit: – Je veux qu'on fasse un traité sur cette matière, poursuivit-il…

– Je dirai encore pourquoi, Sire? il suffit que l'Empereur émette une volonté pour qu'elle soit suivie; qu'il dise: Je veux qu'on reçoive, – et on recevra; – qu'il ajoute: Je veux que ce soit bien, et ce sera bien.

Il rit tout à fait cette fois, et heureusement il ne se fâcha pas, car il était visible que je raillais: en effet, comment organiser une société en quelques jours comme on fait un régiment de conscrits!..

– Eh bien! il faut que les femmes de la Cour me secondent. – Vous tenez bien votre salon. Il faut donner l'exemple. Junot va être nommé gouverneur de Paris et de la première division militaire. Cette position, qui est plus belle que celle d'aucun ministre, vous donne l'obligation aussi d'une grande représentation; il faut la remplir. – Songez que jamais vous ne ferez trop bien.

M. d'Abrantès était alors gouverneur-général des États de Parme et de Plaisance. Il fut en effet rappelé, aussitôt qu'il eut apaisé la révolte des Apennins, et l'Empereur le nomma gouverneur de Paris, avec des attributions aussi étendues que l'Empereur put les lui donner. Il était alors aussi premier aide-de-camp de l'Empereur, faisant conséquemment partie de sa maison.

Paris était en ce moment aussi brillant qu'il le fut plus tard: la France, en paix avec toute l'Europe, voyait affluer une quantité d'étrangers qui venaient admirer de plus près l'homme des siècles… mais, moins à l'aise entre elles, les différentes maisons qui devaient au contraire s'entendre pour que le corps de la société fût organisé, se voyaient peu et ne provoquaient pas ces rapports mutuels sans lesquels ce qu'on appelle la société n'est plus qu'une réunion momentanée de gens qui ne se connaissent plus aussitôt qu'ils sont rentrés chez eux.

Il était impossible de faire comprendre aux ministres ce qu'on entendait par recevoir. Ils donnaient un grand dîner par semaine, que bien, que mal encore, et puis tout était dit. – Recevoir, c'est avoir une maison ouverte; une maison, où chaque soir on peut aller avec sûreté de trouver la maison habitée, éclairée, et les maîtres du logis disposés à vous accueillir avec bonne mine d'hôte. Il n'est pas d'absolue nécessité pour cela d'avoir un esprit supérieur, de descendre de Charlemagne ou d'avoir deux cent mille livres de rentes; mais il faut absolument de l'usage du monde, et surtout de l'éducation, et tout le monde n'était pas pourvu de ces deux qualités-là.

J'avais une place à la Cour: cette place avait été demandée spécialement par la princesse à laquelle j'étais attachée; j'aimais cette princesse: c'était la mère de l'Empereur, l'amie de ma mère, avec qui elle avait été élevée: toutes ces considérations m'empêchèrent de refuser une faveur que bien certainement je n'aurais pas demandée, et que plus sûrement encore je n'eusse pas acceptée près d'une autre princesse de la famille impériale. J'aimais trop mon indépendance pour la sacrifier à une chose qui, dans la position où j'étais, n'ajoutait rien à mes avantages de situation dans le monde. Mais, malgré tout mon désir de demeurer auprès de Madame mère, pour y faire mon service activement, je vis bientôt que cela me serait impossible avec mon titre, et je puis dire mon emploi, de gouvernante de Paris.

Toutes les parties dont se compose un grand empire ne dominent pas toujours également. Sous Louis XI, les hommes comme Philippe de Commines, les conseillers, les ambassadeurs, tout ce qui parlait en langue cauteleuse, en beau langage doré, tout cela avait le pas sur les autres; – tandis que sous un gouvernement militaire, l'armée et ses chefs sont les premiers de l'État. C'était précisément notre position. Mais nous n'avions pas les mêmes avantages que nos pères. – Sous Louis XI, puisque je viens de le citer, sous Louis XIII, époque plus rapprochée de nous, sous Louis XIV, les hommes de l'armée étaient en même temps des hommes du monde et de la Cour, et lorsque Mademoiselle s'en allait faire véritablement la guerre aux troupes du Roi, elle marchait au milieu des mêmes hommes avec qui elle dansait un passe-pied un mois après dans la galerie de Saint-Germain ou dans celle de Fontainebleau.

Mais chez nous il n'en était pas ainsi. L'armée était composée, comme on le sait, d'hommes qui n'avaient presque pas quitté leur tente pendant toute la révolution. Dans le nombre il s'en trouvait même dont le nom devait garantir la bonne éducation et qui ne se rappelaient plus qu'une chose, c'était de commander un régiment. Lorsque l'Empereur, plus calme et plus ramené à des idées d'intérieur, voulut une Cour comme il voulait tout, immédiatement, il sentit que la chose était impossible: le premier essai le convainquit de la justesse de ma remarque; – je la lui avais faite un jour où il me fit l'honneur de me consulter après mon retour de la cour de Portugal. Il rit même beaucoup de la comparaison que je fis.

– Vous autres femmes, vous pouvez tout faire dans ce que je veux, me disait-il; vous êtes toutes jeunes, et presque toutes jolies (c'était vrai): eh bien! une jeune et jolie femme fait tout ce qu'elle veut.

– Sire, ce que Votre Majesté dit là peut être vrai, mais jusqu'à un certain point; et si elle me le permet, je vais le lui prouver… – Si l'Empereur, au lieu de sa garde et de bons soldats, n'avait que des conscrits qui reculassent au feu… il ne gagnerait pas de belles batailles comme celle d'Austerlitz… et pourtant il est le premier guerrier du monde.

Il se mit à rire… – Vous avez raison, dit-il enfin; mais faites pour le mieux.

Mais, avant tout, il fallait monter la maison militairement parlant, c'est-à-dire pour le gouverneur de Paris et de la première division militaire; tous les quinze jours il y avait un dîner de quatre-vingts couverts dans la grande galerie que nous avions fait bâtir sur le jardin. Ce dîner n'était donné qu'aux officiers-généraux, aux colonels, aux maréchaux et à leurs femmes. Le soir, les grands appartements tenant à la galerie étaient ouverts, et tout ce qu'il y avait de militaire à Paris y venait comme chez le vice-connétable et chez le ministre de la Guerre. Ces journées-là étaient bien fatigantes pour moi. Aussi, dans les premiers temps, il me fut bien difficile de faire coïncider mon service et mes devoirs de maîtresse de maison. J'en parlai à madame Mère dans un voyage que je fis à Pont cette même année. Elle parut d'abord fâchée; – mais l'Empereur lui parla ensuite, et elle comprit la chose parfaitement. – Mon hôtel était vaste et bien distribué pour recevoir comme j'avais le projet de le faire. Au rez-de-chaussée, il y avait plusieurs salons et une immense galerie de soixante-cinq pieds de long sur trente-cinq de large, donnant sur un joli jardin. Au premier, étaient les appartements de M. d'Abrantès et les miens, ainsi qu'une belle et grande salle de billard et une vaste bibliothèque, construite exprès pour recevoir les deux collections complètes de tout ce que Bodoni et Didot ont jamais imprimé, et que nous possédions. Je donne ce détail particulier, parce qu'il sera souvent question de la part que ces deux pièces avaient dans nos occupations du soir, et souvent du matin.

Avant d'en être gouverneur, M. d'Abrantès avait été commandant de la ville de Paris. Il s'y était fait aimer, et lorsqu'on apprit qu'il était gouverneur avec une aussi grande autorité, la ville entière fut contente96 et tranquillisée sur son sort pendant l'absence de l'Empereur, qui allait partir pour l'Allemagne. Les moyens qu'il avait dans les mains lui donnaient à lui-même une grande sécurité pour la responsabilité qu'il avait acceptée.

La ville de Paris voulut donner un bal à l'Empereur avant son départ97. – Frochot98 n'avait point de femme: je fus chargée de faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville.

Jamais la chose n'avait eu lieu; on ne pouvait donc suivre aucun exemple pour régler l'étiquette. Ce furent M. de Ségur et Duroc qui réglèrent le protocole de celle de la Cour impériale alors; et ce qui devait être fait pour les fêtes de l'Hôtel-de-Ville fut arrêté de cette manière:

Le Préfet faisait une liste des noms des femmes les plus distinguées dans le commerce et dans la banque, et parmi les femmes de maires et de conseillers de préfecture. On choisissait ensuite dans cette liste vingt noms des plus remarquables. Je soumettais cette liste à l'Empereur en y joignant l'autre, et il arrêtait en définitive ce qui devait être fait. Il y a eu plusieurs noms qui furent rayés de sa main et à plusieurs reprises99. Les femmes ne furent pas toujours les mêmes non plus, excepté quelques-unes, comme madame Thibou, par exemple, femme du sous-gouverneur de la Banque.

Ces dames étaient en habit de ville, mais en toilette de bal, et elles se tenaient ainsi que moi dans un petit salon qui avait une entrée sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville. Aussitôt qu'on nous avertissait de l'arrivée de l'Impératrice, nous descendions avec le préfet pour la recevoir à la descente de sa voiture, et nous l'accompagnions jusque dans la grande salle Saint-Jean, où nos places nous étaient réservées autour du trône et immédiatement auprès. J'étais seule en grand habit.

L'Empereur arrivait ensuite. Alors le préfet descendait avec M. d'Abrantès pour le recevoir comme nous avions reçu l'Impératrice. Il la rejoignait, et puis tous deux commençaient le tour des salles, accompagnés de leur service, du préfet, de M. d'Abrantès et de moi.

Ce fut dans ce bal que l'Empereur fut frappé à la vue d'une jeune enfant d'une beauté d'ange: sa fraîcheur surtout était éblouissante; elle pouvait avoir douze ans. Elle portait une robe de crêpe rose, et ses beaux cheveux blonds bouclés autour de son cou et de son visage n'avaient aucun bijou, aucune fleur. – Son regard, en harmonie avec son angélique figure, avait seulement une rapidité qui d'abord étonnait, mais dans lequel on retrouvait ensuite toute la candeur et la pureté de sa physionomie… elle était sur la banquette des danseuses. L'Empereur s'arrêta devant elle et lui parla; à côté d'elle était sa mère, encore jeune et fort belle aussi. Elle répondit pour sa fille… l'infortunée était sourde et muette!.. Madame Robert, sa mère, était femme d'un architecte, et l'une des plus estimables personnes qui fussent assurément dans toute la fête; elle était dame d'inspection d'arrondissement100. Je dis quelques mots à l'Impératrice sur madame Robert, à laquelle elle parla avec une extrême bonté. Madame Robert avait dans sa vie plusieurs circonstances assez singulières et qui mériteraient d'être citées, entre autres celle de mettre alternativement au monde un enfant sourd-muet et un enfant pouvant entendre et parler. Elle avait alors un petit garçon de cinq ou six ans, sourd-muet comme sa sœur, et plus jeune qu'elle. L'Empereur fut très-frappé de cette rencontre, mais il savait très-bien que mademoiselle Robert était sourde et muette. Il n'est pas vrai, comme je l'ai vu je ne sais plus où, qu'il lui parla et s'éloigna d'elle sans savoir qu'elle fût sourde-muette.

Je crois que ce fut à ce même bal, sans cependant en être sûre, que madame Cardon, femme d'un banquier extrêmement riche, fit à l'Empereur une réponse parfaite de tous points, car elle renferme à la fois un esprit remarquable et une finesse de tact tout à fait rare dans une pareille circonstance. – L'Empereur n'aimait pas qu'on eût un nom indépendant de son patronage et de sa volonté; il me demanda le nom de madame Cardon (qu'il avait rayé lui-même de la liste des femmes qui recevaient avec moi l'Impératrice), et s'approchant d'elle il lui demanda ou plutôt lui dit assez brusquement:

– Vous êtes madame Cardon?

– Oui, Sire.

– N'êtes-vous pas très-riche?

– Oui, Sire… j'ai huit enfants.

L'Empereur s'arrêta. Il avait une autre parole amère qui allait suivre la question de la fortune. La réponse de madame Cardon la retint sur ses lèvres par sa noble dignité…; en général il n'insistait pas lorsque la personne qu'il attaquait savait garder sa dignité d'homme ou de femme.

Le bal s'ouvrait ensuite. La première contredanse était dansée par moi101, les princesses et une femme de la ville, soit femme d'un maire ou d'un conseiller de préfecture; – cette contredanse à huit était la seule qu'on dansât d'abord au milieu de l'immense salle de bal102. Les hommes étaient M. d'Abrantès, et cette fois le grand-duc de Berg, le prince Jérôme et une personne de la ville dont j'ai oublié le nom. J'étais menée par le grand-duc de Berg; M. d'Abrantès était avec la grande-duchesse, et les deux autres femmes étaient, l'une la princesse Stéphanie et l'autre madame Lallemand, femme du major Lallemand alors, qui depuis est devenu le général Lallemand, dont le nom est si honorablement placé dans notre histoire.

Le cérémonial pour le départ de l'Empereur et de l'Impératrice était le même que pour leur arrivée.

J'ai raconté ce fait d'un bal à l'Hôtel-de-Ville pour montrer combien mes obligations étaient étendues comme maîtresse de maison. M. d'Abrantès était obligé de recevoir, comme gouverneur de la première division militaire, tout ce qui passait d'un peu considérable de l'armée par Paris; comme gouverneur de Paris, il devait nécessairement recevoir tout ce qui tenait à la ville de Paris; comme premier aide-de-camp de l'Empereur, il devait également recevoir tout ce qui faisait partie de sa maison. J'étais dans la même obligation ayant une place à la Cour et par ma position personnelle. De plus, comme gouverneur de Paris, il nous fut ordonné par l'Empereur de recevoir convenablement tout le corps diplomatique et de faire les honneurs de la ville de Paris aux étrangers de distinction.

Qu'on ajoute maintenant à ces obligations ma volonté d'avoir une société agréable, mon goût personnellement décidé pour celle des artistes distingués, et on aura l'idée de ce que pouvait être ma maison dès que je fus maîtresse de l'organiser comme je l'entendais.

Tout se disposait pour le départ de l'Empereur… M. d'Abrantès lui demanda de nous faire l'honneur de venir chasser un cerf au Raincy103. Il nous l'accorda cinq jours avant son départ; il y vint avec Duroc et Caulaincourt. Ils vinrent déjeûner; on chassa pendant deux heures, et l'Empereur revint à Paris. Il nous fit cette grâce avec une bonté parfaite. Il vint au Raincy comme chez un ami… En effet, il n'en avait pas un plus dévoué que le premier de tous ceux qui s'étaient donnés à lui. M. d'Abrantès l'aimait comme il n'aima rien en ce monde… lui dont l'âme était si passionnée.

Deux jours après cette course au Raincy, il y eut une grande présentation à la Cour. C'était un ambassadeur persan. Il donna de fort beaux présents à l'Empereur au nom de son maître: de très-belles masses de perles fines; des cachemires magnifiques: l'Empereur en fit une distribution dans laquelle je fus comprise pour un grand châle rayé de quatre couleurs, jaune, rouge, bleu et blanc; j'en fis faire une robe. On nous donna ces châles le jour où nous allâmes prendre congé de l'Empereur à Saint-Cloud. J'étais de service auprès de madame Mère, qui mena avec elle le cardinal Fesch. L'Empereur fut parfaitement aimable dans les adieux qu'il fit à M. d'Abrantès, qui était fort affecté de ne pas le suivre à l'armée.

– Mon vieil ami, lui dit-il, tu me seras bien plus utile à Paris que dans tout autre lieu. Il faut pour maintenir cette ville populeuse et agitée un homme qui sache parler à la fois à la raison et au cœur de ces gens-là. Le peuple de Paris est bon. Il ne s'agit que de le savoir prendre. Je te le confie.

Ces mots firent une telle impression sur M. d'Abrantès qu'il fut un moment sans pouvoir répondre… Il fit depuis graver cette parole avec la date sur un cachet de cornaline qu'il portait toujours à sa montre; il l'avait encore à son départ pour l'Illyrie…

– N'oubliez pas tout ce que vous m'avez promis, madame Junot, me dit l'Empereur en me disant adieu.

L'Impératrice ouvrit de grands yeux. L'Empereur s'en aperçut et fronça d'abord le sourcil. Moi, j'avais envie de rire, car je songeais à la mystification de la Malmaison104. Napoléon reprit son sourire de bonne humeur et répéta:

– N'oubliez pas vos promesses, madame Junot… Ne sois pas jalouse, Joséphine; il n'est question que d'affaires de salon… et il alla lui tirer l'oreille.

Il partit le lendemain au point du jour pour la campagne d'Iéna. Avant son départ, il avait ordonné à tous les ministres de recevoir et de donner des fêtes. Il voulait que la nouvelle d'une victoire arrivât le lendemain d'un bal, pour qu'on pût dire que la bataille avait été livrée entre deux fêtes…

L'Impératrice avait aussi ses instructions; il y avait cercle, il y avait réception du corps diplomatique, et tous les matins on allait lui faire sa cour. C'est ici le lieu de parler des femmes de la Cour dans ce qu'elles offraient de ressources pour ce qu'on appelle le monde. Comme elles formaient d'ailleurs le fonds sociable de Paris, en parlant d'elles, je parlerai des femmes qui venaient chez moi, et formaient ma société plus ou moins intime.

Les deux premières en dignité, madame de Lavalette et madame de La Rochefoucauld étaient en partie nulles pour l'effet que voulait produire l'Empereur et le résultat qu'il voulait amener. Madame de Lavalette était belle, très-bonne, ayant un esprit doux comme son visage et sa voix, mais sans aucune fortune, et puis par elle-même aussi nulle qu'il était possible d'en trouver; pensionnaire enfin; et à trente ans, c'est trop tard.

Madame de La Rochefoucauld était fort spirituelle. Elle aurait tenu une excellente maison, j'en suis sûre; mais elle n'avait aucune fortune, excepté sa charge de dame d'honneur. Aussi n'était-elle maîtresse de maison que lorsqu'elle faisait les honneurs de la table des différentes personnes de service, soit au château, soit à Saint-Cloud, ou Compiègne, ou Fontainebleau.

La duchesse de Montebello, belle personne, ayant dans le monde une attitude aussi convenable que nulle autre à la Cour, femme d'un des hommes les plus renommés, non-seulement en France mais en Europe, pouvait par sa fortune et sa position avoir une maison agréable; mais le monde ne lui plaisait pas, et pourtant le monde l'aimait. Elle vivait dans sa maison, retirée, solitaire, ne voyant que quelques amis, et fort indifférente aux plaisirs bruyants, qu'elle fuyait, à moins que son service ne la forçât à les partager.

Madame de Thalouet avait une belle fortune; et de plus elle était une des dames du palais rétribuées. Elle aimait le monde. Elle était même plus jeune que son âge dans sa toilette. Ses yeux noirs et actifs disaient beaucoup de choses… Mais en tout j'aimais bien mieux sa fille qu'elle105. Madame de Thalouet était une de ces hauteurs d'argent que j'ai toujours eues en aversion.

Madame Marescot était bonne, essentielle même, et fort estimée dans le monde et par ses amis; mais ayant, comme alors les trois quarts et demi de Paris, une maison tout intérieure où l'on voyait une fois par an une présentation.

Madame la duchesse de Rovigo était belle; elle était parente de l'Impératrice, et dans une position qu'elle aurait pu rendre, si elle l'avait bien comprise, une des plus belles de l'Empire après celle de la souveraine; mais il n'en fut pas ainsi, et des raisonnements aussi faux qu'insensés lui firent prendre à gauche tandis qu'elle eût réussi avec triomphe d'une autre manière. – Elle était dame du palais, parente de Joséphine, femme de ministre, belle personne, bien née, riche; et tout cela ne fit pas d'elle une femme au-dessus de toutes les autres. – Elle aimait peu la causerie, mais en revanche beaucoup le bal et les joies de ce monde, pour lesquelles, au reste, elle était bien faite, car elle était bien belle.

Madame de Chevreuse eût été, dans les dames du palais, celle qui pouvait le mieux opérer cette fusion des deux partis que désirait l'Empereur et qu'il me recommandait toujours avec tant d'instances… Sa fortune immense, sa position, la maison déjà ouverte de sa belle-mère, l'autorité absolue qu'elle exerçait sur cette belle-mère qui l'adorait et sur la nombreuse société de l'hôtel de Luynes, tout lui donnait le pouvoir de faire ce miracle de fusion; et si l'on y ajoute son esprit si fin, si vif, son noble caractère, on peut avoir la certitude qu'elle aurait réussi. Mais pour cela il aurait avant tout fallu ce qui lui manquait, de la volonté de faire, – tandis qu'elle n'en avait qu'une, celle de tout détruire. Je parlerai plus tard de sa conduite à la Cour impériale, qu'il m'est impossible de blâmer, parce qu'on eut tort de vouloir la contraindre. Seulement je dirai que la forme fut trop acerbe; mais elle avait raison pour le fond.

Une femme charmante dans les dames du palais était madame de Rémusat; son caractère, son esprit, tout en elle attachait. Elle était distinguée en tout. Longtemps à la Cour impériale, auprès de l'impératrice Joséphine surtout et dans sa grande confiance, elle aurait pu écrire des Mémoires qui eussent été des chefs-d'œuvre précieux, rédigés par une plume comme la sienne. Très-avant dans la confiance de Joséphine, elle sut par son bon esprit lui faire prendre souvent une bonne détermination au lieu d'une fausse décision dans des choses de la plus haute importance. Sa figure, sans être belle, était agréable. On sentait qu'elle pouvait plaire, et beaucoup.

Elle a fait un ouvrage d'une haute portée, qu'a publié son fils. Cet ouvrage, qu'on croirait d'abord être la répétition de ce qu'avait écrit en cinquante volumes madame de Genlis, n'est la redite d'aucune autre pensée; c'est celle de madame de Rémusat, c'est sa création que cet ouvrage, et une création tout admirable. On trouve dans ce livre, au reste, tout ce qui était en elle.

J'aimais beaucoup madame de Rémusat106.

Elle recevait quelques personnes chez elle: ce n'était pas une maison ouverte et bruyante; mais il y avait toujours quelques amis, des hommes de lettres, des hommes du monde aimant la causerie ou ayant de la bonté, et alors différant de la sottise qui bavarde toujours, laissant parler les gens d'esprit.

Madame de Nansouty, sœur de madame de Rémusat107, et que je place ici parce que comme femme du premier écuyer de l'Impératrice elle faisait partie de sa maison, était encore une personne parfaitement aimable et généralement aimée. Bonne et pourtant spirituelle comme la femme la plus spirituelle de cette époque de madame du Deffant et de madame Geoffrin, où il y en avait un bon nombre, jamais elle n'a dit un mot qui coûtât une larme; et pourtant elle est bien amusante quand elle se moque de quelqu'un, mais jamais méchante!.. C'est que son esprit a du cœur.

Elle chantait avec un grand talent, et une simplicité digne de ce même talent.

Madame de Montmorency était dame du palais de l'Impératrice, et dans la position de madame de Chevreuse pour arriver à cette fusion des partis. Elle était alors ce qu'elle est encore: une femme du monde très-aimable, connaissant ce même monde comme la patrie où elle a passé sa vie, et se riant de ses orages comme de ses joies. Ne croyant à rien de bon, et faisant continuellement du bien, elle a bien travaillé, je crois, à cette fusion, parce qu'elle a toujours témoigné de la reconnaissance à l'Empereur pour les biens non vendus qu'il lui a rendus. Madame de Montmorency avait bien une maison où elle recevait; mais ce n'était pas recevoir comme l'entendait l'Empereur. Cependant sa famille n'y mettait aucun obstacle, car M. de Breteuil venait fort souvent chez moi, et madame de Matignon108 avait trop l'usage des Cours pour mettre une entrave à ce qui pouvait rendre un ancien éclat à la famille des Montmorency. Elle était bien spirituelle, madame de Matignon; elle était, comme sa fille, bien amusante et bien aimable.

Madame de Bouillé, également dame du palais, l'était aussi, à ce qu'on prétend. Je ne le puis affirmer. Elle était blanche, blonde et belle: voilà ce qu'on voyait parfaitement, et tout ce que j'en sais.

Madame de Mortemart109, dame du palais comme sa belle-sœur, était une charmante personne, douce, polie et généralement aimée, non-seulement au palais, mais parmi les autres maisons des princesses, qui ordinairement étaient en hostilité avec la maison de l'Impératrice, je ne sais pourquoi, ni elles non plus, je pense.

Madame Duchâtel était, de toutes les dames du palais, celle qui avait le plus le goût du beau monde, excepté deux ou trois parmi celles que je viens de nommer, et à laquelle ce goût seyait admirablement: belle, élégante de tournure et de langage, spirituelle, parfaitement distinguée, madame Duchâtel était une de ces personnes rares à l'époque où elle entra dans le monde et que j'aurais voulu plus nombreuses; elle joignait à tous ces avantages que je viens de raconter des talents remarquables, chantant bien, jouant d'une force distinguée de la harpe. Elle était enfin une véritable femme de Cour et du monde comme de l'intimité. Je la voyais souvent, et toujours avec un nouveau plaisir.

Il y eut quelque temps parmi les dames du palais une femme que j'entrevis à peine parce qu'elle y demeura seulement pendant le temps de mon séjour à Lisbonne, lors de l'ambassade de M. d'Abrantès: c'est madame de Vaudé. Elle a pris depuis une haine absurde contre l'Empereur. Cela fut jusqu'à en faire une Clorinde; excepté qu'elle voulait non pas le combattre, mais l'assassiner!.. Conçoit-on une telle aberration!.. Ce qui prouve l'état de folie, c'est qu'elle alla trouver M. de Polignac pour lui proposer ce moyen honnête d'en finir; M. de Polignac la prit pour ce qu'elle est, et la renvoya en riant. C'est pitoyable. Je n'en parlerai pas davantage, n'ayant rien à en dire, car je ne l'ai pas connue personnellement. Ce que je sais, c'est que Napoléon l'avait nommée dame du palais, croyant qu'elle savait les bonnes manières aussi bien que madame de Montmorency.

Madame de Vaux, qui fut nommée dame du palais par une raison personnelle que j'ai entendu raconter, mais que j'ai oubliée, n'avait aucune fortune, ni une position marquée dans le monde d'alors, ni dans le précédent; c'était, du reste, une personne d'esprit et de politesse.

Il y avait ensuite madame de Luçay. Madame de Luçay était d'une grande recherche dans sa politesse du monde; et tellement qu'un jour elle me chercha querelle bien injustement sur une quintessence de manière qui eût été une chose incivile, si je m'y fusse conformée. Mais, à part cela, madame de Luçay, qui à cette époque avait une bien plus grande fortune que maintenant, possédait la belle terre de Saint-Gratien, à présent morcelée par la bande noire, et sur laquelle est construit en partie ce qu'on appelle les eaux d'Enghien. Elle recevait dans sa maison de Paris, et M. de Luçay et elle faisaient les honneurs de ces deux habitations avec beaucoup de bienveillance. Sans avoir un esprit transcendant, madame de Luçay avait de l'amabilité, qui aurait pu être de la grâce, si la manière exagérée dont elle accompagnait la moindre de ses paroles et même un simple bonjour n'avait détruit le commencement du charme. Je la voyais assez souvent, ainsi que M. de Luçay.

96.M. d'Abrantès fut nommé gouverneur au mois de juin 1806 (28 juin), et ses lettres de nomination furent entérinées dans la quinzaine qui suivit. Sans qu'il l'eût demandé, son cortége, formé par les officiers-généraux à Paris, fut extrêmement nombreux, et tous s'y rendirent par amitié pour lui. Il était le premier gouverneur de Paris sous l'Empereur dont les lettres fussent entérinées; le frère et le beau-frère de Napoléon ne l'ont pas fait. L'Empereur le voulut ainsi, parce que l'autorité de M. d'Abrantès était supérieure à toutes les autres. En l'absence de l'Empereur, il ne correspondait qu'avec lui et ne recevait d'ordre que de l'archi-chancelier. Le gouvernement de Paris était un ministère.
97.Il partait pour Iéna. Il quitta Paris au mois de septembre ou d'octobre 1806.
98.Frochot était marié; mais sa femme était en Bourgogne, et ne pouvait d'ailleurs faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville, où l'Empereur ne voulait qu'élégance et luxe. Ce fut lui-même qui donna l'ordre que la gouvernante de Paris ferait les honneurs de l'Hôtel-de-Ville. La chose ne fut pas demandée.
99.J'ai mis cette particularité pour montrer qu'il n'y eut jamais de ma faute lorsque cette marque d'apparent oubli arriva.
100.J'allai passer la soirée, il y a quelques mois, chez une femme de ma connaissance. J'étais à peine assise qu'elle vint à moi tenant par la main une grande et belle femme, ayant encore de la fraîcheur et une figure qui avait dû être encore plus belle et charmante. – Permettez-moi, dit madame C… de vous présenter mon amie d'enfance. Elle voudrait bien vous témoigner elle-même combien elle est heureuse de vous voir; malheureusement elle est sourde et muette. À mesure que je regardais cette grande et belle personne, des souvenirs me frappaient en foule. – En vérité, dis-je enfin, si la grande et belle taille de Madame ne me rejetait loin de l'image que sa belle figure me rappelle, je croirais presque qu'elle est une jolie enfant que je présentai à l'Empereur à un bal de la Ville… mademoiselle Robert! – Précisément… C'était elle!..
  Je ne puis dire avec quel intérêt je la revis. Ce n'était plus cette tête d'ange entourée de boucles blondes et d'un nuage rose; mais elle est devenue une belle femme, ayant toujours son candide et spirituel regard. Elle est peintre de portraits, et possède un beau talent. Rien n'est plus remarquable que l'intelligence de son regard. Je crois que pour un peintre de portraits, c'est une grande chose que de n'être pas distrait par le bruit ou les remarques. On a voulu faire parler mademoiselle Robert, ce qu'elle a fait, mais d'une manière si singulière qu'elle me fit tressaillir. Je ne conçois pas que les sourds-muets aient tous la manie de faire entendre des sons sauvages, qui après tout ne leur servent à rien, et ne sont qu'un regret de plus pour ceux qui les aiment lorsque le malheureux retombe dans son silence.
101.Je me place la première parce qu'à l'Hôtel-de-Ville, cela était ainsi dans cette circonstance. Un jour ayant mis trop peu de noms de la ville sur la grande liste, l'Empereur s'écria de fort mauvaise humeur: «Mettez-moi des noms de la ville et pas de noms de la Cour; je ne vais pas à l'Hôtel-de-Ville pour voir des gens que je vois tous les jours.»
102.On sait que, dans les grandes fêtes, la cour devenait une immense salle soutenue par de forts piliers. Cette salle est la grande salle Saint-Jean, qui pouvait contenir au moins quatre mille personnes.
  La fête donnée par M. de Rambuteau au moment du mariage du duc d'Orléans fut admirable. J'en parlerai au temps actuel dans le dernier volume.
103.Nous venions de l'acquérir de M. Ouvrard quelques mois avant.
104.Scène rapportée dans le cinquième volume de mes Mémoires, 1re édition.
105.Madame la comtesse de Lagrange, mère de madame la duchesse d'Istrie.
106.Elle me le rendait aussi. Que de fois nous avons raisonné de confiance sur cette société qu'on voulait refaire sans qu'une volonté uniforme secondât la volonté première!
107.Elles étaient toutes deux mesdemoiselles de Vergennes, nièces du ministre.
108.Je revenais un jour de faire une visite dans une maison où était madame de Matignon, peu de temps après son retour d'émigration. Je le dis à dîner chez moi le même soir. «A-t-elle toujours son éclatante fraîcheur?» me demanda mon oncle. Je demeurai stupéfaite; mais bien plus encore lorsque mon oncle ajouta: «Ah! dans le fait, elle n'est pas tout-à-fait si fraîche que madame de Simiane!..»
  Je venais de voir ces deux dames chez madame de Bouillé la mère et chez madame de Contades, et toutes deux m'avaient semblé des statues de cire jaune!
  Madame de Matignon était la plus naturelle personne du monde et fort amusante, mais emportant le morceau lorsqu'elle mordait sur quelqu'un.
109.Sœur du baron de Montmorency.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
301 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/44054
Telif hakkı:
Public Domain