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Kitabı oku: «Histoire des salons de Paris. Tome 4», sayfa 8
Sa fille, Lucie de Luçay, qui fut depuis madame Philippe de Ségur, fut, par une faveur spéciale, nommée dame du palais, sans être tenue d'en remplir les fonctions, parce qu'à son mariage c'était une jolie jeune fille aux yeux de velours noirs, à la taille svelte quoique petite. Sa voix était désagréable, mais son ensemble était celui d'une jolie femme; elle était spirituelle, mais dans le goût de sa mère, précieuse et maniérée.
Madame Octave de Ségur, dame du palais comme sa belle-sœur, était jolie femme, ainsi que je l'ai dit dans le Salon de madame de Bassano, où j'ai parlé d'elle assez longuement pour la faire connaître. Je la voyais, mais moins souvent que plusieurs autres. Elle-même n'aimait pas alors la société des femmes. Je ne sais si elle a changé.
Madame Auguste de Colbert, également dame du palais, était une des personnes les plus excellentes du château; douce, égale dans son humeur, polie comme il fallait l'être, ni plus, ni moins; elle avait une réputation parfaite et avec un grand mérite pour cela, car elle avait un mari qui, tout en étant le meilleur garçon du monde, était le plus mauvais des maris; non pas qu'il rendît sa femme matériellement malheureuse, mais il continuait sa vie de jeune homme: et Dieu sait ce qu'elle était, sa vie de jeune homme! Il était de nos amis fort intimes, et pour ma part je l'aimais comme un frère. J'ai voulu souvent le rappeler à une vie plus réglée, mais la chose était impossible: «C'est une seconde nature en moi,» me disait-il, lorsque je lui faisais une remontrance sur la nécessité de mieux régler son temps. Il estimait profondément sa femme, et son bon cœur lui a souvent fait regretter de n'être pas mieux pour elle. Aussi lorsque, dans les derniers temps de sa brillante vie militaire, il était à Paris, déjeûnant un peu plus qu'il ne fallait chez Tortoni, ou bien chez Véry, au lieu d'aller chez sa femme, il allait chez madame R… chez madame H… chez la duchesse de R… enfin chez une de ses amies qu'il savait indulgente, et puis qui n'avait aucun droit sur lui… Il craignait le regard sévère de son beau-père, le comte de Canclaux, brave homme, intègre, plein d'honneur, et devant qui celui d'Auguste Colbert n'avait certes pas à rougir, mais qui imposait à son étourderie peut-être un peu trop prolongée.
Un jour Auguste Colbert dînait chez moi. Nous étions peu de monde. Il n'y avait que M. Alexandre de Girardin, monseigneur le cardinal Maury, M. de Narbonne, M. et madame de Braamcamp110 et M. et madame de Rambuteau111. Madame de Rambuteau venait de se marier à un homme aimé et estimé de nous tous, et ce mariage faisait la joie de son excellent père. Comme j'étais de la famille, ce dîner était un peu pour témoigner aussi ma joie de cet événement. Auguste Colbert arrivait de la Silésie et était à Paris de la veille au soir. Comme il avait une grande amitié pour moi, il était venu me demander à dîner et une place dans ma loge à l'Opéra pour voir la Vestale, qui faisait fureur, et qui ferait toujours bien plaisir si les administrateurs de l'Opéra voulaient nous donner autre chose que des nouveautés qu'il nous faut écouter et applaudir sous peine d'être anathématisés, et cela parce que ce sont des nouveautés.
Mais comme je menais mes amis avec moi le soir à l'Opéra, je ne pus prendre Auguste. Et comme je ne me gênais pas avec lui, je le lui dis:
– Eh bien! tant mieux, me répondit-il, je vais faire chercher mon uniforme et j'irai, au lieu de m'amuser, dire bonjour à ce ministre de *****, quoique je ne l'aime guère, et, en attendant, nous disputerons l'abbé Maury et moi, aidé de M. de C…
Ce point une fois réglé, nous dînons; et nous dînons fort raisonnablement, comme on peut le faire d'ailleurs chez une femme qui ne boit que de l'eau en l'absence du maître… Nous sortons de table, et je ne m'aperçois de rien… Pendant le dîner, Auguste avait été placé auprès du cardinal, avec lequel il avait engagé une conversation sur les Prussiens, que le cardinal avait en horreur, et qu'Auguste défendait, non pas qu'il les aimât, tout au contraire, mais il voulait contredire le cardinal, qu'il appelait son camarade112. Au moment où nous partîmes, le cardinal me dit:
– Savez-vous, madame la duchesse, qu'il fait rudement froid!.. Permettez-vous que j'ordonne en votre nom qu'on nous fasse un bol de punch?
– Martin, vous prendrez le meilleur rhum de la Jamaïque que vous aurez; ou plutôt écoutez: demandez au sommelier de vous donner de celui de la réserve du duc, et puis vous ferez votre punch avec les dernières oranges venues de Lisbonne… Monseigneur, faites redoubler le feu et augmenter les lumières et tenez portes closes. Ce, Dieu aidant, vous pouvez vous trouver assez bien entre ces deux messieurs pour que je vous y retrouve en sortant de l'Opéra.
Le cardinal voulut me prendre la main pour la baiser; mais j'avisai la sienne toute noire de tabac d'Espagne, et craignant pour mes gants blancs, je me sauvai en criant: Adieu, monseigneur! adieu!.. à revoir!.. que Votre Éminence se croie chez elle, et en use comme il lui plaira.
Je laissai donc chez moi le cardinal, le général Auguste C. et M. de C…l, ami fort habitué de la maison. Lorsque je rentrai le soir, il était près de minuit, parce que le ballet de la Vestale avait été plus long qu'à l'ordinaire. Je trouvai mon salon désert.
Le lendemain matin, il n'était pas dix heures que le maréchal Duroc arrive tout ébouriffé chez moi, et me gronde très-vertement au nom de l'Empereur, et même au sien.
Comme il ne me disait pas pourquoi, je commençais à m'impatienter. Si le Barbier de Séville avait été dans toutes les bouches comme dans toutes les mémoires dans ce temps-là, je lui aurais chanté:
Io sono docile, sono obediente,
Ma se mi toccano… una vipera saro, etc.
mais comme on ne le savait pas, je me contentai de me fâcher à mon tour, et de demander à qui ils en avaient, l'Empereur tout le premier?
– Vous avez donné à dîner à Auguste Colbert?
– Oui certes!.. J'étais si contente de le recevoir, ce bon et excellent ami…
– Et c'est pour cela que vous l'avez fait boire à la joie du retour.
– Hein! qu'est-ce que vous dites? – Je crus que Duroc était fou.
– Et l'inviter à dîner en uniforme encore, pour le laisser après faire toutes les extravagances qu'il a faites…
– Ah ça, mon cher maréchal, jouons-nous ici un proverbe? Donnez-moi alors le mot, pour que je puisse remplir mon rôle.
En me voyant si étonnée et même fâchée, Duroc me raconta que la veille le pauvre Auguste était entré dans les salons du Cercle113, et là, qu'il avait appelé Mourad-bey114 et tous les Mamelouks, en les défiant. Il était beau à exciter l'admiration, me dit Duroc, dans cette attitude toute martiale, et sa belle figure115 animée par la bravoure et la colère, car il se croyait en Égypte devant les Arabes; et cette belle campagne s'est terminée par le décollement de Mourad-bey, ce qui eut lieu en effet sous la forme d'un énorme lustre suspendu au milieu du salon et qu'Auguste fit tomber d'un revers de son sabre qu'il avait tiré… On l'a emporté malgré lui, et il criait:
– Qu'on me rapporte chez la duchesse d'Abrantès! Je veux prouver à ce coquin de cardinal que nous avons des sabres qui sont aussi bons que ces méchants damas turcs!.. Qu'est-ce qu'il en sait, d'ailleurs?..
– Pour Dieu! ajouta Duroc, que lui avez-vous donc fait boire pour qu'il ait été ainsi? Il était comme fou.
Je sonnai et fis venir mon officier, qui raconta que le cardinal avait voulu faire le punch lui-même, et qu'il l'avait fait presque sans thé et sans eau, et qu'il n'y avait mis que du rhum et des oranges avec beaucoup de sucre… «Il était demeuré ainsi jusqu'à dix heures avec le général disputant, me dit Martin; mais, comme je le connaissais, je compris que ce n'était qu'une discussion.» Il faisait un froid des plus rigoureux: ils étaient devant un grand feu, avaient beaucoup parlé et conséquemment avaient laissé leur raison dans le bol de punch. M. de C… qui, seul, pouvait les avertir, s'était ennuyé de cette sorte de petite orgie cardinalesse et s'en était allé. Mais ce que nous apprîmes, Duroc et moi, dans l'explication, nous donna bien de la gaieté. Lorsqu'il fut question de s'en aller, le général n'avait pas de voiture; comptant aller à l'Opéra avec moi, il avait donné l'ordre à son cabriolet d'aller l'y attendre. Il avait bien recommandé à celui de mes gens qu'il avait envoyé chez lui, dans le Marais, de dire à son cabriolet de venir chez moi; mais l'ordre, étant verbal, ne fut pas bien exécuté ou bien compris, et il n'avait pas de voiture.
Le cardinal avait la sienne.
– Je vous conduirai, mon ami; où allez-vous? demanda-t-il à son antagoniste.
– Mais, dit Auguste, dont les idées n'étaient pas bien claires… je vais… et pardieu chez le major-général… prince vice-connétable, prince de Neuchâtel!..
Et les voilà en route pour l'hôtel du prince Berthier. Ce n'était pas jour de réception; Berthier n'y était pas.
– Eh bien! chez le ministre de la Guerre! Qu'on juge de l'heure pour faire des visites en grande tenue…: il était onze heures! Enfin, en passant dans la rue Richelieu pour venir dans le faubourg Saint-Germain, il aperçut Frascati et voulut monter; il pria donc le cardinal de s'arrêter un moment, et ce fut le cardinal, dans sa belle soutane rouge, qui conduisit Auguste au salon, qui alors était le cercle par excellence. Il l'aurait mené autre part s'il le lui eût demandé.
Le résultat de cela fut que le pauvre Auguste reçut l'ordre de repartir le lendemain pour la Silésie, où était sa division de cavalerie, et que je reçus une mercuriale de l'Empereur, malgré ce que Duroc lui dit; mais je me défendis, et d'autant mieux que je n'avais nul autre tort que celui d'avoir laissé une seule fois en ma vie quelqu'un commander dans ma maison en mon absence. Et comment se méfier d'un cardinal? Alors ce fut à son tour. L'Empereur le chapitra comme un sous-lieutenant; mais le cardinal n'en fit que rire et répondit à l'Empereur que la manière dont Auguste Colbert le servait le dispensait de savoir être doucereux comme un homme qui ne quitte jamais le coin de son feu en hiver, jamais le bosquet le plus frais de son parc en été, et il nomma M. P…
– Eh bien! dit l'Empereur, voilà ce qui s'oppose à ce que j'aie jamais une cour polie et courtoise!.. Comment le cardinal Maury!.. lui! un abbé du côté droit de l'Assemblée!.. moi qui le croyais un de ces abbés de cour comme ceux qu'on nous met sur la scène.
Si l'Empereur m'en avait parlé, je lui aurais dit ce que j'en savais et ce qui m'a empêchée de le trouver aussi étonnant qu'il a paru l'être en arrivant à Paris. Il avait du talent, de grandes qualités, mais comme homme du monde il était fort nul, et même embarrassant, car sa dignité dans l'Église imposait des devoirs envers lui auxquels les femmes elles-mêmes sont soumises.
L'Empereur fut soucieux de cette petite aventure pendant plusieurs semaines; il ne me voyait jamais sans me menacer du doigt… mais, comme je n'avais aucun tort, je ne craignais pas, car il était d'une extrême justice.
Lorsque le cardinal Maury fut bien convaincu que l'ancien ordre de choses ne pouvait revenir en France, et que l'Empereur était appelé au pouvoir par la France presque entière, il lui écrivit pour se mettre à sa disposition. Sa lettre était habilement faite, excepté quelques mots… L'Empereur le rappela, et lui donna aussitôt la charge de premier aumônier du prince Jérôme, depuis roi de Westphalie…
L'Empereur avait pris du cardinal Maury une opinion très-élevée, et, après tout, il avait raison. L'écorce en était rude; mais on trouvait sous cette écorce une plus douce et meilleure nature qu'on ne le pouvait présumer. Quant à son talent oratoire, il est assez connu pour que je ne sois pas obligée d'en parler ici. – Sa vie eut un étrange commencement.
Il était d'une naissance assez obscure; mais, je ne sais comment, il fit de bonnes études. Ces études devinrent même assez fortes pour lui donner l'espoir d'arriver à TOUT. Alors, comme à présent, Paris était le lieu par excellence, le Potose, l'Eldorado… Le jeune Maury se mit en marche un matin avec quelques écus dans le gousset, un paquet assez léger sur le dos, et beaucoup d'espoir dans le cœur.
Il cheminait gaiement vers Paris, et chantait des cantiques avec une voix116 dont la vigueur attestait des poumons pleins de cette vie qui est alimentée par un sang jeune et actif, lorsqu'à une halte qu'il fit pour ouvrir son bissac et donner une atteinte à ce qu'il contenait, il fut rejoint par un jeune homme de son âge à peu près, mais pâle et débile, faible et languissant, autant qu'il était, lui, robuste et fleuri… Ils firent connaissance et reprirent ensemble le même chemin… Ils se demandèrent où ils allaient? Tous deux à Paris. Ce qu'ils y allaient chercher? fortune! – et tous deux dirent ce mot avec une expression qui affirmait leur volonté.
– Elle court bien, dit Maury; mais j'ai de bonnes jambes, et je l'attraperai.
– Je cours mal, dit l'autre; mais avec de la persévérance on arrive au but, quelque loin qu'il soit.
Et les joues pâles du jeune homme se colorèrent d'un rouge vif.
– Bien cela! dit Maury… vous êtes un brave jeune homme. Vous irez loin… L'homme qui veut est si puissant!
Ces deux jeunes gens, se lièrent d'une profonde amitié pendant ce voyage entrepris, sur la foi d'une illusion de vingt ans, pour aller chercher la fortune loin de la terre de famille, loin de l'appui paternel.
Arrivés à Paris, ils louèrent en commun une petite chambre au quatrième étage, dans la rue Serpente, et puis dans celle de la Huchette; là, ils travaillèrent tous deux pour le but qu'ils se proposaient d'atteindre: l'un faisait des sermons, c'était Maury, – il était abbé; l'autre apprenait à tuer et à sauver des malades, – il était médecin.
– Si je pouvais obtenir, par un protecteur, de faire l'oraison funèbre de la première princesse ou du premier prince qui mourra! disait Maury.
– Si je pouvais disséquer et embaumer son corps, disait l'autre.
Et voilà que pour leur rendre service, le ciel appelle à lui madame Sophie, l'une des filles de Louis XV! Les protecteurs de ce temps-là étaient un peu plus consciencieux qu'aujourd'hui. Ils avaient promis, ils tinrent parole. L'abbé Maury fit tant bien que mal l'oraison funèbre de madame Sophie, et l'élève médecin s'en tira très-adroitement… Et savez-vous quel était ce médecin? C'était Portal!
Portal a longtemps passé pour un médecin à l'eau rose, parce qu'il n'était appelé qu'auprès des grandes dames seulement malades de vapeurs. Mais il avait du talent, et, de plus, beaucoup de cet esprit gracieux qu'on a perdu, mais qu'on cherche encore avec une obstination d'instinct qui prouverait à elle seule combien il est nécessaire au bien-être de la vie.
Portal et le cardinal conservèrent leur amitié toujours intacte, au milieu des troubles qui en brisèrent tant d'autres; ils dînaient ensemble chez moi, assez souvent, lorsque la déplorable santé de Portal le lui permettait. En l'absence de Corvisart et de Desgenettes, mes deux médecins, c'était Portal qui me donnait des soins.
Portal avait imaginé un plaisant moyen de se faire connaître lorsque son nom n'était pas encore ce qu'il est devenu: dans les premières années de sa profession de médecin, un domestique arrivait en courant à la porte d'un grand hôtel de la rue Saint-Dominique ou de la rue de l'Université; il frappait trois ou quatre coups violemment:
– M. Portal, le médecin, est ici, n'est-ce pas?.. voulez-vous lui faire dire qu'on le demande? – On répondait qu'on ne le connaissait pas.
– Comment, vous ne connaissez pas M. Portal, le premier médecin de Paris?.. ah! mon Dieu, que va dire monsieur le Duc, qui n'a confiance qu'en lui?..
Et le domestique s'en allait en courant comme il était venu, pour aller frapper à une autre porte, avant que le suisse, qu'il avait réveillé à deux heures du matin, eût le temps de lui demander le nom de ce duc, qui ne pouvait être soigné que par un médecin qu'on ne connaissait pas.
Le lendemain, on demandait quelle était la cause du tumulte de la nuit; le suisse racontait l'aventure, et, à la première maladie, les gens qui ne tenaient pas à leur médecin disaient:
– Mais si nous envoyions chercher ce M. Portal, qui est si en vogue?
Quand on demandait à Portal si cela était vrai, il riait et ne répondait rien.
Dès que le cardinal Maury fut rentré en France, il alla voir ses anciennes connaissances. Hélas! le cercle en était cruellement resserré! La mort, le malheur, tout avait contribué à détruire cet édifice de la société de France, son plus grand charme, à cette France, qu'on venait voir pour cette seule société quelquefois… Il fut voir madame de Simiane, madame de Lostanges, madame de Poix, si spirituelle et si charmante à la fois; madame de Beauvau, sa belle-mère, le type le plus parfait de l'amabilité française…; la marquise de Coigny, qui était encore agréable et rappelait combien elle l'avait été; madame de Vauborel, qui l'était un peu moins; plusieurs femmes, comme madame de Fausse-Landry et quelques autres, dont la conversation donnait un grand charme à une simple visite; madame Lebrun, qui avait vu tant de personnages différents et d'un si haut intérêt… Le cardinal retrouva bien une foule de ces personnes, mais avec un grand changement. – Au reste, madame de Beauvau, lorsqu'il fut la voir, lui dit un mot qui lui fit voir que le changement n'était pas d'un seul côté.
– Ah! madame, s'écria le cardinal… Comment! vous avez été assez bonne pour conserver mon portrait117!
– Oui, certainement, répondit la princesse avec cette politesse qui jamais ne la quittait, mais cependant avec une froideur que le cardinal dut comprendre… Mais je n'ai pas le bon exemplaire, le meilleur aujourd'hui est celui avant la lettre.
Le cardinal affectionnait particulièrement ma maison, et j'avoue qu'à part quelques défauts, qu'il eût été à désirer sans doute qu'il n'eût pas, c'était un homme d'une haute supériorité, mais seulement comme homme littéraire et orateur. – Il avait ensuite des formes extérieures vraiment repoussantes; son physique même avait une apparence de vulgarité au premier coup d'œil, qui donnait une sorte d'éloignement pour lui, surtout aux femmes, qui aiment tout ce qui est élégant et gracieux. Sa voix retentissante causait comme une secousse qui faisait vibrer les carreaux. Rarement cette voix proférait un compliment: aussi disait-on que j'avais ensorcelé le cardinal, car il ne cessait de m'en faire.
Pendant sept ans je l'ai vu tous les jours, excepté à ceux du cercle et des réceptions chez les princesses, et même, ces jours-là, il venait chez moi avant de retourner à l'archevêché, si j'avais été malade et qu'il ne m'eût pas vue au cercle. Aussitôt qu'il arrivait, un valet de chambre apportait un plateau qu'il déposait dans la pièce voisine, sur lequel était un verre, une carafe et un sucrier: le cardinal le voulait ainsi; cela l'ennuyait d'aller sonner à chaque instant; c'est qu'à chaque instant il buvait un verre d'eau sucrée. Je l'ai vu quelquefois vider trois grandes carafes de cristal dans la soirée, c'est-à-dire de sept à onze heures.
L'Empereur ne l'aimait pas, mais il s'en servait, parce qu'il le croyait dévoué, et en effet il l'était.
Le cardinal Maury était un homme supérieur, mais son beau talent ne fut pas le fruit de la Révolution; il n'est pas un homme de cette époque, quoiqu'il y ait marqué: la Révolution développa seulement de grandes qualités, qu'on avait jusqu'alors ignorées en lui. C'est ainsi qu'il fit voir le courage le plus remarquable devant la mort118, lui dont l'état était la paix et la vie tranquille; quels que fussent les périls de sa position, comme le cardinal de Retz, il fut toujours à leur hauteur. Son esprit, lumineux et lucide, était à la fois ferme, vif et sage. La rapidité de son coup d'œil intellectuel, jeté sur une affaire, quelque compliquée qu'elle fût, y répandait bientôt la clarté… Peut-être son écorce était-elle épaisse et rude, mais non pas assez cependant pour que dans la conversation la plus ordinaire il ne jaillît de cet esprit, en apparence si acerbe, des mots, des anecdotes piquantes… Il contait bien, mais à sa manière, et son coloris ne serait peut-être pas bon à donner aux tableaux qu'on peindrait d'après lui; cependant sa conversation était d'un haut intérêt lorsqu'on savait la diriger, quoiqu'il n'eût rien de léger dans l'esprit. C'est l'homme de son époque119 qui écrivait avec le plus de pureté et qui se connût le mieux en style. Quant à son caractère politique et privé, c'est autre chose… Le premier était incorruptible à l'appât des richesses, quoiqu'il fût fort avare; mais il avait de l'intégrité, et s'il faiblissait devant une séduction, c'était celle que lui offrait l'ambition satisfaite. Ayant peu de besoins pour lui-même, car il était négligé jusqu'au cynisme, l'argent n'ébranla jamais sa probité, qui ensuite était naturelle chez lui.
Quant à sa moralité comme homme privé et comme prélat, elle était, dit-on, peu sévère. Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un peu leste, devenait quelquefois intolérable; il se permettait, même avec l'impératrice, des mots qui la faisaient rire aux larmes, mais qui déplaisaient fort à l'Empereur, dont ce n'était pas le genre.
Mais toutes ces ombres disparaissaient souvent lorsque les éclairs de son esprit éclairaient une conversation soutenue par lui. Il pouvait n'être pas un bon modèle à suivre, mais peut-être aussi cela venait-il de la difficulté de l'imiter.
Les autres personnes de mon intimité étaient également toutes remarquables. Parmi elles je citerai M. de Cherval, dont j'ai si souvent parlé dans mes Mémoires, pour essayer, mais bien imparfaitement, de donner une idée de son charmant esprit120, de sa grâce en racontant, du charme répandu dans la plus petite anecdote racontée par lui… Comme je l'ai fatigué souvent de mes questions! comme je lui ai fait souvent répéter les histoires du règne de Louis XV, qu'il avait entendues dans son enfance, et puis ce qu'il a vu dans sa jeunesse, Voltaire, Rousseau, d'Alembert, Diderot, toute cette armée philosophique et tous ses antagonistes! comme il racontait avec charme dans nos soirées d'automne au Raincy les histoires de la Cour sous les premières années du règne de Louis XVI. C'est lui et ma tante la princesse de Comnène qui tous deux m'ont fait aimer Marie-Antoinette, que jusque-là je n'avais que vénérée… M. de Cherval est demeuré quinze mois sur le sol natal, qui, pour lui, n'était plus qu'une terre maudite et couverte de sang et de cadavres, mais la Reine vivait encore, il la voulait sauver! Hélas! il ne peut pas même prier sur sa tombe!..
M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même parent, était comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même esprit, surtout lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, c'est-à-dire qu'il consent à parler. Ils ont été ensemble au séminaire, puis ensuite grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous deux dans les grands intérêts politiques de l'époque; tous deux suivirent une route différente. M. de Cherval demeura toujours attaché à la famille royale. M. de Talleyrand devint évêque constitutionnel!.. Ils ne s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au retour de l'émigration. M. de Cherval ne revint en France qu'en 1800. M. de Talleyrand l'avait gagné de vitesse à cet égard, mais en cela seulement; il avait déjà servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait effrayé; ses yeux sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en Amérique. Ce fut là, à Boston, qu'un jour, traversant un marché, il fut obligé de s'arrêter pour faire place à une longue file de charrettes, toutes remplies de légumes; il s'amusa quelque temps à voir défiler ces charrettes, presque toutes conduites par de jeunes paysannes fort jolies… Dans un moment où les charrettes se trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de Talleyrand jeta les yeux sur l'une des jeunes paysannes, qui lui parut plus belle et plus gracieuse que ses compagnes… Tout à coup une exclamation lui échappe!.. elle attire l'attention de la jeune femme qui, vêtue comme les autres, et comme elles la tête couverte d'un grand chapeau de paille, paraissait être là comme une personne qui y vient tous les jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle reconnut, elle se mit à rire…
– Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle.
– Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là?
– J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition.
Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France… C'était madame de Latour-du-Pin121, que depuis nous avons vue en France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de talents ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la Cour, ne s'occupant que des devoirs de cette vie en dehors de la vie habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare. N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se figure ce que dut souffrir cette jeune femme en sortant des salons parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari, jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!.. Enfin, ils quittèrent la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était heureux!.. et les enfants ne regrettaient plus même la demeure paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile contre la recherche des bourreaux qui avaient soif du sang innocent.
Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là, se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté et ses talents122! M. de Latour-du-Pin adorait sa femme. Il ne lui reprochait pas ses succès; il en avait joui, car jamais ils n'avaient altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, à quoi lui serviraient-ils? Une étude approfondie de la Bonne Fermière de M. Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de Clementi123 ou à la Coquette d'Hermann124. Tout en étant heureux de la voir échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour elle, M. de Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en bon père et en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que celui de beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu d'argent qu'ils avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait pas l'anglais; mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. Ils logeaient chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise américaine125 pleine d'attention et même d'admiration pour madame de Latour-du-Pin. Son mari craignait pour elle l'ennui des conversations éternelles de cette femme. Quelle différence de celles de M. de Narbonne, de M. de Talleyrand, de cette fleur de la noblesse et de la bonne compagnie de France! Quand M. de Latour-du-Pin pensait à cette transition si triste et qu'il y pensait loin de sa femme, tout en labourant le jardin de la chaumière qu'ils allaient habiter, il lui venait au cœur une telle douleur qu'il n'osait lever les yeux sur sa femme en rentrant chez madame Muller, de peur de trouver les siens rouges et gros de larmes.
Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait toujours: Happy husband! happy husband126!
Enfin vint le jour de la translation de la famille fugitive de la maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au moins à l'abri du besoin!.. Tout le domestique se composait d'un nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et cuisinier! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin redoutait le plus de lui voir exercer!
Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les privations qu'il supporte vous blessent le cœur! Comme vos yeux suivaient tous ses mouvements pour juger de ses impressions!.. Ah! j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce souvenir127 est cependant toujours aussi déchirant!..
Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit jardin pour cueillir quelques fruits. Il y demeura le plus longtemps qu'il put; en rentrant il demande sa femme et la cherche… entre dans la cuisine… ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude, étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un mouvement, elle se retourne… C'était sa femme!.. ayant dépouillé ses robes de mousseline et de soie… pour revêtir, non pas un habit de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les mains: – Oh! mon ami, lui dit-elle, ne vous moquez pas de moi!.. Je suis aussi habile que madame Muller!
M. de Latour-du-Pin, trop ému pour pouvoir parler, la prend dans ses bras… l'interroge… Il apprend que, pendant qu'il la croyait livrée au désespoir, elle avait employé ce temps beaucoup plus utilement pour le bonheur de leur avenir. Elle avait pris des leçons de madame Muller et de ses domestiques, et en six mois elle était devenue une très-bonne cuisinière, une ménagère parfaite… et avait dévoilé toute une nature angélique et une âme d'une grande force…
– Si vous saviez comme c'est facile, mon ami128! dit-elle à son mari. Ce qu'une paysanne met quelquefois un ou deux ans à comprendre, l'est d'abord par nous!.. Maintenant nous serons heureux. Vous ne craindrez plus l'ennui pour moi… et moi je n'aurai plus vos doutes à supporter sur mon habileté, dont je vous donnerai des preuves, ajouta-t-elle en souriant… Allons, vous devez nous donner une salade, je vais achever mon pain pour demain. Mon four est chaud. Nous avons aujourd'hui le pain de la ville; mais désormais ce soin-là me regarde.
