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Kitabı oku: «Histoire des salons de Paris. Tome 6», sayfa 10

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Après avoir dansé une ronde que Despréaux91 nous avait apprise, et qui était fort jolie, nous allâmes quitter nos costumes afin de mettre un domino, et nous promener dans le bal, non pour nous y amuser à intriguer les gens; ce n'est pas lorsqu'il y a seulement sept ou huit cents personnes dans un appartement, et surtout lorsque beaucoup d'entre elles sont démasquées, qu'on peut intriguer et demeurer cachée. La grande-duchesse crut apparemment que c'était une prérogative princière de n'être pas connue, car nous la vîmes reparaître un moment après, portant un costume, parfaitement fidèle, de facteur de la poste. Elle y avait ajouté une perruque rousse comme celle du prince Pie, et se croyait déguisée et masquée jusqu'aux dents, parce qu'elle avait barbouillé ses petites mains, qu'elle avait les plus jolies du monde, comme tous les Bonaparte, au reste, même les hommes. Aussitôt qu'elle parut, nous la reconnûmes à l'instant. Elle avait alors une démarche facile à retrouver au milieu de mille autres; dès qu'elle eut fait un pas, je la reconnus. Elle avait des lettres dans son portefeuille de facteur, et elle les distribuait à ceux dont le nom était sur sa suscription. Cette idée était jolie pour un bal masqué à la cour; mais, pour cela, il eût fallu que les lettres ne continssent que des choses qu'on pût lire et entendre lire tout haut, même des malices, pourvu qu'elles fussent de bon goût. Le comte de M*********, du corps diplomatique résidant à Paris, ambassadeur, quoique fort jeune encore pour un emploi aussi difficile à soutenir en face de la terrible puissance qui s'élevait dans Napoléon, reçut une de ces lettres qui lui était adressée et qu'il eût mieux aimé recevoir chez lui, car, au fait, ce n'était probablement rien, et cela fit beaucoup jaser.

L'Empereur s'amusait de ces bals et de ces mascarades-là, comme s'il eût été encore sous-lieutenant. Il était excessivement facile à reconnaître; sa démarche saccadée, et pourtant remarquable, parce qu'elle avait de l'expression, si je puis me servir de ce mot pour des pas comme je ferais pour des paroles, était connue, non-seulement de nous toutes, mais des personnes qui n'étaient pas de la cour des princesses, et qui ne voyaient pas comme nous l'Empereur tous les jours. Sa prononciation avait aussi un caractère d'accentuation tout particulier que je n'ai connu qu'à lui et n'ai retrouvé dans personne, même dans aucun souverain92; elle le décelait autant que sa démarche. Mais comme le respect empêchait de témoigner qu'il était reconnu, il se croyait bien caché, et continuait à s'amuser, comme si le plus grand incognito l'eût entouré. Ensuite il n'aimait pas qu'on le reconnût, et le témoignait en ne reparlant jamais à la personne qui l'avait nommé. À une époque plus avancée que celle dont je parle maintenant, il rencontra madame Victor, depuis duchesse de Bellune, dans un bal déguisé; il la trouva fort belle, ce qu'elle était alors en effet, lui parla et lui dit des choses assez fortes sur des aventures arrivées en Hollande… La duchesse de Bellune crut faire merveille en se mettant à rire et en disant: – Ah! je vous reconnais bien: vous êtes l'Empereur!

– Vraiment! dit-il…

Et, se levant aussitôt, il s'éloigna d'elle; et jamais depuis il ne lui parla dans un bal masqué.

Il avait des mains, comme on le sait, vraiment charmantes, et dont une femme eût été jalouse. Ses mains devaient le faire reconnaître dans les derniers hivers; pour les mieux cacher, il mettait deux ou trois paires de gants. Ceci me rappelle un autre fait.

On sait à quel point Isabey était amusant. Son charmant talent de peinture, ce talent européen, avec lequel il donnait de la ressemblance à un portrait dont l'original n'avait quelquefois ni beauté ni même d'agrément, et qui pourtant donnait l'idée d'une jolie femme, ce talent qu'il n'a transmis à aucun de ses élèves, n'était pas le seul en lui; son esprit était charmant de finesse et de gaieté. Il avait, ce qu'il a toujours, de la malice sans méchanceté et une rapidité de conception étonnante. L'Empereur l'aimait, et lui accordait même beaucoup de confiance. En voici une preuve.

Connaissant Isabey, et sachant tout ce qu'il savait faire comme mime parfait, il ne douta pas qu'Isabey ne le fît lui-même comme il peignait pour les milliers de portraits qui se donnaient en Europe; en conséquence, il dit un jour à Isabey qu'il fallait qu'il se fît passer pour lui le lendemain dans un bal déguisé des princesses. Isabey demeura confondu de la mission.

– Ils ne me laissent jamais en repos, et Duroc, et Fouché, et Savary. Je ne me présente pas à un masque pour causer un moment, que je ne sois aussitôt entouré de cinquante personnes, parce qu'on a reconnu Savary et tous ceux qui font sentinelle autour de moi… Acceptez-vous?

– Si j'accepte, sire! s'écria Isabey avec joie et bonheur… Mais, reprit-il ensuite, je crains qu'il n'y ait quelque chose qui s'oppose à ce que j'aie l'honneur de représenter Votre Majesté.

– Quelle raison?..

Isabey avança ses deux mains sans parler, et semblait les montrer d'un air dolent qui fit rire Napoléon. Le fait est que les deux mains d'Isabey en auraient fait quatre comme celles de l'Empereur.

– Ah! ah! vous avez raison; en effet, dit-il, nos mains ne se ressemblent guère… mais comment faire?

– Je crois que j'ai trouvé un moyen, dit Isabey après avoir réfléchi un moment; et il rendra Votre Majesté encore plus difficile à reconnaître. Il faut que l'Empereur mette trois ou quatre paires de gros gants et même cinq si cela est nécessaire. Moi j'en mettrai également, mais seulement deux ou trois paires. Comme les deux masques sosies ne seront pas près l'un de l'autre, on ne pourra comparer, et trouver celui qui est plus ou moins ganté.

La chose réussit tellement bien, qu'il y a des gens qui certes connaissaient bien l'Empereur, et qui ont été dupes surtout des gants. Quant à la démarche, aux gestes, à la tournure, au portement de tête, tout était si bien observé que jamais on n'aurait reconnu Isabey pour être lui-même sous ce déguisement. Ce fut Duroc qui me découvrit le secret un jour, pour me préserver de l'Empereur, qui arrivait quelquefois comme une bombe auprès de nous et faisait les plus étranges questions… mais il me fit jurer de n'en pas parler, et, en effet, je n'en prévins personne, et ne nommai pas Isabey.

Maintenant que la chose peut être connue, et qu'on peut donner à chacun ce qui lui revient, il me faut arrêter un moment l'attention sur la noble conduite de l'artiste, qui n'eut pas un SEUL moment la pensée qu'il courrait un danger de vie et de mort. Non-seulement il ne l'eut pas alors, mais aujourd'hui elle ne lui est jamais venue. C'est d'un noble caractère. Eh bien! voilà encore un homme dont le type disparaît chaque jour, et c'est fâcheux… comme il jouait la comédie!.. comme il improvisait un proverbe!.. comme il faisait bien toutes ces charges qui réunissaient la gaieté et l'esprit, et ne rappelaient jamais ni Tabarin ni ses pareils, mais faisaient oublier Dugazon et ses scènes les plus burlesques.

Jamais je n'oublierai Isabey lorsqu'il sautait autour d'un salon, sur les bras des fauteuils, imitant un singe mangeant et épluchant une noix!..

Et lorsqu'il avait le grand Lenoir pour compère! lorsque celui-là faisait le nain et l'autre le géant!.. On ne savait quel était le plus comique des deux93, et ses remarques sur les gens qui passaient devant nous auraient fait rire la douleur même.


94, secrétaire des commandements de la grande-duchesse de Berg, fut de donner pour guide et pour chef du quadrille des vestales la Folie, mais en costume exact. Ce n'était pas aussi facile qu'on pourrait le croire de trouver une folie qui voulût revêtir un pantalon de tricot qui ne laissât pas deviner si une jambe était bien ou mal faite. Moi je prétendais, parce que je le croyais, que ce serait parce qu'on ne voudrait pas le laisser voir, la chose fût-elle même bien; mais je me trompais: il se trouva une charmante jeune fille, tout au plus âgée de dix-huit ans, qui revêtit les insignes de la folie sans se faire prier du tout. Elle était jolie comme un ange, et semblait bien plutôt faite pour rendre les gens fous d'amour pour elle-même que par le personnage mythologique qu'elle représentait. Cette jeune personne dansait dans une rare perfection toutes les danses de cette époque: le fandango avec ses castagnettes, les bacchanales de Steibelt avec le tambour de basque, la danse du châle avec une écharpe d'Orient, et pour en finir, le pas russe habillée en Cosaque; on voit qu'il ne manquait rien à l'éducation de mademoiselle Gui…t.

C'était le nom de la jolie Folie…

Maintenant il faut savoir, pour l'intelligence de ce qui va suivre, que le grand-duc de Berg, fort beau cavalier, comme aurait dit M. Prudhomme, avait des yeux, non-seulement bons à voir, mais aussi fort excellents pour voir autour de lui ceux qui lui paraissaient dignes de converser avec les siens. Apparemment que ceux de la jolie Folie lui avaient paru réunir toutes les qualités requises, car elle avait excité au plus haut point la jalousie de la grande-duchesse, et lorsque son nom était prononcé devant elle, elle devenait toute autre qu'elle n'était habituellement, et savait fort bien imiter alors le Jupiter Tonnant de la famille.

Elle venait de faire sa distribution de lettres comme un facteur bien à son affaire… On parlait même déjà dans le bal de l'effet que produisait l'arrivée du courrier. L'archichancelier avait une lettre, ainsi que M. de Talleyrand; on en était à parler sur ce courrier, dont quelques parties étaient étranges; on se demandait si le grand-duc venait d'envoyer de Madrid quelques dépêches importantes, que madame la grande-duchesse, pour plus d'exactitude, se croyait obligée de distribuer elle-même, lorsque tout à coup on entendit un bruit inusité, et en effet fort insolite, dans un palais comme le sien… C'étaient des mots, des injures même fort grossières… Les femmes sont curieuses… Nous voulûmes toutes savoir de quoi il s'agissait, et nous apprîmes que les sanglots que nous entendions étaient ceux de la jolie Folie, parce que madame la grande-duchesse ne voulait et n'entendait pas qu'elle vînt faire ses folies jusque dans son palais… La grande-prêtresse plaidait pour sa folie comme une prieure ou une abbesse aurait prié pour sa nonne… Elle disait, avec assez de raison, qu'elle ne ramènerait jamais la Folie dans un lieu si sage, mais que puisqu'elle y était il l'y fallait laisser, ne fût-ce que pour cette nuit-là; mais la grande-duchesse n'entendait à rien: aussi donna-t-elle dans cette soirée-là une haute idée de sa sagesse et de son grand sens, par l'effroi qu'elle témoigna devant une simple marotte… On ne savait qu'imparfaitement que la jalousie en avait sa bonne part, et cette même jalousie eût-elle été entièrement connue, cette grande colère eût toujours paru très-étrange à des gens qui croyaient que depuis longtemps la grande-duchesse était plus forte et plus philosophe qu'elle ne le témoignait dans cette circonstance. Cela était-il vrai… ou voulait-elle seulement prouver qu'elle aussi était habile en diplomatie?

Quoi qu'il en soit, tout cela fit une sorte de petite scène où les deux belles-sœurs se parlèrent sur un ton un peu aigre-doux. La reine Hortense était fort irritée, et cela avec raison, qu'une personne venue avec elle fût accueillie de cette manière, quelle que fût la cause du mécontentement de la grande-duchesse. Maintenant, voulez-vous savoir le résultat de cette belle affaire? le voici.

La reine Hortense, suffoquée de ce qui s'était passé, tint conseil avec sa mère sur ce qu'on pouvait faire pour se venger de la grande-duchesse, qui avait ainsi méprisé la protection que toutes deux avaient accordée à mademoiselle Gu…t. La chose fut promptement résolue. L'Impératrice n'avait pas de lectrice; elle allait partir pour Bayonne avec l'Empereur: il fallait qu'elle obtînt de donner cette place de lectrice à mademoiselle Gu…t, ce qui fut exécuté avec la célérité de femmes qui veulent prouver à une autre femme qu'elles peuvent se venger si elles le veulent… Mais le résultat fut différent de ce qu'espéraient la mère et la fille. Mademoiselle Gu…t était charmante, comme je l'ai dit. Madame Gazani avait habitué l'Empereur aux belles lectrices; il fut donc charmé que l'Impératrice n'eût pas dérogé à l'habitude qu'elle en avait prise; mais il paraît qu'il témoigna son admiration un peu trop vivement. Je ne sais si ce fut à mademoiselle Gu…t, à elle seule, ou bien tout simplement à Joséphine. Ce qui est certain, c'est que la pauvre mademoiselle Gu…t pleura et sanglota de nouveau à Bayonne comme dans l'Élysée, et qu'elle repartit pour Paris avec la douleur d'être sacrifiée n'importe à quoi, n'importe à qui, mais enfin sacrifiée. Le fait est qu'elle était bien assez jolie pour n'être sacrifiée à personne.

Il arriva dans le même temps une aventure assez comique… Vers le milieu de l'hiver, on partait déjà pour se rendre à Bayonne et à Bordeaux. Tout l'état-major du prince de Neufchâtel, qui était composé de jeunes gens les plus agréables de la cour et de Paris, était en course pour porter des ordres: M. de Canouville (Jules), M. de Pourtalès (James), M. Lecouteulx, M. de Flahaut, et dix autres encore… M. de Girardin seul demeurait, parce qu'il était le favori de Berthier. Mais nous étions dépourvues de danseurs. – Vous voilà bien embarrassées, dit l'Empereur à la grande-duchesse; faites engager des officiers de ma garde, ils en seront honorés et moi très-content.

On dit au maréchal Bessières ce dont il s'agissait. Le maréchal, qui n'aimait pas les bals et ne s'en souciait guère, mais qui était exact au service et à l'ordre, fait venir deux ou trois colonels, et leur transmet celui de l'Empereur. Les colonels, rentrés chez eux, font absolument comme le maréchal, et comme le bal était pour le soir même, il fallait se dépêcher. On fit monter quelques ordonnances à cheval, et tout fut expédié avant midi.

Mais en se hâtant, il y a toujours quelques parties qui manquent dans un tout, quelque peu important qu'il soit. L'un des colonels, en faisant la liste des officiers qu'il jugeait les plus beaux de son corps, pour aller figurer dans un avant-deux chez la grande-duchesse le même soir, oublia complétement que l'un des capitaines désignés par lui trottait avec sa compagnie depuis deux jours sur le chemin de l'Espagne.

Mais il avait une femme, ce capitaine. Cette femme, depuis qu'il y avait des bals chez les princesses et à la cour des Tuileries, ne laissait pas écouler un jour sans pleurer de ne pouvoir y aller. Elle se figurait que l'Élysée, par exemple, méritait réellement son nom, et qu'il était un lieu de délices et d'enchantement. Son mari, qui probablement savait que sa femme ne serait pas priée, ne l'avait jamais demandé. La chose en était donc restée là, lorsque tout à coup le billet d'invitation parvint à la femme. En le voyant, elle eut d'abord le regret qu'elle avait toujours, qui était de ne pas voir de près les merveilles qu'elle avait admirées des Champs-Élysées, le jour de la fête donnée par la princesse Caroline au roi de Westphalie, lors de son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg. Sa seconde pensée fut que peut-être elle pourrait profiter de l'invitation de son mari. À la fête donnée au roi de Westphalie, il y avait quinze cents personnes. Une femme, un homme de différence, qu'est-ce que cela? c'est bien égal! il doit y avoir toujours le même nombre de personnes… – Je me mettrai n'importe où, se dit-elle, je ne manquerai pas de danseurs, puisque le régiment est invité… j'irai. À peine eut-elle pris ce parti, qu'elle s'occupa de sa toilette… et Dieu sait si ce fut par là qu'elle nous amusa.

Le bal était commencé depuis une demi-heure, lorsque tout à coup nous vîmes partir, avec la rapidité du tonnerre et la lourdeur d'une pierre, un homme et une femme qui commençaient leur tour de valse dans la belle galerie de l'Élysée où nous ne valsions jamais que trois ou quatre pour avoir toute liberté sans confusion. J'ai déjà dit que nous nous connaissions toutes parfaitement entre nous; les hommes des maisons des princesses et de celle de l'Empereur nous étaient également connus: qu'on juge donc de notre surprise lorsque nous vîmes une femme parfaitement inconnue, dont la tournure vraiment singulière, la mise encore plus étrange dans un lieu comme celui-là, où toutes les femmes étaient de la plus riche élégance, devaient faire nécessairement un grand contraste.

– Savez-vous qui c'est? demanda d'abord l'une de nous à l'un des hommes qui étaient derrière nos banquettes.

– Non, Dieu m'en garde!

– Et le monsieur?

– Eh! c'est un officier de la garde!

C'était vrai; mais la manière dont lui et sa compagne valsaient était bien la plus comique chose qu'on pût donner à regarder. C'étaient des pas tantôt petits, tantôt immenses, et puis des regards, des sourires, et enfin des passes!.. Ce furent les malheureuses passes qui les perdirent. La princesse, qui ne valsait pas, ou qui alors était au repos, avisa ces deux personnages; elle n'en reconnut aucun. Pour l'homme, elle n'en fut pas surprise; c'était un officier invité par ordre de l'Empereur. Mais la femme, qui était-elle?

La princesse appela madame de Beauharnais95, sa dame d'honneur, et lui demanda compte de cette femme qui tournait comme un cheval au caveçon96. Madame de Beauharnais n'en savait rien, et ne pouvait dire comment elle était là. Elle répondit cela avec sa douceur accoutumée.

– Mais, madame, lui dit la princesse, à qui donc voulez-vous que je m'adresse pour savoir ce qu'on fait chez moi, si ce n'est à vous, qui êtes chargée du soin des invitations? Allez demander à cette personne son nom et de quel droit elle est ici.

Madame de Beauharnais partit, assez mal contente de sa mission. Elle arriva auprès de la dame et de l'officier, et, profitant d'un moment de repos, elle demanda le nom de la danseuse à l'officier. Ce nom était celui d'un capitaine de la garde impériale. Aussi, la dame, qui comprenait l'appui de ce nom, se hâta-t-elle de dire elle-même: – Je suis madame ****, femme du capitaine de ce nom.

– Puis-je vous demander comment vous êtes ici?

– Par une invitation de madame de Beauharnais, dame d'honneur de la princesse.

– C'est moi, madame, qui suis madame de Beauharnais, et je n'ai pas eu l'honneur de vous envoyer d'invitation.

– Cependant mon nom est sur la liste, puisque j'ai une invitation.

– Monsieur votre mari, oui; est-il ici?

– Il est en Espagne, répondit la dame en tordant le bout d'une ceinture orange et argent entre ses doigts, et en baissant les yeux; elle m'aurait fait de la peine, si je n'étais endurcie contre ces femmes qui s'exposent à une pareille scène pour dire: J'ai été dans un bal où étaient l'Empereur et ses sœurs!

Madame de Beauharnais s'en fut rendre compte de sa mission. La princesse donna l'ordre de faire sortir cette femme… Ici la chose devenait toute différente, et la capitaine prenait le pas sur la princesse; elle le prit en effet lorsque, recevant l'ordre de s'en aller, elle répondit qu'elle était invitée, qu'elle ignorait si c'était une erreur de la dame d'honneur ou de son secrétaire, mais qu'elle avait son billet et qu'elle devait à son mari de ne pas se laisser mettre à la porte. Enfin, si ce n'eût été la tournure vraiment hétéroclite de cette femme, ses cheveux mal peignés et en serpenteaux, sa robe de crêpe blanc, mal faite, mal portée, sa tournure entière et sa figure… si ce n'eût été tout cela, je l'aurais prise en pitié. Le fait est quelle ne sortit pas tout de suite; on n'insista pas, quoique la princesse en eût bonne envie. L'Empereur ne vint que fort tard ce jour-là. S'il eût été là, la capitaine aurait valsé, dansé, et même dansé le grand-père97, tout autant qu'elle eût voulu.

Nous remarquâmes que lorsque la capitaine sortit, elle fut accompagnée par plus de sept à huit officiers qui ne rentrèrent pas. Je suppose que c'étaient des officiers du régiment de son mari…

Les autres jours de la semaine, la grande-duchesse recevait aussi, mais elle n'avait pas un salon. Elle recevait quelques personnes qui étaient spirituelles et causaient; car c'est une justice que je dois lui rendre, elle aimait ce passe-temps-là plus que celui des cartes. On m'a dit que depuis elle n'avait pas pu échapper à la maladie des femmes qui vieillissent et qui deviennent, dit-on, ou dévotes, ou joueuses, ou gourmandes… dévote… je ne crois pas; restent les deux autres choses…

Les habitués intimes étaient, pour presque tous les jours, M. le comte de Ségur, le grand-maître, l'archichancelier, M. de Talleyrand, M. le comte Lavalette, le duc d'Abrantès surtout, et quelques hommes de la cour, quelques étrangers de haute distinction. C'est ainsi que le grand-duc de Wurtzbourg, qui par aventure devint amoureux des beautés et perfections de la princesse, chantait dans les petites soirées intimes… J'ai eu le bonheur d'entendre un duo, c'est-à-dire un nocturne chanté par la grande-duchesse de Berg et par le grand-duc de Wurtzbourg. C'est un souvenir à ne jamais perdre et à bien conserver pour un moment de grande tristesse: car Héraclite aurait ri en les écoutant, malgré le respect et la convenance.

Ce qui n'était pas de même, c'était lorsque madame de Colbert (Mme Alphonse) chantait: une bonne méthode, une belle voix, une jolie personne bien bonne et charmante, voilà ce qui était devant le piano…

Les femmes étaient en petit nombre, quoique la grande-duchesse invitât plusieurs de nous à y aller habituellement; les invitations là n'avaient rien d'officiel et n'étaient que verbales. Madame Adélaïde de Lagrange, sœur du marquis de Lagrange, et dame de la princesse, était une femme parfaitement spirituelle. Du reste, sa maison n'avait rien alors de très-remarquable. M. d'Aligre était poli, connaissait beaucoup d'anecdotes qu'on aimait à lui entendre conter; mais M. de Cambis et tout le reste, excepté M. de Longchamps, n'étaient remarquables ni en bien, ni en mal.

Les mercredis de la princesse Pauline étaient singulièrement organisés. Sa maison était, comme formation, parfaitement agréable, et pourtant c'était la princesse qui recevait le plus mal et faisait le moins prospérer cette société renouvelée que voulait l'Empereur. La princesse était fort indolente sur tout, excepté sur sa toilette. Aussi dès le lundi elle ne s'occupait que de sa parure; le reste lui était égal. La composition de sa liste se faisait toujours avec Duroc comme celles de ses sœurs. Il fallait entendre Duroc lorsqu'il racontait toutes les gentilles mines, les câlineries qu'elle lui faisait pour faire rayer une femme plus jolie qu'elle ne la voulait. Elle était si charmante qu'il ne pouvait la refuser; cependant son équité naturelle le faisait hésiter:

– Mais pourquoi la rayer? y a-t-il jamais trop de jolies femmes? disait-il.

– Eh bien! ne serai-je pas là, moi? Ne me verrez-vous pas tout à votre aise?

Et la séduisante créature souriait en montrant ses dents perlées… et presque toujours alors la femme qui l'effrayait était rayée. Cependant elle avait auprès d'elle une bien belle personne, madame de Barral, qui était même sa favorite à cette époque. Madame de Barral était une femme aussi belle et aussi charmante qu'on puisse voir; un esprit fin, de la gaieté, de l'agrément et de la bonté. C'était une personne acquise de droit à la cour, car jamais on ne porta mieux le grand habit qu'elle ne le portait. Venait ensuite madame de Bréhan98, femme de beaucoup d'esprit, ayant des manières excellentes et en même temps fort agréables; sa figure et sa tournure étaient celles d'une jolie femme; sa taille était parfaite et bien proportionnée, son pied ravissant. Elle a un esprit remarquable, et tout ce qu'elle dit porte un cachet d'originalité. Elle est peut-être un peu mordante, mais sûre, fidèle en amitié et bonne à aimer… et puis je trouve qu'en ce monde il faut souvent montrer qu'on a des dents pour ne pas sentir celles des autres.

Madame la duchesse de Cadore, dame d'honneur de la princesse, était l'exemple des femmes, l'honneur de sa maison, le bonheur de son mari; mais elle n'était pas amusante, elle était même ennuyeuse et ne savait pas faire que notre princesse sût s'amuser comme tout le monde. La pauvre princesse avait du malheur en dames d'honneur, et madame de Cavour, son autre dame d'honneur pour au delà des Alpes, était encore moins gaie que madame de Cadore.

Il y avait encore madame de Chambaudouin, favorite aussi de la princesse; je ne sais si elle était plus ennuyeuse qu'autre chose, ou plus autre chose qu'ennuyeuse. Venait ensuite madame de la Turbie, qui, depuis, épousa M. le duc de Clermont-Tonnerre. J'ai déjà dit dans mes Mémoires sur l'Empire tout le bien que j'en pensais.

Une dame du palais de la princesse Pauline, qui était aussi bien belle, c'était madame de Mattis, mais seulement jusqu'à la ceinture. Elle avait le buste d'une femme de cinq pieds deux pouces, surtout la tête, qui était très-forte, et puis le reste était de la hauteur d'un enfant. Le visage de madame de Mattis était lui-même d'un genre de beauté sévère; malgré cette admirable chevelure blonde qui semblait appartenir à la tête d'une Galatée. Rien ne donnera l'idée de ces magnifiques cheveux, pas même ceux de la duchesse de Guiche, qui, certes, étaient et sont encore bien beaux. Madame de Mattis fut très-aimée de l'Empereur et résista longtemps, ce que la princesse trouvait fort étrange.

– Savez-vous bien, madame, que l'on ne doit jamais dire non à une volonté exprimée par l'Empereur? et que MOI, qui suis sa sœur, s'il me disait: Je veux, je lui répondrais: Sire, je suis aux ordres de Votre Majesté.

Elle lui dit cela avec le ton solennel d'une aïeule qui prêcherait la morale à sa petite-fille.

M. de Montbreton, premier écuyer de la princesse, et qui jadis avait été son ami fort intime, était toujours bon, aimable, le meilleur des hommes pour vivre habituellement avec lui, et en même temps pour le rencontrer comme homme agréable et spirituel. Je le connais depuis mon enfance, et je lui conserve une profonde amitié.

M. de Clermont-Tonnerre, également écuyer de la princesse, avait une gaieté continuelle avec laquelle on est toujours un homme bon. Son esprit n'était pas supérieur, mais on causait avec lui.

Venait ensuite l'homme par excellence de la maison, et même de la société française alors; c'était M. de Forbin!.. Quel être charmant était alors M. de Forbin!.. que d'esprit… de talents, d'agréments sans nombre, que les autres hommes n'ont guère que partiellement et que lui réunissait! Une figure charmante ajoutée à ces dons du Ciel… et maintenant que reste-t-il de cette œuvre du Créateur?.. Cette pensée fait bien mal!.. quel retour sur soi-même!..

Les salons des princesses avaient tous un caractère particulier. Chez la grande-duchesse on y allait avec la crainte d'être jugée de deux manières: pour son maintien et pour son langage, pour tout enfin… Chez la reine Hortense, on y allait sans crainte… on y allait avec la certitude de s'y amuser… Mais chez la princesse Pauline, on s'y prenait huit jours d'avance pour savoir quelle toilette on aurait: la princesse ne portait son attention que là-dessus. Une fois je vois arriver à moi M. de Forbin, qui me dit avec une expression inimitable:

– La princesse veut vous parler immédiatement.

– Mon Dieu! qu'est-ce donc? Vous êtes bien sérieux!

– Aussi la chose est-elle fort grave. Venez donc vite.

Comme la princesse ne me faisait jamais grand'-peur, je me remis bientôt, et en arrivant près d'elle j'étais toute prête à recevoir ce qu'elle allait me communiquer, comme disait M. de Forbin, et je me penchai vers son fauteuil.

– Ma chère Laurette99, me dit-elle, comment avez-vous pu choisir aussi mal que vous l'avez fait les fleurs de votre coiffure?

– Mais, madame, ce sont les mêmes que celles de ma robe.

J'avais une robe de tulle jaune, doublée de satin jaune et garnie avec des touffes de violettes doubles, dans lesquelles il y avait de la poudre d'iris de Florence très-forte, ce qui donnait une vapeur embaumée à la robe lorsque je dansais…

– Je sais bien que ce sont les mêmes. Mais il ne fallait pas les prendre comme cela… il fallait garnir votre robe en scabieuses, par exemple. Vous deviez songer que des violettes artificielles dans des cheveux noirs comme les vôtres ont l'air de tripler vos boucles… Cela vous donne l'air dur… fi donc!.. Promettez-moi de changer ces fleurs-là.

– Oui, madame, lui répondis-je, fort amusée de cette puérilité d'enfant qui lui faisait prendre attention à des choses de cette nature.

Ce qu'elle me reprochait, au reste, était vrai: rien ne sied plus mal que des violettes dans des cheveux noirs.

Ce même jour, la princesse fit un effet vraiment étonnant au moment de son entrée dans le salon, tant elle était belle! Ce fut un murmure d'admiration… Elle portait une robe de tulle rose, doublée de satin rose et garnie avec des touffes de marabouts, retenues par des agrafes de diamants d'une admirable beauté… Les touffes de plumes étaient retenues par des rubans de satin rose qui partaient de la taille et flottaient sur la robe; le corsage était en satin avec de petites pattes tombant sur la jupe. Ce corsage était garni ou plutôt cousu de diamants; à chaque patte tombait une poire en diamants d'une eau et d'une taille admirables; les manches étaient en tulle bouillonné, et chaque bouillon formé par des rangs de diamants100 qui le serraient. Sur sa tête, il y avait deux ou trois des mêmes marabouts rattachés avec des diamants, et, pour contenir le paquet de plumes, était un bouquet de diamants posé sur la tige des trois marabouts.

91.Le mari de la fameuse demoiselle Guimard.
92.J'ai retrouvé cette même voix de manière à me faire tressaillir toutes les fois qu'elle vient à mon oreille: c'est dans le comte Valeski. Cette ressemblance d'organe est quelquefois d'une telle force qu'elle fait mal.
93.Il n'est pas changé d'humeur ni d'esprit; il est toujours aussi amusant, aussi gai lui-même. Il me donnait le bras l'hiver dernier dans un bal131131
  Chez M. Dupin, président de la Chambre des Députés.
94.M. de Longchamps était un homme d'esprit et charmant de manières, et de manières sociables. Il faisait de jolis vers, et il est connu par plusieurs pièces fort jolies représentées sur le théâtre de l'Opéra-Comique. C'est lui qui a fait cette ravissante romance au moment de partir pour son exil, lorsqu'il alla en Amérique. Jamais la poésie n'a mieux rendu la pensée du cœur. Il y a tout un poëme de l'âme dans le second couplet. Boïeldieu fit la musique; elle est en rapport avec les paroles, et tout à fait dramatique. Voici ce couplet:
J'observe tout ce que je laisseAvec d'autres yeux qu'autrefois;Tout m'attache, tout m'intéresse,Je tiens à tout ce que je vois.Parents chéris, fidèle amie,Pour moi ne sont pas moins perdus Que si j'eusse quitté la vie,Et j'aurai les regrets de plus.  Les quatre derniers vers sont ravissants de vérité et de sensibilité.
95.Seconde femme de M. de Beauharnais le sénateur, le père de la princesse Stéphanie, grande-duchesse de Bade, et dame d'honneur de la princesse Caroline. Elle était aimée de tout le monde à cause de sa bonté et de sa politesse.
96.C'est un petit cercle de fer qu'on met aux jeunes chevaux fougueux pour les dompter, et alors on leur fait fournir une course quelconque, mais plus particulièrement en tournant.
97.Le grand-père se dansait à la fin du bal, et d'un bal où on avait été ce qu'on appelle en train et gai. On était, comme dans l'anglaise, deux par deux et sur une colonne. Le couple qui menait le grand-père se mettait en marche sur un air fait exprès, et que Julien le nègre jouait ordinairement moitié éveillé et moitié dormant, parce que le grand-père arrivait à six heures du matin. On faisait d'abord une promenade. La promenade finie, ce qui quelquefois durait longtemps si le caprice du couple chef le voulait ainsi, on se remettait sur une colonne. Alors commençait un autre air sur la mesure de l'anglaise, et on faisait toutes les figures qui passaient par la tête du couple chef. Quand il avait parcouru toute la colonne, un autre couple commençait et faisait la même figure. Les plus bizarres et les plus drôles étaient les meilleures. On mettait la femme dans un fauteuil, on se mettait à genoux, on faisait des berceaux avec les bras, etc… J'ai vu une fois chez la princesse Caroline, à l'Élysée, la promenade du grand-père se prolonger depuis la galerie jusqu'au premier. Tout le grand-père avait plus de quatre-vingts personnes, plus de quarante paires bien sûrement. Tout cela suivait avec les meilleurs et les plus joyeux rires.
98.J'ai fait une erreur dans mon Salon de madame de Polignac. J'ai dit que la marquise de Bréhan était dame du palais; elle ne l'était pas, mais elle était amie intime de la Reine. Je m'empresserai toujours de réparer une faute dès qu'elle me sera démontrée.
99.Elle continuait à m'appeler ainsi lorsque nous étions seules. Elle était bonne en général, et aimait ses anciens amis.
100.C'était alors la mode de porter de ces jupes garnies avec des touffes de n'importe quoi soutenues par des rubans. La princesse Pauline en avait une garnie de branches de pin, avec un corsage de velours vert garni en émeraudes et en diamants. La reine Hortense en avait une ravissante garnie en belles-de-jour, et tout ce qui, à la robe de la princesse Pauline, était en émeraudes et en diamants, était ici en turquoises et en diamants.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
300 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/44676
Telif hakkı:
Public Domain