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Kitabı oku: «Histoire des salons de Paris. Tome 6», sayfa 9

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TROISIÈME PARTIE
SALON DE M. LE PRINCE DE TALLEYRAND

Dès le 31 mars au soir, une députation partit de l'hôtel de M. de Morfontaine, de ce même homme qui, ayant épousé la fille de la nation et d'un régicide, aurait dû être plus silencieux dans son amour pour le retour d'une chose pour l'abolition de laquelle son beau-père avait donné sa vie. Cette députation partit donc de chez lui, et fut à l'hôtel de M. de Talleyrand trouver l'empereur Alexandre, qu'ils ne virent pas, mais bien M. de Nesselrode, qui faisait de grandes phrases à la reine Hortense d'un côté, et de grandes phrases aux royalistes de l'autre; enfin tout allait ainsi ce jour-là: ne nous plaignons pas, nous avons vu bien pis depuis!..

Lorsque l'empereur de Russie entra dans le salon de M. de Talleyrand, il y trouva l'éternel Pasquin de M. de Pradt, le général Dessoles, qui crut bien beau de venger ce qu'il appelait l'offense de Moreau en frappant sur le héros souffrant, et l'abbé de Montesquiou, le seul pur dans ce salon et le seul loyal; ils demandèrent les Bourbons, et M. de Talleyrand appuya. Il parla d'abord et fit parler l'abbé Louis et l'abbé de Pradt, ainsi que Dessoles.

– Consultez ces messieurs, sire, dit M. de Talleyrand; c'est connaître l'opinion de la France.

Ce mot n'a aucune portée en raison de son exagération.

Enfin, dans l'une de ces séances, M. de Talleyrand se leva et dit:

– Sire, il n'est que deux choses possibles: les Bourbons ou Bonaparte; Bonaparte, si vous pouvez, mais vous ne le pouvez plus, car vous n'êtes pas seul. Qui mettriez-vous à sa place?.. un soldat? Nous n'en voulons plus. Si nous en voulions un, nous garderions celui que nous avons, car c'est le premier du monde.

– Sire, ou Bonaparte, ou Louis XVIII; hors ces deux noms, tout le reste est une intrigue.

M. de Talleyrand se conduisit avec une extrême adresse ou une grande loyauté… mais tout ce qu'il fit ensuite à Vienne a décelé la haine qu'il avait au cœur. Je voudrais reconnaître la loyauté, mais je ne le puis… Il fut pour Bonaparte et les Bourbons avec égalité, mais dans ses paroles… L'un ou l'autre! disait-il toujours… Et ses actions démentaient ce qu'il disait.

Ce fut dès le 31 mars, à une heure après midi, que l'empereur Alexandre, pressé par les uns et attiré par M. de Talleyrand, signa la déclaration par laquelle il s'engageait à ne plus traiter avec Napoléon ni aucun membre de sa famille.

Et le Roi de Rome, cet enfant innocent, que vouliez-vous donc qu'il devînt?.. Et voilà ce qu'on appelle de la loyauté!..

Lorsque les maréchaux vinrent de Fontainebleau à Paris, ils virent M. de Talleyrand dans son salon avant d'entrer chez l'empereur de Russie. M. de Talleyrand leur dit:

– Messieurs, que voulez-vous faire? Si vous réussissez, vous compromettez tous ceux qui sont entrés dans cette chambre depuis le 1er avril, et le nombre en est grand. Je ne me compte pas; JE VEUX ÊTRE COMPROMIS.

Singulière parole!

– Louis XVIII est un principe, avait-il dit la veille à Alexandre. Qu'est-ce que ce mot?.. Voilà l'abus des phrases chez nous; en voilà une qui paraît bien ronflante en 1814, et qui en 1830 n'a plus le sens commun pour le même homme, comme elle avait cessé de signifier pour lui POUVOIR ET RICHESSE; car le principe pour lui est dans ces deux choses.

Le salon de M. de Talleyrand devait être un lieu bien fait pour être le sujet d'une profonde observation, pendant cette nuit où les maréchaux Macdonald, Marmont et Ney, ainsi que le duc de Vicence, étaient dans le cabinet d'Alexandre pour lui demander la régence au nom de l'armée! Le salon de M. de Talleyrand était alors rempli de cette foule inquiète qui avait jeté le gant et ne le pouvait plus ramasser; car ce n'était pas la volonté qui manquait à un homme comme Bourrienne, par exemple… Qu'allait dire l'empereur de Russie? Qu'allait-il prononcer?.. Il régnait un silence profond seulement interrompu par les pas plus ou moins agités de ceux qui ne pouvaient demeurer assis et commander à leur inquiétude… Tout à coup la porte du cabinet de l'empereur de Russie s'ouvrit!.. Ce fut un moment dramatique dans son effet… Hélas! s'il y avait eu dans cette chambre un seul ami de Napoléon, il eût à l'instant reconnu que toute espérance était anéantie… Aussitôt tous ces fronts obscurcis reprirent de la sérénité… Macdonald83 sortit le premier… sa tête, qu'il porte habituellement très-élevée, l'était encore plus en ce moment, et l'expression de toute sa physionomie était celle d'un noble mécontentement. En le voyant, Beurnonville, cet homme que le Moniteur lui-même note comme ayant été le révolutionnaire le plus déterminé (ceci est un fait), Beurnonville alla vers Macdonald et voulut lui prendre la main:

– Laissez-moi, monsieur, lui dit Macdonald; ne me dites rien… moi, je n'ai rien à vous dire. Vous me faites oublier une amitié de trente ans!..

Un autre homme était à côté de Beurnonville, c'était Dupont. En le voyant, la physionomie du maréchal s'anima et sa voix devint plus sévère:

– M. le général, lui dit-il, votre conduite envers l'Empereur et votre pays est aussi blâmable qu'elle peut l'être… Si Napoléon fut sévère pour vous, vengez-vous de lui… mais non aux dépens de votre patrie…

La voix du maréchal était animée, et Caulaincourt chercha à le calmer…

– Songez où vous êtes, M. le maréchal, lui dit le grand-écuyer.

En ce moment, M. de Talleyrand, qui était avec l'empereur de Russie, sortit de son cabinet, et toujours avec ce même calme qu'il apportait en apparence avec lui, et cette voix ou plutôt ce sotto voce avec lequel il disait une parole légère, comme il annonçait la destruction d'un empire:

– Messieurs, dit-il aux maréchaux avec une intention méchante et comme parlant toujours à ces hommes du sabre, messieurs, si vous voulez disputer, descendez chez moi.

– Cela serait inutile, monsieur, répondit le maréchal Macdonald, mes camarades et moi nous ne reconnaissons pas le gouvernement provisoire.

Et aussitôt les trois maréchaux et le duc de Vicence sortirent de l'hôtel de M. de Talleyrand et se rendirent chez le maréchal Ney, pour y attendre la réponse de l'empereur de Russie, qui la leur avait promise après avoir vu le roi de Prusse.

Comme cette scène dut être profondément saisissante!.. quel dramatique dans les moindres mots! car ici tout était, dans le fait lui-même, dans cette destinée à laquelle tant d'autres se rattachaient, et que tant d'autres aussi cherchaient à ébranler. – Dans ce même cabinet de l'empereur de Russie était un homme que l'empereur Napoléon avait toujours comblé de bontés et de faveurs, bien qu'il fût l'ami de Moreau et presque l'ennemi de Napoléon; c'était le général Dessoles. – Qu'avait-il fait pour être plus que des généraux de division comme lui? Et pourtant l'empereur Napoléon fut pour lui ce qu'un grand prince, comme il l'était en effet, devait être. – Il en fut l'ennemi presque le plus acharné. – Il parle bien; il a même des formes douces, agréables; il est homme du monde; mais tous ces avantages il les employa dans cette terrible nuit à faire naufrager en entier le vaisseau de l'Empire, comme si lui-même n'y était pas passager!..

– La régence, sire! s'écria-t-il en entendant Macdonald prononcer ce mot; la régence! mais c'est Bonaparte déguisé!

Macdonald fut au moment de lui répondre et de lui demander en même temps pourquoi donc il répudiait ainsi la gloire militaire de la France… Et cet homme, poursuivit Macdonald la voix tremblante d'émotion… et cet homme, qui nous a si souvent conduits à la victoire, devons-nous donc l'abandonner?..

– Sire, poursuivit le maréchal, Votre Majesté a déclaré, tant en son nom qu'en celui de ses alliés, qu'elle n'était pas venue en France pour imposer un gouvernement à la France.

– Je ne suis pas seul, répondit Alexandre, je dois consulter le roi de Prusse. – Ceci est une circonstance des plus graves; je ne puis rien sans lui.

Caulaincourt et Macdonald sortirent du cabinet de l'empereur de Russie le cœur serré!.. Il n'y avait plus d'espoir à conserver… trop d'ennemis se dressaient contre cette noble tête!.. Ce fut cette décision que les maréchaux furent attendre chez le maréchal Ney.

Cependant une grande inquiétude restait aux alliés et aux royalistes: c'était l'armée qui la causait. – On avait appris le mouvement insurrectionnel, comme on l'appelait, du corps de Marmont, et ce mouvement alarmait avec raison. – Marmont, qui était éloigné du corps d'armée lorsque le général Souham l'avait emmené, faillit être massacré par ses troupes lorsqu'il se présenta devant elles. – Les choses se calmèrent je ne sais comment, et la nouvelle vint que le corps d'armée du duc de Raguse avait quitté ses rangs. – J'écris le mot à regret, mais on n'a pas deux mots pour une même chose. – Je ne sais s'il est content de la manière dont Bourrienne lui fait sa part dans le chapitre où il parle de lui… mais elle est singulière.

Bourrienne dit très-positivement que le corps de Marmont pouvait si facilement être imité par le reste de l'armée, que la plupart des membres du gouvernement provisoire furent dans une telle inquiétude, que deux furent presque au moment de partir. On envoyait de dix minutes en dix minutes, dit-il, des exprès de Versailles pour avoir des nouvelles, et aussitôt que le maréchal parut dans le salon de M. de Talleyrand avec la nouvelle funeste et même mortelle pour l'Empire, mais heureuse pour la Restauration, de ce qu'il avait fait, tout le monde s'empressa autour de lui et l'embrassa avec une effusion de tendresse profonde. – On venait de sortir de table chez M. de Talleyrand. – Marmont arriva de Versailles, couvert de poussière, accablé de fatigue, et n'ayant pas dîné. – Il était harassé et il mourait de faim. Il était en ce moment le héros de la journée84. M. de Talleyrand dit avec vérité qu'il fallait le faire dîner avant de le faire parler. – Aussitôt on apporta une petite table dans le salon même de M. de Talleyrand, et le duc de Raguse se mit à dîner.

Chacun de nous, dit Bourrienne, allait à lui pour le complimenter!..

Une justice que je dois rendre au duc de Raguse, c'est qu'en 1814 il lutta pour que l'armée n'abandonnât pas les couleurs nationales, et il désira qu'on mît un article dans le Moniteur (en date, je crois, du 5 ou 6 avril) qui rassurât et fît voir qu'on garderait les trois couleurs. L'article fut rédigé par Bourrienne devant le maréchal, qui l'approuva. Le lendemain, on chercha l'article; il n'y était pas du tout, pas même mutilé. – Marmont se plaignit à l'empereur Alexandre, qui à son tour se plaignit à M. de Talleyrand, qui se plaignit plus haut que tout le monde. Cela devait être.

C'était une question grave que celle des couleurs… Que fit M. de Talleyrand? car c'était sur lui que tout portait dans ces journées si remplies de grands événements. – Il fit dire, à Rouen, au maréchal Jourdan, que le duc de Raguse avait pris et fait prendre la cocarde blanche à ses troupes: ce n'était pas vrai. – Le maréchal Jourdan fit un ordre du jour où il annonça que la couleur blanche était celle de l'armée, et il écrivit au gouvernement provisoire pour lui annoncer qu'il suivait l'exemple du duc de Raguse.

Le même jour, le duc de Raguse arriva le matin même chez M. de Talleyrand…

– Eh bien! M. le maréchal, que faites-vous pour les cocardes? Il faut arborer la blanche. – Cela m'est impossible, monseigneur. – Il le faut cependant, dit le Méphistophélès; car vous ne pouvez donner deux drapeaux à l'armée! Tenez, lisez!

Et il donna à Marmont l'ordre du jour de Jourdan.

– Mais je n'ai pas pris la cocarde blanche! s'écrie le malheureux maréchal, qui comprend toute la gravité de cette circonstance…

– C'est fâcheux, j'en conviens, répond M. de Talleyrand avec son flegme accoutumé; mais que voulez-vous y faire?.. Le démentir? Ce sera cent fois plus fâcheux pour vous… Arborez le drapeau blanc, croyez-moi.

Il le fallut bien!..

Enfin l'abdication fut signée. L'Empire fut détruit par cet homme qui aurait pu le conserver, et qui, seize ans plus tard, travailla à renverser le même gouvernement qu'il avait nommé.

Le 2 mai, le Moniteur contenait les nominations suivantes:

Le prince de Talleyrand, ministre des Affaires étrangères; l'abbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur; l'abbé Louis, aux Finances; le général Dupont, à la Guerre! Malouet, à la Marine, et M. de Vitrolles, ministre secrétaire d'État… je ne sais de quoi.

Voilà comment fut composé le ministère. Maintenant, je n'ai rien à dire qui ne soit connu sur le prince de Talleyrand au congrès de Vienne; il y montra plus de haine pour l'Empereur que d'amour pour la France, et son ambition fut trompée au moment des Cent-Jours, lorsque, conduisant l'intrigue qui ôta M. de Blacas, heureusement pour nous, à Louis XVIII, il chercha à prendre sa place. Louis XVIII, au désespoir de perdre son favori, ne voulut pas donner ses dépouilles à M. de Talleyrand: il fut aussi fin que le rusé.

M. de Talleyrand, apprenant que le Roi était seul et avait quitté Gand, se hâta, de son côté, de quitter Vienne aussitôt que le congrès fut terminé, et alla trouver Louis XVIII, qu'il joignit à une petite ville qu'on appelle, je crois, Roye. Arrivé le soir, il attendit que le Roi le fit demander… Rien!.. la nuit s'écoule… toujours rien… Enfin, le matin, M. de Talleyrand apprend que le Roi va partir: il s'empresse de traverser la place qui le séparait de la maison où logeait le Roi, et, arrivé comme Louis XVIII était hissé dans sa voiture:

– Ah! M. le prince de Talleyrand, lui dit-il en l'apercevant, je veux vous dire quelques mots…

Le Roi se fait remonter, et demeure un quart d'heure avec M. de Talleyrand. Ce terme écoulé, ils redescendent tous deux: l'un, porté par ses Haiducques; l'autre, traînant sa jambe… Lorsque le Roi fut dans sa voiture, il fit de la main un signe au prince de Talleyrand, et la voiture partit… Le prince retourna chez lui; en y arrivant, il trouva un ou deux affidés.

– Eh bien! monseigneur, vous avez vu le Roi?

– Oui.

– Comment l'avez-vous trouvé? bien, j'espère?

– Oui.

– Et que vous a-t-il dit, monseigneur?

Le prince de Talleyrand regarda d'abord, avec une fixité qui tenait du somnambulisme, celui qui lui avait fait cette question; puis il lui dit lentement et très-fortement accentué:

– Il m'a dit que les rois étaient tous des ingrats…

SALON DES PRINCESSES DE LA FAMILLE IMPÉRIALE

L'Empereur ordonnait à tous ceux qui avaient une position dans l'État de beaucoup recevoir, et surtout d'inviter les étrangers de distinction. Il y avait alors à Paris deux ou trois maisons, dans ce que l'Empereur appelait le camp ennemi, où l'opinion contre l'Empire était prononcée avec une telle netteté que c'était avouer une bannière que d'y aller. Les étrangers n'en étaient pas là: aussi ceux qui s'ennuyaient à Paris, où leurs fonctions les retenaient, et qui en avaient fini avec les agréments de la société française lorsqu'ils avaient été aux Tuileries les jours de grands cercles ou de spectacle à la cour, ne manquaient pas d'aller finir leur soirée chez la duchesse de Luynes, chez madame de Jumilhac ou bien encore madame de La Ferté, lorsqu'ils avaient admiré le beau coup d'œil que présentait la salle des Maréchaux, quand, éclairée par des milliers de bougies, elle était remplie de jeunes et jolies femmes, couvertes de pierreries et d'habits magnifiques, ainsi que d'une foule d'hommes dont les costumes resplendissants recevaient un nouvel éclat des plaques, des épaulettes, des ganses de chapeau, des montures d'épée, en diamants85.

C'était une belle chose que cette salle des Maréchaux les jours de concert et de grands cercles, lorsque l'Empereur et l'Impératrice y passaient après le jeu: l'Empereur passait le premier, l'Impératrice le suivait, et puis venaient les princes et les princesses de la famille et les deux grands dignitaires. Ils se plaçaient tous dans le fond de la salle, du côté qui regarde le jardin… l'Empereur dans un fauteuil, l'Impératrice à sa gauche, et ses frères, ou bien un des rois dont alors il ne manquait pas, à sa droite… Des deux côtés, sur des banquettes qui se prolongeaient jusqu'aux portes, étaient assises les femmes de la cour… Les hommes étaient derrière elles…

Pendant le concert, l'Impératrice composait sa table de souper… c'est-à-dire qu'elle désignait les femmes qu'elle voulait avoir à sa table, et son chambellan86 de service auprès d'elle venait vous dire de vous rendre à la table de l'Impératrice. Les princesses faisaient de même, et les officiers de leurs maisons remplissaient le même office; en prenant l'Almanach impérial de ce temps, et même des années 1805 et 1806, j'y vois des noms encore vivants aujourd'hui et qui s'acquittaient très-joyeusement de l'emploi que je viens de dire plus haut: ils doivent parfaitement se le rappeler.

Le concert fini, on passait dans la galerie de Diane, où étaient dressées les tables pour le souper… celle de l'Impératrice, celles de la reine Hortense, de la reine d'Espagne et de la grande-duchesse de Berg, lorsqu'elle était à Paris… Quant à la princesse Pauline, sa mauvaise santé l'empêchait de venir aux Tuileries, et je ne crois pas me rappeler avoir vu sa table plus de deux ou trois fois dans tout le temps de l'Empire. Madame Mère n'allait jamais à la cour non plus; elle n'y vint qu'une fois ou deux, lors du mariage et du baptême, et, de toute manière, ce fut à son corps défendant.

Après les tables des princesses, il y avait celle de la dame d'honneur, celle de la dame d'atours, et puis douze ou quinze autres pour les dames du palais; toutes ces tables étaient entourées de femmes ayant des roses sur la tête, le sourire à là bouche, et, avec tout cela, bien souvent des larmes dans les yeux: c'est que la vanité, qui partout est souveraine, tient surtout sa cour à la cour… Là, tout est faveur, tout est disgrâce… Un mot, un regard distrait du souverain ou de la souveraine, c'est un malheur! un malheur grave!.. Qu'on juge de ce que produit alors une invitation omise ou accordée!.. La table de l'Impératrice n'avait que dix ou douze couverts, et celles des princesses, huit ou dix. Il n'y avait donc que soixante ou quatre-vingts femmes de préférées, et ce nombre, que pouvait-il faire sur huit cents ou mille femmes qui étaient aux Tuileries les jours de grands cercles… encore faut-il ôter du nombre des Françaises les ambassadrices, qui, de droit, étaient toujours invitées à la table de l'Impératrice ou des princesses. L'ambassadrice d'Autriche, même avant le mariage, était toujours à la table de l'Impératrice. On doit alors présumer combien de coups de poignard recevaient les pauvres femmes dont l'œil quêteur suivait le chambellan chargé du message!.. Comme elles le foudroyaient lorsqu'il passait devant elles pour s'en acquitter!.. M. de Beaumont, que son esprit aimable et la bonté de son cœur rendaient un des hommes les plus excellents et les plus agréables à voir, était bien amusant à entendre lorsqu'il racontait comment le traitaient, dans ce cas-là, les yeux de la maréchale Lefebvre, qui, du reste, n'étaient beaux dans aucun moment… Aux ambassadrices, il faut ajouter sept à huit d'entre nous qui, par la position de nos maris, étions presque toujours à la table de l'Impératrice ou à celle des princesses. On voit alors combien les préférences étaient restreintes, et par cela même désirées! Le coup d'œil de la galerie de Diane, lorsqu'elle était garnie dans toute sa longueur de ses tables magnifiquement servies, au milieu desquelles s'élevait celle de l'Impératrice, chargée d'un service entier en or, entremêlé des porcelaines de Sèvres les plus précieuses, et de cristaux brillants comme des diamants, était ravissant… Les hommes circulaient dans la galerie, mais lorsque l'Empereur y était resté, avec une grande circonspection, même ceux qui parlent aujourd'hui du Corse avec un grand courage d'insulte; ceux-là (je les ai vus, et je n'étais pas seule), étaient les plus craintifs, devant l'ombre même de son chapeau.

Une belle chose encore à voir était la salle de spectacle des Tuileries un grand jour de représentation. Chaque corps de l'État avait sa loge dans laquelle allaient les femmes. Les maris étaient tous au parterre, quel que fût leur rang. Le corps diplomatique et les grands dignitaires demeuraient seuls dans l'étage supérieur, au même rang que nous et l'Empereur.

Mais une année (1808), quelque curieux que fût le spectacle que nous donnaient l'admirable talent de Crescentini et celui non moins adorable du jeu tragique de la Grassini dans Roméo et Juliette87, celui qu'offrait l'intérieur de la salle était encore plus curieux.

La salle de spectacle du château des Tuileries forme une ellipse allongée; dans le bout circulaire est une sorte de salon ou de loge qui domine toute la salle, et dans laquelle l'Empereur se mit d'abord quelquefois avec l'Impératrice et la famille impériale; mais, cette année dont je parle, l'affluence des princes étrangers fut si grande à Paris, que ne pouvant leur donner de loges séparées, l'Empereur prit avec l'Impératrice les loges d'avant-scène, et abandonna la grande loge à tous les princes allemands. C'était d'abord le roi de Bavière, l'excellent prince Max, adoré de tout ce qui l'avait connu avant son élévation, à laquelle il ne pouvait s'attendre lorsqu'il vivait à Paris dans une compagnie qui certes n'était pas la première, mais qu'il aima toujours à retrouver; et sa main serra la main de Vestris88 avec la même cordialité que s'il n'eût pas été roi. Au fait, le vieux Vestris n'avait-il pas nommé son fils le diou de la danse! Il n'y avait donc pas dérogeance; avec lui était la reine de Bavière, qui ne plaisait pas autant, il s'en fallait. C'étaient encore le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le roi de Westphalie, la reine, et puis une foule de princes allemands. Lorsque tout ce monde chamarré de croix et de cordons était dans cette manière d'immense loge avec les officiers de chaque souverain derrière leur maître, c'était véritablement un coup d'œil unique dans le monde, et qui depuis ne s'est pas renouvelé, car je n'appelle pas une même chose ce qui s'est renouvelé en 1814!..

L'Empereur, si simple dans tout ce qui tenait à lui personnellement, aimait que sa cour fût brillante. Les ministres devaient recevoir selon sa volonté; mais soit qu'il y en eût dont l'humeur ne fût pas tournée à ce genre de dépense, je n'ai jamais vu une maison ministérielle, excepté celle de M. de Talleyrand et celle de M. de Bassano, qui fût ce qu'on peut appeler maison ouverte. Le duc d'Abrantès fut celui qui tint le premier un grand état sous l'Empire.

Voulant donner du mouvement à sa cour, en même temps que de la représentation, l'Empereur imagina un moyen. Il ordonna à ses sœurs, aussitôt après le mariage du roi de Westphalie, de se partager la semaine et de donner un bal un jour fixé qui reviendrait à huitaine. La princesse Caroline avait les vendredis, la reine Hortense les lundis et la princesse Pauline les mercredis.

Les bals dont je parle étaient fort restreints. La liste de la princesse Caroline n'excédait pas, j'en suis sûre, trois cents personnes, trois cent cinquante au plus; et dans la galerie de l'Élysée et ses vastes salons, ce nombre n'était pas même assez fort pour qu'il y eût la foule nécessaire. Mais ce qui d'abord avait paru devoir être un défaut fut une chose dont ensuite on reconnut l'agrément. Ces bals, où presque toujours les mêmes personnes étaient invitées, furent avant la fin de l'hiver un point de réunion où chacun se trouvait avec plaisir; n'importe la femme à côté de laquelle on se trouvait, on causait avec elle, car on la connaissait et elle vous connaissait. Il en était de même des hommes; ils étaient non-seulement de la cour, mais de notre société intime, faisant tous partie des maisons des princes… L'Empereur avait vu les listes dans l'origine, et Duroc les revoyait encore de temps à autre pour y ajouter quelque nouvel élu.

Que de jalousies! que d'intrigues! que de démarches pour obtenir d'être admis une seule fois dans ce que les exclus croyaient être, Dieu me le pardonne, un paradis… Les hommes étaient aussi solliciteurs que les femmes, et il existe encore aujourd'hui dans Paris un homme qui ne peut l'avoir oublié et qui m'écrivit trois billets depuis onze heures du matin jusqu'à six pour savoir si j'avais pu obtenir une invitation pour lui…

Ce fut dans l'hiver de cette même année que le prince de Neuchâtel se maria avec la princesse de Bavière. Elle avait un frère, le prince Pie, qui était la personne la plus comique du monde: il était moins grand que moi, parlait je ne sais comment, portait une perruque rousse et retapée comme un vieux gazon de la fin d'août, et pourtant il n'était pas vieux. Cet homme, ainsi bâti, avait la fureur non-seulement de danser, mais de danser avec moi, surtout le grand-père! c'était là son triomphe. Il avait alors un sourire gracieux et un clignement d'yeux qui avaient bien leur prix, ainsi que deux petites mains gantées de gants de gastor, dont les bouts se tenaient raides, ce qui allongeait ses mains d'un pouce au moins; cela ne l'empêchait pas de les agiter en arrivant à vous pour le balancé en signe de réjouissance… du reste, le plus digne, le plus excellent, le plus parfait des hommes… comme aurait dit Brantôme.

Il arrivait quelquefois des histoires assez amusantes à ces bals des princesses. Un jour, la princesse Caroline, la grande-duchesse de Clèves et de Berg, certainement aussi jolie que pouvait l'avoir été son homonyme la princesse de Clèves, voulut faire un quadrille. Il y eut grand conseil à cet effet, auquel furent appelées, comme étant alors de l'intimité de la princesse, plusieurs de nous qu'elle préférait aux autres femmes de la cour: c'étaient madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, moi, madame Duchâtel, la princesse de Ponte-Corvo, dont la Suède n'avait pas encore fait une reine, mademoiselle de Lavauguyon89, madame Gazani… et plusieurs autres, entre autres madame Alphonse de Colbert; elle était bien jolie et avait ce qu'elle a toujours, toutes les qualités qui font aimer une femme. Madame Adélaïde de Lagrange, dame pour accompagner de la princesse, remplissait l'office de greffier.

Après beaucoup de costumes présentés, adoptés, discutés, rejetés, il en parut un qui semblait réunir tous les avantages et qui fut choisi, au grand plaisir des femmes à cheveux noirs. Ce costume venait, disait-on, du Tyrol: je veux le croire; le fait est qu'il était fort joli. Un voile de mousseline de l'Inde, très-claire, tenait à un petit bonnet de même étoffe, qui cachait les cheveux; c'était la seule chose du costume que je n'aimais pas, mais le reste était charmant. Le corsage était en même mousseline claire, mais souple, point empesée et gaufrée à petits plis, ainsi que de longues manches fort larges et retenues au-dessus de la main par un petit poignet. Le corsage de dessus était formé par de larges bandes écarlates bordées en or et posées en manière de bretelles, et la jupe était en mérinos gros bleu, très-courte. Pour bordure, il y avait une large bande de laine blanche brodée de différentes sortes de fleurs bizarrement imitées dans lesquelles se trouvait de l'or en lames; les bas étaient rouges et les coins brodés en or.

Ce costume eût été ravissant avec une autre coiffure, mais elle était trop lourde. Si nous n'avions pas su que la princesse Caroline se mettait très-mal habituellement, et surtout très-mal à son avantage, nous aurions été étonnés qu'avec une tête beaucoup trop forte pour sa taille, et son corps en général, elle choisît une coiffure qui augmentait encore le volume de sa tête; mais elle ne manquait pas d'avoir toujours quelque chose qui dérangeât l'harmonie de sa toilette. Par exemple, on portait des chéruskes90 dans les premiers temps de l'Empire; cette mode était des plus funestes aux épaules un peu hautes: qu'on juge de l'effet qu'elle devait faire sur celles qui l'étaient beaucoup. Quelle que soit la mode, lorsqu'elle va mal à une femme, elle ne la prend pas ou elle la modifie: voilà ce qui fait dire qu'une femme se met bien ou mal; et non pas d'avoir une robe élégante faite par madame Camille, ou bien une autre faite par une couturière obscure.

La princesse ne voulut pas, je ne sais par quel motif, que le quadrille se rassemblât chez elle. Ces dames dûrent toutes venir chez moi, d'où je devais ensuite les conduire à l'Élysée; nous étions seize. Aux femmes que j'ai nommées il faut ajouter la princesse de Bavière, qui n'était pas encore mariée; mais elle était alors ce qu'elle a toujours été et sera toujours, une bonne et digne et excellente femme. Tout le monde l'aimait à la cour, et je ne crois pas qu'on lui ait jamais reproché une tracasserie. Elle était prévenante, polie, ce que n'était pas madame la duchesse de F*****, sans que rien pût motiver son impertinence envers les femmes qui étaient autant et même plus qu'elle. En parlant d'elle, je crois qu'elle était du quadrille, sans en être sûre cependant.

J'ai raconté, dans mes Mémoires sur l'Empire, comment, au moment de partir pour l'Élysée avec le quadrille, on vint m'avertir qu'une compagne portant notre uniforme me demandait un moment d'audience. J'ai dit comment, en entrant dans un petit salon assez peu éclairé, j'avais été saisie à bras le corps par une grosse et sphérique personne mise en effet en paysanne du Tyrol, comme nous, mais avec des épaules qui pour le coup n'auraient pas supporté la chéruske. J'ai dit encore comment cette personne, qui voulait paraître femme, n'était autre chose que M. le prince Camille Borghèse, dont j'eus toutes les peines du monde à modifier la grosse gaieté et surtout la tendresse; il était tellement persuadé que le temps du carnaval est un temps où l'on peut tout faire, que je ne sais s'il n'a pas voulu s'en aller courir les carrefours vêtu comme il était…

– È tempo di piacere, criait-il comme un sourd, et pas du tout comme un prince, è tempo di maschera!..

Je n'ai jamais su pourquoi madame Adélaïde de Lagrange fit le bailli précédant toutes les jeunes Tyroliennes. Elle était, au reste, bien bonne et bien spirituelle avec sa grande robe noire, sa perruque magistrale et sa grande baguette blanche… Nous fîmes une fort belle entrée, après avoir pris dans nos rangs la grande-duchesse, que nous trouvâmes toute prête, ainsi que la princesse de Ponte-Corvo, qui, en raison de je ne sais pas quoi, se dispensait déjà de faire comme tout le monde, et n'était pas venue chez moi se joindre au quadrille; il y avait déjà un parfum de royauté qu'elle avait probablement respiré, mais qui devait être pourtant en aversion à la femme du sévère républicain Bernadotte. Il est vrai qu'il avait déjà accepté le titre de prince et d'altesse sérénissime, comme M. de Talleyrand… Oh!.. la république était alors bien loin pour ces messieurs.

83.J'ai appris depuis peu de temps des détails relatifs à cette époque, qui me font ajouter de l'amitié à l'estime que depuis longtemps j'avais vouée au maréchal Macdonald… Je regrette seulement pour lui 1815.
84.Certainement le duc de Raguse, que j'estime et que j'aime de cœur, n'est pas coupable; mais il a vu le bonheur du pays dans une chose où il n'était pas… c'est une erreur, et voilà tout. La chose est bien différente.
85.Aujourd'hui, le local est, dit-on, plus beau; cela doit être avec les changements qui ont été faits. Mais ce qui était et ce qui n'est plus, c'est la magnificence des costumes de cour des femmes et de celui des hommes; un coup d'œil unique était celui qu'offrait la salle de spectacle les jours de grand cercle.
86.Joséphine avait ses chambellans à elle. Marie-Louise les avait en commun avec l'Empereur.
87.Je n'ai jamais revu un opéra qui m'ait fait l'impression de Roméo et Juliette de Zingarelli, joué et chanté par la Grassini et Crescentini!.. Quelle adorable harmonie et quel jeu!.. quelle beauté avec tout cela, et comme la Grassini était adorable au troisième acte, tout enveloppée de mousseline blanche diaphane et couchée dans le tombeau!.. Quant à Crescentini, je n'ai entendu personne depuis lui chanter comme il le chantait: Ombra adorata… et le beau duo de la fin!..
88.C'est le même dont Vestris le fils, c'est-à-dire celui qu'on appelait le Diou de la danse ou Vestr' Alard, parce que sa mère était mademoiselle Alard, disait, en 1805, en apprenant qu'il était roi: Ce pauvre Max (Maximilien), je suis bien aise qu'on l'ait fait roi!
89.Depuis princesse de Carignan; une charmante personne de cœur et d'esprit. Elle est morte brûlée!..
90.Une blonde montée en papillons sur une carcasse, et qu'on posait sur le derrière de la robe de cour, et qui, montant sur les épaules, venait en mourant jusqu'à la poitrine.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
300 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/44676
Telif hakkı:
Public Domain