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Kitabı oku: «Histoire des salons de Paris. Tome 6», sayfa 8

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Le prince des Asturies abhorrait le prince de la Paix; j'ai entendu cette haine s'exhaler avec rage du cœur de Ferdinand VII, en présence de mon mari et de la princesse sa femme78, lorsque je passai à Madrid pour aller à Lisbonne.

Notre ambassadeur à Madrid, lors de la révolution d'Aranjuez, était M. le marquis de Beauharnais, beau-frère de Joséphine; sa position était des plus difficiles. Il avait tout le tact et le talent nécessaires pour agir dans une semblable circonstance; mais que faire contre une double manœuvre qui agit sans que vous sachiez où sont ses mouvements? M. de Talleyrand avait ses rouages, ses fils, que faisait mouvoir Izquierdo, et M. de Beauharnais avait d'autres renseignements et presque d'autres ordres. Il se conduisit même avec une admirable modération, en rétablissant la paix entre le prince des Asturies et son père. Mais Godoy ne voulait pas de paix; il voulait, je crois, la mort du prince des Asturies. Je ne puis m'expliquer autrement cette rage haineuse qui l'animait contre l'infant. Enfin les choses en vinrent au point que le roi et l'infant portèrent la cause au tribunal de Napoléon. – Il donna raison au père. Le fait est que le père était un imbécile, le fils un méchant et Godoy le plus misérable des hommes. Quant à la reine, elle ne sut être ni épouse, ni femme coupable, ni mère, ni souveraine. Voilà les acteurs de ce drame si imposant joué à Bayonne en 1808.

Les querelles devinrent sérieuses. On envoya des troupes en Espagne: ce fut une faute; nous n'en avions pas le droit… On a prétendu que Godoy, voulant emmener le vieux roi loin de Madrid pour le faire aller en Amérique, avait demandé des troupes afin de l'effrayer. Le fait est qu'Izquierdo partit en courrier de Paris et arriva à Aranjuez le mardi-gras. Il alla aussitôt chez Godoy… Il le trouva masqué, déguisé en moine, et faisant et disant toutes les folies qui passaient par sa pauvre tête. Izquierdo était un misérable niais, mais il avait assez de talent pour comprendre la gravité de leur position; il leva les épaules et fit bien.

Pendant ce temps, l'armée française, sous les ordres de Murat, franchissait les Pyrénées, et Murat entrait dans Madrid, où il fut mal accueilli. Murat n'était pas l'homme qu'il fallait aux Castillans, peuple sérieux, positif, austère, et l'opposé des fanfaronnades et des jactances de Murat.

Il crut avoir pris l'Espagne pour lui; mais l'Empereur lui écrivit qu'il fût tranquille et qu'il songerait à son affaire. Alors se firent entendre les pleurs et les grincements de dents. La grande-duchesse de Clèves, de Berg et de Juliers n'était pas contente… Mon Dieu! quelle extravagance et quel délire!

Quand Murat vit que l'Espagne n'était pas pour lui, il fit tout ce qu'il put pour faire perdre la couronne du royaume d'Espagne au pauvre Charles IV, et puis ensuite à tout autre qui la prendrait, c'est-à-dire qu'il embrouilla tout, au point que personne ne s'y reconnut. Godoy, qu'on allait pendre, ne le fut pas, et l'on vit un petit-fils de Louis XIV solliciter à genoux de quitter une couronne, un royaume qu'il ne pouvait plus partager avec son privado, demandant pour toute grâce un dernier asile où ce trésor fût en sûreté. C'est alors que Murat, sur les recommandations écrites et expresses de M. de Talleyrand, rendit la liberté à don Manuel Godoy. Ceci était après la révolution d'Aranjuez.

La nation fut furieuse. Godoy était tellement détesté, qu'on avait besoin de sa mort comme d'une expiation. Le peuple, les grands, la bourgeoisie, tous la voulaient et la demandaient par un seul cri.

C'est alors que l'Empereur arriva à Marrac. Il manda les parties devant lui. Ferdinand arriva le premier, et fut suivi de son père et de sa mère, qui ne quittaient pas leur inséparable Godoy. On sait la fin de cette histoire, du moins dans sa première partie… M. de Talleyrand y parut peu en dehors, n'étant plus alors aux Affaires étrangères; mais M. le duc de Cadore n'était pas dans ce chaos, tandis que M. de Talleyrand y était tout entier. Ses partisans, depuis cette époque, en voyant le blâme universel s'étendre sur cette affaire, voulurent le disculper, mais n'y purent parvenir; ils dirent seulement que s'il fût demeuré au portefeuille des Affaires étrangères, les choses se fussent passées plus convenablement.

Les princes d'Espagne allèrent à Valençay, chez M. de Talleyrand même, et le roi Charles IV à Marseille, avec sa femme et Manuelitto Godoy. Quelle profonde étude à faire dans toute cette tragi-comédie, jouée et composée par ceux mêmes qui sont en scène!

La conduite de Ferdinand VII, pendant sa captivité, lui fut, dit-on, suggérée pour le rendre méprisable aux yeux de ses sujets. Ceci est une de ces calomnies comme la méchanceté n'en fait que trop souvent. Ferdinand VII était un homme que j'ai connu, et qui n'avait nullement besoin d'être poussé pour faire des actions basses et indignes de son rang. Conspirant sans cesse contre lui-même, parce que ses tentatives étaient stupides; jouant ou faisant jouer la comédie, séduisant des maritornes dans les basses-cours du château, il laissa le duc de San-Carlos filer une plus noble passion auprès de madame de Talleyrand, qui, dit-on, ne lui fut pas cruelle; et lorsqu'elle vint à Paris et que nous y vîmes aussi le duc de San-Carlos, nous pensâmes que le duc s'était trompé. Mais la princesse ne l'entendait pas ainsi.

Une chose dont je n'ai pas parlé dans la première partie de cet article, c'est de la petite Charlotte. Qu'est-ce que Charlotte? Charlotte était une petite fille qu'un beau jour on vit apparaître dans le salon de M. de Talleyrand. Comme madame Grandt la caressait beaucoup, on crut qu'elle était sa fille et celle de M. de Talleyrand. Écoutez donc, il est de fait que la chose paraissait probable; mais ce n'était pas cela. Charlotte était fille de quelqu'un, parce qu'on a toujours une mère et un père. Le père, je n'ai jamais bien connu son nom, à moins qu'il ne s'appelât M. Charlotte; car la petite n'eut jamais d'autre nom, même quand au titre de mademoiselle on ajoute autre chose; on ne put trouver que mademoiselle Charlotte. Enfin, telle qu'elle était, cette petite, M. de Talleyrand en était idolâtre. Elle venait pincer les jambes du cardinal Caprara, qui lui souriait comme un martyr, parce qu'il venait de chez l'Impératrice, où les deux carlins lui avaient mis les jambes en marmelade. Elle touchait impunément à la coiffure du comte de Grandcourt; et un jour le comte de Bentheim l'ayant soulevée dans ses bras, elle lui ôta tout son rouge sans qu'il se plaignît. On connaissait son pouvoir sur M. de Talleyrand, et nul ne résistait à l'enfant. Mais le plus curieux, c'est que cette petite était aimée de madame de Talleyrand comme de son mari. Lorsqu'on avait dîné, Charlotte arrivait en se cachant derrière une immense coupe d'agate ou de porphyre, dans laquelle brûlaient des parfums. Une autre fois, elle arrivait habillée en Espagnole, en Polonaise, en Napolitaine, et puis elle dansait le boléro, la mazourka ou la tarentelle; M. de Talleyrand, alors, était dans le ravissement, et les applaudissements de tout le salon étaient plus vifs que ceux de l'Opéra pour mademoiselle Elssler. Le fait est que cette petite n'était pas jolie, avait des dents fort avancées, et ne dansait pas mieux qu'une autre; elle avait de plus l'air d'un chien habillé, avec son toquet sur l'oreille, et était parfaitement ridicule: elle m'a toujours fait cet effet au moins. J'ai parlé d'elle aussi longuement, parce qu'elle faisait partie du salon de M. de Talleyrand comme objet de curiosité. Si M. de Talleyrand avait davantage songé à l'avenir qu'il lui réservait, il aurait mis plus d'attention à la tenir dans un demi-jour convenable; mais en lui élevant un théâtre où il l'exposait, c'était lui donner la célébrité avec toutes ses conséquences.

La cause de la disgrâce de M. de Talleyrand, c'est-à-dire du prince de Bénévent, est inconnue; on ne peut que la présumer. Le cardinal Maury, qui ne l'aimait pas et n'en était pas plus aimé, me disait un jour que l'Empereur était ennuyé de tout ce qu'on lui rapportait des bêtises de madame de Talleyrand. – Mais qu'est-ce que cela fait? demandai-je au cardinal?.. le mari est-il solidaire des torts de sa femme?..

– Oui. Pourquoi l'a-t-il épousée?

MILLIN

Pourquoi, monseigneur? mais il ne l'a pas voulu. Ne savez-vous pas comment s'est fait ce mariage?

LE CARDINAL

Non vraiment, et ne m'en soucie guère.

MILLIN

M. de Talleyrand reçut ordre de l'Empereur d'être marié dans huit jours; l'Empereur espérait que ce court délai ferait peur à M. de Talleyrand pour s'accoutumer à ce mariage, et qu'il ferait plutôt une alliance étrangère. Pas du tout, M. de Talleyrand n'osa demander conseil à personne, et le huitième jour au matin il s'avisa seulement d'en parler à M. de Narbonne; alors il n'était plus temps, et madame Grandt devint madame de Talleyrand le même soir…

LE CARDINAL

Mais ce n'est pas d'un homme d'esprit cette conduite-là.

MILLIN

Je ne vous la donne pas pour telle, non plus; mais que voulez-vous y faire? Le fait est qu'il est difficile de faire plus de gaucherie que la pauvre femme n'en fait. Les ambassadeurs écrivent tous les jours des notes pour savoir si ce n'était pas avec intention que madame la princesse de Bénévent avait fait telle chose ou telle autre.

LE CARDINAL

Était-ce avec intention qu'elle a demandé à Denon des nouvelles de ce pauvre Vendredi?.. Elle le prenait pour Robinson Crusoé!

MILLIN

Allons! allons! la chose n'est pas prouvée… Et puis après tout… Tenez, monseigneur, je n'y crois pas.

LE CARDINAL

Denon me l'a certifié encore avant-hier… C'est positif.

MOI

Oui, malheureusement, car les étrangers se moquent de nous lorsqu'ils savent de pareilles histoires… Savez-vous celle du verre d'eau, monseigneur?

LE CARDINAL

Celle du verre d'eau! non, vraiment; et comme je suis très-friand de ces sortes d'histoires, je vous la demanderai.

MOI

Tenez, voilà quelqu'un qui est un habitué du salon Talleyrand et qui vous la racontera à merveille.

LE COMTE DE NARBONNE, qui entre

Qu'ai-je à dire, ma belle amie?.. Une histoire? Vraiment, pourquoi ne contez-vous pas?

MOI

Non, c'est l'histoire du verre d'eau de madame de Talleyrand. C'est à madame votre fille que la chose est arrivée.

M. DE NARBONNE

Oh! pardieu, l'histoire est des meilleures. Voici le fait, monseigneur: M. de Talleyrand venait d'être nommé prince de Bénévent, chose heureuse et que je lui souhaite jusqu'à la fin de ses jours. J'ignore si Votre Éminence sait jusqu'à quel point madame sa femme est à l'affût de tout ce qui a rapport à l'étiquette et à la convenance des places et dignités… Et tenez, demandez à madame la gouvernante… elle peut vous le dire…

LE CARDINAL se retournant vers moi

Qu'est-ce donc que cette nouvelle aventure? Vous ne m'en avez pas parlé.

MOI

C'est que cela n'en vaut pas la peine.

M. DE NARBONNE

Comment! cela n'en vaut pas la peine! cela vaut son pesant d'or.

MOI

Eh bien! monseigneur, vous saurez que madame de Talleyrand me fit écrire il y a huit jours par sa demoiselle de compagnie une espèce de lettre, de billet, je ne sais dans quel style ni dans quelle forme, sur du papier à ministre, pour me demander quel jour et à quelle heure je pourrais la recevoir. Je m'empressai de répondre à cette demande d'audience un petit mot sur du papier à billet ordinaire, pour lui dire que je serais à ses ordres tous les jours jusqu'à la fin de la semaine. À une heure je la vis arriver avec sa demoiselle de compagnie, dans sa grande et lourde berline, avec deux grands valets de pied tout bleus et son cocher de même; la voiture, les gens, les chevaux, le contenu, le contenant, tout cela lourd et massif comme plomb. En arrivant, madame la princesse me fit une de ces révérences de présentation à laquelle je répondis par un bonjour amical, et prenant sa main je la conduisis à mon canapé; alors elle entama l'entretien. Que croyez-vous qu'elle venait me dire, monseigneur?.. devinez!

LE CARDINAL

Elle venait vous demander conseil pour une parure.

MOI

Au lieu de me demander conseil elle venait m'en donner.

LE CARDINAL

La bonne folie! Et sur quoi?

MOI

Elle me dit que je ne me mettais pas en gouvernante de Paris; que j'allais à l'Opéra coiffée en cheveux, et que cela n'était pas convenable. – Mais madame, lui dis-je, je n'ai que vingt-quatre ans! – N'importe. Tenez, si vous voulez sonner, je vais vous montrer ce que je vous ai fait faire. – Et sonnant elle-même, elle fait apporter un carton dans lequel était une façon de toque faite pour une femme de soixante-dix ans au moins, ornée de quatre plumes immenses posées comme pour un cheval de carrosse.

– Voilà, dit-elle, une coiffure pour la gouvernante de Paris. – Et puis, je voudrais que vous fissiez reprendre les vieux usages. Ainsi, par exemple, les trois révérences avant d'arriver à la maîtresse de la maison… Je vous en ai fait une tout à l'heure.

Et, retournant à la porte du boudoir, la voilà qui fait encore une, deux, trois révérences… De ma vie, je crois, je n'avais autant ri.

LE CARDINAL

Je le crois, ma foi, de reste! Et que vous dit-elle ensuite?

MOI

Elle me demanda si je voulais introduire chez moi cette coutume, de me retirer, les jours de réception, en saluant mon monde pour rentrer dans mes appartements. – Oh! pour le coup, je me fâchai; et je pris la chose pour une mystification; mais, hélas! la chose n'était que trop vraie… Elle m'objecta les princesses sœurs de l'Empereur.

– Je suis altesse sérénissime, me dit-elle.

– Cela va pour vous, madame, lui dis-je; mais comme je ne suis pas encore altesse, même altesse agitée, je me bornerai à me lever quand on sortira, et à reconduire jusqu'à la porte de mon salon. Je ne le puis pour les jours de réception, parce que j'ai trop de monde, mais au moins je ne me retirerai que la dernière. – Après cette question, celle du verre d'eau eut son tour; quant à celle-là, je laisse la parole à M. de Narbonne, qui fut témoin comme moi, mais qui raconte bien mieux.

M. DE NARBONNE

Je ne vous contredis pas, parce que c'est malhonnête. Vous saurez donc, monseigneur, que lorsque madame de Bénévent, première du nom, comme madame Grandt fut altesse sérénissime, comme elle le dit elle-même, elle entreprit d'introduire les belles manières dans sa maison, comme si Talleyrand était un mal-appris ou qu'il fût né d'hier; elle s'en alla donc questionnant Réchaud79, d'une part, et Robert80, de l'autre, et parvient à savoir que chez l'Empereur et chez les princes de sa famille on ne demande ni on ne porte à boire dans le salon où ils se trouvent. Ravie de sa découverte, et ne voulant parler de rien à M. de Talleyrand pour le surprendre agréablement comme pour ce pauvre Vendredi, elle choisit un jour de la semaine dernière où il y avait grand dîner et foule à être étouffé dans le salon de la rue d'Anjou, et elle donna l'ordre à Courtiade81 de ne donner à boire à qui que ce fût, à moins que ce ne fût elle, le prince… et puis réfléchissant, elle se demanda, à ce que j'ai su depuis, si le prince de Nassau ne pouvait pas boire devant elle… Elle trouva que la chose se pouvait… mais comme elle n'aimait pas le prince de Nassau, qui se moque d'elle avec Montrond, elle ajouta, en se reprenant dans son ordre à Courtiade:

– À moi ou à Son Altesse le prince de Bénévent seulement.

– Mais, madame, si l'on demande à boire? dit Courtiade avec la prévoyance que devait faire naître la petitesse de l'appartement.

– Eh bien! eh bien!.. vous mènerez boire dans la salle à manger…

Ma fille, madame de Braamcamp, avait dîné chez madame la gouvernante, qui lui proposa d'aller faire ensemble une visite à la princesse de Bénévent, et la divertit beaucoup en lui racontant l'histoire dont elle nous a fait fête tout à l'heure. Ces dames arrivèrent tard et trouvèrent à peine une place dans le salon; ma pauvre fille eut soif et demanda un verre d'eau, tout étonnée que les plateaux de rafraîchissements ne circulassent pas comme à l'ordinaire… Apercevant quelqu'un qu'elle connaissait intimement82, elle l'appela et le supplia de lui faire venir un verre d'eau…

C'étaient surtout les verres d'eau sucrée que la princesse avait en aversion… Aussitôt qu'elle aperçut le petit plateau d'argent sur lequel Courtiade apportait le verre d'eau, car en apprenant qu'il était pour madame de Braamcamp, fille du meilleur ami de son maître, il avait passé outre; aussitôt, dis-je, que la princesse l'aperçut, elle cria de sa voix fausse et nasillarde:

– Je vous avais défendu d'apporter ici des verres d'eau.

Ma pauvre fille devint rouge comme une cerise, et demeura fort surprise d'une telle attaque… Enfin, on alla souper lorsque la foule fut partie. Les femmes se mirent à table; Talleyrand, moi et quelques autres, nous quittâmes le jeu et vînmes nous établir autour de la cheminée… Quelques-uns de nous eurent soif, on demanda du vin de Madère et de l'eau. – Le valet de chambre qui apporta le plateau, fier de l'ordre du prince, levait ce plateau tant qu'il le pouvait devant la princesse. Aussi, en le voyant, elle s'écria du haut de sa tête: – Je vous ai défendu de porter des verres d'eau dans la pièce où se trouve le prince ou moi…

– Princesse, dit le valet de chambre, ce n'est pas un verre d'eau… c'est de l'eau et du vin.

– À la bonne heure, répondit la princesse en se rasseyant.

– Comment trouvez-vous le mot, monseigneur?

LE CARDINAL

Trop beau pour elle… oui, ce mot lui demeurera comme une chose D'ELLE… et j'en suis fâché, car il est de vous…

Cette histoire donne l'idée de la manière dont madame de Talleyrand tenait son salon… elle n'avait pas plus de mesure pour juger les gens. M. de Talleyrand, si fin, si plein de tact et de bonnes manières, souffrait, à la vérité, de cette continuelle souffrance d'avoir incessamment une femme à côté de soi qui vous fait rougir par ses bêtises.

M. DE NARBONNE

Mais je ne crois pas que l'Empereur rende Talleyrand responsable de tout ce qu'elle fait.

MILLIN

J'en répondrais; et puis, après tout, madame la princesse de Bénévent est très-bonne pour chacun, et elle a des partisans.

LE CARDINAL

Vous verrez que ce diable de Millin aura fait une méprise avec sa vue basse; il aura pris l'Altesse Sérénissime pour une antique, et le voilà amoureux d'elle… Pauvre Millin, ce que c'est que d'être presbyte!

MILLIN

Mais je ne suis pas amoureux de madame de Talleyrand; c'est bon pour Grandcourt, ces pasquinades-là; moi je suis trop vieux pour jouer au mardi-gras.

LE CARDINAL

C'est bien aussi ce que je disais, mon antiquaire; mais si l'on fait ce qu'on peut, on ne fait pas toujours ce qu'on doit.

À cette époque, M. de Talleyrand avait une attitude fort mauvaise; l'Empereur s'éloignait de lui. On faisait revivre l'histoire du duc d'Enghien avec celle des Bourbons d'Espagne, et l'on disait qu'il voulait donc épuiser tout le sang des Bourbons qui coulait dans la grande veine politique de l'Europe, et qu'en vérité il y avait abus de sa part, après les gages qu'il avait donnés à la Révolution.

Cette question du duc d'Enghien est encore toute neuve à discuter, et elle le sera toujours dès que Fouché n'a pas parlé sur le personnage mystérieux qui était à Paris en même temps que Georges et Pichegru. Mais laissons là ce sujet. M. de Talleyrand a trouvé moyen de jeter un voile aussi sombre sur cette mystérieuse histoire, qu'un épais linceul sur le malheureux qui mourut sa victime sur le rocher de Sainte-Hélène.

Maintenant, M. de Talleyrand a-t-il conspiré longtemps avant 1814? je ne le crois pas. L'Empereur eut tort, probablement, de rompre aussi violemment avec lui, et de lui faire une scène aussi cruelle la veille de son départ de Paris. Je sais que lors du départ pour Moscou, l'Empereur fut au moment de le rappeler au ministère; il est peut-être fâcheux que cela n'ait pas eu lieu. M. de Talleyrand ne haïssait pas l'Empereur, et il était bien vu des puissances étrangères, l'Autriche exceptée. La Russie l'aimait alors; je sais qu'en 1815 il n'en fut pas de même, mais l'Empereur Alexandre avait des préventions pour et contre: il y avait de grandes chances, du moins je le crois. Ainsi donc, lorsque l'Empereur n'emmena pas M. de Talleyrand à Varsovie, je le répète, je crois que ce fut fâcheux, et d'autant plus que ce fut M. de Pradt que l'Empereur emmena avec lui, pour en être mal servi dans ses derniers jours prospères, et caricaturé dans ses jours malheureux.

Les malheurs vinrent encore plus vite que nos victoires n'avaient été rapides; le désastre de Moscou survint, et avec lui la ruine de la France.

De retour en France, Napoléon, que son génie n'abandonna pas dans ces circonstances critiques, comprit tout ce que cet événement portait avec lui de chances funestes pour l'avenir… il assembla un conseil privé composé des ministres, des ministres d'État et de quelques grands officiers de sa maison, comme Duroc et Caulaincourt; M. de Talleyrand fut appelé à ce conseil. Interrogé par l'Empereur, il se prononça pour la paix; Cambacérès de même. Et ce fut le duc de Feltre, M. Clarke, qui osa dire en plein conseil, devant des témoins dont beaucoup vivent encore, que l'Empereur était DÉSHONORÉ s'il abandonnait un pouce de terrain, ou une prétention!..

– Voyez la conduite de cet homme pendant la Restauration!..

Lorsque l'Empereur partit, et qu'il laissa Marie-Louise régente avec un conseil, M. de Talleyrand fit partie de ce conseil. J'ai parlé de l'étrange scène que l'Empereur fit à M. de Talleyrand la veille de ce même départ; je n'en rappellerai donc ici que quelques mots: l'Empereur reprocha à M. de Talleyrand de rejeter sur lui les fautes de l'affaire d'Espagne.

– C'est vous qui me les avez conseillées, monsieur, lui disait l'Empereur d'une voix tonnante; c'est vous qui m'avez présenté un traité qui était déjà presque fait entre moi et le Prince de la Paix pour le faire roi des Algarves: osez le nier!.. Ce traité devait vous donner vingt millions.

La colère de l'Empereur fut si forte enfin qu'il frappa M. de Talleyrand au menton… La scène fut des plus vives… L'Empereur eut tort.

Demeuré à Paris, libre, surveillé seulement par cet homme qui n'avait pas su se garder lui-même dans l'affaire de Mallet, M. de Talleyrand, l'âme ulcérée et vindicative, jura de se venger. L'Empereur aurait dû se rappeler son Machiavel et ne pas laisser derrière lui un ennemi libre.

Pendant l'héroïque défense de la Champagne, M. de Talleyrand sut agir. Ses amis, et il en eut, du moment qu'il cria vive le roi, parmi les gens qui le repoussaient la veille, ses amis le soutinrent et de leur fortune, et de leur crédit dans les partis alliés, de tout ce qui enfin était en leur pouvoir. Aussi, lorsque le jour du 31 mars arriva, tout était prêt pour l'attaque du côté du drapeau blanc; rien ne l'était pour la défense des aigles de l'Empire.

M. de Talleyrand logeait alors dans son nouvel hôtel de la rue Saint-Florentin. Je savais qu'il y recevait tous les jours une nombreuse foule tout ardente pour arborer la cocarde blanche: madame de Dino s'y préparait la première, la duchesse de Courlande… Que nous voulaient ces femmes? Elles n'étaient pas Françaises.

L'Impératrice quitta Paris. Si M. de Talleyrand n'eût pas été offensé, je suis certaine qu'il se fût opposé à son départ et à celui du Roi de Rome… Mais son parti était pris et le gant jeté, il fallait seulement trouver un moyen de ne pas partir.

Bourrienne, ce misérable, comblé des bienfaits de l'Empereur, et qui se dévoua à la honte et à la haine comme un autre à une noble conduite, trouva un moyen pour empêcher le départ de M. de Talleyrand; il fit aller à la barrière par laquelle devait sortir M. de Talleyrand un bataillon de garde nationale dévoué, avec des ordres secrets… M. de Talleyrand part et monte dans sa voiture; le duc de Rovigo, qui avait ordre de ne partir qu'après M. de Talleyrand, retourne alors chez lui, monte en voiture, et bientôt il est sur la route de Blois. Mais arrivé à la barrière convenue, M. de Talleyrand voit sa voiture entourée par un bataillon de garde nationale.

– Monseigneur, vous ne partirez pas!

– Mes amis, laissez-moi faire mon devoir. Je dois partir.

– Non, monseigneur, vous ne nous quitterez pas!

– Mes amis!.. mes amis, je vous conjure!..

Et le résultat de cette comédie fut le retour de M. de Talleyrand dans sa maison, lorsque M. de Rovigo, comme un simple qu'il était, croyait en être suivi sur la route de Blois…

On sait le reste…

Lorsqu'on vit l'empereur Alexandre prendre l'hôtel de M. de Talleyrand pour y loger, la chose fut résolue, et on sut, avant qu'elle ne fût proclamée, quelle serait la forme du gouvernement qu'on allait avoir.

78.Il voulait sans doute le conduire, comme Don Carlos, à être jugé à mort. Ensuite, il n'y aurait eu que Don Carlos entre Don Francisco et le trône; Don Francisco, le troisième enfant, était fils de Godoy.
79.Maître-d'hôtel de l'Impératrice.
80.Maître-d'hôtel de Murat.
81.Valet de chambre de M. de Talleyrand depuis trente-cinq ou quarante ans.
82.M. d'Herenaude, dont j'ai parlé déjà.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
300 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/44676
Telif hakkı:
Public Domain