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Kitabı oku: «Le chevalier d'Harmental», sayfa 35

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Chapitre 44

Lorsque Bathilde rouvrit les yeux, elle se trouva couchée dans la chambre de mademoiselle Émilie; Mirza était étendue sur le pied de son lit, les deux sœurs étaient de chaque côté de son chevet, et Buvat, écrasé de douleur, se tenait assis dans un coin, la tête inclinée sur sa poitrine et ses mains posées sur ses genoux.

D'abord toutes ses pensées furent confuses, et son premier sentiment fut celui de la douleur physique; elle porta la main à sa tête, la blessure était derrière la tempe. Un médecin qu'on avait appelé avait posé le premier appareil, en prévenant qu'on eût à le rappeler si la fièvre se déclarait.

Étonnée de se trouver au sortir d'un sommeil qui lui avait paru si lourd et si douloureux, couchée dans une maison étrangère, la jeune fille arrêta un regard interrogateur sur chacun des personnages qui se trouvaient là, mais Athénaïs et Émilie détournèrent les yeux, Buvat poussa un gémissement sourd, Mirza seule allongea sa petite tête pour solliciter une caresse. Malheureusement pour la câline petite bête, les souvenirs commençaient à revenir à Bathilde, le voile qui avait passé entre sa mémoire et les événements s'éclaircissait peu à peu, bientôt elle commença de rattacher les uns aux autres les fils brisés qui pouvaient l'aider à suivre de nouveau la route du passé: elle se rappela le retour de Buvat, ce qu'il lui avait raconté de la conspiration, le danger qui était résulté pour d'Harmental de la révélation qu'il avait faite. Elle se souvint alors de l'espoir qu'elle avait conçu d'arriver à temps pour le sauver, de la rapidité avec laquelle elle avait traversé la rue et monté l'escalier; enfin, son entrée dans la chambre de Raoul lui revint en mémoire; et jetant un nouveau cri de terreur, comme si elle se trouvait une seconde fois en face du cadavre du capitaine:

– Et lui, s'écria-t-elle, et lui, qu'est-il devenu?

Nul ne répondit, car aucune des trois personnes qui se trouvaient là ne savait que répondre: seulement Buvat, suffoqué par les larmes, se leva et s'achemina vers la porte. Bathilde comprit tout ce qu'il y avait de douleurs et de remords dans cette sortie muette. D'un regard, elle arrêta Buvat. Puis, étendant ses deux bras vers lui:

– Petit père, demanda-t-elle, n'aimez-vous plus votre pauvre Bathilde?

– Moi, ne plus t'aimer, mon enfant chéri! s'écria Buvat en tombant à genoux au pied du lit en baisant les pieds de Bathilde à travers les couvertures; moi, ne plus t'aimer, mon Dieu! c'est bien plutôt toi qui ne m'aimeras plus maintenant, et tu auras raison, car je suis un misérable. J'aurais dû deviner que ce jeune homme t'aimait, et tout risquer, tout souffrir, plutôt que de… Mais tu ne m'avais rien dit, tu n'as pas eu de confiance en moi, et, que veux-tu, moi, avec les meilleures intentions du monde, je ne fais que des sottises. Oh! malheureux, malheureux que je suis! s'écria Buvat en sanglotant, comment me pardonneras-tu jamais, et si tu ne me pardonnes pas, comment vivrai-je?

– Petit père! s'écria Bathilde, petit père, tâchez seulement de savoir ce qu'il est devenu, je vous en supplie.

– Eh bien! mon enfant, eh bien! je vais m'informer. N'est-ce pas que tu me pardonneras, si je t'apporte de bonnes nouvelles? Et… si elles sont mauvaises… n'est-ce pas que tu me détesteras davantage encore, et ce sera trop juste, mais n'est-ce pas que tu ne mourras point?

– Allez, allez, dit Bathilde, en jetant ses bras autour du cou de Buvat et en lui donnant un baiser dans lequel quinze ans de reconnaissance luttaient avec un jour de douleur, allez, mes jours sont entre les mains de Dieu; c'est lui qui décidera si je dois vivre ou mourir.

Buvat ne comprit dans tout cela que le baiser qu'il venait de recevoir, il lui sembla que si Bathilde lui en voulait beaucoup, elle ne l'embrasserait pas; et à demi consolé, il prit sa canne et son chapeau, s'informa à madame Denis du costume du chevalier, et se mit en quête de la route qu'il avait prise.

Ce n'était pas chose facile, surtout pour un investigateur aussi naïf que l'était Buvat, que de suivre la piste de Raoul: il apprit bien d'une voisine qu'on l'avait vu sauter sur un cheval gris qui était resté une demi-heure à peu près attaché au contrevent, et qu'il avait tourné par la rue du Gros-Chenet. Un épicier de sa connaissance, qui demeurait au coin de la rue des Jeûneurs, se rappela bien avoir vu passer, au grand galop d'un cheval pareil à celui que l'on désignait, un cavalier dont le signalement se rapportait à merveille avec celui donné par Buvat; enfin, une fruitière qui tenait boutique au coin du boulevard, jurait bien ses grands dieux qu'elle avait remarqué celui dont on lui demandait des nouvelles, et qu'il avait disparu à la descente de la porte Saint-Denis; mais au delà de ces trois renseignements, toutes les données devenaient vagues, incertaines, insaisissables; de sorte qu'après deux heures de recherches Buvat rentra chez madame Denis sans avoir autre chose à apprendre à Bathilde que, quelque part que fût allé d'Harmental, il y était allé par le boulevard Bonne-Nouvelle.

Buvat retrouva sa pupille plus agitée; pendant son absence le mal avait fait des progrès, et la crise prévue par le docteur se préparait. Bathilde avait les yeux ardents, le teint animé, les paroles brèves. Madame Denis venait d'envoyer chercher le médecin.

La pauvre femme n'était pas sans inquiétude elle-même; depuis longtemps elle se doutait que l'abbé Brigaud était mêlé à quelque machination, et ce qu'elle venait d'apprendre, que d'Harmental n'était point un étudiant, mais un colonel, la confirmait dans ses conjectures, puisque c'était Brigaud qui avait conduit d'Harmental chez elle. Cette parité dans la situation n'avait pas peu contribué à attendrir son âme, excellente d'ailleurs, en faveur de Bathilde. Elle écouta donc avec avidité le peu de renseignements que Buvat rapportait à la malade, et comme ils étaient loin d'être assez positifs pour la calmer, elle lui promit, si, de son côté, elle apprenait quelque chose, de la tenir au courant.

Sur ces entrefaites le médecin arriva. Quelque puissance qu'il eût sur lui-même, il fut facile de voir qu'il trouvait l'état de Bathilde gravement empiré. Il pratiqua une saignée abondante, ordonna des boissons rafraîchissantes, et recommanda de faire veiller quelqu'un au chevet de la malade. Mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, qui, à part leurs petits ridicules, étaient au fond d'excellentes filles, déclarèrent alors que ce soin les regardait, et qu'elles passeraient la nuit près de Bathilde chacune à son tour. Émilie, en sa qualité d'aînée, réclama la première veillée, qui lui fut accordée sans conteste. Quant à Buvat, comme, à cause des soins qu'il fallait rendre à Bathilde, il ne pouvait rester dans la chambre, et que d'ailleurs ses soupirs étouffés et ses gémissements sourds n'étaient bons qu'à inquiéter la malade, on l'invita à remonter chez lui, ce qu'il ne consentit à faire que lorsque Bathilde elle-même l'en eut supplié.

La saignée avait un peu calmé Bathilde; elle paraissait donc éprouver du mieux. Madame Denis avait quitté la chambre, mademoiselle Athénaïs était rentrée chez elle; monsieur Boniface, après être revenu de la Morgue, où il avait été faire une visite au capitaine Roquefinette, était remonté à son cinquième, Émilie veillait au coin de la cheminée, lisant un petit livre qu'elle avait tiré de sa poche, lorsqu'on frappa à la porte deux coups assez pressés et assez forts pour dénoter une certaine agitation dans celui qui réclamait son introduction. Bathilde tressaillit et se leva sur son coude, Émilie fourra son livre dans sa poche, et, ayant entendu le mouvement de la malade, accourut à son lit; puis il y eut un moment de silence, pendant lequel on entendit ouvrir et fermer deux ou trois portes, enfin une voix se fit entendre, et avant même qu'Émilie eût dit: – Ce n'est pas la voix de monsieur Raoul, c'est celle de l'abbé Brigaud, Bathilde était retombée sur son oreiller.

Un instant après, madame Denis entrouvrit la porte, et d'une voix altérée appela Émilie. Émilie sortit et laissa Bathilde seule.

Tout à coup Bathilde tressaillit. L'abbé était dans une chambre attenante à la sienne, et il lui avait semblé entendre prononcer le nom de Raoul. En même temps elle s'était rappelé avoir plusieurs fois vu l'abbé chez d'Harmental; elle savait que l'abbé était des plus familiers de madame du Maine: elle pensa donc que l'abbé pouvait apporter des nouvelles. Son premier mouvement fut de descendre en bas du lit, de passer une robe et d'aller demander des nouvelles, mais elle pensa que si ces nouvelles étaient mauvaises, on ne les lui dirait pas et que mieux valait tâcher d'entendre la conversation, qui paraissait des plus animées. En conséquence, elle appuya son oreille contre la boiserie, et, comme si toute sa vie était passée dans un seul sens, elle écouta ardemment ce qui se disait.

Brigaud rendait compte à madame Denis de ce qui s'était passé. Valef était accouru faubourg Saint-Antoine, 15, pour prévenir madame du Maine que tout avait échoué. Madame du Maine avait aussitôt rendu aux conjurés leur parole, invitant Malezieux et Brigaud à fuir chacun de son côté. Quant à elle, elle s'était retirée à l'Arsenal. Brigaud venait donc faire ses adieux à madame Denis; il quittait Paris et allait tâcher de gagner l'Espagne, déguisé en colporteur.

Au milieu de son récit, interrompu par les exclamations de la pauvre madame Denis et de mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, il avait semblé à l'abbé, au moment où il avait raconté la catastrophe de d'Harmental, entendre pousser un cri dans la chambre voisine; mais comme personne n'avait fait attention à ce cri, comme il ignorait que Bathilde fût là, il n'avait point attaché d'autre importance à ce bruit, sur la nature duquel il avait cru se tromper; d'ailleurs Boniface, appelé à son tour, était entré juste dans ce moment-là, et comme l'abbé avait un faible tout particulier pour Boniface, son apparition avait dirigé les sentiments de Brigaud vers des impressions toutes personnelles.

Cependant ce n'était pas l'heure des longs adieux. Brigaud désirait que le jour le trouvât le plus loin possible de Paris. Il prit congé de la famille Denis, n'emmenant avec lui que Boniface, qui avait déclaré qu'il voulait conduire son ami Brigaud jusqu'à la barrière.

Comme ils ouvraient la porte qui donnait sur l'escalier, ils entendirent la voix du concierge qui semblait s'opposer au passage de quelqu'un; ils descendirent aussitôt pour s'informer de la cause de la discussion. Bathilde, les cheveux épars, les pieds nus, enveloppée dans une grande robe blanche, était debout sur l'escalier, essayant de sortir malgré les efforts du concierge. La pauvre enfant avait tout entendu; sa fièvre s'était changée en délire, elle voulait rejoindre Raoul, elle voulait le revoir, elle voulait mourir avec lui. Les trois femmes la prirent dans leurs bras. Un instant elle se débattit, articulant des mots sans suite, les joues brûlées par la fièvre, tandis que d'un autre côté, elle grelottait de tous ses membres, et que ses dents se froissaient. Mais bientôt ses forces s'épuisèrent, elle renversa sa tête en arrière, murmura encore le nom de Raoul, et s'évanouit une seconde fois.

On envoya chercher de nouveau le médecin. Ce qu'il avait craint arrivait, une fièvre cérébrale venait de se déclarer. En ce moment on frappa à la porte: c'était Buvat, que Brigaud et Boniface avaient trouvé errant comme une âme en peine devant la maison, et qui, ne pouvant résister à son inquiétude, venait demander à rester dans un coin quelconque de l'appartement, où l'on voudrait, pourvu que d'heure en heure il eût des nouvelles de Bathilde. La pauvre famille était trop affectée elle-même pour ne pas comprendre la douleur des autres. Madame Denis fit signe à Buvat de s'asseoir dans un coin, et se retira dans sa chambre avec Athénaïs, laissant de nouveau Émilie pour garder la malade. Vers le point du jour, Boniface rentra; il avait accompagné Brigaud jusqu'à la barrière d'Enfer, où l'abbé l'avait quitté, espérant, grâce au bon cheval sur lequel il était monté et au déguisement dont il était revêtu, gagner la frontière d'Espagne.

Le délire de Bathilde continuait: toute la nuit elle avait parlé de Raoul. Plusieurs fois elle avait prononcé le nom de Buvat, et toujours en l'accusant d'avoir tué son amant. À chaque fois le pauvre écrivain, sans oser se défendre, sans oser répondre, sans oser se plaindre, avait silencieusement fondu en larmes, cherchant dans son esprit à réparer le mal qu'il avait fait; enfin, le jour venu, il parut s'être arrêté à une résolution énergique. Il s'approcha du lit, baisa la main fiévreuse de Bathilde, qui le regarda sans le reconnaître, et sortit.

Buvat venait en effet de prendre un parti extrême: c'était celui d'aller trouver Dubois, de lui tout dire, et de lui demander pour toute récompense, au lieu de son rappel d'appointements, au lieu de son avancement à la Bibliothèque, la grâce de d'Harmental. C'était bien le moins qu'on pût accorder à l'homme que le régent lui-même avait appelé le sauveur de la France. Buvat ne doutait donc point qu'il ne revînt bientôt avec cette bonne nouvelle, et que cette bonne nouvelle ne rendît la santé à Bathilde.

En conséquence, Buvat remonta chez lui pour réparer le désordre de sa toilette qui se ressentait fort des événements de la veille et des émotions de la nuit: d'ailleurs il n'osait point se présenter trop matin chez le premier ministre, de peur de le déranger. Sa toilette achevée, comme il n'était encore que neuf heures, il entra un instant dans la chambre de Bathilde; elle était telle que la jeune fille l'avait laissée la veille. Buvat s'assit sur la chaise qu'elle avait quittée, toucha les objets qu'elle touchait de préférence, baisa les pieds du crucifix qu'elle baisait tous les soirs: on eût dit un amant qui revoyait les lieux abandonnés par sa maîtresse.

Dix heures sonnèrent à la petite pendule: c'était l'heure à laquelle Buvat, depuis plusieurs jours, se rendait au Palais-Royal. La crainte d'être importun fit donc place à l'espoir d'être reçu comme il l'avait toujours été. Buvat prit donc sa canne et son chapeau, monta chez madame Denis pour savoir comment allait Bathilde depuis qu'il l'avait quittée. Elle ne cessait d'appeler Raoul, et le médecin la saignait pour la troisième fois. Buvat poussa un profond soupir, leva ses gros yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin qu'il allait faire tout ce qu'il pourrait pour apporter un prompt soulagement aux douleurs de sa pupille, et s'achemina vers le Palais-Royal.

Le moment était mal choisi: Dubois, qui depuis cinq ou six jours avait été constamment sur pied, souffrait horriblement de la maladie dont quelques mois après il devait mourir; d'ailleurs il était de fort mauvaise humeur de ce que d'Harmental seul eût été pris, et il venait d'ordonner à Leblanc et à d'Argenson de mener le procès avec la plus grande activité, lorsque son valet de chambre, qui avait l'habitude de voir arriver tous les matins le digne copiste, annonça monsieur Buvat.

– Qu'est-ce que monsieur Buvat? demanda Dubois.

– C'est moi, monseigneur, dit le pauvre écrivain en se hasardant à se glisser entre le valet de chambre et la porte, en inclinant sa bonne tête devant le premier ministre.

– Qui vous? demanda Dubois comme s'il ne l'eût jamais vu.

– Comment, monseigneur, demanda Buvat étonné, ne me reconnaissez-vous point? Je viens vous faire mes compliments sur la découverte de la conspiration.

– J'ai assez de compliments comme cela; merci des vôtres, monsieur Buvat, dit Dubois d'un ton sec.

– Mais, monseigneur, je viens aussi vous demander une grâce.

– Une grâce! Et à quel titre?

– Mais, dit Buvat en balbutiant, mais, monseigneur, souvenez-vous donc que vous m'avez promis une récompense.

– Une récompense! à toi, double drôle!

– Comment, monseigneur, vous ne vous rappelez point, reprit Buvat de plus en plus effrayé, que vous m'avez dit vous-même ici, dans ce cabinet, que j'avais ma fortune au bout des doigts?

– Eh bien! aujourd'hui, dit Dubois, tu as ta vie dans tes jambes; car si tu ne décampes pas au plus vite…

– Mais, monseigneur…

– Ah! tu raisonnes, drôle! s'écria Dubois en se soulevant d'une main sur le bras de son fauteuil, et en étendant l'autre vers sa crosse d'archevêque.

Attends! attends! tu vas voir…

Buvat en avait assez vu: au geste menaçant du premier ministre, il comprit ce qui allait se passer, et tourna les talons. Mais, si vite qu'il s'éloignât, il eut encore le temps d'entendre Dubois qui, avec des jurements horribles, ordonnait au valet de chambre de le faire périr sous le bâton s'il se représentait jamais au Palais-Royal.

Buvat comprit que de ce côté tout était fini, et qu'il lui fallait non seulement renoncer à l'espoir d'être utile à d'Harmental, mais encore qu'il ne serait plus même question de ce payement d'arriéré qu'il avait déjà cru tenir; cet enchaînement de pensées le conduisit tout naturellement à songer que depuis plus de huit jours il n'avait point mis le pied à la Bibliothèque; il était dans le quartier, il résolut de faire une visite à son bureau, ne fût-ce que pour s'excuser auprès du conservateur en lui racontant la cause de son absence; mais là une dernière douleur, plus terrible que les autres, attendait Buvat: en ouvrant la porte de son bureau, il vit son fauteuil occupé; un étranger était à sa place.

Comme depuis quinze ans Buvat n'avait jamais été en retard d'une heure, le conservateur l'avait cru mort et l'avait remplacé. Buvat avait perdu sa place à la Bibliothèque pour avoir sauvé la France.

C'était trop d'événements terribles les uns sur les autres. Buvat rentra à la maison presque aussi malade que Bathilde

Chapitre 45

Cependant, comme nous l'avons dit, Dubois pressait le procès de d'Harmental, espérant que ses révélations lui donneraient des armes contre ceux qu'il voulait atteindre; mais d'Harmental se renfermait dans une dénégation absolue à l'égard des autres. Quant à ce qui lui était personnel à lui-même, il avouait tout, disant que la tentative qu'il avait essayée contre le régent était le résultat d'une vengeance particulière, vengeance excitée chez lui par l'injustice qui lui avait été faite lorsqu'on lui avait ôté son régiment. Quant aux hommes qui l'accompagnaient et qui lui avaient prêté main-forte dans cette entreprise, il déclarait que c'étaient deux pauvres diables de faux sauniers qui ne savaient pas eux-mêmes quel était le personnage qu'ils escortaient. Tout cela n'était pas fort probable; mais il n'y avait pas moyen cependant de consigner sur les interrogatoires autre chose que les réponses de l'accusé. Il en résultait, au grand désappointement de Dubois, que les véritables coupables échappaient à sa vengeance, à l'abri des éternelles dénégations du chevalier, qui avait déclaré n'avoir vu qu'une fois ou deux monsieur et madame du Maine, et qui affirmait n'avoir jamais été chargé ni par l'un ni par l'autre d'aucune mission politique.

On avait arrêté successivement Laval, Pompadour et Valef, et on les avait conduits à la Bastille. Mais comme ils savaient qu'ils pouvaient compter sur le chevalier, et que d'avance le cas dans lequel ils se trouvaient avait été prévu, et que chacun était convenu de ce qu'il devait dire, ils s'étaient tous renfermés dans une dénégation absolue, avouant leurs relations avec monsieur et madame du Maine, mais soutenant que ces relations s'étaient bornées de leur part à celles d'une respectueuse amitié. Quant à d'Harmental, ils le connaissaient, disaient-ils, pour un homme d'honneur qui avait à se plaindre d'une grande injustice qui lui avait été faite, voilà tout: on les confronta successivement avec le chevalier, mais cette confrontation n'eut d'autre résultat que d'affermir chacun dans son système de défense, en apprenant à chacun que ce système était religieusement suivi par ses compagnons.

Dubois était furieux; il regorgeait de preuves pour l'affaire des états généraux, mais cette affaire avait été coulée à fond par le lit de justice qui avait condamné les lettres de Philippe V, et dégradé les princes légitimés de leur rang; chacun les regardait comme assez punis par ce jugement, sans que l'on sévît une seconde fois contre eux pour une même cause. Dubois avait espéré alors sur les révélations de d'Harmental pour envelopper monsieur et madame du Maine dans un nouveau procès, plus grave que le premier, car, cette fois, il était question d'attentat direct, sinon à la vie, du moins à la liberté du régent; mais l'obstination du chevalier était venue détruire ses espérances. Sa colère s'était donc retournée tout entière contre d'Harmental, et, comme nous l'avons dit, il avait donné l'ordre à Leblanc et à d'Argenson de mener le procès avec la plus grande activité, ordre que ces deux magistrats suivaient avec leur ponctualité accoutumée.

Pendant ce temps, la maladie de Bathilde avait suivi un cours progressif, qui avait mis la pauvre enfant à deux doigts de la mort; mais enfin la jeunesse et la force avaient triomphé du mal. À l'exaltation du délire avait succédé chez elle un abattement profond, une prostration complète: on eût dit que la fièvre seule la soutenait, et qu'en s'en allant elle avait emmené la vie avec elle.

Cependant chaque jour amenait une amélioration, faible, il est vrai, mais cependant sensible aux yeux des bonnes gens qui environnaient la pauvre malade. Peu à peu elle avait reconnu ceux qui l'entouraient, puis elle leur avait tendu la main, puis elle leur avait adressé la parole. Cependant, au grand étonnement de tout le monde, on avait remarqué que Bathilde n'avait pas prononcé le nom de d'Harmental; c'était, au reste, un grand soulagement que ce silence pour ceux qui l'entouraient, car, comme ils n'avaient à l'endroit du chevalier que de fort tristes nouvelles à apprendre à Bathilde, ils préféraient, comme on le comprend bien, qu'elle gardât le silence sur ce sujet; chacun croyait bien, et le médecin tout le premier, que la jeune fille avait complètement oublié ce qui s'était passé, ou que si elle s'en souvenait, elle confondait la réalité avec les rêves de son délire.

Tout le monde était dans l'erreur même le médecin. Voici ce qui était arrivé:

Un matin qu'on croyait Bathilde endormie et qu'on l'avait laissée un instant seule, Boniface qui, malgré la sévérité de sa voisine, conservait toujours un grand fond de tendresse à son égard, avait, comme c'était son habitude tous les matins depuis qu'elle était malade, entrouvert la porte et passé la tête pour demander de ses nouvelles. Au grognement de Mirza, Bathilde s'était retournée, et, apercevant Boniface, avait aussitôt songé qu'elle saurait probablement de lui ce qu'elle demanderait vainement aux autres, c'est-à-dire ce qu'était devenu d'Harmental; en conséquence, elle avait, tout en retenant Mirza, tendu sa main pâle et amaigrie à Boniface. Boniface l'avait prise, tout en hésitant, entre ses grosses mains rouges; puis, regardant la jeune fille tout en hochant la tête:

– Oh! oui, mademoiselle Bathilde, avait-il dit; oui, vous avez bien eu raison: vous êtes une demoiselle, et moi, je ne suis qu'un gros paysan.

C'était un beau seigneur qu'il vous fallait à vous, et vous ne pouviez pas m'aimer.

– Du moins, comme vous l'entendiez, Boniface, dit Bathilde, mais je puis vous aimer autrement.

– Bien vrai, mademoiselle Bathilde, bien vrai? Eh bien! aimez-moi comme vous voudrez, pourvu que vous m'aimiez un peu.

– Je puis vous aimer comme un frère.

– Comme un frère! vous aimeriez ce pauvre Boniface comme un frère! et il pourrait vous aimer comme une sœur, lui! il pourrait vous prendre de temps en temps la main comme il vous la tient dans ce moment-ci! il pourrait vous embrasser quelquefois comme il embrasse Mélie et Naïs? Oh! parlez, mademoiselle Bathilde, que faut-il faire pour cela?

– Mon ami, dit Bathilde…

– Oh! elle m'a appelé son ami, dit Boniface; elle m'a appelé son ami, moi qui ai dit des horreurs d'elle. Tenez, mademoiselle Bathilde, ne m'appelez pas votre ami; je ne suis pas digne de ce nom-là. Vous ne savez pas ce que j'ai dit: j'ai dit que vous viviez avec un vieux; mais je n'en croyais rien, mademoiselle Bathilde, parole d'honneur! voyez vous, c'était la colère, c'était la rage. Mademoiselle Bathilde, appelez-moi gueux, appelez-moi scélérat. Tenez, ça me fera moins de peine que de vous entendre m'appeler votre ami. Ah! scélérat de Boniface! ah! gueux de Boniface!

– Mon ami, dit Bathilde, si vous avez dit tout cela je vous pardonne; car, aujourd'hui, non seulement vous pouvez réparer ce tort, mais encore acquérir des droits éternels à ma reconnaissance.

– Et que faut-il faire pour cela? Voyons, dites. Faut-il passer dans le feu? faut-il sauter par la fenêtre du deuxième? faut-il… je ne sais pas quoi? je le ferai; dites! n'importe, ça m'est égal. Dites, je vous supplie…

– Non, mon ami, dit Bathilde; ce que j'ai à vous demander est plus facile à faire que tout cela.

– Dites, alors, dites, mademoiselle Bathilde.

– Et cependant, il faut me jurer d'abord que vous le ferez.

– En vérité Dieu! mademoiselle Bathilde.

– Quelque chose qu'on vous dise pour vous en empêcher?

– Moi, m'empêcher de faire quelque chose que vous me demanderez?

Jamais au grand jamais!

– Quelle que soit la douleur que j'en doive éprouver?

– Ah! ça, c'est autre chose, mademoiselle Bathilde. Non; si cela doit vous faire de la peine, j'aime mieux qu'on me coupe en quatre.

– Mais si je vous en prie, mon ami, mon frère? dit Bathilde de sa voix la plus persuasive.

– Oh! si vous me parlez comme cela, oh! vous allez me faire pleurer comme la fontaine des Innocents. Oh! tenez, voilà que ça coule.

Et Boniface se mit à sangloter.

– Vous me direz donc tout, mon cher Boniface?

– Oh! tout! tout!

– Eh bien! dites-moi d'abord… Bathilde s'arrêta.

– Quoi?

– Vous ne devinez pas, Boniface?

– Oh! si fait. Je m'en doute bien, allez! Vous voulez savoir ce qu'est devenu monsieur Raoul, n'est-ce pas?

– Oui! oui! s'écria Bathilde, oui; au nom du ciel! qu'est-il devenu?

– Pauvre garçon! murmura Boniface.

– Mon Dieu! serait-il mort? demanda Bathilde en se dressant sur son lit.

– Non, heureusement non; mais il est prisonnier.

– Où cela?

– À la Bastille.

– Je m'en doutais! répondit Bathilde en retombant sur son lit. À la Bastille! mon Dieu! mon Dieu!

– Allons voilà que vous pleurez à présent, mademoiselle Bathilde!

– Et je suis là! s'écria Bathilde; là, dans ce lit, mourante, enchaînée!

– Oh! ne pleurez donc pas comme ça, mademoiselle Bathilde; c'est votre pauvre Boniface qui vous en prie.

– Non, non; je serai forte, j'aurai du courage. Vois, Boniface, je ne pleure plus.

– Elle m'a tutoyé! s'écria Boniface.

– Mais tu comprends, continua Bathilde avec une exaltation toujours croissante, car la fièvre la reprenait; tu comprends, mon bon ami, il faut que je sache tout, heure par heure, afin que le jour où il mourra je puisse mourir!

– Vous, mourir! mademoiselle Bathilde, jamais! jamais!

– Je lui ai promis, dit Bathilde, je lui ai juré. Boniface tu me tiendras au courant de tout, n'est-ce pas?

– Ô mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureux de vous avoir promis cela!

– Et puis, s'il le faut, au moment… au moment terrible… tu m'aideras… tu me conduiras, n'est-ce pas, Boniface?.. Il faut que je le revoie… une fois…

Une fois encore… fût-ce sur l'échafaud!

– Tout ce que vous voudrez, tout, tout! s'écria Boniface en tombant à genoux et en cherchant vainement à contenir ses sanglots.

– Tu me le promets?

– Je vous le jure.

– Silence, on vient. Pas un mot: c'est un secret entre nous deux. C'est bien, relevez-vous, essuyez vos yeux, faites comme moi, souriez.

Et Bathilde se mit à rire avec une agitation fébrile effrayante à voir. Heureusement c'était Buvat qui entrait. Boniface profita de cette entrée pour sortir.

– Eh bien! comment cela va-t-il? demanda le bonhomme.

– Mieux, petit père, mieux dit Bathilde. Je sens que la force me revient, et que dans quelques jours je pourrai me lever. Mais vous, petit père, pourquoi n'allez-vous pas à votre bureau? – Buvat poussa un gémissement. – C'était bon quand j'étais malade de ne pas me quitter… Mais maintenant que je vais mieux, il faut retourner à la Bibliothèque, entendez-vous, petit père?

– Oui, mon enfant, oui, dit Buvat en dévorant ses larmes… Oui, j'y vais.

– Eh bien! vous ne venez pas m'embrasser?

– Si, si… Au contraire.

– Allons, voilà que vous pleurez… Mais vous voyez bien que je vais mieux.

Voulez-vous donc me faire mourir de chagrin?

– Moi, je pleure, dit Buvat, en se tamponnant les yeux avec son mouchoir; moi, je pleure? alors si je pleure, c'est de joie. Oui, j'y vais, mon enfant, à mon bureau, j'y vais.

Et Buvat, après avoir embrassé Bathilde, remonta chez lui, car il ne voulait pas dire à la pauvre enfant qu'il avait perdu sa place, et la jeune fille se retrouva seule.

Alors elle respira plus librement: maintenant elle était tranquille; Boniface, en sa qualité de clerc d'un procureur au Châtelet, était à même de savoir tout ce qui se passait, et Bathilde était sûre que Boniface lui dirait tout. En effet, à partir du lendemain, elle sut que Raoul avait été interrogé et qu'il avait tout pris sur son compte; puis le jour suivant elle apprit qu'il avait été confronté avec Valef, Laval et Pompadour, mais que cette confrontation n'avait rien amené. Enfin, fidèle à sa promesse, Boniface chaque soir lui apportait les nouvelles de la journée, et chaque soir Bathilde, à ce récit, quelque alarmant qu'il fût, se sentait reprendre de nouvelles forces. Quinze jours se passèrent ainsi. Au bout de quinze jours, Bathilde commençait à se lever et à marcher dans la chambre, à la grande joie de Buvat, de Nanette, et de toute la famille Denis.

Un jour, Boniface, contre son habitude revint à trois heures de chez Me Joullu, et entra dans la chambre de la malade: le pauvre garçon était si pâle et si défait que Bathilde comprit qu'il apportait quelque terrible nouvelle, et, jetant un cri, se leva tout debout et les yeux fixés sur lui.

– Tout est donc fini? dit-elle.

– Hélas! répondit Boniface, c'est sa faute aussi à cet entêté-là. On lui offrait sa grâce comprenez-vous, mademoiselle Bathilde, sa grâce s'il voulait, et il n'a rien voulu dire.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
620 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain
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