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Kitabı oku: «Les mystères d'Udolphe», sayfa 12
CHAPITRE XV
Montoni et son compagnon n'étaient pas de retour à la maison, quand l'aube du jour rougit les flots: les groupes charmants des danseurs se dispersèrent avec le matin, comme autant d'esprits fantastiques. Montoni avait été occupé ailleurs, son âme était peu susceptible de volupté frivole. Il se plaisait dans le développement des passions énergiques; les difficultés, les tempêtes de la vie qui renversent le bonheur des autres, ranimaient tous les ressorts de son âme, et lui procuraient les seules jouissances dont il fût capable. Sans un extrême intérêt, la vie n'était pour lui qu'un sommeil. Quand un intérêt réel lui manquait, il s'en formait d'artificiels, jusqu'à ce que, l'habitude venant à les dénaturer, ils cessassent d'être fictifs: tel était l'amour du jeu. Il ne s'y était d'abord livré que pour se tirer de l'inaction et de la langueur, et il y avait persisté avec toute l'ardeur d'une passion opiniâtre. C'est à jouer qu'il avait passé la nuit avec Cavigni, dans une société de jeunes gens qui avaient plus d'écus que d'aïeux, et plus de vices encore que d'argent. Montoni méprisait la plupart de ces gens, plutôt pour la faiblesse de leurs talents que pour la bassesse de leurs inclinations; il ne se les associait que pour en faire les instruments de ses desseins. Dans ce nombre, cependant, il s'en trouvait de plus habiles, et Montoni les admettait à son intimité; mais encore conservait-il à leur égard cet air hautain et décidé qui commande la soumission aux esprits lâches ou timides, et qui excite la haine et la fierté des esprits élevés. Il avait donc de nombreux et de mortels ennemis; mais l'ancienneté de leur haine était la preuve de sa puissance; et, comme la puissance était son unique but, il était plus glorieux d'une haine semblable que de toute l'estime qu'on aurait pu lui témoigner. Il dédaignait un sentiment aussi modéré que celui de l'estime, et se serait méprisé lui-même s'il s'était cru capable de s'en contenter. Dans le petit nombre de ceux qu'il distinguait étaient les signors Bertolini, Orsino et Verezzi. Le premier avait un caractère gai, des passions vives; il était d'une dissipation, d'une extravagance sans bornes; mais d'ailleurs généreux, brave et confiant. Orsino, réservé, hautain, aimait le pouvoir plus que l'ostentation: son naturel était cruel et soupçonneux; il ressentait vivement une injure, et la vengeance ne lui laissait point de repos. Pénétrant, fécond en ressources, patient, constant dans sa persévérance, il savait maîtriser ses traits et ses passions. L'orgueil, la vengeance, l'avarice, étaient presque les seules qu'il connût; peu de considérations avaient le pouvoir de l'arrêter, peu d'obstacles pouvaient éluder la profondeur de ses stratagèmes. Cet homme était surtout le favori de Montoni. Verezzi ne manquait pas de talents; la violence de son imagination le rendait esclave des passions opposées. Il était gai, voluptueux, entreprenant; il n'avait néanmoins ni suite ni vrai courage, et le plus vil égoïsme était l'unique principe de ses actions. Prompt dans ses projets, pétulant dans ses espérances, le premier pressé d'entreprendre et d'abandonner, non-seulement ses plans mais ceux des autres; orgueilleux, impétueux, révolté contre toute espèce de subordination; et ceux pourtant qui connaissaient à fond son caractère et qui savaient diriger ses passions, le menaient comme un enfant. Tels étaient les amis que Montoni introduisit dans sa maison et admit à sa table, dès le lendemain de son arrivée à Venise. Il y avait aussi parmi eux un noble Vénitien, appelé le comte Morano, et une signora Livona, que Montoni présenta à sa femme comme une personne d'un mérite distingué. Elle était venue le matin, pour la féliciter de son arrivée, et on l'avait invitée à dîner.

Morano.
Madame Montoni reçut de très-mauvaise grâce les compliments des signors. Il suffisait, pour lui déplaire, qu'ils fussent les amis de son époux; elle les haïssait encore, parce qu'elle les accusait d'avoir contribué à le retenir dehors toute la nuit précédente. Enfin elle leur portait envie, parce que, bien convaincue de son peu d'influence sur Montoni, elle supposait qu'il préférait leur société à la sienne. Le rang du comte Morano lui valut un accueil qu'elle refusait à tout le reste; son maintien, ses manières dédaigneuses, la recherche extravagante de sa parure (elle n'avait pas encore adopté le costume vénitien), contrastaient fortement avec la beauté, la modestie, la douceur, la simplicité de sa nièce. Emilie observait avec plus d'attention que de plaisir la société qui l'entourait: la beauté, néanmoins, les grâces séduisantes de la signora Livona, l'attirèrent involontairement; la douceur de ses accents, son air de complaisance, réveillèrent dans le cœur d'Emilie les affections aimables qui semblaient sommeiller depuis longtemps. Pour profiter de la fraîcheur de la soirée, toute la compagnie s'embarqua dans la gondole de Montoni: le rouge brillant du couchant colorait encore les vagues et s'affaiblissait à l'occident; les dernières teintes semblaient se dégrader avec lenteur, tandis que le bleu foncé de la voûte céleste commençait à briller d'étoiles. Emilie se livrait à des émotions aussi douces qu'elles étaient sérieuses; le calme de la mer sur laquelle elle voguait, les images qui venaient s'y peindre, un nouveau ciel, des étoiles répétées dans les flots, l'esquisse rembrunie des tours et des portiques, le silence enfin de cette heure avancée, qu'interrompaient seulement le battement d'une vague et les sons imparfaits d'une musique éloignée; tout élevait ses pensées. Des larmes s'échappaient de ses yeux; les rayons de la lune, qui prenaient plus de force à mesure que les ombres s'étendaient, jetaient alors sur elle leur éclat argentin. A demi couverte d'un voile noir, sa figure en recevait une inimitable douceur.
Le comte Morano, assis près d'Emilie, et, qui l'avait considérée en silence, prit tout à coup son luth; il en toucha les cordes en chantant d'une voix flatteuse un rondeau plein de mélancolie.
Quand il eut fini, il donna le luth à Emilie. En s'accompagnant sur cet instrument, elle chanta une petite romance, puis une chanson populaire de son pays, avec beaucoup de goût et de simplicité; mais ce chant qu'elle aimait ramena vivement son imagination à des souvenirs affligeants: alors sa voix tremblante expira sur ses lèvres, et les cordes du luth ne résonnèrent plus sous sa main. Honteuse enfin de l'émotion qui l'avait trahie, elle passa subitement à une chanson si gaie, si légère, que des pas de danse semblaient répondre à toutes les notes. Bravissimo! s'écria son auditoire; et l'air fut redemandé. Au milieu des compliments qu'on lui fit, ceux du comte ne furent pas les moins empressés; ils duraient encore quand Emilie passa le luth à la signora Livona, qui s'en servit avec tout le goût italien.
Le comte, Emilie, Cavigni et la signora chantèrent ensuite des canzonnettes, accompagnés de deux luths et de quelques autres instruments. Quelquefois les instruments cessaient, et les voix, dans un parfait accord, s'adoucissaient jusqu'au dernier degré; elles se relevaient après une pause: les instruments reprenaient successivement, et le chœur général faisait retentir les airs.
Pendant ce temps, Montoni, las de cette musique, réfléchissait au moyen de se dégager de la partie, pour suivre ceux qui voudraient aller au jeu dans un casin. Il proposa de retourner au rivage: Orsino l'appuya de grand cœur; mais le comte et tous les autres s'y opposèrent avec vivacité.
Montoni méditait de nouveau comment il pourrait se dispenser d'accompagner le comte plus longtemps: les gondoliers d'un bateau vide, et qui revenait à Venise, passèrent à côté du sien. Sans se tourmenter plus longtemps d'une excuse, il saisit l'occasion, et, confiant les dames aux soins de ses amis, il partit avec Orsino. Emilie, pour la première fois, le vit sortir avec regret; elle regardait sa présence comme une protection, sans bien savoir ce qu'elle avait à craindre. Il prit terre à la place Saint-Marc, et courant au casin, il se perdit dans la foule des joueurs.
Le comte avait secrètement fait partir un de ses gens dans le bateau de Montoni: il avait demandé sa gondole et ses musiciens. Emilie, qui ne savait rien de ses projets, entendit les joyeuses chansons des gondoliers qui s'approchaient, et qui, placés au bord de leur bateau, troublaient avec leurs rames les flots d'argent où se peignait la lune: bientôt elle distingua le son des instruments, une symphonie bruyante partit; à l'instant même les bateaux se rencontrèrent, les gondoliers les unirent; le comte alors expliqua tout, et l'on passa dans sa gondole, que décoraient des ornements du meilleur goût.
Pendant qu'on partageait une collation de fruits et de glaces, les musiciens dans l'autre barque faisaient entendre une mélodie charmante; le comte, assis près d'Emilie, n'était occupé que d'elle, et lui prodiguait d'une belle voix, mais passionnée, des compliments dont le sens n'était pas douteux; pour les éviter, elle entretenait la signora Livona, et prenait avec le comte une réserve imposante, mais trop douce pour contenir ses empressements. Il ne pouvait voir, entendre qu'Emilie; il ne pouvait parler qu'à elle. Cavigni l'observait avec humeur, Emilie avec embarras: elle ne désirait rien tant que de retourner à Venise.
Ils prirent terre à la place Saint-Marc; la beauté de la nuit détermina madame Montoni à agréer les propositions du comte de parcourir la promenade avant que d'aller souper à son casin avec le reste de la société. Si quelque chose avait pu dissiper les tourments d'Emilie, c'était la nouveauté de tout ce qui l'entourait, les ornements des palais et le tumulte des mascarades.
Enfin ils se rendirent au casin; il était orné dans le meilleur goût, un souper splendide y était préparé: mais ici la réserve d'Emilie fit comprendre au comte combien la faveur de madame Montoni lui était nécessaire: la condescendance qu'elle lui avait déjà montrée l'empêchait de juger l'entreprise bien difficile; il reporta donc sur la tante une partie de ses attentions pour Emilie. Madame Montoni fut tellement flattée de cette distinction, qu'elle ne put en dissimuler sa joie; avant la fin de la soirée, le comte avait toute son estime. S'adressait-il à madame Montoni? son visage morose s'épanouissait, elle souriait à toutes ses paroles, agréait toutes ses propositions; il l'invita avec la société à prendre le café dans sa loge, à l'opéra, le jour suivant: Emilie entendit qu'elle acceptait, et ne fut plus occupée que de trouver une excuse qui l'en dispensât.
Il était tard avant que la gondole fût demandée: la surprise d'Emilie fut extrême quand, à la sortie du casin, elle vit le soleil s'élever des flots adriatiques, et la place Saint-Marc encore remplie de monde. Le sommeil depuis longtemps appesantissait ses yeux, la fraîcheur du vent de mer la ranima, et elle aurait même quitté la place avec regret, sans la présence du comte, qui voulut absolument escorter les dames jusque chez elles. Là, elles apprirent que Montoni n'était point encore rentré: sa femme rentra dans son appartement, et délivra Emilie de l'ennui de sa compagnie.
Montoni revint tard, il était en fureur; il avait fait une perte considérable; avant de se coucher, il voulut entretenir particulièrement Cavigni, et l'air de ce dernier fit assez voir le jour suivant que le sujet de la conférence lui avait été peu agréable.
Madame Montoni, qui tout le jour avait gardé le silence du mécontentement, reçut vers le soir quelques Vénitiennes dont les douces manières avaient enchanté Emilie. Ces dames avaient un grand air d'aisance, de bienveillance avec les étrangers; il semblait qu'elles les connussent depuis longtemps; leur conversation était tour à tour tendre, sentimentale, sémillante. Madame Montoni même, qui n'avait aucun attrait pour ce genre d'entretien, et dont la sécheresse et l'égoïsme contrastaient souvent à l'excès avec leur extrême politesse, madame Montoni ne put être insensible à leurs charmes.
Cavigni rejoignit les dames dans la soirée. Montoni avait d'autres engagements. Elles s'embarquèrent dans la gondole pour se rendre à la place Saint-Marc, où l'affluence était aussi considérable que la veille.
Après une courte promenade, on s'assit à la porte d'un casin; et pendant que Cavigni se faisait apporter du café et des glaces, le comte Morano arriva. Il aborda Emilie avec un air d'impatience et de plaisir, qui, joint à ses attentions continuelles de la veille, l'obligèrent à le recevoir avec la plus timide réserve.
Il était près de minuit lorsqu'on se rendit à l'opéra. Emilie, en y entrant, se rappela tout ce qu'elle venait de quitter, et fut moins éblouie. Toute la splendeur de l'art lui paraissait au-dessous du sublime de la nature. Son cœur n'était pas ému; des larmes d'admiration ne s'échappèrent pas de ses yeux comme à la vue d'un océan immense et de la grandeur des cieux, au son des vagues tumultueuses, aux accords d'une musique enivrante. De tels souvenirs devaient rendre insipide la scène usée qui s'offrait à ses regards.
Plusieurs semaines s'écoulèrent dans le cours des visites ordinaires. Emilie s'amusait à considérer un théâtre et des mœurs aussi opposées à ceux de la France; mais le comte Morano s'y trouvait trop fréquemment pour sa tranquillité. Ses grâces, sa figure, ses agréments, qui faisaient l'admiration générale, eussent peut-être attiré aussi celle d'Emilie, si son cœur n'eût été rempli de Valancourt. Peut-être encore eût-il fallu qu'il eût mis plus de modération dans ses poursuites. Quelques traits de son caractère qu'il découvrit dans sa persécution, indisposèrent Emilie sur tout le reste, et la prévinrent contre ses meilleures qualités.
Bientôt après son arrivée à Venise, Montoni reçut un paquet de M. Quesnel. Il annonçait la mort de l'oncle de sa femme, à sa maison de la Brenta, et le projet qu'il avait formé de venir promptement prendre possession de cette maison et des autres biens qui devenaient son partage. Cet oncle était frère de la mère de madame Quesnel. Montoni lui était parent du côté de son père; et quoiqu'il n'eût rien à prétendre sur cette riche succession, il ne put cacher toute l'envie que cette nouvelle excitait dans son cœur.
Emilie avait observé que, depuis son départ de France, Montoni n'avait pas même conservé d'égards pour sa tante: d'abord, il l'avait négligée; maintenant, il ne lui montrait que de l'éloignement et de l'humeur. Elle n'avait jamais supposé que les défauts de sa tante eussent échappé au discernement de Montoni, et que son esprit et sa figure eussent mérité son attention. La surprise que lui causa ce mariage avait été extrême; mais le choix étant fait, elle n'imaginait pas comment il pouvait aussi ouvertement lui témoigner son mépris. Montoni, attiré par l'apparente richesse de madame Chéron, se trouva singulièrement déchu de ses espérances. Séduit par les ruses qu'elle avait mises en œuvre tant qu'elle l'avait cru nécessaire, il s'était vu duper dans une affaire où lui-même il avait voulu tromper. Il avait été joué par les finesses d'une femme dont il estimait fort peu l'intelligence, et se trouvait avoir sacrifié son orgueil et sa liberté, sans se préserver de la ruine désastreuse suspendue sur sa tête. Madame Montoni avait placé sur elle-même la plus grande partie de sa fortune. Montoni s'était emparé du reste; et quoique la somme qu'il en avait réalisée fût inférieure à son attente comme à ses besoins, il avait emporté cet argent à Venise, pour en imposer au public et tenter la fortune par un dernier effort.
Les ouvertures qu'on avait faites à Valancourt sur le caractère et la position de Montoni, n'étaient que trop exactes. C'était au temps, c'était aux occasions à dévoiler le mystère.
Madame Montoni n'était pas de caractère à souffrir une injure avec douceur, encore moins à la ressentir avec dignité. Son orgueil exaspéré se déployait avec toute la violence, toute l'aigreur d'un esprit étroit ou tout au moins fort mal réglé. Elle ne voulait pas même reconnaître que sa duplicité avait en quelque sorte provoqué un pareil mépris. Elle persista à croire qu'elle seule était à plaindre, et que Montoni était seul à blâmer. Peu capable de saisir quelque idée morale d'obligation, elle n'en concevait la force que lorsqu'on les violait à son égard. Sa vanité souffrait déjà cruellement du mépris ouvert de son époux; il lui restait à souffrir davantage en découvrant l'état de ses biens. Le désordre de sa maison apprenait une partie de la vérité aux personnes sans passion; mais celles qui voulaient très-décidément ne croire que selon leurs désirs, étaient tout à fait aveuglées. Madame Montoni ne se croyait guère moins qu'une princesse, étant souveraine d'un palais à Venise et d'un château dans l'Apennin. Quelquefois Montoni parlait d'aller pour quelques semaines à son château d'Udolphe. Il voulait en examiner l'état et y recevoir ses revenus. Il paraissait que depuis deux ans il n'en avait pas approché, et que le château était abandonné aux soins d'un ancien domestique, que Montoni appelait son intendant.
Emilie entendait parler de ce voyage avec plaisir; il lui promettait des idées nouvelles et quelque intervalle aux assiduités de Morano. D'ailleurs, à la campagne, elle aurait plus de loisir pour s'occuper de Valancourt, pour se livrer à la mélancolie en se peignant son image, pour se retracer les environs de la vallée que sanctifiait la mémoire de ses parents. Ces tableaux qu'elle se faisait étaient plus doux à son cœur que toute la magnificence des assemblées.
Le comte Morano ne s'en tint pas longtemps au langage muet de l'empressement. Il déclara sa passion à Emilie, et fit ses propositions à Montoni, qui les agréa en dépit des refus d'Emilie. Encouragé par Montoni, et surtout par une aveugle vanité, le comte ne désespéra point de son succès. Emilie fut surprise et vivement offensée de sa persévérance.
Morano passait presque tout son temps chez Montoni; il y dînait habituellement, et il suivait partout madame Montoni et Emilie.
Une seconde lettre de M. Quesnel annonça son arrivée et celle de sa femme à Miarenti: elle contenait quelques détails sur le heureux hasard qui le conduisait en Italie, et finissait par une pressante invitation pour Montoni, son épouse et sa nièce, de le visiter dans sa nouvelle possession.
Emilie reçut, à peu près dans le même temps, une lettre bien plus intéressante, et qui, pour quelque temps, adoucit l'amertume de son cœur. Valancourt espérant qu'elle pouvait être encore à Venise, avait hasardé une lettre par la poste: il lui parlait de son amour, de ses inquiétudes et de sa constance. Il avait langui à Toulouse encore quelque temps après son départ; il y avait goûté le plaisir d'errer dans tous les lieux où elle avait eu l'habitude de se trouver; il en était parti pour se rendre au château de son frère, dans le voisinage de la vallée. Il ajoutait: «Si mon service et mon devoir ne m'obligeaient pas à rejoindre mon régiment, je ne sais pas quand j'aurais assez de courage pour m'éloigner d'un lieu que votre souvenir me rend si cher. Le voisinage de la vallée est le seul motif qui m'ait retenu si longtemps à Estuvière.»
Dans une autre partie de la lettre, il écrivait: «Vous devez voir que ma lettre est datée de plusieurs jours différents. Regardez ces premières lignes, et vous verrez que je les écrivis bientôt après votre départ de France.
«Je viens d'apprendre une circonstance qui détruit à la fois toutes mes illusions. Elle me résigne à la nécessité de rejoindre mon régiment. Je ne puis plus errer sous ces ombrages chéris où je vous trouvais en pensée. La vallée est louée. J'ai lieu de croire que c'est à votre insu, d'après ce que Thérèse m'a dit ce matin, et c'est pour cela que je vous en parle. Elle fondait en larmes en me racontant qu'elle allait quitter le service de sa chère maîtresse et le château où elle avait passé tant d'années heureuses: et tout ceci, ajoutait-elle, sans une lettre de mademoiselle qui m'en adoucisse la douleur. C'est l'ouvrage de M. Quesnel; et j'ose dire qu'elle ignore elle-même tout ce qui va se passer ici.
«Thérèse m'apprit qu'elle avait reçu une lettre de lui. Il lui annonçait que le château était loué; qu'on n'avait plus besoin de ses services, et qu'elle eût à déloger dans la semaine où elle recevrait cette nouvelle.»
Cette lettre fit verser bien des larmes à Emilie, mais des larmes de tendresse et de satisfaction, en apprenant que Valancourt se portait bien, et que l'absence ni le temps n'avaient effacé son image. Cette lettre était remplie de choses qui la touchèrent. Avec quelle sensibilité Valancourt racontait ses visites à la vallée, rendait compte des émotions délicates que ce lieu réveillait en lui! Elle eut bien de la peine à se distraire de Valancourt. Quant à l'avis qu'il lui donnait sur la vallée, elle était surprise et blessée que M. Quesnel eut loué son habitation sans daigner même la consulter. Ce procédé montrait assez à quel point il croyait son autorité absolue, et ses pouvoirs illimités dans le maniement de ses affaires.
Emilie pleurait amèrement en faisant ces réflexions. Elle chercha ce qu'elle pouvait faire pour Thérèse, comment elle s'expliquerait à ce sujet avec M. Quesnel. Elle craignait beaucoup que son âme glacée ne sentît rien. Elle voulut s'informer si, dans ses lettres à Montoni, M. Quesnel faisait mention de ses affaires, et bientôt Montoni lui en fournit l'occasion: il la fit prier de passer dans son cabinet. Elle ne doutait pas qu'il n'eût à lui communiquer la partie de la lettre de M. Quesnel, relative à son opération de la vallée; elle s'y rendit promptement. Il était seul.
J'écrivais à M. Quesnel, lui dit-il quand elle parut; c'est une réponse à la lettre que j'en ai reçue dernièrement. Je désirais vous entretenir sur un article de cette lettre.
–Je désirais aussi, monsieur, vous entretenir à ce sujet, répondit Emilie.
–C'est une chose très-intéressante pour vous, reprit Montoni; vous la voyez, sans doute, sous le même rapport que moi; car on ne peut l'envisager sous aucun autre: vous conviendrez que toute objection fondée sur le sentiment, comme on l'appelle, doit céder à des considérations d'un avantage plus solide.
–En accordant ceci, dit Emilie modestement, il me semble que les considérations d'humanité doivent entrer aussi dans le calcul; mais je crains qu'il ne soit trop tard pour délibérer sur ce plan, et je regrette qu'il ne soit plus en mon pouvoir de le rejeter.
–Il est trop tard, dit Montoni; mais je suis bien aise de voir que vous vous soumettez à la raison et à la nécessité, sans vous livrer à des plaintes inutiles. J'applaudis singulièrement à cette conduite; elle annonce une force d'âme dont votre sexe est rarement capable. Quand vous aurez quelques années de plus, vous reconnaîtrez le service que vos amis vous rendent en vous retirant des romanesques illusions du sentiment; vous les regarderez comme des lisières d'enfance qu'il faudrait briser en sortant de nourrice. Je n'ai pas fermé ma lettre, et vous pouvez y ajouter quelques lignes pour informer votre oncle de votre consentement: vous le verrez bientôt. Mon intention est de vous mener à Miarenti sous peu de jours avec madame Montoni; vous pourrez causer de cette affaire.
Emilie écrivit sur le dos du papier les lignes suivantes:
«Il est à présent inutile, monsieur, de vous présenter des observations sur l'objet dont le signor Montoni m'apprend qu'il vous écrit. J'aurais pu désirer qu'on eût conclu l'affaire moins précipitamment; cela m'aurait donné du temps pour vaincre ce que le signor appelle des préjugés, et dont le poids accable mon cœur. Puisque la chose est faite, je m'y soumets; mais, malgré ma soumission, j'ai bien des choses à dire sur d'autres points relatifs au même sujet, et je les réserve pour le moment où j'aurai l'honneur de vous voir. Je vous prie, monsieur, en attendant, de vouloir bien prendre soin de la pauvre Thérèse, en considération, monsieur, de votre nièce affectionnée
«Emilie Saint-Aubert.»
Montoni sourit ironiquement à ce qu'avait écrit Emilie, mais il ne lui fit aucune objection. Elle se retira dans son appartement, et commença une lettre pour Valancourt; elle y rapportait les particularités de son voyage et son arrivée à Venise. Elle y décrivait les scènes les plus frappantes de son passage des Alpes, ses émotions à la première vue de l'Italie, les mœurs et le caractère du peuple qui l'entourait, et quelques détails sur la conduite de Montoni. Elle évita de nommer le comte Morano; elle parla bien moins encore de la déclaration qu'il avait faite; elle savait combien le véritable amour est prompt à s'effrayer.
Le jour suivant, le comte dîna chez Montoni; il était d'une rare gaieté. Emilie remarqua, dans ses manières avec elle, un air de confiance et de joie qu'il n'avait jamais eu: elle s'efforça de le réprimer en redoublant sa froideur habituelle, mais elle n'y réussit pas. Il parut épier l'occasion de l'entretenir sans témoins; mais Emilie lui répliqua toujours qu'elle ne voulait rien entendre de ce qu'il ne voulait pas dire tout haut.
Sur le soir, madame Montoni et sa société allèrent se promener sur la mer; le comte en conduisant Emilie à son zendaletto, porta sa main jusqu'à ses lèvres, et la remercia de la condescendance qu'elle avait daigné lui montrer. Emilie, surprise et mécontente, se hâta de retirer sa main, et crut qu'il plaisantait. Mais, quand au bas de la terrasse elle vit à la livrée que c'était le zendaletto du comte, et que le reste de la société, s'étant arrêté dans les gondoles, était au moment de partir, elle résolut de ne point souffrir un entretien particulier, elle lui donna le bonsoir et retourna vers le portique. Le comte la suivit, priant et suppliant Montoni, qui parut et fit trêve aux sollicitations. Il prit Emilie par la main, et la mena au zendaletto; Emilie priait tout bas Montoni de considérer l'inconvenance de cette démarche.
–Ce caprice est intolérable, dit-il, et je n'y céderai point. Je ne vois ici nulle inconvenance.
De ce moment, l'éloignement d'Emilie pour le comte devint une sorte d'horreur; l'audace inconcevable avec laquelle il continuait de la poursuivre en dépit de son refus, l'indifférence qu'il témoignait pour son opinion particulière, tant que Montoni favoriserait ses prétentions, tout se réunissait pour augmenter l'excessive répugnance qu'elle n'avait jamais cessé de ressentir pour lui. Elle fut pourtant un peu moins mécontente en apprenant que Montoni serait de la partie. Il se mit d'un côté, Morano se plaça de l'autre; on ne dit pas un mot pendant que les gondoliers préparaient leurs rames. Emilie frémissait de l'entretien qui suivrait ce silence; elle eut enfin assez de courage pour le rompre par quelques paroles oiseuses, à dessein de prévenir les beaux discours de l'un et les reproches de l'autre.
–J'étais impatient, lui dit le comte, de vous exprimer la reconnaissance que j'ai de vos bontés; mais je dois aussi des remercîments au signor Montoni, qui m'a procuré l'occasion que je désirais si vivement.
Emilie regarda le comte avec un mélange de surprise et de mécontentement.
–Quoi donc! continua-t-il, voudriez-vous diminuer le charme de ce moment délicieux? Pourquoi me rejeter dans les perplexités du doute, et démentir, par vos regards, la faveur de vos dernières déclarations? Vous ne pouvez douter de ma sincérité, de toute l'ardeur de ma passion. Il est inutile, charmante Emilie, sans doute il est bien inutile que vous cherchiez plus longtemps à déguiser vos sentiments.
–Si je les avais jamais déguisés, monsieur, reprit Emilie après avoir recueilli ses esprits, sans doute il serait inutile de dissimuler plus longtemps. J'avais espéré que vous m'épargneriez la nécessité de les déclarer encore; mais puisque vous m'y forcez, entendez-moi protester, et pour la dernière fois, que votre persévérance vous prive même de l'estime dont j'étais disposée à vous croire digne.
–Pour le coup, s'écria Montoni, cela passe mon attente; j'avais reconnu des caprices dans les femmes, mais… Observez, mademoiselle Emilie, que si le comte est votre amant, moi je ne le suis point, et je ne servirai point de jouet à vos capricieuses incertitudes. On vous propose une alliance dont toute famille se trouverait honorée: la vôtre n'est pas noble, souvenez-vous-en; vous avez résisté longtemps à mes remontrances, mon honneur est maintenant engagé; je n'entends pas souffrir qu'on y porte atteinte. Vous persisterez, s'il vous plaît, dans la déclaration que vous m'avez chargé de faire au comte.
–Il faut certainement que vous soyez dans l'erreur, monsieur, dit Emilie; mes réponses sur ce sujet ont été constamment les mêmes; il est indigne de vous de m'accuser de caprices. Si vous avez consenti, monsieur, à vous charger de mes réponses, c'est un honneur que je ne sollicitais pas: j'ai déclaré moi-même au comte Morano ainsi qu'à vous, monsieur, que jamais je n'accepterais l'honneur qu'il veut bien me faire, et je le répète.
Le comte regardait Montoni d'un air de surprise: le maintien de celui-ci montrait aussi de la surprise, mais une surprise mêlée d'indignation.—Il y a ici autant d'audace que de caprice, dit-il enfin. Nierez-vous vos propres mots, madame?
–Une telle question ne mérite point de réponse, monsieur, reprit Emilie en rougissant: vous vous la rappellerez, et vous vous repentirez de l'avoir faite.
–Répondez catégoriquement, répliqua Montoni, dont la voix s'élevait avec une nouvelle véhémence. Voulez-vous nier vos propres mots? voulez-vous nier que tout à l'heure vous avez reconnu qu'il était trop tard pour échapper à vos engagements; que vous avez accepté la main du comte? voulez-vous le nier?
–Je nierai tout cela, parce qu'aucun mot de ma bouche n'a jamais rien exprimé de semblable.
–Nierez-vous, ce que vous avez écrit à M. Quesnel, votre oncle? Si vous le faites, votre écriture portera témoignage contre vous. Qu'avez-vous à dire maintenant? continua Montoni, se prévalant du silence et de la confusion d'Emilie.
–Je m'aperçois, monsieur, que vous êtes dans une grande erreur, et que j'ai moi-même été trompée.
