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Kitabı oku: «Les mystères d'Udolphe», sayfa 13
–Plus de duplicité, je vous en prie. Soyez franche et sincère, si cela se peut.
–Je l'ai toujours été, monsieur, et je n'ai sûrement aucun mérite à cela. Je n'ai rien à dissimuler.
–Qu'est-ce donc que cela? s'écria Morano avec émotion.
–Suspendez votre jugement, comte, répliqua Montoni; les idées d'une femme sont impénétrables. A présent, madame, venons à l'explication…
–Excusez-moi, monsieur, si je suspends cette explication jusqu'au moment où vous paraîtrez plus disposé à la confiance; tout ce que je dirais en ce moment ne servirait qu'à m'exposer à l'insulte.
–Une explication, je vous prie, dit Morano.
–Parlez, reprit Montoni, je donne toute confiance. Ecoutons.
–Souffrez que je vous conduise à un éclaircissement en vous faisant une question.
–Mille, si cela vous plaît, dit Montoni dédaigneusement.
–Quel était le sujet de votre lettre à M. Quesnel?
–Eh! que pouvait-il être? L'offre honorable du comte Morano.
–Alors, monsieur, nous nous sommes tous les deux trompés étrangement.
–Nous nous sommes aussi mépris, je le suppose, dit Montoni, dans la conversation qui précéda la lettre. Je dois vous rendre justice; vous êtes ingénieuse à faire naître un malentendu.
Emilie tâchait de retenir ses larmes et de répondre avec fermeté.—Permettez-moi, monsieur, de m'expliquer entièrement, ou de garder un silence absolu.
–Montoni, s'écria le comte, laissez-moi plaider ma propre cause; il est évident que vous n'y pouvez rien.
–Toute conversation sur ce sujet, monsieur, dit Emilie, est au moins inutile; si vous voulez m'obliger, ne la prolongez pas.
–Il est impossible, madame, que j'étouffe une passion qui fait le charme et le tourment de ma vie. Je vous aimerai toujours, je vous poursuivrai avec une ardeur infatigable; quand vous serez convaincue et de la force et de la constance de ma passion, votre cœur se fléchira à la pitié, et peut-être au repentir.
Un rayon de lune, qui tomba sur la physionomie de Morano, découvrit le trouble et les agitations de son âme.
–C'en est trop, s'écria soudain le comte. Signor Montoni, vous m'abusez, et c'est à vous que je demande explication.
–A moi, monsieur? Vous l'aurez, murmura Montoni.
–Vous m'avez trompé, continua Morano, et vous voulez punir l'innocence du mauvais succès de vos projets.
Montoni sourit dédaigneusement. Emilie, épouvantée des suites que cette dispute pouvait avoir, ne put garder le silence plus longtemps. Elle expliqua le sujet de la méprise; elle déclara qu'elle n'avait entendu consulter Montoni que sur la location de la vallée. Elle conclut en le priant d'écrire sur-le-champ à M. Quesnel, et de réparer cette erreur.
Le comte Morano se contenait à peine; néanmoins, tandis qu'elle parlait, l'attention de l'un et de l'autre était captivée par ses discours; et son effroi à peu près calmé, Montoni pria le comte d'ordonner qu'on revînt à Venise, et lui promit alors un entretien particulier. Morano se rendit à sa demande.
Emilie, consolée par la perspective de quelque repos, employa ses soins conciliants à prévenir toute explosion entre deux personnes qui venaient de la persécuter, et même de l'insulter sans ménagement.
Elle reprit un peu ses esprits quand elle entendit encore une fois les chansons et les rires qui résonnaient sur le grand canal. Le zendaletto s'arrêta sous la maison de Montoni; le comte conduisit Emilie dans une salle où Montoni la prit par le bras, et lui dit quelque chose à voix basse. Morano baisa la main qu'il tenait, nonobstant l'effort d'Emilie pour la dégager des siennes; il lui souhaita le bonsoir avec un accent et un regard dont l'expression n'était pas douteuse, et retourna au zendaletto, accompagné de Montoni.
Emilie, dans son appartement, considéra avec une extrême inquiétude la conduite injuste et tyrannique de Montoni, la persévérance impudente de Morano, et sa triste situation à elle-même, loin de ses amis et de sa patrie. Elle regardait en vain Valancourt comme son protecteur; il était retenu loin d'elle par son service; mais c'était au moins une consolation de savoir qu'il existait dans le monde une personne qui partageait ses peines, et dont les vœux ne tendaient qu'à l'en délivrer. Elle résolut néanmoins de ne pas lui causer une douleur inutile, en lui disant pourquoi elle regrettait d'avoir rejeté le jugement qu'il portait sur Montoni. Ce regret n'allait pourtant pas jusqu'à la faire repentir d'avoir écouté le désintéressement et la délicatesse, et d'avoir refusé la proposition d'un mariage clandestin. Elle fondait quelque espoir sur sa prochaine entrevue avec son oncle. Elle était décidée à lui peindre sa détresse, et à le prier de permettre qu'elle l'accompagnât, lui et madame Quesnel, à leur retour en France. Elle se souvint tout à coup que la vallée, sa demeure chérie, son unique asile, ne serait plus à elle de longtemps. Ses larmes coulèrent abondamment: elle craignit de trouver peu de pitié dans un homme comme M. Quesnel, qui disposait de sa propriété sans daigner même la consulter, et congédiait une servante âgée et fidèle, qu'il laissait sans ressource et sans asile. Mais quoiqu'il fût certain qu'elle n'avait plus de maison en France, et qu'elle s'y connût peu d'amis, elle voulait y retourner, et se dérober, s'il lui était possible, à la domination de Montoni; sa tyrannie envers elle, sa dureté envers les autres, lui paraissaient insupportables. Elle n'avait pas le désir d'habiter avec son oncle M. Quesnel. La conduite de celui-ci, à l'égard de son père et d'elle-même, suffisait bien pour la convaincre qu'elle ne ferait que changer d'oppresseurs.
La conduite de Montoni, dans sa lettre à M. Quesnel, lui paraissait singulièrement suspecte. Il pouvait, dans le principe, avoir été trompé; mais elle craignait qu'il ne persistât volontairement dans son erreur pour l'intimider, la plier à ses désirs, et la forcer d'épouser le comte. Que cela fût ou non, elle n'en était pas moins empressée de s'expliquer avec M. Quesnel: elle considérait sa prochaine visite avec un mélange d'impatience, d'espérance et de crainte.
Le jour suivant, madame Montoni, seule avec Emilie, parla du comte Morano. Elle parut surprise que, la veille, elle n'eût pas joint les autres gondoles, et qu'elle eût repris si brusquement la route de Venise. Emilie raconta tout ce qui s'était passé; elle exprima son chagrin de la méprise arrivée entre elle et Montoni, et pria sa tante d'interposer ses bons offices pour qu'il donnât enfin au comte un refus décisif et formel; mais elle s'aperçut bientôt que madame Montoni n'ignorait pas le dernier entretien, quand elle avait commencé celui-ci.
–Je n'ai pas la prétention, ma nièce, de rien comprendre à ce fatras de beaux sentiments; vous en avez la gloire à vous toute seule: mais je voudrais vous enseigner un peu de bon sens, et ne pas vous voir la merveilleuse sagesse de mépriser votre bonheur.
–Cela ne serait plus sagesse, mais folie, dit Emilie: la sagesse n'a pas de plus belle perspective que celle d'arriver au bonheur. Vous accorderez, madame, que nos idées peuvent différer quant au bonheur. Je ne doute pas que vous ne désiriez le mien; mais je crains que vous ne vous trompiez dans les moyens de me le procurer.
–Je ne me vante point, ma nièce, d'une éducation aussi savante que celle qu'il a plu à votre père de vous donner. Je ne me pique point de comprendre ces belles dissertations sur le bonheur: je me contente du sens commun. Il eût été fort heureux, pour votre père et pour vous, qu'il fût entré pour quelque chose dans ses recherches.
Emilie, vivement offensée de pareilles réflexions sur la mémoire de son père, méprisa ce discours, comme il méritait de l'être.
Durant le peu de jours qui s'écoulèrent entre cette conversation et le départ pour Miarenti, Montoni n'adressa pas une seule fois la parole à Emilie: ses regards exprimaient son ressentiment; mais Emilie s'étonnait beaucoup qu'il pût s'abstenir d'en renouveler le sujet. Elle fut encore plus surprise de voir que, pendant les trois jours, le comte ne parût pas, et que Montoni ne prononçât pas même son nom. Plusieurs conjectures s'élevèrent dans son esprit: elle craignait quelquefois que la querelle ne se fût renouvelée et ne fût devenue fatale au comte; quelquefois elle penchait à espérer que la lassitude et le dégoût avaient suivi la fermeté de son refus, et que ses projets étaient abandonnés. Enfin elle se figurait encore que le comte recourait au stratagème, suspendait ses visites, obtenait de Montoni qu'il ne le nommât pas, dans l'espoir que la reconnaissance et la générosité feraient tout sur elle, et détermineraient un consentement qu'il n'attendait plus de l'amour.
Elle passait le temps dans ces vaines conjectures, cédant tour à tour à l'espérance et à la crainte: Montoni se mit en route pour Miarenti, et ce jour, comme les précédents, s'écoula sans voir le comte, et sans entendre parler de lui.
Montoni s'étant décidé à ne point quitter Venise avant le soir, pour éviter les chaleurs et jouir du frais de la nuit, on s'embarqua pour gagner la Brenta une heure avant le soleil couché. Emilie, assise seule près de la poupe, contemplait en silence les objets qui fuyaient à mesure que la barque avançait: elle voyait les palais disparaître peu à peu confondus avec les flots; bientôt les étoiles succédèrent aux derniers rayons du soleil couchant; une nuit tranquille et fraîche vint l'inviter à de douces rêveries, qui n'étaient troublées que par le bruit momentané des rames et le faible murmure des eaux.
Cependant on arrive à l'embouchure de la Brenta; des chevaux sont attelés à la barque et la font remonter rapidement entre deux rives, qu'ornaient à l'envie des bois élevés, des jardins voluptueux, de riches palais et des bosquets parfumés de myrtes et d'orangers.
Emilie, rappelée à de tendres souvenirs, songea alors aux belles soirées qu'elle avait passées à la vallée; elle se souvint de toutes celles que, près de Toulouse, elle avait passées avec Valancourt, dans les jardins de sa tante.
Perdue dans ses tristes rêveries, et répandant souvent des larmes, Emilie fut appelée par Montoni: elle le suivit dans la cabane; des rafraîchissements y étaient disposés, et sa tante s'y trouvait seule. La physionomie de madame Montoni était enflammée d'une colère, dont la cause semblait être une conversation qu'elle venait d'avoir avec son époux; Montoni la regardait avec un air de courroux et de mépris, et tous deux quelque temps gardèrent le silence. Montoni parla à Emilie de Quesnel:—Vous ne comptez pas, j'espère, persister à soutenir que vous ignoriez le sujet de ma lettre.
–Depuis votre silence j'avais espéré, monsieur, qu'il n'était plus nécessaire d'insister, et que vous aviez reconnu votre erreur.
–Vous aviez espéré l'impossible, s'écria Montoni: il eût été aussi raisonnable à moi d'attendre de votre sexe une conduite conséquente et de la franchise, qu'à vous d'imaginer que vous pourriez me convaincre d'erreur.
Emilie rougit et garda le silence: elle aperçut alors trop clairement qu'elle avait en effet espéré l'impossible, et que là où il n'avait point existé d'erreur, on ne pouvait amener la conviction; il était évident que la conduite de Montoni n'avait point été l'effet d'une méprise, mais celui d'un dessein concerté.
Impatiente d'échapper à une conversation aussi affligeante qu'humiliante pour elle, Emilie retourna sur le tillac, et reprit sa place près de la poupe, sans redouter le froid. Il ne s'élevait aucune vapeur des eaux, et l'air était sec et tranquille. Là du moins la bonté de la nature lui accorda le repos que Montoni lui refusait.
Lorsque, éveillée par la voix d'un des guides ou par quelque mouvement dans la barque, elle retombait dans ses réflexions, elle songeait d'avance à la réception que lui feraient M. et madame Quesnel, et ce qu'elle dirait au sujet de la vallée. Puis elle tâchait de détourner son esprit d'un sujet aussi fatigant, en s'amusant à distinguer les détails du beau pays qu'on apercevait au clair de lune. Pendant que son imagination s'égarait ainsi, elle découvrit un bâtiment qui s'élevait au-dessus des arbres. A mesure que la barque s'avançait, elle entendait des voix; bientôt elle distingua le portique élevé d'une belle maison ombragée de pins et de sycomores. Elle la reconnut pour la maison même qu'on lui avait montrée comme la propriété du parent de madame Quesnel.
La barque s'arrêta près d'un escalier de marbre qui conduisait à terre. Les arcades du portique étaient illuminées. Montoni envoya un de ses gens, et débarqua avec sa famille. Ils trouvèrent M. et madame Quesnel au milieu de quelques amis, assis sur des sophas, sous le portique, jouissant du frais de la nuit, mangeant des fruits et des glaces, tandis que plusieurs domestiques, à quelque distance, formaient une jolie sérénade. Emilie était accoutumée aux mœurs des pays chauds, et ne fut point surprise de trouver M. et madame Quesnel sous leur portique, à deux heures après minuit.
Après les compliments d'usage, la compagnie se plaça sous le portique, et d'une salle voisine où était étalée une profusion de mets, de nombreux serviteurs apportèrent des rafraîchissements.
M. Quesnel entretint particulièrement Montoni de ses propres affaires avec son ton ordinaire d'importance. Il vanta ses nouvelles acquisitions, et plaignit avec affectation Montoni de quelques pertes récentes que celui-ci avait essuyées. Ce dernier, dont l'orgueil était du moins capable de mépriser une telle ostentation, découvrait aisément, sous une feinte compassion, la véritable malignité de Quesnel. Il l'écouta avec un dédaigneux silence; mais quand il eut nommé sa nièce, ils se levèrent tous les deux et se promenèrent dans les jardins.
Emilie cependant se rapprocha de madame Quesnel, qui parlait de la France. Le nom même de sa patrie lui était cher. Elle trouvait du plaisir à considérer une personne qui en sortait. Ce pays d'ailleurs était habité par Valancourt. Elle écoutait madame Quesnel dans le bien faible espoir que peut-être elle pourrait le nommer. Madame Quesnel qui, pendant son séjour en France, parlait avec extase de l'Italie, ne parlait en Italie que des délices de la France, et s'efforçait d'exciter l'étonnement et l'envie en racontant toutes les belles choses qu'elle avait eu le bonheur d'y voir.
Emilie attendit en vain le nom de Valancourt. Madame Montoni parla à son tour des charmes de Venise, et du plaisir qu'elle se promettait en visitant le château de Montoni dans l'Apennin. Ce dernier point n'était mis en avant que par vanité. Emilie savait bien que sa tante prisait peu les grandeurs solitaires, et celles surtout que présentait le château d'Udolphe. La conversation continua; on se chagrina mutuellement autant que la politesse pouvait le permettre, par une réciproque ostentation. Couchés sur des sophas sous un élégant portique, environnés des prodiges de la nature et de l'art, des êtres sensibles eussent éprouvé des mouvements de bienveillance, d'heureuses dispositions, et eussent cédé avec transport à toutes les douceurs de ces enchantements.
Bientôt après le jour parut: le soleil se leva, et permit aux yeux surpris de contempler le magnifique spectacle qu'offraient au loin les montagnes couvertes de neige, leurs cimes garnies de vastes forêts, et les riches plaines qui s'étendaient à leurs pieds.
Les paysans qui se rendaient au marché, passaient dans leurs bateaux pour aller jusqu'à Venise, et formaient un tableau nouveau sur la Brenta. Les parasols de toile peinte, que la plupart portaient pour se garantir du soleil, les piles de fruits et de fleurs qu'ils arrangeaient dessous, la parure simple et pittoresque des jeunes filles, tout l'ensemble était aussi riant que remarquable. La rapidité du courant, la vivacité des rames, le chœur de tous ces paysans qui chantaient à l'ombre de leurs voiles, le son de quelqu'instrument champêtre touché par quelque jeune fille auprès de sa rustique cargaison, il semblait que la scène eût pris un caractère de fête.
Quand Montoni et M. Quesnel eurent joint les dames, on se promena dans les jardins, dont la charmante distribution réussit à distraire Emilie.
Cependant le soleil s'élevait sur l'horizon, et la chaleur commençait à se faire sentir. La compagnie quitta le jardin, et chacun alla chercher le repos.
CHAPITRE XVI
Emilie saisit la première occasion de s'entretenir seule avec M. Quesnel, au sujet de la vallée. Ses réponses furent brèves, et faites sur le ton d'un homme qui n'ignore pas son absolu pouvoir, et qui s'impatiente qu'on le mette en question. Il lui déclara que la disposition qu'il avait faite était une mesure nécessaire, et qu'elle devait se croire redevable à sa prudence du bien-être qui pourrait lui rester. Mais au surplus ajouta-t-il, quand le comte vénitien, dont j'ai oublié le nom, vous aura épousée, les désagréments de votre dépendance cesseront. Comme votre parent, je me réjouis pour vous d'une circonstance aussi heureuse, et, j'ose dire, si peu attendue par vos amis.
Pendant quelques moments Emilie se sentit muette et glacée; mais avant elle essaya de le détromper au sujet de la note qu'elle avait renfermée dans la lettre de Montoni; il parut que M. Quesnel avait des raisons particulières de ne la pas croire, et pendant longtemps il persista à l'accuser de caprice. Convaincu, à la fin, de son aversion pour Morano, et du refus positif qu'elle avait fait de lui, il se livra aux extravagances du ressentiment, et l'exprima avec autant d'aigreur que d'inhumanité. Flatté secrètement par l'alliance d'un noble, dont il avait affecté d'oublier la famille, il était incapable de s'attendrir aux souffrances que pouvait rencontrer sa nièce dans le sentier que lui traçait sa propre ambition.
Emilie vit d'un coup d'œil, dans sa manière, toutes les difficultés qui l'attendaient; et quoiqu'aucune persécution ne pût la faire renoncer à Valancourt pour Morano, son cœur frémissait à l'idée des violences de son oncle.
Elle n'opposa à tant de colère et d'indignation que la dignité douce d'un esprit supérieur; mais la fermeté mesurée de sa conduite ne servit qu'à exaspérer le courroux de M. Quesnel, en l'obligeant de reconnaître son infériorité. Il finit par lui déclarer que, si elle persistait dans sa folie, lui-même et Montoni l'abandonneraient certainement au mépris universel.
Le calme dans lequel Emilie s'était maintenue en sa présence l'abandonna quand elle fut seule: elle pleura amèrement; elle répéta plus d'une fois le nom de son père, de son père qu'elle ne voyait plus, et dont elle se rappelait tous les avis donnés au lit de la mort. Hélas! disait-elle, je conçois bien à présent que la force du courage est préférable aux grâces de la sensibilité. Je m'efforcerai d'accomplir ma promesse; je ne me livrerai pas à d'inutiles lamentations; j'essayerai de souffrir sans faiblesse l'oppression que je ne puis éviter.
Sur le soir, les dames allèrent prendre le frais dans la voiture de madame Quesnel sur le bord de la Brenta.
Emilie, considérant les Apennins couverts de neige, qui s'élevaient dans l'éloignement, pensa au château de Montoni, et fut épouvantée de l'idée qu'il l'y conduirait et saurait bien l'y contraindre à l'obéissance. Cette crainte s'évanouit pourtant en songeant qu'elle était aussi bien en son pouvoir à Venise qu'elle y serait partout ailleurs.
Il était tard avant que la compagnie revint à Miarenti; le souper était servi dans cette rotonde magnifique qu'Emilie avait tant admirée la veille; les dames se reposèrent sous le portique, jusqu'à ce que MM. Quesnel, Montoni et d'autres gentilshommes vinssent les joindre. Emilie s'efforçait de goûter elle-même le calme de ce moment. Tout à coup une barque s'arrêta aux degrés qui menaient au jardin; Emilie bientôt distingua la voix de Morano avec celles de Quesnel et de Montoni, et bientôt elle le vit paraître. Elle reçut ses compliments en silence, et son air froid parut d'abord le déconcerter; il se remit ensuite, il reprit son enjouement, et Emilie remarqua que l'espèce d'adulation dont l'accablaient M. et madame Quesnel n'excitait que son dégoût: elle aurait cru difficilement que M. Quesnel fût capable de tant de soins, car elle ne l'avait jamais vu qu'avec ses inférieurs ou ses égaux.
Dès qu'elle put se retirer, ses réflexions presque involontairement se portèrent sur les moyens possibles d'engager le comte à se désister de ses prétentions; sa délicatesse n'en trouva pas de plus efficace que de lui avouer une liaison déjà formée, et de s'en remettre à sa générosité pour sa délivrance. Néanmoins quand le lendemain il renouvela ses sollicitations, elle abandonna son projet; il y aurait quelque chose de si répugnant pour son orgueil à dévoiler le secret de son cœur à un homme comme Morano, et à lui demander un sacrifice, qu'elle rejeta son dessein avec impatience, et fut surprise d'avoir pu un seul instant s'y arrêter. Elle répéta son refus dans les termes les plus décisifs qu'elle put choisir, et blâma sévèrement la conduite qu'on tenait envers elle. Le comte en parut mortifié, mais il n'en persista pas moins dans ses assurances de tendresse, et madame Quesnel, dont l'arrivée l'interrompit, fut pour Emilie d'un grand secours.
C'est ainsi que pendant son séjour dans cette charmante maison, Emilie fut rendue malheureuse par l'opiniâtre assiduité de Morano, et par la cruelle domination qu'exerçaient sur elle MM. Quesnel et Montoni; ils paraissaient, ainsi que sa tante, plus déterminés à ce mariage qu'ils ne l'avaient même témoigné à Venise. M. Quesnel trouvant enfin que les discours et les menaces étaient également utiles pour amener une prompte conclusion, il y renonça, et l'on remit le tout au temps et au pouvoir de Montoni. Emilie cependant considérait Venise avec espérance, elle devait s'y trouver soulagée d'une partie des persécutions de Morano; il n'habiterait plus sous le même toit, et Montoni, distrait par ses occupations, ne serait pas toujours chez lui.
Montoni, dans un long entretien avec Quesnel, arrangea le plan qu'on suivrait à l'égard d'Emilie, et Quesnel promis d'être à Venise aussitôt que le mariage serait consommé.
Morano revint dans la même barque que Montoni. Emilie, qui observait le rapprochement successif de la superbe cité, vit auprès d'elle la seule personne qui pouvait en diminuer le charme. Ils arrivèrent vers minuit; Emilie fut délivrée de la présence du comte, qui suivit Montoni dans un casin, et il lui fut permis de se retirer dans sa chambre.
Le jour suivant Montoni, dans un court entretien, déclara à Emilie qu'il n'entendait pas être joué plus longtemps; son mariage avec le comte était pour elle d'un si prodigieux avantage, que ce serait folie de s'y opposer, et une folie tout à fait inconcevable. On le célébrerait donc sans délai, et, s'il le fallait, sans son consentement.
Emilie, qui jusque-là avait employé les remontrances, eut alors recours aux prières: sa douleur l'empêchait de considérer que, sur un caractère comme celui de Montoni, les supplications n'auraient pas plus d'effet que les raisonnements. Elle lui demanda ensuite de quel droit il exerçait sur elle cette autorité illimitée. Dans un état plus calme, elle n'eût pas risqué cette question, qui ne pouvait mener à rien, et faisait seulement triompher Montoni de sa faiblesse et de son isolement.
–De quel droit? s'écria Montoni avec un malin sourire; du droit de ma volonté: si vous pouvez y échapper, je ne vous demanderai pas de quel droit vous le faites. Je vous le rappelle pour la dernière fois, vous êtes étrangère, vous êtes loin de votre patrie, c'est votre intérêt de m'avoir pour ami, vous en connaissez les moyens; si vous me contraignez à devenir votre ennemi, je hasarderai de vous dire que la punition surpassera votre attente: vous devez bien savoir que je ne suis pas fait pour qu'on me joue.
Emilie resta immobile après que Montoni l'eût laissée; elle était au désespoir ou plutôt stupéfaite; le sentiment de la misère était le seul qu'elle eût conservé: madame Montoni la trouva dans cet état. Emilie leva les yeux, et la douleur qu'exprimait toute sa personne ayant sans doute attendri sa tante, elle lui parla avec plus de bonté qu'elle ne l'avait encore fait: le cœur d'Emilie fut touché, elle versa des larmes, et après avoir pleuré quelque temps, elle recouvra assez de force pour raconter le sujet de sa détresse et s'efforcer de toucher en sa faveur madame Montoni. La compassion de sa tante avait été surprise, mais son ambition ne pouvait se modérer, et elle se proposait d'être la tante d'une comtesse. Les tentatives d'Emilie eurent aussi peu de succès auprès d'elle qu'auprès de Montoni lui-même: elle gagna son appartement, et se remit à pleurer.
Il survint bientôt une affaire qui, pour quelques jours, suspendit l'attention de Montoni; les visites mystérieuses d'Orsino s'étaient renouvelées avec plus d'exactitude depuis le retour de Montoni. Outre Orsino, Cavigni, Verezzi et quelques autres, étaient admis à ces conciliabules nocturnes: Montoni devint plus réservé, plus sévère que jamais. Si ses propres intérêts ne l'eussent pas rendue indifférente à tout le reste, Emilie se fût aperçue qu'il méditait quelque projet.
Un soir qu'il ne devait pas se tenir d'assemblée, Orsino arriva dans une extrême agitation, et dépêcha vers Montoni son domestique de confiance. Montoni était au casin; il le priait de revenir sur-le-champ, en recommandant au messager de ne pas prononcer son nom. Montoni se rendit à l'instant, il trouva Orsino, il apprit le motif de sa visite et de son agitation: il en connaissait déjà une partie.
Un gentilhomme vénitien qui avait récemment provoqué la haine d'Orsino, avait été poignardé par des assassins payés par ce dernier. Le mort tenait aux plus grandes familles, et le sénat avait pris connaissance de cette affaire. On avait arrêté un des meurtriers, et il avait avoué qu'Orsino était coupable. A la nouvelle de son danger, il venait trouver Montoni pour faciliter son évasion; il savait qu'à ce moment tous les officiers de police étaient sur ses traces dans toute la ville. Il était impossible d'en sortir. Montoni consentit à le recueillir quelques jours, jusqu'à ce que la vigilance se fût relâchée, et qu'il pût avec sûreté quitter Venise. Il savait le danger qu'il courait en accordant asile à Orsino; mais telle était la nature de ses obligations envers cet homme, qu'il ne croyait pas prudent de le lui refuser.
Telle était la personne que Montoni admettait dans sa confiance, et pour qui il sentait autant d'amitié que le comportait son caractère.
Tout le temps qu'Orsino fut caché dans la maison, Montoni ne voulut point attirer les regards du public en célébrant les noces du comte; mais quand la fuite du criminel eut fait cesser un pareil obstacle, il informa Emilie que son mariage serait accompli le lendemain matin. Elle répéta qu'il n'aurait pas lieu. Il répondit par un malin sourire; il l'assura que le comte et un prêtre seraient de grand matin chez lui, et il lui conseilla de ne point défier son ressentiment par une opposition soutenue à sa volonté et à son propre bien.—Je vais sortir pour la soirée, ajouta-t-il, souvenez-vous que demain je donne votre main au comte Morano. Emilie qui, depuis ses dernières menaces s'attendait que la crise arriverait à son terme, fut moins ébranlée par cette déclaration qu'elle ne l'aurait été; elle travailla à se soutenir par l'idée que le mariage ne serait point valide, tant qu'en présence du prêtre elle refuserait de prendre part à la cérémonie. Le moment de l'épreuve approchait, son imagination fatiguée se troublait également à l'idée de la vengeance et à celle de cet hymen. Elle n'était pas absolument certaine des suites de son refus à l'autel; elle redoutait plus que jamais le pouvoir sans bornes de Montoni, comme sa volonté; elle jugeait qu'il transgresserait toutes les lois sans scrupule pour réussir dans ses projets.
Tandis qu'elle éprouvait ces déchirements, on vint lui dire que Morano demandait à la voir. A peine le domestique fut-il sorti avec ses excuses, qu'elle s'en repentit; elle voulut essayer si la confiance et les prières produiraient plus que ses refus et son dédain; elle rappela le domestique, et rétractant son message, elle se disposa à venir elle-même trouver le comte.
La dignité, le maintien noble avec lequel elle l'aborda, l'air résigné et pensif qui adoucissait ses traits, n'étaient pas de bons moyens pour le faire renoncer à elle, et ne firent qu'augmenter une passion qui avait déjà enivré son jugement. Il écouta ce qu'elle lui disait avec une apparente complaisance et un grand désir de l'obliger; mais sa résolution était invariable. Il mit en œuvre auprès d'elle l'art et l'insinuation dont il savait les secrets. Bien certaine qu'elle ne devait rien espérer de sa justice, Emilie répéta solennellement son opposition absolue, et le quitta avec l'assurance formelle qu'elle maintiendrait son refus de quelque manière qu'on prétendît le lui faire révoquer. Un juste orgueil avait retenu ses larmes en présence de Morano: elles coulèrent dans la solitude avec toute l'amertume du cœur; elle appelait son père, et s'attachait avec une inexprimable douleur à l'idée chérie de Valancourt.
La soirée était fort avancée, quand madame Montoni entra dans sa chambre avec les ornements de mariage que le comte envoyait à Emilie. Elle avait évité sa nièce toute la journée dans la crainte que son insensibilité ordinaire ne l'abandonnât. Elle n'osait s'exposer au désespoir d'Emilie: peut-être sa conscience, dont le langage était si peu fréquent, lui reprochait-elle une conduite si dure envers une orpheline, fille de son frère, et dont un père mourant lui avait confié le bonheur.
Emilie ne voulut pas voir ces présents; elle tenta, quoique sans espoir, un nouvel et dernier effort pour intéresser la compassion de madame Montoni. Emue peut-être alternativement par la pitié ou par le remords, elle sut cacher l'une et l'autre, et reprocha à sa nièce la folie de se tourmenter pour un mariage qui ne manquerait pas de la rendre heureuse.—Certainement, lui disait-elle, si je n'étais pas mariée et que le comte s'offrît à moi, je serais flattée de cette distinction. Si je croyais devoir penser ainsi, vous, ma nièce, qui n'avez aucune fortune, vous devez incontestablement vous en trouver très-honorée, et témoigner une reconnaissance, une humilité envers le comte, qui répondent à sa condescendance. Je suis surprise, je l'avoue, d'observer la soumission qu'il vous témoigne et les airs hautains que vous prenez. Je m'étonne de sa patience, et si j'étais à sa place, je vous ferais sûrement souvenir un peu mieux de la vôtre. Je ne vous flatterais pas, je dois vous le dire; c'est cette ridicule flatterie qui vous donne une si grande opinion de vous-même, qui vous fait penser que personne au monde ne vous mérite. Je l'ai souvent dit au comte; je ne tenais pas à l'extravagance de ses compliments, et vous les preniez à la lettre.
