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Kitabı oku: «Les mystères d'Udolphe», sayfa 15
Catherine apporta du bois, et la flamme brillante dissipa pour un moment le brouillard lugubre de la chambre. Catherine dit à Annette que sa maîtresse l'avait demandée, et Emilie demeura seule, livrée encore à ses tristes réflexions.
Pour s'arracher à ses tristes pensées si pénibles à son cœur, elle se leva, et considéra l'appartement avec ses meubles. En le parcourant, elle remarqua une porte qui n'était pas exactement fermée; ce n'était pas celle par laquelle elle était entrée; elle prit la lumière pour savoir où elle conduisait. Elle ouvrit, et avançant toujours, elle aperçut les marches d'un escalier dérobé resserré entre deux murailles, et qui aboutissait précisément devant cette porte. Elle voulut savoir d'où il partait, et le désira d'autant plus, qu'il communiquait à sa chambre; mais dans l'état actuel de ses esprits, elle manquait de courage pour tenter l'aventure. Elle ferma la porte, et s'efforça de l'assujettir; et l'examinant davantage, elle s'aperçut que du côté de la chambre elle était sans verrous, et que de l'autre, il s'en trouvait jusqu'à deux. En y plaçant une chaise pesante, elle remédia à une partie du danger, mais elle s'alarmait toujours de dormir dans cette pièce écartée, seule, et avec une porte dont elle ignorait l'issue, et qu'elle ne pouvait condamner. Quelquefois elle voulait prier madame Montoni de lui laisser Annette, pour passer la nuit dans sa chambre: mais elle s'en éloigna par la crainte de trahir une frayeur, qu'on nommerait puérile, et par celle aussi d'ébranler tout à fait l'imagination frappée d'Annette.
Ces affligeantes réflexions furent bientôt après interrompues par le bruit de quelqu'un qui marchait dans le corridor: c'était Annette et un domestique qui lui apportaient à souper de la part de madame Montoni. Elle se mit à table auprès du feu, et obligea la bonne Annette de partager ce petit repas. Encouragée par sa condescendance et par l'éclat et la chaleur du foyer, Annette rapprocha sa chaise de celle d'Emilie et lui dit:—Avez-vous jamais entendu parler, mademoiselle, de l'étrange événement qui a donné ce château à monsieur?
–Quelle étonnante histoire avez-vous donc ouï dire? reprit Emilie en cachant la curiosité que lui inspiraient d'anciennes et mystérieuses ouvertures à ce sujet.
–Je sais tout, mademoiselle, dit Annette en regardant autour d'elle, et s'approchant plus près d'Emilie: Benedetto m'a tout conté pendant que nous voyagions ensemble; il me dit: Annette, vous ne savez rien sur ce château où nous allons?—Non, lui dis-je, monsieur Benedetto: que savez-vous donc, je vous prie?—Mais, mademoiselle, vous savez garder un secret, ou, pour le monde entier, je ne vous dirais rien.—J'ai promis de n'en pas parler, et on assure que monsieur trouverait mauvais qu'on en jasât.
–Si vous avez promis de garder le secret, dit Emilie, vous avez tort de le révéler.
Annette fit une pause, puis elle reprit:—Oh mais, pour vous, mademoiselle! à vous je puis tout dire, je le sais bien.
Emilie se mit à rire.—Je me tairai, dit-elle, aussi fidèlement que vous.
Annette répliqua fort gravement qu'il le fallait, et continua:—Ce château, vous le devez savoir, mademoiselle, est très-vieux et très-fortifié; il a soutenu plusieurs siéges, à ce qu'on dit; il ne fut pas toujours au seigneur Montoni ni à son père; mais, par une disposition quelconque, il devait revenir à monsieur, si la dame mourait sans se marier.
–Quelle dame? dit Emilie.
–Je n'en suis pas encore là, reprit Annette: c'est la dame dont je vais vous parler, mademoiselle, comme je vous le disais: cette dame habitait le château, et avait, comme vous le supposez, un train considérable autour d'elle. Monsieur venait souvent la voir, il en était amoureux et lui offrait de l'épouser; ils étaient un peu parents; mais cela n'empêchait pas. Quant à elle, elle en aimait un autre; elle ne voulut pas de lui, ce qui le mit, dit-on, dans une très-grande colère; et vous savez bien, mademoiselle, quel homme est monsieur quand il est en colère; peut-être le vit-elle dans un de ces accès, et c'est à cause de cela qu'elle ne voulut pas de lui. Mais, comme je vous disais, elle était fort triste, fort malheureuse, et tout cela pendant longtemps. Eh! vierge Marie, quel bruit est-ce là? N'entendez-vous pas un son, mademoiselle?
–C'est le vent, dit Emilie; poursuivez votre histoire.
–Comme je vous disais: où en étais-je? comme je vous disais, elle était bien triste et bien malheureuse, elle se promenait sur la terrasse, sous les fenêtres, toute seule, et là, elle pleurait, cela vous aurait fendu le cœur. C'était… Mais je ne dis pas bien: cela vous aurait fait pleurer aussi, à ce qu'on m'assure.
–Bien: mais, Annette, dites-moi la substance de votre conte.
–Tout en son temps, mademoiselle; j'ai su tout cela à Venise même, mais ce qui suit, je ne le sais que d'aujourd'hui; cela arriva il y a bien des années, M. Montoni n'était encore qu'un jeune homme; la dame, on l'appelait la signora Laurentini, elle était très-belle, mais elle se mettait souvent en grande colère, aussi bien que monsieur. S'apercevant qu'elle ne voulait pas l'écouter, que fait-il? il laisse le château et n'y revient plus; mais cela était indifférent pour elle, elle était tout juste aussi malheureuse quand il y était que quand il n'y était pas. Un soir enfin… Grand saint Pierre, mademoiselle, s'écria Annette, regardez cette lampe! voyez donc comme la flamme est bleue. Elle parcourut ensuite toute la chambre avec des yeux effrayés.—Que vous êtes folle! dit Emilie: comment se livre-t-on à ces ridicules idées? De grâce, achevez-moi votre histoire, je suis très-fatiguée.
Annette fixa encore la lampe, et continua d'une voix plus basse:—Ce fut un soir, à ce qu'on dit, vers la fin de l'année; ce pouvait être vers le milieu de septembre, à ce que je suppose, ou le commencement d'octobre, peut-être même dans le mois de novembre; c'est égal, c'est toujours vers la fin de l'année; mais je ne puis pas dire précisément le moment, parce qu'ils ne me l'ont pas dit eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, ce fut à la fin de l'année que cette dame fut se promener hors du château dans ces bois là-bas, comme elle faisait ordinairement. Elle était toute seule et n'avait que sa femme de chambre avec elle; le vent soufflait bien froid, il faisait tomber les feuilles autour d'elle, et sifflait tristement à travers ces grands châtaigniers que nous avons passés, mademoiselle, en venant au château: Benedetto me montrait les arbres tout en me parlant. Le vent était donc bien froid, et la femme de chambre voulait l'engager à revenir; elle ne le voulut pas; elle aimait à se promener dans les bois en tous les temps, et surtout le soir; et si les feuilles tombaient autour d'elle, cela lui faisait toujours plus de plaisir.
Eh bien! on l'a vue descendre vers le bois; la nuit vint, elle ne parut pas. Dix heures, onze heures, minuit, point de dame; voilà qui est bien. Ses domestiques pensèrent que sûrement il lui était arrivé un accident, et sortirent pour l'aller chercher: ils cherchèrent toute la nuit, mais ils ne la trouvèrent pas, et n'en trouvèrent aucune trace. Depuis ce jour-là, mademoiselle, on n'en a jamais entendu parler.
–Est-ce bien vrai, Annette? dit Emilie fort surprise.
–Très-vrai, mademoiselle, dit Annette avec un air d'horreur, oui, cela est bien vrai. Mais on dit, ajouta-t-elle en baissant la voix, on dit que depuis ce temps-là on a vu plusieurs fois la signora dans les bois et autour du château pendant la nuit; plusieurs des vieux serviteurs, qui restèrent ici après cet événement, déclarent qu'ils l'ont vue. Elle a été vue par plusieurs de ses vassaux, qui se sont trouvés au château pendant la nuit. Le vieux régisseur pourrait dire de singulières choses, à ce qu'on dit, s'il le voulait.
–Quelle contradiction là-dedans, Annette! dit Emilie. Vous disiez qu'on n'avait pas entendu parler d'elle, et vous dites qu'on l'a vue.
–Tout cela m'a été dit dans le plus grand secret, reprit Annette sans faire attention à la remarque; je suis bien sûre, mademoiselle, que vous ne voudrez pas nous faire tort à Benedetto et à moi, en parlant de cette histoire.
–Ne craignez rien de mon indiscrétion, répondit Emilie; mais souffrez que je vous engage, ma bonne Annette, à être fort discrète vous-même, et à ne jamais découvrir à personne ce que vous venez de me confier. Le signor Montoni, comme vous dites, pourrait fort bien se mettre en colère, s'il en entendait parler. Mais quelles recherches fit-on au sujet de cette malheureuse dame?
–Oh! une grande quantité, mademoiselle, car monsieur avait des droits directs sur le château, comme étant le plus proche héritier, et on dit que les juges, les sénateurs ou d'autres, déclarèrent qu'il ne pourrait prendre possession que lorsque bien des années seraient écoulées; et que si, après tout cela, la dame ne se retrouvait pas, cela serait aussi bon que si elle était morte, et que le château serait à lui: ainsi il est à lui. Mais l'histoire courut, et il se répandit plusieurs rapports, mais si étranges, mademoiselle, que je n'ose pas vous les dire.
–Cela est encore étrange, Annette, dit Emilie en souriant et sortant de sa rêverie: mais quand la signora Laurentini a reparu depuis dans ce château, personne ne lui a-t-il parlé?
–Parlé! lui parler! s'écria Annette avec effroi. Non, non, soyez-en sûre.
–Et pourquoi pas? dit Emilie qui désirait en savoir davantage.
–Sainte mère de Dieu! parler à un esprit!
–Mais quelle raison a-t-on de croire que c'était un esprit; si on ne s'en est pas approché, et si on ne lui a pas parlé?
–Oh! mademoiselle, je ne peux pas vous le dire. Comment pouvez-vous faire de si singulières questions? Mais personne ne l'a vue aller et venir dans le château. On la voyait dans une place, et le moment d'après, elle était dans l'autre. Elle ne parlait pas. Si elle eût vécu, qu'aurait-elle fait dans ce château sans y parler? Il y a même dans le château plusieurs endroits où l'on n'a pas été depuis, et toujours par cette raison.
–Parce qu'elle ne parlait pas, dit Emilie en s'efforçant de rire, malgré la peur qui commençait à s'emparer d'elle.—Non, mademoiselle, non, reprit Annette presque fâchée, mais parce qu'on y voyait quelque chose. On dit aussi qu'il y a une vieille chapelle qui tient à la partie occidentale du château, où quelquefois, à minuit, on entend des gémissements. Cela fait frémir d'y penser! On a vu là des choses bien extraordinaires.
–Je te prie, Annette, trêve de ces contes ridicules! dit Emilie.
–Contes ridicules, mademoiselle! Oh! mais, je vous dirai là-dessus, si vous voulez, une histoire que Catherine m'a faite. C'était le soir d'un hiver froid, Catherine (elle venait souvent au château, à ce qu'elle dit, pour tenir compagnie au vieux Carlo et à sa femme; monsieur l'avait recommandé, et depuis ce temps-là elle était toujours ici) Catherine était assise avec eux dans la petite salle. Carlo dit: Je voudrais bien que nous eussions des figues à faire griller. Il y en a dans l'office, mais il y a loin, et je suis trop las. Allez, Catherine, dit-il, vous êtes jeune et ingambe; apportez-nous-en quelques-unes; le feu est bien disposé pour les rôtir. Elles sont, dit-il, dans le coin de l'office, au bout de la galerie du nord. Prenez la lampe, dit-il, et prenez garde, en passant le grand escalier, que le vent qui entre par le toit ne vous l'éteigne. Ainsi, avec cela, Catherine prit la lampe… Paix, mademoiselle, j'entends du bruit, cela est sûr!
Emilie, à qui alors Annette avait fait passer sa frayeur, écouta très-attentivement; mais tout était fort calme, et Annette continua:
Catherine alla à la galerie du nord: c'est la grande galerie que nous avons traversée, mademoiselle, avant de venir dans le corridor. Elle allait, sa lampe à la main, ne songeant à rien du tout… Encore! s'écria subitement Annette; j'ai entendue encore! ce n'est point une idée, mademoiselle.
Paix! dit Emilie toute tremblante. Elles écoutèrent et restèrent immobiles. Emilie entendit un coup frappé contre le mur; il fut répété. Annette fit un grand cri. La porte s'ouvrit avec lenteur: c'était Catherine qui venait dire à Annette que sa maîtresse la demandait. Emilie, quoiqu'elle la reconnût bien, ne se remit pas tout de suite de sa terreur. Annette, moitié riant, moitié pleurant, gronda vivement Catherine de leur avoir fait une telle peur: elle frémissait qu'on n'eût entendu ce qu'elle avait dit. Emilie, dont l'esprit était vivement frappé par la circonstance principale du récit d'Annette, n'aurait pas voulu rester seule dans sa situation actuelle; mais pour éviter d'offenser madame Montoni et de trahir sa propre faiblesse, elle lutta contre les illusions de la crainte, et congédia Annette pour toute la nuit.
Quand elle fut seule, ses pensées se reportèrent sur l'étrange histoire de la signora Laurentini, et ensuite sur la situation où elle se trouvait elle-même dans ce terrible château, au milieu des déserts et des montagnes, en pays étranger, sous la domination d'un homme que, peu de mois auparavant, elle ne connaissait pas, dont elle avait déjà ressenti un cruel abus d'autorité, et dont elle considérait le caractère avec un degré d'horreur que justifiait la crainte générale qu'il inspirait.
Emilie se rappela tout ce que lui avait dit Valancourt la veille de son départ du Languedoc, relativement à Montoni; elle se rappela tous les efforts qu'il avait faits pour la détourner de ce voyage. Ses craintes, depuis ce jour, avaient paru autant de prophéties, et se trouvaient ainsi confirmées. Son cœur, en se rappelant l'image de Valancourt, se livra à de vains regrets. Mais enfin sa raison lui offrit une consolation qui, quoique faible d'abord, prit, par la réflexion, une véritable consistance. Elle considéra que, quelles que pussent être ses peines, elle avait évité d'envelopper Valancourt dans ses malheurs, et que, de quelque nature que fussent ses chagrins, elle n'avait du moins aucun reproche à se faire.
Le vent, sifflant avec force à la porte et le long du corridor, ajoutait à sa mélancolie. La flamme récréative du foyer était éteinte depuis longtemps. Emilie restait fixée devant ces cendres froides, quand un tourbillon bruyant, s'engouffrant dans le corridor, ébranla les portes, les fenêtres, et l'alarma d'autant plus par sa violence, qu'il déplaça, dans sa secousse, la chaise dont elle s'était servie pour s'enfermer, et entr'ouvrit la porte qui conduisait au petit escalier. Sa curiosité et ses craintes se ranimèrent. Elle prit la lampe et vint au-dessus des marches. Elle hésitait si elle irait plus loin; mais le calme profond, l'obscurité de ce lieu la saisirent de nouveau. Elle résolut de commencer ses recherches aussitôt qu'il ferait grand jour. Elle ferma la porte et la barricada de son mieux.
Elle se mit alors dans son lit et laissa la lampe sur la table; mais cette sombre lueur ne fit que redoubler ses craintes. Au tremblement de ses rayons incertains, elle croyait presque voir des ombres glisser le long de ses rideaux et se retirer dans le fond ténébreux de sa chambre. L'horloge du château sonna une heure avant qu'elle eût fermé les yeux.
CHAPITRE XVIII
La lumière du jour chassa de l'esprit d'Emilie les vapeurs de la superstition, mais non pas celles de la crainte. Elle se leva, et pour distraire son esprit de ces importunes idées, elle se força à s'occuper des objets extérieurs. Elle contempla de sa fenêtre les sauvages grandeurs qui s'offraient à sa vue; les montagnes qui s'entassaient les unes sur les autres et ne laissaient entrevoir que d'étroites vallées qu'ombrageaient d'épaisses forêts. Les vastes remparts du château, ses servitudes, ses bâtiments divers s'étendaient le long d'un roc escarpé au pied duquel un torrent jaillissant avec bruit, se précipitait sous de vieux sapins dans une gorge profonde. Un léger brouillard occupait le fond des vallées lointaines; et se dissipant par degrés aux rayons du soleil, découvrait l'un après l'autre les arbres, les coteaux, les troupeaux et leurs conducteurs.
C'était en contemplant ces admirables aspects qu'Emilie cherchait à se distraire, et ce ne fut pas sans succès; la fraîcheur du matin contribuait à la ranimer. Elle éleva ses pensées vers le ciel; elle s'y sentait toujours plus disposée quand elle goûtait la sublimité de la nature et que son esprit recouvrait ses forces.
Quand elle se retira de la fenêtre, ses yeux se tournèrent sur la porte qu'elle avait, la nuit précédente, assurée avec tant de soin. Elle se détermina à en examiner l'issue; mais en se rapprochant pour écarter les chaises, elle s'aperçut que déjà elles l'étaient un peu. Sa surprise ne peut s'imaginer, quand, l'instant d'après, elle vit la porte toute fermée. Elle fut frappée comme si elle eût vu une apparition. La porte sur le corridor était fermée comme elle l'avait laissée; mais l'autre porte qu'on ne pouvait assujettir qu'à l'extérieur avait nécessairement été verrouillée pendant la nuit. Elle s'affecta sérieusement de l'idée de coucher encore dans une chambre où il était si facile de pénétrer, et si loin de tout genre de secours; elle se décida à en faire part à madame Montoni, et à demander à changer de chambre.
Après quelque difficulté, elle retrouva son chemin jusqu'au grand vestibule et à la salle du soir précédent, dans laquelle était servi le déjeuner. Sa tante était seule; Montoni était à parcourir les environs du château, à voir l'état des fortifications, et à causer avec Carlo. Emilie remarqua que sa tante avait pleuré, et son cœur s'attendrit pour elle avec un sentiment qui se montra dans ses manières encore plus que dans ses paroles. Elle évitait soigneusement de paraître s'apercevoir que sa tante fût malheureuse. Elle saisit le moment où Montoni était absent pour parler de la porte, demander un autre logement, et s'informer des motifs du voyage. Sur le premier point, sa tante la renvoya à Montoni, et refusa très-positivement de s'en mêler; sur le second, elle témoigna la plus entière ignorance.
Dans le dessein de réconcilier madame Montoni avec sa propre situation, Emilie se mit alors à louer la grandeur du château, le pays qui l'environnait, et s'efforça d'adoucir tout ce qui pouvait le rendre odieux. Si le malheur avait en quelque sorte rompu la dureté du caractère de madame Montoni, et lui avait appris dans ses souffrances à compatir à celles des autres, le caprice, la domination que la nature avait mis dans son cœur n'en étaient point encore bannis. Elle ne put se refuser au plaisir de tyranniser l'innocente et triste Emilie, en jetant du ridicule sur un goût qui n'était pas le sien.
Son discours satirique fut néanmoins interrompu par l'arrivée de Montoni; et sa physionomie prit un mélange de ressentiment et de crainte. Montoni se mit à table sans paraître s'apercevoir qu'il y eût quelqu'un autour de lui.
Emilie, qui l'observait en silence, vit dans ses traits une expression plus sombre et plus sévère que de coutume. Le déjeuner se passa dans le silence, jusqu'au moment où Emilie risqua de demander un autre appartement et rapporta les motifs de sa demande.
–Je n'ai pas le temps de m'arrêter à de pareilles misères, dit Montoni; cette chambre vous a été destinée, et vous devez vous en contenter. Il n'est pas vraisemblable que personne ait pris la peine d'aller monter un escalier pour l'intérêt de fermer une porte. Si elle ne l'était pas quand vous entrâtes, le vent a fort bien pu faire glisser les verrous. Mais je ne sais pas pourquoi je m'occuperais d'une circonstance aussi frivole.
Une semblable explication ne pouvait nullement satisfaire Emilie. Elle avait remarqué que les verrous étaient fort rudes, et conséquemment n'avaient pu facilement se mouvoir. Elle s'interdit cette représentation, mais elle renouvela sa demande.
–Si vous voulez rester esclave de pareilles craintes, dit Montoni avec sévérité, abstenez-vous du moins d'en fatiguer les autres. Sachez vaincre toutes ces misères, et travaillez à fortifier votre âme. Il n'y a pas de plus méprisable existence que celle qu'empoisonne la frayeur. En prononçant ces mots, il regarda fixement madame Montoni: elle rougit excessivement, et garda toujours le silence. Emilie, offensée et fortement déconcertée, trouvait alors ses craintes trop naturelles pour mériter de tels sarcasmes. Mais s'apercevant que son chagrin ne l'empêcherait pas de les souffrir, elle fit effort pour s'en distraire.
Quand madame Montoni se fut retirée à sa toilette, Emilie tâcha de se distraire en examinant le grand château. Elle ouvrit une porte battante, et passa de la grande salle sur les remparts, qui, de trois côtés, bordaient les précipices. La quatrième face était gardée par les hautes murailles des cours, et par la voûte sous laquelle elle avait tourné la veille. La grandeur de ces larges remparts, et le paysage varié qu'ils dominaient, excitèrent son admiration. L'étendue des terrasses était telle, que, présentant le pays sous autant d'aspects différents, elle offrait comme autant de vues nouvelles. Elle s'arrêtait souvent pour contempler la gothique magnificence d'Udolphe, son orgueilleuse irrégularité, ses hautes tours, ses fortifications, ses fenêtres étroites et enfoncées, enfin ces beffrois nombreux placés au coin de chaque tourelle. Elle s'appuya sur le mur de la terrasse, et mesura de l'œil le gouffre effroyable d'un précipice, dont les noirs sommets des forêts dérobaient encore la profondeur. Partout où elle portait ses regards, c'étaient des pics de montagnes, des bois de sapin, et d'étroits défilés, qui s'enfonçaient dans les Apennins, et disparaissaient à la vue dans ces régions inaccessibles.
Elle était dans cette situation, quand elle vit Montoni, accompagné de deux hommes, qui gravissait un sentier taillé dans le roc vif. Il s'arrêta sur une éminence, considérant le rempart, et s'adressant à sa suite, il s'exprima avec un air et des gestes fort énergiques. Emilie s'aperçut que l'un de ces hommes était Carlo, que l'autre avait le costume d'un paysan, et qu'à lui seul s'adressaient les ordres de Montoni.
Elle se retira de la muraille et continua sa promenade. Tout à coup elle entendit le bruit de plusieurs carrosses, bientôt le retentissement de la grosse cloche, et il lui vint à l'esprit que le comte Morano arrivait; elle traversa rapidement les portes de la terrasse, prenant à la hâte le chemin de son appartement. A ce moment plusieurs personnes entrèrent dans la salle par la porte opposée: elle les vit à l'extrémité des arcades, et recula sur-le-champ; mais l'agitation de ses esprits, l'étendue de l'obscurité de la salle, l'avaient empêchée de distinguer les étrangers. Toutes ces craintes n'avaient qu'un objet; cet objet se présenta à elle; elle crut qu'elle avait vu le comte Morano.
Quand elle les vit hors de la salle, elle hasarda d'y rentrer, et remonta chez elle sans rencontrer personne; elle resta dans sa chambre, agitée de mille frayeurs et prêtant l'oreille au moindre bruit. Entendant, à la fin, des voix sur le rempart, elle courut à sa fenêtre, et reconnut Montoni qui se promenait avec le signor Cavigni; ils s'arrêtaient souvent, se regardaient l'un et l'autre, et leur conversation paraissait fort animée.
De plusieurs personnes qu'elle avait remarquées dans la salle, elle ne voyait que le seul Cavigni; ses alarmes s'augmentèrent bientôt en entendant marcher dans le corridor: elle s'attendait à un message du comte. Annette parut.
–Ah! mademoiselle, s'écria-t-elle, voilà le signor Cavigni arrivé. Que je suis donc contente de voir un visage chrétien dans cet endroit! il est si bon, il a toujours pris tant d'intérêt à moi! Le signor Verezzi y est aussi. Et qui croiriez-vous bien encore, mademoiselle?
–Je ne sais pas deviner, Annette; dites-moi vite.
–Devinez une fois, mademoiselle.
–Alors, dit Emilie, en essayant de se contenir, le comte Morano, je suppose.
–Sainte Vierge! s'écria Annette, vous vous trouvez mal, mademoiselle, vous allez vous évanouir! Je vais aller vous chercher de l'eau.
Emilie tomba sur sa chaise.—Restez, Annette, dit-elle languissamment, ne me laissez point. Je vais me remettre… ouvrez la fenêtre… Le comte, dites-vous? Est-il en bas?
–Qui? moi? le comte? Non, mademoiselle, je n'en ai pas parlé; il n'est pas ici. Non, mademoiselle.
–En êtes-vous bien sûre?
–Dieu soit béni, reprit Annette, vous êtes bien vite revenue. En vérité, je vous croyais mourante.
–Mais le comte, vous êtes bien sûre qu'il n'est pas là?
–Oh! oui, bien sûre, mademoiselle. Je regardais par une grille dans la tourelle du nord, quand les voitures sont arrivées; je ne m'attendais pas à une vue si désirée dans cette affreuse citadelle.
–C'est bon, Annette; je me trouve déjà beaucoup mieux.
–Oui, mademoiselle, je vois cela. Oh! tous les domestiques vont mener joyeuse vie! Nous irons danser et chanter dans la petite salle, parce que là monsieur ne pourra pas nous entendre. Et puis les drôles d'histoires! Ludovico est arrivé, mademoiselle; Ludovico est venu avec eux. Vous vous souvenez de Ludovico, mademoiselle?
–Non, dit Emilie, fatiguée de son bavardage.
–Quoi! mademoiselle, vous ne vous rappelez pas Ludovico, celui qui manœuvrait la gondole du cavalier à la dernière régate, et qui gagna le prix; celui qui chantait de si jolis vers sur Roland, sur les Maures et Charle… Charle… magne… Oui, c'était le nom, et toujours sous ma jalousie, au portique d'occident, au clair de lune à Venise. Oh! comme je l'écoutais!
–Je crains pour toi, ma bonne Annette, dit Emilie. Il me semble que ses vers ont emporté ton cœur. Mais laissez-moi vous conseiller, s'il est ainsi, de bien garder le secret, et surtout ne pas lui laisser savoir.
–Ah! mademoiselle, comment peut-on garder un secret comme celui-là?
–A présent, Annette, je me trouve tout à fait remise, et vous pouvez me laisser.
–Oh! mais, mademoiselle, j'ai oublié de vous demander comment vous aviez pu reposer dans cette vieille et affreuse chambre la nuit dernière.—Comme à l'ordinaire.—Vous n'avez donc entendu aucun bruit?—Aucun.—Ni rien vu?—Rien du tout.—Cela est surprenant.—Pas le moins du monde. Mais vous, dites-moi, à quel propos de pareilles questions?
–O mademoiselle! je ne voudrais pas vous le dire pour l'or du monde, ni tout ce que j'ai ouï raconter sur cette chambre: cela vous effrayerait trop.
–Si c'est pour cela, vous m'avez déjà effrayée. Vous pouvez me dire tout ce que vous en savez, sans charger en rien votre conscience.
–O Seigneur! on dit qu'il revient dans cette chambre, et cela, depuis bien longtemps.
–S'il y revient, c'est un esprit qui sait bien fermer les verrous, dit Emilie en s'efforçant de sourire malgré ses craintes. J'ai laissé hier au soir cette porte ouverte, et ce matin je l'ai trouvée fermée.
Annette devint pâle, et ne dit mot.
–Avez-vous entendu dire que quelque domestique ait fermé cette porte ce matin, avant que je me levasse?
–Non, mademoiselle, je vous jure qu'on ne me l'a pas dit: mais je ne sais. Irai-je le demander, mademoiselle? dit Annette en se précipitant du côté du corridor.
–Restez, Annette, j'ai d'autres questions à vous faire. Dites-moi ce que vous savez sur cette chambre, et sur l'escalier qui y conduit.
–Je m'en vais tout de suite le demander, mademoiselle; je suis bien sûre, d'ailleurs, que madame aura besoin de moi. Je ne peux pas rester, mademoiselle.
Elle sortit aussitôt, sans attendre aucune réponse. Emilie soulagée par la certitude que Morano n'était pas arrivé, ne put s'empêcher de sourire de la terreur superstitieuse qui tout à coup avait saisi Annette: et quoique par intervalles elle s'en trouvât elle-même frappée, elle souriait cependant à celle que lui manifestaient les autres.
Montoni avait refusé à Emilie une autre chambre: elle se détermina à supporter, avec résignation, le mal qu'elle ne pouvait pas éviter. Elle s'efforça de rendre son habitation aussi commode qu'il lui était possible; elle rangea tous ses livres, les délices de ses jours heureux et la conclusion de ses instants de mélancolie.
Sa petite bibliothèque fut placée sur un grand coffre, qui faisait partie de l'ameublement. Elle prépara ses crayons, se trouvant assez tranquille pour songer à tracer l'esquisse du sublime point de vue que semblait encadrer sa fenêtre. Soudain elle suspendit la jouissance de ce plaisir; elle se rappela combien de fois elle avait entrepris un amusement de ce genre, et combien de fois de nouveaux malheurs imprévus l'avaient empêchée de s'y livrer.
–Comment puis-je, se disait-elle, me laisser tromper par l'espoir? le comte n'est pas arrivé, et cela me rendrait heureuse. Hélas! que m'importe qu'il vienne aujourd'hui ou demain? Il viendra enfin; ce serait s'aveugler que d'en vouloir douter.
Pour échapper à ces pénibles réflexions, elle essaya de se mettre à lire; mais son attention ne pouvait se fixer sur la page qui était sous ses yeux; elle finit par jeter le livre, et résolut de parcourir le château. Elle se rappelait l'étrange histoire de l'ancienne propriétaire; ce souvenir réveilla en elle celui du tableau voilé; elle résolut de le découvrir. En traversant toutes les pièces qui y conduisaient, elle se sentit vivement troublée: les rapports de ce tableau avec la dame du château, la conversation d'Annette, la circonstance du voile, le mystère qui enveloppait le tout, excitaient dans son âme un léger mouvement de terreur, mais de cette terreur qui s'empare de l'esprit, qui l'élève à de grandes idées, et par une sorte de magie, à l'objet même qui nous la cause.
Emilie marchait en tremblant; elle s'arrêta un moment à la porte avant de se résoudre à l'ouvrir. Elle s'avança vers le tableau qui paraissait d'une dimension extraordinaire, et qui se trouvait dans un coin obscur de la chambre. Elle s'arrêta encore; enfin d'une main timide elle leva le voile, mais elle le laissa retomber. Ce n'était pas une peinture qu'elle avait vue, et avant de pouvoir quitter la chambre elle s'évanouit sur le plancher.

Le tableau mystérieux.
Quand elle eut recouvré ses sens, le souvenir de ce qu'elle avait vu l'en priva presque une seconde fois; elle eut à peine la force de sortir de la chambre et de gagner la sienne. Quand elle y fut, elle n'eut pas le courage d'y rester seule. L'horreur dominait son esprit; elle n'éprouvait ni le sentiment de ses maux passés, ni la crainte des maux futurs. Elle s'assit auprès de sa fenêtre, parce que de là elle entendait des voix, quoique éloignées, et qu'elle voyait passer du monde sur les terrasses. Montoni et Verezzi, bientôt après, passèrent sous les fenêtres; ils causaient gaiement: leurs voix lui rendirent un peu de vie. Les signors Bertolini et Cavigni les rejoignirent sur la terrasse. Emilie, supposant alors que madame Montoni se trouvait seule, sortit pour aller la trouver: la solitude de sa chambre, le voisinage du lieu où elle avait reçu un coup si accablant, suffisaient bien d'ailleurs pour l'agiter encore.
