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Kitabı oku: «Les mystères d'Udolphe», sayfa 14
–Votre patience, madame, dit Emilie, ne souffrait pas alors plus cruellement que la mienne.
–Tout cela n'est que de l'affectation, reprit la tante; je sais que la flatterie vous enchante, et elle vous rend si vaine, que vous croyez naïvement voir tout le monde à vos pieds: vous vous trompez beaucoup. Je puis vous assurer, ma nièce, que vous ne trouverez pas beaucoup d'adorateurs comme le comte; tout autre que lui vous aurait tourné le dos, et vous aurait laissée vous repentir à loisir.
–Oh! que le comte n'est-il comme serait tout autre? dit Emilie en soupirant.
–Il est heureux pour vous que cela ne soit pas, répliqua madame Montoni.
–Je n'ai pas d'ambition, madame, dit Emilie: mon unique désir est de rester dans l'état où je suis.
–Oh! c'est sortir de la question, dit la tante: je vois que vous songez à M. Valancourt. Abandonnez, je vous prie, ces fantaisies d'amour et ce ridicule orgueil: devenez une personne raisonnable. Tout cela d'ailleurs ne fait rien à la chose; vous serez mariée demain, vous le savez, soit que vous le veuillez ou non: le comte ne veut pas être joué plus longtemps.
Emilie n'essaya point de répondre à cette singulière harangue; elle en sentit toute l'inutilité. Madame Montoni posa les présents du comte sur une table où Emilie s'appuyait, et lui souhaita le bonsoir. L'orpheline fixa ses yeux sur la porte par laquelle sa tante avait disparu; elle écoutait attentivement, pour qu'un son quelconque relevât l'abattement affreux de ses esprits. Il était minuit passé, toute la maison était couchée, excepté le serviteur qui attendait Montoni. Son esprit, longtemps accablé par les chagrins, céda alors à des terreurs imaginaires; elle tremblait de considérer les ténèbres de la chambre spacieuse où elle était; elle craignait sans savoir pourquoi. Cet état dura si longtemps, qu'elle aurait appelé Annette, la femme de chambre de sa tante, si la frayeur lui eût permis de quitter la chaise et de traverser l'appartement.
Ces mélancoliques illusions se dissipèrent peu à peu: elle se mit au lit, non pour dormir, cela n'était guère possible, mais pour essayer de calmer le désordre de son imagination, et recueillir les forces qui lui seraient nécessaires le lendemain.
CHAPITRE XVII
Un coup frappé à la porte d'Emilie vint la tirer de l'espèce de sommeil auquel elle avait succombé. Elle tressaillit; Montoni et le comte Morano lui vinrent promptement à l'esprit. Elle écouta quelque temps, et reconnaissant la voix d'Annette, elle risqua d'ouvrir la porte.
–Qui vous amène de si bonne heure? dit Emilie toute tremblante.
–Ma chère demoiselle, dit Annette, ne soyez pas si pâle; je suis effrayée de vous voir ainsi. Il se fait un beau train au bas des escaliers, tous les domestiques vont et viennent; aucun ne se hâte assez; c'est un train! un train, dont personne ne peut deviner la cause.
–Qui est-ce qui est en bas avec eux? dit Emilie. Annette, ne m'abusez point.
–Non, pour le monde entier, mademoiselle; pour le monde entier, je ne voudrais point vous tromper. On ne peut s'empêcher de voir que monsieur est dans une telle impatience, que jamais je ne lui en ai vu de semblable. Il m'a envoyée, mademoiselle, pour vous faire lever sur-le-champ.
–Grand dieu! soutenez-moi, s'écria Emilie éperdue. Le comte Morano est donc en bas?
–Non, mademoiselle; il n'est pas en bas, du moins à ma connaissance, dit Annette. Son Excellence m'envoyait vous dire de vous hâter, parce qu'on allait quitter Venise, et que dans quelques minutes les gondoles se trouveraient au pied de la terrasse. Il faut que je me dépêche pour retourner auprès de ma maîtresse; elle ne sait plus auquel entendre, et ne sait comment faire pour se dépêcher assez.
Annette sortit bien vite. Emilie se disposa à cette fuite soudaine, et n'imagina pas qu'aucun changement dans sa situation pût l'aggraver. Elle eut à peine jeté ses livres et ses vêtements dans son porte-manteau, qu'elle reçut un second avertissement: elle descendit au cabinet de toilette de sa tante, où Montoni lui reprocha sa lenteur. Il sortit ensuite pour donner quelques ordres, et Emilie demanda la raison d'un si brusque départ. Sa tante parut l'ignorer aussi bien qu'elle, et n'entreprendre ce voyage qu'avec une répugnance extrême.
La famille s'embarqua enfin; mais ni le comte Morano ni Cavigni ne partirent. Emilie se ranima par cette remarque. Au moment où les gondoliers frappèrent les flots avec leurs rames, elle se sentit comme un criminel à qui l'on accorde un court répit. Son cœur s'allégea encore, lorsqu'elle entra du grand canal dans la mer, et elle fut surtout soulagée quand elle eut tourné les murs de Saint-Marc sans arrêter pour prendre le comte.
L'aube commençait à peine à éclairer l'horizon et à blanchir les rivages de la mer Adriatique. Emilie n'osait faire aucune question à Montoni, qui resta quelque temps dans un sombre silence, et s'enveloppa ensuite dans son manteau, comme s'il avait voulu dormir. Madame Montoni en fit autant. Emilie, qui ne pouvait dormir, leva un des rideaux de la gondole, et se mit à considérer la mer. L'aurore éclairait par degrés les sommets des montagnes du Frioul; mais leurs côtes et les vagues qui roulaient à leurs pieds étaient encore ensevelies dans l'ombre. Emilie, enfoncée dans une mélancolie tranquille, observait les progrès du jour, qui s'étendait sur la mer, développait Venise et ses îlots, enfin, les rivages d'Italie, le long desquels les barques et leurs voiles légères commençaient à s'agiter.
Les gondoliers étaient souvent appelés, à cette heure matinale, par tous ceux qui portaient des provisions au marché de Venise. Une foule innombrable de petites barques bien chargées et venant de terre ferme, couvrit bientôt toute la lagune. Emilie donna un dernier regard à cette magnifique cité; mais son esprit n'était alors rempli que de ses conjectures sur les événements qui l'attendaient, le pays où on l'entraînait, le motif enfin de ce soudain voyage. Il lui parut, après de mûres réflexions, que Montoni la menait à son château isolé, pour la contraindre plus sûrement à l'obéissance par tous les moyens de terreur. Si les scènes ténébreuses et solitaires qu'on y disposait n'avaient pas l'effet attendu, son mariage y serait célébré de force, avec encore plus de mystère, et l'honneur de Montoni en serait toujours moins blessé. Le peu de courage que le délai lui avait rendu expira à cette idée terrible, et quand on atteignit le rivage, Emilie était retombée dans le plus pénible abattement.
Montoni ne remonta pas la Brenta; il continua la route en voiture, pour gagner l'Apennin. Pendant ce voyage, ses manières avec Emilie furent si particulièrement sévères, que cela seul eût confirmé ses premières conjectures; mais elles n'avaient pas besoin de confirmation: elle voyait sans plaisir la belle contrée qu'elle traversait. Elle ne pouvait pourtant s'empêcher de sourire quelquefois aux naïves remarques d'Annette; parfois aussi elle soupirait, quand un site d'une rare beauté rappelait Valancourt à sa pensée. Il s'en éloignait peu; mais la solitude où l'on courait la séquestrer ne lui laissait aucun espoir d'avoir encore de ses nouvelles.
A la fin, les voyageurs commencèrent à monter au milieu des Apennins. D'immenses forêts de sapins, à cette époque, ombrageaient ces montagnes. La route se dirigeait au milieu de ces bois, et ne laissait voir que des roches suspendues encore plus haut, à moins qu'un intervalle entre les arbres ne laissât distinguer un moment la plaine, qui s'étendait à leurs pieds. L'obscurité de ces retraites, leur morne silence, quand un vent léger n'ébranlait pas la cime des arbres, l'horreur des précipices qui se découvraient l'un après l'autre, chaque objet, en un mot, rendait plus imposantes les impressions de la triste Emilie; elle ne voyait autour d'elle que des images d'une effrayante grandeur et d'une sombre sublimité.
A mesure que les voyageurs montaient au travers des forêts de sapins, les roches s'élevaient au-dessus des roches, les montagnes semblaient se multiplier, et le sommet d'une éminence ne semblait être que la base d'une autre. A la fin, ils se trouvèrent sur une petite esplanade, où les muletiers arrêtèrent leurs mules. La scène vaste et magnifique qui s'ouvrait dans le vallon excita l'admiration générale, et madame Montoni elle-même y devint sensible. Emilie perdit un moment ses chagrins dans l'immensité de la nature. Au delà d'un amphithéâtre de montagnes, dont les masses paraissaient aussi nombreuses que le sont les vagues de la mer, et dont les bases étaient chargées d'épaisses forêts, on découvrait la campagne d'Italie, où les rivières, les cités, les bois, toute la prospérité de la culture s'entremêlaient dans une riche confusion. L'Adriatique bornait l'horizon. Le Pô et la Brenta, après avoir fécondé toute l'étendue du paysage, y venaient décharger leurs fertiles eaux. Emilie contempla longtemps la splendeur du monde qu'elle quittait, et dont la magnificence semblait ne s'étaler devant elle que pour lui causer plus de regrets. Pour elle, le monde entier ne contenait que Valancourt; son cœur se tournait vers lui seul, et pour lui seul coulaient ses pleurs.
De ce point de vue sublime, les voyageurs continuèrent à gravir au milieu des forêts de sapins, et pénétrèrent dans un étroit passage qui bornait de tous côtés les regards, et montraient seulement d'effroyables rocs suspendus sur la tête. Aucun vestige humain, aucune ligne de végétation ne paraissait dans ce séjour. Ce passage conduisait au cœur des Apennins. Il s'élargit enfin, et découvrit une chaîne de montagnes d'une extraordinaire aridité, au travers desquelles il fallut marcher pendant plusieurs heures.
Vers la chute du jour, la route tourna dans une vallée plus profonde qu'enfermaient, presque de tout côté, des montagnes qui paraissaient inaccessibles. A l'orient, une échappée de vue montrait les Apennins dans leur plus sombre horreur. La longue perspective de leurs masses entassées, leurs flancs chargés de noirs sapins, présentaient une image de grandeur plus forte que tout ce qu'Emilie avait déjà vu. Le soleil se couchait alors derrière la montagne même qu'Emilie descendait, et projetait vers le vallon son ombre allongée; mais ses rayons horizontaux, passant entre quelques roches écartées, doraient les sommités de la forêt opposée, et brillaient sur les hautes tours et les combles d'un château, dont les vastes remparts s'étendaient le long d'un affreux précipice. La splendeur de tant d'objets bien éclairés s'augmentait encore du contraste formé par les ombres qui déjà enveloppaient le vallon.
–Voilà Udolphe, dit Montoni, qui parlait pour la première fois depuis plusieurs heures.
Emilie regarda le château avec une sorte d'effroi, quand elle sut que c'était celui de Montoni. Quoique éclairé maintenant par le soleil couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre. La lumière s'affaiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit qu'une teinte de pourpre qui, s'effaçant à son tour, laissa les montagnes, le château et tous les objets environnants dans la plus profonde obscurité.
Isolé, vaste et massif, il semblait dominer la contrée. Plus la nuit devenait obscure, plus ses tours élevées paraissaient imposantes. Emilie ne cessa de le regarder que lorsque l'épaisseur du bois, sous lequel les voitures commençaient à monter, lui en eut absolument dérobé la vue. L'étendue et l'obscurité de ces énormes forêts présentèrent d'épouvantables images à l'esprit d'Emilie, qui ne les trouvait propres qu'à servir de retraite à quelques bandits. A la fin les voitures se trouvèrent au-dessus d'une plate-forme, et atteignirent les portes du château. Le long résonnement de la cloche qu'on fit sonner à la porte d'entrée, augmenta l'effroi d'Emilie. Pendant qu'on attendait l'arrivée d'un domestique pour ouvrir ces portes formidables, elle considérait l'édifice. Les ténèbres qui l'enveloppaient ne lui permirent guère d'en discerner l'enceinte, les murailles épaisses, les remparts crénelés, et de s'apercevoir qu'il était vaste, antique et effrayant. Elle jugeait sur ce qu'elle voyait, de la pesanteur et de l'étendue du reste. La porte par où elle entra conduisait dans les cours; elle était d'une proportion gigantesque. Deux fortes tours, surmontées de tourelles, et bien fortifiées, en défendaient le passage. Au lieu de bannières, on voyait flotter sur ses pierres désunies de longues herbes et des plantes sauvages qui prenaient racine dans les ruines, et qui semblaient croître à regret au milieu de la désolation qui les environnait. Les tours étaient unies par une courtine munie de créneaux et de casemates. Du haut de la voûte tombait une pesante herse. De cette porte, les murs des remparts communiquaient à d'autres tours, et bordaient le précipice; mais ces murailles presque en ruine, aperçues à la dernière clarté du couchant, montraient les ravages de la guerre. L'obscurité enveloppait tout le reste.
Tandis qu'Emilie observait avec tant d'attention, on entendit des pas derrière les portes, et bientôt on tira les verrous. Un ancien serviteur du château parut ensuite, et poussa les lourds battants pour laisser entrer son seigneur. Pendant que les roues tournaient avec fracas sous ces herses impénétrables, le cœur d'Emilie fut prêt à défaillir: elle crut entrer dans sa prison. La sombre cour qu'elle traversa confirmait cette idée lugubre, et son imagination, toujours active, lui suggéra même plus de terreur que n'en pouvait justifier sa raison.
Une autre porte ouvrit la seconde cour; de hautes herbes la couvraient de toute part. Elle était plus triste encore que la première. Emilie en jugeait à l'aide d'un faible crépuscule; elle voyait ses hautes murailles tapissées de brioine, de mousse, de lierre, et les tours crénelées qui s'élevaient encore au-dessus. L'idée d'une longue souffrance et d'un meurtre assaillit ses tristes pensées. Une de ces subites et inexplicables convictions, qui s'emparent quelquefois des plus fortes âmes, frappa la sienne d'une soudaine horreur. Ce sentiment ne diminua pas quand elle entra dans une salle gothique, immense, en proie aux ténèbres du soir. Un flambeau qui brillait au loin à travers une longue suite d'arcades, servait seulement à rendre l'obscurité plus sensible. Un domestique apporta une seconde lampe; et ses faibles lueurs tombant tour à tour sur les piliers et sur les voûtes, dessinaient fortement leurs ombres allongées sur le pavé et sur les murs.
L'arrivée inattendue de Montoni n'avait permis aucun préparatif pour le recevoir. Le serviteur qu'il avait dépêché en partant lui-même de Venise, l'avait devancé de peu de moments. Cette circonstance excusait en quelque sorte le dénûment et le désordre où paraissait être ce grand château.
Le domestique qui vint éclairer Montoni le salua en silence, et sa physionomie ne s'anima d'aucune apparence de plaisir. Montoni répondit au salut par un léger mouvement de la main, et passa. Sa femme suivait, et jetait autour d'elle un regard de surprise et de mécontentement, qu'elle paraissait craindre d'exprimer. Emilie voyant l'étendue, l'immensité de cet édifice, avec un étonnement timide, s'approcha d'un escalier de marbre. Ici les arcades formaient une voûte élevée, du centre de laquelle pendait une lampe à trois branches, qu'un domestique se hâtait d'allumer. La richesse des corniches, la grandeur d'une galerie qui conduisait à plusieurs appartements, les verres coloriés d'une fenêtre qui s'ouvrait du haut jusqu'en bas, furent les objets que successivement on découvrit.
Après avoir tourné au pied de l'escalier et traversé une antichambre, on entra dans un appartement de la plus spacieuse dimension. Sa boiserie de noir mélèse, coupé dans les montagnes voisines, ajoutait une nuance à l'obscurité même.—Apportez plus de lumières, dit Montoni en entrant. Le serviteur posa sa lampe, et se retira pour obéir. Madame Montoni observa que l'air du soir était humide dans ces régions, et qu'elle serait bien aise d'avoir un peu de feu. Montoni ajouta qu'on apportât du bois.
Tandis qu'avec un air pensif il se promenait à grands pas dans la chambre, madame Montoni se reposait en silence sur un sopha, et attendait le retour du domestique. Emilie observait la singularité imposante et l'abandon de cet appartement. Une seule lampe l'éclairait, et se trouvait placée près d'un grand miroir de Venise, qui réfléchissait obscurément la scène, et entre autres la figure de Montoni, passant et repassant avec les bras croisés, et le visage ombragé du panache qui flottait sur son grand chapeau.
De l'examen de ce spectacle, l'esprit d'Emilie se porta aux appréhensions de ce qu'elle aurait à souffrir: le souvenir de Valancourt, si éloigné d'elle, vint ensuite peser sur son âme, et changer sa crainte en douleur. Un long soupir lui échappa: elle essaya de retenir ses pleurs, et s'approcha d'une haute fenêtre. Elle ouvrait sur les remparts, au-dessous desquels se trouvait le bois qu'on traversait pour venir au château. Mais l'ombre de la nuit enveloppait les montagnes; à peine leurs contours pouvaient-ils même se distinguer sur l'horizon, dont une bande rougeâtre indiquait seule l'occident. La vallée tout entière était ensevelie dans les ténèbres. Les objets qui frappèrent les regards d'Emilie lorsqu'on ouvrit la porte, n'étaient guère moins tristes. Le vieux serviteur, qui d'abord les avait reçus, entrait alors courbé sous un fagot d'épines, et deux des valets de Montoni le suivaient avec des lumières.
Votre Excellence soit la bienvenue, dit le vieillard en se levant de terre, après y avoir posé son fagot. Ce château a été bien longtemps désert. Vous excuserez, signor; vous savez que nous avons eu bien peu de temps. Il y aura deux ans à la Saint-Marc prochaine que Votre Excellence n'est venue ici.
–Vous avez bonne mémoire, vieux Carlo, dit Montoni; c'est cela même. Comment as-tu donc fait pour vivre si longtemps?
–Ah! signor, ce n'est pas sans peine. Les vents froids qui soufflent à travers le château, dans l'hiver, ne valent rien pour moi. J'ai pensé plus d'une fois à demander à Votre Excellence de me laisser quitter les montagnes pour me retirer dans la vallée; mais je ne sais pas comment cela se fait, je ne puis abandonner ces vieilles murailles, où j'ai vécu tant d'années.
–Bon! dit Montoni; et qu'avez-vous fait dans ce château depuis mon départ?
–A peu près comme à l'ordinaire, signor. Il a grand besoin de réparations. Il y a la tour du nord; plusieurs de ses fortifications ont croulé, et ont manqué un jour de tomber sur la tête de ma pauvre femme (Dieu veuille avoir son âme). Votre Excellence doit la voir.
–Cela suffit. Les réparations? interrompit Montoni.
–Les réparations? dit Carlo. Une partie du toit de la grande salle a effondré dedans. Tous les vents des montagnes voisines s'y engouffraient l'hiver dernier, et sifflaient dans le château de telle sorte qu'on ne pouvait s'y échauffer. Ma femme et moi, nous nous retranchions en grelotant auprès d'un feu énorme, dans le coin d'une petite salle, et encore nous mourions de froid.
–N'y a-t-il pas d'autres réparations à faire? dit Montoni impatiemment.
–Oh! seigneur! Votre Excellence, oui. Le mur du rempart s'est éboulé en trois places. Les escaliers qui conduisent à la galerie, au couchant, ont été depuis longtemps en si mauvais état, qu'il est fort dangereux d'y passer. Le corridor qui conduit à la chambre de chêne, sur le rempart du nord, est dans le même état. Un soir, l'hiver dernier, je m'y hasardai, et Votre Excellence…
–Allez, allez, dit Montoni vivement; nous causerons plus au long demain matin.
Le feu était allumé. Carlo balaya la cheminée, plaça des chaises, essuya la poussière d'une table de marbre voisine, et sortit enfin de l'appartement.
Montoni et sa famille s'approchèrent du feu. Madame Montoni fit plusieurs tentatives pour nouer l'entretien; mais ses réponses brusques la repoussèrent. Emilie s'efforça de réunir ses forces, et s'énonçant d'une voix tremblante:—Puis-je vous demander, monsieur, dit-elle, le motif d'un si prompt départ? Après une longue pause, elle eut assez de courage pour réitérer la question.
–Il ne me convient pas de répondre aux questions, dit Montoni; il ne vous convient pas de m'en faire. Le temps expliquera tout. Je désire à présent n'être pas importuné plus longtemps. Je vous engage à prendre une conduite raisonnable. Toutes ces idées de sensibilité prétendue à les nommer du terme le plus doux, ne sont vraiment que de la faiblesse.
Emilie se leva pour se retirer.—Bonsoir, madame, dit-elle à sa tante avec un maintien composé qui déguisait mal son émotion.
–Bonne nuit, ma chère, dit madame Montoni avec un accent de bonté que sa nièce n'avait jamais éprouvé d'elle. Cette tendresse inattendue fit couler les larmes d'Emilie. Elle salua Montoni et elle se retirait.—Mais vous ne savez pas le chemin de votre chambre, dit sa tante. Montoni appela le domestique qui attendait dans l'antichambre, et lui ordonna d'envoyer la femme de chambre de madame Montoni. Elle vint en peu de minutes, et suivit Emilie, qui se retira.
–Savez-vous où est ma chambre? dit-elle à Annette en traversant la salle.
–Oui, je crois le savoir, mademoiselle. Mais c'est une étrange pièce; il y a de quoi s'y promener; je m'y suis perdue. On l'appelle la double chambre; elle est sur le rempart du midi; on y va par le grand escalier. La chambre de madame est à l'autre extrémité du château.
Emilie monta l'escalier, et vint au corridor. En le traversant, Annette reprit son caquet.—C'est un lieu bien sauvage et bien triste que celui-ci, mademoiselle; je me sens toute effrayée d'y vivre. O combien souvent et souvent j'aurais déjà voulu me revoir en France! Je ne pensais guère, lorsque je suivis madame pour voir le monde, que je serais claquemurée dans un endroit comme celui-ci; je n'aurais pas quitté mon pays. C'est par là, mademoiselle, il faut tourner. En vérité, je suis tentée de croire aux géants, ce château est tout fait pour eux. Une nuit ou l'autre nous verrons quelques farfadets; il en viendra dans cette grande vieille salle qui, avec ses lourds piliers, ressemble plus à une église qu'à autre chose.
–Oui, dit Emilie en souriant, et bien aise d'échapper à de plus sérieuses pensées. Si nous venions dans le corridor à minuit, et que nous regardassions dans le vestibule, nous le verrions sans doute illuminé de plus de mille lampes. Tous les lutins danseraient en rond au son d'une délicieuse musique; c'est en des lieux comme celui-là qu'ils s'assemblent toujours pour tenir leurs sabbats. Je crains, Annette, que vous n'ayez pas assez de courage pour mériter de voir un aussi joli spectacle. Si vous parlez, tout s'évanouira à l'instant.
–Je crois bien que, si j'y vis longtemps, je deviendrai un revenant moi-même, fit Annette.
–J'espère, dit Emilie, que vous ne ferez pas confidence de vos craintes à M. Montoni; elles lui déplairaient extrêmement.
–Quoi! vous savez donc tout, mademoiselle? dit Annette. Oh! non, non, je sais mieux ce que j'ai à faire, et si monsieur peut dormir en paix, tout le monde dans le château peut en faire autant. Emilie ne parut pas remarquer cette observation.
Par ce passage, mademoiselle; il conduit à un petit escalier. Oh! si je vois quelque chose, je perdrai connaissance, cela est certain.
–Cela n'est pas possible, dit Emilie en souriant, et suivant le tournant du passage qui donnait dans une autre galerie. Annette s'aperçut alors qu'elle avait perdu son chemin; elle s'égara de plus en plus à travers d'autres corridors. Effrayée, à la fin, de leurs détours et de leur solitude, elle cria pour avoir du secours; les domestiques étaient à l'autre bout du château, et ne pouvaient entendre sa voix. Emilie ouvrit la porte d'une chambre à gauche.
–N'allez pas là, mademoiselle, dit Annette, vous vous perdrez encore bien plus.
–Portez la lumière, dit Emilie, nous trouverons notre chemin à travers toutes ces pièces.
Annette restait à la porte avec l'air d'hésiter; elle tendait la lumière pour laisser voir la chambre, mais ses faibles rayons ne pénétraient pas jusqu'au milieu.—Pourquoi hésitez-vous? dit Emilie; laissez-moi voir où cette chambre conduit.
Annette avança avec répugnance. La chambre ouvrait sur une enfilade d'appartements anciens et très-spacieux. Les uns étaient tendus en tapisseries, d'autres boisés de cèdres et de noirs mélèses. Les meubles qu'on y voyait semblaient aussi antiques que les murailles, et conservaient une apparence de grandeur, quoique rongés de poussière et tombant en vétusté.
–Comme il fait froid ici, mademoiselle! dit Annette, personne n'y a habité depuis des siècles, à ce qu'on dit. Allons-nous-en.
–Peut-être arriverons-nous jusqu'au grand escalier, dit Emilie en marchant toujours. Elle se trouva dans un salon garni de tableaux, et prit la lumière pour examiner celui d'un soldat à cheval sur un champ de bataille. Il appuyait son épée sur un homme que son cheval foulait aux pieds, et qui semblait lui demander grâce. Le soldat, la visière levée, le regardait avec l'air de la vengeance.
Cette expression et tout l'ensemble frappèrent Emilie par la ressemblance de Montoni; elle frissonna et détourna les yeux. En passant légèrement la lumière sur les autres tableaux, elle vint à un que couvrait un voile de soie noire. Cette singularité la frappa; elle s'arrêta dans l'intention d'écarter le voile et de considérer ce qu'on cachait avec tant de soin; cependant, un peu interdite, son courage balançait.—Vierge Marie! s'écria Annette, qu'est-ce que cela veut dire? C'est sûrement la peinture, le tableau dont on parlait à Venise.
–Quelle peinture? dit Emilie, quel tableau?—Un tableau! dit Annette en tremblant. Je n'ai jamais bien su ce que c'était!
–Levez la toile, Annette.
–Qui? Moi, mademoiselle, moi? Non, pour le monde entier. Emilie se retournant vers Annette qui pâlissait:—Eh! je vous prie, qu'avez-vous su de ce tableau, pour vous épouvanter ainsi?—Rien, mademoiselle; on ne m'a rien dit. Trouvons notre chemin.
–Sans doute, dit Emilie, mais je veux d'abord voir ce tableau. Prenez la lumière, Annette, je lèverai le voile. Annette prit la lumière et s'enfuit précipitamment sans vouloir entendre Emilie; et ne voulant pas rester au fond d'une chambre obscure, il fallut bien qu'Emilie la suivît elle-même.
–Mais Annette, qu'avez-vous donc? dit Emilie en la rejoignant; que vous a-t-on dit de ce tableau, puisque vous ne restez pas quand je vous en prie?
–Je n'en sais pas la raison, mademoiselle, répondit Annette; on ne m'a rien dit de ce tableau. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a eu quelque chose de très-effrayant à ce sujet; et que depuis, il a toujours été couvert d'un voile noir, et que personne ne l'a regardé depuis bien longtemps. Cela a, dit-on, quelque rapport avec la personne qui possédait le château avant qu'il appartînt à monsieur; et…
–Fort bien! Annette, dit Emilie; je m'aperçois qu'effectivement vous ne saviez rien sur ce tableau.
–Non, rien en vérité, mademoiselle; car ils m'ont bien fait promettre de n'en jamais parler. Mais…
–En ce cas, dit Emilie, qui la vit combattue par l'envie de révéler un secret, et par la crainte des conséquences, en ce cas, je n'en demande pas davantage.
–Non, mademoiselle, ne me le demandez pas.
–Vous diriez tout, répondit Emilie.
Annette rougit, Emilie sourit; elles achevèrent de parcourir cette suite de pièces, et se trouvèrent enfin, avec un peu d'embarras, sur le haut du grand escalier. Annette y laissa Emilie pour appeler une servante du château, et se faire conduire à la chambre qu'elles avaient en vain cherchée.
Pendant son absence, Emilie s'occupait du tableau. La crainte de séduire la probité d'une femme de chambre avait arrêté ses questions sur ce sujet, aussi bien que sur les ouvertures qu'elle avait rejetées relativement à Montoni. Sa curiosité était pourtant extrême, et elle ne croyait pas qu'il lui fût difficile de la satisfaire. Quelquefois elle était tentée de retourner à l'appartement pour examiner ce tableau; mais l'heure, le lieu, le silence morne qui y régnait, le mystère qui accompagnait ce tableau, tout conspirait à augmenter sa circonspection et à la détourner de cette épreuve. Elle résolut cependant, quand le jour aurait ranimé son courage, de retourner à cette chambre et d'écarter le voile.
Une servante parut enfin, et conduisit Emilie dans sa chambre. Elle était au bout du château, et à l'extrémité du corridor sur lequel s'ouvrait l'enfilade même d'appartements qu'elles avaient d'abord parcourus. L'aspect désert de cette chambre fit désirer à Emilie qu'Annette ne la quittât point encore. Le froid humide qui s'y faisait sentir la glaçait autant que la crainte; elle pria Catherine, la servante du château, de lui apporter un peu de bois et de lui allumer du feu.
–Oui, mademoiselle, dit Catherine, il y a longues années qu'on n'a fait du feu dans cette chambre.
–Je m'étonne, mademoiselle, dit Annette, qu'on nomme ceci la double chambre. Emilie, pendant ce temps, regardait en silence, et la trouvait haute et spacieuse comme toutes celles qu'elle avait déjà vues. Ses murs étaient boisés en mélèse; le lit, les autres meubles en étaient fort antiques, et avaient cet air de sombre grandeur qu'on remarquait dans tout le château. Une des hautes fenêtres qu'elle ouvrit donnait sur un rempart élevé; mais l'obscurité, d'ailleurs, ne permettait pas de rien voir.
En présence d'Annette, Emilie essayait de se contenir et de renfermer les larmes qu'à tout moment elle se croyait prête à répandre. Elle désirait beaucoup de savoir quand le comte Morano était attendu dans le château; mais elle craignait de faire une question inutile, et de divulguer des intérêts de famille en présence d'une simple domestique. Pendant ce temps, les pensées d'Annette étaient préoccupées d'un tout autre sujet; elle aimait beaucoup le merveilleux; elle avait entendu parler d'une circonstance relative à ce château, qui rentrait singulièrement dans ses goûts. On lui avait recommandé le secret, et son envie de parler était si violente, qu'à tout instant elle était prête à s'expliquer. C'était une si étrange circonstance! N'en point parler, était une extrême punition; mais Montoni pouvait lui en imposer de plus sévères, et elle redoutait de l'offenser.
