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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie», sayfa 11

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Pippa.– Plus que malheureuse, déplorable.

Nanna.– Je songe maintenant aux fourberies dont usent les hommes, comme d'entremetteuses quand ils veulent duper les cruelles. Ce sont des niaises celles qui disent que nous savons, nous autres, feindre divinement. Voici, appuyé à l'autel, dans une église, un de ces attrapeurs de femmes; le voici, penché de tout son corps vers celle qu'il couve des yeux; il me semble entendre les soupirs qu'il tire de la gibecière de ses mensonges. Il est venu seul, pour avoir l'air d'être discret, et il s'applique uniquement à faire en sorte que celle qu'il veut prendre au trébuchet tourne ses regards vers lui. En lui jouant de la prunelle, il se renverse la tête en arrière, fixe le ciel et semble lui dire: «Je meurs pour cette femme sortie de tes mains miraculeuses»; puis il ramène sa tête en avant, la tourne de nouveau du côté de la femme, et alors tu pourrais voir ces mines doucereuses, ces œillades plongeantes qu'ils tirent si bien du fond de leur félonie. Là-dessus se montre un pauvre; notre homme dit à son valet: – «Donne-lui un Jules,» et le valet le lui donne.

Pippa.– Pourquoi pas un quattrino?

Nanna.– Pour paraître on ne peut plus généreux et montrer qu'il a le moyen de faire de la dépense.

Pippa.– Quelle affaire!

Nanna.– Et pas de danger, lorsqu'ils peuvent être entendus de celles en faveur de qui ils font la chouette pour mieux les prendre, qu'ils commandent à leurs domestiques d'une voix dure ni d'une mine hautaine, comme ils en usent à la maison, ils leur parlent avec cette urbanité qu'ils prendraient en causant avec quelque ami, et cela pour se donner renom de gens aimables, non pas d'affreux butors!

Pippa.– Les chiens!

Nanna.– Et comme ils achètent au poids de l'or un coup de chapeau qui leur est donné par un passant.

Pippa.– Quels plaisirs peuvent leur faire les coups de chapeau?

Nanna.– Ils les mettent en crédit près de leur déesse, qui voit notre homme apprécié, et en rendant le salut de tête aux gens, ils se sculptent sur la figure, avec le ciseau de la simulation, une mine qui veut dire: Je vous mets au-dessus de tout le monde.

Pippa.– Les grands maîtres de l'art, c'est eux.

Nanna.– Quand ils entrent en conversation avec quelque femme, en présence de ceux par le moyen desquels ils projettent d'arriver au but de leurs désirs, ils mettent à bavarder cette grâce et cette galanterie que montre celui qui veut se rendre votre ami; au plus beau de l'entretien, ils se lèvent tout d'un coup, s'en vont dans la salle et laissent ainsi aux femmes qui sont là en cercle l'occasion de s'étendre sur leurs mérites.

Pippa.– Va, sois donc femme, va!

Nanna.– Sortis de l'endroit où il semble que soit leur paradis, ils disent à ceux qui sont là à les attendre: – «Quelles sales maquerelles! Quelles femmes à mettre en fuite les diables! Te semble-t-il qu'elles viennent au coup de sifflet?» Puis, se retrouvant à plaisanter avec d'autres, en train de parler des femmes, aussitôt leur tombe de la bouche: «J'ai eu ce matin, à la messe, un régal de tous les régals: Madonna une telle était en oraison, et j'ai feint de brûler d'amour pour elle. La vache! la grosse putain! Je veux lui tirer des doigts quelques sous qu'elle a et aller le crier par les places.»

Pippa.– Fort beau!

Nanna.– Au moins, quand une putain déchire celui-ci ou celui-là, elle a une excuse, c'est pour se rendre agréable à tel ou tel autre; mais à qui peuvent profiter les cancans d'un homme qui déshonore une pauvre femme devant tout un cercle?

Pippa.– Que cela profite à leur cuisse! Puissent-ils se la casser!

Nanna.– Par conséquent, tâche d'être prudente, si tu veux les dauber sans qu'ils te daubent. Maintenant, béquète cette autre histoire. Il me prend fantaisie de te parler de certain individu qui fit pour ainsi dire publier à son de trompe qu'il voulait trouver une jeune fille de dix-huit à vingt ans au plus, pour l'emmener avec lui jouir de toutes les aises de la vie, en une charge que lui avait offerte le roi de Sterlick; que si elle était de celles qui, outre un peu de beauté, savent encore avoir de la tenue, il ferait pour elle… suffit; donnant presque à entendre qu'au bout de quelque temps il l'épouserait. Sitôt que la chose se divulgua, les maquerelles se mirent en campagne et, heurtant à la porte de celle-ci, de cette autre, à peine pouvaient-elles conter la bonne aventure qui les amenait, tant elles étaient essoufflées d'avoir marché en grande hâte. Toutes les filles se rengorgeaient, chacune croyant être celle qui ferait l'affaire du signor, et après s'être fait prêter ou avoir loué à tant par jour une robe, une collerette ou tout autre affiquet de femme, de l'air le plus honnête elles trottaient devant leurs conductrices. Admises à comparaître par-devant Sa Seigneurie, la révérence faite, elles s'asseyaient, lui lançant une œillade, pendant qu'à l'aide d'un peigne d'ivoire il se lustrait la barbe, tout droit sur ses jambes, d'aplomb, et plaisantait avec son valet qui, la brosse en main, lui effleurait légèrement son pourpoint, ses chausses et ses escarpins de velours. La toilette terminée, il donnait au valet une petite tape sur la nuque, doucement, doucement, afin que la pauvrette, accourue ici dans l'intention de devenir son épouse, pût juger, à son badinage, quelle était la suavité de son aimable caractère…

Pippa.– Nous voici à notre affaire.

Nanna.– A la fin, quittant ces fadaises, il renvoie tout le monde, sauf la vieille et celle qui s'imagine gober le morceau. Il s'assied entre elles deux et commence à dire ce qu'il a dans le cœur, combien lui plaît l'air de la jeune fille, mais qu'il ne voudrait pas d'une qui fût d'humeur revêche, ni d'une tête à l'évent qui, au bout de deux jours, viendrait lui dire: «Je veux m'en retourner et je me demande qui est-ce qui me payera.» A ces mots, la vieille se lève toute droite et s'écrie: – «Monseigneur, celle-ci est une herbe tendre, un poisson sans arête; sa succulence fond dans la bouche de quiconque en goûte. Si vous la prenez, les autres, qui cherchent de bonnes et belles filles, n'auront plus qu'à relever la herse. Si vous ne m'en croyez pas, vous pouvez le demander à tout le quartier, où chacun s'est mis à pleurer en entendant dire qu'elle allait s'en aller. C'est le parchemin de la quenouille et la quenouille du parchemin; c'est le peson du fuseau et le fuseau du peson; je vous le dis, c'est la manne et la serviette placées près de l'évier pour y déposer les couteaux, les morceaux de pain et les restes que l'on ôte de dessus la table, outre qu'on s'y essuie les mains.»

Pippa.– Savoureuse vieille! tu savais bien la vanter.

Nanna.– Ainsi parlait la bonne maman. Pendant ce temps-là, il caressait du bout des doigts les tétins de la fillette, et, avec un sourire un peu malicieux, disait: – «Êtes-vous saine de votre corps? N'avez-vous pas la rogne ou quelque autre maladie?» Et la vieille répondait pour elle: – «Tâtez-la, déshabillez-la, de grâce. La rogne, ah! une maladie, hein? elle est saine comme une carpe, et ses chairs ont plus horreur de la malpropreté qu'elle-même n'a horreur des coupe-jarrets. Je vous l'affirme, ses perfections peuvent se mesurer au compas, et elle est faite pour vous comme le trépied pour le chaudron à cuire le boudin. Sachez-le bien, je ne vous bouchonne pas avec une poignée de caresses pour que vous la preniez, ni pour grappiller de vous quoi que ce soit: mes gobelets ne sont pas dans le bain à rafraîchir, et je puis marcher sur les tuiles et sur les dalles du toit sans avoir besoin de chaussons.»

Pippa.– Quelle langue!

Nanna.– C'est la langue de son pays, et, si tu veux dire la vérité, tu conviendras qu'il te semble entendre une de ces vieilles de l'ancien temps, qui parlent à la bonne franquette, comme on doit le faire.

Pippa.– Vous le tenez.

Nanna.– Tu verras, on en reviendra à l'ancienne manière de parler, puisqu'on en est revenu par les habits à l'ancienne mode. S'obstine qui voudra, voici que les manches étroites ont envoyé au diable les manches à bouillon, les mules ne sont plus hautes comme des échasses, et le métier à paroles des bavardes refuse de tisser et d'ourdir leur galimatias parce que ce n'est que du son, de la vaine fleur de prunes vertes: c'est bon à être mis dans une auge pour que les cochons les mangent en guise de pâtée; quelles niaiseries, quelles bêtises, quelles balivernes elles nous dégoisent avec leurs nouvelles façons de parler! Mais laissons cela. Le gentilhomme a tout doucement, tout doucement peloté la fillette, et se tournant vers la vieille, il lui dit: – «Maman, si vous le voulez bien, la mignonne va rester ici avec ma sœur»; il disait cela très haut pour que la susdite sœur l'entendît, du coin retiré où elle était, et, entrant aussitôt, prît l'entremetteuse par la main et la contraignît, à force de prières, à laisser l'autre. L'entremetteuse, amadouée à l'aide de quelques paroles, s'en allait, et la petite niaise, après avoir bien repu d'elle-même l'étalon, son tablier rempli d'un «Nous ferons votre bonheur», s'en retournait d'où elle était venue.

Pippa.– Quelle lâcheté de ne pas la payer, au moins!

Nanna.– Sais-tu, Pippa, à quoi ressemblait la maison de l'attrapeur de femmes, sitôt que se répandit le bruit des grandes intentions dont il faisait montre vis-à-vis de qui voudrait partir avec lui?

Pippa.– A quoi donc?

Nanna.– A la place Navone, quand elle est pleine de bidets à vendre; et de même que les bidets y sont rangés, la queue tressée, la crinière bien peignée, lustrés le mieux possible, avec leurs selles toutes préparées, les étriers à volonté, les fers remis à neuf et les rênes rassemblées, attendant le moment d'aller au pas, de trotter ou de galoper de leur mieux: de même, les pauvres créatures, rappropriées plus que d'habitude, ajustées dans les robes des autres, faisaient leur petit manège au lit et hors du lit, en faveur de celui avec lequel elles pensaient rester. Mais que vais-je te dire? Lui, qui était rongé de plus vilains chancres français que n'en eut jamais le grand seigneur, il enfonçait son bouchon dans les goulots de toutes; de son balai de chair il balayait tous les fours, et leur passant à toutes le nœud coulant qui le pendra, je le souhaite, après un, deux, trois ou quatre jours, il les mettait à la porte en disant: – «Celle-ci est trop éveillée, celle-là est mal élevée, cette autre est mal bâtie, cette autre maigre de sa personne comme une perche»; l'une puait de la bouche, l'autre manquait de grâce. Mais à leurs pelotes restèrent piquées de cruelles épingles; j'entends qu'à toutes il leur donna bonne part de ses gommes, de ses chancres et de ses douleurs des os, en payement. Sa maladie était si bien conditionnée qu'elle leur pelait les sourcils, la motte, le dessous des bras et le crâne, mieux que l'eau bouillante ne pèle les chapons, et qu'elle laissait sans une seule dent au monde le pauvre troupeau errant. Maintenant, te semble-t-il que les hommes soient les hommes, hein?

Pippa.– Il me semble qu'ils sont des cous bons à décoller; si on les mettait dans une fronde et qu'on les lançât dans la chaude maison, leurs peaux puissent-elles servir de lanternes, leurs jambes de flûtes et leurs bras de manches de fouet! je parle de ceux qui commettent de telles infamies, non pas de ceux qui ne les commettent pas.

Nanna.– Tu causes bien; mais je t'ai chatouillé la margoulette avec le blanc de l'œuf en te racontant les coquineries des coquins; attends que je te serve maintenant le jaune et que j'attache bien mes paroles aux crocs de ta cervelle. Je vais avoir soin de lever le loquet de la porte de mémoire, afin qu'elle reste ouverte et laisse voir jusqu'à une maille, jusqu'à un œillet de la jupe dont je me suis dépouillée pour te montrer la vérité nue, telle qu'elle est née.

Pippa.– J'attends.

Nanna.– Je vais repêchant au hasard de ma fantaisie des bribes du langage que j'ai abandonné en changeant de pays, et c'est pour moi une grande douleur que d'avoir presque oublié les plus savoureuses locutions qui se disent dans notre Toscane. La vieille qui parlait tout à l'heure avec monseigneur le badin, favorite du duc de Sterlick, ou du Roi, comme il l'appelle, m'a fait venir l'envie de cracher ma langue, en crachant des mots à notre ancienne mode. Ne me prends pas pour une fastidieuse, parce que je reviens tant et tant de fois sur le fait de parler; c'est qu'ici il n'y a plus moyen de vivre; ici les mijaurées vous lancent des coups de bec à chaque instant, et bien que je te l'aie dit, que je m'étais plutôt divertie à encaisser des écus que du beau langage, je te ferais émerveiller pour de vrai si je voulais te parler en style noble. Je sais qu'en divers endroits je me suis servie de termes relevés, notamment lors des lamentations de la signora abandonnée par le baron, et en partie je les tirais de moi-même, en partie je les avais appris par cœur, mais non pas de qui ne sait la différence qu'il y a entre étoupe et filasse, entre une châtaigne bouillie et une châtaigne dans sa gousse, qui ne sait si l'osier est du jonc ni ce que c'est que la chevillette de l'huis, le biseau du pain, le bondon du cuvier, un écheveau de lin, un panier de cerises, une cruche à l'huile, un coussinet à mettre sur la tête, des taies d'oreillers, les sarclettes pour le jardin, les échalas des vignes, les grappes de raisin, et que ce n'est pas la même chose la herse dont on ferme les portes et celle dont on ramasse le grain battu sur l'aire. Les gens s'étonneraient de nous entendre employer le mot trique et mille autres termes vieux ou nouveaux, à notre mode, qui font chez nous des simples paysans autant de docteurs; c'est après eux que les pécores s'en vont regrattant des mots et s'imaginant monter jusqu'au ciel à l'aide de ces fadaises.

Pippa.– Retournez-vous-en aux hommes; il me semble vous entendre jeter de la regrattière par le museau, pendant qu'on fait rumeur de ce que vous allez chercher des figues dans le haut des branches de ce figuier sous lequel vous jasiez hier, ou peu s'en faut. Et puis reprenez-moi maintenant de tenir plus de la bambine que de la jeune fille.

Nanna.– Comme ils voudront, je m'en moque pas mal; je les ai quelque part, à l'endroit par où l'on souffle sur les noix, et mon cul saurait mieux jouer du flageolet que leurs mains. Revenons-en donc à nos ennemis, c'est-à-dire aux ennemis de celles qui ne savent pas les plumer et, en bonnes ménagères, mettre de côté jusqu'aux rognures des lisières des draps qu'ils font tailler. Je dis que les bonnes filles et autres espèces de putains qui préfèrent en donner aux intendants, aux estafiers, aux laquais, aux jardiniers, aux portefaix, aux cuisiniers, plutôt qu'aux gentilshommes, aux seigneurs et aux messeigneurs, ont du bon, qu'elles font œuvre pie et que ce ne sont pas seulement des femmes prudentes et pleines d'esprit, ce sont des saintes.

Pippa.– Pourquoi dites-vous cela?

Nanna.– Parce que les intendants, les estafiers, les laquais, les jardiniers, les portefaix et les cuisiniers te restent au moins esclaves, et qu'ils iraient mettre leur tête dans le feu ou bien entre le billot et le couperet pour te complaire; quand on les hacherait par morceaux, on ne leur arracherait pas le secret de la bouche, et puis cela ne serait pas croyable, quand bien même cela se saurait, que le dépensier de messire un tel besogne son épouse. En outre, les gens de cette espèce ne sont pas dévergondés; ils te décatissent le drap à l'endroit et vous le font comme on leur demande, ils ne prennent pas la chandelle à la main pour découvrir à la lumière combien de plis a ta figure en écartant ses ourlets; ils ne te font pas lever le cul en l'air pour y appliquer des tapes ou bien y enfoncer les ongles; ils ne te font pas mettre toute nue en plein midi, te retournant tantôt sur le devant, tantôt sur le derrière; ils n'exigent pas, lorsqu'ils t'enfoncent la vrille dans le conin, que tu y répondes par un petit tortillement, ni que tu dises quelques saletés pour accroître leurs désirs; ils ne te restent pas quatre heures sur le corps à te briser les os et à te disloquer pour te faire prendre ces postures où il faut lever les jambes en l'air et se laisser cheviller en même temps, postures que les hommes imaginent, qu'ils ont imaginées et qu'ils imagineront toujours pour tourmenter le pauvre monde. En comparaison, c'est un sucre que ces postures à la «brebis qui broute», autres plaisanteries dont je t'ai parlé hier, à ce qu'il me semble.

Pippa.– Oui, maman, vous m'en avez parlé hier.

Nanna.– Il y a des cochons qui nous le mettent dans la bouche.

Pippa.– Je vais vomir.

Nanna.– Il y en a d'autres qui vous le lèchent.

Pippa.– Je vomis, vous dis-je.

Nanna.– Puis ils en ont plein le bec et vont divulguer cela partout, comme si c'était une chose admirable.

Pippa.– Fussent-ils pendus!

Nanna.– Et ils ne se doutent pas de leur déshonneur, après que c'est eux qui ont fait de nous des putains et qu'ils nous ont appris leurs cochonneries. Notre science, nous la tenons des fantaisies de tel ou tel putassier, et c'est un menteur, un archimenteur, celui qui oserait dire que le premier qui imagina de se servir de nous comme de garçons, en nous essayant avec son pieu, ne nous y fit pas consentir de force; il est clair que ce maudit argent ensorcela celle qui, la première, se tourna de ce côté-là. Pour moi, qui en ai bien fait ma bonne part et suis devenue l'une des plus scélérates, je ne m'y prêtais jamais, sinon lorsque je ne pouvais plus résister aux instances de mon amant, lorsqu'il m'enjôlait si bien que je finissais par tourner le dos de son côté, en m'écriant: «Qu'en sera-t-il de plus?»

Pippa.– C'est cela, qu'en sera-t-il de plus?

Nanna.– Et quels rires leur échappent de la gorge à le voir entrer, à le voir sortir, lorsqu'ils s'escriment tout de travers et que leurs coups de pointe portent à faux, ce dont ils se pâment du plaisir qu'ils ont de nous faire du mal! Parfois, ils prennent un miroir, un grand miroir et, après nous avoir fait mettre nues, ils nous font poser dans les plus étranges figures qu'ils peuvent imaginer, ils nous mangent des yeux le visage, la gorge, les tétons, les épaules, le ventre, le bouton, les fesses, et je ne saurais te dire combien ils s'en délectent, la volupté qu'ils y trouvent. Et combien de fois crois-tu qu'ils fassent venir leurs maris ou leurs mignons regarder à quelque fente pour voir cela?

Pippa.– Vraiment, hein?

Nanna.– Plût au ciel que ce ne fût pas! Et combien de fois crois-tu qu'à la mode des prêtres ils s'amusent à faire les «trois heureux?» O abîme, ouvre-toi maintenant ou jamais, ouvre tes portes toutes grandes! J'en ai connu certains qui, par tous les moyens possibles, ont à la fin si bien enjôlé leurs maîtresses qu'ils les ont besognées dans des charrettes, en présence du charretier, sur une route où passe tout le monde; leur plaisir, pendant que les chevaux étaient mis au galop à grands coups de trique, c'est que les cahots de la charrette leur imprimaient des secousses non encore expérimentées par eux.

Pippa.– Quelles fantaisies!

Nanna.– Un autre fait marché avec sa signora, dans les environs du mois d'août, qu'elle lui donnera les jours de pluie. La pluie venue, il faut qu'elle se couche avec lui et se tienne au lit tant que le mauvais temps dure. Tu penses quel ennui c'est d'être bien portant et de rester au lit un jour, deux jours de suite, mangeant et buvant à la façon des malades.

Pippa.– Je n'y pourrais jamais durer.

Nanna.– N'est-ce pas à en crever, pour une femme, que d'être occupée au plaisir qu'un autre prend à se faire gratter et peloter les grelots? Quel supplice que d'avoir à lui tenir son rossignol toujours réveillé et continuellement les mains autour du troufignon! Qu'un de ces persécute-putains me le dise un peu, combien d'argent pourrait payer une aussi sale odorante complaisance? Je ne dis pas cela, ma fille, pour que tu t'en dégoûtes, au contraire, je veux que tu t'en acquittes mieux que toute autre, mais j'ai mis le doigt sur ces touches-là pour te montrer que nous ne volons pas le salaire que l'on nous laisse en paiement; nous l'achetons bien au prix de notre honnêteté, mise en déroute par la misère. J'en donne mon âme à Satanas, quand on nous baptise de maîtresses à la foi jurée; de fait, nous y manquons souvent, et pourquoi pas? en sommes-nous moins des femmes, quoique nous fassions le métier de putain? Étant femmes ou putains, est-ce donc une si grosse affaire à nous de rompre la foi donnée par le moyen de deux mains insensées? Tout le mal gît dans le bruit que vous en faites, vous autres hommes, en clabaudant comme des tailleurs, tandis que nous nous tenons silencieuses comme des joueurs d'échecs; pour moins que rien, nous donnons et redonnons; pour moins que rien, nous prenons et reprenons. Cela provient de ce que nos cervelles ne surent jamais quelle viande est le mieux à leur goût. Les uns disent que les viandes à notre appétit doivent s'assaisonner avec de l'or et de l'argent; nous voilà refaites, si les hommes veulent nous représenter comme plus avares qu'eux-mêmes! Tu peux compter sur le bout de ton nez les femmes qui, pour avoir de l'argent, ont livré des citadelles, des villes, leurs princes, leurs seigneurs et le Dominus Teco; mais tu calculeras très bien sur le bout de tes doigts et même mieux, tu pourras les chiffrer à la plume, les hommes qui jouent ce tour, qui l'ont joué et qui le joueront même aux Saints Pères, pasteurs de l'univers.

Pippa.– Vous êtes dans une de vos bonnes, et vous tirez les meilleures du sac.

Nanna.– Laisse donc faire qui fait et parler qui parle, et, retenant ta langue, moque-toi de celui qui vient faire grand tapage et crier sur les toits: – «La salope, la damnée putain! elle a failli à sa traîtresse de promesse!» Si pourtant tu veux lui répondre, dis-lui à haute voix: – «C'est de vous qu'elle a appris cela, félon!»

Pippa.– Je lui décocherai le mot, gracieusement.

Nanna.– La belle occasion de leur faire rougir le cul avec une poignée d'étrivières, quand ils nous reprochent de ne pas nous contenter de vingt-cinq galants et qu'ils nous crient: – «Vilaines louves, chiennes!» tout comme si, les loups et les chiens qu'ils sont, ils s'en tenaient à une seule femme. Non contents de flairer toutes celles qu'ils rencontrent et, n'en trouvant pas assez à leur compte, ils mettent leur industrie à s'en aller rassasier leur luxure avec les marmitons des plus dégoûtantes tavernes de Rome. Si je ne craignais pas qu'on dise que nous voulons du mal aux sodomites, parce qu'ils nous enlèvent les trois tiers de notre gain, je te dirais certaines choses de ces cochons, je te dirais des choses qui te forceraient à te boucher les oreilles, pour ne pas les entendre.

Pippa.– Qu'ils s'enfoncent sous terre, les misérables!

Nanna.– Arrivons maintenant à celles qui se sont fait mettre à sac par les gredineries des hommes sans conscience.

Pippa.– Oui, parlons d'elles.

Nanna.– Il arriva qu'une femme (mieux lui eût valu n'être pas née), lasse enfin de supporter les rages, les affronts, les mépris, les blasphèmes et les coups dont l'avait, deux années durant, régalée son gros animal de galant, leva le pied en n'emportant que sa propre personne, en lui laissant toutes ses hardes, tant celles qu'il lui avait données que celles qui lui appartenaient à elle, et, lorsqu'elle partit, fît le vœu de ne jamais revenir avant d'être réduite en poussière. Elle s'en fut ainsi, et, avec l'obstination d'une femme tenace, elle mettait les griffes à la figure de quiconque lui parlait de se recoller avec lui. Il lui dépêcha amis et camarades, maquerelles et maquereaux, jusqu'à son confesseur, et ne put jamais la faire changer d'idée. Bien vrai est-il qu'il ne lui envoya pas ses robes, parce que l'homme qui a perdu sa maîtresse s'imagine la retrouver par le moyen des hardes qu'elle lui a laissées entre les mains. Voyons la suite. Le ribaud, qui songeait continuellement au moyen de la revoir, finit par la trouver au bout de quelques semaines et une fois qu'il l'eut trouvée, croyant déjà être à se venger de ce qu'elle n'avait pas encore voulu revenir chez lui, s'exaspéra de colère. Que fit-il donc? Il feignit une fièvre subite, une cruelle maladie de poitrine et se laissa choir tout de son long; la rumeur s'en répandit dans le quartier. Serviteurs et servantes accourent et le font souvenir de penser à son âme; quant au corps, qui n'avait aucun mal, ils le croyaient déjà perdu.

Pippa.– Qui ne fait pas attention à ses pieds trébuche.

Nanna.– Le moine vient, et avec un «Dieu vous rende la santé!» se met à s'asseoir près de lui, l'exhorte à faire bonne contenance, puis entame le chapitre des gros péchés mortels et lui demande s'il a assassiné ou fait assassiner personne. Le drôle répand aussitôt des larmes et s'écrie: – «J'ai fait bien pis. Ce qui m'arrive, c'est le prix de ma perversité vis-à-vis de Madonna…» Il n'eut plus tôt dit de son nom tout juste assez pour que le moine comprît, qu'il fit semblant de s'évanouir et que les cris de: «Du vinaigre! du vinaigre!» retentirent par toute la maison. On lui baigna le pouls avec, et il reprit connaissance immédiatement; revenant alors à la confession, il dit d'une voix entrecoupée: « – Mon père, je me meurs; je sens bien ce que j'ai: et puisque nous avons une âme, puisque aussi il y a un enfer, je lègue tel domaine à celle que je vous ai dite. Faites-le-lui savoir, comme venant de vous, et, au cas où j'en réchapperais, je veux que cela soit porté sur mon testament par le notaire.» Il abrégea le reste de sa confession. Sa Révérence lui donna l'absolution, et s'en allant tout de suite trouver Madonna la prit à part et lui dit en conscience ce qu'il savait du legs.

Pippa.– La voilà perdue.

Nanna.– Dès qu'elle entendit parler du domaine, elle commença à se sentir battre le cœur, qui sautait de joie dans sa poitrine; mais en se tortillant un peu, elle hochait la tête et pinçait les lèvres, comme si elle en faisait fi, et entr'ouvrant à peine sa petite bouche, elle dit: – «Je ne me soucie ni de domaine ni de legs.» Cela mit en colère le moine, qui se tourna vers elle en s'écriant: – «De quel bois êtes-vous donc? Voulez-vous faire fi de la sorte du bien qui vous arrive Per Dominum Nostrum? Et puis quelle patarine de juive souffrirait d'être cause de la perdition d'une âme?» Songez à votre for intérieur, ma fille spirituelle; habillez-vous dare dare et courez chez lui en un clin d'œil. Je crois m'entendre corner aux oreilles: «Il guérira si elle y va.» Pippa, c'est le diable que de se savoir appelé à un héritage; c'est ce qui fait que frères et cousins se crucifient entre eux. Voilà pourquoi la malheureuse, embadouinée par Sa Paternité, se mit en route et, arrivée à la porte, frappa avec cette assurance qu'ont, au coup de marteau, les souveraines des maîtres des maisons où elles se rendent. Sitôt que l'on entendit le tic-toc, le messire, qui se tenait couché au lit, comme mort, quoiqu'il n'eût rien du tout, lui fit ouvrir; elle grimpa l'escalier en deux bonds, et, se jetant sur lui, l'embrassa sans autrement parler, car des larmes, qui n'étaient pas tout à fait fausses, sans être tout à fait vraies, lui embarrassaient la langue.

Pippa.– Qui pourrait en savoir plus long?

Nanna.– L'Iscariote, l'Iscariote en sut plus long en dormant qu'elle les yeux ouverts. Comme si son arrivée l'avait ressuscité, il se leva et, appelant cette visite du nom de miracle, montra en quatre jours une parfaite santé. Il lui dit alors: «Allons au domaine que je t'ai légué quand j'étais en train de mourir; je t'en fais donation, puisque grâce à ta bonté, me voici rétabli.» Elle se mit en chemin avec lui et, au moment où elle croyait entrer en possession des terres, elle fut livrée en proie à plus de quarante paysans qui, ce jour-là, étant à la fête de San-Galgano, se tenaient rassemblés en une masure sans fenêtre, à demi tombant en ruine, et se gargarisaient du plaisir qu'ils auraient à le faire aux bourgeoises et aux grandes putains, quand la manne leur tomba entre les dents.

Pippa.– On jeta donc la fraise dans la gueule de l'ours?

Nanna.– Ainsi fut fait, et si je voulais te dire à quoi ressemblaient ces machins rouillés qu'ils exhibèrent de leurs culottes, je trouverais à les comparer à autre chose qu'à des cornes de limaçons; mais ce n'est pas honnête à dire et je ne veux pas davantage te dépeindre les gestes qu'ils faisaient en fournissant à pleine éclusée l'eau au moulin; suffit qu'ils secouaient le poisson à la mode du village, et, selon ce que put en dire celle qu'avaient mise à mal les exhortations du moine, que la puanteur de crasse qu'ils exhalaient, les rots aux radis et les pets qu'ils lâchaient lui furent plus sensibles que son honneur en lambeaux.

Pippa.– Je le crois bien.

Nanna.– Une fois que furent rassasiés les paysans après l'avoir changée en un tonneau d'huile de leur récolte, tandis qu'échevelée elle s'égratignait toute, on la jeta au milieu d'une couverture tenue par les quatre coins, et les trente-et-uniers s'amusèrent à la faire sauter si haut qu'elle restait un quart d'heure en l'air avant de retomber; sa chemise et ses jupons, enlevés au vol par le souffle du vent, lui faisaient montrer la lune au soleil, et s'il n'était arrivé que la peur lui dérangea le corps et lui fit enduire d'une couche de vernis la couverture et les mains qui la tenaient, elle sauterait encore.

Pippa.– Plût au ciel que sautât aussi la tête de celui qui avait ordonné ce jeu.

Nanna.– Quand il lui sembla que le trente-et-un l'avait chatouillée et la couverture promenée suffisamment, il commanda qu'on prît un paquet d'osier et la fit mettre à califourchon sur les épaules d'un grand drôle; celui-ci la tenait si serrée qu'elle avait l'air de dévider l'écheveau, en jouant des mains et des pieds; mais elle filait à son rouet une poignée d'étoupe trop emmêlée et, après qu'elle se fut trémoussée un bout de temps, elle reçut sur le cul autant de coups de verges qu'elle était restée de jours à se faire prier avant de revenir chez lui; pour que rien ne manquât à la férocité néronienne du misérable gredin, il lui coupa sa robe à la ceinture et la laissa libre de s'en aller, avec sa bénédiction.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
350 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/43822
Telif hakkı:
Public Domain