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Kitabı oku: «Picrate et Siméon», sayfa 12

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III
UN MEURTRE

Que Marie Galande fût tuée, ce fait n’entra pas tout de suite dans l’esprit de Siméon. Du moins, s’il la vit morte, il ne conçut point aisément que ce dût être définitif. Son intelligence, frappée de stupeur, semblait avoir des portions paralysées et d’autres où les idées viraient, viraient comme les ailes d’un moulin sous la tempête.

Il avait senti Marie Galande défaillir, glisser le long de lui. Le petit bras, qu’il serrait, avait frémi d’une convulsion brève et puis s’était arraché de lui, entraîné par le poids du corps. Le corps avait tourné, puis était tombé sur le flanc.

Siméon s’efforça auprès de cette chose inerte. Il appela Marie Galande. Ses mains s’effarèrent de la mollesse du cadavre. S’il tirait les épaules, la tête se renversait en arrière. Il arrondit ses bras comme un berceau, pour la soutenir toute; il ne le put. Alors: il eut un immense besoin de secours, et il cria qu’on vînt à l’aide.

On vint: la concierge, des locataires … Siméon se redressa. Il eut pleine confiance dans l’initiative de ces gens qui, plus habiles que lui, sauraient s’y prendre. Du reste, quand il s’inclinait, son crâne, brûlant et lourd, menaçait de le jeter sur le sol. Il s’arc-bouta contre le mur.

Mais déjà Marie Galande était soulevée par deux hommes. La déposerait-on chez la concierge ou la mènerait-on chez le pharmacien, tout près de là? Ils hésitèrent. Quelqu’un dit que le pharmacien valait mieux. Les porteurs obéirent. Comme ils se mettaient en marche, Siméon vit la tête de Marie Galande qui pendait et se balançait misérablement. De ses deux mains il fit à la petite nuque un oreiller. Et il suivit le cortège. Dans le creux de ses paumes s’appuyaient les cheveux de l’amie. Mais le cou se ployait douloureusement et parfois, selon l’allure des porteurs, se rengorgeait ou se plissait. Siméon mit tous ses soins à lui épargner les à-coups; il s’appliquait à cheminer sans saccades. Quand ils arrivèrent devant la pharmacie, la lueur verte d’un bocal illuminé fut sinistre, sur le cadavre; bientôt une lueur rouge l’inonda comme de sang. Siméon n’avait pas conscience de ce qu’il faisait. Il agissait sans le savoir: il accompagnait un cortège.

Marie Galande fut couchée sur deux chaises. Quelqu’un dit qu’elle était morte. Il entendit ce mot et ne le comprit guère. Il regardait vaguement des curieux qui étaient là, derrière les vitres de la pharmacie. Un sergent de ville entra, puis un autre. Et il y eut des pourparlers, auxquels Siméon ne se mêla point. On s’aperçut qu’il était blessé à l’oreille et saignait: on le pansa. On lui demanda qui était cette jeune fille, où elle demeurait, mille choses. Il répondit machinalement et, comme l’agent inscrivait ses réponses, il rectifia l’orthographe de son nom. Et puis, il trembla de tous ses muscles, et il eut froid au visage. On lui tendit une potion, qu’il but. Il s’assit. Dans un demi-rêve, il remarqua que l’on emportait de nouveau Marie Galande. Il ne savait pas où; il n’était pas sûr que ce fût réel. Brusquement, l’idée d’un devoir immédiat le saisit: puisqu’on emportait Marie Galande, il fallait soutenir sa pauvre petite nuque. Mais il ne put bouger. Une extraordinaire lassitude l’accablait. Sa volonté n’allait pas jusqu’à ses membres; ses velléités, courtes et faibles, remuaient dans son cerveau et s’y égaraient. Il suivit des yeux la manœuvre des gens qui s’occupaient de Marie Galande à sa place. Quand ils passèrent l’étroite porte. Siméon crut qu’ils cogneraient le corps, à droite ou à gauche; un bras, se dégageant de la pose qu’on lui avait donnée, bougea, tomba, pendit: un sursaut terrible secoua Siméon. Cependant il ne réussit point à prier que l’on fît attention, que l’on ouvrît les deux battants de la porte. Les paroles se multipliaient dans son esprit; et il ne disait rien.

A cause de la foule qui était dehors, il ne vit pas ce qu’il advenait de Marie Galande. Il observa confusément qu’on s’en allait … La rue était vide … Ses idées s’embrouillèrent et il perdit la notion de tout …

Plus tard, en quittant la pharmacie, il se demanda ce qu’il ferait. Il hésita: la question fut de savoir s’il irait chez lui ou ailleurs. Il ne la résolut point, et partit au hasard. Sa tête brûlait; ses yeux étaient cerclés de souffrance et, chaque fois que ses paupières cillaient, une vive douleur lui tirait les tempes. La nuit l’étonna, les becs de gaz allumés lui semblèrent étranges, absurdes. A sa montre, il vérifia qu’il était huit heures et demie. Il crut qu’un cauchemar le tourmentait. Pour s’assurer qu’il veillait, il tapa sur le mur qu’il longeait et s’y écorcha les doigts.

Aussitôt, comme à un signal, l’image de Marie Galande se présenta: l’image dernière, la morte. N’était-ce point une fantasmagorie? La soudaineté de l’hallucination parut à Siméon singulière. Mais, au trouble profond de son cœur, il connut qu’il n’était pas victime d’un prestige: cette image de Marie Galande, il la sentit vraie. Il en eut un choc nerveux; une sueur froide le mouilla.

Où était Marie Galande? Il la chercha dans la confusion de ses souvenirs. Peu à peu, la scène tragique se reconstitua. Mais on avait pris Marie Galande; on l’avait emportée!.. Siméon souffrit intimement, à la pensée que d’autres la tenaient entre leurs bras. Qu’avaient-ils fait du petit corps misérable? Où, à présent, le retrouver, pour le revoir, pour lui dire adieu? Où, dans la nuit, sinistre désormais?..

Siméon retourna sur ses pas, afin de questionner le pharmacien, les gens du voisinage. Il eut beaucoup de peine à s’orienter. Dès qu’il était entré dans une rue, il la suivait, hanté par l’idée fixe; et puis il devenait attentif un instant et, de nouveau, se perdait. Il erra longtemps, comme au milieu d’une forêt compliquée. Il courait quand il arriva chez le pharmacien.

– A la Morgue, – lui répondit-on.

Ce mot le bouleversa, ce mot lugubre, infâme. La Morgue! Il tressaillit, ses dents claquèrent. Il se révolta, et c’est au pharmacien qu’il fit part de sa colère:

– Pourquoi? – disait-il. – Pourquoi? On n’a point à la reconnaître: j’ai donné son nom, son adresse!..

– Que voulez-vous? Décédée sur la voie publique: c’est le règlement.

Il protestait encore. Par pitié de son désespoir, on ne lui répondait pas.

En sortant, il cria:

– Je saurai bien l’en tirer!

Il n’eut, dès lors, d’autre idée que d’être là-bas, au plus vite. A grands pas chancelants, il se dirigea vers Paris. Il s’effraya de la longueur du chemin, de la médiocrité de son allure, que n’accélérait point à son gré l’intensité de son désir. Un fiacre passait: il le prit. Il s’étonna d’être en fiacre, autrement que sur le siège et les guides en main. Les plus futiles circonstances augmentaient le désordre de son esprit: il pensa qu’il devenait fou …

Il n’avait point osé dire au cocher: «la Morgue»; il s’était fait conduire à Notre-Dame seulement. Les derniers pas, il y suffirait. Mais bientôt il lui sembla qu’il se retardait, avec de telles irrésolutions. Il voulut avertir le cocher de son erreur; il ne le put: ses lèvres se refusaient à prononcer l’odieuse syllabe, – et elle ne cessait de se prononcer en lui.

Le clair de lune rayonnait. La nuit limpide, sur les espaces découverts, sur les places, sur le fleuve, versait une lumière calme. Mais les rues étaient mi-parties d’ombre et de jour, nettement séparés. Et Siméon, dans les coins noirs, épiait une terreur vague.

Quand il fut auprès de l’Hôtel-Dieu, la proximité de la maladie, de la douleur, le gêna. Il vit, à des fenêtres, des lueurs de lampes, de veilleuses, dont la mélancolie était poignante. Ensuite la silhouette vaste et précise de Notre-Dame émergea, pâle, blanche, spectrale. Elle lui fit peur …

Il descendit du fiacre. Une seconde, il regretta que la course fût achevée. Le fiacre parti, Siméon se demanda s’il oserait aller plus loin, seul, vers la Morgue. En même temps qu’il y songeait, il avançait, comme mû par une force impérieuse.

Ses jambes flageolèrent, lorsqu’il aperçut, de biais, le petit bâtiment sinistre, sournois, qui le guettait et l’attendait. Bas, écrasé comme une bête qui va bondir, le repaire de la mort ignoble était là, casemate perfide, prison de cadavres. La lune coulait là-dessus, en clartés blêmes …

Marie Galande était là!

Siméon trouva les portes fermées. Il gravit les marches; il appliqua ses mains aux battants clos. Une rage le prit de son impuissance. Il descendit les marches; il parcourut la façade ennemie, sur toute sa longueur, à droite et à gauche: il la vit impénétrable, gardée contre lui, dédaigneuse de sa colère. Une voix, au fond de son âme, criait: «Marie Galande! Marie Galande!..»

Il revint aux portes. Il distingua une sonnette. Son premier geste fut de la tirer. Mais il ne la touchait pas, se figurant que les cadavres allaient tous se réveiller et se précipiter pour lui ouvrir.

Sa frayeur fut telle qu’il se sauva. Dans ses yeux, il y avait le dessin très net et l’édifice abominable qui contenait Marie Galande, – ah! oui, la pauvre petite Marie Galande, son corps svelte et charmant, qui avait vingt ans, qui était en fleur, et qui chantait et qui chantait éperdument; – oui, là, parmi l’atrocité des cadavres, Marie Galande jeune et belle.

Siméon fuyait; et les litanies de Marie Galande se dévidaient dans sa pensée, mêlées à des visions sanguinolentes …

Le retour, à pied, par les rues nocturnes, fut long, pénible, tous les cent pas découragé. La fatigue domptait le chagrin de Siméon; du moins, elle l’empêchait de s’exalter trop vivement. Siméon n’avait pas dîné: la faim le harcela. Il eut de tels moments de faiblesse et de vertige qu’il dut s’arrêter, s’appuyer contre un bec de gaz, une muraille, avant de continuer sa route …

Il arriva chez lui au petit jour. Le terrible fut de passer le seuil où Marie Galande était tombée. Tandis qu’il sonnait et attendait qu’on lui ouvrît, ses yeux s’efforçaient de trouver, sur la pierre du seuil, des gouttes de sang. Il frotta une allumette et crut voir qu’on avait lavé à grande eau … Il frissonna; et il s’affligea du sang de Marie Galande, perdu au ruisseau: il l’eût conservé pour la pieuse douleur quotidienne.

Le vestibule de sa maison lui fit horreur. Quand il eut refermé la porte derrière lui, il regretta de n’être pas resté dehors, dehors à tout jamais, sans gîte, errant, plutôt que de rentrer seul, ici, – oui, seul ici où il venait, à la fin du jour précédent, avec Marie Galande, pour s’enivrer de l’amour qu’elle offrait!.. Il grimpa, le plus vite qu’il put, son escalier. Dans sa chambre, il revit en imagination l’amie câline et tendre; il entendit la voix cajoleuse … Et alors, il pleura; il pleura longtemps et sans contrainte, abondamment; et, à mesure qu’il pleurait, il sentait ses nerfs s’apaiser, ses muscles se relâcher et son peu de force l’abandonner, au point qu’il s’endormit sur le fauteuil où il s’était abattu …

Pendant son court sommeil, il rêva de Marie Galande. Il se promenait avec elle dans les quartiers pauvres, embellis de sa jeunesse. Il lui parlait et il l’écoutait. Il s’émerveillait de ses reparties, et à ses moindres propos il attribuait une signification profonde et révélatrice. Il lui achetait de petites bottines, qui la ravissaient. Il l’entendait se moquer gentiment: «Tu es très vieux, oui, tu es très vieux, disait-elle; et moi, je ne suis qu’une enfant. Oh! le vieux bonhomme!..» Et des aventures s’organisaient, où Marie Galande avait un rôle principal … Enfin, dans le soleil matinal que son rêve lui suscitait, retentit le chant de naguère, à pleine voix:

 
Du mouron pour les p’tits… zoiseaux!
Régalez vos p’tits… zoiseaux!
 

si distinctement et si fort qu’il s’éveilla.

Par la fenêtre de sa chambre, le réel soleil matinal entrait à flots, pareil à celui que rêvait Siméon. Et Siméon, ouvrant les yeux, n’osait bouger. Une seconde, il attendit la reprise du chant allègre. Une seconde, il eut la certitude que la mélodie allait s’épanouir encore dans la lumière radieuse. Mais, brusquement, les funèbres idées l’assaillirent. Quelque temps, il put hésiter entre les deux séries d’images, qui se présentaient à son esprit. Et puis, bientôt, les mauvaises eurent chassé les douces. Les mauvaises, hardies, intenses, fulgurantes, fondaient sur lui avec la violence d’une grêle que fouette l’ouragan. Elles se fixèrent: elles furent là! Siméon les vit, toutes proches, à les toucher.

Alors, il poussa un cri de douleur. Et il fut sur le point de discerner tout le détail de la catastrophe; son attention minutieuse, excitée soudain, scrutait les épisodes divers du drame; elle cherchait, elle fouillait … Siméon s’emparait de son chagrin. Mais l’idée fixe survint, lancinante: – revoir Marie Galande; une fois encore, examiner le cher visage; une suprême fois, emplir ses yeux de cette forme qui était à la veille de disparaître!..

A la Morgue, sitôt entré, il eut en face de lui le hideux spectacle des noyés au ventre énorme, des tués que leurs blessures défiguraient. Sur une table d’exhibition, des morceaux, raccordés pour le mieux, se tuméfiaient. La chair massacrée, exsangue, ici pâle et là verdâtre, violacée par endroits et marbrée, commençait à pourrir.

Il y avait, ce jour-là, présentation d’une victime dont les journaux parlaient et qui ne possédait plus ni bras ni jambes, ni nez, ni cheveux, ni oreilles, ni lèvres. On avait ramassé cette chose dans un égout, à l’état de charogne; on l’avait apportée là. Les badauds se pressaient aux vitres et regardaient. De petites ouvrières jouissaient de ce frisson exquis; de fins voyous faisaient de plaisantes remarques: la vie, en face de la mort, riait.

Siméon passait vite, s’étonnait de ne pas trouver Marie Galande; et, ne la trouvant pas, il craignit de l’avoir méconnue dans la collection des cadavres: il refit l’atroce enquête, il s’exaspéra.

Il dut s’informer. Un agent ne sut que répondre et lui conseilla de s’adresser au bureau. Le bureau, c’était à l’autre bout de la galerie. Siméon dut traverser encore la foule, incessamment plus nombreuse, aguichée et mise en émoi par la truculente ignominie du lieu. Un collégien vantait à un autre collégien les seins d’une morte, droits sous le suaire. Siméon tressaillit de l’impudeur, à la pensée que Marie Galande pouvait être ainsi offerte aux regards de chacun. Son instinct se révolta.

Il avait la tête perdue dans l’horreur et l’ivresse morne de la mort. Il lui semblait que tout le sang de son corps affluait à son front et que son front éclaterait de cette plénitude brûlante.

Au bureau, on lui enjoignit d’attendre son tour. Une vieille, démantibulée, sanglotait des renseignements parmi des jérémiades inutiles. Le fonctionnaire enregistrait, par-ci par-là, quelques mots et négligeait le reste, avec patience. Quand il eut tout ce qu’il lui fallait, la vieille voulait encore se lamenter. Il la laissa, changea de feuille et reçut un autre témoignage, celui d’un indifférent qui, paisible, constatait diverses choses. Le résumé de ces deux dépositions était identique, administrativement, – sauf les larmes insignifiantes de la vieille qui gémissait, en pure perte, et se frottait les yeux du revers de ses grosses mains. On dut l’avertir qu’on n’avait plus besoin d’elle; et, docile, toujours geignante, elle s’en fut.

Siméon, tandis que ces formalités s’accomplissaient, sentit que se modifiait sa souffrance. Tiré hors de lui-même par la vue de ces misères d’autrui, il se délivrait de sa seule hantise, il s’éparpillait. Mais, quand ce fut à lui de parler, il ne sut que dire. Il balbutia. Le plus difficile fut de déterminer «à quel titre» il prétendait voir ce cadavre. Ni parent, ni rien; témoin seulement?..

– Vous étiez son amant, sans doute? – ajouta le fonctionnaire.

Siméon, somme toute, aima mieux admettre cela que d’entrer en des distinctions subtiles. Et il se tut …

Une porte qu’on ouvre. Une salle vulgaire, peu éclairée: un amphithéâtre, avec des bancs en gradins pour l’auditoire. Une odeur de chlore, de camphre. Au milieu, une table longue; de grands linges ramenés, en plis pareils, sur deux corps dont ils prennent la forme un peu et dissimulent l’individualité. Il y a deux corps parallèlement posés, identiques d’aspect sous le suaire. L’homme qui conduit Siméon ferme un vasistas, imagine qu’on l’appelle, écoute, murmure qu’il s’est trompé, ne se presse pas. Siméon regarde les deux silhouettes funèbres: il ne sait pas laquelle des deux est Marie Galande.

L’homme découvre le visage, le visage de Marie Galande. Siméon ne sait pas s’il la reconnaît: une brume envahit ses yeux. L’homme attend. Marie Galande est si pâle qu’à peine se détache-t-elle sur la blancheur du linge. Il faut que Siméon s’approche. Plus il s’approche et plus fort bat son cœur, au point de lui faire mal à chaque coup; l’angoisse l’étrangle plus haut. Les cheveux de Marie Galande, dénoués, encadrent la petite figure. Les cils, sur les paupières abaissées, mettent une ombre courte. Siméon s’écarte pour respirer et, à plusieurs reprises, s’approche. De tout près, il aperçoit, dans la commissure des lèvres, un filet de sang, mince comme un cheveu et qui prolonge la ligne délicate de la bouche. Les joues, même aux pommettes, sont décolorées.

– Elle ne doit pas avoir beaucoup changé? – dit l’homme, qui volontiers causerait.

Cette voix, dans un tel silence, étonne Siméon, le blesse. Il ne répond pas. Changée?.. Simplement, ce n’est plus elle, plus elle du tout. Et la raison de Siméon chancelle, quand il constate que, trait pour trait, voici Marie Galande et qu’il ne la reconnaît plus guère …

Siméon rêve … Siméon se persuade qu’il la revoit, vivante, jeune, qui chante, qui chante à plein gosier «le mouron pour les petits oiseaux». Il ferme les yeux, un instant: c’est assez pour qu’il évoque Marie Galande, son panier d’herbe aux bras, par les faubourgs, dans le soleil qui l’auréole de clarté.

Marie Galande!..

L’homme reprend:

– Elle ne doit pas avoir changé. Elle n’a pas souffert; elle est morte tout de suite, frappée au cœur …

Siméon s’informe. C’est une grande chose, qu’elle n’ait pas souffert. Est-ce qu’elle n’a pas souffert, vraiment?..

L’homme veut démontrer son dire … La blessure en témoigne. Et il ne demande qu’à le prouver:

– Voyez plutôt!..

Et il écarte le suaire, à gauche. La gorge apparaît, blanche comme les joues … Ah! Siméon ne peut y regarder. Pudique, il saisit le coin du suaire et recouvre la poitrine de Marie Galande. Ce corps enfantin, ce corps joli, Marie Galande allait le lui donner. Elle lui en avait promis la volupté, quand tous les deux ils revenaient à la maison, fervents, avec la hâte du désir qui les animait. Siméon se la figure, rose de marcher vite, exaltée de belle ardeur, gentille et qui va donner son corps à qui l’aime … A présent, tout cela est fini … Siméon n’aura pas eu cette félicité; il n’aura vu de Marie Galande que son visage et ses mains, comme le premier venu les put voir …

A l’imaginer dévêtue, Siméon s’épouvante. Il rudoie l’homme; il lui dit:

– Non, non, non!..

L’autre obéit et se tient coi.

Le temps s’écoule et Siméon n’y prend pas garde. Il ne songe pas à détacher ses yeux de l’immobile visage. Peu à peu, il s’y accoutume; il se familiarise avec la pâleur étrange qu’il lui trouve. Même il s’apaise à contempler ce calme et cette infinie sérénité. C’est le repos définitif et absolu; c’est la douceur d’être au delà des inquiétudes et des regrets: le seul repos … Elle semble dormir, après avoir oublié tout!.. Et Siméon, quelques secondes, n’a plus de révolte, son idée de la mort s’est dégagée des circonstances funestes. Comme si la tranquillité suprême de Marie Galande le gagnait, il s’abandonne à la fatalité.

Il lui paraît que, si Marie Galande ne bouge pas, c’est à cause d’un rêve qu’elle poursuit, qui est ineffable et continu et qui, n’ayant point d’épisodes, ne marque d’aucun signe son passage … Qu’elle est lointaine, qu’elle est sublime!.. Ah! trop sublime et trop lointaine, pauvre petite Marie Galande d’ici-bas, qui palpitais si allègrement à la vie!

La pensée de Siméon va et vient, d’une image à l’autre, et tantôt admire et tantôt s’afflige. La tristesse même, au lieu de le harceler comme naguère, lui est à présent lénifiante. Il ne s’indigne plus; sa frénésie est tombée.

Soudain, son regard s’arrête aux narines du masque mort. Elles sont fines et bien dessinées, la mort les a pincées strictement. Et la bouche est close. Et la petite poitrine ne se soulève pas. Eh! oui, Siméon le sait bien, que Marie Galande ne respire plus. Il le sait; et cependant il souffre de le vérifier encore. De le vérifier et de le sentir! Il en est oppressé. Il en éprouve une sensation cruelle d’étouffement. Son souffle s’arrête à sa gorge et il croit qu’il va suffoquer. Sa douleur est si poignante, elle l’étreint de telle sorte qu’il a hâte de n’être plus là!..

Il fait le geste de vouloir partir. L’homme, relève le suaire; et le visage de Marie Galande a disparu trop vite.

Au moment où le linge recouvre le visage de Marie Galande, Siméon s’aperçoit que, dans son esprit, un grand nuage est descendu, qui voile l’effigie précieuse. Il voudrait la revoir, l’examiner encore … Il est trop tard. L’homme, avec ses clés à la main, comme un gardien de prison, s’est mis en route; les clés tintent; il ouvre la porte. Il faut s’en aller et laisser là Marie Galande en compagnie de ce cadavre qui est parallèle au sien, pareil au sien sous un linge pareil. Siméon cède. Il sort. Ses idées se mêlent, s’embrouillent et ne font pas de bruit dans sa tête. Elles remuent comme des ombres vaines qui se touchent sans le savoir et se rencontrent sans se blesser l’une l’autre …

Dehors, Siméon respira. Il ne put se défendre de goûter l’air libre et pur. Le soleil l’éblouit; et pourtant ses yeux se réjouirent de la lumière. Ses membres aimèrent se mouvoir. Il se plut, malgré lui, à reprendre possession de la vie.

Une odeur l’étonna et le ravit; c’étaient des fleurs qu’en charretée une femme poussait devant elle: du mimosa, du muguet, des violettes, de quoi parfumer un jardin! Siméon s’enivra du bel arome. Mais il se rappela les violettes qu’il donnait à Marie Galande; et il n’osa plus se délecter de celles qu’il y avait encore sur son chemin …

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 haziran 2017
Hacim:
280 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain
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